DEMI-JOUR
Lorsque Valvins et la duchesse arrivèrent aux Invalides, le cœur plein d'espérance, ils trouvèrent Gregorio Massoni se promenant d'un pas lent, mais encore assez assuré, dans la COUT qui précède l'église.
Grâce au ciel, dit Valvins à Léonie, il n'est pas encore dans un état oii nous ne puissions en rien apprendre.
La duchesse demanda l'explication de ces paroles, et Valvins la lui ayant donnée, elle s'aperçul pour la première Fois jusqu'où elle s'était laissée emporter par le désir d'obtenir sur le sort de Valvins une lumière qui l'aidàl a sortir des cruelles perplexités où elle vivaii depuis quelque temps. Elle, duchesse de Foscnzae; s'était exposée à se trouver en face d'un homme ivre, ci pour en attendre la solution de sa vie. Mais il était trop tard pour reculer, cl elle suivit Valvins, qui l'avait précédée de quelques pas pour prévenir G regorio M issoni du motif de la visite qu'il allait recevoir. Le vieil invalide l' écouta sans sourciller, sans laisser échapper un de ces aigres sourires qui agitaient ses lèvres toutes les fois qu'il entendait parler de grandes
dames. Il s'avança même vers la duchesse, la salua en homme qui a su comment on abordait les femmes les mieux nées, et lui dit avec un ton de courtoisie :
— Madame la duchesse, je comptais sur votre visite; mais je vous avoue que je ne l'attendais pas si tôt.
Léonie rougit de honte et jeta à Valvins un regard qui voulait lui dire : « Quoi! vous ave/, confié notre secret à cet homme?»
Valvins ne croyait avoir rien confié. Eu effet, lors de ses premières amours avec Léonie, il s'élait vanté à Gregorio Massoni du grossier abandon dont il avait frappé une belle duchesse dont il ne lui avait pas dit le nom, et, sans s'en douter aussi, il avait dit au rusé Italien, dans leur entretien du malin, que c'était la inèine femme dont il élait épris, et que c'était pour elle qu'il espérait retrouver une famille et un nom qui le rendissent son égal.
Celait assez pour (pie Gregorio eût pu dire à tout hasard la phrase qu'il venait de prononcer, et le trouble qu'il remarqua sur le visage de Léonie lui apprit qu'il ne s'était point trompé. Eu voyant ce trouble, le vieux musicien laissa percer une lueur de joie cruelle et méchante; mais reprenant aussitôt son air de mielleuse hypocrisie, il dit à Léonie :
— Chère madame (permettez au père adoptif de celui que vous aimez de vous donner ce nom), ne vous alarmez point de savoir votre secret entre mes mains. Je possède depuis de bien longues années celui de l'honneur d'une daine aussi noble et qui a été aussi belle (jue vous , et jamais il n'est sorti de mon cœur.
Léonie se souvint alors de la confidence interrompue de la princesse Kadicoff, et de la menace qu'elle-même lui avait faite en partant d'apprendre son secret, afin d'avoir une arme contre l'indiscrétion haineuse de cette femme, et faisant alors un signe à Valvins, elle s'approcha du vieil invalide et lui dit en l'amadouant du sourire et du regard :
— Ne me dites pas, monsieur, que vous êtes si discret, car c'est peut-être ce secret que votre fils et moi venons vous demander.
L'invalide fut étonné et Valvins ne parut pas comprendre où la duchesse voulait en venir. Mais Gregorio reprit aussitôt, cl avec autant de fausseté, dans l'air solennel qu'il allécla , que la duchesse avait pu en mettre dans l'air caressant qu'elle avait pris vis-à-vis de lui :
— Ce secret ne sortira de mon cœur qu'avec le vôtre, madame. Valvins voulut parler ; mais la duchesse s'interposa et repartit doucement :
— Eh! si cependant notre bonheur à tous deux dépendait de ce secret, ne nous le eonfieriez-vous pas?
— Madame la duchesse, dit le vieil Italien en souriant, me pardonneriez-vous de dire le vôtre, même pour assurer le bonheur d'un autre?
— Mais, mon père, dit rapidement Valvins, madame de Eoscnzac et moi nous sommes incapables d'abuser d'une pareille confiance.
A ce nom, l'œil du vieillard brilla de cette joie cruelle qu'il avait d'abord laissé percer à l'aspect du trouble de Léonie. .Mais ni elle ni Valvins ne s'en aperçurent. Ils étaient bien loin de se douter l'un et l'autre que ce nom élait la seule chose que Gregorio attendît de celle conversation, et qu'il l'eût sans doute promenée longtemps à travers des reparties et des répliques sans but, jusqu'au moment où le hasard eût amené ce nom qu'il voulait savoir avant toutes choses. Aussi, dès qu'il l'eut entendu, il reprit d'un air plus rassuré :
— Si j'étais sûr que vous ne serez point indiscrets, et puisqu'il s'agit de votre bonheur, je pourrais bien vous dire ce secret; mais je dois vous prévenir qu'il ne se rattache en rien à la découverte que vous espérez faire de la naissance de Valvins.
— Qui sait? dit Léonie, qui demanda par un regard furtif à Valvins la permission de la laisser agir à sa guise. Qui sait? D'ailleurs, rassurez-vous, monsieur, ce; n'est ni tout votre secret ni le nom de celle qu'il intéresse que nous venons vous demander.
L'invalide fronça le sourcil et répliqua assez brusquement :
— Que \oulez-vous donc savoir?
— Bien peu de chose. Que signifie celte devise : Cara vendetta, gravée sur le cachet dont sont scellés les papiers concernant la naissance de M. Valvins?
— Ces mots, dit Gregorio avec amertume, signifient juste ce qu'ils disent: « Vengeance, chère vengeance! » El eu parlant ainsi il serrait les poings et les levait au ciel.
— .Mais, reprit Léonie, ils n'ont pas toujours élé l'expression des sentiments de votre cœur.
— S'ils ne l'ont pas toujours été, madame, ils le sont devenus à jamais.
— Et n'étaient-ils la devise de personne avant d'être la vôtre?
— Oh! oui, madame, ils l'étaient, dit Gregorio d'un ton de mépris; mais ils n'avaient pas pour elle le même sens que pour moi.
— Ali I fil Léonie en prenant le bras du vieillard et marchant doucement près de lui, taudis que d'un signe elle priait Valvins de se tenir à l'écart; ah! fit-elle; il semble cependant que ces mois ne puissent guère exprimer qu'un sentiment de haine voué à quelqu'un.
KM
1 ON] E6SION GÉNÉRALE
— Sans douta, ditfirtigoriu, pour relui qui éproiin dei sentiments vrati, la vengeance lu plus chère est celle que ' '"" voue à un ennemi el qui veul Be sutisl'uire par sa ruine; nais dans une ànae «>ii l'i-iVi < >i t < 1 1.' i-t i.i •: i olulitui oni perverti non-seulement lai lenti menis les plus naïfs, mais leur oni prêté un Langage ignoblu- •n.ni [orluré, ces mots de baine peuvenl devenu' des espre d'amour.
— .\li! iih'ii Dieu! lii la duchesse avec une espèce d'effroi d'en i.ini, que me di les- vous la .' ce n'ail pas possible I
'l'uni lin qu'il était, le vieux Gregorio se laissa prendre à cette incrédulité provi cali ice, at il repartit, emporté par le désir de prouver ce qu'il ai ail avancé :
— Ce n'esl pas possible, dites vous, madamel at c'est pourtant cela. Le jour où je demandai le sens de ce rnoi <iul me servait de passe pour me faira ouvrir la porta secrète des jardins de celle grande dame, elle n'oul pas honte de me l'avouer. Elle ayail aune un pauvre musicien comme mi; un mari jaloux avait tué cet amant, et cette femme, <n donnanl son, amour a un bomme qui lui rappelait sj bien celui qu'elle avait perdu, s'était écriée : L'ara vendetta !
Léonïe tressaillit à cette honteuse révélation, car c'étail la conclusion ignoble drs théories passionnées de la sensible Phœdora. C'était le irait le plus achevé de celle dépravation dissolue qu'elle avait si effrontément étalée dans son récit à la duchesse. M.ûs ironie lui arrachée à ce premier mouvement «le dégoût en se rappelant pourquoi elle était venue demander l'origine de cette devise, el elle frémit eu pensant que la princesse de KadicolV n'était pas éirangàre au secret da la i aissance de Valvins, que peut-être c'était elle oui avait déposé les papiers et l'argent «pu étaient entre les mains (tu notaire Malin. Mais elle n'accepta pas sur-le-champ l'idée complète de la coïncidence extraordinaire qui eût pu amener la princesse dans la misérable cabane de Gregorio, et elle voulut alors aller plus loin dans les confidences du vieillard.
— Ce n'était dune pis, lui dit-elle, par souvenir (le celte femme que vous avez posé ce cachet sur les papiers qui sunl clans les mains de M. Balbi?
■—C'était au contraire au souvenir de la manière dont elle m'avait traité que j'y apposai ce cachet; car, ajouta Gregorio en s'animant, celle femme m'avait pris comme un jouet qui amusait mieux qu'un autre la dépravation de ses pensées par le souvenir quejg lui rappelais. Et lorsqu'elle en fut lasse, elle voulut le briser. Et cependant, il y avait entre nous un lien qu'une femme ne brise pas, à moins qu'elle ne soit un monstre ; et celle-là qui a voulu faire enfermer comme un fou celui qu'elle avail appelé le père de son enfant, celle-là qui avail voulu le faire disparaître du monde, parce qu'il réclamait ce titre, celle-là devait être un monstre.
Chaque mol de cet homme devenait un commentaire effrayant des (leiui-conlideiices de la princesse; il expliquait surtout cette exclamation de terreur qu'elle avait laissé échapper au moment où# la dm liesse l'avait quillée.
— Quoi! avait-elle dit en entendant Léonie lui dire qu'elle allait chercher sou secret près de Gregorio Massoni, quoi! il n'est pas mort fou !
Ce fut donc en tremblant que Léonie dit au vieil invalide :
— Mais cet enfant, qu'est-il devenu?
— Je l'ignore, et je n'ose croire qu'il vive : un crime n'a pas dû coût, r à cette femme pour mettre à couvert ce qu'elle appelait l'honneur de son nom.
Celle réponse lit retomber Léonie dans ses perplexités. L'idée dont nous avons parlé [tins haut ne se présenta point à elle; pour admettre un hasard aussi extraordinaire que celui qui eût dû présider à la naissance de Valvins dans la maison de son père, il eût fallu m lie preuves convaincantes pour y croire, même après l'avoir appris; il était donc bien difficile de le supposer. D'ailleurs, le hasard pouvait l'expliquer autrement en envoyant chez Balbi la princesse au nom d'une amie que le hasard eût déjà conduite chez Valvins. Celait un dédale inextricable où la duchesse cherchait vainement à se reconnaître, et supposant alors que le vieillard lui cachait encore quoique chose, elle lui dit :
— Mais c'est bien singulier «pie vous ayez appliqué cette devise à cet enfant que vous aviez recueilli, lorsqu'il était si étranger à l'aventure qui vous l'avait fait prendre.
— Aii ! repartit Gregorio en ricanant, c'est que j'avais pris au sérieux cette devise honteuse, et cette chère vengeance, dont j'avais été l'instrument bafoué, devenait pour moi une chère vengeance dont cet enfant devait être 1 instrument impitoyable.
La duchesse regarda Gregorio avec terreur, car le vieux musicien ne se niellait plus en peine de cacher la satisfaction inférieure qu'il éprouvait; mais tandis qu'elle le contemplait pour saisir le sens de celte joie méchante qui brillait dans ses yeux, il appela Valvins et Lui dit :
— N'est-ce pas, Grégoire, que je l'ai bien élevé à cela? n'est-ce pas que je t'ai bien appris qu'il fallait mépriser et fouler aux pieds toute femme qui porte un grand nom, et la traîner dans la l'ange?
■— Mou pere... mon père, s'écria Valvins; ah! que dites- vous !
— Tuas suivi mes conseil, pom ..Ile ,i. reprit Gregorio en montranl la di ■<■ un sourire insolent ; tu ut ii.uié, i , . i
rabl piieim. La noble duchi de I enzac cou • un. ■
pareilles m'avait traité; mais in n'us pas eu le cou ige d'achever ton ceut re : eh lu, h i je m'en charge, moi,
— Grand Dieu! s'écria Léonie avec un cri, que voulez- vous dire?
— l'i eue/, doue garde, lui répliqua Gregorio en ricanant, on s'étonne déjà as ez p"e voir nue aussi belle dame que voua causer avac un pauvre invalide; ne montrez pas qu'elle tremble et pâlit devant ci misérable. Vous vous feriez peut-être plus de tort que
je ne i raii vous eu laire, si je disais toul haut que vous êtes la
maîtresse de ce garçon que voilà.
— Ah ! mon Dieu n Dieu ' dil la dUcheMC en se tournant
Valvins, à quoi m'avez vous réduite '
— Ah ! s'écria Valvins, ne craignez rien, Léonie, ne craignez rien, H se laira, je vous le jure, je vous le jure...
— El qui me fera laire' s'écria le vieillard avec fureur; sera-ce Loi, ei me menaceras-tu de me tuer, toi que j'ai ramassé sur la paille du mon NI de misère où m'avail jeté I amour adultère d'une grande «lame, et où t'avaii déposé aussi suis doute l'ani, ur adultère «le quel que autre grande «lame >. pour l'avoir élevé, nourri; pour t'avoir l'ait ce que lu es, me tueras-tu? car il n'y a que la mort qui puisse me faire laire; me lueras-lu pour avoir, pendant (uni d'années, sacrifié ma fortune à la tienne? car, lu le sais bien, Grégoire, toutes les fois qu'on oili.nl une réeoinpense a ce «pu- i'avaii montré de courage dans nos grandes guerres, je répondais toujours : Dieu pour moi
toul pour lui... T'en souviens tu? comme dit la chanson, reprit Le musicien, cL il se mil à fredonner en riant aigrement « e ri fr.iiu alors à la mode.
— Mon père 1 mon père! mais elle n'est pas coupable! et ce n'esl, pas elle de qui vous devez vous venger.
• — Mais «jne vous ai-je Lait, moi, pour vouloir me perdre! s'écria Léonie.
— Oh ! rassurez-vous, dit le musicien, vous serez en belle et noble compagnie, et le nom <|ue je mettrai à côté du vôtre ne le déshonorera pas. L'infamie frappera haut des (\\i\\\ côtés.
La duchesse était anéantie; Valvins, aussi désespéré qu'elle, s'écria : — Quoi! vous voulez déshonorer celle qui doit être la femme de votre tils?
Gregorio s'arrêta et reprit : — Quoi! y a-t-elle consenti?
— Ah ! s'écria la duchesse, emportée par la terreur, j'y ai consenti, j'y consens.
Le musicien baissa la tète et repartit sourdement :
— En ce cas, en quoi puis-je la perdre? Si elle t'épouse, qu'ai-jc à dire? ■
— C'est vrai, dit Valvins, et nous sommes bien fous l'un et l'autre «le nous alarmer ainsi de la pensée cruelle qui vous a passé par la tête,
Pendant ce temps, Gregorio attachait ses yeux de serpent sur la duchesse et semblait lire dans son âme l'effroi et la répugnance que lui inspirait ce mariage. Ce fut après ce froid et ironique examen qu'il répondit :
— Eb bien! peut-être vaut-il mieux qu'elle t'épouse, la cura midelta n'en sera que mieux accomplie.
— Que voulez-vous dire? s'écria Valvins.
— Que cette femme te hait et te méprise, mon cher fils, reprit cruellement Gregorio , et qu'elle en est réduite à choisir entre son déshonneur si elle l'abandonne, et le malheur de sa vie si elle t'épouse. Ceci vaut mieux peut-être, car ces belles dames se consolent souvent d'une atteinte à leur réputation d'honnêtes femmes, mais non pas de la perte de leur titre de grandes dames.
Gregorio frappa si juste au cœur de la duchesse, 'qu'elle en devint pâle et faillit tomber; elle chancela et s'appuya sur un pilier de la cour.
— Ah! ah! s'écria Gregorio, voilà que ça commencel
— Emmenez-moi, emmenez-moi ! lui dit-elle, je sens que* je me meurs.
Valvins lui obéit et dit à Gregorio en s'éloignant :
— Ah! vous m'entendrez avant.
— Quand tu voudras, reprit froidement l'invalide.
Valvins avait reconduit Léonie jusqu'à sa voiture, et lui avait dit pendant le temps de ce trajet : — Oli ! rassurez-vous, Léonie, permettez-moi de retourner près de Massoni; je vous réponds de son silence;
— Je n'en ai plus besoin, dit Léonie d'une voix saccadée par le tremblement nerveux qui s'était emparé d'elle.
— Ah! lui dit rapidement Valvins, vous ai-je bien comprise, et notre union fera-t-elle disparaître tous ces vains dangers dont il nous menace ?
— Allez, allez le retrouver, lui dit-elle en le repoussant doucement et en se ançant dans sa voiture.
11 s'éloigna pour retourner près de Gregorio, et à peine la portière du carrosse fut-elle fermée, que la rés dution de la duohesse s'échappa de sa poitrine en paroles prononcées à voix haute, quoiqu'elle lût seule.
CONCUSSION GÊNÉRALI
— Ah ! 's'écria-t-elle, ce ne sera pas notre union qui me sauvera, c'est nia mort.
La voiture partit et ramena la duchesse à son hôtel. Durant la roule, elle calcula les moyens d'exécuter ce suicide qui lui paraissait son dernier reluge, et elle n'était pas armée chez elle, «pu; déjà son parti était pris et son exécution arrêtée. Elle se lit descendre à l'office d'un pharmacien de sa maison, et là, souriante et pleine de grâce, elle se lit donner une assez forte dose d'upium pour en mourir. Elle fit au bon apothicaire le petit conte le plus charmant sur l'usage qu'elle voulait faire de cet opium, pour se procurer cette extase ra\issanle des Orientaux; elle se le fit diviser en une quantité considérable de doses Irès-m mimes; puis, lorsqu'elle en eut assez pour qu'en les réunissant la mort lût infaillible, elle regagna son hôtel.
Comme elle y entrait, on lui apprit que la princesse de Kadicoll l'attendait depuis une heure dans sou appartement.
VU. — PM.NCliSSfc: ET DUCHtSSE.
En apprenant cpie la princesse de Kadicoll' était dans son appartement, Léonie hésita à y entrer. Il lui sembla que cette femme, qui se trouvait là pour se placer entre, elle et sa funeste résolution, était un mauvais génie qui la pousserait à quelque malheur plus terrible encore que celui auquel elle voulait échapper. Le cœur a des instincts de répulsion qui ne se trompent pas, mais auxquels ce qu'on appelle la raison nous empêche de nous livrer; donc Léonie se demanda s'il était possible qu'elle pût être perdue par la princesse de Kadicoll' plus qu'elle ne l'était, et elle pensa que peut-être pouvait-elle la sauver.
La résolution de suicide de Léonie n'était point une de ces pensées permanentes qui se sont emparées peu à peu de l'esprit et du cœur d'une femme, qui les occupent tout entiers et à tous les moments : c'était un aveugle mouvement de désespoir, et dès qu'une lueur d'espérance venait se glisser dans celte sombre nuit, dès qu'un obstacle venait barrer ce chemin funeste, la clarté douteuse qu'y jetait cette espérance, l'instant d'arrêt que faisait naître cet obstacle, suffisaient à tout remettre en question.
Toutefois, avant de consentir à voir la princesse de Kadicoff, bien des scrupules murmurèrent encore dans le cœur de Léonie. Par un hasard inouï, le danger qu'elles couraient toutes deux était le même, et c'était la même main qui les en menaçait, et cependant Léonie avait honte d'associer sa défense à celle de la princesse de Kadicoff-; il lui semblait que c'était avilir sa faute et déshonorer son malheur que d'agir ainsi. Mais l'espoir de ne pas mourir était rentré dans l'âme de la duchesse; dans l'abime de malheur où elle tombait, comme jadis y était tombé Valvins, elle voyait aussi un appui où se retenir, et comme lui elle allait s'y attacher, quelque honteux et fragile qu'il fût.
Léonie entra donc dans son appartement et y vit la princesse roulée dans un vaste fauteuil.
L'aspect de Phœdora fit peur à Léonie. Cet être si chétif, si dolent d'ordinaire, semblait intérieurement animé d'une vie de feu qui jaillissait par ses yeux ardemment fixés sur la duchesse. En la voyant si mièvre et la sentant si forte, Léonie éprouva celte sensation que doit donner la rencontre d'un chat-tigre amaigri et rendu plus féroce à la fois par la faim et la soif. Dans le regard qu'elles échangèrent ensemble, il n'y eut de la part de la princesse qu'on examen cruel de Léonie, comme pour chercher l'endroit par où elle pourrait saisir sa proie et la déchirer. Dans le regard de la duchesse, ce fut une froide et menaçante acceptation du combat qui allait se livrer. La princesse le comprit ainsi, et, par une transition subite, elle rentra ses grilles, et, faisant aussitôt œil et voix de velours, elle dit doucereusement à Léonie :
— Eh bien ! chère belle, sommes-nous toujours fâchées, et vous souvenez-vous encore de ces folies auxquelles nous nous sommes laissé emporter l'une et l'autre?
Mais la duchesse n'entendait pas engager la lutte dans une escrime de ruse et d'hypocrisie où l'astucieuse souplesse de madame de Kadicoll' aurait eu trop d'avantages sur le caractère véhément et fort de Léonie, et elle répondit à cette attaque faite en retraite, non pas en suivant avec précaution la princesse, mais en se jetant hardiment à son encontre, et elle répondit sans hésiter :
— Je n'ai rien oublié, madame; je viens de voir Gregorio Massoni, qui n'est point mort fou, qui vit et qui n'a rien oublié non plus.
La princesse se leva tout d'un coup, et regardant Léonie en face avec un sourire d'effronterie railleuse, elle repartit :
— Qu'est-ce que ça, Gregorio Massoni? je ne le connais pas.
A son tour la duchesse mesura Phœdora de l'œil, mais sans que cette étrange déclaration parût lui causer la moindre surprise. Entre ces deux femmes, les transitions et les commentaires explicatifs de leurs paroles étaient tout à lait inutiles. Léonie avait compris que ce n'était pas à l'entretien présent que s'adressait cette insolente négation de la princesse, mais au cas où Léonie voudrait se servir de ce qu'elle avait pu apprendre de Gregorio. Elle répondit donc à Phœdora par un regard de pitié dédaigneuse d'abord, et ensuite par ces paroles froidement prononcées :
— Cette ruse n'est plus possible, madame; il y a d'autres preuves cpie les paroles de Gregorio Massoni.
— Quelles preuves? dit la princesse avec le même dédain qu'on venait de lui infliger, et en se repliant sur elle-même.
I.a duchesse L'examina et se tint sur ses gardes. Bile se mit à réfléchir longuement, en marchant dans son appartement; madame de Kadicoff la suivait de l'œil, cherchant à deviner si c'était l'impossibilité de produire ces preuves dont on la. menaçait, sans qu'elles existassent, qui faisait hésiter la duchesse, ou si son silence venait de ce qu'elle cherchait une sûre combinaison pour en accabler sou ennemie ; elle s'arrêta à cette dernière opinion, car Léonie ne semblait ni alarmée ni embarrassée vis-à-vis de son adversaire, mais plutôt en face de ses propres réflexions. Madame de Kadicoll' les interrompit en lui disant : — Lh bien ! quelles sont ces preuves?
Si ces paroles avaient été adressées à un homme, le ton de méprjs dont elles furent prononcées, le petit ricanement de déli dont et es furent accompagnées, lui eussent pu faire croire que celle qui lui parlai! se croyait à l'abri de tout danger. Mais ce n'était pas pour tromper une autre femme, et le regard qui les suivit pour étudier l'effet qu'elle avait produit montra à Léonie qu'elles n'étaient qu'une vaine bravade.
— Quelles sont ces preuves? lui dit Léonie. Je vais vous les dire; mais veuillez me permettre d'écrire un mot pour une affaire extrêmement pressante et que j'ai oublié de régler.
La princesse ne douta pas que ce billet, intervenu tout à coup au milieu de la conversation, n'eût rapport au sujet même qui les occupait toutes deux; mais il n'y avait pas moyen de savoir en quoi il s'y rattachait, et il fallait absolument laisser faire et laisser creuser une embûche, sans cependant découvrir de quel côté la terre manquerait sous ses pieds.
Toutefois, un léger signe d'assentiment avait répondu à Léonie , qui se mit à écrire. Mais pour écrire, il lui avait fallu trouver la clef ciselée d'un petit secrétaire, et comme cette clef ne la quittait pas (les femmes ont toujours une clef qui ne les quitte jamais), elle l'avait mise en sortant le matin dans le petit sac de velours à fermoir (pie toutes les femmes portaient alors et qu'on appelait ridicule. Léonie, en ouvrant ce sac, en avait vivement tiré tous les objets qui s'y trouvaient et les avait laissés sur la table où élait posé le sac, et qui était à portée de la main de la princesse. Celle-ci les avait rapidement examinés pour y découvrir quelque chose qui pût lui venir en aide, quelque lettre qu'elle n'eût pas craint de soustraire, la moindre chose enfin. Mais il n'était sorti du sac qu'une bourse, un mouchoir et un petit paquet soigneusement plié et portant une étiquette.
Cependant Léonie écrivait. La princesse, qui avait avisé ce petit paquet, le laissa d'abord de côté ; mais, ne découvrant rien dont elle pût prendre avantage, elle examina mieux ce pli étiqueté, et ouvrit des yeux pleins de joie en lisant sur l'étiquette le mot opium.
— Oh ! pensa-t-elle, elle en est là, à mourir... ou peut-être à tuer, ajoula-t-elle dans le plus profond de sa pensée.
Quoi qu'il en pût être, la princesse tenait un de ces fils qu'elle cherchait, et elle attendit plus patiemment que Léonie i ùt fini sou billet. Lorsqu'elle l'eut achevé, la duchesse se leva, et. avant sonné, elle le remit au domestique qui se présenta, en lui disant d'un ton qui semblait provoquer l'attention de la duchesse :
— Chez M. Balbi, mon notaire.
Le nom de Balbi, oublié sans doute depuis vingt-quatre ans, ne parut pas frapper madame de Kadicoll', qui reprit en riant et en montrant le petit paquet du bout du doigt :
— Est-ce pour faire votre testament, ma chère?
La duchesse, ramenée par ce mot railleur à son projet de suicide, éprouva un frisson de terreur, comme quelqu'un qui se trouve tout à coup en face d'un précipice où il a failli tomber; mais elle ne voulut pas laisser longtemps à la princesse la joie maligne que lui donna ce mouvement d'effroi, et elle lui répondit en lui dét'ochaul chacun de ses mots, pour qu'ils portassent coup, syllabe à syllabe :
— Un notaire est bon à toute autre chose qu'à faii e un testament : ainsi on peut lui confier un dépôt cacheté et qui doit assurer la forlune d'un enfant qu'on a abandonné.
La princesse devint pâle à cette p irase, et ses veux, lixés sur Léonie, semblaient regarder avec terreur um' apparition menaçante.
— Que voulez-vous dire? murmiira-t-elle sourdement.
La duchesse comprit tous ses avantages, el continua eu disant :
— Seulement, comme j'ai dans le mien une grande confiance, je lui écris pour lui dire de m'attend re; au lieu d'y aller dans une voiture sans armes ni livrée, je me présenterai à lui le visage découvert el non pas soigneusement dérobé sous un voile.
La princesse tremblait de tous ses membres pendant mie Léonie. énuinérail ainsi toutes les circonstances de sa visite a Balhi.
Enfin Léonie ajouta, sans pitié pour la terreur glacée de Phœdora :
— Et si j'ai une devise pour sceller ce précieux dépôt, ce ne sera pas celle qui dit : Cura vendetta, car je n'ai pas à venger, par l'amour du musicien Gregorio Massoni, la mort du musicien Messinger.
A ce moment, la princesse était effrayante à voir. Tout son corp frémissait ; ses lèvres pales et tremblantes s'ouvraient convulsive.-
CONFESSION GÉNÊR ILE
iiiciii but ses dents serrées: ses yeux vibraient comme s'ils eussent pu lancer la mort, el semblaient chercher à quel endroll elle pourrail napper plus BÛremenl la duchesse, qui se tenail lièremenl devant elle, comme la Femme qui a posé le pied sur la tête du serpent, selon les promesses de la Genèse.
m, us le serpent chercha à se dé agei ; la pi ince -<•, après un momenl de Bilence elTrayant, *I • t. Ironiquement a Léonie.
Est-ce M Valvins * 1 1 1 i vous a fait ce conte-là?
Si ou Be rappelle avec quel soul Léonie avait évité de prononcer ce nom devant madame de Kadicoff. <|m avait tenté de le lui surprendre, on comprendra aisément l'etonnemenl dont elle dul être frappée. L'imprudente lt'\ a le pied et s'écria :
— Valvins! qui vous a «lit son nom?
La vipère s'échappa, et les deux femmes se retrouvèrent en présence avec L'assurance de lenir complètement le secret l'une de l'autre, et la princesse s'écria : — Ah! c'est donc son nom?
Mais Léonie venait pour la première rois de réunir dans sa tète tous les lils épars de cette histoire: elle avail rapproché les circonstances avouées par la femme voilée à Balbi, sur la naissance de cet enfant qu'il dirait chercher dans un rayon de quinze lieues, des circonstances qu'elle avait apprises de Valvins sur l'étrange manière dout il avail été trouvé dans la cabane de Gregorio Massoni, et elle répondit à madame de Kadicoff avec un accent de triomphe :
— (l'est le nom qu'il porte aujourd'hui, mais il a droit à un bien plus illustre, madame, ou à un bien plus humble, et, lorsqu'il le voudra, il p. mira réclamer celui de Kadicoff ou celui de Massoni, selon qu'il lui plaira de pin 1er celui de sa mère OU celui de son père.
— Ce n'est pas possible! s'écria la princesse avec épouvante... lui!...
— Nous avons les preuves, madame, reprit Léonie ironiquement j vous en demandée... en voila...
La princesse était accablée ; Léonie triomphait encore et se croyait assurée de tenir son ennemie; mais celle-ci n'était pas femme a se laisser ainsi abattre, et s'il lui fallait périr, elle voulait ne pas périr seule. Alors, au lieu de se dégager et de se défendre, elle s'attacha corps à corps à celle qui la frappait sans pitié et lui répondit comme quelqu'un qui accepte sa destinée :
— Soit! toute chose vient à son terme. Le fils de Gregorio Massoni est né; le tils de M. Valvins naîtra, et celui-là aura aussi à choisir entre deux noms.
— Ah! madame!... s'écria Léonie, qui vit toute la portée d'une pareille menace.
Après cette exclamation, la duchesse cacha sa tête dans ees mains, tandis que la princesse s'approchait d'elle et lui disait tout bas, en l'attirant à elle :
— Eh bien! maintenant il faut choisir... perdues ensemble, ou bien sauvées ensemble.
La duchesse se dégagea avec effroi de cette étreinte; car elle était arrivée là où elle avait tant craint de descendre, à voir son malheur hé aux indignes actions de la princesse.
— Ah ! s'eeria-t-elle, plutôt ma perte que de vous devoir mon salut ! Mais ceci ne parut point blesser la Gère Phœdora; elle sourit dédaigneusement et reprit sans s'émouvoir :
— Non, Léonie, non. ce n'est pas là ce que vous voudrez quand vous y aurez mieux réfléchi.
— Mais vous oubliez, répliqua la duchesse, que moi du moins je puis me sauver en épousant Valvins.
— .Mais je suis libre comme vous, dit madame de Kadicoff, et il m'est permis d'épouser Crcgorio Massoni.
La duchesse haussa les épaules et dit ironiquement :
— La princesse de Kadicoff épouser l'invalide Gregorio Massoni !
— La princesse de KadicotV peut épouser le père du mari de la duchesse de Fosenzac.
— Mais, madame, un mariage aussi extravagant que celui-là vous perdrait.
— Pas plus que ne vous perdra le vôtre avec M. Valvins. Léonie laissa échapper un geste d'impatience et de désespoir; mais
l'horreur que lui inspirait la pensée d'une complicité avec madame de Kadicoff l'emporta encore, et elle repartit :
— 11 en sera ce qui en sera, madame, mais j'y suis résignée... j'y ai même consenti.
La princesse se tut d'abord; mais elle alla prendre sur la table le petit paquet d'opium, et, le montrant à Léonie, elle lui dit doucereusement : — Pour qui donc ceci?
La duchesse regarda le paquet et se détourna avec désespoir. La princesse reprit :
— Un maiiage ne s'accomplit pas en quelques heures, mais un empoisonnement se fait en quelques minutes.
— Madame ! s'écria la duchesse en reculant épouvantée de l'accusation qui venait d'être portée contre elle.
— Ce n'est pas pour un empoisonnement? reprit froidement la princesse; c'est dune pour un suicide?
— Eh bien! oui, madame, s'écria la duchesse en éclatant tout à lait... oui, je préfère la mort et je l'ai choisie.
— Plutôt que ce mariage? lit la princesse.
— Plutôt que celle boule ! repartit fièrement la duchesse.
— Ah ! lit madame de Kadicoff d'un ton ironique. Mais moi qui vousHurae, ajouta-t-elle avec un semblant de pitié cruelle, je ne veux pa^ permettre l'accomplissement d'un m funeste dessein, puisque je l'ai découvert. VoUs ne mourrez pas, Léonie.
— Madame! B'éciia la duchesse en s'axanean1 vers madame de.
Kadicoff.
— Vous ne pouvff mourir, ajouta Phoadora en cachant le paquet
d'opium dans Sun sein.
— Madame! répéta la duchesse en s'a v a ma ni , el avec un Ici
de colère qu'il fut presque certain qu'entre ces i\t-[i\ femmes si haut placées il pourrait s'engager une lutte (le force comme entre deux harangères. Mus la princesse s'était reculée de Léonie, et, s'élant
Saisie d'un COrdon de sonnette, elle lui dit :
— Prenez garde, je liens |(. beau rôle. le sonne, j'appelle ; je suis
chez vous, c'est vrai. Je crierai à un valet avec un accent de désordre et de désespoir : a Courez avertir M. île Lesly, qu'il vienne; allez chercher un médecin, madame de Fosenzac vient de s'empoisonner '■ o
— Vous aurez menti !
— Oui, dit la princesse d'un air railleur: mais le valet aura obéi, votre père sera accouru, l'esclandre! sera laite; et lorsqu'on verra vus yeux en pleurs, votre désespoir, et que je montrerai ce paquet d'opium, j'aurai peut-être mal dit en criant : « Madame de l'osenzae vient de s'empoisonner, » ou le valet aura mal entendu... c'est « veut s'empoisonner » que j'aurai dit; et alors on me remet rieia, et toute violence de votre part ne sera qu'une preuve de plus que je n'ai eu que ce moyen de vous sauvii .
l.a duchesse demeura immobile : elle était à la merci de celte femme dont l'audace ne redoutait rien. Elle se laissa tomber sur un canapé en s'écrianl :
— Ah! mon Dieu! que faire... que faire?...
— Me dire tout, répliqua la princesse, et me laisser faire.
— Mais que prétendez-vous enfin?
— Vous sauver et moi aussi.
Léonie baissa la tète; c'était le seul consentement qu'elle eût la force de donner, madame de Kadicoff n'en exigea pas davantage et reprit en s'asseyant près de la duchesse :
— Maintenant, voyons, dans quelles mains sont ces preuves dont vous me parliez tout à l'heure?... Est-ce Valvins... est-ce Gregorio Massoni qui les possède?
— Ni l'un ni l'autre, dit la duchesse ; mais Valvins sait leur existence.
— Mais sait-il ce qu'elles renferment?
La duchesse chercha à rajuster ses idées et ses souvenirs, et repassa en sa mémoire tous les indices qui l'avaient conduite à la conclusion que Valvins était le fils de la princesse.
— Je ne sais, dit la duchesse... Je l'ai laissé près de Gregorio Massoni. A ce moment il ignorait encore vosrelationsavec cet homme ; mais un mot a pu les lui apprendre, et ce que j'ai deviné, moi. il peut l'avoir compris aussi.
— Ce que vous me dites est une énigme, dit la princesse; est-ce encore une ruse?
— Non, dit la duchesse; mais voici ce qui est arrivé.
Alors elle lui expliqua comment Gregorio Massoni avait dit à Valvins qu'il pouvait bien être le fds d'une grande dame, paries circonstances de son abandon dans la cabane.
— Mais, lui dit la princesse, comment se fait-il que lorsque mon père m'emmena de Paris, et que les douleurs me forcèrent à m'arrêter dans cette cabane, comment se fait-il que Gregorio n'ait pas reconnu mes gens et moi-même à la voix?
— 11 parait qu'il était plongé dans un profond sommeil causé par son état d'ivresse.
— C'est un vice que je ne lui savais pas, dit la princesse.
— Et qu'il a conservé, dit Léonie.
— Ah!... fit madame de Kadicoff en réfléchissant, c'est bien; mais cela ne m'explique pas comment vous avez su le reste.
Léonie continua son récit et rappela l'anecdote du notaire, les deux paquets scellés de la même devise, et enfin la conversation du malin avec Massoni, qui avait rapproché les éléments épars de cette aventure et leur avait donné un corps. Léonie acheva en répétant à madame de Kadicoff les menaces de Gregorio. Mais celle-ci ne l 'écoutait plus et semblait en proie à l'enfantement de quelque terrible projet. Enfin elle dit à la duchesse :
— Et c'est M. Balbi, votre notaire, qui possède encore ces deux dépôts?
— C'est lui.
— Et sans doute vous lui avez écrit pour qu'il vous les remette?
— C'est une chose qu'il ne fera pas.
— Mais pourquoi lui avez-vous écrit? fit la princesse, que celte assurance de Léonie parut alarmer.
— Pour qu'il ne s'en dessaisisse pas avant que je ne l'aie vu.
— Il est donc absent? dit la princesse.
— Oui, il ne sera sans doute de retour que demain.
— D'ici là, dit Phœdora en regardant sa montre, nous avons le tempo.
CONFESSION GÉNÉRALE
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La princesse se reprit à réfléchir, cl dit, après un de ces silences où de bien sombres pensées devaient traverser son esprit, ?i on en devait juger par l'expression cruelle de son visage :
— Qu'avez-vous précisément écrit?
Léonie hésita à répondre; mais clic s'y décida cependant.
— Voici à peu près ma lettre, dit-elle : « Qui que ce soit qui se présente pour réclamer les deux dépôts qui sont chez vous, scellés avec la devise Cara vendetta, ne les remettez pas avant de m'avoir vue, car j'ai de singuliers renseignements a vous donner à ce sujet... »
— Mais à quoi bon cetle précaution, dit la princesse, puisque vous vouliez mourir, et contre qui la preniez-vous?
Léonie ne répondit pas.
— Contre moi, n'est-ce pas? dit la princesse.
— Eh bien, oui... et non, lit la duchesse : contre vous, si le hasard vous avait l'ait découvrir ces preuves ou que vous vous fussiez rappelé qu'une d'elles du moins devait exister, et que vous eussiez été la reprendre là où vous l'aviez déposée.
— Ce sont ces preuves qui nous sauveront, dit la princesse. Envoyez rechercher votre billet, ou plutôt écrivez à votre notaire de le considérer comme non avenu. La découverte de ces papiers ne regarde que moi, et il m'est fort indifférent que Valvins sache qu'il est mon fils ; et cela est peut-être nécessaire.
— Et Gregorio?
— Oh ! celui-là, il se taira, fit la princesse.
— Comment? dit Léonie.
— Venez chez moi, je vous l'expliquerai.
— Et pourquoi pas ici?
— C'est que vous n'avez rien de ce qu'il me faut pour accomplir noire projet... excepté...
— Excepté quoi? fit Léonie.
— Rien ! rien ! dit la princesse. Il faut que nous soyons aux Invalides avant que les grilles en soient fermées. Venez! venez!
Les deux grandes dames sortirent ensemble et se rendirent à l'hôtel de la princesse, après que Léonie eut écrit le billet en question à M. Balbi.