‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 105 sur 169 · XIII. — FLATTERIES · texte numérisé non relu

XIII. — FLATTERIES

L'infortuné qui tombe dans un abime profond et qui roule sur le flanc du précipice, en voyant le ciel s'éloigner rapidement de lui, a besoin de bien peu de chose pour croire au salut. Si une pointe de roc l'arrête, si une racine d'arbre suspend sa chute, il s'écrie : « Je suis sauvé ! » el éprouve un moment de joie suprême. Puis, lorsqu'il s'est remis de son épouvante et de sa joie, il cherche couuueni il profitera de ce secours que le ciel lui accorde, et souvent il arrive alors que, perdu dans les profondeurs obscures de l'abîme, il ne sait de quel côté se diriger ou se ressaisir; il cherche, il tâtonne longtemps sans trouver une issue, et finit quelquefois par maudire le ciel qu'il remerciait tout à l'heure; ce secours qu'il lui a envoyé n'est qu'un supplice de plus, c'est un répit accordé à son agonie pour qu'il en sente bien toute l'horreur.

Ce désespoir se passe cependant comme s'était passée cette joie; la soif de vivre redevient plus ardente et donne à cet homme une force furieuse pour l'arracher à sa perte. Alors, sans calculer si l'effort qu'il va faire ne le mettra pas dans un danger plus pressant que celui auquel il veut échapper, il va en aveugle devant lui, s'accrochant aux moindres brins d'herbes, s'appuyant aux moindres aspérités; puis enfin, s'il aperçoit une voie véritablement possible, il s'y attache avec fureur, et ce n'est que lorsqu'il tombe haletant sur la crête de la tombe à laquelle il vient de s'arracher, qu'il sent toutes les blessures qu'il s'est faites, tout le sang dont il a marque sa marche, tout les lambeaux de chair qu'il a laissés aux ronces du précipice, aux arêtes du rocher.

Voilà ce qui arriva à Valvins; la nouvelle que lui avait donnée son colonel, l'admission du frère de la duchesse dans son régiment, lui avait paru un secours inattendu et qui devait le sauver. Mais, ce premier transport une fois passé, il regarda mieux cette circonstance et chercha vainement dans son esprit comment il pourrait s'en servir. Cela ne pouvait-il pas se réduire à des relations de service; et par quels moyens, lui, Valvins, pourrait-il les rendre assez cordiales entre gens d'une position politique si différente, assez intimes entre un inférieur et un supérieur, pour qu'elles pussent sortir de ce cercle? Le moindre effort qu'il tenterait dans ce but ne pourrait-il pas le perdre? S'il arrivait par hasard qu'il gagnât l'amitié de ce jeune homme, ne deviendrait-elle pas impuissante du moment qu'elle voudrait lui être utile, et ne pourrait-il pas arriver qu'au premier mot prononcé en sa faveur, la duchesse ne révélât son secret à son frère? Dès lors, ce n'était plus le mépris et la haine de Léonie, sentiments impuissants, c'étaient la haine et le mépris du jeune Lesly, c'était sa vengeance, e 'étaient des insultes qu'aucun homme ne peut accepter sans déshonneur, qui le menaçaient, et qui n'en seraient pas moins une flétrissure, si Valvins osait en punir le jeune Lesly.

CONFESSION GÉNÉRALE

Or donc, comme cela devait arriver, à ce premier mouvement de joie qu'il avait ressenti, Valvins laissa succéder en lui un plus morne désespoir, et pins enfin, comme le malheureux dont nuis avons parlé, sentant que la mort était pour lui dais l'inaction aussi bien que dans la lutte, il tenta son salut, dût-il le mener à une perle pins prochaine el avec quelques blessures et quelques douleurs de plus.

Darts les premiers mois de ses rapports avec le jeune Lesh . \ alvins chercha à se rapprocher de lui en lui parlant souvent, en rencourageanl el le flattant niè.iie. .Mais le lieutenant Melchior de Lesh, Tort révérencieux quand son supérieur lui fai.-ail une observation ou lui donnait un ordre relatif au service, rétablissait la distance qui séparai! le comte liérilier de la pairie du commandant Yalvins, dès qu'il Vagissait de relations du monde. C'était, de la part de ce jeune homme, une réserve si absolue, que les efforts du commandant pour Lui plaire, pour le séduire, frappèrent tous les regards, et que bientôt ce fut de la part âe tous ses anciens camarades une réprobation unanime contre sa plate palinodie.

— Lui qui devait tout à l'empereur, disaient-ils, il se faisait le flatteur servile d'un banc-bec, il avalait doux comme miel les humiliations et les dédains de ce gentillàtre, il rampait devant les puissants du jour.

Les plus indulgents l'appelaient un ambitieux éhonté, les plus sévères, un lâche intrigant.

Ce furent là les premiers lambeaux de chair, les premières gouttes de sang que Yalvins laissa dans cette voie désespérée où il s'était aveuglément engagé. Sa considération commença à y périr. Le respect qu'une si jeune fortune, poussée déjà si loin, lui avait mérité de la part des plus vieux de ses camarades, se changea en un dédain profond; et si yalvins n'avait été protégé par un courage dont ils savaient la résolution , des insultes plus directes l'eussent probablement a\erti de l'opinion qu'on avait de lui. Cela peut-être l'eût arrêté: mais on. préféra se retirer de lui que de lui faire obstacle, et chacun se dit : — Il n'y a pas besoin d'aller lui crier qu'il est un platgueux: je saurai bien le lui l'aire sentir, et s'il vient me demander pourquoi je ne le salue plus et ne lui tends plus la main, je ne lui mâcherai pas ma réponse.

.Mais Yalvins. tout à sa passion, tout à son désespoir, tout à la rage que lui causait son impuissance, ne voyait plus rien de ce qui se passait autour de lui. Repoussé la veille par Melchior de Lesly, qu'il avait imité à quelques plaisirs de jeune homme, il revenait le lendemain plus empressé, plus humble, plus ouvert.

Cependant Valvins ne lut jamais arrivé à obtenir rien de ce jeune homme, si, comme il l'avait (enté jusque-là, il avait continué à le flatter dans ce qu'il avait de bon ei de distingué, à le montrer comme le meilleur olficier du régiment. Melchior de Lesly était si convaincu qu'être bon olficier est la chose du monde la plus aisée, qu'il ne se donnait pas la peine d'en être fier; mais l'occasion se présenta enfin d'elle utile au comte dans ses fautes et dans ses désordres, et Yalv bas gagna par une mauvaise voie la confiance qu'il n'avait pu conquérir par un bon chemin. Melchior de Lesly, une fuis l'enthousiasme des premiers mois passé, tr. uva que rien n'était plus ennuyeux que de faire faire l'exercice à des malotrus imbéciles, que de passer les nuits dans un corps de garde enfumé. Il disait chevaleresquement : — Qu'on me mette en face de l'ennemi, et l'on veira si je tais mon devoir; mais quant à ces obligations subalternes d'exactitude, de régularité, d'obéissance, c'est bon pour ces olticiers de fortune dont c'est à peu pies tout le mérite et tous les droits. Lu peu de temps, le jeune comte devint donc l'officier le [dus indiscipliné du régiment. Des plaintes graves s'élevaient contre lui de la part de ses supérieurs immédiats, qui, sachant sa positi n en cour, dépensaient en euxmêmes autant décourage, jour l'accuser, qu'il leur en avait fallu en d'autres temps pour attaquer une batterie. Cependant le sentiment de leurs devoirs l'emportait sur leurs craintes, et l'on conçoit quelle colère intérieure ils devaient éprouver lorsqu'ils voyaient les plus justes accusations s'arrêter devant l'inexplicable indulgence de Valvins.

11 faut faire remarquer que les deux autres bataillons du régiment de Yalvins ayant été envoyés à Fontainebleau, il se trouvait le supérieur en dernier ressort auquel devaient s'adresser les officiers, et que leur mécontentement s'augmentait de ce qu'ils ne pouvaient en appeler au colonel de la conduite du commandant. Celte conduite était d'autanl plus étrange à leurs yeux, que Valvins avait gardé visà-vis de Ions Les autres son inflexible fermeté, Ce ne furent donc plus bientôt les vieux officiers, mais encore les nouveaux qui murmurèrent de cette partialité révoltante, et ceux-ci le laissèrent voir à Yalvins.

Ce jeune Larrieu dont nous avons parlé avait été mis aux arrêts pour une escapade où il avait été de moitié avec Lesh, tandis que celui-ci n'avait même pas reçu une admonestation du commandant. Lai rien s'emporta et écrivit à Yalvins une lettre où il lui faisait l'histoire de sa conduite envers Lesly et la lui reprochait durement, il n'v a de justice, disait relie lettre, que là ' ù il y a impartialité.

Cette dernière observation happa vivemenl l'esprit droit el un peu dogmatique de YaLins, que les plaintes du sous-lieutenant Larrieu n'avaient fait qu'irriter, et peut-être cette observation eût-elle

suffi à le faire changer de conduite, si, dans ce moment même, Mi b hior de Leslj ne s'él ùi présenté chez lui.

Pour la première fois le commandant le reçut d'un air sévère, et, [tour la première fois aussi, Leslv crut deviner ce qu'il valait. 11 le salua avec respect, tandis que Valvins cherchait^ dominer les impressions diverses que lui causait celle visite. A cet instant il fallait conquérir ce jeune homme ou s'en faire un ennemi, et Valvins n'avait pas eu le temps de prendre de parti à ce sujet. Cc4 peut-être celte incertitude qui le servit, car elle lui donna t'avantage énorme de tirer parti des circonstances qui allaient uailre de cet entretien, au lieu de vouloir les mener à s >n gré, chose qui eût été fort difficile avec un esprit aussi réc ilritianl que celui du jeune comte.

— Commandant, lui dit celui-ci d'un air assez respectueux, je vais vous demander une faveur.

— Laquelle, monsieur1? répondit sévèrement Yalvins.

— C'est de me mettre aux arrêts comme Larrieu, ou...

— Vous irez, lui dit Valvins sèchement.

— Ou bien, reprit Melchior après un moment d'hésitation, de lever les arrêts de mon ami.

— Je ne puis revenir sur un ordre justement donné, monsieur.

— Vous avez raison, commandant, reprit Lesly avec un peu de hauteur; mais s'il est justement donné pour lui, il a été injustement oublié pour moi.

Valvins le regarda de son œil creux, où la fièvre qui le tenait depuis si longtemps ajoutait un feu sombre à l'intensité de sou regard.

— Ah! dit-il après un moment, c'est là votre opinion? Eli bien, monsieur, c'est aussi celle de votre ami. Lisez la lettre insolente qu'il vient de m'écrire.

Melchior la prit, la lut d'un bout à l'autre, et après l'avoir finie, il garda un moment le silence, et reprit d'un ton de franchise et d'embarras en même temps :

— C'est vrai, mon commandant, vous avez été toujours pour mu d'une indulgence que je conçois que mes camarades, ne s'expliquent pas, puisque je ne la comprends pas moi même.

Valvins poussa un profond soupir et se mit à parcourir la chambre, la tête basse, les mains derri re le dos et avec une agitation irop visible pour que Mehlu r ne s'en aperçût pas Le jeune sous-lieutenant se faisait, lorsque le commandant, prenant la lettre de Larrieu, la montra encore à Lesly et lui dit dune voix arrière :

— Et voilà font ce que vous voyez dans cette lettre, monsieur?

— Pardon, commandant, j'y vois une accusation que je puis, moi du moins, c msidérer comme une calomnie. On ose insinuer que ce n'est que dans un but intéressé que vous vous montrez si indulgent pour moi; on semble dire que vous cherchez ce que je pourrais demander au crédit de ma famille, le salaire de votre condescendance à mon égard. Voilà, commandant, ce que j'ai cru voir aussi dans cette lettre, et voilà ce que je puis et veux démentir comme une insigne fausseté.

Valvins se tut encore assez longtemps, puis il revint au lieutenant et lui dit d'un ton affectueux :

— Ne vous mettez pas en peine de cela; j'ai gagné cetle croix et cette épaulelte d'une façon qui me défendra suffisamment. Je n'ai jamais reculé devant aucun danger, je ne reculerai pas devant des imputations injurieuses. Rentrez chez vous, lieutenant : vous n'irez pas aux arrêts, et M. Larrieu y restera.

Lesly demeura fort embarrassé de cette résolution à laquelle il ne s'attendait pas, et s'approchant du commandant, il lui dit avec une véritable effusion de cœur :

— En vérité, commandant, je vous remercie, je vous remercie beaucoup de vos bonnes intentions pour moi; mais, permutiez-moi de vous le dire sincèrement, je ne les mérite pas... je n'y ai aucun droit... Enfin, je me condamne moi-même, et, tenez, je vous demande votre sévérité... je vous la demande pour moi, et si vous voulez que je vous le dise, po.ir vous aussi...

— Pour moi 1 dit Valvins.

— Oui, pour vous, répondit Lecly; je voudrais vous témoigner ma reconnaiss mee d'une façon quelconque, et vous me ferez plaisir en me punissant.

Tout cela avait été dit de ce ton m iiié riant, moitié affectueux, qui témoigne si bien de la sincérité de celui qui parle. Valvins comprit le sentiment de noble délicatesse qui inspirait Lesly, et il lui dit en lui tendant la main et en ess ivanl do rire aussi :

— Eh bien, mon cher lieutenant, aile/, doue aux arrêts. Celui-ci sortit, ravi de ce qu'il venait de faire, mai? firt intrigué

en lui-même de cette faveur dont il était l'objet, et dont il n'avait pas osé demander l'explication.

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