‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 104 sur 169 · XII. — AMOUR TARDIF · texte numérisé non relu

XII. — AMOUR TARDIF

Alors commença entre cet homme et celte femme une lutte où les rôles étaient bien changés. Valvins, seul comme il l'était dans ce monde, comprit que, là où il manque la famille, l'amour peut venir occuper cette place vide, l'amour qui étoutl'e souvent tous les autres sentiments et devient alors une faute du cœur, et auquel il pouvait se livrer tout entier, sans frustrer les droits d'aucune affection. 11 plaignit en lui-même cette femme envers laquelle il s'était montré si lâchement brutal, et pensa qu'il lui devait une réparation. Ce fut d'abord dans sa pensée un besoin de justice qui lui fit désirer de la revoir; mais, dès qu'il l'eut revue, ce ne fut plus seulement pour elle qu'il voulut lui faire accepter son repentir, ce fut pour lui.

Dans le premier moment de son retour vers Léonie, Valvins lui écrivit.

Comme nous l'avons dit, il avait été élevé par Gregorio Massoni dans un froid mépris des femmes. Selon les préceptes du musicien, qui n'était pas encore devenu le vieillard ivrogne qui jouait du serpent aux Invalides, elles se dévouaient plus complètement à qui les maltraitait davantage , et plus on leur faisait sentir la tyrannie du maître, plus elles adoraient leur esclavage. En conséquence de ces principes, Valvins s'imagina que les droits d'un homme qui a été aimé sont si puissants, qu'une femme est trop heureuse de les voir réclamer, pour ne pas s'y soumettre avec empressement. Mais dix de ses lettres renvoyées sans avoir été ouvertes, lui apprirent qu'il se trompait, et dès lors ce ne fut plus pour Valvins une réparation qu'il voulait offrir, mais un nouveau triomphe qu'il voulait remporter. La poursuite de Valvins commença donc par un bon sentiment, puis elle se continua par colère, et enfin elle devint une passion frénétique et humble qui menaçait et rampait à la fois : ce fut l'amour avec tous les délires de la jalousie et de ses désirs, et toutes les folies de l'abaissement le plus complet.

Mais les événements expliqueront sans doute ces transitions du cœur de Valvins, mieux que ne le pourraient faire toutes nos réflexions.

Quelques jours après celui de l'explication que nous avons racontée, l'ordre s'était rétabli dans l'armée. Comme on le sait, la première restauration n'apporta point de révolutions considérables dans les positions existantes; elle en créa seulement de nouvelles, et, à peu de chose près, il est vrai de dire qu'on ne fit que changer les lits de draps et que la royauté légitime s'endormit dans la couche où avait veillé le despotisme impérial. Donc Valvins, comme tous les officiers de cette époque, avait gardé son épée, son grade, et il faisait partie de l'un des nouveaux régiments qui tenaient garnison à Paris. Il pouvait donc voir la duchesse, non dans les salons nouveaux qui s'ouvraient dans le faubourg Saint-Germain, maïs dans les lieux publics, où l'on rencontre tout le monde et où cependant une poursuite assidue témoigne à une femme de l'empire qu'elle exerce.

Léonie, comme toutes les femmes qui avaient repris à cette époque le haut pavé de la mode et qui voulaient bien constater et établir leur puissance, se montrait souvent à l'Opéra, aux Français, aux Italiens. Un espion établi par Valvins à la porte de l'hôtel de M. de Lesly avertissait Valvins par un message de l'endroit où la voiture qui emmenait la duchesse s'était arrêtée, et un instant après Valvins y paraissait, et bientôt il faisait si bien que la duchesse finissait par rencontrer son regard implacablement fixé sur elle. La première fois elle se détourna avec terreur; plus tard, elle crut devoir montrer un profond mépris à celui qui la poursuivait de son odieuse présence, et essaya de le chasser en le lui témoignant par ses regards. Mais Valvins* parut les supporter humblement. La duchesse n'y vit qu'une basse hypocrisie, et Valvins put croire que ce mépris allait jusqu'au dégoût, un jour qu'ils se trouvèrent face à face dans un des couloirs de l'Opéra, et qu à son aspect elle recula de lui avec l'horreur froide qu'inspire une bête venimeuse qu'on ne redoute pas cependant.

Si la duchesse eût cherché une vengeance dans cette conduite, elle eût éprouvé un mouvement de satisfaction. Valvins pâlit, et ce ne devait pas être la colère qui avait fait refluer tout son sang jusqu'à son cœur, ce devait être une douleur bien poignante, car il fut forcé de s'appuyer contre le mur pour ne pas tomber. Mais Léonie n'y prit pas garde , tant elle avait hâte de se soustraire à la vue de cet

homme. Elle ne vit qu'une persécution insultante dans la présence assidue de Valvins, et chercha à l'éviter par tous les moyens possibles. M;» is quelques précautions qu'elle prît, dans quelque lieu qu'elle allât, elle n'avait pas promené ses regards pendant cinq minutes autour d'elle, qu'elle rencontrait le \isagc de Valvins, froid, résigné, cl qui avait perdu cette assurance arrogante des premiers jours. C'est que déjà la passion réelle, profonde, était née dans le cœur de cet homme ; et, chose étrange, c'était par une influence tout à l'ail étrangère à la duchesse, c'était par une conversation entre deux inconnus qu'avait commencé ce sentiment vrai dans le cœur de Valvins. Il était assis à l'orchestre de l'Opéra, à côté de deux hommes qui parlaient d'elle.

— Monterez-vous dans la loge de la duchesse, monsieur Balbi? dit l'un d'eux, jeune homme de vingt ans, à son ami, qui paraiss lit en avoir cinquante.

— Ma foi non, reprit celui-ci, je ne sais ce qu'elle a ce soir, mais voilà deux fois que je surprends son regard de ce côté, et voilà deux fois qu'au moment où je la salue elle se détourne comme si c'était de ma part une prétention impolie.

— Cela pourrait bien être, répliqua le jeune homme; saluer une femme à pareille distance et la forcer à montrer qu'elle vous connaît à toute une salle, ce n'est pas d'une politesse respectueuse.

— Bien pour toi, Larrieu, dit Balbi, loi qui es un beau jeune homme, qui as la prétention d'être fort compromettant, même vis-àvis des femmes que tu ne connais pas; niais ces petites précautions ne peuvent pas me regarder, par deux raisons majeure» : d'abord parce que je suis un vieux bonhomme que toute jeune femme peut saluer impunément, et ensuite parce que je suis notaire, et le notaire de la duchesse.

— 11 y a des notaires qui sont très-bien, dit celui qui s'appelait Larrieu.

— Et ces notaires, fussent-ils aussi charmants que toi, une cliente a le droit de les saluer sans qu'il y ait le plus petit mot à dire. C'est comme son médecin, on ne peut pas se compromettre avec lui.

— Tenez, lit Larrieu, la voilà qui regarde encore.

— Et la voilà qui se détourne encore, repartit le notaire, qui, sur l'avis de Larrieu, avait tourné sa lorgnette vers la loge delà duchesse : il y a quelque chose là-dessous.

— Bah ! fit le jeune homme, caprice de jolie femme, voilà tout.

— La duchesse est fort peu capricieuse, reprit M. Balbi, c'est une des meilleures et des plus honnêtes femmes que je connaisse.

Le jeune fat regarda le notaire en face et lui dit en riant :

— C'est cela : la duchesse ne vous salue pas, parce que vous êtes amoureux d'elle.

— Moi! fit le notaire.

— Vous... N'ètes-vous pas admirable avec vos éloges? Que ce soit une bonne femme, je ne dis pas le contraire, elle en a la réputation; mais une honnête femme, et la plus honnête que vous connaissiez, ceci atteste tout l'aveuglement de la passion.

— Tu n'es qu'un enfant, mon pauvre garçon, dit le notaire en haussant les épaules; tu sors du lycée, voilà ta seule excuse à ce que tu viens de dire.

— Bon! repartit le jeune homme piqué, pensez-vous que je ne sache pas quelle a été la cause de sa rupture avec son mari' Et peutêtre que sans son frère, qui a imposé silence au duc d'une façon à ne pas craindre les indiscrétions, peut-être qu'un procès en divorce nous eût révélé toutes les intrigues de la duchesse.

Le notaire prit un air sérieux, et se rasseyant comme pour commencer un récit assez long, il dit à Larrieu :

— Écoute-moi, mon garçon, et corrige-toi, si c'est possible, de cette petite manie qu'ont les jeunes gens de mal parler des femmes et de les mépriser sur des bruits absurdes répandus contre elles.

— Bah! repartit Larrieu en ricanant, allez-vous vouloir me persuader qu'elle est pure comme un ange?

— Je veux f apprendre que, du moins, elle est bonne comme un ange, et que, si elle a eu une faiblesse, elle l'a assez chèrement expiée pour qu'on la lui pardonne.

— Une? fit Larrieu en donnant un air de finesse à ce mot posé en interrogation.

— Une, pas davantage, dit le notaire, je le jurerais, et tu le jureras comme moi quand lu sauras le secret de cette affreuse aventure. M. de Fosenzac était un fort vilain homme, de cœur et de personne; cependant la duchesse, mariée avec lui depuis six ans, n'avait pas donné la moindre occasion à la médisance de parler contre elle. Un jour cependant son mari la trouva dans sa chambre, dans un état horrible de désespoir et tenant dans ses mains, crispées par une violente attaque de nerfs, une lettre dont il ne put lui arracher que quelques lambeaux. Cette lettre prouvait que la duchesse était coupable, sans doute : et l'insultant mépris avec lequel elle était traitée put faire croire au duc qu'elle avait dû descendre bien bas pour qu'on osât lui écrire de ce style. Voilà ce qui exaspéra surtout M. de Fosenzac : il crut voir dans cette lettre insultante les preuves d'une corruption que lui seul ignorait et à laquelle un amant ne s 'était pas laissé prendre. Dans les premiers moments de cette découverte, tout le monde fut contre la duchesse, son père lui-même.

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Cependant «aya do dénouer sans scandale une uni [ue le

dm uvuil un i 1 1 1 •- 1 . - 1 de fortune a rompre violemment. Moi, qui avais fail le coi lirai de mariage, je dus être consulté sur les sacrifices gu'on pourrait raire afin d'obtenu' le silence du mari offense, cl i e fui alors que j'appris ù connaître pette pauvre feipine. lu voyant

cette o 1ère donl elle était poursuiviode tôuseôtés, je vqulus ap|

die -i taul de liaine avait pu être m 'ritée par une seule faute, el je ,i, , ouvris iin elle éluil l'ipuvre du ifissentimenl de M. de l'osi nzac.

in effet, le mariage de lu duchesse avail été* un sacrifice à l.i foplunc de sou père qui. [allai! rétabjir, c] lojsqujje l'interrogeai sur ( .' quavail été sa fille jusqu'à ce jour :

(tonne, dévouée, pleine des plus tendres égards, me djj il.

in m'as parlé de ce Irèrc qui a pvis enfin sa défense, rpnril le notaire; il esl beaucoup plus jeune quelle, cl sa soeur avaj! clé pour lui la inère la plus empressée el la plus indulgente. Ses gpns me dirent que c'élad une inaiirpssc simple, bonne, gépé|reu$p. Pa^ia quelques ail, lire- ou sa fortune était engagée, i avais eu occasion de la voir; j'avais appris aussi que son opinion était i ujours pour le parti de la plus exacte pmhiié, el souvent pour celui d'une noble condescendance, quand le maintien exac| de ses droits eut pu pgrler atteinte ù la fortune de personnes qui n'etaiept pas riches. Quand on a cinquante ans, mon cher Lurrieu, la réunion de tant de qualités, qui sultiraionl à la bonne réputation d'un nomme, entren] pouf quelque chose dans l'estime qu'pn ploit l'aire d'une femme. La faute était là; sans doute un ne pouvait la njpr, puisque, dans, If lon.g égaremenl qui sui> il son désespoir, elle en répétai! sans pesse i'aye|i. %i.iis ce désespoir, ce! égarement lui-même, prouv^ienj qup ce n'était pas une âme corrompue, un cœur habitué à tous les détours dv> intr gues cachées. Je v »>• la duchesse el je lui parlai ayee respect, avec affection. J'étais un étranger pour elle; mais j'étais le premier qui la relevais à ses propres yeux. Alors elle voulut se relever toui à fail au\ miens el me raconla toute la vérité. Lcoiite-inni bien, Lan- eu. Imagine-toi mie femme faible, tombée entre (es mains d'un porteralx brutal; imagine-toi la violence la plus grossière suivie de l'abandon te plus ùisuhanl, et ce ne sera encore qu'un malheur bien au-dessous de ce qu'a, soulier! celle pauvre femme; car ce malheur, ce n'est pas dans sa personne, c'est dans son pœiir quelle l'a subi : car elle aimait celui qui l'a perdue. Prières, menaces de suicide, menaces contre son min. contre elle-même, séductions de l'amour, il a tout emplpvé pour arriver à son but; et le lendemain du jour où 1 ;i l'ait loinbei telle âme dont il s'était emparé', il l'a foulée aux pieds avec un cynisme, une lâcheté, une barbarie qui l'ont croire à ces monstres de débauche que je ne croyais exister que dans les romans.

On conçoit avec quelle honte el quelles tortures dans le cœur Valvjns devail écouler ce récit, et si les deux interlocuteurs eussent pei se à le regarder, ils l'auraient vu pâle, an. ami, immobile. Il ne tressailli! qu'au moment où le jeune homme dit au notaire :

— El quel est le mi érable qui a pu se montrer si cruel et si lâche à la foi.-.'1

— .Jamais elle n'a voulu dire son nom. A moi cela se conçoit; mais elle l'a refusé à son frère, qui voulait la venger de lui d'abord.

— Mais enfin, vous a-t-elle dit pourquoi cet homme avait été si infime envers elle ?

— Elle n'en a jamais soupçonné la cause. Elle m'a dit cent fois : J'ai servi d'expiation à un crime que je ne connais pas. On a voulu se venger sur moi de mon mari ou de mon père, et peut-être, si je nommais cet homme, ie secret de sa conduire serait-il facilement expliqué. Mais ce nom, je ne le prononcerai jamais de ma vie, je le jure.

Ce fut cette conversation qui, en peu d'instants, changea les sentiment de Valvins pour la duchesse et en même temps ses opinions sur les femmes; il les considéra d'un autre œil qu'il n'avait fait jusque-là, et ce lu! par les remords qu'il arriva à la passion la plus "sincère et en même temps la plus violente. Voilà ce qui fit qu'il subit avec humilité l'injurieuse expression des sentiments de la duchesse.

Mais quplqups jours s'étaient à peine passés depuis la rencontre où elle lui avait témoigné tant d'horreur, qu'il avait déjà même perdu la consolation de se sentir haï.

La duchesse avait compris que montrer à Valvins l'effroi qu'il lui inspirait, c'était lui prouver qu'il était encore pour elle quelque chosp, qu'il agissait sur sa vie. C'était lui laisser une espérance île la dominer encore par la crainte ou par le scandale; alors elle se promit de maîtriser encore ce sentiment, et Valvins put la voir causant sous ses regards avec une complète indifférence, passer près ; comme auprès d'un inconnu, et rire, en le regardant, de la plaisanterie qu'on venait de lui dire, comme si ses yeux se fussent arrêtés sur le marbre d'une colonne. C'est alors aussi que commença le véritable supplice de Valvins. Lorsqu'il voyait Léonie dans sa luge, i ù se présentaient à l'envi les plus beaux jeunes gens, les hommes les plus distingués, et qu'il la voyait sourire aux uns, écouter les autres sérieusement, se plaire à leur entretien; lorsqu'il la voyait si admirée, si recherchée, tout son cœur bondissait de rage contre lui-même, de jalousie impuissante contre elle.

— Je serais là, se disait-il, et tous ces sourires seraient pour moi,

toute iclle attention pour moi ; d peut être plus heureux encore, j'aimerais a la voir ainsi trioinpn i , avec celte ioie dans le cirui que

celle idole de tan! d" ni a liions m'appartient, el que dan- une heure,

je sciai le roi, le maître de cette t mine si souveraine.

\i"is il ho prenait de- transports furieux, il voulait se tuer, il

voulait l.i luerj il quittait sa place pour monter à celle loge, v entier avec violence, iusuller l.ruiue, la réclamer, et a quelques pas de. celle loge, il lui prenait envie de pleurer el de se inelire .i genoux devant cette porte, pour crier -race. Iteulré chez lui, il pat! ail l I

niiils dans mi iiiorne abattement ou dans des accès de délire furieux ; sa saule s'altérait, el Léonie, eu le voyant un jour près des colonnes du Théàlre-I rançais, pale et défait connue un specl re. ai cela 1 1 1 ■ moment sur lui un regard étonné. Llle crul comprendre qu'il y avait un remords dans ce cœur. Mai- son parti étail pi in el elle ne s ai rêra

pas un seul instant a celle pensée, l'eul-elre Valvins eul il fini pat SUCCOinber à la tentation d'un suicide OU d'une BCène de violence, si le hasard i''' ln|i peut s'apercevoir qjje le hasard e>l le grand acteur de l'histoire que nous racontons;, si le ha-ard n était venu à son aide. I n malin qu'il était allé' voi| son colonel, celui ci, vieux soldat de l'empire comme lui, disait d'un ton de uiauvai se humeur :

— Eh bien ! Valvins, voilà (|ue ca conunenee; un vienl d'empoisonner le régiment d'un las de petits freluquets qui ont g igné leurs épaulelles dans le caslel de leurs pères ou les antichambres de la nouvelle cour. Du reste, votre bataillon est le moins mal partagé, et vous n ayez ({lie deux sous-lieutenauls de celle fabrique. L'un est un M. Larrieu, l'autre un certain comté de Lesly.

— Le comte de Lesly! s'écria le commandant... le frère de la duchesse de l'osen/ac !

— Absolument, lit le colonel, un sous-lieutenant à qui vous n'avez qu'a déplaire pour qu'il vous fasse destituer pn un quart d'heure.

— Quel bonheur! s'écria Valvins, qui n'écoulait plus son colonel. Celui-ci le regarda, et se touruint vers quelque- autres officiers,

il leur dit en passant son doigt sur son front d'une manière expressive :

— Ce pauvre; Valvins!... avez-vous remarqué depuis quelque temps. i. pst!... il a un coup de marteau, c'est sûr.

Lu effet, Valvins étail fou, mais fou d'une espérance que tout le monde ignorait.

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