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signan, il prépare contro moi que . .amie.
Je compris l'inutilité de mes efforts, d c muai à
tenir uno balance exacte entre les deux emv: "■- . Mais jo ne fus pas le maître de persévérer plus longtemps dans cette voie : l'amour se mit dans ie plateau de monsieur Simon. Cette enfant, cette fille, dont jo vous ai parlé, et que mon oncle Simon, vu son état de veuvage, avait fait élever dans un couvent de province, mademoiselle Flore, revint donc chez son père. Elle avait seize ans, elle était jolie comme l'est à seize ans une femme qui le sera encore à quarante. C'était une pureté de traits, une grâce do sourire- et des yeuxl... quels yeux!... de ces yeux qui ne s'éteignent jamais et qui, lorsqu'ils ont perdu la flamme de l'amour, ont encore le feu de la passion et de l'enthousiasme.
Je l'aimai, ele m'aima.
Cependant, je ne voulais pas être ingrat, je n'abandonnai point mon oncle Roussignan. Mais les proverbes populaires sont plus vrais que les maximes des philosophes. «Il y a deux choses qu'on ne cache pas, » dit un de ces proverbes, « c'est l'amour et la gale. » Au bout de deux mois, •> on oncle Roussignan avait deviné que j'étais amoureux; il m'en plaisanta. Au bout de quarante-huit heures, il connut l'objet de ma passion, et il me maudit, après m'avoiv associé dans sa haine à monsieur Simon et à toute sa race. Le lendemain, je reçus un mot qui me fermait la porte et m'avertissait que ma pension me serait désormais payée par un tiers et jusqu'à la fin de mes études. Je refusai le bienfait changé en insulte. Il faut que je dise à ma gloire que je n'allai pas faire parade de mon sacrifice chez mon oncle Simon; mais il l'apprit, et je reçus des promesses d'espérance qui me consolèrent b;en vite, car pendant que Flore et moi nous nous aimions, un drôio, appelé Romane et qui tenait les livres chez monsieur Simon, avait séduit le père pendant que je courtisais la fille. Le mariage était prêt à se conclure, lorsque l'orgueil de m'avoir arraché à monsieur Roussignan suspendit ce funeste projet.
Une prévision instinctive d'un malheur à venir me fit presser monsieur Simon. Flore s'évanouit, je pleurai, et notre mariage fut arrêté. Monsieur Simon n'y mit qu'une condition, c'est que j'obtiendrais du ministre de la justice le droit d'ajouter à mon nom de Roussignan une addition qui finirait par effacer le vrai nom patronymique de mon père. Je le promis.
Je n'avais plus qu'un mois à attendre, et si ce n'eût été le chagrin que j'avais de ma rupture avec mon oncle Roussignan, j'eusse été le plus heureux des hommes. Je nageais dans la certitude d'un bonheur prochain, lorsque, huit jours à peu près avant mon mariage, je reçois du premier employé de monsieur Roussignan un billet ainsi conçu :
« Votre oncle vient d'êlre frappé d'un affreux malheur. Son fils, qui voyageait depuis un an pour ie placement des marchandises de la maison, vient d'être tué à Genève par l'explosion d'un fourneau S vapeur (ie notre invention, qu'il expérimentait devant une société savante ; depuis cette nouvelle, votre oncle est comme fou, il veut se tuer; il dit que le malheur le frappe parce qu'il a abandonné le fils de son frère. »
A cette nouvelle, j'oubliai la malédiction de mon onde, j'oubliai monsieur Simon, j'oubliai Flore et je courus chez monsieur Roussignan. Il se jeta dans mes bras, il pleura avec moi, jo tâchai do le consoler, et je me retirai avec l'espérance que cet affreux malheur aurait pour résulta do me rapatrier avec mon oncle sans empêcher mou mariage avec ma cousine.
Erreur ! funeste erreur 1
Le répit que ma presenco avait apporté à la doulour de monsieur Roussignan, et peut-êtro une de ces phrases courantes que dicte la circonstance, telles que : « Eh bien ! je serai votre fils, moi ! » l'une ou l'autre do ces causes, toutes deux ensemble peut-être, inspirèrent à monsieur Roussignan une pensée pleine de générosité sans doute, mais où pointait maJLxr^ jUm $% bottt tte l'oreille tfo la haine.
— Tu es mon seul héritier, me dit-il, tu portes mon nom. Eh bien 1 deviens mon fils. Je t'adopte, jo te donne ma fortune, mais tu comprends...
Il n'eut pas besoin d'en dire davantage, je l'avais compris. J'évitai do répondre en parlant de ma reconnaissance éternelle pour cette bonne proposition.
A son tour, mon oncle me comprit; il no se trompa point aux faux-fuyans par lesquels j'espérais lui échapper.
— Ecoute, me dit-il, j'ai quinze mille livres de rente, je mo retire des affaires, mon fonds est vendu cent cinquante mille francs, je te les donne dès aujourd'hui et je t'assure le reste de ma fortune. Je te laisse huit jours pour te décider. Jusque là je ne veux pas te voir.
Je me relirai. Cent cinquante mille francs comptant I... quinze mille livres de rente en perspective !... Je devins rêveur, si rêveur, qu'on le remarqua le soir même chez monsieur Simon. On me questionna, on me pressa, on me pria, l-'loro pleura, j'avouai tout.
— Cet homme ne sera content que lorsqu'il aura fait sauter toute sa famille, s'écria monsieur Simon, chez qui la haine parla la première. Mais Flore avait vu ma tristesse et compris mon incertitude.
— Mon père, reprit-elle avec amertume, je n'ai que cinquante mille francs de dot, vous n'avez que huit mille livres do rente, et monsieur Roussignan est capable de braver le danger de sauter pour s'assurer la fortune qu'on lui offre.
Jamais Flore no m'avait appelé monsieur Roussignan : ce nom dans sa bouche, à la place de celui de Maxime, me parut une condamnation. Je mo jetai à ses pieds, je jurai, j'implorai, je priai, mais l'orgueil de monsieur Simon se mit entre moi et l'indulgence de Flore.
— 11 à hésitél s'ecria-t-il avec une indignation tragique, il a hésité !
A vrai dire, j'hésitais encore. Je parlai de mes devoirs, du malheur de mon oncle, des égards qu'on doit à la douleur d'un père, je fis les discours les plus stupides. Le fond vrai de tout c< la étaitque j'aurais voulu avoir les deux fortunes, les deux héritages et Flore. Je ne pouvais me déci-r der, au désespoir d'y parvenir.
Monsieur Simon mit un terme à mes oraisons en me disant :
— Réfléchissez, monsieur; jo vous donne huit jours pour être mon gendre ou mon ennemi. Allez.
Je rentrai chez moi éperdu, indécis eutre ces deux positions, ces deux devoirs et ces deux fortunes.
Quoique je vous aie dit que je ne voulais pas vous faire l'histoire de mes sensations, il faut pourtant que je vous dise par quelle bizarre disposition de ma nature j'arrivai à la conclusion la plus extravagante el la plus inattendue»
Depuis que j'avais l'âge où les circonstances agissent sur la conduite d'un être raisonnable, d'abord parce qu'il les subit sans les raisonner, ensuite parce qu'il les raisonne pour en profiter, depuis dix ans à peu près, toutes les habitudes de mon esprit, toutes les forces de ma nature n'avaient eu qu'un but, c'était de marcher d'un pas égal et indépendant entre l'amitié que mes oncles avaient pour moi et la haine qu'ils se portaient. J'avais toujours réussi à me maintenir dans un exact équilibre, do façon que je ne m'étais jamais arrêté à la pensée de choisir entre eux ; jamais je no m'étais préparé à cet exercice violent d'une décision à prendre. Il en était arrivé que l'incertitude d'abord, les atermoiemens ensuite, et pour touto ressource les demi-mesures, étaient devenus mes seuls moyens. Mon caractère avait pris ces allures incertaines et flottantes de mon esprit. Je ne savais pas vouloir. Ce tut donc durant les huit jours de délai qui m'avaient été accordés un combat perpétuel entre mon intérêt présent et à venir qui mo faisait pencher pour monsieur Roussignan, et mon amour qui m'entraînait du côté de monsieur Simon. Dix fois par jour, durant ces huit jours, je pris parti pour l'un ou pour l'autre, et je mis le pied hors de ma chambre ou je commençai une leltro pour arrêter nia résolution. Maiai au premier pas que je faisais, au premier mot que J'avais
FRÉDÉRIC SOULIft. — LÉO LESPES.
écrit, toutes les bonnes raisons du parti vaincu so ro'ovaient, me parlaient, me reprochaient mon choix et me rendaient mes Irrésolutions.
J'ai beaucoup souffert dans ma vie, messieurs, mais je no sache pas de pire supplice que celui que j'ai souffert* incessamment ballotté d'une pensée à l'autre, me trouvant coupable de ne paschoisir et plus coupable quand je n'avais pas choisi, j'arrivais contre moi et la destinée à di s délires de colère oh je doutais de ma raison, ci à des lassitudes d'esprit oh je doutais do mon existence ; je ne mangeais plus, jo no dormais plus, ma santé s'altérait avec ma raison: jo ressemblais au s<|uelettod'un l'on. Cela dura huit jours, après losquels jo (is co qui, dès lo premier jour, eût été un acte do courage, co qui, au bout do huit jours, devenait une lâchotô en témoignant do mes longues irrésolutions.
— Vous choisîtes pour la fortuno et l'oncle Roussignan, lit froidement Dabiron en interrompant le narrateur.
— Non, dit lo comte do Montrouil, avec un certain enthousiasme, à vingt ans on choisit l'amour.
— Ni l'un ni l'autre, reprit Pex-penduavoc unriroamer: j'écrivis à chacun do mes oncles une lettre à peu prés semblable, où je disais à monsieur Simon que jo serais pour lui un gendro dévoué, mais que je ne pouvais être ingrat envers mon oncle Roussignan, et à celui-ci, quo jo l'aimerais commo un fds, mais quo jo ne pouvais oublier co quo je devais de reconnaissance à mon oncle Simon ot d'amour à sa fille. J'avais, je le crois, fait à co sujot quelques phrases assez touchantes, et je comptais au moins sur l'amitié de l'un d'eux pour me permettre de ne pas entrer dans la vie par une trahison. Celui qui m'eût accepté à moitié m'eût obtenu tout entier en choisissant pour moi. Je n'aurais pas eu le remords de mon ingratitude.
Le soir même je reçus les deux réponses. Mes deux oncles, à peu près dans les mêmes termes, me reprochaient mon ingratitude et me chassaient honteusement et sans retour de chez eux- J'avais compté sans la passion des autres. Le premier effet de ces deux lettres fut pour moi un anéantissement complet; le second, une colère frénétique; le dernier, une résolution désespérée. Je venais de tout perdre on un seul coup, avenir, fortune, amour, affections; je cherchai des pistolets et je me préparai à m© brûler la cervelle.
Je demeurais rue de Madame, dans une petite chambre du rez-de-chaussée qui s'ouvrait sur la rue. J'avais déjà écrit une lettre à chacun de mes oncles et je venais d'achever celle que je destinais à ma charmante Flore, lorsque tout à coup j'entends pousser des cris : Au meurtre 1 à l'assassin 1
Je me précipite vers la fenêtre à l'instant où deux coups do feu éclatent l'un sur l'autre. J'ouvre ma persienne et je vois devant moi un homme qui, par un effort désespéré, franchit l'appui de ma croisée et vient s'abattre en râlant au milieu de la chambre. J'entends fuir les pas des assassins, tout rentre dans le silence : cela n'avait pas duré une demi -minute. Je referme ma persienne et je regarde cet homme. Les deux coups de feu l'avaient frappé en plein visage et l'avaient si horriblement dévisagé qu'il était impossible de se figurer ses traits. Je me penchai vers lui pour le secourir; il fit un effort désespéré pour porter la main à la poche de côté de son habit, et il tomba mort.
Ce spectacle hideux de la destruction m'épouvanta ; il me sembla me voir dans cet homme étendu à mes pieds et méconnaissable. J'hésitai à mourir. Cependant, je voulus savoir quel était le malheureux qui venait d'être assassiné. Je cherchai dans la poche sur laquelle ses mains s'étaient convulsivement croisées, et j'y trouvai un énorme portefeuille vert à plusieurs compartimens. L'un contenait un passeport au nom de Franck Muller...
— C'était lui 1 murmura sourdement Montrouil.
—J'y appris que ce Muller était né Français, qu'il habitait l'Allemagne et qvi'il avait quitté Hildebourg-Uausen pour se rendro en France. Quelques autres papiers m'annonçaient qu'il était orpholin. C'était un jeune homme de
vu oq ons. Deimne autre partie du portefeuille, je trouvai uno somme de près de trente mille lianes en billets de bunque, ot dans la dernière, une correspondance en allemand.
— Quo vous avoz consorvéo? s'écria Montrouil avec joio.
— Non.
— Que vous avez délruito? reprit il avec un mouvement de rage et de désespoir.
— Non, quo j'ai envoyée par la poste à son adresse, h monsieur Duplossis, notaire à limée, département do la Mayenne.
Montrouil respira ot reprit d'uno voix plus calmo :
— Continuez.
— Jo vous ai dit que j'étais à moitiéfou, poursuivit Muller ou plutôt Maxime Roussignan; je n'avais plus lo courage do mourir, jo no mo sentais pas la force do vivre dans la misèro et sous la malédiction do mes deux oncles. Le hasard venait, à la vérité, de me jeter une fortuno ; mais si je racontais co qui s'était passé, quelqu'un pouvait se présenter pour la réclamer. La folio qui m'avait agité touto la nuit prit une autre direct on. Jo voulais mourir, jo me dis que j'étais mort. Je rassemblai à la hâte tous les papiers quo portait cet hommo, je pris sa montre et je mis la mienne à la place. Jo glissai un de mes mouchoirs dans sa poche.
Je cachetai les lettres que j'avais écrites, je les déposai sur ma cheminée. Je donnai au meurtre qui venait d'être commis toutos les apparences d'un suicide, je déchargeai mes pistolets et je les lui mis dans les mains après y avoir biûlé des amorces, et enfin, après unehouro de ce délire extravagant, je sortis de chez moi pour être désormais Franck Muller et voir ^i la vie me serait plus favorable sous ce nom. Je laissai dans mi chambre le faux Maxime Roussignan, pour être, le remor 1s et le châtiment des deux oncles cruels qui m'avaient voué au suicide. Voilà, pourquoi, messieurs, je vous ai dit que j'éta:s déjà mort une fois. 11 me reste à vous dire pourquoi je mo tue cette fois-ci pour n'y plus revenir.
— C'est drôle, fit Dabiron.
— Ecoutons, reprit Montreuil,qui continuait à combiner dans sa tête quelque plan extraordinaire. Ceci peut être intéressant pour notre salut à tous.
Après cette interruption, dont profita l'infortuné Maxime pour dessécher deux ou trois fonds de bouteille, il reprit d'une voix lugubre comme les souvenirs qui se présentaient à lui :
— Messieurs, il y a des hommes marqués pour le malheur Le destin, comme tous les pères qui ont de nombreux enfans, a des préférences et des haines inexplicables. Je suis un de ces êtres destinés à devenir la victime des passions dont ils sont inaocens. Je n'avais pas fait la haine de mes oncles ; je n'avais pas appelé chez moi ce Muller pour venir y mourir, et cependant, je fus alors la victime de cette haine et je suis aujourd'hui la victime de cett^- mort.
Dabiron regarda le comte et sourit en appuyant l'index sur son front, comme pour dire qu'il y avait un peu de folio dans le fait de Muller.
— Peut-être, répondit monsieur Montrouil, qui paraissait fort furieux de ce qu'il allait entendre.
— Vous comprenez, reprit celui-ci sans s'être aperçu des signes de l'un et de la réponse de l'autre, vous comprenez bien qu'on ne tait pas une action comme celle que je viens de vous raconter sans que la tête soit à moitié perdue. Aussi je m'échappai et je me mis à fuir avec, plus de terreur peut être que si j'avais été coupable du meurtre de ce misérable Muller. J'errai toute la nuit sur les boulevards extérieurs, inondé par une pluie glacée qui me protégea contre toute rencontre de patrouille ou de voleurs. Dans une nuit pareille, il n'y a que les fous qui peuvent se promener.
Au point du jour, je me réfugiai dans un des innombrables garnis de Montparnasse. Heureusement encore pour moi, les hôteliers de ce refuge de voleurs ne sont pas
LE VEAU D'OR
très exigeons à l'égard de leurs locataires. Je fus admis sur ma mauvaise mine. Je me couchai et je m'endormis bien décidé à profiter de la nuit suivante pour m'éloigner de Paris. Mais j'avais gagné une si affreuse courbature et une si ardente fièvre dans ma promenade nocturne entre doux eaux, c'est-à-dire entre la sueur dont m'inondait la frénésie de ma course et la pluie dont le ciel m'inondait, que je me sentis incapable de faire un pas. Je savais as-ez de médecine pour remédier à cet inconvénient. Je m'inondai de sudorifiques furieux. Je bus deux énormes bols de punch après m'être barricadé dans ma chambre, et je m'endormis ivre-mort.
Le lendemain j'étais frais comme une rose et dispos comme un chevreau. Je commençai à réfléchir et à me repentir. La première résolution que j'avais prise était à la fois une sottise et une mauvaise action. Je m'étais effacé du nombre des vivans sans avoir gagné le repos, et j'avais volé un mort. Je me promis d'être plus circonspect à l'avenir, et je cherchai même un moyen de revenir sur ma résolution. Une circonstance à laquelle j'étais loin de m'attendre me cloua dans la position fantastiquo que je m'étais faite.
Indépendamment de la bienveillance ordinaire des logeurs du quartier pour tout individu qui a l'air de se cacher, le mien avait une excellente ra son pour m'accueillir : c'est que sa maison était fort peu achalandée, même parmi les voleurs. En effet, elle était aux abords du cimetière Montparnasse, et s'il est vrai que lap >pulaoeaime à voir mourir, ii paraît certain qu'elle n'aime pas à voir enterrer.
Je n'avais aucune idée do la position de la maison où j'étais, et je ne m'en serais pas occupé sans doute si, audessous de ma fenêtre» je n'avais entendu prononcer distinctement mon nom, qui n'était plus le mien.
Je m'élançai vers ma croisée, pratiquée par des persiennes qui me permettaient de voir dans la rue. Quel spectacle, messieurs I un beau corbillard tendu de blanc, conduit par des chevaux blancs. O vmitas vanitatumlllï me vint la pensée la plus folle et la plus impertinente du monde. Je m'imaginai que c'était le convoi de ma cousine Flore qui était morte de saisissement en apprenant mon suicide. Mais l'absence des jeunes filles qui portent les rubans blancs des corbillards m'avertit de ma présomption. Hélas ! que dis-je 1 à la place de ces blanches et jeunes pleureuses, je vis quatre de mes camarades de l'école, trop tristement gourmés dans leurs fonrtions pour être sérieusement tristes , et derrière le corbillard, marchant d'un pas irrésolu , la main dans la main, et pleurant saDS prétention, mes deux pauvres oncles qui s'accusaient sans doute de ma mort, et qui s'étaient réconciliés sur ma tombe. Comme Marion Delorme, je voyais passer mon propre enterrement. Seulement, je pleurais derrière ma persienne, tandis qu't Te riait comme une folle derrière
vitre,en s'abandonnant aux cajoleries et aux bons mots Desbarreaux.
Ce spectacle fut encore pour moi l'occasion d'un combat déplorable : la nature, le remords, l'honneur, la vérité, me criaient d'aller apaiser cette sincèro douleur; mais la fausse honte, ou plutôt le faux honneur, la peur du ridicule, la difficulté d'expliquer la mort de ce Muller, et surtout lt s trente mille francs dont je m'étais emparé, me retinrent immobile. Je voulus- •-. ,je voulus plus; j'essayai de sortir et je m'arrêtai. r.< me traitai d'infâme et je m'excusai, et j'étais encore. Plongé dans mes indécisions que j'étais déjà enterré at que tous ceux qui m'étaient restés fidèles jusqu'à la mort étaient rentrés, chacun chez soi, pour ôter leur habit noir et déjeuner.
Cette réflexion me ramena à mon estomac, ce moi encore plus égoïste que le cœur. J'appelai mon hôte, je lui demandai à déjeuner. Il me servit lui-même, attendu qu'il n'avait pas de domestique. Je l'interrogeai. Il avait appris mon histoire de quelques ouvriers appartenant les uns à monsieur Roussignan, les autres à monsieur Simon, et qui étaier^ ve-^us cimenter sur le comptoir la réconciliation
de leurs maîtres. Il paraît que quelques heures s'étaient à peine ('coulées après que chacun de mes deux oncles m'avait écrit la lettre qui m'exilait de chez lui, que tous deux lurent saisis à peu près des mêmes remords.
Ce qui leur avait d'abord paru indifférence et lâcheté leur sembla, après réflexion, loyauté, reconnaissance et courage. Ils partirent presque en même temps de leurs demeures, et arrivèrent ensemble à mon logis : l'un venait m'assurer sa fortune, l'autre me donner sa fille; ils entrèrent et se trouvèrent en face de mon cadavre.
Les deux malheureux se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, chacun se reprochant ma mort en excusant son ancien ennemi. Leur haine descendit dans mon cercueil.
Durant ce récit, je frémissais, je trépignais, je rugissais de colère contre eux, contre moi, contre le sort. Etre mort quand le bonheur arrive 1 n'est-ce pas affreux? Je voulus me repaître de ma douleur et me faire torturer en apprenant le désespoir de ma cousine.
— Et l'infortunée qui devait épouser cet imbécile dis-je? à mon hôte.
— Oh 1 pour celle-là, me répondit-il avec la lourde brutalité d'un aveugle s'asseyant sur un chat qui dort dans un fauteuil; oh 1 pour celle-là, il paraît qu'elle est enchantée d'être débarrassée de cet imbécile, comme vous dites.
J'attendais au cœur une douleur aiguë et poétique; je ne subis qu'un monstrueux aplatissement.
J'en perdis l'énorme appé it que m'avait donné le système curatif que j'avais employé.
La joie de Flore me retua net, et je rne tins pour parfaitement mort. Je pris des mauves poar vivre à nouveau. Ce fut ce jour-là que je fis un paquet de tous ces griffonnages allemands sur l'enveloppe desquels il y avait écrit en français :
« À remettre à monsieur Duplesm, etc. »
Je soldai ma dépense et je partis à la nuit. Un coucou, de ceux qui ont survécu aux célérilères et autres inventions pins incommodes, me conduisit à Longjumeau. C'est là que je mis à la poste, après l'avoir affranchi, le paquet destiné à monsieur Duplessis.
— Vous l'avez affranchi 1 s'écria le comte; alors le notaire n'aura pas pu refuser de le recevoir ; il est chez lui, il doit y être: nous sommes sauvés!
Maxime Roussignan regarda lo comte d'un air soupçonneux, mais celui-ci lui tendit la main en lui disant :
— Vous avez fait là une bonne action, par hasard, par extraordinaire, sans le vouloir, sans le savoir, sans le...
— Pas du tout, reprit l'ex-pendu d'un air d'humeur. Du moment que je prenais les trente mille francs du mort, il é lai t juste que je fisse ses commissions. Cela m'a coûté 11 fr. 75 c. J'ai de la probité.
— Le paquet était volumineux, à ce qu'il paraît, fit Dabiron en ricanant.
— Après, monsieur, après? dit le comte avec impatience.
— Eh bien! après, je gagnai le Havre en évitant de traverser Paris, et je m'embarquai pour aller en Russie. Nous fûmes obligés de relâcher à Hambourg. L^ vide rne plut. J'aime beaucoup la bière sous des berceaux de houblon, et toutes ces Allemandes, roses, potelées et blondes, avaient un air de Flore qui me ramenait à mes premières amours. J'avais de l'argent, et comme je voulais me faire un état, je me mis à apprendre l'allemand pour pouvoir enseigner le français.
J'avais mangé une dizaine de mille francs, et je commençais à baragouiner passablement le germain; j'avais déjà même pour écoliers deux étudians ruinés qui voulaient aller s'établir garçons d'hôtel aux eaux de Baden, et une vieille baronne sentimentale qui rêvait de lire dans leur langue originale Lamartine et Paul de Kock , lorsque, dans un de ces innombrables cabarets qui ceignent la ville de verres et do pots de bière, de nuages de pipes et de chœurs à quatre parties, je fus entrepris à ma table par un personnage a la figure étique, à la voix et aux
yeux éleint«, portant sûr §dn nez une énorme pilTê do lunette* d'or, et sur ses épaules uno louguo queue à la prussienne.
— Ali! ah I lit le comto do Montrouil, cette quetfe et celle du président Ségûléï sont les restes les plus illustres de cette mode si Injustement détrônée par- la fltbs.
— Vous connaissez cet homme? dit Maxime Roussi- Kii.ii), on accompagnant colto question d'un regard do plus en plus monaçant.
— C'était le conseiller Swith Maldon, attaché à la libation do Nassau.
— Vous connaissoz donc mos ennemis? s'écria Maxime Roussigmin en se levant.
— Pour vous diro quo je puis vous sauver, il faut hien quo jo les connaisse, reprit lo comte. M;iis conliiuuz, do grâce; l'heuro s'avanco, et j'ai besoin do tout savoir avaut do vous rien diro.
— Mais, fit Maxime, ceci n'est pas loyal.
— Bah 1 fit Dabiron, qu'importo à dos gens qui vont se tuor I Achovez.
— Au fait, vous avez raison, reprit Mnximo. Cet homme, que je pris pour un bourgeois libre, me demanda gracieusement si jo voulais l'aidera vider une bouteille de vin do Franco qu'il s'était fait servir. La patrio est un regret pour l'estomac comme pour le cœur : jo mo laissai tenter par un Gra vo savoureux et topaze ; je bus, il parla ; je bus, il se tut; je bus, je parlai. Je lui dis quo j'étais monsieur Muller, do Strasbourg, que j'étais orphelin, que j'avais été élové à Nancy, au séminaire ; puis que j'avais vécu à Paris, où j'avais été secrétaire d'un tailleur, puis rechercheur do sujets pour un romancier, puis enfin rédacteur do réclames, et historiographe des gloires inconnuos dans un recueil tiré à vue sur ceux dont on faisait l'éloge. C'était là que le baron Munich m'avait pris pour m'ommoner à Hildebourg, d'où j'étais reparti pour Hambourg.
Je savais ma vie sur lo bout du doigt depuis que j'avais appris l'allemand. Mon prédécesseur da' s le nom et les fonctions do Muller avait pour habitude d'écrire, jour par jour, ses faits et gestes , c'est-à-dire comment il se levait, so couchait, buvait, mangeait, tout enfin, excepté ce qui m'eût importé, ses intentions, ses projets, ses pensées. A la place oùaura ent dûse trouver ces récits, il y avait sur le petit livre que je recueillis avec ses papiers des lignes de points et de chiffres dont je n'ai jamais pu découvrir la clef. Quoi qu'il en soit, je me mis à poser en Muller, du mieux que je pus.
Le bourgeois libre me souriait avec uno complaisance qui eût dû m'éclairer, mais déjà une seconde bouteille, aussi généreusement offerte et non moins gracieusement acceptée quo la première, m'avait fermé les yeux et ouvert la bouche. Je babillai, jusqu'à la dernière goutte du flacon, et jusqu'à la dernière anecdote de ce que je savais sur moi-même. Le bourgeois libre me salua et je me mis en devoir de gagner ma demeure. La nuit était venue, et je fredonnais un air de la Chaumière, lorsqu'il me tombe tout à coup un voile immense et pesant sur la tête. On me saisit, on me roule, on m'emmaillote, on me ficelle et on m'emporte dans une voiture. Elle roule longtemps dans la campagne. J'étouffais dans mon sac. J'en fis l'observation en français : on ne parut pas m'entendre. Je répétai l'observation en allemand : on me détortilla et on me permit de respirer. J étais donc avec des Allemands. La nuit était noire et la route déserte : les chevaux couraient comme celui du fiancé de Burger. Je faisais dans une immense berline le milieu de cinq colosses masqués. Je compris que les menaces seraient inutiles. J'essayai de la prière. Huit poings levés me furent une réponse suffisante. Je me renfermai dans mon silence et mes conjectures.
Je n'étais ni le fiancé d'une riche bourgeoise, ni l'amant d'une prineesso déguisée, ni l'héritier de quelque haut baron. Je cherchai quel intérêt on pouvait avoir à mo fairo disparaître. J'oubliais que j'avais dû hériter de toutes les actions du Muller passé.
Une heure après, je crus cependant que j'allais décou-
vrir la vérité. On m'avait déposé, toujours vêtu en momie*
ou en .uni- un. comme il vous plaira, sur le divan d'une chambre où veillait une seule bougie. Après avoir considéré le liou où J'étais, espèce do salon tendu da draj) vort...
— Ave,-, des bandes do velours noir, dit le comte de Monlivud.
— Vous le connaissez? fit Maximo en s'arrêlant encore uno fois.
— Je crois bien I je veillais sur vous, dit lo comte en so frottant les mains. Continuez, continuez.
— Continuez donc, fit Dabiron ; l'heure se passent nous n'aurons plus le temps do nous tuer commodéim nt.
— Enfin, reprit avec, humeur lo ci-devant pendu Muller, autremont dit M. Roussignan, j'étais dans le salon vert à bordures de' velours noir, et Je gisais immobile sur mon divan, lorsque j'entendis causor avec vivacité près de moi. J'écoutai et j'entendis la voix du bourgeois libre dire d'un ton triomphant :
— Vous verrez, monseigneur, vous verrez I Cet homme est plus fort que vous ne le pensez. Jo l'ai cru gris, car il babillait à en êtro odieux. Il m'a dit, jo crois, lo nombro do médecines qu'il a prises dans sa vio, et lo nom do toutes les bourgades où il a mangé du poulet; mais, quant au grand secret, il ne lui est pas échappé un mot à ce sujet. Il m'a deviné assurément, et je no sais comment il s'est laissé surprendre si aisément.
— Nous verrons, nous verrons 1 dit une voix sèche et brève.
— * Aussitôt mon bourgeois libre entra, portant deux bougies qu'il plaça de manièro à m'éclairor parfaitement. Un petit homme, soc, vieux, poudré, mais sans queue, entra après lui. Il était en rob°, do chambre et en pantoufles. J'en conclus qu'il était chez lui, et moi aussi.
Il me regarda. Henri IV ôtanl son chapeau pour recevoir le conspirateur qui avait juré de l'assassiner, no ltrt pas sans doute plus héroïque que ce vieux sec, on faisant au bourgeois libre un signe pour me délivrer de mes bandelettes.
Je sortis de mon supplice. Il me sembla quo mes jamb s et mes bras respiraient.
— Monsieur Muller, me dit le vieillard en très bon français, nous n'avons aucun mauvais dessein à votre égard. Dites une parole et vous êtes libre.
— Je dirai tout ce que vous voudrez.
— Eh bien I révélez-nous le fameux secret, et voici cent mille francs qui vont vous être comptés.
Je me demandai comment je pouvais être porteur d'un secret valant cent mille francs, et j'étais tout prêt à en inventer un au besoin, lorsque le vieillard reprit en baissant la voix :
— Dites- moi où est l'enfant.
— Quel enfant? m'écriai-je d'un ton si naturel que le vieillard en fronça le sourcil, et quo l'homme à queue murmura d'un air triomphant :
— Je vous l'ai dit : il est impénétrable !
Lo vieillard lui commanda le silence d'un geste du doigt.
— Je n'ai rien à ajouter à ma question, reprit-il d'une voix impérieuse ; vous le savez parfaitement. Je vous demande donc encore une fois où est l'enfant.
— Mais, morbleu, quel enfant? repris-je avec un mouvement do colère.
Lh vieillard tira un pistolet de sa robe de chambre et l'arma froidement en disant à son confident :
— Vous ne m'aviez pas dit qu'il était dangereux.
Co p stolet me fit frémir; je jetai autour de moi un regard éperdu.
—Monsieur Muller, écoutez-moi bien, et comprenez-moi bien, reprit le vieillard. Vous êtes en notre pouvoir, et vous devez être certain que nous ne permettrons jamais qu'une fable odieuse (car on vous a trompé, monsieur Mullor), nous no permettrons jamais, dis-je, qu'une calomnie abominable serve de prétexte à quelques intrigans pour bouleverser un royaume et ébranler un trône. Si vous avez
LE VEAU D'OR
fondé des espérances sur cette folio entreprise, vous devez y renoncer maintenant. Rien do ce quo vous avez rêvé n'arrivera. Il est donc do votre intérêt do parler. .. Où est l'enfant?
La fureur où me mit cette stupide interrogation m'empocha de sentir la gravité de ma siluation. Je bondjs sur mon divan, et je cherchais des yeux lequel au vit illard ou du bourgeois libre j'étranglerais le premier, lorsque, sur un mot de mes ravisseurs, quatre laquais parurent et me remmaillottérent en une demi-minute.
— Réfléchissez, monsieur .Muller, nie dit le vieillard. Demain je reviendrai vous interroger. Monsieur le baron, ajouta-t-il en se tournant vers l'homme à queue, on suivra le régime ordonné.
Le vieillard sortit en caressant son pistolet, comme s'il eût remporté uno insigne victoire, et le baron donna l'ordre aux laquais de me mettre à la cave. On m'emporta à travers un couloir sans fin. Ma fureur était tombée. Je pleurais.
Tout à coup une femme svelte , grande, blonde, une apparition, passe près de moi et me glisse d'une voix chevrotante ces mots mystérieux :
— « Courage et discrétion, Muller ! »
— Noble et bonne Catherine 1 s'écria le comte de Montreuil, en interrompant le récit de l'ex-pendu. Elle fut admirable de dévoûment!
Muller, ou plutôt Maxime Roussignan, attacha encore srr le comte un regard plein de soupçons et d'orages. 11 p.- rut comprendre à qui il avait affaire, et son regard passa de Mon treuil à un couteau qui se trouvait à sa portée.
Cependant il reprit immédiatement :
— On mo 'déposa dans une, cave assez élevée et assez sèche, mais sans soupirail. On m'avait enlevé jusqu'à l'espoir do faire entendre mes plaintes à l'intérieur. J'y passai deux heures, toujours ensaché et couché sur un banc. Je me rappelai alors cette phrase de Schiller :
« Il y a des secrets si terribles qu'ils brisent celui qui » les a dans le cœur. »
Probablement le secret qu'on me demandait était de cette nature, avec cette différence qu'il me briserait probablement, par cela même que je ne le savais pas.
Je réfléchis longuement, suivant ma coutume, au parti que j'avais à prendre, et pendant ce temps les heures s'écoulaient et je ne voyais rien venir, ni ravisseur ni vivres. Je pensai qu'on voulait me prendre par la famine.
Aucune lueur ne perçait les ténèbres où on m'avait laissé. Rien n'est affreux comme ce vide noir qui semble à la fois écraser vos yeux et les laisser s'égarer dans l'infini.
J'étais parfaitement décidé à dire toute la vérité.
Enfin, il me semblait qu'on m'avait laissé dans ce tombeau toute une semaine, lorsqu'on vint me chercher pour me transporter dans le même appartement où j'avais déjà été reçu.
Le vieillard était installé dans ce mémo appartement comme la première fois. La pendule du, salon était au chiffre douze, et les bougies étaient allumées. J'en conclus que nous étions en plein minuit, l'heure de tous les crimes.
Toutefois, reprit l'ex-pendu, la pensée d'un attentat contre ma vie, qui m'avait elfrayé d'abord, en raison de l'heure funèbre de minut qui venait de sonner à la pendule du salon, cette pensée peu rassurante s'effaça bien vite de mon esprit à l'aspect d'une table chargée de plats et de bouteilles en forme de bordeaux.
Je dévorai la table des veux,
Le vieillard parut jouir de ma contemplation; puis, tout à coup, il me dit, en dirigeant mon regard sur une autre table :
— Ceci ou cela.
Cette phrase laconique me fut expliquée par la vue de l'autre table, sur laquelle il voyait un pain noir et une cruche d'eau.
Je n'eus aucune indécision.
— Ceci! m'écriai-ie, et je dirai toute la vérité.
— Je l'attends, dit le vieillard en se tournant de mon côté.
— Je suis épuisé, répliquai-je d'une voix mourante et en jetant un regard suppliant vers la table servie.
— Un mot suffit, dit froidement mon interlocuteur. Où est l'enfant?
— Mais je ne le sais pasl mais je ne suis pas Muller I Vous vous trompez 1
Le vieux se leva et fit un signe en gagnant la porte. On emporta la table servie.
— Mais écoutez-moi doncl m'écriai-je.
Il s'arrêta.
— Je vais vous dire toute la vérité ; je m'appelle Maximo Roussignan. Un soir...
Il était sorti.
On me remporta, avec la cruche et le pain noir.
La même apparition passa près de moi dans le couloir.
— « Bien, très bienl me dit-elle ; je vous comprends. » On me remit en cave, et mes quatre porteurs nie donnèrent une demi-heure pour manger. Je profitai de la p rmission; après quoi, on me réintégra dans mon maiILt, et on me replaça sur mon banc.
Durant huit jours, ce fut la même scène et la mémo nourriture.
Je me sentais mourir et ne voyais aueun moyen de me sauver.
Enfin, le huitième jour, on me rapporta encore dans le salon vert.
Le baron, l'homme à queue, était présent.
Cette fois, on me tira complètement de mon sac. Je no pus me tenir sur mes jambes. Je me mis à pleurer. Un doute parut percer lobstination flegmatique du féroce vieillard.
— Eh bien 1 me dit-il, parlez.
J'obéis, je racontai mon histoire en détail, avec une sincérité, une présence d'esprit, qui eussent éclairé des aveugles. Je n'arrivai à d'autre conclusion que celle-ci :
— Vous avez raison, baron, dit le maître, cet homme est prodigieux 1
— Prodigieux I répliqua le baron d'un ton important. J'avais parlé en vain. Je sentis la fureur me prendre au
cœur, mais je n'avais déjà plus la force de ma colère : je m'évanouis.
Quand je revins à moi, j'étais encore dans ma cave, mais déshabillé et couché dans un lit. Une veilleuse éclairait ma tombe.
Le plus odieux de tous les supplices, c'est l'impuissance. Je me trouvai bien malheureux de ne pas .être mort; si j'avais eu la force do me tuer, je n'aurais pas hésité; mais j'étais arrivé à une prostration physique qui me, permettait à peine de me retourner.
Le soir même ou revint encore me chercher.
Durant le trajet, je revis ma blanche apparition.
— « Courage I me dit-elle. Vous avez été admirable! » Mes projeteurs même croyaient que j'étais Muller. La
vérité avait été pour eux une fiction, comme pour mes ravisseurs. Cette pensée fut rapide comme l'éclair, et la résolution qu'elle m'inspira ne le fut pas moins. J'acceptai mon rôle ae Muller et je répondis d'une voix éteinte :
— C est possible, mais si on me laisse mourir, je parlerai. La noble dame s'arrêta et me regarda avec inquiétude.
Je l'avais alarmée. Elle allaii mo parler, lorsque la voix grondeuse du vieillard se fit entendre.
— « Mon marit... Silence l » me dit-elle en me faisant un signe.
Elle disparut.
La scène de la veille recommença, mais le souper fut changé. Je trouvai dans ma prison un poulet froid, du vin de Bordeaux et un petit pain blanc.
Au milieu du pain un petit billet avec ces mots :
« Persévérez, on veille sur vous. »
Ce nouveau régime me rétablit en huit jours, pendan 1 lesquels j'eus à subir tous les soirs la même comparution, le même interrogatoire.
FRFDF.MC SOULIE. —
Enfin uno nuit, uno femme apparut tout h coup dans ma prison et me lit ligne de 1"(> levafi
Bile jeta sur mou lit dos habita de paysan et disparut.
Quelque temps après, elle rentra, me prit la main, et me conduisit par d'autres caveaux à uno porto oxtérieuro, et nio l'ouvrit.
je via devant moi lo ciol ot la liberté. J'allais oublier ma libératrice, tant il est vrai que le bonheur rend ingrat, lorsque jo (us arrêté par un homme enveloppé d'un long manteau qui mo dit, pondant quo la damo mo glissait uno bonne dans la main :
— «Maintenant, gagnes Hambourg, ot ce soir, à six heures, à l'auberge do la Flour d'Or. »
Le monsieur rentra dans lo château avec la dame.
Or, c'était le vieux poudré qui était lo mari do cotte dorniero ! ollo l'avait dit. Quel était donc colui-ci?
Il était minuit, et on me forma la porto au nez. Voilà tout ce que j'en sais, mémo à présent.
Monsieur de Montreuil sourit avec uno fatuité supérieure.
— Ah! ah! fitDabiron.
— J'étais libre, reprit l'ex-pendu Maxime, mais je ne savais où j'étais.
Mon premier mouvemontfut dem'éloigner du chAtoau. J'errai toute la nuit. La bourse qui m'avait été remise contenait cent louis. Je trouvai enfin une voiture pour mo conduire à Hambourg.
J'allai à mon logement. Les vingt mille francs qui mo restaient méritaient bien cetto visite, si dangereuse qu'elle fût.
Mon hôte m'accueillit comme si j'étais sorti lo matin.
Jo trouvai deux lettres de mes doux jeunes écoliers. Ils s'étonnaient do mon absence, me disaient que puisque j'échappais à mes leçons, ils ne me paieraient point. Je ne m'en occupai pas davantage.
Je trouvai onze lettres de ma vieille baronne. Dans la première, elle me faisait les plus aigres reproches sur mon manque d'assiduité ;
Dans la seconde, elle m'enjoignait de revenir ;
Dans la troisième, elle m'en suppliait ;
Dans la quatrième, elle me disait que je savais seul le grand art d'inspirer la tendresse;
Dans une autre, elle me jurait qu'elle ne pouvait se passer de moi ; dans les suivantes, elle m'avouait son amour, ses combats, ses colères;
Dans la dixième, elle m'offrait sa fortune et sa main ;
Enfin, dans la dernière, elle m'annonçait son suicide.
— Elle est heureuse ! murmurai-je tout de bon. Voilà tout ce qu'obtint de moi cette passion sincère.
Je réglai mes comptes sans m'occuper de la vieille baronne ni du rendez-vous à l'auberge de la Fleur d'Or. Je me rendis sur le port : |e cherchai un navire en partance. Je trouvai un paquebot qui chauffait pour l'Angleterre, je m'y lançai, je m'y cramponnai et je partis.
Au moment où nous perdions la terre de vue, je me mis à chanter et à danser avec une joie qui mo fit prendre pour un fou. Le capitaine me manda dans sa chambre.
— Votre nom ? me dit-il.
L'habitude fit que je laissai échapper étourdiment le nom de Muller, quoique je fusse résolu à le dépouiller entièrement.
Du reste, à part cette énorme bêtise, la traversée fut heureuse, et j'arrivai à Londres bien décidé à m'y cacher dans la plus profonde obscurité.
Il n'y avait pas huit jours que j'y étais installé, dans un misérable hôtel garni de la Cité, que je trouvai tout à coup face à face avec le capitaine du paquebot. Il était en compagnie d'un dandy long de ;ambes, long de corps, long de cou, dévisage, de bras, de mains etde dents.
« Le Muller, le voilà ! » prononcé par le capitaine qui me désigna du doigt, me prouva que j'étais l'objet de nouvelles recherches. Mai- nous étions en Angleterre, le pays de la liberté individuelle. Et d'ailleurs, depuis ma délivrance, je m'étais nourri de bonnes viandes rôties, j'avais
bu do bon vin, j'avais roprls des forces, c'est-à-dire du courage.
Jo voulais savoir à quoi m'en tenir. Jo marchai droit aux deui individus qui m'observaient curieusement, et je dis:
— Eh bionl oui, c'est moi, capitaine Quo mo voulezvous ?
— 11 y a huit jours quo jo vous chercho, reprit le dandy qui l'accompagnait. Le comto do Montreuil vient do m'a- ' venir que vous étiez parti sans paraîtro au rendez-vous qu'il vous avait donné, tl a deviné vos raisons, et il m'a chargé de vous dire qu'il n'y a pas un jour à perdro, et qu'il faut quo l'enfant soit prévenu.
— Si je n'avais pas été dans un pays où le plus parfait gentleman sait donner un coup do poing do portefaix, j'aurais essayé de rosser co héron en frac. La renommée dont jouit la Grando-Brolagne dans co genre noble modéra mon ardeur, mais elle m'inspira immédiatement un dessein désespéré.
— Jo sais à qui j'ai affaire, répondis-je au gentleman. Jo no puis ni no dois partir avant huit jours.
— Vous savez, me répondit le long Anglais, quo vous tenez dans vos mains la dostinée d'un trône et d'ua royaume I
Ce n'était pas impunément que j'avais entendu deux fois ces mots de trône et do royaume. Je compris quo j'étais mêlé à une grande conspiration politique, et devinai que je possédais sans le savoir le secret menaçant do quelque prélondant. Ma foi, je me décidai à me jeter à corps perdu dans l'intrigue dont je paraissais être lo maître.
Je supposai encore que ces papiers que j'avais expéd es sous enveloppe à monsieur Duplessis devaient contenir le secret qui me rendait un homme .«i important, et je me décidai à rentrer en France et à m'emparer de ce précieux dépôt.
En déc'arant à la longuo p°rche anglaise qui m'avait transmis l'avis de monsieur de Montreuil, que je no pouvais partir que dans huit jours, j'avais voulu ajourner la surveillance de mes complices, car j'étais résolu à quitter l'Angleterre lejoûfr même. Je rentrai chez moi, je fis mes préparatifs et je me rendis sur le bord de la Tamise.
On chauffait là pour tous les pays du monde. En quelques minutes j'eus trouvé un navire partant pour Boulogne. Je retins ma place, jo donnai des arrhes et je rentrai chez moi.
Je ne fis pas la plus petite rencontre, je ne fus remarqué ni regardé par personne, et je me tins pour un homme sauvé.
J'attendis le lendemain matin avec confiance, et je me préparai à quitter ma demeure.
Un domestique avait mis mes malles dans une espèce de brouette. Ce domestique parlait passablement français.
Il faisait un affreux brouillard. Quand mon guide me devançait de dix pas, je ne le voyais plus.
Cependant nous arrivons sur le port; mon guide demande le Casimir-Périer à un matelot qui l'envoie promener.
A ce moment arrive un gros homme à tournure commerciale. Il demande à soa tour le Casimir Péner. C'était un Français. Plus habitué que moi aux mœurs anglaises, il glisse un schelliag dans la main du matelot, qui s'offre à le conduire. Je profite de l'aubaine, et moi et mon porteur nous suivons le négociant français, qui me raconte qu'il a fait deux mille lieues en huitjours, visité Manchester, Liverpool, Dublin, Edimbourg, et qu'il a placé pour deux cent mille francs do vin de Champagne.
Ce monsieur me fit rire. Qui n'aurait cru à un véritable commis-voyageur ?
Nous arrivons sur un pont en planches qui menait au navire.
— Le Casimir -Pèrier ? dit-il.
— C'est ici.
— Le Casimir-Périer? repris-jo.
— Entrez.
J'entre.
LE VEAU D'OR
Le brouillard devenait de plus en plus épais; on so bousculait, on jurait, on hurlait.
Je livrai mes malles à un commis qui parlait un français pur normand.
Tout, mes?ieurs, tout deva't me rassurer.
Enfin on part. Je danse de joie, mais en moi-même, car l'expérience me rendait prudent.
Le brouillard se lève, le jour paraît : je regarde, je ne reconnais pas le Casimir- Périer 1 j'étais sur le pyroscaphe russe le Paul /er.
Je cherche mon commis-voyageur en cidre : je ne puis le découvrir.
Je demande le capitaine : il n'était pas visible.
Alors j'éclate, je tonne, je dénonce le fait à tous les passagers.
Un certain monsieur d'Ambreville m'écoute avec quelque bonhomie. Il prend ma cause en main et déclare que, Français comme moi, il ne souffrira pas qu'on m'emmène loin de mon pays. Il parle haut et finit par se faire ouvrir la porte du capitaine.
Quel homme! messieurs... Une figure d'honnête hemme s'il en tut jamais : blond et le toint rose, parlant toujours à ira vers un sourire.
Monsieur d'Ambreville lui expose l'erreur dont je suis victime. Le capitaine La tanoff l'écoute en souriant. Je crois même qu'il rit tout à fait.
— Pardon, reprit-il lorsque mon intercesseur eut fini, veuillez demander l^s papiers de monsieur.
Je n'avais que ceux de Muller. Force me fut de les produ re. Le capitaine ne daigna pas les regarder, mais il les lit lire à monsieur d'Ambreville.
— Eh bienl dit celui-ci, je vois que monsieur Marc-Antoine-Maurice Muller est né à Strasbourg; qu'il est Français.
—Oui, mais lisez, répond le Latanoff, toujours souriant. Il lui remet aussitôt une pancarte portant des ailles à deux têtes.
— Vous voyez, ajoute le. Latanoff en souriant, que le nommé Marc-Antoine-Maurice Muller a sollicité et obtenu des lettres de naturalisation en Russie, et que par conséquent il a perdu sa qualité de citoyen français pour celle de sujet russe.
Cela m'anéantit; cependant j'eus la force d'entendre encore cet infâme capitaine dire, toujours paisible et souriant :
— Voici, en outre, un ordre d'extradition obtenu des ministres anglais par notre ambassade. U s'agit d'un crime qui peut compromettre la fortune d'une grande maison à laquelle Sa Majesté l'empereur s'intéresse vivement. Croyez-moi donc, monsieur, puisque vous venez en Russie pour y faire valoir vos lalens, je vous conseille en ami de vous occuper de vos affaires et pas du tout de celles des autres
Le Russe ne cessa de sourire pendant tout ce petit discours, et il s'épanouit tout à fait lorsqu'il ajouta, en se tournant vers moi:
— Quant à vous, monsieur Muller, j'aurais voulu que rolre traversée s'opérât sans scandale, comme votre arrestation. Je le veux encore, malgré votre incartade do ce malin. Il dépend de vous de me laisser dans ces bonues intention». Ne liiez pus votre qualité de Russe; tenez-vous en repos, et vous serez traité comme un fidèle sujet qui rentre dans sa patrie d'adoption.
— Jamais 1 m'écriai je avec fureur.
Celle lois, le Latanoff passa du sourire à l'hilarité.
— En ce cas, je vais être obligé de vous faire enfermer à fond de cale avec les fers aux pieds et aux mains, et si, eprès cela, vous troublez encore l'ordre du navire par des cns quelconques, ie vous ferai appliquer vingt-cinq coups d'un certain kn >ut qu'a inventé un philanthrope do Moscou, lequd tue au vingt-septième.
Il me salua avec un gracieux sourire; je sortis et j'allai tomber sur un rouleau de cordages, où je me désolai le plus silencieusement que jo pus.
LE SIÈCLE. — XIV
Pourquoi ne me suis-je pas jeté à la mer en ce moment! continua le faux Muller. Je n'aurais pas souffert toutes les tortures qui m'étaient réservées en Russie.
— Oui, reprit monsieur de Montreuil, on m'a raconté tout cela; mais vous étiez déjà reparti lorsque j'arrivai. Ce que jo ne sais point, par exemple, c'est votre entretien avec...
Avant que monsieur de Montreuil eût prononcé le nom qui devait achever sa phrase, Maxime Roussignan l'interrompitavec violence.
— Taisez-vous, taisez-vous ! ne parlez pas de cela ! comment osez-vous parler de là Russie, si vous la connaissez? La Russie 1 on devrait la représenter sous la forme d'un Argus ayant dix mille paires d'yeux, et cent mille paires d'oreilles ayant chacune un tuyau acoustique aboutissant dans toutes les capitales, chez tous les souverains, chez tous les ministres, chez tous les députés, chez tous les pairs, chez tous les conseillers, chez tous les publicistes, chez tous les fonctionnaires de tous les pays qui ont des fonctionnaires, des publicistes ou des hommes politiques de quelque espèce qu'ils soient. La Russie écoute et entend à toutes les portes. Elle sait tout et ne dit rien.
L'ex-pendu Miller, ou plutôt Maxime Roussignan, porla un regard épouvanté autour de lui et finit par diro, en élevant la voix comme un homme égaré par la terreur:
— Mais, nonl non 1 si j'ai dit qu'on m'a empoisonné en Russie, j'ai menti! si j'ai dit qu'on m'avait administré trente et une fois le knout philanthropique, j'ai menti! si j'ai dit qu'on n'y respecte ni la liberté, ni les opinions, ni la bourse de personne, j'ai menti ! si j'ai dit qu'on y condamne sans juger, j'ai menti! si j'ai dit que le czar n'aime pas les Polonais, j'ai menti ! car enfin, c'est le pays le plus libre... le plus généreux... le plus...
Roussignan fut interrompu à son tour par un long éclat de rire de Dabiron.
Cette gaîté sembla exalter du même coup la terreur et le ressentiment du narrateur. Il s'empara du couteau qu'il avait guigné au sujet du comte de Montreuil, et s'élança vers Dabiron en disant :
— Ah 1 vous êtes un agent russe chargé de m'empêcher de me pendre!
Montreuil arrêta Roussignan, tandis que Dabiron le calmant.peu à peu lui disait :
— Doucement, monsieur, doucement ! Je dois mourir suicidé et non pas assassiné. Il y va de mon honneur! Je ne veux point du tout vous empêcher de vous rependre, si toutefois vous en avez encore envie.
— Comment, si j'en ai envie l reprit Roussignan exaspéré ; mais je ne peux pas faire autrement ! Vous vous imaginez peut être qu'après le miracle au moyen duquel j'ai échappé à l'autocrate, qui a fini par croire à ma stupidité, vous vous imaginez peut-être que j'ai trouvé en France le repos qui accompagne au moins la misère. Non, monsieur, non! A défaut des diplomates hambourgeois, à dé'aut des gentlemen anglais, à défaut de la Russie entière à sa proie attachée, j'ai rencontré dans mon propre pays un esprit malfaisant, infatigable et insaisissable , toujours aux aguets de mes moindres actions , de mes moindres pensées. Je l'ai trouvé partout , à toute heure et à tout propos. C'est l'inquisition de Venise, c'est la police autrichienne, ce sont les oreilles et les yeux de la Russie, réunis et incarnés en un seul homme, et cet homme, c'est le comte do Monfeuil !
— Enfin, nous y voilà ! dit Dabiron.
— Pas encore, reprit Roussignan d'un ton désolé.
— Ah! diablol fit Montreuil, on ne vous a pas encore lâché? Eh bien, il faut tout nous dire.
— Ma détention en Russie avait duré cinq ans. Un jour mon geôlier se grisa avec moi; je lui volai sa bourse et ses clefs, je gagnai la sentinelle et je m'échappai. Ou plutôt, mon geôlier fit semblant de se griser; il fit semblant de dormir; la sentinelle fit semblant de so laisser corrom-
FRF.DF.RTC SOUrffi. - LftO LESPfïS.
pro ot on fit semblant de me laissai échapper; car depuis que |e suis hors des murs de la forteresse où J'ai langui cîik) ans, j'ai été pins prisonnier que jamais, en trouvant une (ouïe d'espions qui marchent devant moi, derrière moi, à côte* «!<' moi, et j'aurais quelque raison de dire, pomme Lepejotre jeune, dans la parodie d'«4ni*Jo: «On » marche dans mes souliers, on mange dans mon assiette, » on l'habille dans ma rodingoto. » Mais r.o n'est pas encorn la la question.
Je m'étais glissé dans un naviro chargé do madriers do sapin, parmi lesquels pn feignit de. no pas mo voir.
L'indulgence avec laquelle lo patron do co naviro excusa mon introduction frauduleuse a son bord eût dû m'êelairer, mais j'étais ivre de l'air que je respirais; je ne songeais à rien qu'a la France, où je complais bien reprendra mon nom et mou rang.
Fnfin j'arrivai au Havre. Le patron du naviro qui m'avait amepé me prêta cinquante écus. Je no vis pas lo piège, j'acceptai.
J'arrivai j Taris, et, comme jo l'avais résolu, jo mo ronv dis dès lo lendemain chez mon onclo Roussignan.
Il était mortl
Jo mo promis do Un rondro en larmes bien placées les pleurs inutiles qu'il avait versés sur mon décès; mais comme j'étais fort pressé, jo remis ce pieux devoir à un aulro jour.
Jo courus chez mon onclo Simon.
Il était allé rejoindre son ennemi Roussignan.
Co doublo échec fut loin de m'attendrir. Jo reconnus que mes oncles no m'avaient rien laissé et qu'ils n'étaient morts, pour ainsi diro, que pour mo ruiner et me contrarier.
Un dernier espoir me restait. Je m'informai de mademoiselle Floro Simon. L'on me répondit qu'elle s'était mariée quinze jours après mon enterrement à monsieur L ijFleuriot, commis de monsieur son père. Je m'attendais à vVOine abomination, mais non pas de cetto force: % Jo ne voulus pas aller mendier la piiié et l'c jnfldèle.
Cependant il fallait vivre.
Il y a en Franco un noble état, ouvert à toutes les médiocres ambitions : c'est celui d'homme do lettres. Tout commis renvoyé d'une maison de nouveauté pour ineptie tout caiss-er chassé pour iraprobité, tout chien de cour incapable de faire répéter à des écoliers do neuvième, musa, la muse, tout étudiant refusé à ses examens, tout clerc de notaire ou d'avoué qui ne sait pas suffisamment l'orthograpTie, tout inspecteur du pavé qui a des rhumatismes, enfin tout individu quelconque incapable de faire quoi que co soit, a l'outrecuidance de vouloir se faire homme de lettres.
J'avais donc autant de droits de le tenter quo toutes les fausses vocations de cette sorte, puisque jo n'en avais aucun. On peut convenir de cela au moment de se rependre. Je me créai donc homme de lettres de mon autorité privée, et comme je voulais être tout de suite à la modo par mon originalité, je m'empressai d'imiter un ouvrage qui avait obtenu un grand succès : je nie résolus à écrire mes impressions de voyage. Hambourg me fournit huit pages, j'eus peine à tirer une page et demie de mon séjour en Angleterre, et quant à la Russie, je n'en savais que ceci : c'est qu'elle possède un pyroscaphe appelé Y Alcyon, capitaine Latanoff, et qu'au bord de la Neva, il y a une forteresse ayant uno prison dans laquelle il y a une chambre de onze pieds carrés, avec une porle en chêne et une fenêtre grillée on fer. Tout ce vaste empire, qui tient la moitié de l'Europe, et que j'ai habité quatre ans, se réduit pour moi à quatre murs, uno porto, uno fenêtre et un knout. Un aulro eût fait dix volumes avec ces renseignemens. Je n'en tirai que cinq lignes. Je renonçai à mes impressions de voyage et je me décidai à les brûler. Je les cherchai dans ce but sur la tablo ou je les avais laissées.
.'appui d'une
On me les avait volées!
Je devinai la main de la Russie dans celte première Soustraction, et je me renfermai che? moi en défendant a ma portière dé laisser entrer qui que ce hït. Je ne sortis qu'a la nuitclose.Mais malheureusement Taris est une ville illuminée : il y a du gaz à tous | s coins de rue, il y on a a toutes les boutiques. Je n'avais pas lait dix pas quo je fu8 reconnu et qu'une voix me dit a l'oreille :
— « Je suis Montreuil, suivez-moi. »
L'individu passe devant moi, jo tourno sur mes talons, je m'esquive et jo prends uno aulro rue. J'y étuis à peine engagé qu'une autre voix me dit :
— « Trenez gardo à Montreuil; c'est un escroc qui vout vous perdre. »
Jo m'arrête, la voix passo, et je m'assieds sur une borne.
Jo vis bien dès lors que la lutte allait recommencer. Je ne saisquello frénésio me prit. Quoique jfeusse renoncé à voir ma cousino Fleuriot, j'avais demandé son adresse ot on mo l'avait donnée. Jo mo décidai à mo rendre chez elle. Il était dix heures du soir. J'arrive dans une magnifique maison, je monto au premier, jo sonne violemment, et jo domando madame Fleuriot a un laquais en bas do soie.
— Je vais voir si madame est visible, me dit lo laquais en mo toisant avec dédain.
Lo beau drap do cetto livrée, la soie de ces bas, étaient dos lambeaux de l'héritage de mes deux oncles. Cela mo creva lo cœur.
Le laquais revint et mo demanda mon nom.
Jo réfléchis quo celui de Mullor ne tenterait pas madamo de Fleuriot, et quo celui de Maxime Roussignan l'épouvanterait.
— Dites à madame de Fleuriot, répondis-je au laquais, que c'est un de ses cousins qu'elle n'a pas vu depuis cinq ans.
Le laquais fit signe à un do ses camarades de me surveiller pendant quo je l'attendais dans l'antichambre. Celui-ci était un chasseur à habit galonné, avec des bottes à la Souvarow.C'était encore quelque chose de mon héritage.
Le laquais rentra.
— Madame n'a jamais eu d'autre cousin, me dit-il, qu'un imbécile qui s'est brûlé la cervelle, il y a cinq ans.
— Ahl Flore, Flore! m'écriai-jo en sanglotant.
Le laquais et le chasseur me prirent par les épaules ot me mirent à la porte.
Jo rentrai chez moi en pleurant.
La portière me remit la carte d'un monsieur qui m'avait attendu deux heures.
Je lus cetto carte : elle portait le nom de monsieur do Montreuil I
Je fis mes comptes : mes cinquante écus étaient réduits à trente francs. J'écrivis à Flore Fleuriot une lettre, de cetto même main qu'elle avait jadis pressée, do cette même écriture qu'elle avait couverte do baisers , de ce même style qui lui faisait battre le cœur, et jo signai : Maxime Roussignan.
J'attendis huit jours : je ne reçus point de réponse., mais tous les matins un billet portant : « Li comte de Montreuil attendra ce soir monsieur Muller sur la place de la Bastille, ou bien au champ de Mars. »
Tantôt lo misérable me suppliait, tantôt il mo menaçait. Jo n'eus garde d'y aller.
J'avais bien envie d'aller me plaindro à la police, mais il fallait y dire mon nom, et je n'en avais plus. J'avais anéanti toute trace de Muller, et je ne pouvais en retrouver aucune pour redevenir Roussignan.
Je me touvai pris d'un vertige affreux ; jo voyais danser autour de moi, dans mon cauchemar, des bourgeois libres de Hambourg portant la queue, des Laianolf, dj s Nouzeyck, des czars, des cachot-, des knnuts, puis mes oncles défunis, ma cousine, et uno grande figure qui s'appelait Montreuil. Moi-même jo dansais cotte danse infernale sous la figure d'un pendu.
La voillo do co jour néfaste, c'était hier, j'avais appris
LE VEAU D'OR
que monsieur Fleuriot, banquier, donnait un grand bal, et j'avais reçu un billet qiii mo disait :
« Si vous ne venez pas cotte nuit au champ de Mars, à huit heures, vous paierez cette désobéissance de la vie 1 » Toujours signé: a Comte de Montreuil. »
Je sentis que je devenais fou. Je m'habillai et \e> sortis. Jo n'avais rien préparé, rien décidé, mais j'avais mis une corde dans ma poche. Je n'allais pas au suicide, j'y étais poussé, entraîné, et l'hallucination dont je vous ai parlé se traduisait à moi en un véritable désir d'être pondu au bout d'une corde. Etait-ce pour mourir ? Je ne puis le dire, mais je me voyais pendu, il fallait que je fusse pendu.
Enfin, ce soir, à huit heures, jo sors de chez moi, et sans le vouloir, j'arrive machinalement à la porte de monsieur Fleuriot. Je monte. Tout était ouvert. Les tapissiers clouaient encore les tentures et allumaient les lustres. Je passe, j'entre, je franehis l'antichambre, le premier, le second salon, je pousse une porte et je me trouve en face de qui?... en face de Flore lisant.
Ah I qu'elle était belle, avec sa blanche robe et ses rubans roses, simple comme une grande dame, rayonnante commo une femme aimée.
Je tombai à genoux devant elle.
— Qu'est-ce cela? dit-elle en reculant avec effroi.
— Flore, lui dis-je les larmes aux yeux, ne me reconnais-tu pas? Je suis Auguste Roussignan.
Elle poussa un second cri et voulut sonner ; je l'arrêtai par sa robe,
— Floro, Flore, lui dis-je avec une voix qui eût attendri un rocher, je ne viens rien vous demander : ni votre amour, quo vous m'aviez promis ; ni l'héritage de mon oncle, qu'il vous a légué; ni même la charité, quoique je n'aio pas do quoi manger. Non, je no viens vous demander qu'une chose : c'est do me reconnaître, c'est do dire, c'est d'attester que je suis. Maxime Roussignan. Jo ne veux plus du Muller, je ne veux plus l'être jamais I... Ayez pitié de moil
Flore me regardait avec autant de terreur que de surprise, et peut-être allait-elle me tendre une main secourable, lorsque je vois entrer par une porte dérobée, qui ? mon Anglais, encore plus long que la première fois, qui s'arrête sur ses longs pieds, en levant ses longs bras, et en s'écriant d'un ton courroucé :
— «Que signifie...
— » Arthurl Arthur! s'écrie madame Fleuriot en se reculant dans ses bras, sauvez moi de ce malheureux ! C'est quelque fou qui s'est introduit, je ne sais comment.
— «Flore! m'écriai-je , jo suis Auguste Roussignan, ton cousin, que tu as aimé, à qui tu l'as dit...
— » Ah ! l'horreur ! s'écria Flore.
— » Mais, reprit l'Arthur anglais, c'est ce misérablo Mullef ! Hors d'ici, canaille 1 dit-il en levant sa badine sur moi ; infâme qui t'es vendu à l'or do la Russio '. «
Ah ! messieurs, n'y avait-il pas de quoi dovenir assassin , ou suicidé, ou fou? Eh bien ! j'ai encore résisté, j'ai rappelé à Flore nos rendez-vous derrière les fourneaux de monsieur son père.
A ce moment elle a sonné et a donné l'ordre à ses laquais de me jpter à la porte.
Vous croyez peut-être que cela fait, j'ai succombé! Non, messieurs, j'ai tenté ma dernière chance, j'ai voulu savoir le dernier mot de ma destinée, j'ai voulu voir ce Montreuil qui me poursuivait de ses prières, do ses ordres et de ses menaces.
Je suis allé au champ de Mars : l'infâme n'est pas venu.
Alors a recommencé pour moi la ronde fatale dont je vou3 ai parlé. J'ai revu l'oncle Roussignan, l'oncle Simon et le knout, et leNouzyeck,et le LatanotT, et le bourgeois à queue, et la baronne allemande, et le vrai Muller lui-même. Tout cela dominé par le corps d'un pendu qui était moi. J'ai compris l'arrêt du destin. J'ai obéi, je me suis condamné, et voilà pourquoi j'ai essayé tout à l'heure de la corde.
—Très bien, fit Dabiron, A votre tour, monsieur le i
comte de Montreuil, do nous diro pourquoi vous vouliez vous brûler la cervelle.
— Le comte do Montreuil ! hurla Roussignan.
— Moi-même, dit c- lui-ci en repoussant Maxime, qui s'était élancé sur lui. Quant 5 moi, messieurs, je voulais me brûler la cervelle parce qu'au moment do me rendre au champ de Mars, j'ai reçu un billet de co même monsieur Arthur de Lendray, me disant : « J'ai vu ce soir Muller, il est tout à fait fou, il n'y a rien à espérer de lui. »
— Bah I fit Muller, vous vouliez vous tuer parce que j'étais fou? Mais maintenant quo vous savez que je no le suis pas...
— Maintenant, s'écria Montreuil avec enthousiasme, maintenant je veux vivre et vous vivrez aussi !
Dabiron haussa les épaules ; Muller secoua la tête.
— Ecoutez, reprit Montreuil on se penchant mystérieusement vers ses auditeurs, et ne perdez pas un mot de co que je vais vous dire.
Et Montreuil entreprit à son tour sa biographie en ces termes, ou, si vous l'aimez mieux, l'histoire du suicide ri° 3.
Avant de répéter à nos lecteurs le récit de monsieur de Montreuil, nous pensons qu'il est nécessaire de lairo quelques réserves à ce sujet. Le fait qu'on va lire, si incroyable et si extravagant qu'il paraisse, a un fond de vérité historique sur laquelle il ne nous est pas permis de nous expli-r quer. Si sa révélation excite l'étonnement de nos lecteurs habituels, à cause de l'étrangeté de l'événement, elle fera sans doute naître une vive surprise parmi les hauts personnages qui en ont été les confidens ou les complices, et qui le croyaient enseveli dans le mystère où il est resté enveloppé pendant plus de cinquante ans. Comme de pareils faits ne se prouvent point, on comprendra quo nous ayons évité avec soin les noms propres; mais comme les véritables personnages occupaient des positions qui les désigneraient trop clairement, il a fallu inventer des noms à ces positions. Que les géographes ne s'étonnent donc pas s'ils entendent parler dans co récit d'un grand-duché et d'une capitale qui ne sont sur aucune carte ; que les hommes politiques no nous prennent pas pour un révolutionnaire servile pour avoir créé un souverain qui ne se trouve pas dans l'almanach de Gotha ; mais que les critiques surtout, s'ils s'occupaient jamais de ce livre, n'allongent pas leurs lèvres dédaigneuses en disant : Invention do mélodrame I Ils auraient grand tort, nous pouvons honnêtement le leur affirmer, et nous pourrions leur donner l'adresse de tels princes souverains qui les édifieraient sur notre véracité, s'ils le voulaient, mais ils ne le voudraient pas.
Maintenant, voici le récit de monsieur do Montreuil.
— En 1792, monsieur de Montreuil, mon pèro, était en exil, dità son tour le troisième ex-suicidé; il avait émigré à la suite du comte d'Artois; mais ayant reconnu qu'il n'y avait rien à faire avec des princes infatués do leur principe, une noblesso aveugle, des a!liés incertains ou perfides, il était allé chercher tout à fait au nord la seule tête couronnée à laquelle il reconnût une intelligence souveraine. Il avait demandé l'hospitalité à Catherine IL
La grande impératrice était déjà vieille; mais l'âge n'avait éteint aucune de ses qualités et aucun de ses vices : toutes les flammes qui avaient éclairé ou égaré cette âme prodigieuse brûlaient encore en elle. Catherine tournait toujours ses regards avides du côté de Constantinople. Elle préparait de ses mains sanglantes le dernier partage do la Pologne. L'une do ces deux ambitions héréditaires de la Russie est un fait accompli ; l'autre aura-t-olleson avènement? La Russie a le génie des peuples qui envahissent
plutôt qu'ils no conquièrent, et qui gardenl ce qu'ils ont pris pane qu'ils le prennent lu bon moment. La Russie a l'obr tination ot la patience. Bile persévère, mais elle sait attendre.
Catherine, disais-jo, avait gardé ses ambition'?: mais riio avait gardé, aussi ces caprices éhontés qni faisaient de la jennesse et de la beaotô un titre i tics préférences qui souvenl ne donnaient de Catherine quo la vieille femme,
sans rien laisser prendre do l'impératrico à ses favoris de quelques jours.
Mon père était jeune, mon pero (Hait beau. Il tenta l'avonture. Quand C'est sur un trône qu'elle est assise, il n'y a pas de femme qui ne soit belle. Catherine s'aperçut des œillades de mon pero ; elle n'aimait à être dovancéo on rien, ni en politique ni en amour : elle voulait tout corn mander. Si monsieur de Montreuil avait été Russe, elle l'eût envoyé en Sibérie, pour lui apprendre la manière plus soumise dont il fallait lui manquer de respect. Mais commo à cette époque elle s'était entichée dos Français, elle se con- 'enta de se venger de lui en le faisant son ami et son confident.
La grande Catherine était femmo do touto sa nature. Elle croyait à la sincérité des tendresses, dont elle réglait Io dévoûment comme celui do ses généraux. Elle se laissi persuader que les tristesses de monsieur de Montreuil étaient lo résultat d'uw vrai désespoir, et qu'il continuait à se mourir d'amour et d'espoir pour elle. Cette conviction le lui rendit plus précieux. Ce dévouement muet qui cachait les tortures d'uwe passion dédaignée fut pour elle un passe-temps agréable, en même temps qu'un calcul habile, car voici ce qui se passait :
A la même époque, il y avait à Saint-Pétersbourg un certain prince Léopold de Wardenbourg, connu sous lo nom de comte de Zanau. Ce prince était le second fils du frère cadet du grand-duc de Wardenbourg, et il était séparé du trône p.ir trop d'obstacles pour espérer de pouvoir y atteindre. En effet, à défaut de ce fils déjà marié, la couronne grand'ducale fût revenue au frère du duc régnant, c'est-à-dire au père de Léopold; mais dans cette hypothèse, le comte de Zanau avait encore entre lui et le trône son propre frère aîné, Maximi'ien de Wardenbourg, également marié et père de deux enfans mâles.
Le comte de Zanau s'était donc senti réduit depuis longtemps au misérable rôle de prince du sang dans une p tilo cour dont les habitudes tenaient beaucoup de la bourgeoisie, quoique le grand-duché de Wardenbourg eût près de quatre millions d'habitans. Il avait compris que, même dans la carrière militaire, il ne pouvait jamais être que lo général d'un contingent assez minime à côté des immenses armées que levaient alors la Prusse, l'Autriche ot la Russie.
Il préféra tenter la fortune en servant la puissance qui lui parut devoir bientôt dominer toutes les autres. Il demanda et obtint un grade dans les armées de Catherine. L'impératrice était heureuse de compter des descendans de souverains étrangers parmi ses généraux, comme elle avait les petits-fils des anciens souverains des provinces russes parmi ses sujets, quelquefois parmi ses esclaves.
Avant de se présenter à Saint-Pétersbourg, le comte de Zanau voulut prouver à l'impératrice qu'elle n'avait rica accordé à la naissance. Il fit une eam pagne sur les frontières de la Perse, alors révoltée. Il s*y conduisit en soldat intrépide et en général habile. Il mérita dans plusieurs rencontres les applaudissemens de toute l'armée par son courage aventureux, et ayant été chargé de couvrir une retraite précipitée, il se concilia l'estime et l'approbatiou deSouvarow lui-même par l'audace, le sang- froid et la rapidité de ses manœuvres.
Catherine le manda à Saint-Pétersbourg. Il y vint accompagné de sa femme. C'était une Landwick, issue de cette famillo qui tou he par ses alliances à tous les trônes germains ou slaves. Caroline de Landwick, dont la sœur était reine, avait préféré le comte de Zanau, major-général russe, à tous les prétendans souverains que lui avaient
attirés sa beauté et l'élévation de son esprit c'est qu'on effot c'était un homme d'une merveilleuse beauté et d'une séduction Incroyable que ce comte de Zanau. C'était la Btature, la grftce, le visage radieuxd'Apollon, avec le calme, la mélancolie et la résignation d'un apôtre. Il fit événement à la cour, non-seulement à (anse de sa beauté, mais surtout à cause de la sévérité do sos principes. Imaginez-
vous ce que pouvait être un homme armé des pudiques rigueurs d'un calvinisme sévère, et tombant au milieu do cette COUr Sceptique et débauchée, UOume des railleries île Voltaire, et que la souveraine avait initiée aux galantes expansions de Diderot, avec qui oilo avait été on correspondance intime.
Léopold avait à peino paru à l'audience do Catherine, qu'elle s'était éprise pour lui d'une passion qui avait toute l'impétuosité, touto l'exigence du pouvoir le plus absolu. Mais les coquetteries de l'impératrice échouèrent contro le calme glacial du comto de Zanau. Catherine comprit qu'elle avait près de Léopold doux rivales redoutables, la jeuno beauté do la comtesse do Zanau et la religion austère du comte. Il n'y a pas besoin d'être impératrice et de s'appeler Cathorino II pour désirer une chose avec d'autant plus d'ardeur qu'il s'élèvo plus d'obstacles entre elle et vous. Toute fomme en est là. Mais toutes n'eussent pas pris lo droit d'imposer à un amoureux dédaigné, comme mon père, le soin d'informer un rival du penchant qu'on a pour lui.
A cette phrase du récit de monsieur de Montreuil, Dabironot Roussignan échangèrent un sourire méprisant et équivoque. C'était une façon de dire le jugement qu'ils portaient de la mission confiée à monsieur de Montreuil père. Mais le narrateur avait vu lo sourire, et il ne voulut pas le laisser passer.
— Oh 1 oh ! messieurs, reprit il ironiquement, je croyais que vous aviez au moins l'esprit de votre position. J'avoue que je trouve tout simple que les honnêtes gens jugent lo vice avec s'vérité ; mais que des hommes don t l'un , vous, monsieur Dabiron, est un fripon éhonté, et dont l'autre, vous, monsieur Roussignan, est un voleur, prennent de ces airs pudiques, voilà ce qui m'irrite profondément.
Roussignan et Dabiron voulurent se récrier.
— Messieurs, leur dit résolument monsieur de Montreuil, le jour est levé depuis longtemps. Je n'ai qu'à faire un signe, ce salon sera envahi, ot vous si rez arrêtés l'un et l'autre avant d'avoir pu accomplir vos projets de suicide. Ecoutez-moi donc avec patience et abstenez -vous surtout de ces moues indignées qui ne vont à personne ici. Du reste, ajouta-t-il, ce que je viens de vous dire n'a aucun 'rait à la conduite de mon père. Ne vous imaginez pas que M. de Montreuil accepta ce rôle. Il le joua sans s'en douter.
Catherine, qui maniait également bien les grandes lourberies de la politique impériale et les petites ruses d'une intrigue d'amour, Catherine eut l'effronterie de se plaindre à mon père de ce que le comte de Zanau la fatiguât de ses regards et de ses soupirs. Elle lui dit qu'elle saurait bon gré do son dévoûment à celui de ses serviteurs qui avertirait le comte de Zanau de l'inutilité et de l'inconvenance de ses soupirs.
Mon père eut la niaiserie de la croire, et sa crédulité alla si loin qu'il prit des précautions contre l'impératrice elle-même. 11 lui fit observer que le comte de Zanau était d'un rang à n'accepter des avertissements de personne, et il ajouta que, dans le cas d'un accueil dédaigneux ou peut-être outrageant de la part du comte de Zanau, il espérait qu'on n'interviendrait pas dans la querelle. L'impératrice agit en femme : elle ne répondit pas directement. Elle entendait quo tout se passât amicalement, et elle ne voulut pas prévoir le cas d'un éclat. Puis elle eniama de nouveau le chapitre de la reconnaissance pour celui qui la délivrerait de l'obsession de monsieur de Zanau. Elle fit si bien que quelques jours après, dans les salons mêmes du palais impérial, monsieur de Montreuil glis-adans l'oreille de monsieur de Zanau, que l'on accablait de complimens
LE VEAU D'OR
sur sa campagne de Perse, ces deux mots d'avertissement:
— Seulement nous sommes dans un pays où les triomphes du champ do bataille n'ouvrent pas les portes secrètes des palais.
A ces mots, monsieur de Zanau tressaillit, se retourna, et jeta sur mon père un regard où brillaient à la fois la co'èro et l'anxiété. Il ne répondit pas. Mais au bout de quelques instans, il sut se défaire avec habileté do la troupe d'ofOcieux courtisans qui l'entourait, et il demeura seul avec monsieur de Montreuil.
— Les paroles que vous venez de prononcer, lui dit- il, ont un sens que je crois comprendre et un but que je ne comprends pas du tout. Je désirerais être éclairé à ce sujet.
— Voici ma pensée et mon but en termes très formels, lui répondit mon père: vous êtes jeune, vous débutez dans une cour où les plus puissans sont toujours sur le bord d'une chute, où les plus expérimentés se trompent à chaque minute du jour. Vous avez vu Catherine, et l'éclat de sa gloire et de sa puissance vous a ébloui. Confiant dans la renommée que vous ont acquise vos victoires, vous avez supposé que votre admiration serait accueillie avec reconnaissance, et, par cet égarement facile à comprendre à votre âge, vous avez espéré que cette reconnaissance se ehangerait aisément en amour.
— Je ne m'étais pas trompé sur le sens de vos premières paroles, répondit froidement monsieur de Zanau. Mais dans quel but, vous, monsieur de Montreuil, me les ditesvous?
— Dans le but bien simple de vous avertir qu'il serait imprudent de persévérer dans cette espérance.
— Bien, fit monsieur de Zanau, qui avait repris toute sa froideur. Et envers qui ?erais-je imprudent, je vous prie?
— Envers l'impératrice, à qui cela peut déplaire.
— Vous a-t-elle chargé de me le dire, ou b en est-ce de vous seul que me vient cet avis?
— C'est de moi seul qu'il vous vi* nt, repartit mon père, qui s'irritait du sang-froid imperturbable de monsieur de Zanau.
— En ce cas, pourquoi vous mêlez-vous de ce qui ne vous regarde pas ?
Mon père, qui avait promis d'être calme, se contint encore et répondit :
— C'est un bon conseil que j'ai voulu vous donner.
— Je vous ferai remarquer que je ne vous en ai pas demandé.
— Vos paroles deviennent blessantes, monsieur! s'écria mon père avec hauteur.
— Pourquoi vous y êtes-vous exposé?
— Ah 1 reprit mon père, qui trouva une querelle beau- , coup plus facile qu'une explication, vous me rendrez raison de ces façons impertinentes, monsieur le comte de Zanau..
— Vous oubliez que je sms prince de Wardenbourg 1
— Vous vous en souvenez à propos.
— Vous avez raison, il ne peut se rencontrer de plus heureux à-propos que celui qui vous empêche d'être ridicule.
Mon père n'en put souffrir davantage.
— Si c'est un ridicule do vous battre avec moi, monsieur le prince, lui dit mon père d'une voix stridente, c'est un ridicule que je vous donnerai.
— Je ne crois pas, lui dit le prince en se détournant.
Cet entretien était observé et commenté depuis quelques instan>. Au moment où mon père, exaspéré par cette dernière insolence, allait se livrer à quelque violence, il se vit entouré de regards curieux. Il n'en eût tenu compte, si tout a coup il n'eût entrevu Catherine elle-même qui l'observait avec une anxiété visible. Ilonsieurde Montreuil resta immobile. Quelques instans plus tard, il se glissait dans les appartenons particuliers. Un quart d'heure après, Catherine y était. Toute la violence de sa passion éclata dan- la rapidité et l'abondance de ses questions, Monsieur de Montreuil s'aperçut alors seulement du rôle qu'on lui avait fait jouer. La colère qu'il en éprouva lui inspira la
plus sotte idée du monde. Le ma'adroit voulut se venger. Mais il fit commo le frelon, il mourut de la piqûre qu'il fit à l'impératrice.
— Dispensez-moi, fit-il avec un embarras fort bien joué, dispensez-moi, madame, de vous raconter un entretien dont je suis encore si ému.
— En effet, reprit Catherine, vous étiez pâle, et j'ai craint quelque violence. Que s'est-il donc passé?
— Rien qui puisse intéresser Votre Majesté.
— Vous avez donc été insulté?
— Ce n'est pas moi, reprit étourdiment mon père.
— Qui donc? fit l'impératrice avec ce regard et celte voix qui faisaent trembler les plus braves. Mais mon pèro n'était pas Russe. Il baissa les yeux et garda le silenc°, sans s'alarmer de cette fureur.
— C'est donc moi? reprit Catherine.
Le silence servit d'affirmation à mon père.
— Je veux tout savoir I dit Catherine exaspérée.
Alors, après une foule de soupirs, d'exclamations incohérentes qui disaient tout l'embarras de la situation, monsieur de Montreuil reprit :
— Madame, chacun juge avec son esprit et son cœur. Monsieur le comte de Zanau m'a paru d'une insolence incroyable, et peut-être sera-t-il ab*ous par l'indulgence souveraine de Votre Majesté, qui est tellement au-dessus des sentimens qu'elle inspire, qu'ils ne peuvent l'atteindre.
— Et il a avoué son amour? et il s'en est fait gloire?
— - Madame, reprit mon père, monsieur lo comte oe Zanau éprouve pour vous la plus haute admiration; il n'est, selon lui, aucune g'oire égalo à la vôtre, aucune sagesse et aucun génie supérieurs. Il met au-dessous de vous les plus heureux conquérans et les plus grands législateurs. Catherine II, a-t-il dit, est le plus grand homme qui ait vécu.
Mon père s'arrêta après avoir fait sonner toutes les syllabes de ces mots : grand homme.
— Et puis? murmura l'impératrice. Mon père garda encore le silence.
— Et puis? répéta Catherine avec éclat.
— Voilà tout , dit mon père.
Ainsi donc la femme n'existait pas pour monsieur de Zanau.Catherine eut un moment do folie ; elle fit deux ou trois fois le tour de son appartement comme une lionne qui évente ses fureurs dans une cage de fer, puis elle s'arrêta et resta plus d'un quart d'heure sans prononcer une parole. Elle avait si complètement oublié mon père, qu'elle sonna une de ses femmes et ne s'aperçut de la présence de mon père que lorsque la chambrière entra.
L'impératrice montra la porte à mon père du geste le plus impérieux. Il se retira. Deux jours se passèrent sans que personne pût voir l'impératrice.
Mon père les employa à envoyer chez le comte de Zanau deux de ses amis qui, malgré toutes leurs instances, ne purent obtenir de lui d'autre réponse que celle-ci :
— Dites à monsieur de Montreuil que je serai charmé de me couper la gorge avec lui, mais à une seule condition, c'est qu'il racontera exactement ce qui s'est passé entre nous au palais impérial.
Mon père s'y refusa avec obstination. Le comte de Zanau s'entêta de son côté, de façon que les témoins allaient tirer leur révérence à mon pèro lorsqu'il se décida à tout dire. L'entrevue et le récit devaient avoir lieu chez le prince Dalbouki. A peine les deux adversaires et leurs seconds urent-ils en présence que le comte de Zanau se leva et dit:
— Maintenant, je donne ma parole d'honneur à monsieur de Montreuil de me battre avec lui, alors même que et s messieurs ne le tiendraient pas pour offensé et jugeraient la réparation inutile.
Les amis de mon père n'avaient rien à dire; ceux do monsieur de Zanau ne se récrièrent pas. 11 y avait une sorte de préoccupation sinistre qui pesait sur eux. Mon père s'en aperçut, mais il ne devina point le piège. Pendant les deux jours qu'avait duré la négociation, il avait
rappo ('■ ,ï lui i(\ souven r do cet enlrotien, phrase à phra >o,
mol à mot.
— J'accepte .ivi'c recbtlnâissancft, dit-il, h promesse «lu prince do Wardi nbourg, ri je le prie pn même temps de rectifier les expressions qui pourraient dans mon récit nu pas lu! paraître parrâuomehl conformes à la vérité.
Le comte * i« * Zanau ût un signe d'a-sontimont et lé pirinco Dalbouki reprit :
— J'étais présent lorsque, vous avez dit à Son altesse : «Nous sommes dans un pays où les succès des champs do bataille n'ouvrent pas les portos secrètes dos palais.» Quo s'est il pas-é .près?
Mon père bb'Jnmeriça son récit et répéta avec uno oxactitudo irréprochable les paroles échangées entre lui et mon leur 18 Comté de Zanau. bèS.du'il eut fini, lui dos deux Français qui lui servaient de témoins, monsieur do fcalentras, qui vit encore, vpulut prendre la parole pour dire qu'il n'y avait pas là matière à un duel, mais monsieur de Zanau l'interrompit en, lui disant :
— Il est trop tard. Monsieur lo comte do Montreuil voulait un duel ; pour l'obtenir, il a mêlé dans nos explications un nom qui no doit êlre prononcé que comme celui de la Divinité, avec adoration et respect; maintenant quo je lui ai accordé l'honneur d'uno rencontre, je le regarderais comme le dernier des hommes s'il la refusait ou l'esquivait.
— Sur l'heure, monsieur, sur l'heure !
— Très bien, lui dit lo comte de Zanau ; mais il faut un prétexto public à toute rencontre Dans une heure, je me promènerai en traîneau sur la Néva« Jo laisse à monsieur de Montreuil d'inventer telle impertinence qui mérite une leçon : il est très habile en co genre. Je m'indignerai, nous quitterons la Neva, et dix minutes après nous pourrons ètro derrière la caserne des Cosaques de la garde impériale. Ces messieurs seront avec moi; j'aurai dans mon traîneau des armes au choix de monsieur do Montreuil.
On se sépara. Monsieur de Calentras, qui en sait fort long sur les intrigues de la reine, demanda à mon père ce que signifiait cette querelle et quel en était le motif, le point de départ.
— Cela signifie, répondit-il, que Catherine m'a fait jouer un rôle de comédie; mais de par tous les diables 1 j'embrocherai son bel Allemand. Allons nous préparer.
A l'heure convenue, mon père, conduisant lui-même son traîneau, arriva sur la Neva. Le comte de Zanau y était déjà ; ils suivaient la même route ; moû père pressa ses chevaux, atteignit le traîneau de monsieur de Zanau, et bien que l'espace fût libre, il le coupa avec une malveillance si manifeste, quo le prince se récria. Quelques mots insolens de mon père répondirent à cette réclamation, et av;nt que personne eût pu comprendre pourquoi celte violence, pourquoi cette querelle, les deux traîneaux fuyaient avec rapidité, et les adversaires arrivaient au lieu marqué pour le combat. Mais à peine avaient-ils quitté leurs traîneaux, que deux officiers de la garde se présentèrent et arrêtèrent ces messieurs au nom du prince gouverneur.
— Ah! monsieur le comte de Zanau, dit mon père, vous choisissez bien le lieu de vos rendez-vous et vous les faites bien préparer.
— Comment ! s'écria Muller en interrompant le récit de monsieur de Montreuil, c'était le comte de Zanau qui avait fait cette lâcheté?
— Je raconte co que je sa;s, dit Montreuil ; vous verrez plus tard ce que vous devez penser de cet événement.
Quoiqu'd en soit, monsieur de Zanau fut Ou parut horriblement mortifié de cet incident. L'officier des gardes qui s'était chargé de mon père le fit monter dans une voiture. Une heure après, il était sur la route de Cronstadt.
Mon père, continue monsieur de Montreuil, était depuis huit jours enfermé dans la forteresse de Cronstadt, lorsque le gouverneur vint le chercher et le conduisit dans son appartement.
— Restez ici, lui dit-il, on va venir vsus narlej .
On le laissa seul. Un moment après, l'impératrice, parut. Elle portail sur ses traits toute-, les traces de la fièvre et do l'insomnie.
— Pourquoi m'avoz-vous trompée, Montreuil P lui ditelle.
— Mais, madamo...
— Oh I reprit-elle vivement, jo sais tout ; j'étais cachée chez Dalbouki, à l'heure do votre explication avoc lo comte.
— El le comte do Zanau lo savait? dit Montreuil.
— Si Dalhouki le lui a dit, il m'a trahie, r t jq no lo crois pas. Maisqu'importo qu'il lo sût ou qu'il ne le sût pas? vous éijèz trop bien surveillés tous deux pour qu'une rencontre ontro vous fût possiblo ; seulement, j'ai voulu savoir et j'ai su.
— Pardon, madamo, dit mon père, mais qui a pu donner à Votro Majesté l'idée d'assister à cet entretien d'où il était certain que dovait sortir la justification do monsieur do Montreuil?
— C'est Dalbouki ; c'est lui quo j'avais chargé de porter à monsieur deZanau la démission do général major et l'or iro de quiper immédiatement mon empire. Dalhouki l'a détendu ; il a juré sur l'honneur que le comte do Zanau était incapable do m'avoir insultéo; il m'a presséo; j'aurais rougi do lui dire la vérité, mais il a obtenu de moi le nom de celui qui a accusé lo comte do Zanau, et il s'est offert à prouver quo vous m'aviez trompée. C'est alors qu'il m'a proposé de me rendre témoin do ce rendez-vous où vous seul parleriez. J'étais si malbeureuso que j'ai accepté, ot maintenant je suis plus à plaindre que je ne l'étais.
— Quoi I madame, dit mon père assez alarmé de chaque parole qu'il prononçait, le princo se serait-il montré indigne do son pardon?
— Oh ! Montreuil, s'écria l'impératrice avec transport, c'est à en devenir folle I
Elle se tut ot sembla vouloir se recueillir ; mais elle no put calmer son agitation; elle se levait, marchait au hasard, s'arrêtait tout à coup, semblait prêle à parler et hésitait. Enfin elle s'assit et fit signe àmon père d'approcher.
— Ecoutez, Montreuil, lui dit-elle brusquement, vous êtes en mon pouvoir. La France aurait un gouvernement régulier et que les souverains de l'Europe pussent reconnaître, que si votre disparition ou votre mort m'était nécessaire, je n'hésiterais pas à vous sacrifier. Dans l'état de révolution sanglante où est votre pays, vous mourrez inaperçu ou réclamé par vos princes émigrés, mendians, sans courage, sans esprit et sans dignité. Persuadez-vous donc bien quo vous êtes perdu si je le veux.
Mon pèro no doutait nullement de cette vérité : aussi attendait-il dans un profond silence l'espoir que ce préambule semblait annoncer. Il respira quand il entendit ces mots :
— Cependant vous pouvez vous sauver.
— Que faut-il faire pour cela?
Catherine hésita longtemps, puis elle répondit avec un horrible effort :
— Faire disparaître une femme.
Mon père fut atterré. L'impératrice se détourna comme pour éviter ses regards. Un silence de quelques minutes laissa mon père se remettre do sa stupéfaction et l'impératrice reprendre quelque empire sur elle-même. Mon père fut le premier qui rompit le silence.
— Vous aviez raison tout à l'heure, dit-il d'une voix humble. Je suis un homme perdu. Je -ne rachèterai pas ma vie par un assassinat.
— Ce n'est pas cela, dit Catherine avec impatience mais sans colère. Je ne veux pas de mort, quoiqu'il en veuille, lui ! car il en veut t.. . Je le vois bien... mais il faudrait une mort apparente... etqu'on pûtà volonté réaliser plus tard, si je me décidais...
Mon père regarda Catherine d'un air stupéfait.
— Vous ne me comprenez pas, lui dit-elle; cela se conçoit; c'est à peine si je me comprends moi-même. J'avais pourtant arrangé tout cela dans ma tête, mais à présent qu'il
LE VEAU D'OR
faut vous le dire, je m'égare, je perds l'ordre de mes idées, je ne me souviens plus. Et cependant, ajouta- t-elle avec éclat, il faut que cola soit, il le faut, je le veux.
Elle respira un flacon, so jeta au fond de son fauteuil, commn pour contenir l'agitation fébrile qui la dévorait, ferma les yeux comme pour se mettre bien en (ace de ses projets et se raffermir dans sa résolution, et elle commença ainsi:
— Montreuil, je vais causer avec vous comme on causo avec un complice ou avec un mort, car vous le deviendrez si vous me refusez. Je sais bien que je pourrais vous diro : « Voilà ma volonté, » et qu'il faudrait l'exécuter ou périr, ^an s que j'eusse besoin de vous en expliquer les motifs; mais je ne le veux pas , si vous consentez à ce que je vais vous demander, que vous ignoriez co que vous faites. D'ailleurs, reprit Catherine avec un mouvement d'impatience douloureuse, co que j'éprouve est si étrange, si terrible, si impérieux, qu'il me semble qu'en vous le racontant, je me l'èelaircirai à moi-même. Et puis, qui sait, reprit-elle encore, si de cet entretien, si de cet exposé complet de l'état de mon cœur, il ne sortira pas une nouvelle résolution ! qui sait si je ne rougirai pas de ma folie ! qui sait sije ne laisserai pa; cet homme dans la froideur glaciale de ses calculs?
— Pardon, madame, fit mon père, de qui parlez-vous?
— De lui 1 fit dédaigneusement l'impératrice, de Léopold, de monsieur le comte de Zanau.
— Le malheureux 1 dit mon père, il ne vous aime pas 1 Catherine sourit tristement et repartit :
— Moi, je l'aime. De quel amour? c'est ce que je ne puis définir. C'est un amour absolu, impérieux, incessant; c'est le désir de l'enfant qui se tord dans la colère pour obtenir un hochet, qu'il méprise pout-être, mais qu'on lui refuse; c'est le désir insensé du tyran pour une frivolité qui ne lui plaît pas plus que mille autres, mais qui devient la soif dévorante de ses nuits et de ses jours, parce qu'il ne peut l'obtenir. Ce n'est pas un amant que je veux, c'est un triomphe, et cet homme l'a compris ; car, entendezmoi bien, Montreuil, cet homme, c'est l'hypocrisie, l'ambition et la bassesse incarnées. Ah ! qu'il y fasse attention, je puis sortir d'ici guérie de cet amour furieux qui m'égare, et alors je lui ferai payer cher les conditions qu'il m'a imposées.
Mon père rmrchait d'étonnement en étonnèrent.
— Des conditions? murmura-t-il, il a osé faire des conditions à Votre Majesté !
Catherine fit un ges'e d'impatience et so plaçant bien en face de mon père, elle lui dit avec un ton ironique :
— Je l'ai vu, on l'avait arrêté comme vous, je l'ai f;fit comparaîlre devant moi. Je lui ai demandé la cause de ce duel prévenu par mon ordre, il s'est obstiné à la cacher ; j'ai insisté, je me suis fâchée, il a tenu bon. Je l'ai menacé de ma disgrâce, il s'est inclné avec respect, mais il a gardé le silence. J'ai pris une autre voie, je lui ai dit que son obstination serait une cause do ruino, non seuloment pour lui, mais encore pour ceux qui lui avaient prêté leur assistance. 11 a fort lâchement accepté leur ruine et il s'est contenté de me répondre :
— Votre Majes'.é condamnera dorénavant.
— Eh bien' monsieur, lui ai-je dit, vous appartenez à mon armée, vous avez manqué aux règlemens : la prison vous punira de votre désobéissance.
Il demeura incliné en silence.
— C'est bien, ai-je repris, peut-être monsieur de Montreuil sera-t il moins discret.
A ces mots il s'e-t troublé.
— Ah! madime, s'est-il écrié avec uno sorte d'égarement, il faut que cet hommo meure, car il sait mon socret.
— Vous le lui avez donc dit ?
— Il l'a deviné, a repris Léopold.
Catherine s'arrêta, ferma les yeux, pres.-a sa poitrine sous ses mains et laissa échapper un profond soupir.
— Ah l Montreuil, reprit-elle, à ce moment j'éprouvai
un bonheur inconnu. Ce secret quo vous wiez deviné, c'était son amour pour moi, et il me l'avouait sans croire me le dire; je ne pouvais douter de cet amour, car il était silencieux, soumis, caché. Ce n'était donc pas une coméd o comme la vôtre, Montreuil, pour arriver à la laveur.
Mon père eut l'esprit de so taire et do ne pus réclamer contre ce jugement. L'impératrice continua :
— Ce n'était pas l'ambition, ce n'était pas un calcul, c'était do l'amour pour moi... pour moi s ulo...
Catherine s'arrêta encore. Sa physionomie changea soudainement d'expression, sa lèvro trembla de colère, ses yeux brillèrent d'un éclat sombre.
— Oui, Montreuil, j'ai été folle à co point do laisser éclater ma joie et de m'écrier : — Ahl c'est donc vrai, vous m'aimez l Et pourtant je sais ce quo vous valez tous, courtisans de ma puissance et de mes trésors, à qui jo peux ordonner également de trahir pour moi votre ami qui ira mourir en exil, ou votre femme qui en peut mourir de dépit, et qui trouverai dans votre servilité et votre ambition la force d'obéir aux volontés de l'impératrice et aux caprices de la lemme. Ah l tenez, les hommes sont abjects et odieux!
Mon père écoutait avec une terreur pleine d'admiration. A ce moment il la trouvait assez sublime pour être aimée, rien que pour cette Gère indépendance d'elio même où la raison la mettait si fort au-dessus de ses vices. Catherine reprit avec une nouvelle amertume :
— .Mais celui dont je vous parle est votre maître à tous, monsieur ; c'est quelque chose de si profond et de si ténébreux que cette âme, que je ne sais qu'en penser. Toujours 0:t-il qu'après m'avoir avoué son amour, car il me l'a avoué à genoux, l'œil en feu, le sein palpitant, beau comme un dieu, après me l'avoir avoué, il me l'a refusé.
Mon père s'était imposé le silence; mais il ne put se commander également l'immobilité. Il tressaillit, et son visage montra son étonnement. Cette surprise parut servir de réplique à Catherine, qui reprit avec une indignation pleine de dédain :
— Oui, Montreuil, cet homme a des principes, cet homme croit à la sainteté du mariage, cet homme croit à la damnation éternelle, cet homme mourra de son amour, mais il ne manquera pa3 au serment fait devant Dieu... et cet homme, ajouta-t-elle avec une voix plus irrilée et plus d« laigneuse, m'a fait comprendre clairement que s'il était veuf, il serait à moi pnur toujours. Le misérable! Comment m'a-t-il dit tout cela, comment ai-je pu l'enten-
- dre? Je ne le sais pas. J'é'ais sous la fascination de son regard, de mon amour, de son astuco. Je comprenais, mais je ne le voulais pas; je sentais que ses paroles m'outrageaient, mais j'entendais sa voix. Jo buvais ma honte avec délices.
Catherine eût parlé ainsi durant deux heures quo mon père no l'eût point interrompue; mais elle s'arrêtait d'ellemême chaque fois que sa brusque nature sautait d'un sentiment à un autre.
— Ainsi, reprit-elle après un moment de silence et en haussant les épaules, les rôles étaient changés ; j'étais le séducteur qui sollicite, et il était l'innocente victime qui se débat dans sa vertu. En vérité, je crois qu'M m'a dit le mot banal des épouses qui se défendent : « Ah ! vousmême me mépriseriez I »
Catherine se prit à rire. C'était uno hilarité sinistre et cruelle, quoiqu'elle n'eût rien do forcé.
— N'est-ce pas, dit-ello enfin, que ce serait une bonne scène de comédie, si Jamais on pouvait la savoir. Mais, ajouta telle en attachant sur mon père un regard flamboyant, on ne la saura jamais !
Mon père, qui était fort troublé des confidences de l'impératrice, comprit qu'il était dès ce moment condamné à la mort ou à la compacité. La prison n'est pas un asile assez sûr contre de pareils secrets. Catherine se leva et so mit à marcher.
— Voilà ce qu'il m'a dit, reprit-elleavec a*sez de ca'me ; mais j'ai dovinéce qu'il n'a pas osé me dire. Oui, lors-
FRÉDÉRIC SOULIF. — LKO LESPES.
qu'iln'ii plus été 16, lorsque l'ai pu réfléchir à cette entrevue Incroyable, quand j'ai pesé ses paroles et que j'en si eztrail tout ce qu'elles renfermaient... j'ai m le but. Ces principes, cette religion, celte foi matrimoniale, ce veuvageqnj découvrait celte vertu farouche , c'est un calcul doni le résultat est le trône de toutes les Russies on Je ferais asseoir un nouvel ('poux. Vous admirez, n'est-ce pas* Montreuil? Voilà de ces façons d'arriver qui dépassenl petites combinaisons pour arriver 6 quelque gouvernementde province. Et remarquez, reprit Catherine, qui parlait avec la voix assurée do quelqu'un qui dirait uno affaire, remarquez que l'on me charge «lu crimo. On veut
bien être veuf, On veut bien être empereur, mais on mo
ch rge de renverser l'obstacle ; c'esl moi qui profiterai du crime, C'est à moi de lo commettre. Ah! lo malheureux ! le malheureux !
Catherine était si ferme pt si ironique à la fois, elle semblait si complètement rentrée dans la plénitude do sa raison, quo mon père crut pouvoir enfin entrer dans la discussion de l'étrange confidence quM venait de recevoir.
— Mais, dit il d'une voix hun.blo et caressante, ce crime, vous no le commettrez pas.
— Tu le commettras pour moi, répondit rapidement l'impératrice, qui semblait réfléchir avec attention. Ou plutôt, ajoutât-elle, tu feras semblant de le commettre. Ecoute. Il y a dans cette prison un certain Labanoff.. Il y a dix ans qu'il est ici, et, à l'exception du geôlier sourdmuet quiluiapporto sos vivres, et du gouverneur, personne ne l'a vu. Je m'arrangerai pour qu'on vous laisse communiquer ensemble. Je commanderai une faute au gouverneur. Tu t'introduiras près do ce prisonnier et tu lui demanderas de l'eau de la princesse Bolinska.
— L'eau de la princesse Bolinska I fit mon père tout étonné.
— Oui, reprit Catherine avec "Indifférence, c'est ainsi qu'on l'appelle vulgairementdepuisque la princesse Bolinska s'enestserviepour tirer sonmari decettemême prison de Cronstadt. C'étaient les apparences de la mort sans toutes ses horreurs. Les médecins s'y trompèrent ; moi-même j'y fus prise, car je le vis. La princesse vint me demander la grâce d'emporter le cadavre de son époux. Je n'avais aucune raison do refuser. On le sortit de cette prison, et trois jours après, pendant que je me réjouissais do la mort d'un homme que je n'osais ni condamner ni faire juger, pondant qu'on portait au cimetière un cercueil vide, le prince et la princesse s'embarquaient pour l'Amérique, où le prince s'est battu sous un faux nom avec votre compatriote M. do Lafayette. J'ai été informée do tout cela. J'ai fait tirer le cercueil ; il était vide. J'ai envoyé près de lui des -'gens sûrsqui l'ont parfaitement reconnu. Enfin, je rai vu moi-même. Il est revenu secrètement ; il s'est fié à ma parole, et il n'a pas eu à s'en repentir. .Je lui ai rendu sa fortune, et je crois qu'il vit encore en Allemagne sous le nom de baron Appencherr... je ne sais.
— Bahl s'écria Dabiron, mon baron Appencherr serait...
— Lo fils de co prince, fit Montreuil. Vous comprenez pourquoi je me suis fort intéressé à vos relations avec ce monsieur, qui du reste se rattache plus étroitement que v<m> ne pensez à l'histoire que je vous raconte. Mais je poursuis. Mon père n'hésita pas entre une corde attachée par un bout à son cou, et par l'autre à quelque poutre do la prison, et la nécessité de jouer lo rôle de l'ermite de Roméo et Juliette.
— Ainsi, dit-il, la comtesse de Zanau passera pour morte et no mourra pas?
— Ce n'est pas de cela qu'il s'agit maintenant, reprit Cath-rinc avec impatience.
Mon père se rappela cette phrase de l'impératrice, où elle lui avait dil sans réflexion, en commençant l'entretien, qu'elle voulait une mort apparente, qu'on pût réaliser plus tard... si ...
Ainsi Catherine prévoyait que sa faiblesse pouvait aller jusqu'à faire un empereur du comte de Zanau, et jusqu'à rendre ainsi cette mort définitive.
Mu . aussi quelle défiance d'elle-même et de la durée de sessentim es, que de ne pas se charger d'an crime qui pouvait lu1 psrattre abominable au bout de quelques semaines i Mon père le tu' et l'impératrice continua :
— Nous comprenez, Montreuil, que |e ne veux pas faire d'école. Vous arriverez près du prisonnier, vous lui 6»rez concevoir les chances 'l'une évasion s'il vous veut < onfier
celte eau miraculeuse. Vous lui direz qu'en l'endormant
ainsi, vous ôte sûr de rouséchapperetde le faire échapper.
— Lo gouverneur consent donc à tenter l'aventure?
— Vous no comprenez donc rien? lit brusquement Catherine. Le gouverneur esl chargé de vou> lai ser échapper après un souper où il aura trop hu. Tout sera préparé.
Soulement, au lieu de feindre de s'endormir, il s'endormira réellement. Alors, une fois sûro do l'action de l'eau qui vous aura été confiée, j'agirai en conséquence^
— Vous avez raison, dit mon père en tfltant le terrain, carsîcodrôlo de Labanoff allait me donnor quelque poison sérieux, il n'y aurait quo le gouverneur...
— Au fait, dit Catherine, je n'y avais pas pensé ; oui... co'a se pourrait... mais, comme vous dites, reprit-cllo indifféremment, il n'y aurait quo le gouverneur...
Cathorino était redevenue tout à fait calme; elle donna ses derniers ordres. Mon père comprit qu'il n'y .avait pas à hésiter, et que l'impératrice disait avive la même indifférence quo s'il se fût agi de quelque mission pol t que ou de quelque fête splendide : « Il n'y a que monsieur de Montreuil à risquer, » et elle finit en disant :
— De l'activité surtout, je vous donne trois jours. Je laisse ici un nommé Muller qui remplace votre geôlier ordinaire ; il dirigera votre fuite et vous conduira près de moi.
— Ahl ahl s'écria Boussignan, voici mon nom qui arrive enfin l
— C'est le père de celui dont vous avez pris le nom, dit Montreuil en s'incliwant.
— Quelque gredin comme tout le reste, dit Boussignan.
— Tout à fait digne d'être véritablement votre père.
— Finissons, finissons, reprit Dabiron en élevant la voix pour prévenir les cris do Boussignan. Je suis curieux do savoir la fin de tout ceci. Nous en étions au Muller laissé près du père de monsieur.
— L'impératrice se retira, reprit monsieur de Montreuil, et, U soir même, mon père dîna avec le gouverneur. Il fut reconduit à sa chambre par un geôlier inconnu et qui lui laissa le temps d'examiner le chemin par où il le faisait passer. Muller, car c'était lui , ferma si mal la porte de la chambre de monsieur de Montreuil, qu'il l'eut ouverte cinq
' minutes après son départ. Mon père sortit et marcha à l'aventure dans un immense corridor. C'était avec intention sans doute qu'on lui avait laissé la facilité de sortir. Mais il lui semblait qu'on eût dû l'instruire de l'endroit où il devait chercher son complice. 11 paraît qu'on voulait tâter son habileté. Mon père alla de porte en porte, écoutant si quelque bruit ne viendrait pas l'avertir. Mais c'était vie toutes parts un silence complet. Enfin, au bout de ce long corridor, il trouva un escalier qui descendait tout droit. Il lui semblait qu'il s'exhalait de la voûte sous laquelle il pénétrait des gaz acres et suftbcans. 11 supposa qu'il était sur la piste de l'atelier du chimiste. Eneff-t, au bout do quelques minutes, à l'extrémité d une galerie voûtée sous laquelle il marchait, il vit luire un fourneau à travers la grille enfer qui fermait un vaste cachot. Il s'approcha et vit le Labanuff que Li avait désigné l'impératrice.
Montreuil s'arrêta dans son récit, et se tournant vers Muller, il lui dit :
— Si vous tenez à connaître les généalogies des personnages de cette histoire, je vous dirai que le Labanoff qui vous a emmené en Bussie est le petit-fils de celui-ci.
Puis il reprit :
— Celait un vieillard grand et maigre, vêtu d'une longue robe rouge, le front chauve et couronné des reflets rouges du fourneau sur lequel-il était penché. Il avait
tout à fait la mine du cuisinier du diable. Mon père l'approcha.
— E>t-ce vous, Michel? dit le vieillard sans se retourner; il me manque du charbon.
— Michel n'est plus le gardien do notre prison, dit mon père : c'est un malheureux idiot, qu'il est plus facile de tromper.
Lo vieux Labanoff se redressa.
— Qui donc êtos-vous? dit-il d'un ton plein de terreur.
— Un malheureux prisonnier comme vous, qui cherchait un moyen do s'évader, et qui en a trouvé un, si vous voulez lui venir en aide...
Le chimiste prit une lampe au fond de la chambre et vint éclairer le visage de mon père.
— Un Français I murmura-t-il.
— Oui, reprit mon père. Je savais que vous étiez enfermé dans cette forteresse, et je bénis le hasard qui fait qu'on vous a placé dans un cachot fermé seulement par une grille.
— Puisqu'on me permettait de continuer mes expériences, dit Labanoff, il fallait bien qu'on laissât une issue aux gaz qui m'auraient asphyxié.
— Cette grillo n'est pas impossible à desceller, dit mon père.
— A quoi bon ? dit le vieillard.
— Pour nous échapper.
— Croyoz-vous que s'il ne suffisait que de renverser cette grille pour être libre, je ne l'eusse pas déjà fait? dit Labanoff. Il savent très bien que je puis à ma volonté en fondre les barreaux, ou dissoudre la pierre où sont scellés les gonds et la gâche. Mais vous qui parlez de fuir, vous ignorez qu'il faut en forcer dix autres et passer par deux corps de garde.
— Oui, lui dit mon père, en prenant le chemin ordinaire qui mène à l'esplanade; mais en suivant celui qui mène directement à la chambre du gouverneur, on ne rencontre personne.
— On rencontre du moins le gouverneur, dit Labanoff.
— N'y a-t-il pas moyen de l'endormir? fit mon père; je le puis d'autant mieux que je dîne quelquefois avec lui.
— Ah ! diable 1 fit le vieillard.
— Ah 1 reprit mon père, s'il était possible de me confior quelques gouttes de l'eau de la princesse Bolinska 1
— C'est cela, dit le vieillard en tournant le dos à mon père. Bonsoir monsieur.
Mon père le pria, le supplia. Le vieux chimiste ne lui répondit pas, et finit même par le menacer d'avertir le nouveau gardien de ses projets d'évasion.
Monsieur de Montreuil se retira désolé. Comme vous le disiez, d'après Schiller, monsieur Roussignan, il était porteur d'un de ces secrets qui tuent celui qui les sait, comme certains liquides brisent le vase qui les renferme.
— Il fallait réussir ou périr, continua monsieur de Montreuil. Mon père avait imprudemment compté sur cette soif de la liberté qui fait adopter à tout prisonnier l'espérance d'une fuite. Il ne connaissait pas lo caractère russe : en ce pays et sous la tyrannie qui s'y exerce, l'homme est plem de défiance, précisément parce qu'il est obligé d'être plein do ruse. Le Russe voit toujours un piège dans ce qu'on lui propose. Mon père a'était pas très habile, et il se laissait facilement battre dans la conversation, mais il avait le bon sens de le comprendre, et lorsque ce bon sons agissait en liberté dans le calme de la solitude, il arrivait à des traits de génie.
Le plus audacieux et le plus incroyable de ceux que j'ai rencontrés durant ma longue existence fut celui qui sauva mon père.
Les auditeurs du comto de Montreuil se penchèrent vers lui pour apprendre ce trait sublime. Le narrateur reprit :
— Mon père resta tranquillement dans sa prison. Vous me regardez avec des yeux étonnés, mes maîtres : c'est que vous ne comprenez pas le cœur de l'homme. Si mon père avait profité chaque soir de la liberté qui lui était laissée par Muller pour aller supplier le vieux Labanoff, ou
LE SIÈCLE. — XIV
pour chercher à le séduire, il n'oût fait que le river dans la conviction qu'on voulait le tromper. Mais le dédain que mon père semblait faire de son secours devait rassurer Labanoff. Cela est si vrai, que ce vieux renard russe l'attendit toute la nuit suivante, avec la certitude do le voir arriver; la seconde nuit, ce fut avec la crainte de no plus le revoir; la troisième, ce fut un véritable désespoir; la quatrième enfin, Labanoff se décida : il ouvrit la grille et vint lui-même gratter à la porte du cachot do mon père
— Vous ne pouvez donc plus ouvrir votre porte? lui dit-il à travers le guichet.
— Je puis parfaitement l'ouvrir, lui dit mon père en l'introduisant chez lui, mais je préfère le plaisir de dormir à celui do me promener dans ces corridors humides.
— Vous ne pensez donc plus à vous évader ?
— J'y travaille avec ardeur au contraire, repartit mon père.
— Pourquoi n'êtes-vous pas revenu ? lui dit Labanoff.
— Et pourquoi faire? reprit mon père d'un ton surpris.
— Mais vous m'avez fait une proposition...
— Que vous n'avez pas acceptée. J'ai tourné mes vues d'un autre côté; j'ai aussi ma chimie, moi.
Le vieux Russe fit une grimace et jeta dans la chambro un regard rapide.
— Oh! reprit mon père, ne cherchez ici ni cornues, ni matrices ni alambics. Mon atelier de chimie est chez lo gouverneur et a sa table. Il aime le vin de mon pays ; mais comme il est fort avare, il goutte à peine celui qu'il est obligé de me fournir; j'ai pensé qu'en faisant venir pour mon conpte quelques paniers de Champagne, il serait moins sobre. Ma provision doit arriver sous peu de jours. Quand je l'aurai, j'espère quo mon Champagne remplacera fort bien votre eau à laquelle vous tenez tant. Je voulais l'endormir chimiquement, je l'endormirai bachiquement. C'est de meilleur goût,
— Quand vous aurez reçu votre vin, vous m'avertirez, lui dit Labanofï.
Mon père le regarda et se mit à rire.
— Vousl et pourquoi vous avertirais-je ?
— Mais, dit Labanofï, pour nous échapper ensemble.
— J'en suis fâché, reprit mon père, mais l'ivresse du Champagne et le sommeil qu'elle peut donner sont l'affaire d'une heure ou deux. Je n'en ai pas trop pour moi seul.
Labanofï réfléchit.
— Je puis, dit-il, vous procurer un autre narcotique.
— Le mien me suffit.
— Vous tenez donc beaucoup à l'eau do la princesso Bolinska ?
— Moi? pas le moins du monde. Je me trompe : je n'y tenais pas quand je vous l'ai demandée, mais depuis que vous me l'avez refusée, j'y tiens beaucoup : c'est odieux ! vous m'avez fait une impertinence, et comme je ne puis vous en demander raison ici, je n'accepterai comme excuse qu'une pinte au moins do cette eau merveilleuse.
— Une pinte 1 s'écria le chimiste en pâlissant; mais dans ces trois nuits je n'ai pu en faire qu'une once. Il est vrai que deux ou trois gouttes suffisent.
— Et., dit mon père, on peut les mêler à un breuvage quelconque?
— Oui, dit le chimiste.
— Eh bien l reprit mon père en tournant sur ses talons, apportez-moi votre provision et j'essaie demain : car encore faut-il lui faire avaler votre drogue, à co damné do gouverneur.
— Eh bien, reprit Labanofï, voici...
Il suffit d'un regard à mon père pour voir qu'il était trompé : il était certain quo le vieux Russe avait préparc l'eau demandée, mais il essayait de passer autro chose. Mon père ne voulut pas laisser le chimiste s'enferrer dans une ruse dont il De pourrait plus sortir.
— Ecoutez, vénérable descendant de Ruggieri, lui dit-il, je vous préviens d'une chose, c'est que je n'aime pas à être pris pour dupe. En sortant de celte forteresse, je dois rester caché pendant huit jours chez un ami, qui me procurera
ensuite les moyens de passer en Angleterre. SI pendant ces huit jours l'apprends que vous m'avez donne quelque drogue impuissante qui ne procure qu'on sommeil do quolquo9 heures, ou use drogue si supérieure qu'elle endort pour l'éternité, [o vous arertis que je vous passe mon épéoau travers du corps. Oui, monteur Labanoff, Je vous donne ma parole de gentilhomme (rançais.
labanoff rentra dans sa poche la liolo qu'il on avait tirée à moitié} et reprenant sa phrase sur un autre ton, il répondit:
— Eh hien ! voici l'instant d'agir, jo serai ici dans quelques minutés.
En effet, il revint bientôt après ;tvoc lo breuvago ensorcelé. Mon pore déclara qu'il le réserverait pour le souper du lendemain. De cette façon, le gouverneur se coucherait sans qu'on s'aperçût de rien. Mon père serait ramoné à la prison, et il pourrait ainsi so faire accompagner de son complice. On eonvint do tout et on échangea des paroles solennelles.
Quand mon pèro so trouva sûr ot en possession do la précieuse fiole, il sauta de joie. En effet, il tenait dans ses mains la liberté et la fortune. Puis, un instant après, il so prit à avoir peur : l'esprit russe lo gagnait. Il so demanda si on no s'était pas servi do lui pour tirer les marrons du l'eu, c'est-à-dire pour tirer l'eau do ce puits do science appelé LabanofT, et pour le laissor ensuite dans sa prison. Il s'était d'abord réjoui en pensant qu'il n'était que lo complice d'une ruso probablement innocente do l'impératrice, et après ces réflexions, il en Tut réduit à espérer que l'impératrice aurait quelque nouvelle infamie à lui proposer. Co fut pour mon père un terrible moment d'anxiété, comme celui que vous avez dû subir, monsieur Dabiron, pendant que vous jouiez votre dernière partie d'impériale, ou comme celui que vous avez éprouvé, monsieur Roussignan, pendant que vous essayiez de choisir enlre vos deux oncles.
Le souper vint enfin, et mon père profita d'un moment où il demeura seul près de la table où l'on avait servi lo" souper, pour verser trois ou quatre gouttes de son flacon dans le verre môme du gouverneur. Dès qu'ils furent à table, le gouverneur remplit son verre et fit la grimace.
— Ce vin sent lo bouchon, dit-il.
Mon père le goûta, déclara l'observation juste. La bouteille fut emportée ; on en servit une autre. Le souper s'acheva. A la porte de l'appartement du gouverneur, mon père fut remis, selon sa coutume, au geôlier Muller.
— C'est ce soir, lui dit-il.
C'était le seul mot de complicité quo l'impératrice lui eût permis de prononcer. Il rentra dans sa prison, où Muller, celte fois, l'enferma avec un soin alarmant.
Une heure, deux heures se passèrent sans qu'il revît personne. Ses craintes redoublèrent. La nuit s'avançait, et il n'entendait rien. Labanoff arriva et appela mon père.
— On m'a enfermé si bien que je ne puis sortir, lui dit celui-ci.
— Ah I dit Labanoff, on nous a joués, on a voulu avoir mon trésor, nous sommes perdus 1
— J'ai la bouteille, dit mon père, et je la briserai avant qu'on me l'arrache.
— Oui, oui! dit Labanoff, faites cela, ]e vous en supplie! A ce moment, ils entendirent le bruit de quelqu'un qui
approchait.
Labanoff se releva pour n'être pas surpris. Mon père écouta ; il entendit le bruit de pas réguliers et nombreux, et il vit à travers le guichet grillé de sa porte qu'on posait une sentinelle devant l'issue de son cachot. La marche des soldats continua, et il reconnut qu'on avait été prendre la même précaution pour son complice. Mon père fut si irrité qu'il allait briser la précieuse fiole, lorsqu'il s'entendit appeler daes la prison même. Il chercha de tous côtés et finit par lever les yeux. Dans un ang'e et hors de la vue de la sentinelle, il vit une trappe levée : Muller lui descendit une échelle de cordes : il y grimpa, et une heure après, il était sur la route de Saint-Pétersbourg.
Le lendemain, mon pèro vit Pimpératrico. Catherine était paréo coinmo une vieille lemmo amoureuse. Elle était affreuse à voir. Mon pèro lui présenta lo flacon. Elle sourit.
— (lardez co bien, c'est vous qui en ferez usage. C'est bien assez d'un confident, ajouta*! elle en gémissant.
— Qui sait, pensa mon pèro, si dans huit jour3 elle no trouvera pas que c'est tropl
Mais il n'y avait plus à reculer. Mon père no demanda quo les moyens d'approcher la comtesse do Zanau.
— J'y ai ponsé, lui dit-elle, et ce n'est pas facile J'ai compté sur vous.
Les deux complices s'ingénièrent pendant deux heures a chercher un moyen qui ne compromît pas l'impératrice directement, et qui ne permît pas de soupçonner la complicité do monsieur do Monlreuil. Celui ci, pour tout le monde, était toujours enfermé à la forteresse deCronsiadt.
Enfin mon pèro trouva le moyen,; maison ne voulutlYmployer que lorsqu'on serait assuré do Pclficaché et de l'innocence du breuvage. On avait appris dans la journée quo le gouverneur avait été frappé d'apoplexie. Catherino ordonna quo son corps fût exposé pendant vingt-qualro heures dans une chapelle ardente, et de là transporté dans un caveau, on attendant le beau tombeau qu'elle lui destinait.
Ce fut dans ce caveau que lo gouverneur s'éveilla prisonnier et sousla garde du nommé Muller, qui l'avaitde.icendu par la trappe dans lo cachot do mon père, dont il tenait la place. Il no fallait pas qu'on sût l'évasion de mon père; il ne fallait pas non plus que le réveil du gouverneur rappelât la puissance de l'eau de la princesse Bolinska et fît douter Léopold de la mort de sa femme. L'épreuve était faite, il n'y avait plus qu'à agir. Catherine était impatiente. Depuis quinze jours, elle était en proie à une espérance pleine d'anxiétés fiévreuses. Elle jouait, pour ainsi dire, à l'amour platonique avec Léopold, et elle avait grand soin d'entretenir le rusé personnage dans la croyance qu'il trouverait un trône dans le boudoir de l'impératrice. Mais elle voyait avec désespoir qu'un hasard seul pouvait satisfaire la légitime ambition du comte de Zanau, et elle surexcitait ainsi son désir, au point qu'il laissa échapper des mots d'impatience sur l'existence de sa femme. Comme la comtesse était jeune et bien portante, ces mots no pouvaient être qu'une incitation au crime qui devait l'en délivrer.
Le jour vint enfin où Catherine, rassurée sur le résultat do sa ruse, ordonna à mon père d'agir.
Il devait y avoir un grand bal chez un des premiers dignitaires de la cour. Le comte de Zanau devait s'y rendre avec sa femme. Mon père demanda que l'impératrice retînt le comte près d'elle, de façon à co que la comtesso s'y rendît seule.
Il est acsez difficile, même dans un bal, de faire boire quelqu'un, s'il n'a pas soif, et de lui faire boire précisément le verre préparé. L'invention de mon père était plus ingénieuse ; mais mille incidens pouvaient en empêcher lo résultat, car il n'avait pas de complices. Or, il emmena cinq ou six ouvriers dans une rue où devait nécessairement passer la voiture de la princesse ; on y creusa devant sa maison une tranchée qui fît verser la voiture de la comtesse, ou du moins amenât un accident assez grave. Tout lui réussit à merveille: probablement Catherine avait pris soin d'éloigner la police de ce quartier.
La tranchée ayant été ouverte, mon père renvoya lés ouvriers qui l'avaient faite, et, déguisé en homme do police, il se plaça à l'angle de la rue. A chaque voiture qui arrivait, il secouait la torche qu'il portait et avertissait qu'il y avait, dans celte rue, une excavation dangereuse. Une heure se passa sans qu'il reconnût la livrée du comte de Zanau; enfin, elle arriva ; il éteignit sa torche. La voiture passa, et, presque aussitôt, il entendit un fracas terrible et des cris aigus.
Ce bruit éveilla le voisinage. On sortit , on s'empressa, on releva la voiture à moitié brisée, On fit sortir la com-
LE VEAU D'OR
tesse presque évanouie. Alors mon père arriva, de l'air et sous l'habit d'un médecin.
— Qu'on m'apporte un verre ! cria-t-il.
Et le présentant lui-môme à la comtesse, il lai dit du ton péremptoire d'un docteur sûr de son fait :
— Prenez ceci, madame, et dans deux heures toute douleur aura disparu, toute suite lâcheuse dô votre accident sera prévenue.
La comtesse lort troublée prit machinalement le verre, le but de môme, monta dans la voiture de l'ambassadeur autrichien, qui avait suivi la sienne et qui avait été arrêtée par ce rassemblement, et, tout à lait remise de sa frayeur, elle se rendit au bal, où- deux heures après, elle tomba en dansant et comme frappée de la foudre.
Tout le monde attribua cet évanouissement à l'acciden de la voiture. Cet évanouissement lut bientôt la mort, du moins en apparence ; on ne lui chercha pas d'autre cause : elle s'était rompu un vaisseau dans la poitrine, disait-on.
Il y a de ces phrases toutes faites qui ont une fortune colossale et qui se disent à la fois dans tout l'univers. Ce sont celles qui dispensent de savoir quelque chose en donnant à ceux qui les prononcent l'air de savoir ce qu'ils disent.
Quoi qu'il en soit, la comtesse passa pour morte complètement, et cela par suite d'un accident do voiture.
Mon père avait porté la nouvelle du succès de sa ruse à l'impératrice. Il était temps : elle venait de passer deux heures inutiles avec son Léopold; et, s'il lui eût fallu atten ire plus longtemps, elle eût fait tuer la comtesse pour tout do bon et d'une manière tout à fait compromettante.
Le lendemain la nouvelle fut publique; le lendemain le corps gisait exposé dans une chapelle, et tout Saint-Pétersbourg vint saluer de ses regrets cette jeune et belle femme, assez nulle pour n'alarmer personne et assez gracieuse pour pla re à tout le monde. Pendant ce temps Catherine riait auprès de son pieux amant de l'empressement du public et de la confiance de Léopold, dont les yeux cherchaient sur le front ridé de Catherine la couronne qu'elle devait en détacher pour la poser sur le sien.
Ce misérable histrion obtint le succès qu'il méritait. Catherine l'avait aimé avec un prestige que nulle réalité ne pouvait réaliser. Ce qui avait grandi sa tendresse pour cet homme jusqu'à en faire un délire, fat ce qui le ruina. S'ôire mis à un si haut prix et ne pas être plus digne d'amour qu'un autre, c'était tomber bien bas.Au bout de huit jours Catherine avait honte du comte de Zanau et d'ellemême. Ce qui acheva de perdre cet insigne misérable aux yeux de Catherine , c'est la nouvelle que lui apprit mon père. La comtesse allait être mère. Le comte, qui poussait au crime, savait cette circonstance, et il tuait du même coup (a mère et l'enfant.
Cependant voici ce qui était arrivé.
Le comte de Zanau avait voulu jouer publiquement la douleur la plus affreuse et la plus inconsolable. Il avait fait élever dans son palais et au fond d'un vaste jardin un espèce de mausolée provisoire, où, disait-il, il allait s'enfermer avec son désespoir et les restes de son épouse adorée. Co charmant mausolée était adossé à la porte secrète par où il se rendait chez l'impératrice. La première fois il passa près du cadavre inanimé de sa belle et chaste épouse pour se rendre auprès de son impériale maîtresse. C'était toutes les fois de même ; mais dès le troisième jour, il passait près d'un cercueil vide. Mon père, Roméo inconnu de cette Juliette qu'il n'avait entrevu» qu'une fois, alla ravir cette mort factice à cette tombe hypocrite. Une retraite ténébreuse et perdue à quelques lieues de Saint- Pétersbourg avait été préparée pour la recevoir. Ce fut là que se réveilla la belle Louise Landswick. Mon père était chargé de lui apprendre une partie de la vérité, c'est-àdire qu'elle passait pour morte et qu'elle devait attendre avec patience l'heure où l'on reconnaîtrait l'erreur.
La comtesse était une charmante femme, faite pour le bonheur et le bien-être, mais également incapable do ré-
sister avec courage à un acte de violence ou do s'affliger à mourir de l'infamie dont elle était victime. Elle avait surtout ce misérable amour de la vie d'où naissent tan, de lâchetés et qui abandonne tous les droits de l'existencet sa dignité et jusqu'à son bonheur, pour ne pas la voir compromise. Dès que mon père lui out persuadé que sa vio pourrait être menacée si elle se révoltait, la comtesso courba la tête et attendit. Au bout de huit jours, elle mangeait de bon appétit et no se plaignait que d'un peu d'ennui.
Cependant, comme je vous l'ai dit, Catherine se décida bientôt à se défaire de sa conquête. Elle prit pour cela un moyen qui devait amener du même coup l'expulsion du comte et la réapparition delà comtesse. Elle lui fit une querelle sur cette espèce de catafalque permanent, piacé au fond du jardin de son palais.
— Je ne suis pas d'une sévérité à ne pas pardonner beaucoup d'hypocrisie, dit-elle assez sèchement, mais couvrir vos escapades nocturnes du linceul de votre femme, cela me paraît hideux.
Léopold crut entendre sonner le premier coup do cloche de sa disgrâce. Il chercha à deviner la pensée de Cathelino; elle ne lui laissa pas deaoute, tant sa figure exprimait de dégoût.
La fierté n'était plus do saison; il ne restait à Léopold que la-plus basse obéissance. Le lendemain, il arriva chez l'impératrice le visage bouleversé, l'œil hagard.
— J'ai cru, dit-elle plus tard à mon père, qu'il savait que sa femme vivait encore. Il no savait que la disparition de son corps.
En rentrant chez lui, Léopold avait ordonné de préparer les funérailles. On avait voulu déranger le cercueil. Les gens de service, étonnés de sa légèreté, étaient allés en avertir le comte. Par une prudence bien rare, ou par une prévision instinctive de la vérité, le comte avait ordonné qu'on s'arrêtât, et il avait profilé de la nuit pour s'assurer lui-même de la vérité. Il avait trouvé le cercueil vide et il le racontait à Catherine, les yeax effarés et la voix toute tremblante, lorsqu'elle se prit à lui rire au nez avec des éclats interminables.
— C'est que votre femme n'est pas morte, lui dit-elle enfin.
Il y eut après ces mots une tirade affreuse, où Catherine écrasa de son mépris et do ses sarcasmes le malheureux à qui elle avait imposé son amour.
— Pensais-tu, lui dit-elle, que tu valusses un crime ? Pensais-tu que je ne l'eusse pas deviné dès le premier jour? Lâche et hypocrite l tu as eu la folie de croire que je te ferais asseoir sur le trône de la plus puissante nation du monde 1 En vérité, ajouta- t-elle, ce qui m'étonne toujours, ce qui pour moi renverse les lois de la physique, c'est que co sont les plus petits esprits qui contiennent les plus énormes vanités 1
Catherine parla un quart d'heure; Léopold ne répondit rien. Elle avait trop pesé sur l'orgueil de cet homme en voulant lo ravaler trop. Elle lui apprit qu'il y avait un degré de bassesse auquel il ne pourrait lui-même plier sa basse nature. Il se redressa, et prenant la parole à son tour, il lui dit :
— Catherine, vous avez tué ma femme, c'est votre crime, vous le garderez. Ma femme est morte, elle est morte, entendez-vous 1 Je le veux. Vous l'avez prise, disposez-en à votre gré; mais si elle reparaît, j * ne la reconnaîtrai pas, et si l'on veut me forcer à la reconnaître, je dirai alors la vérité : je ne sais pour lequel de nous deux elle sera plus honteuse et plus ridicule. Mais je la dirai. Vous me regardez avec vos yeux d'hyène, mais on ne tue pas un prince du sang souverain comme on fait disparaître un Montreuil. Vous m'avez fait veuf, je suis veuf, je res-r terai veuf.
Catherine, que le dégoût que lui inspirait maintenant Léopold avaitpoussée hors de toutes les bornes de la prudence, s'aperçut trop tard qu'elle avait dépassé le but. Elle congédia Léopold en lui disant de réfléchir, Mais il
avait pris sa résolution, et le lendemain du jour où il apprit quo sa femme vivait encore, il présidait avec, déseapoir à se< funérailles et il l'accompagnait pieusement à sa
dernière demeure.
— Quand l'impératrice, continua Montrouil, apprit l'acto de révolte quo Léopold, comto de Zanau, avait osé commettre contre sa volonté, en taisant procéder aux obsèques de la comtesse, qu'il aavait n'être pas morte, alla en fut atterrée. Léopold lui hissait la responsabilité do tout co qu'elle avait tait. Il lui laissait le soin d'engager la lutte, si alla roulait lairo reparaîlro la comtesse. Catherino fit appeler mon pèro pour le consulter. H était dans un cabinet secret attenant à la salle d'audienco do Catherine, à l'heure où Léopold vint, le lendemain do ces insolentes funérailles, offrir à Catherino sa démission ot lui demander ses passeports.
— Il no voulait plus, lui dit il devant plus de cent témoins, demeurer dans un pavs où il avait vu mourir la seule femme qu'il eût jamais aimée, qui, par sa vertu comme par sa jeunesse et sa beauté, méritait un culte dans l'esprit do ceux qui l'avaient perdue.
Co dernier mot faisait calembour. L'impératrice ne fut pas en reste sur un sujet si agréable. Elle lui répondit qu'elle espérait quo le temps calmerait sa douleur, et quo, grflee à la jeunesso, à la vertu et à la beauté dont il était lui-même doué, il retrouverait bientôt une femme égalo en jeunesse, en beauté ot en vertu à la comtesse, et si semblable en tout à celle qu'il avait perdue, que lui-môme et le monde entier croiraient la voir revivre Léopold eut l'impertinence de lui répondre
— Que le monde entier pourrait s'y tromper, mais non pas lui.
Ce duel de bons mots entre ces deux sublimes histrions finit par le renvoi du comte avec ce qu'il avait demandé.
Quand l'impératrice rentra près de mon père, ello suffoquait.
— Si j'avais eu la comtesse sous la main, lui dit-elle, jo crois que je la lui aurais jetée au visage.
Quelques jours après, et lorsque le comte annonçait son départ pour la semaine suivante, on apprit qu'ihs'était furtivement embarqué sur un navire anglais. Catherine restait donc avec une morte sur les bras. Elle espérait toujours que le comte reviendrait sur sa résolution; mais chaque jour de retard rendait plus impossible de ressusciter la comtesse. Enfin, trois mois étaient à peine écoulés qu'on apprit à Saint-Pétersbourg les projets de mariage de Léopold avec la princesse Frédérique. Catherine se décida, elle tenta un grand coup. Elle confia la comtesse à mon rère et les fit partir tous les deux pour l'Allemagne. Vous ne le croiriez jamais, messieurs, mais ce fut dansla famillo même de l'infortunée que se trouvèrent les coeurs les plus implacables. On ia reconnut, mais on refusa do reeonnaîre son existence, cela dérangeant d'autres projets. Dans le monde, il n'y a de place pour les morts que sous la terre. La famille du comto do Zanau, le grand-duc de Wardenbourg en tête, excusait la conduite du comts. Enûn, il résulta de tout cela que Catherine d'un côté, les Landswii k et les Wardenbourg d'un autre, s'étant cotisés, on fit r- la comtesse Louise une fortune de trois à quatre millions qui turent déposés dans la maison du baron Appen • chrr, ancien prince Dalbouki, à la condition, pour la comtesse, de se tenir dixaos enfermée dans un château jusqu'à co que l'oubli et l'âge l'eussent rendue tout à fait méconnaissable, et à la condition pour Appencherr de ne payer les intérêts de cette fortune que si Louise gardait fidèlement sa prison.
Ce fut à cette époque qu'arriva au château d'Hildebourghausen une femme accompagnée d'un gentilhomme français et d'un serviteur russe. Le gentilhomme français était mon père; le serviteur russe était Muller. Personn-.*. ne put voir cette inconnue sous le voile qui l'enveloppait, et l'on fit venir de France des gens de service qui s'engagèrent à ne jamais sortir du château avant dix ans. Ce mystère occupa pendant quelque temps les oisifs du pays, mais on s'y
accoutuma bientôt, et d'ailleurs les événernens qui remuaienl alors l'Europe absorberont bientôt celui-ci dans leur importance.
Quelque temps après, Catherino mourut, et co qui avait été décidé pour dix ans Ait décidé pour toujours entre les survivans intéressés.
Dabiron ot Roussignan ouvraiontdo grands yeux, comme s'ils ontondaient un conte do fées.
Monsieur do Montreuil reprit alors d'uno voix plus accentuée :
— Voici, maintenant, comment j'ai su gos circonstances, et voici comment elles peuvent nous mener tous les trois à la fortune et au pouvoir si vous voulez me seconder.
Dabiron et Roussignan so regardèrent d'un air ébahi. Malgré les théories cavalières du premier, et quoiquo le second eût été la victimo do persécutions qui devaient partir de haut, ils n'en étaient pas moins fort surpris de voir parler avoc cette liberté et ces détails d'une impératrice et de princes souverains. On trouve do ces choses-là dans un livre, et il semble quo cela soit à sa placo, l'imprimé est impassible, mais les entendre raconter par un homme en chair et en os, qui en parie comme du souper do la veille et do l'aventure du lendemain , c'est bion autre chose, surtout lorsquecet homme se propose de vous mêler à ces intrigues royales. Dabiron et Roussignan éprouvèrent un frisson de sainte terreur, comme les adeptes au moment où on les introduisait dans le sanctuaire do Diou. Montreuil no s'aperçut pas de cette appréhension,tant il était préoccupé de l'espoir qu'il venait de concevoir et qu'il voulait faire partager à ses futurs associés, et il continua :
— Mon pèro venait de se marier quand il émigra. J'étais né pendant son absence. A peine fut-il installé à Hildebourg-Hausen qu'il voulut faire venir ma mère près do lui ; mais déjà sa santé était perdue : elle mourut en route et j'arrivai seul chez mon pèro. J'avais alors trois ans. Ce lut la seule fois que je franchis le seuil du château. Quoique cet âge laisse peu de souvenirs, je me rappelle fort bien avoir été présenté à une dame vêtue de deuil et qui me donna des bonbons. C'était la défunte princesse Louise de Landswick. Une belle et jeune Alsacienne portait dans ses bras un enfant qui criait pour m'arracher les bonbons qu'on me donnait.
C'est probablement cette circonstance qui a si profondément gravé ce souvenir dans ma mémoire. Mon père avait, outre son logement au château, une petite habitation à un quart de lieue environ. C'est là qu'il me fit élever. Plus tard, il m'envoya à l'université de Dresde ; mais qu'importent ces années obscures de ma vie? qu'importent même celles où mes folles aventures ont jeté tant d'éclat sur mon nom? Le seul souvenir important aujourd'hui, c'est celui du dernier entretien que j'eus avec mon père. C'était en 1814; je partais avec les armées coalisées pour combattre Bonaparte : mon père, déjà malade, me fit venir chez lui. C'est alors qu'il me raconta tout co que je viens de vous dire, et qu'il me rappela le jour de mon entrée au château. Lorsque je lui disque je me rappelais très bien l'enfant.
— Eh bien l me dit-il, cet enfant, ce légitime héritier du comte de Zanau, il vit : il a été élevé sous le nom de chevalier de Limbourg, parlessoinsdu baron Appencherr, et il est sous-lieutenant dans un régiment autrichien. J'ai déposé les preuves de tout ceci seus un panneau de la chambre que j'occupe à Hildebourg-Hausen ; c'est le second à partir de la cheminée.
— J'avoue, reprit Montreuil, que cette confidence de mon père ne m'intéressa guère que par la bizarrerie de l'aventure. Je n'en compris pas la portée. Je rattachais toute mon ambition à moi -môme, et j'aurais eu honte d'avoir recours pour arriver à d'autres protecteurs que mon courage.
Je quittai mon pèro ;je vins en France. J'y ai marqué ma carrière par d'assoz éc atantes entreprises pour que je n'aie pas à vous rendre compte de ma vie: elle est écrite dans les journaux de l'époque et dans la biographie d'unperson-
LE VEAU D'OR
nage très célèbre, à qui je voulus apprendre que le grand principe : « La parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée, » n'obtenait pas toujours du succès. Vous savez comment je fus condamné et exilé. Je me retirai e«i Angleterre. C'est là que j'appris la mort de mon tère. Je courus à Hildebourg Hausen. Nous étions en 1820. Lors que j'arrivai, je me présentai au château. J'y fus reçu par un vieux Cosaque. C'était Muller. Il tenait bon à la chaîna, à l'autre bout de laquelle était rivée l'infortunée Louise de Landswirk; car elle vivait toujours : mais ce n'était déjà plus qu'une machine mangeant et buvant, que la prison et l'ennui avaient dégradée jusqu'à jouer au piquet avec ses servantes, et à se plaire aux entretiens des garçons d'écurie.
Je voulus pénétrer dans la chambre où mon père était mort. J'avais été trop mal récompensé du service que j'avais rendu aux souverains alliés en 1814, pour ne pas chercher une vengeance contre eux, et j'espérais la trouver dans le second panneau à droite en partant de la cheminée. Pour arriver à mon but, je pris un chemin détourné. J'affectai des sentimens naturels. Je voulais aller pleurer à l'endroit où mon père avait rendu le dernier soupir. Muller me repoussa en me riant au nez. Je voulus me fâcher: le boule-dogue grogna. Je parlai au nom de la loi : il me tourna le dos. Tout ce que possédait mon père avait été fidèlement déposé entre les mains du magistrat. Je m'y rendis, bien décidé à faire un scandale. Le magistrat me remit un paquet cacheté. J'y trouvai l'état de la fortune de mon père; elle ne se montait pas à moins de trois cent mille florins, placés chez monsieur le baron Appencherr. J'avoue que ce résultat me calma au sujet de mes projets chevaleresques en faveur de la victime de Hildebourg-Hausen. Je me rendis à Francfort, chez ce vénérable banquier, lequel, si vous m'avez suivi avec attention, n'était autre que le prince Dalbouki. Jo profitai de mon séjour pour prendre des renseignemens qui pourront nous servir.
C'est par suite de cette circonstance que je fis, quelques années après, deux rencontres qui vous expliqueront l'importance que j'ai attachée aux moindres détails do votre réeit. (C'est pour vous que je parle, monsieur Dabiron.) Monsieur Appencherr, par les soins de son associé de Francfort, monsieur Duplessis, venait de monter une maison do banque à Paris, et c'est à son fils qu'il en avait donné la direction. C'est celui qui a été votre patron ; il pouvait avoir alors vingt ou vingt-deux ans. Dans la même maison, et associés de messieur Appencherr père et fils, vinrent s'établir, quelques années plus tard, monsieur et madame Duplessis, qui abandonnèrent Francfort pour rentrer en France.
Monsieur Duplessis était un Français émigré qui avait épousé une Allemande et qui avait une fortune colossale. Or, ce monsieur Duplessis avait une fille charmante, qui pouvait avoir dix ou douze ans, et qui s'appelait Gertrude. C'est celle qui devint ensuite la femme de d'Appencherr fils, et que vous avez si bêtement perdue. Comme cette pauvre dame vous l'a dit, son père était, malgré son immense fortune, d'uoe avarice telle, que sa mère à elle no pouvait suffire aux premiers besoins d'un pauvro petit enfant qu'elle avait caché dans un village do France. Monsieur d'Aronde, en vous contant son histoire, vous a dit qu'il ignorait le nom de son père, qui l'avait abandonné. Ce jeune homme a trop légèrement accusé celui qu'il ne connaît pas. Moi qui n'y suis pas intéressé au même degré, je puis, sans trop d'imagination, fournir à ce sujet, non des preuves, mais du moins des conjectures on ne peut plus vraisemblables Comme je vous l'ai dit, le fils de la comtesse de Zanau avait été élevé sous le nom de chevalier de Limbourg. Après la campagne de 1814 et 1815, il était rentré chez le baron, qu'il considérait comme son seul protecteur. Là, il avait vu, connu et, selon toute apparence, aimé madame Duplessis, et c'est probablement de cet amour qu'était né ce monsieur d'Aronde, qui serait fort étonné s il savait qu'il est de race royale,
et qu'il est le frère naturel du légitime prétendant à la couronne de Wardenbourg.
Roussignan et Dabiron continuaient à ouvrir des yeux de plus en plus stupéfaits.
— Voyons, dit Dabiron, si j'ai bien compris: le comle de Zanau était le neveu du grand -duc de Wardenbourg T
— Eh bien ! reprit Montreuil, vous qui prétendiez tout à l'heure savoir l'histoire de France, vous devriez vous rappeler qu'il plut un jour à l'empereur Napoléon de taire un roi de notre grand-duc.
— C'est vrai, reprit Muller.
— Et si vous aviez un peu suivi la marche des événemens, vous sauriez que du grand-duc, devenu roi vers 1810, n'avait pas d'héritiers directs. Il en résultait qu'en 1819 le comte de Zanau hérila la couronne de Wardenbourg, et que, par conséquent, le chevalier de Limbourg, légitimement né du mariage du comte avec Louise de Landswick, venait immédiatement après lui, selon la loi divine et selon la loi humaine. Les autres enfans, nés du second mariage du comte de Zanau avec la princesse Frédérique, sont non-seulement des bâtards, pu sque sa première femme, sa seule femme légitime, vivait encore, mais, ce qui est bien pis, des usurpateurs.
— Le chevalier de -Limbourg existe donc encore? dit Dabiron.
— Non, reprit Montreuil, le pauvre garçon a été trouvé assassiné au coin d'une rue de Francfort.
— Ln tout cas, dit Muller , monsieur Charles d'Aronde n'est qu'un bâtard adultérin, et s'il nya pas d'autres concurrensà la seconde descendance du roi de Wardenbourg, celui-ci ne paraît pas être porteur de droits bien sacrés.
— Monsieur Muller, reprit le comte de Montreuil en 1 interrompant vivement, qu'est-ce que vous disait le farouche diplomate qui vous tenait ensaché dans une cave des environs de Hambourg? Il vous disait : «Où est l'enfant?» Or, cet enfant, qu'il vous demandait, n'était pas le petit bâtard caché, devenu monsieur d'Aronde, mais bien le fils légitime du légitime mariage du chevalier de Limbourg avec une certaine Augusta Mddenoff, fille d'un juge de la ville libre de Franclort. Ce mariage secret eut lieu, on ne sait précisément à quelle époque, de 18(7 à 1821, et très probablement lorsque le chevalier fut obligé d'abandonner à Francfort madame Duplessis, mère de la Gertrude de monsieur Dabiron.
— Ah! diable! fit Muller.
Montreuil reprit, en s'animant :
— Où est l'enfant ? voilà ce qu'on vous demandait poui le faire disparaître, et ce que je vous aurais demandé jusqu'à vous poignarder, si vous ne m'aviez pas raconté votre histoire, et si je vous avais toujours cru le véritable Muller.
— C'est donc ça, dit Rous-ignan en se frappant le front : Muller savait donc où il est?
— Eh ! pardieu, oui, il le savait, reprit Montreuil. Le brave garçon s'étant laissé gagner de pitié pour Louise do Landswick, cette vieille victime de l'ambition et de la débauche, qu'il gardait par succession, dans le château do Hildebuurg-Hausen, avait appris de son père à lui la naissance du chevalier de Limbourg, sa vie, son mariage, son assassinat et la naissance d'un fils de ce mariage. Il apprit bien plus, il apprit où était caché cet enfant.
La pitié d'un côté et la misérable récompense qu'on donna à ses servxes, en 1826, lorsque mourut enfin la pauvre Louise de Landswick, et que par conséquent on n'eut (<lus besoin de lui, l'inspirèrent de générosité chevaleresque.
Il s'empara des papiers de mon père, et il allait les porter au liis de L m bourg dont ils assuraient les droits, lorsqu'il fut assassiné à son tour sou> votre fenêtre. C'est alors que vous avez pris sa place. Si vous n'avez pas eu lo même sort que lui, c'est que vous vous étiez heureusement séparé de ces terribles papiers qui compromettent tant de noms souverains. Sans cela vous ne seriez sorti vivant, ni do la cave de Hambourg, ni du vaisseau de Labanofl, ni
cachots dé Crttoltadt* oa vous a laissa yivrt pbtaif 1rs surprendre. Cesocrel qui vous a lani pefséciiM esi aussi ce qui trous" | protêts. Bl maintenant récàpittllotta s
Famille Wardenbourg. Grand duc détenu roi , en Iêi0> lequel laisse son Irône a son neveu, |y demie de Kanau. en 1819, lequel l'a laissé c orJ fils actuellement
régnait, eâlani illégitime d'un mariage nul, contracté avanl la dissolution du premier, Indépendamment de ci s princes reconnus historiquement dans ['àltnahach de Saie* Gotha, nous ayons de notre côté Un (Ils légitime, né du premier mariage «Ju comte de fcanftu, fils éleVë sous le nom de cheval er de Limbourg, et éssâsSldé l'année même où monsieur son père ôsl mort sur lo trôno en 1821. Après co chevalier do Limbourg vient son fils, autre héritier, le seul légitime, le seul apte à succéder, celui qui devrait ôlre roi et qui est peut-être saltimbanque, bateleur, laboureur, garçon de café ou figurant au théâtre do l'Ambigu, commo l'a été un autro prince souverain.
— C'est juste, c'est juste, dirent les deux auditeurs de monsieur de Montrcuil.
— Et maintenant, pour faire jouer les fils de cette intrigue, nous avons monsieur le baron Appencherr, successeur de monsieur son père, et qui doit ètro dans lo secret de cette affaire, puisqu'il était le détenteur de la fortune assurée à la malheureurcuso Louise de Landswick, ainsi qu'à son fils le chevalier de Limbourg; nous avons monsieur Charles d'Aronde, que je soupçonne fort d'être frère naturel de notre prétendant; nous avons monsieur Labanoff, fils, devenu secrétaire d'ambassade et qui devait savoir ce qu'il taisait en vous enlevant à Londres et fr»us conduisant à SaintPétersbourg ; nous avons enfin ce monsieur Duplessis, dont personne peut-être ne soupçonne l'importance, et qui ne s'en doute peut-être pas lui-mêmo.
— Celui à qui j'ai envoyé ces papiers écrits en allemand ? interrompit Muller.
— Lui-même l s'écria Montreuil. Quel est-il ? je l'ignore. Mais si je rapproche les noms et les dates, je me dis que ce Duplessis doit être ce même Duplessis d'Allemagne, lequel a été trompé par sa femme, au profit du chevalier de Limbourg. C'est donc l'allié des Appencherr. Ce n'est pas pour rien qu'il y avait, sur les papiers tombés entre les mains de Roussignan : « Pour remettre à monsiourDuplessis. »Or, quelque chose me dit que c'est par là que nous découvrironsnotre prétendant. Ainsi donc, messieurs, à l'œuvre j Trois hommes sont morts aujourd'hui; troisnouveaux hommes vont renaître demain. Il n'y a plus ni Roussignan, ni Muller, ni Dabiron, ni Montreuil: il y a trois défenseurs du droit et de la légitimité : vous, ex-Dabiron, marquis de la Caraccas; vous, Muller, baron de Rembach, et moi duc de'Casticala. Si, avec de pareils titres, un millier d'écus pour commencer et un prétendant en poche, nous ne remuons pas le monde et ne devenons pas ministres et millionnaires, c'est que nous sommes des âues et que nous méritons de revenir ici dans un an, à pareil jour, vous Dabiron pour vous noyer, vous Muller pour vous pendre, et moi Montreuil pour me brûler la cervelle.
— Eh bien 1 soitl s'écrièrent Roussignan et Dabiron, nous le jurons !.. .
Tous les trois étendirent leurs mains au-dessus des verres vides et des bougies qui coulaient un reste de flamme au fond de leurs bobèches, et se jurèrent de vivre et de devenir riches et puissans, ou de revenir accomplir le suicide qu'ils avaient médité, dans un an, à pareil jour et à pareille heure.
Aux premières lignes de ce récit, nous avons dit que nous ne renverrions pas le lecteur à certain article de journal où il était question de suicide, parce que, disionsnous, cet article était parfaitement inexact. C'est celui qui commençait par ces termes, et qu'on a pu lire dans tous les journaux :
« — Hier, la journée a été féconde en suicides, etc. »
Cet article était celui où l'on nnnonçait la mort volontaire de Rfussignànj Me Muller et dl Montreuil.
Mais nOUI avons dit, en mémo temps, que nous invoquerions un autre artn le de journal dont nous comptions rétéler le myilère. Cet article est ainsi conçu:
«— Hier est morte à Hlldebourg^HsuseÉ une femme mystérieuse qui habitait ce château depuis près <ie cinquante nus. Ce te femme, BCCOtopagtiée d'un Français <u d'un domestique, arriva dans le château vers 17!)'«. Depuis
cette époqde, elle n'est jamais sortie. Le peribBtiage qui
semblait eue ion gardien était, à ce qu'il paraît, en correspondance avec divers souverains. Rien n'a jamais transpiré sur l'origine, le nom, les antécedens et les causes do la réclusion de cetto femmo. On dit que sa fortune, qui ost immense, passera tout entière au grand-duc de N... »
Si quelques-uns de nos lecteurs so sont par hasard demandé en lisant cet article : « — Quelle peut être cette femme? » ils le savent maintenant (1).
(1) Ici s'arrête le manuscrit de Frédéric Soulié, comme nous avons eu lo regret de l'annoncer aux lecteurs du Siècle , le jour où nous révélâmes l'existence de Cette œuvre posthume. La maladie cruelle qui devait l'enlt'ver si prématurément aux lettres ne lui permit pas, en Met, do construire l'édifice, après en avoir po;-é les larges assises.
Devions nous le laisser inachevé?
Pouvions-nous dérober à la littérature les dernières lignes d'un écrivain à qui elle est redevable d'une partie de ses richesses contemporaines?
Enfin, avions- nous le droit de priver sa mémoire d'un vif regret de plus, en jetant, dans sa tombe même, un travail auquel il attachait la plus grande importance, et dont il nous avait tait loyalement les dépositaires?
Nous ne l'avons pas pensé.
Ses amis, ses parens ne l'ont pas pensé non plus.
Mais ici se présentait une grave difficulté.
Quelque intérêt que renfermassent les premiers chapitres de l'ouvrage , ils ne constituaient en définitive qu'une exposition de sujet, un péristyle, un premier acte. On ne pouvait publier isolément ce simple fragment, si considérable et si précieux qu'il lût. C'eût été manquer d'égar.ls pour le public» en même temps que de respect pour la mémoire de l'auteur, tout en prétendant l'honorer.
On le pouvait d'autant moins qwe cette sorte de prologue était de nature à frapper lortement l'esprit du lecteur, et que sa curiosité demanderait d'autant plus à être satisfaite qu'elle aurait été plus vivement excitée.
Il n'y avait donc qu'un parti à prendre : achever l'ouvrage, développer les prémisses de l'auteur, compléter la pensée éminemment morale du titre qu'il avait choisi, et sous lequel, en groupant toutes les hideuses variétés de la cupidité humaine, il avait dessein de flétrir celte soif ifisatiable de richesse qui lait le tourment de notre époque.
C'est le parti que nous avons pris avec l'approbation de ses admirateurs, l'assentiment de ses amis, le concours même de sa famille, ainsi que nous l'avons annoncé à diverses reprises.
Certes, c'était une rude tâche que de remplir ce cadre immense, resté aux trois quarts vide, sans que le moindre trait, sans que la moindre esquisse, sans que la moindre indication autre que la partie déjà exécutée, pût diriger le pinceau qui devait achever l'œuvre. Il fallait, pour l'entreprendre le sentiment d'une sorte du devoir à accomplir.
Tel est le mobile qui a surtout guidé celui de nos jeunes écrivains à qui nous avons confié de préférence cette difficile mission, parce qu'il nous semblait être un de ceux dont l'imagination oflrait le plus d'analogie avec celle de l'illustre modèle. Notre choix était bon. Nous avons maintenant là conviction, et cette conviction sera bientôt partagée par tous nos lecteurs, que sa pieuse admiration l'a bien inspiré, et que continuer ainsi un éminent écrivain, pour sauver de l'oubli sa dernière œuvre, c'est lui rendre du moins le plus digne de tous les hommages.