IV. — m sbni hanti Ml M
lui dit Valvins en se remettant à genoux devant
— Oh! Léonie.
elle.
— Ce n'est peut-être que parce qu'elle l'aime! s'écria la duchesse avec désespoir et en se cachant encore le visage.
Valvins n'avait plus besoin de se justifier, et, après cet aveu, un retour sur le passé les eût également humiliés l'un et l'autre. Voilà ce qui fit que cette histoire, qui eût pu se dénouer alors, arriva jusqu'au jour où la duchesse se trouvait chez la princesse de Kadicoft et reçut le billet que Valvins lui fit parvenir.
Toutefois, après cciie conclusion si inespérée entre Valvini al la
duchl' se, après ce ici oui pa liotlllii de I un vers I autre, coiiiinenl e
fait-il que cel amour arrivai au point ou nous l'avoua précisément montré dans l'entretien de la duchés a de l efeniae el de la pHu<
de ka lu oll.' I.'e-I que, si l'histoire de l'amour est quelquefois une.
belle cl consolante image de la via du rxvur , elle est bien souvent
une triste cl bien cruelle révélation. El puis, vous ne poiiviy. savoir ce qu'il nous en coule h nous qui vous avons dit à plaisir chai une de. -s émotions de ces deu\ aines séparées par un crime, qui avons compté un a un chacun des mouvements qu'elles uni faits pour se rapprocher; s'il est vrai <|iie nous ayons pu vous intéresser un peu à celle souffrance si longue de Valvins, a ces hésitations si tremblantes de Léonie, a cel amour si étrange, né la ou d'autres meurent, à celle résistance désespérée quand on avait déjà tout aeoordé, s'il est vrai, disons-nous, qu après nous avoir suivi ligne a ligne dans la raton» structioii de cet amour, déjà brisé une fois, et s'il est vrai que vous le irouv iez assez, heureusement rétabli pour désirer qu'il suit durable, il doit nous être pénible de prendre le marteau pour le briser une
lois encore et le disperser lorsque ROUI avons OU tant de peine à eu
recueillir les plus minimes éléments.
Aussi, ne mettrons-nous pas à relie muvre le soin minutieux 1 t. ainianl que nous avons mis a la première, et làchenais-nnus de vous dire rapidement comment cet amour s'en alla, du moins de 1 un de ces deux (murs.
Après que ce cri de douleur échappé à Léonie l'eût rendue tout entière à Valvins, après qu'elle lui eut de nouveau confié s- >i 1 honneur et sa vie, quand le jour l'eut éloigné d'elle, le désespoir la prit. La femme qu'une première passion emporte à se donner à l'homme en qui elle croit a, dans ses heures de solitude, les remords de sa faute, la douleur de ses devoirs oublies; mais elle eloiilfc ce reuiur<ls, elle échappe à celte douleur eu se tournant du côté de celui oui en est la cause, el dans sa pensée elle redit Ions les serments, toute-, les promesses qui doivent sinon l'absoudre, du moins la rassurer. Mais il n'en pouvait être ainsi pour Léonie, et, à la honte de sa chute, il s'ajouta pour elle la honte du pardon qu'elle avait accordé; aux craintes qu'inspire un amour coupable, les craintes plus terribles que de\ail lui donner l'homme qui en était l'objet.
En effet, dès ce premier jour d'un amour si singulièrement renoué, la duchesse craignit qu'il ne se brisât encore, comme il s'était déjà brisé une fois. Renfermée dans son appartement, elle frissonnait en se demandant si elle retrouverait Valvins au château, et si une nouvelle lettre, froide, insultante, ironique, ne lui viendrait pas encore annoncer sou abandon.
Cela n'arriva point, mais c'en était fait cependant : il n'y avait point et il ne pouvait pas y avoir de sécurité dans la faiblesse de Léonie. Chaque jour il lui semblait que cet homme qui lui avait déjà échappé une fois pourrait lui échapper encore. Ce n'était plus avecla brutalité de son premier abandon, mais avec la perfidie d'une retraite habilement calculée. Dès cet instant, tout devint suspect et menaçant pour Léonie; la moindre absence lui faisait peur, la plus simple occupation lui semblait un oubli.
Toute la vie de Valvins, attachée à la sienne, ne suffisait pas pour la rassurer; et cependant il la lui donnait toute sans en réserver rien pour lui-même; et. après s'être perdu pour elle par désespoir, il continuait à se perdre encore pour elle pour la consoler. Seulement, ce qu'il avait fait jadis eu aveugle, il eu voyait maintenant et il en comprenait la portée. Si quelquefois il opposait aux exigences de Léonie une simple observation résultant des devoirs de sa position, elle n'en demandait pas de vive force le sacrifice, mais s»n silence résigné, ses larmes mal réprimées disaient assez à Valvins les récriminations de cette âme en peine.
— Autrefois, se disait-elle, ces devoirs, il les oubliait dans son désespoir, et il se rappelle maintenant qu'il est heureux. Sou bonheur tient donc moins de place dans son âme que n'en a tenu son malheur.
Valvins comprenait ce silence douloureux et il y cédait, et, pour quelques jours d'une confiance qu'il ne rassurait que momentanément, il sacrifiait son honneur de soldat, sa «considération, sa fortune.
Ce fut la faute de Valvins, il faut le dire, ou plutôt celle de sa position. Si*, dès les premiers jours, il était redevenu l'homme qu'il «levait être; si, en blessant les justes susceptibilités de la duchesse, il avait repris sa vie, sa dignité, sa force, il n'en eût pas été ainsi; si, au lieu de chercher à baser celte foi qu'on n'avait pas en lui sur le sacrifice perpétuel de ses devoirs, il eût essayé de la fonder sur sa propre volonté, Léonie eût souffert quelque temps encore, mais eile n'eût pas souffert si longtemps ni si ci u ••llemenl.
Dans la roule fausse où Valvins s'était engagé, chaque pas rendait soi, retour plus impossible. Supposons qu'il eût osé dire à Léonie :
— Vous m'aimez, madame, mais celui que vous aimez doit être digne de vous. Ces exigences de. ma vie auxquelles je cède, ce n'est pas pour moi que je le fais, mais pour vous, pour que vous me regardiez avec orgueil et confiance.
« ON! ESS10N GÊNÉH ILE
Léonie eût sans cl mte pleine, mais bientôt après elle < • û t été rassurée sur la puissance d'au amour qui revenait de soi-même, cl non parce qu'on n'avait pas la >nger d'une ligue la chaîne avec
laquelle on le tenait. Ainsi, et pour é lainr nuire pensée par des faits, lorsqu'un ordre du ministrede la guerre vint chercher Valvins à Fontainebleau, sll avait obéi, brunie l'an rail sans doute vu partir avec la crainte de ne plus le revoir; mais à l'heure uù il serait revenu, ceretourreûl cmisolée de ce qu'elle avait souffert et l'eût rassurée pour l'avenir d'une nouvelle séparation. Elle ne le voulut pas el il n'eut pas la luire de le v< u'.oir; il demeura en inventant a supérieur des excuses meneongèiw et humiliantes pour son caractère. Plus tard cela devait se présenter encore, et 1 pur avoir cédé, il devait encore céder : « Vous avez pu faire cela, | que vous m'aimiez lui disait-on, si vous ne le laites pas maintenant . c'est paire nue vous m'aimez moins ou que \ous ne m'aimez plu-. » Et Vahins cédai! encore.
Ain», de jour en jour, de mois en mois, cédant toujours à cette inquiétude, sans pouvoir la satisfaire, il se perdait dans l'estime de tous s ans se remettre dans la confiance de celle pour qui il faisait toutes acessions. Chaque sacrifice accompli était une raison d en offrir un autre : car plus il en a-vait l'ail, plus, le jour où il eût cessé d'en l'aire, il eût été soupçonné et eût mérité de l'être.
Mais le plu? triste résultat de celte vie, ce n'était pas de déconsidérer Valvins dans l'opinion publique, c'était aussi de le déconsidérer dans le cœur de Léon te. Ceci est triste, et cependant ceci est vrai : la femme imprudente qui dégrade sans s'en apercevoir l'homme à qui el.e s'est donnée, finit par le voir te! qu'il est, à un jour fatal, à une heure marquée. Et comme dans un noble cœur, une passion coupable ne peut vivre que par la noblesse de celui qui l'inspire, il se Irouve que l'amour s'enluit au moment où l'âme fait Celle funeste découverte.
En v érité , si nous avions voulu rester l'historien consciencieux de cette aventure, nous n'aurions pas dû vouloir résumer eu quelques mots la destruction de cet amour, qui s'en alla parcelle à parcelle, comme il était venu. Mille petits incidents étrangers travaillèrent à sa perte, comme mille petits incidents étrangers avaient travaillé à sa fortune
Aii si, quand le séjour de Valvins au château de M. de Lesly se fut prolongé au delà de ce que permettaient les convenances de l'invitation la plus amicale, A alvins sentit qu'il était temps de se retirer. Mais Lé"iiie ne voulut pas qu'il le sentit, et malgré cela il fallut qu'elle entendit quelques railleries d'aboi d légères, puis plus aign s, sur le manque de tact de ce commandant Vahins.
On voulut bien, pendant quelque Lemps, attribuer cet oubli à la maladie mentale dont il n'était pas encore bien guéri; mais quand il sembla dans les conversations indifférentes que sa raison n'était plus dérangée par ces longues rêveries et ces tristesses distraites auxquelles il se lierait autrefois, on voulut lui faire comprendre ce qu'en pensait qu'il n'avait pas senti de lui-même : il le comprit comme il l'avait senti; mais cette fois encore un lui défendit de le comprendre.
Valvins pouvait bien supporter un moment d'humeur, une parole d'ennui pour celle qui avait tant souffeil pour lui.
A ce mot, i fallail bien céder. Léonie le remerciait tout haut du rôle pénible qu'il niait bien accepter, mais elle se sentait tout bas humiliée de ce qurinspiraient à son père, a de^ étrangers même ce qu'on appelait importuuité tenace de cet homme, son inconvenante familiarité à s'établir là où l'on avait eu l'imprudence de l'accueillir pendant quelques jours.
Après ces petits incidents de conversation, Léoni», éclairée sur les dangers de la route qu'elle avait l'ait suivre à Valvins, léonie lui proposait quelquefois d'elle-même de s'éloigner durant quelque temps. Mais l'empressement qu'il mettait à accueillir ces propositions et à la trouver plus raisonnable venait rendre a Lé nie tout - - craintes : «Il n'attendait que ce moment, disait-elle, et peut-être l'a\ ait-il fait naître. »
Après lui avoir proposé de. s'éloigner, elle ne voulait plus qu'il s'éli ignàl. Il restait donc, cl ce qu'on avait appelé d'ab rd manque de lait, importuuité, devenait sottise, manque d'éducation, et unissait par être qualifié en termes plus vulgaires et plus honteux, et il laliut qu'un jour la dm he.-se entendît flétrir celui qui était son amant du nom ignoble de pique- assiette, qui lui fut donné par nue vieille femme de ses amies, qui. en ?a qualité de grande dame, avait le privilège dis mots de basse extraction.
Cependant celui-là blessa si profondément l'orgueil de ia duch< sse, qu'el e ne voulut pas soumettre Valvins à la nécessité de le subir; elle l'en affranchit et lui permit de retourner à Paris, où cependant elle le retrouva bientôt.
Ici celle déconsidérati ni qui > était peu à peu opérée dans le cœur de la duchesse prit un tout autre caractère et se combina avec des craintes encore p.u> vives que ceins qui l'avaient d'abord obsédée, mois d'une autre nature, bans les quelques semaines que Valvins passa seul à Paris, plus tranqui le d esprit et de cœur qu'il n'avait éle depuis longtemps, il essaya d'effacer les fâcheuses impressions qu'il a\ ait laissées cunUe lui. Heureusement pour lui que ces làcueu-
ses mi! cessions tenaient à & - suppositions qui, une fois détruite . ne devaient pas laisser de traces honteuses après elles On l'avait aecusé de devenir f-u. et c'est pour cela qu'on l'avait jugé incapable et indigne de son commandement ; mais dès qu'il j reparut avec cette liberté d'esprit el d'action qui en fais il un des officiers les pins distingués de l'armée, on en conclut tout simplement qu'il était guéri, el il ne lui plus question du passé. Celait une blessure qui l'avait mi - pendant quelque temps hors de service, la blessure élail cicatrisée. Tant mieux; c'était un brave valide de plus, i Rfiprenee votre ian:. commandant, et n'y pensons plus, » lui avait dit le ministre de la guerre.
Or donc, quand la duchesse revint à Paris, les premiers mots de Meleliior de Lesly, quand il lui parla du commandant, furent pour la féliciter de la cure iuerveilleu~e qui s'était opérée au château. Valvins était redevenu l'homme d'autrefois, I homme dont ses camarades de l'empire parlaient avec considération.
Ce qui en d'autres temps eût charmé Léonie la blessa profondément. Dans une âme où a séjourné longtemps une douleur amère, tout se tourne facilement en amertume si l'on n'a pas eu le soin d'épurer le vase du limon qui repose au fond. Valvins n'avait pas eu ce soin, el Léonie lui en voulut d'avoir retrouvé sans elle un peu de celte considération qu'elle lui en voulait quelquefois d'avoir perdue pour elle. Mais tout ceci n'eût été rien sans cet affreux auxiliaire qui aide si bien le cœur à tuer les plus sincères affections. Cet auxiliaire, c'est le monde.
L'hiver était revenu, et avec lui les fêtes, les bals, les spectacles, le concours d'hommes empressés autour d'une veuve si belle, si riche, si charmante que la duchesse de Fosenzae.
Valvins, comme il avait déjà l'ait, se montrait dans les salons de la duchesse, obscur, inaperçu, plus obscur, plus inaperçu qu'autrefois, en ce qu'il avait perdu dans son amour celte causticité d'esprit, cette cruauté de verve satirique qui en faisaient un causeur si redoutable et par conséquent si ménagé et si distingué.
Autrefois aussi, dans cette foule de grands noms et de grandes fortunes où il était si perdu, c'était pour Léonie un plaisir de le voir, de le chercher, de se dire dans son cœur et sa \anilé : « Ce pauvre jeune homme qui rêve là dans son coin, il se meurt d'amour pour moi. b Et quelquefois alors cet amour profond et désespéré lui paraissait préférable à cet am ur charmant et gracieux qui tourbillonnait autour d'elle. En même lemps, il se passait, entre elle et cet homme, un drame dont le déuoqment ne l'épouvantait pas encore et l'intéressait déjà. C'était une occupation pour la duchesse, une occupation mystérieuse et intime de son cœur parmi les frivoles bonheurs de ses succès.
Mais à l'heure où elle en était arrivée, lorsqu'elle cherchait Valvins dans cette foule qui l'entourait, elle ne pouvait plus trouver eu lui que ce qu'il était, un pauvre el bon officier de fortune, qui ne se mourait plus, qu'on n'accusait plus de devenir fou, grâce à un délire dont elle seule savait la cause : c'était un homme consolé qui n'avait véritablement plus de distinction pour sou cœur de femme que celle que Son amour lui donnait. Autant elle avait été (ière d'inspirer cette passion désespérée qui l'ava.t émue de pitié, autant elle é;ait quelquefois humiliée d'appartenir à cet boni i e qui était si peu de chose, car il y en avait autour d'elle qui valaient autant que lui par leur esprit, et qui valaient bien plus de leur personne, de leur rang et de leur fortune.
Toutes ces pensées ne venaient pas d'elles-mêmes à la duchesse, mais mille petites circonstances les lui infligeaient chaque jour.
C'était lorsqu'elle désirait retrouver Vahins dans quelque grande maison de son monde où elle entrait de plain-pied; si elle insinuait i son père ou à son frère d'y présenter M. Valvins, son père lui disait dédaigneusement :
— Qu'il vienne chez vous, sa position d'officier supérieur de votre frère explique son admission dans votre maison ; mus que je présente ailleurs un homme canine lui. ce serait au moins singulier, et je suis sûr que lui-même s\ trouverait fat déplacé.
Que si quelquefois elle parvenait par Meicliior. qui était l'esclave de ses moindres désirs, à introduire Val vins dans un monde qui n'était pas le sien, elle comprenait bien qu'il n'y entrait que furtivement à sa suite et pour y être dédaigné. Que de lois, lorsque la n .blesse de 1780, dispersée depuis trente ans, cherchait à se reconnaître dans ies nouveaux salons du commencement de 18t5, elle entendu demander près d'elle :
— Qu'est-ce que ce monsieur qui est décoré de la croix d'oilicier de la Légion d'honneur?
— le ne le connais pas, répondait quelque duc, quelque vicomte, quelque marquise.
Puis enfin, s'il arrivait par hasard qu'une voix pût placer son nom sur son i isage, un disait :
— C'est un M Valvins, commandant.
— Ah! que fàit-il ici?
— Qui est-ce qui a amené cet homme?
Cet homme-là, c'était son amant, et la duchesse se tordait le cœur de colère et d'humiliation.
Enfin les cent-jours arrivèrent sur ces entrefaites, et Léonie espéra
id ;
CONFESSION MINÉRALE
qu'elle créerait au moins une supériorité de dévouement à Valvins, en lui Faisant défendre la cause des Bourbons menacés; car déjà . comme nous avons essayé de le faire comprendre, il j avait entre elle et lui un lion qui devait lui faire désirer que cet homme pût être hautement un prétendant à la main de La duchesse de Kosonne. L'occasion étaii belle; "» acte d'héroïsme en faveui de la Fa mille des Bourbons pouvait l'élever assez pour cela. La duchi e rêva que Valvins pouvait combattre Napoléon, le vaincre et devenir un des soutiens les plus élevés de cette monarchie menacée, et dans laquelle il n'était encore rien. Valvins était parti avec son bataillon pour aller comme tant d'autres a rencontre de l'ambitieux «pu venait renverser la légitimité : mais, comme tant d'autres, le bataillon, le régiment et le commandant retournèrent vers celui qui était véritablement leur chef: et quand \al\ins revint de Waterloo, il ne fut plus qu'un pauvre officier licencié qui avait trahi et qu'on épargnait
par pitié. La duchesse avait vu s'enfuir depuis longtemps son ai ir
brin à brin, et sa dernière espérance perdue l'emporta tout à fait. Voilà pourquoi, retenue encore dans cel amour par un secret terrible et que Valvins possédait, voilà pourquoi elle avait été chez la princesse de Kadicoff et lui avail dit ce mol Fatal : o Je ne l'aime plus, » et lui avail laissé voir quecependant elle n'était plus maîtresse de ne pas l'aimer.
El maintenant nous pouvons raconter à nos lecteurs le secret de ce billet écrit par Valvins à la duchesse.
Depuis longtemps Valvins comprenait combien il était perdu dans le cœur de la duchesse, et il retenait de tout son pouvoir cet amourqui s'en allait; mais rien ne l'ait à un pareil malheur; plus ou veut enchaîner ce sentiment capricieux, plus il trouve de forces
et de ruses pour s'échapper, et, le plus souvent, ce qui l'a l'ait naître est ce qui le lue. La douleur de Valvins, qui avait autrefois louché Léonie, était maintenant un ennui fatigant pour elle. Son silence triste l'importunait, ses plaintes l'irritaient au delà de toute expression. D'un autre côté, les événements politiques les avaient séparés. M. de Lesly avait refusé de voir cet homme qui, selon son expression, avait trahi son maître; les autres maisons où, avant les cent-jours, Valvins et Léonie pouvaient se rencontrer, avaient été de même fermées au commandant. Ils en étaient donc réduits à quelques entrevues secrètes, rendez- vous demandés avec instance, accordés avec regret. En y venant, Léonie obéissait à l'empire de sa fâcheuse position . Mais ces entrevues n'étaient plus qu'un échange. cruel de récriminations qui exaspéraient la douleur de Valvins et la colère de Léonie. Hélas! entre la femme qui aime et celle qui n'aime plus il y a une si triste différence! Cette différence n'est pas seulement dans l'affection qui était et qui n'est pins, elle est dans l'esprit, dans le caractère, dans la personne. Léonie, si douce, si noble, si bienveillante, n'avait plus que des paroles aigres, des calculs égoïstes, des accusations méprisantes.
Quant à Valvins, il s'égarait de plus en plus dans l'appréciation de ce qui arrivait; il s'imaginait que l'amour seul a des torts vis-àvis de l'amour, et lui, qui avait été aimé quoiqu'il ne fût rien, ne pouvait supposer qu'on pût cesser de l'aimer précisément parce qu'il n'était rien. 11 aimait plus qu'il n'avait jamais aimé : on devait donc l'aimer encore. Alors il demandait avec obstination la cause de ce changement, mais Léonie n'avait pas le honteux courage de lui dire : « Je ne vous aime plus, parce que vous êtes un pauvre jeune homme sans fortune, sans nom, sans avenir. » ce qui était la vérité. Elle ne lui répondait que par des plaintes vagues, des impatiences sans raison, et presque toujours ils se séparaient plus irrités l'un contre l'autre.
Cependant, au milieu de leurs plus vives altercations , Valvins avait parlé plusieurs l'ois de mariage, d'abord comme un droit qu'il réclamait, ensuite comme une nécessité pour la duchesse. Mais la princesse de Kadicoff avait justement apprécié ce qui se passait dans l'àme de Léonie, lorsqu'elle lui avait dit que son orgueil de femme d'un grand nom et d'un grand rang répugnait à une pareille alliance. Léonie en était arrivée à ce point de préférer se perdre comme duchesse de Fosenzac, que de se réhabiliter comme madame Valvins. Celte résolution était lixe et invariable dans son cœur, et si quelquefois elle appelait à son aide la coupable logique des mauvais exemples qu'elle avait vus autour d'elle, c'était plutôt pour se colorer sa mauvaise action à elle-même que pour s'y confirmer.
Cependant, la veille du jour où nous avons vu la duchesse chez la princesse de Kadicoff, une explication violente avait eu lieu entre Valvins et Léonie. Le commandant avait nettement posé la question : « Vous êtes veuve, vous êtes libre, vous ne dépendez plus de la volonté de votre père. Il ne peut donc y avoir à notre union d'autres obstacles que ceux que vous y apporterez vous-même; c'est donc un consentement ou un refus que je vous demande; ce consentement ou ce refus, je le veux, je l'exige immédiatement; il doit servir de règle à ma conduite ultérieure vis-à-vis de vous. »
La résolution de Valvins avait épouvanté Léonie, et avant de lui dire ce qu'elle avait décidé irrévocablement, elle voulut savoir
quelle serait cette conduite dont il semblait la menacer. Mais il fut
aussi inflexible qu'elle, ei hh répondit Froidement :
— Vous agirez selon votre coin, j'agirai de même.
Dans cette circonstance, la duchesse avail fait comme tout le ractères faillies, die avait remis au lendemain une répon >■ i laquelle elle ('tait liien résolue de ne ncn changer, et que ces vingt-quatre heures de délai ne puu\ aient dégager des dangers qu'elle prévoyait.
— Demain, dit-elle a \ aluns .i1' quitterai l'hôtel pour aller voir la princesse de Kadicoff, qui demeure a quelques pas de chez vous,
et je m'échapperai de celte visite pour venir VOUS voir.
Ils se séparèrent plutôt comme des ennemis qui hésitent à se déclarer la guerre que cuiiiine des amants qui avaient sacrifié leui vifl l'un à l'autre.
Cependant voici ce qui se passa des deux côtés durant ces vingt»
quatre heure-.
La duchesse, qui n'avait véi ilaUeincnt pensé à la prUlCeSSe que
comme un prétexte à nue visite, se demanda si elle ne pouvait pu s'en servir autrement. Elle se dit que, si elle lui conliail une partie.
de l'einharras de sa position, peut -cire trouvera il -elle auprès de celte
étrangère des conseils, nu appui qu'elle n'eut osé demander a aucune
autre Femme. Ce qui avail encouragé l.éouic dans celle triste résolution, c'était précisément ce qui lui avait d'abord fait accueillir froidement les avance- de cette feinnie, c'était sa réputation COmpi omi-r. Forcée de prendre un parti honteux, elle s'était adressée à un auxiliaire honteux.
C'est conune le négociant ruiné par sa faute, qui est forcé d'emprunter à lotit prix. Il ne s'adresse plus aux banquiers honorables qui le soutenaient autrefois, il s'en va furtivement chez l'usurier qu'il a uns jolis à la porte île ses bureaux. Et comme l'usurier sait bien qu'en entrant chez lui on y vient avec de mauvaises affaires, il vous les dit sans les savoir, avec cet instinct de chacal qui sent un cadavre à six pieds sous terre : ainsi la princesse, dès les premiers mots de la demi-confidence de Léonie, avait deviné tout le reste, et comme le chacal ou comme l'usurier, elle avait mis le secret fatal à nu pour pouvoir ensuite marchander plus à son aise les services qu'elle voyait bien qu'on venait lui demander. Si elle-même avait laissé échapper une partie des siens, c'avait été par imprudence ou peut-être par une habileté cruelle. En faisant pénétrer la duchesse dans les désordres de sa vie et en la forçant ensuite à agir comme elle avait agi, elle se l'assimilait, elle se l'attachait. Et une fois ce lien établi entre elles, la terrible Phœdora n'était point embarrassée de l'usage qu'elle en ferait et de tout le profit qu'elle en pourrait tirer. Mais on se rappelle comment fut interrompue cette honteuse confidence par le billet de Valvins.
Mais quel incident avait donc amené ce billet?
Malgré lui, le commandant avait compris que les hésitations de la duchesse ne lui donnaient plus d'espoir, et malgré l'espèce de menace qu'il avait laissé planer sur sa tète, il avait pris aussi son parti, et ce parti était celui de la fuile, et de la fuite immédiate. A ses yeux, les torts qu'il avait eus jadis vis-à-vis de la duchesse l'absolvaient de tous ceux qu'elle pouvait avoir envers lui. Mais en se sentant le courage de lui pardonner et ne se sentant pas celui de tenir sa résolution en face d'elle, il avait donc fait ses préparatifs de départ pour le soir de ce jour- là même, et au moment de quitter Paris pour longtemps, il avait été faire ses adieux au vieux Gregorio Massoni.
11 s'était donc rendu d'assez bonne heure à l'hôtel des Invalides, et, grâce à cette précaution, il avait trouvé lex-serpent dans un état de raison que les libations journalières n'avaieut pas encore altérée.
Lorsque Valvins lui eut raconté qu'il désirait s'éloigner pour quelque temps, le vieillard lui dit :
— Ecoute, Grégoire, je ne t'ai jamais dit comment je t'ai trouvé. Tu sais seulement que tu es un orphelin que j'ai recueilli et élevé ; mais puisque tu pars et que tu te sépares de moi qui n'ai pas l'espérance de te revoir en ce inonde, il faut que je te donne les moyens de retrouver ta famille, qui doit être probablement d'un grand rang, si j'en crois les indices bien vagues que j'ai pu recueillir à l'époque de ta naissance.
Cette confidence, après tant d'années passées, surprit Valvins; il ne put s'expliquer le silence de Gregorio Massoni, et il le témoigna au vieillard; mais presque aussitôt il y vit en lui-même l'espérance d'une position perdue qu'il pourrait reprendre, et qui, en le rapprochant de la duchesse, rendrait possible cette alliance à laquelle il avait fini par comprendre qu'elle ne se refusait que par des considérations de rang et de position. Alors il pressa le vieillard de tout lui découvrir, en lui disant que l'espoir de retrouver une noble famille le retiendrait peut-être en France.
Gregorio l' écouta froidement et reprit un moment après :
— Ah ! tu es ambitieux, Grégoire, tu ne te contentes pas d'avoir été un brave soldat, et il te faut un rang et des titres; mais ne te fie pas trop sur ce que tu vas apprendre, il n'y a lien qui puisse te guider; mais un hasard peut taire ce que tes recherches ne feraient point, et alors tu pourras renier ton bienfaiteur de plus haut.
— Ah I fit Valvins , ce n'est pas là ma pensée , ce n'est pas pour moi que je désire ce titre, ce rang : c'est pour elle.
CONCESSION GÉNÉRALE
— Pour elle ! fit Massoni on fronçant le sourcil ; elle en a donc besoin ?
— Non, mon père, dit Valvins, mais c'est moi qui en ai besoin pour parvenir jusqu'à elle.
— Aii ! reprit .Massoni, tu en es clone là malgré mes leçons, tu es amoureux de quelque grande dame, et, comme je te l'avais prédit, probablement qu'elle le crache au visage et le traite comme un laquais.
— Non, mini père, non, mais elle a des ménagements à garder.
— Cependant, dit le vieillard, tu avais bien commencé, et lorsque tu avais rencontré cette duchesse, et que, grâce à mes avis, tu l'en étais l'ait aimer, tu l'avais traitée connue le méritent toutes les femmes de ce rang, en L'abandonnant le lendemain, pour ne pas être mis à la porte comme un fou, huit jours après.
— Ah! dit Valvins, voilà ce qui a l'ait mon malheur.
— Pourquoi?
— Parce que je l'ai revue.
— Et que tu es redevenu amoureux?
— Oui.
— Et maintenant elle te rend ce que tu lui as fait; celle-là, du moins, est juste... Mais moi... moi, qu'est-ce que j'avais fait à cette...
— Mon père, dit Valvins, qui n'avait aucune envie d'apprendre en ce moment l'histoire des rancunes de Gregorio, ah ! dites-moi quels sont ces indices dont vous me parliez tout à l'heure.
Gregorio se gratta la tète et lui commença un récit assez incohérent de ce qu'il avait fait vingt-cinq ans avant, puis il termina en lui disant : — Du reste, tous les indices que j'ai l'assemblés le matin du jour où je te trouvai dans ma chaumière, je les ai consignés dans un acte signé de plusieurs témoins et qui est déposé chez un notaire.
— Le nom de ce notaire?
— Il s'appelait Balbi.
Ce nom rassura Valvins, qui craignait qu'après vingt-cinq ans passés cet homme ne fut mort ou disparu.
— Toutefois, ajouta le vieillard, il ne le- remettra ces papiers que si tu lui dis les deux mots gravés sur le cachet qui a servi à les sceller. Ces deux mots sonl : Cara vendetta.
Valvius n'en écouta pas davantage. 11 quitta Gregorio en promettant de venir le revoir et courut chez M. Balbi ; mais il ne le trouva pas, et ce fut celte espérance vague qu'il avait conçue d'appartenir à une grande famille et de pouvoir offrir à Léonie un nom égal au sien qui lui fil écrire ce petit billet qui était venu interrompre l'entretien de la duchesse et de madame de Kadicoff.
Léonie s'était rendue près de lui, et Valvins ne fut pas peu surpris de l'entendre écouter son récit avec une étrange anxiété, et comme si elle en avait quelque connaissance.
En effet, à ce moment elle se rappelait cette petite anecdote de son vieux notaire qu'elle avait si peu écoutée; elle se rappelait ce dépôt fait par une grande dame et scellé du même mot que celui de Gregorio : Cara vendetta; et, sans que rien pût la justifier, elle se laissa aller comme Valvins à une espérance folle; ce fut pour elle une consolation : Valvins devenu un homme de son rang, était encore le seul qu'elle eût aimé. Elle voulait donc à toute force qu'il retournât chez le notaire, mais il était ahsent pour toute la journée, et le mot cara vendetta ne pouvait être entendu et compris que de lui seul.
Ce fut seulement alors que ce mot rappela à Léonie l'étrange coïncidence de la devise des deux paquets déposés chez le notaire, et elle demanda à Valvins s'il connaissait l'origine de cette devise. Valvins ne s'en était pas informé, mais il pensa, avec la duchesse, que si Gregorio voulait l'expliquer, ils pourraient s'en aider dans celte importante découverte, et ils retournèrent ensemble à l'hôtel des invalides. Eu ce moment, ces deux existences séparées depuis si longtemps s'élaient rapprochées, tout leur amour élait revenu, ils faisaient ensemble les plus beaux rêves d'avenir: Léonie avait oublié les confidences de la princesse pour ne s'occuper que de Valvins, et lorsqu'ils entrèrent aux Invalides, ils croyaient enfin s'appartenir pour jamais!