CHAPITRE VII
Le goût du sang d'un jaguar. — Des ananas rencontrés à propos. — Désespoir et mort d'un couple quadrumane. — Les variations d'un lac guyanais. — Comme quoi il faut savoir à l'occasion manger un rôti sans sel.
Les hurlements du jaguar et mon double coup de feu avaient produit dans l'île l'effet du tonnerre tombant dans une basse -cour. Les cerfs avaient complètement disparu, sans qu'il me fût possible de voir par où ils étaient allés. Les divers oiseaux de mon massif et des massifs voisins volaient dans l'air en tous sens, sans direction, effarés, et poussant des cris tels que je n'ai de ma vie entendu semblable
vacarme d'oiseaux. Enfin, au-dessus de moi, dans les arbres voisins, des singes criant, grinçant des dents, cassant des branches et des feuilles, faisaient les bonds les plus capricieusement colères qui se puissent imaginer. On eût dit qu'irrités , soit de la mort du tigre, soit du bruit que j'avais fait sur leur domaine, ils s'excitaient entre eux pour se donner du courage, et descendre sur moi du haut de leurs arbres.
J'avoue que je ne pus pas m'empêcher de rire à la vue des singes. Ils avaient l'air à la fois si furieux et si craintifs, ils faisaient de telles grimaces, tout en cassant leurs branches, puis se sauvant ensuite dans le feuillage , que je me mis à les regarder béatement comme si j'eusse été une vraie bonne d'enfant dans un vrai jardin des plantes. Mais, si étranges que soient des grimaces de singes, on s'en lasse, et la soif qui ne cessait de me prendre à la gorge m'arracha bientôt à ma contemplation. Cette soif me faisait oublier tout, excepté elle. Il n'y avait que deux jours que j'étais absolument privé d'eau; et certes, en d'autres temps et d'autres lieux, ce n'est pas un supplice mortel que deux jours sans boire. Mais j'étais presque sous la ligne , c'est-à-dire sous le coup d'une chaleur permanente, même pendant la nuit. De plus,
j'avais passé ces journées au soleil et dans la mer, en fatiguant de corps non moins que d'esprit et de préoccupations de toute nature. Je ne pensais qu'à boire , et si l'on m'avait offert de me couper un bras à la seule condition de me faire trouver de l'eau , je crois que j'eusse accepté la proposition sans hésiter.
Tout en réfléchissant aux moyens d'étancher cette soif, je me penchai sur le jaguar pour le regarder à mon aise. Il était, comme je l'ai dit, étendu à terre tout de son long , et un ruisseau de sang qui coulait de son mufle se répandait autour de lui, liquide et rouge. À cette vue, je ne sais quelle idée bestiale passant par ma cervelle, je me dis que peut-être ce sang qui sortait de la tête de l'animal comme l'eau d'une fontaine étancherait ma soif. Je me mis à genoux par terre, et, me penchant sur lui, j'appliquai mes lèvres à sa blessure et j'essayai de boire.
Mais à peine eus-je senti le goût nauséabond de ce sang épais et chaud , qu'un sentiment de répulsion invincible me prit. Je m'essuyai la bouche avec dégoût. Puis , pendant quelques minutes , il me sembla que je venais de commettre un acte de cannibalerie sauvage, tant j'étais comme écœuré de moimême. J'avais beau cracher et recracher le peu de salive que la soif m'avait laissée, m'essuyer les lèvres