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Les aventures de Saturnin Fichet

Au mois de septembre 184., durant une nuit pluvieuse, il se passait au bois de Boulogne un événement dont les journaux parlèrent beaucoup. Il s'agissait d'un suicide, et l'on sait avec quel empressement le public recueille ces preuves d" un triste décourag -ment et de l'ennui profond qui dévore l'humanité. Aussi, ledit suicide fut-il constaté, raconté, commenté dans ses moindres détails. Seulement il n'y avait pas un mot de vrai dans tout ce qui fut dit. C'est pour cela que je trouve inutile de vous renvoyer au numéro de la Gazette des Tribunaux où il est question de cet événement, commo je serai obligé de le faire plus tard au sujet d'une histoire ténébreuse qui se dénoua à la même époque et dont il est temps do dévoiler le mystère aux yeux de l'Europe.

Il était dix heures du soir : un homme de cinquante ans, d'une stature élevée, d'une figure qui avait dû être remarquablement belle, marchait à pas lents dans une des petites alléas qui avoisinent la mare d'Auteuil. Il était pauvrement vêtu, en ce sens que ses habits étaient arrivés aux dernières extrémités de leur existence possible ; mais leur coupe révélait une origine toute fashionable, et la rectitude distinguée avec laquelle'ceiui qui les portait avait ajusté ces fières guenilles dénotait un de ces hommes à qui le luxe sied bien, comme les belles fleurs vont aux jeunes et jolies têtes. C'était en un mot la ruine vivante, ou d'un grand seigneur, ou d'une grande fortune; soit un Montmorency, soit un Ouvrard en habit râpé.

Que faisait cet homme à minuit, au b®is do Boulogne?

En le voyant tirer de sa poche un pistolet qu'il contempla d'un air indécis, un gendarme n'eût pas manqué do dire qu'il attendait au passage quelque voyageur attardé; mais un observateur moins prévenu par ses fonctions eût supposé que cet homme venait là pour se brûler la cervelle.

Cependant il continua sa route après avoir poussé un profond soupir, et arriva à un petit carrefour bordé de taillis assez élevés et assez épais pour que les lueurs incertaines des étoiles n'y pussent pénétrer et qu'il y régnât une nuit complète.

Arrivé là, notre homme tira une seconde fois son pisto-

11 fc ÈCLE.— XIV.

letde sa poche. Il avait cherché cette obscurité pour ne pas voir l'instrument de mort. Ceci est un trait de caractère assez commun, et qui démontre que le courage physique n'est pas toujours d'une trempe aussi solide que le courage moral.

Quel que soit le désespoir qui pousse au suicide, l'image de la destruction épouvante les plus résolus. Ainsi, notre homme avait armé son pistolet, et par une de ces précautions bizarres, qui prouvent jusqu'à quel point l'homme redoute la douleur, il s'était appuyé contre un arbre pour rendre sa chute moins lourde. C'en était fait de lui, lorsqu'il entendit tout à coup un bruit étrange mêlé de gémissements. Le malheureux n'avait plus que la détente àpres ser, et bien certainement ce bruit accidentel ne pouvait en rien influer sur les raisons qui l'avaient poussé à ce dernier acte de désespoir. Cependant notre homme s'arrêta, réfléchit, désarma son pistolet, le remit dans sa poche et se prit à écouter avec une singulière curiosité.

Etait-ce une espérance qui venait de le rattacher à la vie? Etait-ce uno de ces transactions avec lui-même que l'homme accepte avec tant d'empressement toutes les fois qu'il peut échapper à uno résolution dont l'accomplissement le révolte? Qu'importe? Il ne se tua pas, voilà le fait, et dès qu'il eut reconnu de quel côté venait le bruit qui l'avait interrompu, il y marcha rapidement.

A peine avait-il lait quelques pas qu'il entendit le choc sourd d'un corps pesaDt tombant sur la terrfl. Il continua à s'avancer, et comme il quittait une allée où l'obscurité était profonde pour entrer dans une espèce de clairière, il aperçut un cadavre étendu par terre et un homme à genoux près de lui. Cela ressemblait beaucoup à un assassinat après lequel un meurtrier dépouillait sa victime. Notre curieux s'arrêta. Mais bientôt il vit que l'homme couché sur le sol n'était pas mort. Il agitait convulsivement ses jambes, et son compagnon l'ayant relevé ^ur son séant, il poussa un profond soupir suivi d'efforts douloureux pour respirer.

Notre premier personnage s'assura de la présence do son. pistolet dans sa poche, et s'avançant aussitôt, il dit d'une voix qu'il rendit assez brutale pour la faire passer pour celle d'un garde forestier :

— Que tàites-vous ici, à pareille heure?

— Vous le voyez, répondit c lui qui était à genoux, j'empêche un homme de so tuer.

— En lui serrant la cravate et en fouillant ses poches, reprit le curieux.

EUEDERIC SOULlfc - LEO LBSPl 5.

— Ehlnon, pardiou I répliqua loutre enhomme qui est . , de toulecrainte al de loute accusation, en lu* donnant do rair, et si vous avies quelque humanité,

m'aideriex a secourir ce malheureux.

— Le secourir? pourquoi lairel

— Pour le rappeler a la vio.

L'homme au pistolet ne répondit pas, no bougea pas : il se grattait le nez en réfléchissant.

L'autre continuait à éventer le moribond. Enfin ootre premier personnage reprit ainsi la converti :

— Ah ça ! monsieur, dites-moi : pour empêcher ce brave homme de se pendre, comme il le faisait (< ar j'aperçois maintenant à la branche qui ait au-dessus de votre tête, le bout de li corde que vous avez si imprudemment cou pour l'empêcher, kii-< je, de se débarrasser d'une existence qui devait lui ôtre Odieuse, vous avez donc lo pouvoir do la lui reudro douco et bonno, ou tout au moins supportable?

A ces paroles, prononcées avec la plus parfaito indifférence, le >auveur zélé du pondu s'arrêta tout net. se frappa le front et laissa retomber sur le gazon lo malheureux qui commençait à souffler et à revivre.

— Au fait, monsiour, reprit-il en se levant, vous avez raison. De quoi diable vais- je mo mêler? Je suis d'autant plus bête d'avoir interrompu le suicide de ce malheureux, que je n'étais venu au bois de Boulogne quo pour faire la même chose que lui.

— Bah! fit lo premier d'un ton cordial, vous veniez aussi pour vous pendre?

— Non, je méprise souverainement cette manière d se tuer... Cela vous fait tirer la langue de la façon la plus hideuse.

— Ah ! ah 1 reprit l'homme au pistolet, vous veniez donc pour vous briller la cervelle?

— Fi donc 1 c'est une mort défigurée et malpropre ! Non, monsieur, non.

— Vous avez donc du poison dans votre poche?

— Jo hais les crampes d'estomac et la colique.

— Comment diable comptiez-vous donc vous tuer?

— Je compte me noyer.

— Ici ? dans le bois de Boulogne ?

— Non ; mais pour qu'on ne puisse pas me secourir, j'ai dû attendre la nuit. Et pour pouvoir l'attendre à mon aise, je me suis couché au pied de cet arbre ; le sommeil m'a gagné, et je dormais comme un homme qui a payé ou touché ses différences à la Bourse, lorsque les craquemens de la branche à laquelle ce monsieur se pendait m'ont éveillé tout à coup. Vous devez comprendre que, surpris comme je l'ai été, mes idées ne fussent pas bien nettes. J'ai suivi ce stupide premier mouvement qui nous pousse à sauver toute chose qui périt, j'ai coupé la corde de salut de ce pauvre diable, j'en suis fâché. Au reste, ajouta ce monsieur en ramassant son chapeau pour s'éloigner, veuillez lui en faire mes excuses, attendu que je m'aperçois qu'il est temps que je mette a exécution mon projet personnel.

■— Ceci est fort bien, monsieur, reprit le personnage au pistolet, mais avant de me charger de vos excuses pour un autre, vous devriez m'en faire pour m'avoir également dérangé.

— Dans quel genre d'occupation, je vous prie ?

— J'étais au moment de me brûler la cervelle ( ce qui, soit dit en passant, me paraît le seul suicide qu'un galant homme puisse se permettre), lorsque vous m'avez troublé par le tapage incongru que vous avez fait de ce côté.

— Monsieur, reprit celui à qui s'adressait ce reproche, je vous en demande mille pardons , et je vous laisse le champ libre.

— Savez-vous bien, monsieur, que je puis ne pas me tenir pour satisfait , dit l'homme au pistolet, et que j'aurais le droit de vous demander raison? Après tout, un duel, c'est une manière de sortir de la vie qui me va mieux.

— Impossible, mon cher monsieur, reprit son interlocu-

teur, je ne puis pas risquer de vous tuer et de i,(« pas ôtre Lue; il faut que je sois pendu ou noyé demain matin : c'esl une affaire de probité, un engagement d'honneur, et je serais le dernier des drôles si J'aci épiais votre proposi-

I Mil.

— Ced est bizarre, dit notro premier personnage. Quoil

décidément, vous allez VOUS noyer?

— N'alliez-vous pas VOUS brûler la cervelle?

— Quel fige avez-vous? dit brusquement le premier*

— Vingt-cinq ans.

—El à vingt cing ans, vous désospérez dovolro avenir?

— Qui 1 i .• avez-vous? repartit en ricanant lo second.

— Cinquante ans.

— Et à cinquante ans, vous n'avoa oas uno position faite?

— Ahl monsieur, s'écria lo cinquantenaire, si je n'avais que vingt-cinq ans, io voudrais devenir premier ministre !

— Et moi, si j'avais lo droit de vivre jusqu'à cinquante ans, je voudrais gagner vingt millions.

Un assez long silence suivit cett« mutuelle déclaration.

— Monsieur, reprit le vieux, vous m'intéressez ; vous avez du courage, vous mo paraissez avoir de la volonté. Vous plairait-il do me dire votre histoire? Je vous raconterais la mienne, et peut-être ce quo ni vous ni moi n'avons pu faire seuls, pourrions-nous le faire à deux. L'ère de l'association a sonné, c'est la puissance nouvelle. La société et les individus périssent par l'isolement. Associons-nous.

Le jeune homme se mit à chantonner l'air de la mort d'Edgard de Bawenswood, puis il reprit :

— Désolé, monsieur ; mais j'ai déjà eu l'honneur do vous dire que je dois ôtre noyé cette nuit même. C'est uno affaire convenue, une parole donnée.

— Je respecte vos secrets. Seulement, pourrais-je savoir avec qui j'ai eu le plaisir do passer les derniers momens de ma vie ?

— Je mo nomme Alfred Dabiron.

— Ah 1 ah 1 fit lo cinquantenaire. Et c'est vous, le roi des coulissiers, qui vous noyez pour une perte d'un ou deux millions? Je vous croyais plus fort que cela 1

— Vous ne pouvez comprendre mes motifs, et je n'ai pas le temps de vous les dire, repartit sèchement lo boursier; mais à mon tonr je serais très aise de savoir à qui j'ai l'honneur de parler.

— On m'appelle comte de Montreuil.

— Le comte de Montreuil l s'écria Alfred Dabiron avec stupéfaction.

Et comme si ce nom eût porté avec lui une énorme puissance électrique, le pendu, qu'on avait oublié, mais qui râlait et geignait en reprenant peu à peu ses sens, so redressa soudainement, et, d'une voix rauque et épouvantée, il se mit à répéter :

— Le comte de Montreuil 1 Où est-il ?... que je le tue !... que je l'extermine!... le scélérat! l'assassin ! le brigand!...

Et comme, une grenouille soumise aux décharges de la pile voltaïque qui s'agite et se trémousse tant que le fil conducteur la touche, le pendu, après avoir parlé et gesticulé ainsi, retomba sur le sol, de* que l'effet galvaniquo du nom de Montreuil eut cessé.

— Que veut dire ceci? reprit le coulissier. Comment diable se fait-il que vous soyez ici pour vous brûler la cervelle, lorsque voici un homme que probablement vous avez forcé à se pendre !

— C'est en effet assez bizarre, reprit Montreuil, et jo veux savoir ce que cela signifie... Il faut quo je parle à cei homme.

Tout à coup le comte se frappa le front et s'écria d'une voix joyeuse :

— Si c'était Muller !...

Il paraît que ce nom était aussi électrique que le premier, car le pendu se redressa encore une fois en s'écriant: — Je ne suis pas Muller! je ne l'ai jamais été 1

Puis se ravisant toe* à -roup, il se mit à dire:

— Où suis-je? Je m'étais pendu. Est-™ ici l'autre monde? On no m'a donc pas enterré? Où est mon âme?

Il se tata le corps et reprit :

— Est-ce ça, mon âmeP

— Mais, mon cher monsieur, dit Alfred Dabiron, vous êtes parfaitement vivant, vous vous êtes véritablement pendu, mais j'ai coupé la corde, ce dont je suis désolé.

— Ah! ahl fit l'ex-pendu; il est donc dit que je no pourrai pas même me tuerl cela devient plaisant I

— Voici encore un bout de corde, dit lo coulissier, au besoin, et pour vous montrer tout lo regret que j'éprouve de ma maladresse, je puis y joindre mon foulard.

L'ex-pendu ne parut pas avoir entendu cette proposition agréable et repartit :

— Sacrobleu ! je me meurs do faim l

— Monsieur Dabiron, dit rapidement le comto, pouvezvous payer à souper à ce drôle?

— Oui-dà! j'ai dans ma pocho deux ou trois billets do mille et quelque cinquante louis. J'avais à cœur en mourant de prouver que l'honneur seul me faisait agir, et que j'avais le moyen d'aller vivre comme un fripon à Bruxelles ou à Londres.

— Eh bien, reprit lo comte avec uno sorte d'exaltation fébrile, offrez à souper à ce malheureux ; profitons du désordre de ses idées pour lui persuader qu'il n'a pas entendu nommer le comte de Montreuil , et que nous ignorons qu'il s'appelle Muller, et ces vingt millions que vous rêvez, co poste de premier ministre que j'ambitionne, tout cela peut être à nous.

Alfred Dabiron se mit à rire et se secoua pour se réchauffer en attendant qu'il se noyftt.

— Suivez moi jusqu'à la porte d'Anteuil, reprit lo comte. Il y a là un cabaret où nous pourrons causer à l'aise •dans une cave tendue de tapisseries de la Savonnerie, avec du vin de Bordeaux assez agréable et des cigares délicieux. Je vous développerai mon plan, et, sur mon honneur, je vous jure que si vous ne l'approuvez pas, je vous laisse parfaitement libre de vous noyer.

Dabiron réfléchit; il semblait hésiter; enQn, il répon lit:

— Je vous remercie de vos bonnes menions, mais je ne puis pas arceptor : il faut absolument que je sois noyé demain matin.

— Quelle heure peut-il être?

— Onze heures tout au plus.

— Vous avez cinq heures devant vous.

— Eh bien, soit, reprit Alfred. Après tout, je no serai pas fâché de faire encore un bon souper.

— Qui parle de souper? dit lo pendu, dont la voix s'éclairciscait peu à peu.

— Moi, monsieur, dit Alfred, moi qui désire vous fairo oublier l'inconvenance de ma conduite en vous priant do venir vider quelques bouteilles d'excellent vin. Après quoi vous serez libre de vous répondre, si cla p'ut vous êtro agréable. Voici monsieur, qui veut bien nou- accompagner, et qui sera également libre de so brûler la cervelle, comme moi de me noyer, le tout après souper.

— C'est convenu, dit le comte.

— C'e^t convenu, fit le pendu en se relevant tout à fait. Seulement, si, par un hasard extravagant, je rencontrais d'ici là M. de Montreuil, j'entends rester lo maître de lui tordre le cou ou de lui planter un couteau dans l'estomac.

— C'est entendu, fit le comte. Mais, pour lui en vouloir à ce point, il a dû vous faire bien du mal.

— Monsieur, il m'a forcé à me pendre.

— Lui? Vous le connaissez donc beaucoup?

— Je ne l'ai jamais vu.

— Eh bien! monsieur, je le connais, moi, et je crois que jo pourrai vous en débarrasser.

— Si vous faites cela, s'écria le Muller avec joie, je no puis vous dire le service que vous me rendrez ! Sur mon honneur, monsieur, je renonce à me pendre.

— Nous verrons, nous verrons, reprit le comte. Hâtonsnous.

On aida le pondu à retrouver sa cravate, qu'il avait ôtée

pour ne pas gêner la corde, et nos trois héros prirent assez gaîment lo chemin de la porte d'Auteuil.

Uini heure après, ils étaient dans ntife salle basse, discrètement éclairée, discrètement chauf! \ étendus sur des divans moelleux, en présence des débris 'un faisan, d'un bon nombre de bouteilles vides ou entamées. L'atmosphère était doucement imprégnée des nuages flotlans échappés do leurs cigares, et monsieur Alfred commençait ainsi l'histoire do ses malheurs.

— Je suis né à Toulouse, dit monsieur Dabiron.

— Pardon, fit le comte de Montreuil en l'interrompant, vous êtes né à Toulouse et vous ne gasconnez pas ! C'est uno preuve de supériorité à laquelle ie vous demando la permission de rendre hommage.

— Diable! reprit Alfred Dabiron en examinant le comte, je vois que j'ai affaire à un homme d'une haute intelligence, car vous êtes dans les principes du pas célèbre usurier de Paris avec qui j'ai fait en débutant quelques affaires, lesquelles n'ont pas tourné à son avantage. — « C'est un Gascon! s'écria-t-il en remettant à l'huissier les » billets invalides que je lui avais passés.» — « Un Gascon ! » repartit l'huissier; « mais il n'a pas le moindre accent. — » Eh ! voilà le comble du Gascon ! » s'écria l'usurier, « on ne se défie pas de lui ! »

— Cet usurier doit être Dubourg de Pézénas, dit monsieur de Montreuil. C'est un homme très fort, mais il gasconne : ça le déprécie. Mais veuillez continuer; je commence à être persuadé que nous pourrons nous entendre.

L'ex-pendu Muller les regarda l'un après l'autre comme s'ils avaient parlé devant lui en hébreu ou en syriaque. Après un moment de réflexion, il parut comprendre qu'il no comprenait pas, ot se résigna en homme qui n'aime pas à tenter l'impossible. Il prit donc un septième cigaro et décoiffa une huitième bouteille, se rejeta sur son divan et attendit.

Dabiron continua :

— Je suis né à Toulouse, mais mon enfance et ma première jeunesse se sont passées à Marseille, à Lyon, à Rennes, à Brest, et en définitive à Lille. En effet, mon père appartenait à l'administration financière la plus nomado de France : il était directeur des droits réunis.

— Il n'y a plus de droits réunis, dit Muller, qui voulait se pos< r à son tour, vis-à-vis des deux autres convives, en homme qui c;t à la hauteur des choses du momeut.

— Vous avez raison, reprit Dabiron, il n'y a plus de droits réunis depuis 18i4. La restauration avait promis do les abolir, et comme la restauration professait la fidélité du serment, elle a lait arracher Pécriteau de l'hôtel dedroits réunis, elle a jeté au fou toutes les tètes do lettres qui portaient ce nom réprouvé, et ello a fait écrir > sur la porte de l'ancien hôtel ot sur des carrés de papier tout neuf: «Administration des contributions indirectes.» Du reste, rien n'a été changé à l'impôt, mais le peuple a été ravi de l'énorme concession qu'il avait obtenue.

— Vous savez l'histoire de France, dit Muller sentencieusement et après un long verre do vin.

— Je m'en flatte ! reprit Dabiron, mais il y en a une que jo sais encore mieux que l'histoire de Franco , c'est la mienne. Or, comme la nuit s'avance, et que jo vous ai promis de vous la raconter, je vous prie l'un et l'autre de ne plus m'interrompre, afin qu'il me reste le temps de mo noyer.

— Ce sera difficile, fit monsieur do Montreuil en riant et en versant à boire à Dabiron ; il n'y aura bieu'ôt plus de place pour l'eau.

— On no meurt pas parce qu'on boit, dit gravement

l'ex-pendu: on meurt parce qu'on est asphyxié ; la rivièro et la corde son) Identiques comme résultat

— vous êtes médecin T «m monsieur de tfontreuil.

— j'.u voulu l'être, ce «un est à peu près la môme chose, répondit l'ex-pendu.

— Vous n'êtes <lonc pas lo vrai Muller? lit curiousemont If on treuil.

— Le vrai Huiler est mort , repartit l'homme a la corde

— Mais alors, qui tMos-vous donc? s'écria vivement lo comte.

— Moi, je suis mort aussi, répondit l'ci-pcndu avoc un flegme naïf.

— Lo drôle est ivrof fit le comto avoc mépris.

L'ex-pendu lui répliqua par un regard si écrasant do dédain, que tfontreuil comprit qu'il venait de dire une bôtise. Mais il no fit pas celle do chercher à la réparer : il garda un tranquille silence, co qui permit à monsieur Dabiron de reprendre son récit on ces termes :

— Je dois a mon oxistenco errante cette éducation incomplète qui interdit h celui qui la possède toute earrièro où il l'aul exhiber en ontrant un diplôme do savant ou de lettré, si minime qu'il soit. J'étais admirablement posé au sortir du collège, car je ne pouvais être ni avocat, ni médecin, ni maître des requêtes, ni capitaino du génie, ni juge, ni ingénieur, ni membre de l'Université, ni percepteur, ni apothicaire, carrières étroites ou bornées où l'on est forcé de donner beaucoup pour recevoir peu; et j'avais devant moi un magnifique espace, libre do toute entrave, et au bout duquol il y a deux buts qui tendent chaque jour à se rapprocher, à n'en plus faire qu'un : pouvoir et fortune.

Mais à l'époque de mon début dans le monde, on les distinguait encore. En eifet, co n'était pas, comme à présent, un droit supérieur à devenir pair de France ou ambassadeur que d'avoir beaucoup d'argent; on ne considérait pas non plus comme une nécessité absolue de devenir millionnaire parce qu'on était ministre. Cette erreur a disparu sous notre monarchie représentative. La chimie sociale a découvert quo ces deux élémens réunis font un composé de première force, et de nos jours, tout millionnaire est le principe d'un ministre, et tout ministre le principe d'un millionnaire.

J'étais, je puis le dire sans vanité, à la hauteur de la science, et si je n'avais pas perdu ma dernière partie d'impériale, je comptais m'envoyer à la chambre et de là au pouvoir; mais comme il faut commencer par être puissant pour devenir riche, ou à être riche pour devenir puissant, je choisis d'abord la carrière de l'argent. J'entrai dans une de nos premières maisons de banque. Je n'y appris que la tenuo des livres en partie double; monstrueux argot de chilfres, inintelligible à ceux mêmes qui l'écrivent, et dont la clef n'est autre que la clef de la caisse, laquelle n'est que dans les mains du chet suprême.

Je no voulais pas rester longtemps commis et j'allais quilterla maison Sholtz, Appencherr and Co, lorsqu'il m'arriva l'aventure suivante.

J'avais alors vingt-deux ans ; madame la baronne Appencherr en avait trente ; elle était très blonde, très blanche, très douce, très grasse et très ennuyée. Elle avait loge aux Italiens et à l'Opéra, elle recevait tout Paris; son mari lui passait cent mille écus pour sa maison et cent mille francs pour sa toilette. Avec cela, elle faisait des dettes. Moi, je vivais régulièrement avec cent louis d'appointernens et six cents francs de pension que me faisait mon père. J'avais des économies. Un monde me séparait de madame Shlotz; une pièce de cent sous nous rapprocha.

Muller ouvrit de grands yeux par dessus son verre, qu'il était en train de vider. Le comte de Montreuil sourit gracieusement. Le premier se disait qu'Alfred Dabiron se moquait de lui ; le second s'affermissait dans la pensée qu'il avait affaire à un homme fort.

Alfred Dabiron caressa plus amoureusement son cigare et fuma dans un sour.re, comme un homme ravi de ce qu'il va dire.

— Messieurs, repril-il d'un ton fat, les femmes n'ont

guère que trois grands vices : l'amour, l'envie et le jeu. Je pourrais à ce sujet vous développer une théorie m111 vous prouverai! que tous leurs dé*ordres ne viennent que

de ce, trois pissions. M. us le temps me manque et je reviens à la baronne.

BUe était fort considérée, et à l'époque où j'étais commis dans la maison do son mari, madame Appencherr était pour moi une de ces honnêtes femmes qui <>ni usé leur jeunesse dans lo calmo plat d'une vertu don) on ne leur fait pas une auréole, parce que leur nullité l'ait dire que, no pensant à rien, elles n'ont pu penser à mal.

Son mari, monsieur Mac Shlotz Appencherr, lui avait cependant donné beaucoup <Je droits à la vengeance. Il pensionnait royaloment une certaine dansouse, rat du nom de Jubin l'« sur les livrets de l'Opéra, mais beaucoup plus connue du jockoy-club sous celui de Lataké. En vertu des mœurs actuelles, le baron no craignait pas de se montrer avec la Jubin I"> aux avant-scènes des petits théâtres. Madame Appencherr lo savait et lo voyait, mais jamais une grimace matrimoniale n'avait plissé les lis de sa grasse fraîcheur. «Cette femme ne sent rien, disait-on. C'est de la » chair qui parlo et qui marche, et pourvu qu'ello mange » et qu'elle tienne des cartes, elle est heureuse. »

La position financière et sociale de madame Appencherr (son mari avait vingt millions, et il était député), sa position, dis-je, l'avait sauvée du vice de l'envie ; mais qu'estce donc qui l'avait sauvée de l'amour pour la reléguer dans la passion du jeu?

Voilà ce que je me demandais un soir quo je la voyais jouer à la bouillotte avec des agitations si vives, que je compris qu'il y avait une âme sous cette belle pelote de roses. C'était dans lo salon de l'agent de change Prévalin, joyeux garçon qui donnait de magnifiques soirées, et chez lequel on dansait , non pas sur un volcan , mais sur une faillite prochaine.

Madame Appencherr tenait tête au célèbre Fautois, ce notaire dont les brelans ont, dit-on, payé la charge; les deux autres partners étaiest d'une part le maître de la maison, de l'autre un nommé Brioude, dont je vous dirai plus tard la position bizarre.

C'étaient, à vrai dire, des joueurs de maigre importance; mais comme ils gagnaient énormément, ils jouaient avec l'audace que donnent la chance et l'indifférence qu'on a pour l'argent qu'on ne voit pas.

En effet, on no jouait plus que sur parole.

J'étais né profondément joueur, mais ma misère et ma prudence me défendaient de toucher une carte dans le monde. Je m'en consolai en regardant jouer. Je me tenais derrière un joueur, et là, sans m'en clouter, je me passionnais pour sa fortune, bonne ou mauvaise ; j'avais des anxiétés, des élans de joie, des sorremens de cœur, des colères incroyables pour le compte d'un autre.

Ce soir-là, je m'étais associé à la fortune de madame Appencherr, et j'éprouvai une terrible irritation, un désespoir furieux en voyant avec quel acharnement le soit la poursuivait. Un coup se présente, elle était première, ou no jouait pas lo brelan, et elle avait quarante en main. La position était superbe. Fautois engage cinquante louis, madame Appencherr en propose cent; Fautois fait son tout, madame Appencherr accepte, on abat les jeux. Fautois n'avait qu'un misérable dix-neuf, dernier, mais il trouve chez l'agent de change un flux qui n'avait pas osé s'engager : cela lui faisait cinq cartes. Le coup était de vingideux mille francs. Madame Appencherr pâlit, passa ses jetons à Fautois et demanda un verre d'eau.

Il était quatre heures du matin, et il n'y avait plus dans le salon quo les joueurs et moi. On me pria d'avertir un domestique. J'allai dans la salle à manger : elle était déserte. Je pris un verre d'eau et je l'apportai moi-même à madame Appencherr. Elle était recavée d'une somme égale à celle qu'elle venait de perdre : une petite clef ciselée représentait les vingt-deux mille francs. Mais hélas! la tête n'y était plus : la baronne jouait avec le délire de la ruine. Je lui présentai lo verre d'eau ; le cristal grinça sur ses

LE VEAU D'OR

dents. Cependant elle me remercia grneieusement. Je ne sais comment cela se fit, mais je partageais si bien le désordre où elle était, qu'oubliant combien un conseil venu do ma part était déplacé, je lui dis tout bas :

— Ne jouez plus, madame.

Elle me regarda sans colère et répondit d'une voix altérée :

— Eh bien ! un quart d'heure encore.

Un quart d'heure de bouillotte monté à ce paroxysmo de fièvre, c'était de quoi perdre des centaines de mille francs. Au bout de ce quart d'heure, madaa e Appencherr perdait une somme énorme. Le quart d'heure avait été solennellement juré. Fautois se leva; les autres joueurs en firent autant. La liquidation faite établit que madame Appencherr devait soixante mille francs à Fautois et vingt mille à chacun des autres joueurs. Cent mille francs à payer le jour même 1 Les joueurs étrangers s'esquivèrent pour n'avoir pas à offrir un terme galant à leur débitrice- Un joueur est un cannibale qui mangerait son père. Le maître de la maison lui-même se hâta de reconduire madame Appencherr jusqu'à la porte de son appartement pour s'épargner ses doléances. Elle était effrayante à voir. Ses lèvres était pâles, ?es yeux éperdus, ses joues tombantes. Ses cheveux , tourmentés par une terrible horripilation, avaient soulevé la crème de bandoline qui les collait au front et aux tempes, et s'étaient partagés en mèches irrégulières et mal peignées.

Madame Appencherr s'enveloppa d'un manteau de satin, et je m'aperçus seulement alors qu'aucun domestique ne l'attendait dans l'antichambre. Je descendis avec elle sans qu'elle y fît attention. Pas pus do voiture dans la cour que de domestique dans l'antichambre. Ma iame Appencherr continua; le concierge tira le cordon, et elle se trouva dans la rue, où il n'y avait qu'une seule voiture.

A la façon dont ollo y monta, je reconnus que cette manière de rentrer ne lui était pas nouvelle. Elle ne me voyait pas, elle ne voyait plus rien : aussi ne put-elle remarquer le regard avide avec lequel le cocher de la voiture supputa l'or et les diamans de sa coiffure et de ses bracelets. Je vis iuire dans l'œil de cet homme le reflet du couteau qu'il avait dans sa poche. Le frisson qui me prit redoubla lors que j'entendis madame Appencherr, au lieu do donner son airesse rue Bergère, où était situé son hôtel, ordonner qu'on la conduisît rue de la Boule-Rouge. C'était encore, à cette époque, un cloaque immonde tout peuplé do mauvaises femmes, de repris de justice et d'Auvergnats à qui leur pauvreté et la largeur de leurs épaules permettaient ce dangereux voisinage.

Le jardin de l'hôtel Appencherr s'étendait jusqu'aux masures de la Boule-Rouge, et une assez belle galerie en serre y aboutissait. A la crainte que j'éprouvai pour madame Appencherr se joignit tout aussitôt une curiosité étrange. Il me sembla que je venais de voir s'entr'ouvrir la porte par laquelle je devais arriver à la fortune.

Cependant, le cocher avait fermé la portière et il était remonté sur son sié^e A la façon dont il ramassa les rênes de ses chevaux et leva son fouet, je vis qu'il voulait en finir rapidement avec la terreur qu'inspire tout crime à commettre. Je pensai qu'il me serait impossible de suivre la voiture à pied; et par une de ces inspirations qui décident de la vie, je montai derrière.

Le cocher s'en aperçut et se tourna vers moi le fouet levé.

— Marche doncl lui dis -je d'un ton presquo aussi impératif que celui d'un laquais.

La face flamboyante du cocher s'éteignit dans une pâleur soudaine, le louet lui échappa. Je venais de lui arracher sa fortune.

— Vous êtes donc le domestique de cette dame? murmura t il de la voix d'un homme ruiné.

— Oui, lui dis-je.

Ce mensonge m'assurait ma place, et j'y tenais.

Nous gagnâmes doucoment la rue do la Boule-Rouge.

La voiture s'arrêta devant uno petite porto bâtarde odieusement rrottëe. Je descendis; le cocher, plus leste que moi, avait déjà ouvert la portière et tendait la main à ma iame Appencherr. Aucun cocher n'ignore que tout domestique qui paie pour son maître solde exactement la course et met le pourboire dans sa poche. Cet homme, qui venait de perdre l'aubaino de voler vingt ou trente mille francs, se rattachait à l'espoir d'attraper une pièce de dix sous. Jo laisse aux moralistes à décider si c'est magnifique ou misérable.

Jo m'étais rangé derrière la voiture, lorsque j'entendis tout à coup un murmure d'impatience et do colère.

— Attendez, je vais vous envoyer payer, disait madame Appencherr. Mais non... c'est impossible... à celle heure... je n'ai plus rien...

Madame Appencherr voulut descendre ; le cocher referma la portière à moitié. Mon silence et mon inaction lui avaient révélé que je n'appartenais pas à la dame; il y vit plus que cela, et j'entendis venir jusqu'à moi ce mol dit d'une voix presque insaisissable :

— Part à deux 1

Et tout aussitôt le cocher voulut fermer la portièro en disant :

— C'est bon , ma petite dame , on va vous conduire chez le coramissa re de police.

C'était le chemin d'un guet-apens. Je m'avançai.

— Allons, drôle 1 lui dis-je, ouvre à madame; voici leprix de ta course.

Et je lui donnai une pièce de cent sous.

A mon aspect, madame Appencherr poussa un cri.

— C'est vous qui étiez ce soir ch«z Préva in ?

— Oui, madame, lui dis-je en lui tendant la main pour descendre.

Pendant qu'elle cherchait dans sa poche une petito clef, le cocher était remonté sur son siège et s'était éloigné, madame Appencherr était plus troublée que jamais.

— Ma clef !... murmura-t-elle, ma clef!...

— Mon Dieu 1 lui dis-je tout aussi alarmé qu'elle, ne serait-ce point celle dont vous avez fait un fétiche à la bouillotte?

Les joueurs donnent ce nom à un objet quelconque auquel ils attribuent une valeur idéale lorsque l'or ou les billets manquent sur le tapis. La clef de madame Appencherr avait représenté mille louis relie l'aurait payée le double à ce moment.

— Ah I s'écria-t-elle, je l'ai oubliée l...Que faire?... que devenir?... Je suis perdue 1...

— Acceptez mon bras jusqu'à la rue Bergère, lui dis-jo , et rentrons par l'hôtel.

— Impossible : je suis rentrée, me répondit-elle.

Il y avait tout un monde de mystères dans ces mots : Je suis rentrée. Ils me donnèrent à penser.

— Mais que faire, mon Dieu, que faire! s'écria-t cllo avec un sincère et profond désespoir.

Un plus inventif que moi eût peut être imaginé quelque expédient à la hauteur de la circonstance; je ne trouvai pour la magnifique madameAppcncherrquece quej'eusse offerte la première femme que j'eusse rencontrée se désespérant sur le pavé : je lui offris respectueusement un asile provisoire dans ma modeste chambre de garçon, située rueRicher, no H, à deux pas. Je mis à maproposition toute la retenue, toute l'humilité, toute la crainte qu'exigeait une pareille offre. Jo laisse trouble aussi. Madame Appencher et à la nécessité do sa déplorable situation le mérite de l'avoir déterminée Toujours est-il qu'elle me répondit avec un empressement joyeux:

— Pouvez- vous m'y cacher une heure?

— Tout le temps qui vous sera nécessaire, lui dis-jo.

— Venez donc, reprit-elle en passant son bras dans lo mien.

La position était délicate, je crois que je la compris; je me gardai bien de faire de la galanterie, je ne parlai qu'à la joueuse compromise.

FRÉDÉRIC SObLlÊ, - LEO LESPÈS.

Cepen àril, an boùl de quelques pas, ''il"1 fc'artWè toute

oMip b1 Mi ' dit en tressaillant :

— C'est bien vous qui, che* Prévallli, m'avez donné un verre «l'eau ?

— Oui, madame, O'esl moi. Vous jouiez avec lui, Fautois, le notaire et le petit Brioudo.

— C'est juste, me ilit-ello assez troublée d'une question

(|ui laissait voir en elle la crainte d'avoir simplement changé de danger et de voleur; cest juste, mais ce n'est pas là ce que j'ai voulu savoir. Qui êtes-vous et à qui devrai-je un service que...

.le ce voulais pas d'engagement de reconnaissance, pour fttre le maître de faire mes conditions j je me hâtai ainterrompre madame Appencherr pour lui dire:

— Je m'appelle Dabiron, et je suis commis aux écritures chez monsieur Appencherr.

— Chez mon mari ! s'écria-t-cllo en so dégageant de mon bras.

On eût dit qu'elle pressentait mes desseins, ot elle reprit :

— Monsieur, vous m'avez trompée 1

J'avais compris tout ce que renfermait d'énorme cette parole si vide en apparence. Je voulus mo la faire détailler pour en tirer profit.

— Moi, madame? lui dis-jo d'un ton suffoqué; mais c'est la première lois que j'ai l'honneur de me trouver près de vousl

— Mais pourquoi m'avoir suivie?

Je lui expliquai le regard du cocher et la terreur qu'il m'avait inspirée. Elle essaya de me regarder dans l'obscurité, pour commenter mes paroles par ma physionomie. Heureusement qu'il faisait nuit, car je me sentis rougir.

— Je ne suis pas peureuse, mo dit-elle froidement.

— J'ai cru bien faire, dis-je modestement.

— Ce n'était pas votre pensée, me répondit-elle avec brusquerie.

— Une querelle avec ce cocher que vous ne pouviez fer eût été horrible.— Elle haussa les épaules.

r— N'avais-je pas un bijou à lus jeter!

— Mais il eût peut-être voulu vous dépouiller.

— J'avais de quoi me défendre, reprit-elle en me montrant un petit pistolet qu'elle avait tiré de sa poche sans que je m'en fusse aperçu. Mais le hasard qui m'a fait oublier ma clef chez Prévalin vous a donné raison. Le hasard est l'esprit et le génie de bien des gens 1

La blonde et grasse madame Appencherr se révélait à moi sous un jour tout nouveau. Cette fraîche pelote de sa in était montée sur des ressorts d'acier. Je crois que je fus très fort de mon côté ; je ne me sentis pas humilié de la réplique, et je lui dis en souriant :

— C'est avoir beaucoup d'esprit que d'avoir du bonheur. Elle parut réfléchir sur ma réponse , et reprit presque

aussitôt : — C'est surtout au jeu que cela est vrai.

Nous étions arrivés.

J'avais cru avoir affaire à une femme inexpérimentée ; je reconnus que madame Appencherr était plus experte que moi.

— A quel étage demeurez-vous? me dit-elle.

— Au quatrième.

J'avais frappé; la poTte était à peine entr'ouverte que madame Appencherr avait déjà dépassé la loge du concierge et avait disparu dans l'escalier. Pendant ce temps je recevais de mon portier ma bougie allumée.

— Comme je me coucherai fort tard, lui dis-je, no laissez monter (.ersonne et ne montez pas vous-même avant midi.

Je ne rattrapai madame Appencherr qu'au second : elle m'attendait.

— Midi? me dit-elle, pourquoi cette recommandation?

— Pour vous donner tout le temps nécessaire.

■*• Il faut qiie je sois chez moi dans une heure... ou jamais 1 mo répondit-elle.

Ceci me fit peur; je ne prévoyais pa^ des ressources si soudaines chez cette femme ; cela m'amoindrissait beau-

coup. Cependant je ne lis pns défaut, je me soumis et je lui répondis asses sèohèoMnt :

— Si c'est po-sibl<>, cela vaudra mieux.

— Moulons, reprit-elle.

Bile passa la première. Bile avait un pied d'enfant, une jambe d'une élégance toute Louis XV : c'était pour ainsi dire une statue de Coisevox bien nourrie. Il se mêla des

sentimens d'hommn h mes pensées de spéculateur. Quand nous arrivâmes à mon quairlèmo, j'étais décidé à enter ma fortune sur l'amour.

Nous entrAmes dans ma demeure. C'était un palier do quatre pieds carrés, uno chambre et un cabinet de toilette. La chambre et le mobilier avaient appartenu à une lorette qui, d'après ce quo m'avait dit le portier, était passée du palissandre au Boule et au bois do rose. Il en résultait quo c'était d'uno coquettorio achevée pour un garçon; j'y avais tout trouvé, meubles, tapis, tentures, jusqu'à une boîte à cigares qui était cachée dans le fond d'uno armoire du cabinet de toilette. Cetto boîte renfermait ma fortune et ma ruine sans quo je m'en doutasse.

J'avais acheté tout l'ameublement en bloc par l'intermédiaire du co cierge, de façon que jo ne connaissais la lorette ni do nom ni do visage. La boîte était un chef-d'œuvre de marqueiterie ; je la gardai dans l'espoir qu'on mo la ferait redemander, et qu'en offrant d'aller la porter moimême, jo pourrais, de ce côté, glisser un pied dans le monde des amours industrieux. Je n'entendis parler d'aucuno réclamation ; je supposai alors que la boîte était compriso dans le marché.

Cependant, à peine madame Appencherr fut-ello entréo chez moi, qu'elle me demanda de quoi écrire. Je m'empressai de lui donner tout ce qu'il fallait; elle avait beau ne pas faire attention à moi, il fallait quo mon heure arrivât, ne fût-ce qu'au moment où elle voudrait s'assurer de ma discrétion.

Madame Appencherr n'écrivit que quelques mots, plia , cacheta la lettre, y mit l'adresse et me la passa en mo disant :

— Allez rue du Faubourg-Poissonnière, 7; demandez à parler immédiatement à un homme du nom de Laiolie; vous lui remettrez cetto lettre, il sortira avec vous, il prendra par la rue Bergère, vous l'accompagnerez jusqu'à la porte de l'hôtel, et, dès que vous l'y verrez entré, vous reviendrez m'en avertir.

Je trouvai qu'on me traitait par trop cavalièrement, et ma figure témoigna du mécompte que j'éprouvais. Madame Appencherr s'en aperçut et me regarda plus attentivement.

Elle pensa qu'avant d'agir, je voulais faire les conditions de mon marché, et avec cet esprit qui la portait aisément au plein cœur des questions, elle me dit en souriant :

— Que voulez-vous?

— Rien, madame, lui dis-je en jetant un léger tremblement dans ma voix.

— Ah! fit-elle en me regardant d'un œil plein d'inquiétude et de soupçons, rien, rien? mais cela n'a pas de bornes ! Allez, monsieur, je vous attends, car avant que je sorte d'ici, il laut que nos conventions soient faites.

Je m'inclinai, et je sortis pour aller porter la lettre.

Pendant que Dabiron faisait ce récit, l'ex-pendu MuHer avait continué à arroser son attention de tous les fonds de bouteille qu'il trouvait sous sa main, attendu que l'ordre avait été donné au garçon de ne plus rentrer, et que les flacons vierges avaient été interdits. Il en résulta qu'au bout de quelques minutes, Muller, n'ayant plus aucune raison liquide d'écouter l'ex-coulissier, avait pris le parti de s'endormir, pour utiliser, avait-il dit, les dernières heures qui lui ressaient. Tant il est vrai que le sommeil, ce faux anéantissement de l'homme, tient essentiellement à la vie. En effet, le réveil n'est-il pas au bout? Tout au contraire, le comte de Montreuil était devenu plus attentif, et comme s'il eût voulu dissiper les vapeurs que les gaz champenois mettaient entre sa pensée et le récit de Dabiron, il avait

LE VEAU D'OR

jeté sur In fou de son ivresse deux ou trois verres d'eau glacée qui avaient rendu à son esprit toute sa lucidité. Dabiron s'était arrêté pour respirer, et sa vanité de conteur s'était irritée du sommeil du ci-devant pendu.

— Laissez dormir ce pourceau, lui dit le comte : c'est l'homme que je cherche, et dansée que vo as venez de me dire, il y a déjà un nom qui tient à l'e:>péranco dont je vous ai parlé.

— Celui de madame Appeneherr ? fit Dabiron.

— Vous en jugerez quand, à mon tour, je vous aurai raconté mon histoire. Mais, je vous en supplie, allons vit" I Si ce que je suppose est vrai, nous n'avons pas de temps à perdre.

Dabiron continua ainsi son récit :

Je me rendis au faubourg Poissonnière. On me fit monler à un cinquième étage. A mon premier coup de sonnette, l'homme que jo cherchais s'empressa de venir m'ouvrir. On voyait qu'il était accoutumé à ces réveils inaltendus.Ceci me donna beaucoup à penser relativement aux mœurs de madame Sholtz Appeneherr. Je cherchai à interroger cet homme ; il fut impénétrable pour moi comme un rébus. Il y a un côté de l'intelligence qui me manque. Nous arrivâmes à la porte de l'hôtel. Là, monsieur Lafolie s'approcha d'un de ces petits trous pratiqués dans l'épaisseur des murs, qu'on recouvre par une petite grille ronde en fonte ouvragée. Ces ouvertures sont, d'ordinaire, d"s ventouses à l'usage des cheminées qui veulent fumer. Celle-ci était un cornet acoustique aboutissant à la chambre et à l'oreille du concierge. Le cordon fut immédiatement et doucement tiré. La porte s'ouvrit pour monsieur Lafolie et se referma silencieusement pour moi. Mais je pus entendre, à travers les broderies de fer à jour qui fermaient le panneau supérieur do la porte cochère, le concierge dire à mon compagnon :

— Dis donc, Lafolie, tâche de venir à une heure moins avancée. Si monsieur te rencontrait.,.

— Bah S repartit Lafolie, il dort jusqu'à neuf heures.

— Mais madame veille quelquefois, et si elle savait ce qui se passe, elle mettrait Rosine à la porte, et moi pardessus le marché.

— N'aie pas peur, murmura Lafolie.

Et je l'entendis monter un petit escalier conduisant d'abord à nos bureaux, qui occupaient le premier des dépendances de l'hôtel, puis au second, où se trouvaient les chambres des domestiques, lesquelles communiquaient à l'hôtel môme, qui occupait le fond d'une vasto cour.

Les paroles du concierge me prouvèrent qu'il n'était point dans le secret des escapades nocturnes do sa maîtresse. Il ne me restait plus qu'à retourner chez moi pour y traiter avec madame Sholtz Appeneherr des conditions de mon silence. Je fis de magnifiques projets, je préparai dos discours exquis, mais il n'y a guère que les avocats et les députés qui aient le droit de dire ce qu'ils ont arrêté d'avance, sans égard aux circonstances fortuites de la cause ou de la question sur laquelle ils parlent. Le monde n'admet pas ce droit qui produit tant de plaidoyers imbéciles et tant de discours stupides. Dans la vie, le hasard dérange presque toujours les prévisions d'éloquence. Ainsi, lorsque j'arrivai chez moi, je trouvai madame Sholtz en contemplation devant ma boîte à cigares, et j'avais à peine eu le temps de lui dire que j'avais très habilement rempli sa mission, qu'elle m'apostropha vivement en me disant:

— D'où vous vient cette boîte?

J'eus un moment envie de faire de la fatuité, mais j'ai pour principe que le mensonge est une chose grave et sérieuso dorit il ne faut user que très sobrement et seulement dans 1" cas de nécessité absolue. Je racontai simplement l'histoire de mou acquisition.

Ma sincérité se trouva C'tre un trait de génie. Madame Appeneherr se mit à me regarder avec beaucoup d'atten • lion.

Elle no me répondit que par ce regard ; mais je com-

pris qu'elle était contente de moi. Dans l'opinion des B mi's, celuj qui a le courage de ne pas se hisser soupçonner d'une bonne fortune qu'il n'a pas eue est presque toujours assez discret pour cacher les bo mes fortune qu'il a véritablement. Je rou • is cependant sous le regard inquisiteur de madame Sholtz. Malgré toutes mes fières résolutions de conquérant, je ne pus dominer la timidité d vingt ans. Ce fut encore un succès, "lus tard, j'ai dû ci que la baronne devait être très expérimentée pour avoir été si contente do mon inex^riei ce. Après ce silence, où ma destinée so décida à mon insu, elle reprit :

— Jo veux savoir qui demeurait ici, et surtout comment cetto boîte est arrivée à la personne dont vous avez acl

le mobilier.

— Cela se peut, répondis-je avec assurance.

Je n'avais aucune idée do la façon dont je justifierais cette prétention ; mais on ne séduit les grandes volontés que par la hardiesse dos résolution-set madame Sholtz me paraissait une femme do première force. Elle fut contente et so leva on nie disant :

— Maintenant, reconduisez-moi.

A mon tour, je la regardai avec attention, et à son tour elle rougit. J'avais bien jugé madame Shollz : elle avait les grandes qualités de la femme supérieure. Elle no me laissa pas le temps de dire une niaiserie sentimentale qui, en raison de !a circonstance, pouvait prendre l'apparence d'un ignoble marché. Elle me dit en souiiant:

— Ayez confiance en moi.

Ce n'est que plus tard que j'ai appris à estimer à toute sa valeur cette exquise délicatesse avec laquelle une femme protège contre ses propres maladresses l'homme à qui elle garde une place dans son cœur. C'est une de ces prévoyances charmant s, un soin de son bonheur à venir dont les hommes sont incapables.

Je dus encore à ma timidité d'accepter cette promesse sans réclamation. Je réussissais à tout, parce que je ne faisais rien de ce que je croyais habile.

Jo reconduisis madame Sholtz. La porte était entrouverte ; elle entra rapidement, prit des mains de sa femme de chambre un objet que dans un premier mouvement de sottise je crus être une bourse, et me le glissa en me disant :

— Il me faut ce soir deux clefs pareilles à celle-ci. J'allais répondre ; elle m'interrompit encore en me disant :

— Vous porterez ce billet de très grand matin à son adresse ; vous pouvez tout dire.

La porte se referma et je restai seul dans la rue, fortincertain de ce qui arriverait pour moi do cetto aventure. Je rentrai chez moi fort curieux de savoir quel était le nouveau correspondant de madame Appeneherr.

Dans le court espace qui me séparait de mon domicile, je pensai à un notaire, à un banquier, à un usurier, à toutes los espèces d'hommes qui pouvaient venir en aide à la position difficile de madame Appeneherr ; l'idée d'un amant ne mo vint pas; mais lorsquo je pus lire l'adresse, je fus atterré: Madame Appenclurr avait écrit à monsieur Charles d'Aronde.

Ace nom, Montreuil sourit; nuis Dabiron ne s'en aperçut pas et il contint a :

— Qu'était-ce donc que ce monsieur Charles d'Aronde, pour que ce nom me parût une révélation fatale?

Monsieur Charles d'Aronde était le plus joli bijou delà fashion; petit, blond, l'œil langoureux et impertinent, la lèvre sensuelle, des mains et des pieds de femme, et si bien tourné et campé qu'il eût eu meilleure grâce avec un paJejot acheté auïemple quo votre serviteur avec un habjl de chez Humann. Il était comme moi employé chez monsieur Appeneherr, mais à la eusse. J'avais eu occasion de remarquer à deux ou trois reprises que le baron le supportait impatiemment; mais pourquoi ne le renvoyait -il pas? Mes collègues attribuaient la longanimité du baron au, i>osoin qu'il avait de Charles d'Aronde, qui était, disait-on, une capacité financière d'ordre supérieur. A la lectaro de

l'adresse du billet.Jecrus comprendre par quelle pnissanco occulte il était Imposé à l'antipathie de mon patron, et j'éprouvai un moment de rage et de jalousie Indicible. J'étais destiné, dans cette nuit si importante)! n'avoir quo de sottes pensées. Je me laissai aller a l'indigne tentation ilo lire le contenu de ce billet. Madame Sholti n'avait pas

mis le moindre Obslat le à ma curiosité; lo billot (Mail siniplement plié en doux commo uno lottro d'invitation. Jo lus ces mots :

« Viens mo voir co matin; on te dira pourquoi. »

Jo froissai le billet avec fureur et je fus tonte de lo confier aux soins do mon portier. Mais jo m'imaginai qu'il serait d(> fort bon goût do chercher quorelle à co monsieur qu'on traitait si familièrement

Dès que lo jour parutje mo rendis chez monsieur Charles d'Aronde, comptant bien l'éveiller d'uno façon désagréable.

Il était lové depuis longtemps ot travaillait à l'organisation d'uno compagnie houillère.

11 mo reçut d'abord avec l'humeur d'un homme qu'on dérange ot la froideur d'un supérieur qui va subir l'ennui d'uno recommandation. Je fus plus glacé qu'il ne fut impatient; cela nous remit do niveau. Je lui donnai le billet; il lo lut d'un coup d'œil... et murmura en haussant les épaules :

— « Encore quoique folie ! »

Puis, avec un empressement qui témoignait de l'intérêt qu'il prenait à cette missive, il sonna, donna l'ordre qu'on ne laissât pénétrer personne, me fit asseoir et me dit avec une véritable anxiété :

— Maintenant, parlez, monsiour; dites-moi ce qui est arrivé à cette pauvre Gertrude.

Indépendamment de l'imprudence, j'avais trouvé du plus mauvais goût lo tutoiement employé par madame Appencherr dans son billet; mais le nom de baptême si lestement articulé par monsieur d'Aronde me parut bien aatrement malséant, et je me raffermis dans ma résolution de tirer une querelle de ma confidence.

Je commençai mon récit d'un ton narquois, gentilhommant de mon mieux pour parler de la bagatelle de cent mille francs perdus parla baronne. A ce elii fre, monsieur d'Aronde bondit sur son fauluil.

— Elle est folle 1 s'écria t— il, sans daigner s'occuper de moi ; folle, archi-folle l Je ne puis pas payer ça.

— Qui vous a dit, répondis-je en le toisant d'un regard de dédain, que madame la baronne vous demande de payer pour elle ?

L'œil bleu de monsieur d'Aronde, que je trouvais terne et bête, s'arrêta sur lu mien; il brillait comme un éclair et mo semb'a pénétrer jusqu'à ma conscience. Je fus obligé de me détourner. Il examina la lettre, la tourna et la retourna, s'agita, frappa du pied, et reprit rapidement :

— C'est chez vous que ma lame Sholtz a écrit ce billot ?

— Monsieur! m'éeriai-je avec toute l'indignation que je pus éprouver, qui peut vous faire croire que madame Sholtz...

— lih! mon Dieu! reprit-il en m'interrompant avec vivacité, à moins que vous n'ayez porté chez elie ce papier marqué à votre chiffre, il faut bien que ce soit chez vous qu'elle ait écrit.

Je no trouvai pas de réponse à cette remarque d'alguazil ; je la crus inspirée par la jalousie, et je croyais tenir le fil d'une querelle, lorsqu'il reprit d'un ton insouciant et en sonnant pour se faire habiller :

— Qu'elle ait été chez vous ou non, ce n'est pas là la question. C'est cent mille francs à trouver qui sont importans.

Je fus humilié qu'une visite de madame Sholtz chez moi ne causât pas des transports de jalousie à ce monsieur, et 'e lui dis:

— Eh bien! oui, monsieur, elle est venue chez moi; elle y était encore voilà deux heures.

— Oui, oui, je me rappelle à présent... Lafolio est venu

co matin et m'a conté l'histoire do la clef perdue; vous avez donné asile à Gortrudo, je vous en remercie; j'aime mieux (jiio CO soit vous qu'un autre... vous serez discret. Je no comprenais plus rien, tant j'étais humilié do la nullité du rêle où l'on me rejetait. J'allais éclater, mais tant que le valot do chambre fut présrnt, il n'y eut pas moyen de parler. Je parvins cependant à me romettro do ma première déroute, durant co silence ; mais monsieur d'Aronde fit si bien que lo témoin qui suspendait sur mes lèvres la réservo épigrammatiquo que jo m'apprêtais à lancer contre lui no quitta la chambro quo lorsquo son maîtro fut prêt à partir.

— Il se fait tard, mo dit monsiour d'Aronde ; jo cours chez Gortrudo... Millo fois merci, monsieur... ot surtout, vous me comprenez, pas un mot...

Aussitôt, il mo salua et prit ses gants et son chapeau. J'étais furieux, mais jo no trouvai pas un biais pour entamor l'explication, et déjà nous avions gagné l'antichambre et descondu l'escalier, quo jo cherchais encore par quel mot piquant jo pourrais répondre.

H était à cent pas do moi, quo je découvris qu'à défaut d'osprit,on peut toujours commoncer une querello par uno injuro. Je comptai lo retrouver au bureau. Toutefois, quelle que fût ma colère, je n'oubliai pas la commission quo m'avait donneo madame Sholtz relativement à ses clefs. Jo passai chez un serrurier qui me les promit pour le soir même, en me les faisant payer dix fois leur valeur.

J'arrivai au bureau avant tout le monde; j'y rencontrai monsieur Appencherr qui consultait les livres.

— Ah ! ah I me dit-il en me regardant d'un air bienveillant, voilà qui est bien, monsieur Dabiron; je ne l'oublierai pas.

Une demi-heure après, je reçus une invitation de monsieur le baron pour passer la soirée chez lui. C'était co qu'on appelait ses petits jours, et à l'exception de quelques vieux commis et de monsieur d'Aronde, aucun des employés n'y était admis. On n'invitait le fretin que les jours de grand bal, quand on invitait tout le monde. Cette faveur fut connue sur-le-champ dans les bureaux ; j'en reçus des complimens où perçait la haine des complimenteurs. Je gardai un silence monstrueusement impertinent. Le soir même on me détestait, et j'étais reconnu pour un âne bâté qui était arrivé par quelque basse complaisance. La médiocrité attribue toute fortune au bonheur; l'envie ne croit qu'aux lâchetés.

Moi, je croyais à madame Sholtz ; je crus reconnaître sa main Planche et potelée dans celte soudaine invitation. Je me trompais : la véritable raison de monsieur Appencherr pour s'emparer de moi était l'excessive envie qu'il avait de se débarrasser de monsieur d'Aronde et de mettre à sa place quelqu un qui lui plût. Or, je lui plaisais, n9 fût-ce quo par la raison providentielle qui préside à l'aveuglement de tout mari.

J'attendais monsieur d'Aronde pour lui glisser quelque chose de mon invitation ; il ne parut pas dans les bureaux.

Le so r venu, je me rendis chez monsieur Sholtz. Il jf avait peu de monde, trento ou quarante personnes. Mon. sieur Sholtz me présenta à sa femme, qui me reçut avec If; froideur la plus parfaite pour tout le monde, et avec ur étonnement visible pour moi seul. Elle n'était pour rieu dans l'invitation.

Los joueurs de la veille vinrent assez tard. A quelques mots qu'ds échangèrent entre eux, j'appris qu'ils étaient payes. Je me trouvais b.en petit garçon près de l'hommo qui en un jour avait pu fournir cent mille francs à la passion d'une femme.

Je voulus reprendre mes avantages, je me plaçai en face de madame Sholtz, et, tout en causant, je me mis à jouer avec les clefs mystérieuses. Je parvins à faire rougir madame Sholtz, mais elle ne me donna pas une occasion ni de l'approcher, ni de lui parler, m de lui remettre ces clefs. Cependant elle les voulait pour le soir même ; je lui montrais que j'avais obéi, et elle ne paraissait en tenir aucun compte.

LE VEAU D'OR

Je repris ma mauvaise humeur, et j'allai m'asseoir près d'une table de jeu. C'était là que, selon moi, je devais retrouver madame Sholtz. Elle passa dix fois à mes côtés et ne donna un regard ni à moi ni aux cartes. Si j'avais su à cette époque le socret du cœur des femmes, j'aurais compris que cette indifféreace me mettait au rang d'une grande passion cachée, puisque je partageais cette fausse indifférence avec le jeu. Je n'y vis que l'audace d'une ingratitude odieuse, et je me retirai brusquement, emportant avec moi toute la sotte colère que donne l'humiliation, et ces projets de vengeance ridicules qu'inspire la vanité.

Je voulais rentrer chez moi et écrire une lettre foudroyante; mais que dire? J'avais certes des droits à être traité autrement que je ne l'étais,- mais ces droits, je ne pouvais leur donner un nom honorable lorsque je cherchais à les définir.

Je n'étais pas sorti depuis dix minutes, que je retournai sur mes pas pour rentrer dans l'hôtel et forcer madame Sholtz à une explication.

J'arrivais à la porte lorsque je vis un grand mouvement dans la cour : on appelait de tous côtés les voitures. Je rencontrai le petit Brioude qui cherchait son petit coupé; je lui demandai la cause de cette retraite subite.

— Madame Appencherr, me dit-il, vient de se trouver indisposée, et elle est rentrée chez elle... Ah! le coup d'hier soir a été rude !

Ot évanouissement (je n'admettais pas moins) survenu immédiatement après ma sortie m'illumina si vivement et si rapidement, que je poussai un cri, et je tournai le dos à Brioude, en me mettant à courir comme un fou.

Quelques minutes après, j'étais dans la rue de la Boule- Rouge, devant la petite porte dont on m'avait demandé trois clefs. Je ne me donnai point le temps deréfléchir, j'ouvris la porte, j'entrai, et je m'avançai dans la plus profonde obscurité. Je n'avais pas fait trois pas, qu'une voix discrète me dit :

— Est-ce vous?

Je répondis à tout hasard :

— Oui, c'est moi.

— Venez donc, me dit-on tout bas.

Je fus sai-i par une main qui n'avait ni le poli ni la grAce de celle de madame Sholtz ; je reconnus cependant une femme. Il y avait donc une confidente : ce devait être la Rosine. Elle m'entraîna dans un boudoir qu'éclairait une seule bougie ; elle m'examina, je l'examinai. Rosine, c'était-elle en effet, poussa un profond soupir et murmura sourdement :

— Un enfant !

Elle plaignait sa maîtresse du choix qu'elle avait fait ; je trouvai la Rosine impertinente.

— Attendez là, me dit-elle en me quittant brusquement. Ce ne fut que longtemps après que j'appris de madame

Sholtz que Rosine était allée se jeter aux genoux de sa maîtresse pour la supplier de ne pas me recevoir. La discussion fut longue, car j'attendis près d'une heure. Enfin, la porte s'ouvrit et madame Sholtz parut.

— Enfin, s'écria le comte de Montreuil, qui poussa un soupir comique et plein de suppositions. Et vous eûtes le droit de dire comme César : Yeni, vidi...

— En sortant de ce premier entretien, reprit Dabiron, je n'eus que le droit de dire à monsieur le baron Appencherr que je quittais ses bureaux.

— Bah ! fit le comte, vous n'aviez gagné qu'une exclusion h cette entrevue?

— J'y gagnai la confiance de la baronne, reprit Dabiron. En sortant de chez elle, j'étais rassuré sur Charles d'Aron de. Ce j une homme était le fils naturel do sa mère et avait été élevé sous un faux nom. Le baron et quelques amis savùient seuls ce secret. Il fallait quo madame Sholtz eût bien envie de calmer les soupçons jaloux que je ne craignis pas de lui montrer, pour les dissiper au prix d'une révélation si importante. Je lui en fus médiocrement reconnaissant, comme tout homme qui croit avoir plus do droits qu'on no lui en reconnaît. Je fis de la fausse pas-

LB SIÈCLE. — XIV

sion; ie rencontrai une résistance véritable. Celle femme de trente ans avait les craintes et les troubles d'une jeune fille. C'est qu'elle en était à sa première faute.

— Bah! fit le comte.

Dabiron, qui jusque-là avait parlé avec une légèreté insouciante, devint tout à coup plus sérieux.

— Oh! si je l'avais aimée et comprise, dit-il, je ne serais pas où j'en suis! Madame Sholtz a été pour moi l'amie la plus douce, la plus dévouée, la plus patif-nte qu'on puisse imaginer. La légèreté inouïe de sa conduite mvers moi fut un acte de dé-espoir. Il passa par la tête de madame Appencherr une de ces pensées allemandes que nos Françaises ne comprennent guère parce qu'elles ne raisonnent pas leur vie et qu'elles la subiss nt plus qu'elles ne la font. Dans l'espace de temps qui avait séparé ma sortie de mon retour, pendant que j'allais chez Lafolie et que madame Sholtz attendait chez moi, elle avait pris une grande réselution : c était de se guérir de sa passion pour les cartes. Malheureusement pour elle, un profond ennui dévorait son âme: elle n'accepta pas le vide qu'allait laisser dans sa vie l'absence des émotions fiévreuses du jeu ; elle rêva de les remplacer par celles de l'amour, et malheureusement eucore, je me trouvai là poar appeler sur moi ce désir insensé de son âme. Pauvre femme!

Après cette exclamation, Dabiron garda le silence ; le comte de Montreuil devint pensif et sembla étudier plus attentivement l'ex-coulissier sous le nouveau point de vue où il se montrait, et il arriva que le silence fit sur Muller l'effet que produit d'ordinaire le bruit. Quand le murmure de la voix de Dabiron , auquel il dormait paisiblement, s'arrêta tout à coup, Muller s'éveilla, bâilla et s'écria d'une voix ennuyée :

— Ah çà ! quand nous pendons-nous?

L'interruption de Muller avertit Dabiron qu'il n'était pas

en mesure de perdre son temps en descriptions amoureuses et en appréciations psychologiques.

— Cet ivrogne a raison, dit-il ; la nuit s'avance, et il faut que je sois noyé ce matin même.

— Ah ! ah ! fit Muller, vous êtes un brave, et je vous demande la permission d'être de votre compagnie; je n'ai pas de goût prononcé pour la strangulation, et, suicide pour suicide, j'aime autant la rivière qu'une corde.

— Ceci est fort bien, reprit le comte de Montreuil, mais, jusqu'à présent, je ne vois pas dans l'histoire de monsieur Dabiron de raison péremptoire de se noyer.

Le coulissier consulta sa montre, s'assura qu'il avait le temps nécessaire pour achever son récit, et reprit en ces termes :

— Madame Sholtz, enms faisant quitter les bureaux de son mari, n'avait d'autre but que de hâter ma fortune. Elle me fit placer par son frère dans l'association houillère dont je vous ai parlé. C'est sous monsieur d'Aronde que j'appris le mécanisme de la bourse. D'Aronde était, sous son apparence de dandy, un homme froid, prudent et plein de volonté. Il jouait beaucoup, mais rien ne l'entraînait au delà de la limite qu'il posait à ses pertes et à ses gains. Il avait le coup d'oeil sûr, l'oreille alerte, l'observation ra pide. Sans préjugés d'aucune sorte, il jugeait parfaitement les événemens à la mesure du monde dont il exploitait l'inhabileté. Tel acte gouvernemental qui, aux yeux du plus grand nombre, passait pour une lâcheté qui amoindrissait la France, n'était pour lui qu'une assurance do paix qui doublait la confiance du capitaliste. « Si l'on a- » bandonnait l'Algérie, me disait-il souvent, je jouerais ma » têto comre dix millions que la bourse hausserait immé- » dialem nt. »

Il méprisait les hommes et n'estimait guère l'argent quo comme le levier le plus puissant de notre époque.

— « De nos jours, » me disait-il encore, «l'argent est la fin » de tout, parce que c'est le moyen de toul. Quel est » l'homme qui a trois millions, un peu de capacité, d'obs- » tination et de patience, qui ne sera pas député à un » temps donné? Il n'y en a pas un. Et ce titre est le » premier degré d'un escalier en éventail qui mène aux

liu DÉRIC SOULlfc. — LÉO LF5PES.

» postes les plus élevés de la finance, de la. magistrature, » de l'administration ; il mène au ministère, il mène a la » pairie, il mène à toul pouvoir de quelque nom qu'on le » décore. Il y a dos gens qui prennent la question à re- » bours, et qui disent: « — il faut ôtre puissant pour défi \. i r riche. » Moi je dis qu'il faut ôtre riohe pour dove- « air puissant; et il y en a dii « j u i arrivent en suivant » route, contre un qui arriva mal en suivant le Domina i traire. En effet, l'homme qui passa par le pouvoir » pour arriver à la lortune n'amasse pas mi écu qui ne » soit commenté, recherchai calomnié. Qrftoa aux lois de » septembre, on n'imprime pas qu'il est un voleur; mais » si cela ne se lu pas cela se dit. L'homme riche, au con- » traire, peut accepter le pouvoir comme un fardeau. Bien » plus : pour peu qu'il sache vivre, il lait croire qu'il y » met du sien en doublant sa fortune. Lo point capital » est donc d'être riche. »

Je partageais tout a fait ces principes, mais jo ne pouvais me soumettre à l'une des conditions qui paraissaient indispensables « d'Arondo pour arriver sûroment. Cetto condition fine quâ no?*, selon lui, était la patience. Je me crus fort, parce que je voulus marcher soûl ; je me crus habile, parce que jo réussis. Jo jouai avec l'imprudence et le bonheur d'un commerçant. Je gagnai en un hiver deux cent millo francs. Je quittai la position que m'avait procurée madame Shohz, ot je commençai à ôtro ingrat envers elle. Il faut vous dire qu'il y avait entre madame Appencherr et moi deux motifs do dissension également bizarres, en ce qu'ils étaient nés tous doux des circonstances do notre liaison. Lo premier, qui était apparent, venait do co que, grâco à la passion qu'elle avait pour moi , madamo Shoitz s'était guérie de la manie du jeu, tandis quo je devais ce vice à mon amour pour elle. A ce sujet Gertrude mo faisait les plus beaux sermons de la terre ; jo les rétorquais tous par cette détestable raison du pécheur qui débute contre lo pécheur repentant :

« Je ne fais que ce quo vous avez fart vous-même. »

Sottise éternelle de la jeunesse, qui se débarrasse d'un bon conseil par une accusation.

Malheureusement pour madamo Appencherr, plus elle m'aimait, plus elle mo sermonait, et plus elle mo sermonait, moins je l'aimais. Soit qu'elle m'aimât moins, soit qu'elle comprît lo danger de ses remontrances, ollo les réprima un peu, et je mis plus de convenance dans ma froideur; mais elle n'y gagna rien au fond, car déjà le second ferment de discorde, le ferment caché, m'avait rendu assez ingrat pour que je no pardonnasse plus à madamo Shoitz ni son amour ni ses bienfaits.

Vous souvient-il que je vous ai parlé d'une certaine boîte à cigares découverte chez moi par la baronne? Si vous vous le rappelez, vous devez aussi vous souvenir que Gertrude m'avait fort recommandé de savoir à qui cette boîte appartenait. Je tentai la cupidité de mon portier. Je dois croire qu'il était ignorant, puisque |e le trouvai incorruptible, car cet homme-Là vendait tout ce qu'il pouvait vendre: les locataires au propriétaire, le propriétaire à la voirie, les maîtres aux valets, et les célibataires à la garde nat;onale. Ne pouvant rien obtenir de ce côté, je parlai à Brioude de mon désir de connaître la lorette dont j'avais acquis le mobilier.

— Bah! me dit-il, il n'y a que vous qui ne le sachiez pas : c'est une charmante fille de ma connaissance, Jubin I'«. dite Lataké.

J'eus encore une de ces illuminations qui devaient foire croire à Brioude que j'étais fou. Je poussai un cri et je murmurai :

— Ah ! je comprends.

La boîte qui m'avait été abandonnée avec le mobilier durât Lataké venait du baron Appencherr, qui probablement I I nait de sa femme. Je courus porter cette nouvelle à madame Shoitz. C'était encore le temps où j'attendais avec des impatiences fébriles l'heure où je pourrais me servir de cette clef qui ouvrait à mon amour la mystérieuse porte de la Boule Bouge.

Ah i monsieur, que da douces adorations, que de grâces

DaïVeS el ardentes, que d'enivrantes tendresses j'ai per-

dues par vanité I A l'époque dont je vous parle, »i je n'appréciais pas ce bonheur tout ce qu'il valait, du moins j'en

jouissais. Mais qu'importa aujourd'hui I

Lorsque j'apportai cette nouvelle a madame Shoitz, elle so mit a pleurer, Elle savait parfaitement le patronage

amoureux quo le baron Sliollz Appencherr accordait à mademoiselle Lataké. Je tus donc, étonné de ces larmes de Gertrude; je lui en fls une querelle ; j'écoutai sa justification, sans prendre part h son chagrin; j'étais amoureux de celte femme, mais je ne l'aimais pas, co qui est bien différent.

Voici ce qu'elle mo raconta :

Quelques années avant les nouvelles distractions do la baronne, il y avait ou choz monsieur le baron Shoitz Appencherr, commo dans boaucoup d'autres maisons, discussion très vive sur l'habitude que la plupart des hommes ont prise de fumer, et surtout sur la prétontion du baron d'introduire cetto habitude, non-seulement dans son appartement particulier, mais encore dans la salle à manger et dans le salon de son hôtol. Monsieur le baron soutenait avec uno aigreur ascendante que le cigaro était admis choz les femmes les plus délicates et les plus élégantes. Ces femmes si délicates et si élégantes so réduisaient alors à mademoiselle Jubin I'«, qui partageait les habitudes qu'elle tolérait chez elle Madamo Appencherr le savait, et c'est de là quo venait la résistance acerbo qu'elle faisait aux prétentions do son mari. Elle en arriva enfin à déclarer qu'elle n'était pas faite aux façons des palefreniers et des femmes do mauvaise vie. Le mot fut dit en plein dîner ; il y eut scandale, et pendant huit jours, le baron fuma dans toutes les pièces de son hôtel, à l'exception de l'appartement de la baronne, qui resta enfermée chez elle.

Cette querelle avait éclaté vers le mois des vacances, époque où mademoiselle Julie Appencherr qufttait son pensionnat pour venir chez ses parens. Ni l'un ni l'autre ne voulut donner à cette enfant, qui avait alors uno dizaine d'années, le spectacle de cette dissension. Monsieur le baron annonça qu'il cesserait de fumer, et madame la baronne reparut. Comme tout cœur qui est bon et faible, madame Appencherr eut peur de sa victoire et chercha un moyen ingénieux d'en demander pardon. La fête de son mari se rencontrait avec le temps des vacances. Madame Shoitz donna un grand dîner, et le dessert venu, au moment où chacun remettait au chef de la famille le bouquet et le présent d'usage, mademoiselle Julie Appencherr arriva avec cetto boîte qui, indépendamment des cigares dont elle était pleine, portait avec elle la plus complète et la plus gracieuse excuse d'un moment de colère.

Le baron, stupéfait, ouvrit la boîte en disant à sa fille :

— Qui t'a dit de me donner cela ?

— C'est maman, répondit l'enfant.

Le baron embrassa sa femme; il y eut dans cette famille, où la vie commune n'était plus qu'une représentation de mauvaise foi, un de ces momens où tous les bonheurs, toutes les confiances, toutes les joies delà jeunesse reviennent flotter sur les cœurs et leur faire croire à l'avenir en ressuscitant le passé.

Le lendemain, il ne restait de cette émotion charmante que la résolution prise par le baron de ne plus fumer chez lui, mais de fumer double chez la Lataké. Il avait emporté la boîte de son appartement ; bientôt etlo disparut, brisée, à ce qu'il dit, ou volée par un valet. Il mentait. Le malheureux l'avait lâchement sacrifiéo à mademoiselle Jubin I^, qui exigea de son amant ce trophée de la défaite de l'épouse légitime , défaite si gracieusement avouée par l'entremise de sa fille. Toute la vie des créatures de cetto espèce est dans la haine qu'elles portent aux honnêtes femmes.

— « Si ce n'était que pour moi,» me disait la baronne, » j'accepterais l'injure ; mais donner le présent de sa fille » à sa maîtresse 1 c'est une action méprisable et honteuse 1

LE VEAU D'OR

» Je puis tout pardonner à mon mari, pourvu que le père » de ma fille soit irréprochable pour elle. »

Madame Sholtz avait raison, et je le reconnaissais, quoi qu'à vrai dire, je fusse peu touché de cette subtile distinction. La jeunesse a cela de malheureux qu'elle no comprend pas les nuances. C'est pour cela qu'elle est si tranchante. Pour elle, il n'y a rien à ajouter ou à retrancher à ce qui est mil ou biei. Du moment que le baron était coupable, il l'élait, sf Ion moi, sans excuse et sans aggravation de ses torts. Un bon ou un mauvais procédé de plus ou do moins ne changeait pas la question. J'étais un sot, et j'ignorais alors que le cœur qui a été frappé des grands coups de la douleur peut vivre encore de petites caresses, de même que celui dont les grands désirs sont satisfaits peut mourir d'imperceptibles égratignures.

Quoi qu'il en lût de la justice des larmes et des ressentirons de la baronue. toujours est-il qu'ils lui inspirèrent une bien fatale idée. Elle voulut que quelqu'un, en qui elle avait confiance, la renseignât plus complètement sur mademoiselle Jubin I« et sur les folies de son époux pour cette courtisane.

Elle me choisit pour cet emploi. A la façon dom je repoussai cette proposition, une femme jalouse en eût compris d'instinct la maladresse. Tout homme qui répugne trop vivement à entrer en relation avec une jolie femme y sent un danger pour celle qu'il aime, ou couvre d'un dédain menteur le projet d'une trahison. Je me fis forcer 'a main, car j'avais au fond du cœur un immense désir de connaître cette Lataké, dont on disait des merveilles. Je promis à la baronne d'être son espion. Pour arriver jusqu'à la Jubin, il me fallait un intermédiaire. Je m'adressai à Brioude, qui avait le privilège de voir à la fois la meilleure et la pire compagnie de Paris , en amusant la première des scandales de la seconde, et en étourdissant celle-ci de ses succès dans l'autre.

Il m'apprit une chose que j'ignorais : la Lataké avait un salon. Vous entendez, monsieur, un salon 1 II ne s'ouvrait guère avant minuit; mais à partir de cette heure, on y rencontrait tout ce que Paris a de mieux parmi les hommes do mœurs risquées et parmi les femmes d'habitudes galantes. Je n'avais aucun titre à y être admis.

Lataké donnait aussi des fêtes splendides. Brioude me promit de me faire passer parmi la cohue des invités. C'était à moi de faire le reste. Je fus ébloui de la beauté, de la jeunesse et de l'éclat vivace de cette réunion. Dans ce monde on ne connaît ni mères ni enfans ; la partie laide et la partie inutile d'un salon y sont donc supprimées. Tout y est fait et tout y est encore jeune. S'il s'y rencontre quelques vieillards, ils sont forcés d'y faire pardonner leurs cheveux blancs par un esprit supérieur et des discours qui les rajeunissent. Il en résulte qu'il n'y a pas une réunion d'honnêtes gens qui puisse lutter d'éclat, d'ensemble et d'amusemens avec de pareils raouts.

Je fus enivré et ébloui. Cependant je n'oubliai pas ma mission. Je parvins à obtenir une valse de Lataké, et j'en profitai pour lui témoigner mon désir d'être admis parmi ses invités d'habitude.

Elle me répondit avec une gracieuse indifférence que sa maison m'était ouverte. C'était tout juste la politesse qu'on doit à un homme bien élevé qui est convenablement vêtu et qui valse admirablement.

Une fois sûr de mes entrées, je voulus essayer de ma va« leur sur quelques-unes des reines de ce monde équivoque.

Je fus très bafoué ; je ne savais pas leur langage. Je ne fus pas assez respectueux pour le rôle qu'elles jouent visà-vis des hommes inconnus, ni assez libre pour leur montrer que je n'étais pas un débutant.

Je crus remarquer que Lataké me suivait des youx ; je voulus m'en assurer, et je m'obstinai près d'uno femme très célèbre pour sa bêtise, mais d'une beauté à donner des vertiges d'amour à ceux qui ne faisaient que la voir.

Mademoiselle Jubin me laissa user mon éloquence à tirer une étincelle de cet admirable morceau de terre cuite. Je ne pus lui arracher qu'un sourire niais, Toute l'intelligence

de cette superbe drôlesse s'était appliquée à calculer que l'année a trois cent soixante-cinq jours. Eile faisait son addition le trente et un décembre, et son banquier lui disait alors qu'ello était non seulement la plus belle mais la plus spirituelle, femme do Paris.

Mon choix me déconsidéra; jo m'en aperçus et je voulus me rattraper. Je tâchai de parvenir près d'uno laideron, très entourée d'hommes do tout âge. C'était la fameuse Tiennette, cette sublime Phryné qui peut soutenir uno querelle avec la lie dos femmes de la halle, et discuter les questions les plus hautes avec les esprits les plus supérieurs de la littérature et de la politique, passant une moitié de sa vie dans les orgies du cabotinage, et l'autre moitié dans les entretiens du meilleur ton et du meilleur goût, connaissant tout homme qui a un nom ou un pouvoir quelconque, prenant note de toutes les imprudences et do toutes les indiscrétions de la conversation, écrivant à tout propos pour recevoir beaucoup de réponses et s'armer de beaucoup d'autographes, souple jusqu'à la bassesse, effrontée jusqu'au cynisme, patiente , résolue, et faisant gloire de tout scandale et de toute trahison. Elle était arrivée à mettre la moitié de tout ce monde sous sa dépendance. Sans doute elle avait quelques projets sur ma personne, car dès que je fus à sa portée, elle s'empara de moi, et me tint si bien sous le charme d'un esprit toujours présent et étincelant de mille traits heureux, que je ne m'aperçus point de l'humeur de la Lataké.

Sans m'en douter, j'étais un homme important pour ces deux femmes ; si important, quo Lataké ne trouva d'autro moyen de m'arracher de cette griffe gantée qu'en venant brusquement me rappeler une valse qu'elle ne m'avait pas promise, puisque je ne la lui avais pas demandée, mais dont j'eus le bonheur de paraître me souvenir avec une présence d'esprit qui trompa tout le monde, excepté Tiennette. Elle lança à Lataké un regard mortel, et lui dit un mot dont je ne compris le sens que plus tard.

— Monsieur valse parfaitement, et vous allez faire la belle avec lui, dit-elle à Jubin De.

Celle-ci lui répondit par un sourire aftlrmatif, ou elle montra à Tiennette une double rangée de dents de perles. C'était une affreuse épigramme contre les dents noires et crochues de la laideron. Tiennette en pâlit, mais jo n'y vis rien.

Cependant Tiennette avait eu raison. Son mot : « Vous allez faire la belle, » renfermait toute la tactique de Lataké. Celle-ci était aussi une fille d'esprit, et d'un esprit d'autant plus distingué qu'elle reconnaissait son infériorité vis-à-vis do Tiennette. Ce perpétuel à-propos de souvenirs et de reparties, cet art infini de tirer la vérité des rapprochemens les plus étranges, et l'art plus difficile encore d'une flatterie infatigable, tous ces dons d'une nature créée pour l'intrigue et la domination, et qui faisaient la force de Tiennette, manquaient complètement à Lataké. Mais, en compensation, elle avait la beauté ; elle le savait et s'en servait. Ainsi fit-elle vis-à-vis de moi ; elle n'essaya pas d'effacer par des mots plus heureux ou plus méchans la prodigieuse abondance d'esprit de Tiennette, mais elle oublia de ganter, pour me la montrer, la plus belle main du monde ; elle se plaignit d'avoir été heurtéo pour bien poser devant moi le pied le plus cambré et le plus effilé ; elle me parla peu, mais elle me sourit et me regarda : c'était avec des lèvres de rose, c'était avec des yeux de flamme. Et puis je pressais une taille ronde et flexible, je croyais inspirer un abandon plein de passion et de soudaine retenue. Que vous dirai-je ? Le pouvoir de Tiennette fut tué sur place. J'appartenais à Lataké, et elle commençait à tourner contre madame Sholtz l'amant qui avait promis à celle-ci de la servir et de la protéger contre une indigne rivale.

Tiennette et Lataké savaient toutes deux mon secret, et toutes deux voulurent en tirer parti. Ce fut Lataké qui commença, et ce fut à partir de cette nuit fatale que commencèrent mes torts envers celle qui m'aimait de l'amour le plus dévoué. Il mo fallut user de perpétuels mensonges

pour échapper i des tendresses que Je n'osais repousser entièremenl et auxquelles Je préférais les turbulentes Eo lies de Lataké. il y eut ainsi deux ans de trahison et do lâcheté d"' ma part, pendant lesquels j'épuisai toul ee que madame Sholts avait do patience et de douceur, et durant lesquels Je subis tout co quo Lataké avait de capricos et de despotisme.

Cent fois j'offris à Lataké do rompro mes relations aves madame shoitz, mais oe n'était cas l'abandon do cette femme qu'elle voulait, c'était son supplice ; <dlo mo lo dicta jour à jour, et jo l'accomplis snns mo douter un moment que je n'étais que l'instrument d'une vengeance. Quello vengeance, monsieur t et pour quelle raison?

Il avait pris fantaisie à mademoiselle Jubin d'avoir à l'Opéra et aux Italiens fos loges occupées par madame la baronne Appencherr, et comme ello n'avait pu obtenir do monsieur Appi neherr ce sacrifico inconvenant et public, elle mo faisait torturer à plaisir la pauvre femme, qui lui eût volontiers donné toutes ses logos, et tous ses équipages, et tous ses diamans, pour retrouver l'amour d'un ingrat et d'un sot, car j'étais l'un ot l'autre.

Enfin il arriva que co jeu lassa mademoiselle Jubin, et commo je n'étais, solon elle, qu'un homme n'ayant que sa propre valeur, ello mo jeta dans un coin. Mais Tiennette me ramassa, et les mille chagrins dont jo torturais la malheureuso madame Shoitz devinrent sous cotte main magistralo une tyrannie aussi barbare que stupido.

Je n'ai pas la prétention d'être un méchant homme qui se vante du mal qu'il fait pourvu qu'il lui rapporte quelque chose, mais je n'ai pas non plus celle d'être un cœur libéral qui n'a jamais songea ses intérêts. J'ai été tout simplement un de cos êtres faibles qui s'inspirent plus qu'ils ne le pensent des passions et des desseins qui les entourent. Cette fois encore, je devins sans m'en douter l'instrument d'uno vengeance, et je fus conduit aux derniers jiegrés de la cruauté et de l'outrecuidance. Ce fut horrible!

— Diablel s'écria Muller, l'ex-pendu, en arrêtant le récit de Dabiron, je me sens défaillir à l'instant d'apprendre des choses probablement pleines de sang et de larmes 1 Je me voto une dernière bouteille!

Le comte, qui écoutait avec la patience d'un homme qui combine un plan de conduite en raison des circonstances qu'il apprend, le comte, disons-nous, fit servir Muller et ne dédaigna pas de trinquer avec lui. Dabiron, lui-même parut «voir besoin de se réconforter pour arriver jusqu'au bout de fa coufession. Il prit sa part des nouvelles libations, puis il continua ainsi :

Jusqu'à ce moment j'avais fait le mal parce qu'on me demandait certaines mauvaises actions et que je les accomplissais par faiblesse pour arriver à ce résultat. Lataké se servait de mon amour et de sa coquette indifférence; Tiennette prit un chemin plus long, mais plus sûr : elle ne voulut pas avoir une discussion à subir à propos de chaque infamie qu'elle aurait à me demander; elle se serait ennuyée à combattre mes scrupules. Elle préféra en anéantir la cause ; elle tua dans mon cœur tout principe d'honnêteté.

Je ne parle pas pour moi, et je ne cherche point d'excuse à ce que j'ai fait, mais la tâche est plus facile qu'on ne croit. Elle commença par des étonnemens admirablement joués au sujet de certaines retenues dont je me faisais des devoirs ; elle m'aborda, tantôt par la plaisanterie, tantôt par une sorte de pitié de me voir dupe de choses qui ne trompaient plus personne; puis, lorsqu'elle me sentit suffisamment ébranlé, elle discuta avec moi le but où je voulais atteindre et les moyens que je voulais prendre pour parvenir. Tous ceux du droit chemin me furent démontrés absurdes ; tous ceux de l'intrigue, de la ruse et de la violence même me furent vantés comme infaillibles; enfin, arrivèrent à l'appui de ces théories immorales des exemples sans nombre qui justifiaient ces théories.

J'en suis désolé pour la morale, mais si les principes

étaient détestables, les applications étaient spécieuses. Parmi toutes ces fortunes rapides dont l'éclat importunait l,i jeunesse (|c (■(« temps l,i, et l'éblouissait de rêves d'or, il n'en

était pas beaucoup auxquelles on oe pûl clouer un éoriteau infamant. Celui-ci, disait Tiennette, eo reproduisant ou en

exagérant les calomnies et les médisances qui avaient cours alors dans un certain monde; celui-ci, sorti de la poudro d'uno étude, do chicaneur, devait ses immenses richesses à l'indigne supercherie par laquelle il avait gardé pour lui des biens d'émigrés achetés pour lo compte do sos maîtres absens ; et cependant il était parvenu aux plus hautes fonctions, et de grands personnages avaient pleuré en corps sur ses vertus et sa probité. Celui-là , avant d'administrer les douanes de l'Etat, avait été un contrebandier effréné. Pourquoi les égares et lo madère de cet autro, simple colportour d'estaminet, s'élaient-ils changés eu millions? Parco qu'il avait audaciousoment dépouillé tout un pays avec lo crédit d'un autre. D'où venaient à ce princo de la politique ses palais et ses châteaux? De ce qu'il s'était servi de son titro de ministre plénipotentiaire pour faire reconnaître par une puissanco alliée et riche un emprunt discrédité depuis longtemps, et dont il avait acheté les titres à bas prix. L'un avait surpris ot exploité les nouvelles du télégraphe, un autro lo secret des alignemens do Paris, un autre encoro avait fraudé l'enregistrement. Tel puissant trafiquait de son crédit; tel hbelliste, de son silence, de ses calomnies ou de ses éloges. Les administrateurs s'enrichissaient sur les adjudications, les fournisseurs sur la mauvaise qualité des denrées, la voix de tout citoyen était une marchandise tarifée d'avance. Tout était dol, selon la juste définition des choses, mais tout, selon l'horrible morale do Tiennette, était licite, puisqu'on était condamné à périr, si on ne faisait comme tout le monde.

Voilà ce que Tiennette me répéta pendant trois mois sur tous les tons, à propos do tout et de tous, appliquant les noms propres des auteurs à toutes ces tricheries que la fortune et le succès avaient baptisées du nom d'habileté. Et maintenant, songez que je n'avais pas vingt-quatre ans. que j'avais de l'ambition, des besoins de luxe, l'habitude si facile à prendre de ne pas compter avec l'argent venu par le jeu, et vous comprendrez que ma probité dut so restreindre à ces étroites limites qui la séparent de la polica correctionnelle.

Mais Tiennette ne m'avait pas seulement perverti I'osprit, elle m'avait démoralisé le cœur. Je croyais encore à la vertu de quelques femmes, et à défaut d'une vie irréprochable, je croyais à la sincérité et à la dignité de certaines erreurs. De pareilles sottises ne Coûtèrent pas plus de trois semaines à Tiennette pour être complètement ruinées. Que de choses savait cette femme, que d'histoires scandaleuses, d'intrigues féroces, d'hypocrisies infâmes, d'arrangemens et de concessions plus infâmes encore ! J'en restai anéanti et indigné: anéanti de ma niaiserie, indigDé de ma confiance. Aussi étai-je admirablement préparé, lorsqu'un jour elle m'apprit que je tenais ma fortune dans mes mains et que je serais un sot si je la laissais échapper. Jo lui demandai le secret de ce magnifique avenir, mais j'avoue que, malgré toutes les préparations qu'elle m'avait lait subir, la proposition de Tiennette tomba sur moi comme un verre d'eau glacé sur une chaudière de métal en fusion. J'éclatai, je grinçai, je lançai contre l'imprudente des laves de malédiction; mais, comme l'eau jetée dans la chaudière nia colère fut dévorée par l'ardeur de mon ambition; mon indignation s'évapora sous le feu de l'avidité qu'elle avait soufflée en moi, et huit jours après je discutais froidement avec elle la façon dont il fallait s'y prendre pour obtenir de madame Shoitz la main de sa fille.

— Oh! oh! fit Muller, ceci est tout bonnement hideux.

— Ça se fait souvent, repartit dédaigneusement monsieur de Montreuil, et je no vois pas eneore les horreurs que vous m'avez annoncées.

— Ces horreurs, reprit Dabiron, elles furent dans la manière dont je voulus imposer à la mère cet ignoble sacri-

LE VEAU D'OR

fice de sa fille. Poussé par l'infernale volonté de Tiennette, j'employai tout pour arriver: tantôt je promettais h madame Sholtz mon amour éternel pour prix de la complicité; tantôt je la menaçais de divulguer notre secret; d'autres fois je l'humiliais de ses trente-six ans et de sa passion surannée. Elle se tordait dans les larmes et lo désespoir, mais elle ne cédait pas un jour, une heure, un instant. Je m'acharnai à la lutte, elle s'affermit dans la résistance ; comme ello fut sans faiblesse, moi, je fus sans pitié, jusqu'au jour où elle consenlit enfin.

— Bah ! fit Mu lier.

— Diable 1 fît le comte.

Dabiron parut se recueillir ; puis il se versa un grand verre de vin, le but d'un seul trait, et reprit d'une voix altérée et sans oser lever les yeux sur ses auditeurs :

— J'étais au Havre avecTiennette, qui m'avait persuadé qu'une absence un peu prolongée en ferait plus que tous mes discours. Un jour, pendant que je déjeunais avec ma nouvelle Circé, je reçus une lettre. Je reconnus l'écriture de madame Sholtz. Cette lettre me fit froid et j'hésitais à l'ouvrir. Tiennette s'en empara, la parcourut de ce regard aigu et insolent qui troublait mes pensées, et me la tendit en me disant avec un dédaigneux sourire :

— J'en étais sûre!

En eftét, madame Sholtz m'écrivait ces quelques mots:

« Ce soir même, j'ai demandé pour vous à monsieur » Appencherr la main de notre fille. Voici sa réponse : « S'il avait compris ce que je voulais faire pour lui, je «n'aurais pas hésité, et même encore s'il consentait à » prendre une position convenable dans le monde, je ne » serais pas inflexible. » Adieu... revenez. »

Après tout ce que j'avais eu à supporter de larmes, de cris, de reproches, durant près d'une année, j'avoue que cette chute au bout de quelques jours d'absence confondit toutes mes convictions.

Tiennette eut matière à un magnifique triomphe. Elle seule connaissait le cœur du vulgaire des femmes, esclaves qui baisent la main qui les déchire, et qui déchirent celle qui les caresse. Elle s'étendit sur ce misérable texte de lieux communs, et me pepsuada si bien que je repartis immédiatement pour Paris, enchanté de mon habileté et ivre de ma future fortune. Il faut l'avouera ma honte, car je suis arrivé à une heure où l'on ne se flatte plus, — hélas! on voit clair dans la vie quand on y regarde du bord de la tombe;— je dois l'avouer, dis-je, je n'eus ni un remords ni un pressentiment. Je prodiguai les derniers écus d'une fortune due aux hasards de la Bourse pour pouvoir jouir plus tôt de mon bonheur. J'arrivai chez moi impatient, radieux, triomphant! J'y trouvai vingt lettres. J'hésitai à les ouvrir. Ce ne pouvaient être que des créanciers importuns et que je comptais punir de l'insolence qu'ils avaient de me demander de l'argent par l'insolence avec laquelle je les chasserais en soldant leurs mémoires. Cependant, une de ces lettres me frappa par son volume et le soin avec lequel elle était cachetée. Je craignis de l'ouvrir sn reconnaissant l'écriture de madame Sholtz. Je supposai qu'elle me renvoyait les quelques lettres que je lui avais écrites. Cependant, les yeux fixés sur ce paquet, je me mis à déchirer les enveloppes des autres lettres. J'avais deviné juste: quelques invitations à de joyeux soupers, beaucoup de réclamations d'argent, puis tout à coup un billet imprimé, un billet de faire part. Au premier regard, je le lus sans le comprendre, mais lorsque je pus le relire, il me renversa comme un coup de poignard au cœur.

On me conviait, de la part de monsieur le baron Sholtz Appencherr, de la part do sa fille et de ses parens, aux funérailles de madame la baronne Sholtz Appencherr.

— Elle était morte I s'écria Muller.

— Non, répondit Dabiron d'une voix sourde, elle s'était tuée. Je lui avais tant dit que mon bonheur dépendait de ce mariago, que la pauvre femme n'ayant ni le courage de mon malheur ni celui de l'infamie que je lui imposais, s'était retirée dans la mort pour no pas me voir souffrir et pour ne plus souîïrir.

Si, à ce moment, j'avais tenu Tiennette, je l'eusse étranglée. Je restai trois heures dans un état de folie complète; puis je pleurai, puis je pensai à la malheureuse Gertrude que j'avais si implacablement poussée au suicide; je pensai à ce suprême adieu qu'elle m'avait sans doute adressé et quo j'avais si brutalement écarté.

Je cherchai ce paquet dont je vous ai parlé. Je l'ouvris. Heureusement que mes remords et ma honte avaient trouvé une issue dans mes larmes ; sans cela je serais mort si j'avais reçu ce second coup pendant l'horrible suffocation que m'avait causée le premier.

Ce paquet de madame Sholtz renfermait deux cents billets de banque. La lettre qui m'envoyait cette fortune n'avait que quelques mots :

« Vous m'avez corrigée, me disait-elle, de la funeste » passion du jeu. Voici les économies que ce bienfait de » votre amour m'a permis de faire ; acceptez-les de la » main d'une amie. Me refuser serait me maudire. J'es- » père que vous ne le ferez pas. »

Puis, quelques souvenirs pleins d'amour, mais pas un mot fâcheux, pas une plainte, pas un reproche.

Je me mis à genoux cl je priai. Je m'imposai comme expiation d'assister aux funérailles de ma victime. Je n'étais ni assez infâme ni assez noble pour une si terrible résolution. Je supportai l'aspect du cercueil, je pus entendre sans éclater les commentaires odieux qu'on faisait sur ce suicide, car ce n'était pas un secret; j'assistai sans faiblir à la cérémonie religieuse, mais lorsqu'au cimetière j'enteniis tomber sur la b.ère la terre que le prêtre jette dans la fosse comme pour séparer à jamais les morts des vivans, je poussai un cri et je m'évanouis.

Quand je repris la vie, continua Dabiron, je me trouvai chez moi. Un médecin état âmes côtés, et je vis Tiennette au pied démon lit.

Je lui ordonnai de se retirer.

Elle obéit, avec cette insolente soumission qui tient sa vengeance toute prête.

Je priai également le médecin de me quitter, et je demeurai seul. Je retrouvai sur ma table les deux cent mille francs de Gertrude , mais sa lettre avait disparu. Je ne doutai pas que ce ne fût Tiennette qui s'en était emparée, et je voulus la ravoir à tout prix. La misérable était partie le jour même pour un assez long voyage. J'eus la lâcheté de ne pas la poursuivre et de laisser à sa merci ma réputation et celle de la femme que j'avais tuée. Je n'étais pas à la hauteur de pareils événemens.

— En effet, dit le comte, ce fut là une grande faute.

— Et c'est sans doute cela qui vous a poussé à vous brûler la cervelle? dit Muller.

— Non, monsieur, non, répéta Dabiron avec un sourire amer, ce ne fut pas cela. Ce que je viens de vous raconter s'est passé il y a dix- huit mois à peu près.

— Et depuis ce temps, reprit Montreuil, monsieur Dabiron est devenu célèbre par ses folies, son luxe, la hardiesse de ses spéculations et son crédit à la Bourse.

— C'est que de pareils coups, reprit Dabiron, sauvent un homme tout à coup ou le perdent tout à fait. Vous savez comment j'ai vécu... je vais vous dire pourquoi je me me tue.

Le lendemain du jour fatal, je me consultai pour savoir si je devais aller voir monsieur Appencherr et rentrer dans cette maison où j'avais jeté la mort. Une raison surtout me poussait à prendre ce parti. Fuir monsieur Appencherr après la mort de sa femme, c'était publier le motif qui m'y attirait lorsqu'elle vivait encore.

Sur mon honneur, en raisonnant ainsi, je ne pensais pas à un mariage possible avec mademoiselle Appencherr: j'en repoussais même la pensée avec horreur, lorsque je via entrer chez moi monsieur Charles d'Aronde. Je ne l'avais jamais aimé, et lo ton de supériorité qu'il affectait envers moi m'avait donné cent envies de lui chercher querelle. J'avais eu l'occasion de montrer que je no craignais pas d'échanger avec personne une balle ou un coup d'épée. Eh bien ! son entrée me troubla, et son as-

FRÉDÉRIC SOOLIÊ. - LÉO LESPES.

pect me fit peur, il y avall une grandeur terrible dans la douleur de oe petil homme Drôle et blond. Toute son âme était ur son ri! »ge. Il me salua sileneieusen

prit un siège et commença ainsi :

—Monsieur, je suis l'enfant d'une toute; ma mère m'avait cach S dans la plus oh icure habitation d'un obscur village : Pavarice.de son mari lui laissait à peine, son immenso fortune, de quoi suffire aux frais de la plus mesquine éducation. Bile mourut sans pouvoir m'assurer un avenir. J'ignore quel est le nom de mon père, qui nous abandonna tous deux. Je remercie ma mère de ne pas l'avoir dit n ma sœur, lorsqu'on mourant elle lui cou

lute et me confia a sa tendres e. Ces! ha crime de haïr sou père, et je le haïrais. G irtru le se maria l'annéo suivante, et son père, le mari de ma mère, mourut peu do mois après ce mariage. J'avaisaloi ms, et je com-

mençais à subir cette affreuse loi dosn ix quide-

mande le travail au corps lorsqu'il n'est pas oncoro fornu'-, et qui impose l'ignorance à l'esprit au moment où il éprouve les premières soifs de l'intelligence. Jo servais lo maçon du village, lorsqu'un jour je vis arriver une belle jeune femme, presque une enfant, qu'on appelait madame la baronne Appencherr.Elle causa une heure avec ma nourrice et m'emmena à Paris. Elle me donna dos maîtres, elle remplaça par des soins d'une assiduité incroyable tout co qui avait manqué do protection à ma jeunesse. Un bon mouvement qui lait sauver un homme qui périt, ou qui fait jeter par le riche quelques milliers d'écus à l'enfant abandonné, cela se trouve souvent dans notre mende, si égoïsto et si froid qu'il soit. Mais la persévérance dans lo bienfait, qui l'accomplit comme un devoir et le chérit comme un amour, c'est ce qui se rencontro bien rarement et ce que j'ai trouvé dans Gertrudo. Bon ou mauvais, misérable ou galant homme, elle m'a fait ce que je suis. Si je l'avais oublié, je m'en souviendrais aujourd'hui. Mas, grâco à Dieu, notre mère, en lui léguant son âme, trésor inépuisable de tendresse, me laissa aussi ma part de son cœur. Ma sœur fut mon idole. Je l'aimais comme on aime une mère quand elle souffre ; je l'aimais comme on aime un ange quand il ne se révèle qu'à vous. seul. Eh bien! monsieur, cette mèro, cette sœur, cette vie de ma vie, vous me l'avez tuée 1

— Monsieur, m'écriai-je... jo ne vous comprends pas.

— Ah 1 me dit-il en me clouant le silence aux lèvres par un regard terrible, je sais tout. C'est une triste famillo que la nôtre, monsieur, où chaque femme a de cruels secrets à révéler sur son lit de mort à quelque ami qui se dévoue après elle l J'ai reçu seul les derniers soupirs et les dernières paroles de Gertrude ; elle m'a dit ses do ulours et vos espérances.

— Mes espérances? repris-jo d'un ton troublé.

— Oui, vos espérances, reprit amèrement monsieur d'Aronde, et comme je ne veux pas, moi, que ce triste héritage de fautes et d'aveux se perpétue, comme je ne veux pas que quelque autre aille un jour comme moi entendre au chevet de la fille de ma sœur la confidence de quelque douleur qui la tue, je suis venu pour vous dire que je ne veux pas que vous profitiez de la promesse que ma sœur mourante a arrachée à son mari en votre faveur.

A cette révélation et à cette déclaration, je ressentis à la fois une violente colère et une extrême curiosité. J'aurais voulu savoir jusqu'où allait l'engagement pris par monsieur Appencherrau lit de mort de sa femme, et je no voulais pas laisser sans réponse l'insolente défense de monsieur d'Aronde. Je gardai un moment lo silence pour me recueillir. Je compris que j'allais décider de ma vie. La démarche do monsieur d'Aronde, faite en termes plus convenables, m'eût certainement conduit à renoncer à ce mariage. Le ton de menace qu'il employa m'y poussa contre mon désir et contre ma conscience. La vanité est encore plus mauvaise conseillère que la faim.

Cependant j'eus tellement honte de la décision que je

venais do prendre, que j'évitai de la formuler trop directement.

— Jo ferai ce <pie mon ce ur et les convenances mo dicteront, répondis-Je «à monsieur d'Aronde, et je nomo

point que cela voua plaise ou no vous plaise

leva, mo salua et mo dit froidement :

— .!'■ vous ;ii averti; c'est vous qui Aies responsable do ce qui arrii

J'écrivis une lettre de condoléances à monsieur Appencherr; il me répondit de venir le voir. Je le trouvai plus touché que ji> ne l'aurais pensé de la mort de sa femme* l.a tomba est un piédestal qui élève et l'ait voir lis qualités de ceux qui ne sont plus. Il me parla de Gertrude et do son "affection pour moi. Il fit allusion à mon évanouissement et l'expliqua pal la douleur que j'avais dû éprouver en perdant ccllo qui protégeait mon amour pour sa fille. ■

Tant de crédulité et de bonne foi mo fit honte. Mais la menace de monsieur d'Aronde résonnait toujours à mon ur Elle.

J'acceptai cette explication et j'osai mettre en avant me3 espérances.

— Nous verrons, me dit monsieur Appencherr. Le gouvernement de ma maison est trop lourd, je veux en confier une part à quelqu'un sur qui je puisse compter. D'Arondo est un hommo de talent, mais je ne veux pas d'un bâtard poungendre.

— BahlfitMuller.

— C'est assez drôle, reprit lo comte.

— Vous devez comprendre, ajouta Dabiron, que cet aveu de monsieur Appencherr remit à sa justo hauteur la morale sentencieuse de monsieur d'Aronde, et vous devez comprendre aussi que l'hésitation que j'avais encore au fond du cœur se changea en un désir implacable d'atteindre le but auquel un rival me défendait de courir. Mais, comme vous allez le voir, j'étais en bonnes mains.

— Voyons, dit Muller; ceci commence à devenir grave. Nous étions en hiver : c'était la saison des bals et des

plaisirs; mais comme je m'étais mis do moitié dans le deuil de monsieur Appencherr, que jo passais la plupart de mes soirées chez lui, j'y voyais Julie tous les jours. Elle était la vivante image de sa mère. Cette ressemblance glaçait dans mon cœur tous les s^ntimens tendres que, sa jeunesse, sa beauté et sa grâce y excitaient quand je parvenais à oublier. Son regard me troublait comme si c'eût été celui de Gertrude sortie de sa tombe pour me reprocher mon infamie ; il mo semblait, sous l'empire de mes remords, que la fraîcheur de la main de Julie avait le froid de la main d'un cadavre. Je frissonnais à l'idée d'une caresse donnée à ce fantôme de celle que j'avais tuée.

Monsieur d'Aronde venait rarement. Il m'observait en silence, sans que rien me laissât pénétrer par où et comment il comptait renverser mes projets.

Je marchais obstinément, mais en frémissant, à ce mariage dont je pressentais le malheui . et je me croyais assuré du succès, lorsqu'un soir je reçus un petit billet qui me priait de passer au bal de l'Opéra.

On avait deviné que l'espoir d'une aventure galante ne me ferait pas départir du rôle que je m'étais imposé : aussi me parlait-on dans ce billet d'un avis important à me transmettre touchant ma fortune.

Le silence et l'inaction de monsieur d'Aronde m'inquiétaient vivement ; je supposai qu'il avait laissé échapper contre moi quelque menace imprudente, et qu'on voulait m'en donner avis.

J'allai donc au bal de l'Opéra, dans la loge qui m'avait été indiquée.

J'y trouvai une femme enveloppée d'un domino flottant qui dissimulait absolument sa taille. Elle était assise et ne se leva point, pour que je ne pusse voir si elle était grande ou petite. Toutes les précautions étaient prises pour dérouter ma curiosité.

Je lui montrai le billet que j'avais reçu.

LE VEAU D'OR

— Est-ce vous qui m'attendez ? lui dis-jo.

— C'est moi, répondit-elle.

La voix me parut complètement inconnue.

— Quel avis avez-vous à mo donner ?

— Lo voici. On a surpris chez vous une lettre par laquelle madame Appencherr vous envoyait en mourant deux cent mille francs. On a estimé quo cette lettre valait une somme égale. Si, dans huit jours, c'est-à-dire au prochain bal do l'Opéra, ces deux cent mille francs ne sont pas remis ici par vous a la personne ue vous y trouverez, la lettre sera envoyée le lendeman mémo à monsieur Appencherr.

Jo me récriai, je priai, je discutai, jo prodiguai les noms les plus flétrissans à cet affreux commerce. Je n'obtins pas un mot de réponse.

Je demandai à connaître mon voleur ; je voulais transiger, je m rchandai. Le masque continua à rester muet et me laissa me débattre seul dans l'anxiété où m'avait plongé cette révélation.

Je fus horriblement maladroit, car je montrais toutes mes terreurs et toutes mes indécisions, sans pouvoir juger de l'effet de mes paroles.

Quand j'eus fini, le domino se leva et mo répondit seulement :

— Je voulais vous donner un avis, jo vous l'ai donné, faites-en ce que vous voudrez.

Bientôt après je le perdis dans la toule et je demeurai en présence de cette menace qui pouvait en un instant détruire toutes mes espérances.

Je crus y reconnaître la main perûde de d'Aronde.

J'allai chez lui.

Il était parti de l'avant-veille pour Bordeaux.

Je me rappelai la présence de Ticnnette près de moi lors de mon évanouissement, et je pensai qu'il suffisait de l'avidité de cette détestable drôlesse pour lui inspirer un pareil dessein. Elle avait d'ailleurs des antécédens connus en semblable matière.

Je mo rendis chez elle.

Tiennette était toujours absente, et l'on ne savait ni l'époque do son retour ni où elle était.

Être averti d'un danger imminent sans avoir d'ennemi en face ; comprendre qu'on peut être frappé à mort sans connaître la main d'où partira le coup; marcher dans la plus profonde obscurité avec la certitude qu'il y a un abîme à ses côtés, c'est une des plus déplorables situations où l'on puisso se trouver.

Jo passai les jours suivans dans une incroyable perplexité, m'acharnant tantôt à attribuer cette menace à d'Arondo, tantôt à courir après Tiennette. Mais je fus forcé de reconnaître que je m'égarais.

En effet, deux jours après, le lundi, monsieur Appencherr me parla d'une lettre qu'il avait reçuo d'Aronde le matin même. Cette lettre était datée et timbrée de Bordeaux. D'Aronde ne pouvait donc pas être à Paris le samedi.

Restait Tiennette.

J'allai voir Brioude, qui était toujours au courant des menées de ces dames. Il avait reçu de son côté une lettre do Tiennette, datée de Malte, et lui annonçant qu'elle allait passer le reste de l'hiver à Naples.

Tout cela ne fit que m'épouvauter davantage sur le péril que je courais.

Je pensai à avertir lu police.

Je pensai à un acte de violence. Mais rion de possible et de raisonnable ne sortait d'aucune de mes combinaisons.

Enfin, lorsque jo me fus épuisé à chercher un moyen de salut, jo considérai le sacrifice en face, et je compris qu'il fallait m'y résigner ou renoncer à l'espoir do devenir le gendre de monsieur Apponcherr.

Toutefois, avant d'arriver à cette ruineuse transaction, je voulus m'assurer des dispositions du baron. Je lui posai nettement la question du mariage. Je le trouvai parfait : il se croyait engagé par la parole qu'il avait donnée à sa femme ; le jour où les convenances me permettraient de la réclamer, il serait prêt à la tenir.

première

Malgré cette assurance, j'hésitais à me dépouiller d'une somme si importante, d'autant plus quo c'était à peu près ma dernière ressource.

Cependant le jour fatal arriva.

Je no saurais dire co que jo souffris d'angoisses et d'incerlitudes avant l'heure du bal. Enfin, jo m'y rendis les poches pleines do billets do banque, espérant que je pourrais acheter ma liberté à meilleur marché, ou quo jo pourrais arracher la lollro à celui qui me la présenterait.

J'entrai dans la logo où l'on m'avait attiré la prer fois.

Elle était vido.

J'attendis près de deux heures.

Je ne sais comment j'ai survécu à ces deux heures de colère et de rage impuissantes, au milieu des hurlemens do joie qui couraient autour de moi.

J'étais dans une loge découverte, et j'allais mo retirer, au risque de me voir dénoncé à monsieur Appencherr, lorsqu'on me toucha le bras, de la loge qui était à ma gauche.

C'était le même domino enveloppé avec le même soin.

Je lui dis de passer dans ma logo. Il refusa.

— Il est bon, mo dit-il, qu'il y ait une barrière entro nous.

— Où est la lettre ? lui dis-je.

— Où sont les deux cent mille francs? me répondit-on. Je montrai quo jo m'étais mis en mesure. On me fit

voir la lettre. Je fis un mouvement pour m'en emparer. ¥n masque d'uno taille herculéenne, et qui se trouvait à ma droite, -m'arrêta rudement, en me disant:

— On ne bat pas les femmes ici 1

Je crus remorquer que d'autres masques qui occupaient les stalles des galeries, p'acés en avant et au-dessous do nous, se levèrent à demi. Je vis que toutes les précautions étaient prises.

Il me vint dans l'idée quo j'avais affaire à des voleurs de bas étage, et je marchandai.

— J'offre cinquante mille francs, dis-je tout bas. On ne me répondit pas.

— Cent.

On garda encore le silence.

— Cent cinquante.

Le domino se leva pour se retirer.

J'en fis autant en m'écriant :

— Eh bien! n'en parlons plus.

J'ouvris la porto de ma loge, je voulus m'élancor dehors, mais en voyant quo cette démonstration n'arrêtait en rien l'impassible résolution du domino, je l'arrêtai moi-même, et sans prononcer une parole, je lui tendis mon portefeuille. Il me remit la lettre et s'éloigna.

Jo rentrai chez moi, ruiné et sans avoir même la consolation que donne l'accomplissement d'un grand sacrifice. En effet, je n'avais rien donné de la fortune que m'avait léguéo madame Sholtz à la défense et h la protection do sa mémoire ; j*av,iis tout sacrilié aux intérêts de mon mariage avec sa fille. Je me sentais lâche et honteux,

Je voulus voir clair dans mes affaires, je fis un bilan exact de ce quo je possédais : jo n'avais plus que des dettes et j'étais habitué au luxo d'une vie élégante.

Je demeurai tout un jour à réfléchir à ma situation, et je pris un pani qui me sembla triomphant. Jo mo résolus à solliciter de monsieur Appencherr une placo dans ses bureaux. D>nsla lettre que je lui écrivis, jo présentai ectto demande comme un désir bien naturel de me mettre au courant des affaires d'uno maison dans laquelle jo devais être intéressé prochainement.

Deux heures après je reçus uno réponre foudroyante ef tellement ambiguë, quo jo me crus fou en la lisant. Monsieur Apponcherr me parlait do trahison, de l'amour d'uno femme que je lui avais arraché, do mon hypocrisie..: La lettre concluait par une exclusion formelle.

Jo lo sais pourquoi, contiaua Dabiron, jo no mo brûlai pas la cervelle à ce moment, non point à cause de ma fortune escroquée et de mes espérances déçues, mais pour,

ifi

avoir été il Bottemenl dupé. <>n m'avait bien remis la lettre de Gertrude, mais on l'avait sais doute l'ait connaître è monsieur Appencher avant de me l'apporter an bal de l'Opéra. Or, j'étais resté avec lui jusqu'à minuit : c'était donc durant les deux heures d'attente où on m'avait laissé soûl, que cette trahison avait ('«té commise.

Ma ra go s'augmentait do mon impuissance; jo ne vis d'antre satisfaction à ma colère que la mort do d'Arondo, que |0 m'obstinais à croire le seul coupable.

Mois au moment où jo m'aiTÔtais à cette résolution, jo fus bien autrement dérouté en voyant entrer chez moi Lataké, les yeux rouges do larmes et do fureur, dans le désordre d'une femme qui sort d'une scène do violence.

Jo la reçus fort mal.

Ello commença l'explication par les invectives les plus assos. Jo la menaçai do la jotcr à la porte. Ello mo répondit un mot qui brida mes transports par rélonncmont qu'il mo causa.

— Après m'avoir vendue et ruinée, dit-elle, vous porteriez la main sur moi I... C'ost digne d'un misérablo tel que vous!

Jo me récriai, j'interrogeai, et je finis enfin par comprendre que le baron avait été instruit de mon intriguo avec Lataké. C'était à ello que se rapportaient les reproches et les doléances que me faisait le baron au sujet d'une f'ommo aimée.

Jo ne doutai pas un moment que le nouveau coup eû[ été porté par les ennemis qui m'avaient arraché ma for tune.

Je racontai tout à Lataké. Elle ne douta pas que d'Arondo fût l'auteur de celte double infamie. Elle m'offrit d'entrer dans ma haine et me demanda vengeance. Je la lui promis, et nous nous associâmes. Je ne lui cachai pas ma misère : ello l'accepta. Je lui parlai de Tiennetto ; mais Lataké, qui la haïssait, la défendit en l'accusant.

— Tiennette, me dit-elle, vous eût volé deux cent mille francs et ne vous eût pas rendu la lettre. D'ailleurs, elle haïssait trop madame Appencherr pour épargner sa mémoire, fût-ce au prix d'une fortune.

Cette haine venait de ce que Gertrude avait arraché monsieur d'Aronde à l'empire de cette femme. C'est pour cela qu'elle me l'avait fait tuer.

— Du reste, ajouta Lataké, je sais ce qu'elle comptait faire. C'était le jour même de votre mariage, que des preuves, qu'elle prétend posséder, devaient révéler à la fois au baron et à sa fille ce que vous aviez été pour l'épouse et pour la mère.

Cependant, le peu de ressources que j'avais pu amasser étaient épuisées. J'en étais arrivé à ces emprunts usuraires où l'on ne compte plus que l'argent reçu parce qu'on ne prévoit pas la possibilité de payer les engagemens que l'on contracte, lorsqu'un jour que je cherchais un moyen do rétablir ma fortune, Lataké me dit tout à coup :

— Monsieur d'Aronde e*t revenu hier de Bordeaux. Il est temps de tenir votre promesse.

J'en étais arrivé à ce point où une catastrophe est un bienfait. Je n'hésitai pas. J'avertis Erioude, qui était toujours des amis de Lataké, que j'auraissans doute besoin de lui pour une rencontre, et je mo rendis chez monsieur d'Aronde.

Il me reçut avec cette froide politesse de l'homme qui répudie d'avance toute commixtion d'intérêts avec celui qui lui parle. Je fus net ; je lui racontai la vérité et je l'accusai directement. Il me laissa parler. Ce silence hautain me rappelait le silence obstiné du domino de l'Opéra.

Je le provoquai. Il resta impassible.

— Avant d'aller plus loin, me dit-il, permettez-moi de vous demander quel est l'intérêt que vous m'avez supposé à vous faire tout ce mal.

— Vous aimiez m .demoiselle Appencherr, lui dis-jo, tous prétendiez l'épouser ; il fallait me ruiner et me dénoncer, et vous avez fait l'un et l'autre.

. Il sonna, Un domestique parut.

— Dites à ma femme, dit monsiour d'Aronde, que jo la prie de pisser dans mon cabinet.

Un moment après, je vis entrer une jouno femme charmante. Bile échangea quelques paroles avec son mari, qui trouva un prétexte à l'appel qu'il lui avait fait. Au léger

accent méridional qu'elle avait conservé, jo compris que ce mariage avail été le but du voyage do monsieur d'Aronde à Bordeaux.

Cela m'ota mon assurance.

— Vous voyez, mo dit monsieur d'Arondo, quo vous vous trompiez sur l'intérêt qui m'aurait guidé dans les mauvaises actions quo vous m'imputez.

— Copondant, lui répondis-jo, vous m'avez menacé... d'agir...

— Non, monsieur, répliqua monsiour d'Arondo. Voici quollo a été ma phrase textuello : « Jo vous ai averti. No vous en prenez qu'à vous de ce qui arrivera. » Vous n'avez pas voulu me croire, et vous voyez ce qui est arrivé.

— Alors, m'écriai-je, vous savez quelle est la main qui m'a si cruellement frappé.

— Jo lo sais.

— Oh ! vous mo lo direz ! m'écriai-jo.

— En me parlant de ceux qui vous ont perdu, me dit monsiour d'Arondo, vous les avez traités de lâches déldtours. Je ne veux pas mériter de pareilles épithètes.

— C'est bien différent, m'écriai-je ; il est permis de dénoncer ceux qui ont escroqué la fortune d'un hommo,et...

Monsieur d'Aronde me regarda en face. Je le compris.

Qui avais-jo le droit d'accuser, moi qui, après avoir trahi monsieur Appencherr en séduisant à la fois sa femme et sa maîtresse, voulais encore lui demander sa fille?

Je me sentis battu. Je voulus menacer : c'est la dernière ressource des gens qui ont tort.

— Il y a mille provocations auxquelles un hommed'honneur est tenu de répondre, me dit monsieur d'Aronde; cherchez-en quelqu'une qui soit avouable, et vous me trouverez tout prêt. Quant à une querelle dont le motif serait l'escroquerie dont vous avez été la victime, je ne puis l'accepter.

Je me retirai plus honteux que confus et plus désorienté que jamais.

Tiennette était à Naples, où je lui avais écrit et d'où elle m'avait répondu.

Cependant je ne voulus pas paraître avoir fait vis-à-vis de monsieur d'Aronde une démarche que je n'avais pas osé soutenir.

Je le cherchai et je le trouvai à la Bourse.

Je fus impoli envers lui : il resta froid.

Je devins grossier : il fut glacé.

Il me laissa si bien m'enferrer dans la sottise de cette querelle, que je ne pus trouver pour témoin que Brioude, qui me donna tort, et qui laissa le choix des armes à mon adversaire. Cela me valut un coup d'épée qui me tint au lit six semaines.

Au bout de ce temps, j'étais ruiné ; je commençais même à toucher à cette misère misérable où le crédit étant épuisé, les besoins de la vie deviennent impossibles à satisfaire lorsqu'on garde encore à l'extérieur une certaine dignité de luxe.

J'avais pris Brioude pour confident. Il m'avait prêté quelque argent. Je m'en servis pour tenter un coup de bourse. Je calculai si mal que je perdis non-seulement tout ce qu'il m'avait prêté, mais encore vingt mille francs. Celte fois je résolus d'en finir avec la vie. J'allai voir Brioude, je lui avouai tout, en le priant d'accepter les bribes de mon riche mobilier pour se payer de ce que je lui devais.

Brioude resta près d'un quart d'heure sans me répondre, puis il ouvrit un secrétaire, y prit un portefeuille et l'ouvrit devant moi.

Ce portefeuille renfermait cent mille francs.

— Ecoutez-moi bien, me dit-il, et répondez-moi franchement. Etes- vous bien décidé à vous brûler la servelleî

— Très décidé.

-— Si dans six mois, ou dans un an d'ici, vous vous

LE VEAU D'OR

trouviez dans une position pareille à celle où vous êtes, le leriez-vous encore ?

— N'en doutez pas.

— Eh bien! aiournez ju«que-là. Je paie votre dette, je reconstitue votre crédit, et nous ferons ensemble un marché de vie et de mort.

Je le pressai de s'expliquer.

— Il y a, dit-il, dans les salons, des jeunes gens qui, pour se donner des airs de gentilhomme, jouent de très grosses parties l'un contre l'autre, à la condition de se rendre, au sortir du bal, ce que celui-ci a gagné à celui-là. De cette façon, on se fait une réputation de beau joueur qui ne nuit jamais auprès des femmes ni auprès des fournisseurs. Voulez-vous transporter à la Bourse ce petit manège de salon?

— A quoi cela pourra-t-il nous servir?

— Le voici, reprit Brioude. Nous jouerons chacun de notre côté, mais chacun d'une façon contraire, et sur des valeurs de môme sorte, de façon que la perte de l'un sera compensée par le gain de l'autre. Il nous en coûtera des droits de courtage, mais voici de quoi payer pendant assez longtemps pour nous établir un crédit énorme. Si nous sommes habiles, dans un mois, vous d'un côté, moi d'un autre, nous aurons payé, avec unrapide va-et-vient, vingt dillérences de dix mille, de vingt mille, de trente mille ficiiK.s. Arrivés à ce premier établissement de notre crédit, nous augmenterons insensiblement nos opérations, de façon que l'un de nous paraisse perdre quelque chose comme cent mille écus, sans demander un jour ni une heure de répit pour solder sa dette, puisque l'autre lui remettra le bénéfice équivalent, fait sur une opération contraire. A y ms la patience de faire cela un an de suite, tantôt avec retenue, tantôt avec impétuosité. Paraissons êire des hommes d'inspiration, lorsque chacune de nos paroles sera Concertée d'avance. Ne nous hâtons pas, et je vous promets que d'ici à un an nous serons sur un pied tel que nous pourrons engager une dernière partie sur des bases assez larges pour qu'elle se règle pour l'un en un ou deux millions de bénéfice, et pour l'autre en une perte pareille.

— Et alors? lui dis-je.

— Alors, me répondit Brioude, il sera temps pour vous ou pour moi de se brûler la cervelle.

Je n'osai répondre.

— Ecoutez, reprit-il, je suis entré dans le monde avec cent mille livres de rente; voila ce qui me reste de mes amours, de mes parties de bouillotte, de mes chevaux et de mes splendides soupers. Cela peut encore durer un an. Après viendra la misère, et je n'en veux pas. Cependant, je puis m'imposer pendant celte année le sacrifice de tous mes goûts, voilà tout. Passé cela, je n'accepterai pas la vie pour y végéter. Je reviendrai riche ou j'en finirai avec une balle. Aujourd'hui, vous en êtes où j'arriverai. Si vous n'acceptez pas, nous y périrons tous les deux. Si vous acceptez, l'un de nous deux restera riche et honoré, l'autre mourra banqueroutier. Mais c'est déjà votre lot. Seulement, au lieu de vous tuer pour une misérable débine de vingt mille francs, vous vous tuerez pour une ruine de deux millions. Cela prend les proportions d'un fait historique 1

brioude parla longtemps ; j'avais déjà accepté dans mon esprit ; seulement, je ne savais comment avouer ma complicité à relui qui me proposait une si franche friponnerie. Je me défiai de Brioude.

Cependant l'aveu m'échappa; nos conventions furent faites.

A partir de ce jour nous fûmes brouillés publiquement. Une querelle à la Bourse en fut le prétexte. Nous ne nous saluâmes plus. Il avait ses courtiers, j'avais les miens. 11 vendait à l'un ce que j'achetais à l'autre. Sa prévision ne fut pas trompée. Au bout de six mois, la régularité sévère de nos paiemens nous assura un crédit au delà de ce que vous pouvez imaginer. Il n'y a rien do plus défiant et de plus imprudent à la fois que les hommes d'argent : ils rechignent à faire crédit de mille francs à un boutiquier

LE SIÈCLE. — XIV

gêné, et s'exposent à des pertes immenses vis-à-vis de joueurs qui paient régulièrement leurs pertes.

Toutes les nuits nous nous réunissions chez Lataké, qui était notre confidente et qui devait recevoir une forte commission du survivant. Là, nous concertions nos opérations du lendemain.

Cette fille était prodigieuse de gaîté et d'indifférence entre ces deux hommes dont l'un devait certainement mourir dans un an, dans six mois, dans quinze jours.

Car le t^rme fatal arriva enfin, où l'un de nous devait disparaître pour assurer la fortune de l'autre.

Ce fut une heure solennplle. Nous choisîmes pour notre opération des actions de chemins de fer, valeurs dont les fluctuations étaient rapides et imprévues.

Brioude a été généreux.

— Ecoutez, me dit-il, j'ai une opinion arrêtée sur l'avenir très prochain de ces valeurs, et cependant je vous laisse le choix entre la hausse et la baisse. Si ce choix me condamne selon mon opinion, je ne vous demanderai point de grâce ; si vous tournez du mauvais côté, je ne vous en ferai pas.

— La parole donnée sera tenue, lui dis-je, mais je ne veux pas que la volonté de l'un de nous deux puisse in fluer sur la destinée de l'autre. Voici ce que je vous propose. Nous allons jeter une pièce de monnaie en l'air: si elle tombe face , ce sera la hausse; si elle tombe pile, ce sera la baisse, qui sera le sujet d'une autre partie En effet, après cette première épreuve, nous jouerons à l'impériale lequel de nous deux devra suivre la chance indiquée par la pièce d'argent. Le gagnant sera forcé de l'accepter. Seulement il sera loisible à chacun de nous de jouer bien ou mal, en suivant les règles strictes du jeu, selon qu'il croira qu'il a intérêt à perdre ou à gagner.

Brioude accepta avec l'indifférence d'un homme qui pressent un malheur et qui y est résigné.

Nous envoyâmes chercher des cartes neuves. Nous jetâmes une pièce en l'air.

Elle tomba pile.

Le gagnant à l'impériale devait donc jouer à la baisse.

A la manière dont nous engageâmes lo jeu, il fut facile de voir que notre opinion sur le cours prochain de ces valeurs était la même, car nous cherchions à gagner l'un et l'autre.

C'était notre vie que nous jouions.

Arrivés à un pointa peu près égal, je m'arrêtai et je dis à Brioude :

— Puisque nous sommes convaincus tous deux que les actions baisseront, jouons dans le même sens et enrichissons-nous ensemble.

— Je crois, répondit froidement Brioude, mais je ne suis pas certain. Qu'arriverai t-il si nous nous trompions tous deux ? Djux ruines et deux suicides. Non, c'est juré !

J'hésitais encore.

— Avez -vous peur? me dit-il.

Ce mot me décida.

Que de sottises ce mot a fait faire I

Je continuai et je perdis la partie.

Selon mon opinion, c'était mon arrêt.

Cependant nous avions quinze jours devant nous. L'espérance, cette déception constante, me fit rêver que l'engouement, un hasard, je ne sais quoi, tournerait peut-être la chance en ma faveur, ou bien réduirait la différence à de si petites proportions, que Brioude ne se trouverait pas satisfait.

Mais à quoi bon vous raconter tous ces rêves d'un homme qui tourne autour de sa tombe, dans un cercle qui se resserre chaque jour I

Hier, la liquidation a eu lieu : elle me constitue débiteur, envers dix courtiers, de plus de quinze cent mille francs, et elle constitue Brioude créancier de pareille somme visà-vis d'autres agens.

J'ai joué, j'ai perdu, et je tiens ma parole.

Voilà, messieurs, pourquoi je mo brûlo la cervelle.

— C'est drôle! ût Muller.

FRÏînfRTf: SOULEE. — LBO LE8PÈB.

— A vous, monsieur, lui .lit le éomlê d'une voix mystérieuses Ah! nous serons riches el puissana, et les d'-Aronde, les Appencherr, les Brioude, cel assemblage dj mous, seront [nous comme ils le méritent I

— li.dil dit Mullor.

Lo comte (lt QO signe h Dahiron et reprit :

— Nous vous écoutons, monsieur Mullor.

Bt Mullor commença BU •"es ternies le récit «lo ses propres aventures, l'histoiro du suicide n° 2,

D'abord, s'écria Fox-pendu, je no mo nommo pas Millier, je me nomme Maxime Roussignan. Jo ne vous ferai pas lo détail de mes premières émotions, comme vient de faire monsieur: jo .suis d'un monde où Ton vit on gros. Seulement, je dois vous diro qu'à dix ans j'étais orphelin et à la pharge de doux oncles, l'un qui était le frère do ma mère, monsieur Marc Simon, l'autre monsieur Martin Roussignan, le frère de mon père; tous deux veufs ot ayant, celui-ci, monsieur Roussignan, un fils de mon âge, celui-là, monsieur Simon, une lillo do six ans. C'étaient, a vrai dire, les deux plus honnêtes gens do Paris, mais ils avaient un vice affreux, vu ma position, c'est qu'ils se détestaient de touto la haine quo peuvent s'inspirer l'un à l'autre deux inventeurs de fourneaux économiques qui, volant tous deux leurs inventions aux magazines anglais, se rencont-aient presque toujours dans leurs créations el s'accusaient mutuellement de s'être volés, Les tribunaux ont retenti do lours procès, et les feuilles publiques se sont nourries de leurs réclamations, de leurs invectives mutuelles et do leurs annonces.

Tous deux furent appelés au conseil de famille qui suivit la mort démon père. Chacun d'eux demanda à être mon tuteur. Ce conseil, voulant ménager à mon avenir une double protection, les refusa tous deux, et me donna pour tuteur un de mes cousins qui tenait également de l'imbécile et du fou. Il s'appelait monsieur Flouriot. Mais ledit monsieur Flouriot était sans fortune ; il fallut se cotiser. Mon oncle Roussignan déclara 1^ premier qu'il se chargerait de la moitié des Irais de mon éducation et de ma vie ; mon oncle Simon, qui ne voulait pas se montrer au-dessous de son détesté rival, ferma la bouche à tous mes autres parons en annonçant qu'il prenait pour lui l'autre moitié de la dépense.

Cette générosité toucha le reste de ma famille jusqu'à la pitié pour des sots qui se dépouillaient de leurs biens lorsqu'il y avait des hospices d'orphelins. J'allai demeurer chez mon tuteur, monsieur Flouriot. J'y appris admirablement à cirer les bottes, à frotter les carreaux de sa chambre, à aller acheter pour deux sous de tabac, et quant aux douze cents francs que mes oncles remettaient chacun par moitié à monsieur Flouriot, ils servaient à payer les bottes que je cirais, les brosses avec lesquelles je frottais et le tabac quo prenait mon tuteur.

Celui-ci m'envoyait une fois par mois chez chacun de mes oncles, et me faisait d'avance une leçon que je récitais à merveille et qui les édifiait sur la façon paternelle dont j'étais élevé.

Cependant la vérité se fit jour. Mon oncle Roussignan, passant devant chez mon tuteur, s'avisa d'y monter et me trouva épluchant des carottes avec un art qui dénotait une grande habitude de cet exercice. J'étais seul, il m'interrogea, je répondis. Monsieur Roussignan devint furieux et m'emmena sans attendre le retour de mon tuteur. De là, nouveau conseil de famille assemblé. Monsieur Flouriot fut défendu par mon oncle Simon en haine de monsieur Roussignan.

' lara qu'il retirerait sa part de pension si je

resl,»' -;,iez le f'Iounot. Monsieur Simon déclara qu'il ne

lâcherait plus un smi si je demeurais chez l'oncle Rpussignan. La première conclusion de leur colère fut que nor-

■niiih' HA 'l<>, naît plu-, rien, \ii'|iie| ca-, nioiMi-ur Fl0Jl|

n'ayant plus rien à gagner à ma tutelle, déclara qu'il mo mettait h la porte.

.l'assistais h ce débat on mangeant dos cerises, dont \Q

dirigeais 1rs noyaux \er monsieur flouriot. Il oublia q 'il

lil des témoins; il s'élança sur moi ej piQ frappa d'un

soiiihvi .jui me renversa. Cet acte de, viq epee Qt pi is que

les exhortations du juge do paix. Mes deux oncles, en voyant maltraiter ainsi, l'un le (ils dosa sœur, l'autre le (ils de son frère, s élancèrent d'un commun transport. Leurs mains, ou plutôt leurs poings, se rencontrèrent pour la première fois, sur lo dos do mon tuteur. Ils comprirent tous deux à la fois qu'ils m'aimaient. Lo juge do paix eut une inspiration.

— Kh bien, s'écria-t-il, il n'y a qu'un moyen d'arranger tout cela,: c'est de mettre l'enfant dans un collège ou dans nue pension.

Cet arrangement fut accepté. Mais malheureusement pour moi les moyens d'exécution furent horriblement mal combinés. Chacun de mes oncles devait payer ma pension et ma dépense pendant six mois. Ce fut mon oncle Roussignan qui commença. 11 m'habilla et fit bien les choses, mais au bout do quatro mois, mon excessif amour pour la gymnastique mit mes vêtemens en loques. On s'adressa à mon oncle Roussignan, qui répondit avoir fait tout ce qu'il fallait et qui surtout, c'était là sa vraie raison, ne voulait pas m'habiller de nouveau, au moment où c'était le tour de monsieur Simon de se charger de ce soin. Jo vécus ain-i deux mois dans mes guenilles. Le semestre échu, jo fus magnifiquement nippé, mais cette provision no dura pas plus longtemps que la première. Mon maîire de pension avait un fils de mon âge. Comme je ne pouvais pas mettre tous mes habits à la fois, il leur dounait tous les jours do l'air sur le dos de sa progéniture, de peur sans doute qu'ils ne fussent mangés aux vers. Cette précaution, jointe à mou constant amour pour la gymnastique, me remit dans mes guenilles au bout de trois mois. Mes oncles m'adoraient, mais fis m'auraient laissé aller tout nu, plutôt que do i re ce que chacun rejeta t sur les devoirs de l'autre. Pendant six ans que je demeurai en pensien, je vécu-, dans cette alternative d'opulence et de misère. Cependant je faisais d'assez bonnes études.

Je sortais tous les dimanches, tantôt chez mon oncle Roussignan, tantôt chez mon oncle Simon. Le texte habituel de la conversation roulait dans chaque maison sur la valeur de l'autre. Au dire de l'oncle Roussignan, Simon était un âne et un voleur; au dire de celui-ci, l'autre étiit un voleur et un âne. Il ne tenait qu'à moi de croire que j'appartenais à une famille de scélérats; mais cet instinct de l'enfance, supérieur à la raison la plus expérimentée, me fit comprendre la vérité sous ces mots et ces injures, et m inspira la prudence de ne pas les reporter d'une maison à l'autre. J'attrapai ainsi dix-neuf ans et la fin do mes études. Je passais pour capable : j'étais instruit, j'avais eu des succès en mathématiques ; cette valeur inspira à mes deux oncles la même pensée, celle de m'attirer chacun chez soi et de me faire inventeur de fourneaux économiques. Je naviguai adroitement entre ces deux écueils de fourneaux, et j'arrivai au but que je convoitais depuis longtemps, de me faire faire une pension de douze c< nts francs pour suivre mes études de médecin. Durant la première année, je me partageai si b;en que je vécus en très bonne intelligence avec mes deux bienfaiteurs. Jo voulus essayer un rapprochement. Je mentis impudemment et je dis à mon oncle Roussignan que, tout en le détestant, mon^ieurSimon rendait justice à sa probité et à ses talons.

— Le lâche l s'écria monsieur Roussignan, il reconnaît enfin sa bassesse.

J'essayai de la même tactique près de monsieur Simon.

— L'hypocrite! s'écria-t-il en parlant de monsieur Rous

LE VEAU D'OR

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