VIEILLES CONNAISSANCES
Bien que ce récit repousse dans son but la description mimiticuse des lieux où se passèrent les événements qui en l'ont sinon l'intérêt, du moins le fond, il est peut-être nécessaire de nous arrêter un moment pour dire quel était l'aspect de cette maison et des personnages qui l'habitaient.
Cette maison avait une façade assez étendue et terminée à ses deux extrémités par deux tourelles surmontées de toits en cône et de girouettes énormes qui lui donnaient un air féodal. Le long des fenêtres étroites et hautes, on voyait de longues meurtrières percées à chaque côté des croisées, et les tourelles en étaient pour ainsi dire cannelées; elles avaient été bouchées par une espèce de torchis composé de terre glaise et de foin qui, au besoin, eut pu être enlevé en quelques heures et les eût rendues praticables. En arrière de cette façade s'étendaient de nouveaux bâtiments assez misérables, qui paraissaient servir de granges et d'étable à la maison; mais ils étaient élevés sur des fondations sortant encore à deux pieds de terre et bâties dans le même système que la façade, et qui annonçaient que cette habitation avait dû être jadis un parallélogramme régulier et présenter une défense assez redoutable.
Jamais Valvins ne s'était guère occupé de ces idées de féodalité, vieilles habitudes complètement oubliées sous l'empire ; mais en apercevant celle maison, et en jugeant ce qu'elle avait pu être par ce qui en restait, il se figura que le possesseur d'un pareil manoir devait se croire quelque chose, et que la force du maître de ce lieu avait une bien plus haute portée que la prétendue aristocratie des officiers de l'empire, qui se bornaient à tapager plus haut que les autres dans les cafés ouïes spectacles, à réduire lestement les filles de bonne maison, ( I à rosser quelquefois un tailleur impatient ou un huissier trop pressé.
11 comprit qu'avec de pareilles demeures, dans un pays inabordable au déploiement d'une grande force armée, l'esprit de rébellion eût quelque chance de succès, et que le rayonnement du pouvoir qui part du centre pour arriver aux extrémités de la France sans rencontrer d'obstacle , pût se briser contre de si nombreuses résistances.
Quant aux personnes qui étaient sur la porte principale, c'étaient une femme et deux jeunes gens.
Cette femme pouvait avoir de quarante-cinq à cinquante ans, Elle était d'une taille élevée et semblait avoir été pour ainsi dire construite dans les larges proportions d'une forte nature, mais une maigreur excessive et une pâleur maladive lui donnaient un air de faiblesse et de mélancolie touchante, malgré la majesté de son visage et l'élévation de sa taille. L'un des jeunes gens sur lesquels elle
s'appuyail était, comme elle, d'une stature élevée et d'une beauté remarquable.
L'autre était un enfant.
Ces trois personnes parurent fort surprises de voir Lucien accompagné d'un étranger; toutefois elles l'accueillirent avec une franche cordialité, et madame Poyer, après les premiers moments, se relira pour donner des ordres afin de loger Valvins. Elle emmena Fabien, qui, bien qu'il ne lui pas sou (ils, semblait en avoir les droits, et Poyer, Lucien et Valvins restèrent ensemble. A peine lurent-ils seuls, (pie Poyer dit à Lucien : — Puis-je parler devant monsieur?
Lucien se tourna vers Valvins et lui dil : — C'est à vous de répondre. Nous allez savoir tout ce que je sais de mon histoire, voulezvous être le confident de ce qui va m'être révélé. Avant de me répondre, écoutez-moi. Je >ais qui vous êtes. Je sais de vous tout ce que le monde en sait: que vous êtes sans famille connue, que vous ne devez ce (pie vous êtes qu'à l'attachement d'un vieux soldat, et eusuite à vous-même; Legrigois me l'a dit. Comme ma position est pareille à la vôtre, j'ai tout de suite pensé à vous demander i itre confiance en vous donnant la mienne. Le hasard m'a servi, en vous forçant à me suivre dans cette maison; mais, avant d'aller plus loin, je crois devoir vous prévenir que ma règle en cette vie est un partage égal entre amis.
— <.'est un titre bien sacré, et qu'on ne jette pas ainsi au premier venu, dit Valvins.
— Vous avez raison, repartit Lucien, et d'ailleurs nous ne partirions pas du même point pour le devenir. Pour que vous acceptiez la proposition que je vous fais, il faut que vous sachiez de moi ce que je sais de vous; c'est-à-dire ce qui est au soleil, ce (pie tout le monde en a pu voir, et puis, une fois cela fait, vous qui avez sans doute pénétré dans le secret de votre existence, vous resterez le maître d'accepter ou de refuser ce que je vous propose.
— Comme il vous plaira, repartit Valvins. Tout aussitôt Lucien commença ainsi.
XIlï. — ENCORE ON.
Longtemps avant la révolution, le moulin qui est au pied de cette colline, sur le côté gauche de la chaussée, et qu'on nomme encore le moulin des Colombiers, appartenait à la famille, de Ciiastenux. Le meunier qui le tenait à ferme des comtes de ce nom y eiait établi depuis longues années, et, grâce au prix peu élevé de sou fermage et à une conduite régulière, il y avait gagné une sorte d'aisance qui en faisait un homme assez considérable; il se nommait Antoine Firon.
Ni Eiron ni les autres fermiers du comte ne connaissaient l'héritier de y\. de Chastenux, qui avait été élevé à Paris, et qui ne venait presque jamais chez son père. Mais ils avaient appris par les confidences des serviteurs du château que le vieux comte ne recevait guère de son (ils que des sujets de mécontentement. Aussi reçurentils du comte comme un bienfait providentiel le renouvellement du bail que leur maître fit à tous ses fermiers, quelques semaines avant sa mort. Le vieux comte ne leur cacha point (pie les dispositions de son fils l'épouvantaient sur les exigences qu'il pourrait exercer contre eux, et il voulut assurer leur avenir pour de longues années.
— Je vous demande pardon, dit Lucien en s'interrompant, de reprendre mon histoire de si loin, mais sans cela vous ne pourriez guère la comprendre.
— Et, peut-être sans cela, repartit Valvins, n'y prendrais-je pas déjà l'intérêt que j'éprouve, car vous avez prononcé un nom qui ne m'est pas tout à fait étranger.
— Lequel?
— Je vous le dirai, mais continuez.
— M. Chastenux le père était mort depuis trois mois, lorsque son fils arriva dans le pays. C'était un fort mauvais sujet qui, après avoir dévoré sa fortune, avait épousé une juive hollandaise contre le gré de sou père : il l'avait également ruinée, et personne n'avait jamais bien expliqué la mort rapide et prématurée de cette malheureuse.
Du reste, ceci n'est point de notre histoire, et il ne s'agit que des rapports du jeune comte avec ses fermiers.
Le père avait bien jugé le fils. A peine fut-il établi dans son château, qu'il fit venir tous ses fermiers. Alors, par des menaces auxquelles son crédit et sa méchanceté bien reconnus donnaient une grande portée, il les amena presque tous à faire ce que son père avait voulu empêcher. La plupart des baux furent résiliés ou augmentés, de manière à être une charge presque impossible à supporter pour ceux qui les avaient acceptés. Un seul des tenants du comte de Chastenux résista aux volontés et aux menaces de son maître : ce fut le vieux Antoine Firon, le meunier dont je vous ai parlé.
Le jeune comte essaya d'abord toutes les manières possibles de le troubler dans son exploitation: malheureusement pour lui, il ne put employer les moyens violents qu'il croyait souverains contre les fermiers, qu'en blessant des intérêts très-puissants aussi.
Plus d'une fois, le comte de Chastenux lit passer sa chasse a meute à travers les champs et les moissons d'Antoine Firon, et les ravagea de tond en comble. Dans sa colère, il ne fit point attention que, pour
( o\i ËSStQN i.l M II M B
pénétrer jusqu'au) propriété! de Firon, il lui fallait traverser celle, du vicomte Poyer. il s'imagina qu'en prévenant celui-ci de ses mauvais desseins, il la mettrai! de Bon parti, el qu'il suturait, pour le
faire taire, do l'indemniser de la peite matérielle que | rrait lui
causer le passage de la citasse. Le comte Je Chastenux s'était trompé. M. Poyoi étail avant tout un bonime juste el un homme d'honneur, qui ne voulut point se rendre complice d'une pareille persécution.
— it'.ulleurs lit Lucien en continuant son récil el eu désignant Poyer, je puis le dire devant s m ti'.s. M Poyer, indépendainnaenl îles sentiments généreux qui l'eussent empoche de se prêter aux violences du comte de Chastenui, M, Poyer, dis-je, avait épousé la Al te
il m: autre fermier, et se-- inclinations n'étaient pas i t les petites
tyrannies de la noblesse. Il ports donc devant les tribunaux des plaintes qui, de la pari de Firon, fussent peut-être restées sans effet, et le comte de Chas tenu \ s.' dégi ûla bientôt d'une guerre dont il payait les liais beaucoup plus cher qu'elle n'eût jamais pu lui rapporter, M Poyer n'eiaii pas un homme à intimider d'aucune façon, et M< de Chastèuux comprit, daus une entrevue qu'ils eurent ensemble, qu'une provocation eût compromis plus que sa fortune, et que sa personne eût pu à son tour répondre de son impertinence.
— Mon père l'eût éventré connue un poulet, dit à ce moment le jeune Poyer d'une voix si rude, que Valvins pensa que, s'il fallait juger du père par le Bis, l'expression était parfaitement juste. Cependant Lucien continua ainsi :
— A ee moment, ce qui n'avait été chez le comte île Chastenux qu'une persécution avide devint une vengeance de vanité blessée. Il étail furieux de ce qu'un manant, lui échappait, et il chercha un nouveau moyen de lui nuire. H lui long et difficile à trouver; niais un certain prot uieui , <|tii n'est rien moins que député aujourd'hui, finit, à l'eue lie tourner et de retourner le bail de l'iron, par y découvrir nue manière possible de ruiner cet honnête homme.
Il \ous i s! probablement forl indifférent de savoir textuellement l'article du bail sur lequel le comte de Chastenux établit ses nouvelles prétentions; niais, un beau malin, dt^ maçons el un charpentier s'établirent à l'autre extrémité de la chaussée qui barre la petite rivière que F. ion croyait lui appartenir, el ils se mirent en devoir de construire un nouveau moulin.
Ceci lit un procès: mais, dans ce procès, Firon dut plaider contre son maître, el bien que .M. Poyer lui eût prêté l'appui de sa recommandation, l'iron perdit sa cause, et le comte fut autorise à construire un nouveau moulin, en divisant la force des eaux d'une manière égale entre les deux établissements. Le comte n'avait fait cela que pour forcer l'iron à abandonner son moulin, espérant que le premier B'ioeiait ou ne pourrait soutenir une pareille concurrence. Mais Firon ne se tint pas pour battu, cl, sûr de conserver à peu près toutes ses pratiques, il garda son exploitation, el laissa s'installer dans le moulin nouveau un meunier que le comte avait été chercher assez loin, car personne n'avait voulu dans le pays se charger de ce nouveau bail. Cet homme s'appelait Jacques Varneuil.
Nous avons vu tout à l'heure Valvins s'étonner en entendant dans le récil de Lucien le nom du marquis de Chastenux; ce fut le tour de Noël d'être surpris, en trouvant dans le manuscrit de Valvins le nom de son père. Quoique ce nom put appartenir à une autre famille que la sienne, il prêta cependant un intérêt plus vif à la lecture qu'il faisait, et il la reprit avec ardeur.
— Ceci se passait quelques années avant la révolution. Le comte de Chastenux, satisfait du mal qu'il crovait avoir l'ait, était retourné à Pari-, où il courait après une espèce de princesse russe dont il espérait attraper les roubles.
A ce moment du récit de Lucien, Valvins tressaillit, car il prévoyait qu'il pouvait y avoir plus qu'une ressemblance entre son histoire el celle rie Deville, et que peut-être ellos,se rattachaient l'une à l'autre par quelque lait encore non aperçu. Lucien continua :
— Le départ du comte avait laissé la lutte s'établir entre le meunier Firon el le meunier Varneuil. 11 est probable que si celui-ci eût été le méchant homme que s'élait imaginé M. de Chastenux, il eût vite été ruiné; mais au boni d'un an Firon s'aperçut que son concurrent était un brave el honnête homme que M. de Chasienux avait trompé, et qui luttait avec courage et probité contre la charge qu'il s'était malheureusement imposée. 11 en arriva que Firon ne lit point de démarches pour empêcher quelques pratiques d'aller chez Varneuil, de façon que tous deux vécurent sinon en amis, du moins sans se faire la guerre acharnée sur laquelle avait compté le comle de Chastenux.
11 faut vous dire aussi, pour que vous compreniez bien le doute où je suis, reprit Lucien, que le comte de Chastenux, qui n'avait obtenu de la princesse de Kadicoff que ce qu'elle donnait volontiers à tout le monde, s'était lassé d'être le rival d'un si nombreux personnel, et avait épousé une demoiselle de Nantes, fort riche et de très-bonne famille.
Quelque horreur que Valvins éprouvât pour ce qu'il avait appris de sa mère, il ne put s'empêcher d'être cruellement blessé du mépris avec lequel il en entendait parler, et celte émotion parut sur son visage.
— Ce nom, le connaissez-vous donc aussi? lui dit Lucien.
— 11 est naturel, répondit Valvins, que, connaissant celui de
M. de Chastenux, je n'ignore pas celui de ia princesse de KadicofT.
— C'est juste, repartit l>evihe. .le continue donc.
(Vite existence paisible, mais peu amicale, des deux rivaux meuniers éclata cependant en une animosité implacable, par i n événeuieni imprévu el tout i fut eu dehors de leurs relations. Jacques
N urilCUi! avait un BU nomme l'iei re.
Ce non, c'était celui de son père, <t Noël ne douta pas plus qu'il no trouvai dins la lecture qu'il la i -ait des renseignements sur ta i unifie, cl des ee moment il poursuivit -a leelurc avec une vive anxiété Ihi
reste, nous croyons devoir prévenir nos lecteurs que nous supprimerons désormais les surprises que Noël dut souvent éprouver en continuant le manuscrit de Valvins, et «elle que Valvins avait dû entir autrefois en écoutant le récit qui continuait ainsi : En 1790, Pierre Varneuil avait dix-huit ans el beaucoup d'amour
pour la tille d'un fermier voisin. Louise Leroëx avait aussi dil-buit
ans el un commencement d'amour pour la personne de Pierre Varneuil. Mais elle n'était pasnouplus sans quelques moments d'attention
pour Mai liai Firon, le lils du vieux Antoine.
Louise aimait dans Pierre un boa ei n garçon, leste, déterminé, travailleur, et qui pour elle eût sauté dans le feu. Mais elle estim ut
dans Martial un bon lot de terre en plein rapport, et une facilité de caractère qui devait en faire un mari connue eu rêvent les lilles un peu entendues a devenir femmes.
Pierre Varneuil n'était ni assez poétique ni assez vaniteux pow
s'imaginer que Louise ne savait pas compte! . i I pour siipp i-i'i ipie. lui, Pierre, valait un bon pré à deux coupes. Pierre détestai! donc. Martial de toute son aine, et Martial méprisait Pierre de toute sa so||i>e. Cependant cette haine n'arriva jamais jusqu'à des querelles trop violentes: la prudence de Martial les évitait encore plus lestement <pie la vivacité de Pierre ne les commençait, Toutefois, les choses restaient encore en suspens, lorsque les parents s'en mêlèrent, el des ee moment tout fut dit. Les hésitations de Louise furent aisément
décidées par la volonté de son père, et Martial lut proclamé le. fiancé de la tille du meunier Firon. Pierre Varneuil se tint pour battu quant au mariage, et, eu viai et bon paysan qu'il étail, il se crut battu pour l'amour. Un autre inoins sincère ne s'y fûl point trompé et eût reconnu que Louise, satisfaite d'avoir le mari el les prés, était d'humeur à compléter son mariage ^n y ajoutant un joli garçon pour amant.
A cet endroit du récit de Lucien, Poyer laissa échapper un gesle de mécontentement et interrompit son ami en lui criant brusquement :
— Lucien !... Lucien !...
— Eh bien! repartit celHi-ci, qu'est-ce donc qui te prend?
— Ce n'est pas bien ce que tu dis là, fit Poyer. Cette femme, à l'heure où tu parles d'elle, est couchée sur son lit de mort, el celle femme est peut-être...
— Tu as raison, reprit Lucien, peut-être!... et il ne faut médire de personne.
Deville. comprima un sentiment de rage intérieure, et reprit ensuite son récit :
Ce mariage était accompli depuis un an, lorsque arrivèrent à la' fois dans le pays le comte de Chastenux avec sa nouvelle épouse et l'un de leurs intimes amis, le vicomte d'Assimbret. M. de Chastenux, décidé à suivre les princes dans leur émigration, était venu pour régler ses affaires et se munir d'autant d'argent qu'il pourrait en tirer de ses fermiers. 11 réussit auprès de tous, et surtout auprès d'Antoine Firon, qui, dans cette circonstance, ne vit plus en lui le maître avide qui avait voulu le ruiner, mais le gentilhomme qui se dévouait à une cause qui a été toujours populaire dans ce pays.
Il y eut un véritable retour vers le comte; si bien que Martial, tenté par des offres brillantes, le suivit, afin de servir d'intermédiaire entre lui et le vieux Firon, auquel M. de Chastenux remit la gestion de toutes ses propriétés. Ils partirent donc avec le vicomte d'Assimbret.
Mais, quelques jours après, celui-ci reparut dans le pays. Probablement ce retour avait des motifs dans lesquels on ne voulait laisser pénétrer personne, car il s'empressa de. l'expliquer à des gens qui ne lui en demandaient pas compte. Ces motifs tenaient, disait-il, à de graves intérêts politiques qui lui avaient été confiés et qui lavaient forcé de se séparer du comte de Chasienux.
Il se disait caché dans le pays, et cependant tout le monde savait qu'il était logé chez Varneuil, le meunier rival de Firon. Ce choix n'avait rien que de très-simple, car le vieonve d'Assimbret avait été nourri par la femme de Varneuil, el quoiqu'il fût de dix ans plus âgé que Pierre, il le regardait comme s°n frère de lait.
Ce fut de Pierre que le vicomte appm sa passion pour Louise et toute l'histoire de cet amour malheureux. Le naïf jeune homme était tombé en de bonnes mains, s'il eût voulu profiter des leçons qu'on lui donnait; mais le vicomte eut beau lui prêcher la vengeance, le paysan ne comprenait pas qu'en poursuivant Louise, qu'en la faisant manquer à ses devoirs de femme et en la déshonorant, il se vengeait de son mari. Pour que Pierre eût eu cette intelligence, ii eût fallu qu'il détestât également Louise et Martial; mais Pierre aimait encore Louise, et c'est pour cela qu'il ne profita pas de la préférence qu'elle avait pour lui.
CONFESSION GÉNÉRALE
— Le vicomte le trouva le plus sot imbécile de la terre, et, ne pouvant I»1 déterminer à agir, il se décida à le faire lui-même. Cela était d'autant plus facile que Martial était toujours à l'étranger avec le comte de Chastenux.
En qualité d'ami du comte de Chastenux, il lui était facile de pi'nétrer chtz Firon il j entra, et, sans qu'on ail su jamais les détails dos entrevues qu'il avaii eues avec Louise, il est certain qu'au bout de quelques semaines il était son amant. Il fallut que le Yicomte fût liiin admit pour mener de front ses intrigues avec Louise cl liaisons avec madame de Chastenux, car Séraphine (c'était le nom de la duchesse) était l'orl jalouse. La position très équivoque du vicomte dans le pays le servit très-probai>lcrhenl . elle justifiait auprès de chacune de ces femmes l'emploi des jours et surtout des nuits qu'il ne passait pas près d'elle. 11 travaillait le pays, disait-il. el , pour dopnçr quelques poids à ses assertions, il compromettait le vieux Firon, à qui il faisait faire les démarches, les plus dangereuses^
Le vieillard allait la nuit chez les fermiers des environs tandis que le \ rconite restait au m* ulin. Quand le vieux Antoine était de retour, c'était le beau temps de la comtesse , à qui il venait raconter toutes les belles choses qu'il était censé avoir laites, et qui s'imaginait follement s'être donnée à un brave ennemi de la révolution. Un an se passa ainsi, lorsque arriva l'événement que je vais vous raconter.
Le père Antoine était absent depuis plusieurs jours, lorsqu'un soir Pierre Varneuil, qui se promenait tristement sur le bord de l'étang, crut voir de l'autre côté, el sortant d'une petite cabane située à une portée de fusil de la maison où nous sommes, une ombre blanche qui se mit à descendre le versant de la colline avec une effrayante rapidité. Pierre1 s'arrêta pour voir quelle était celte étrange apparition. Bientôt il crut reconnaître une femme qui se précipitait avec celle violence.
Il ne pouvait comprendre quelle pensée pouvait la pousser ainsi , lorsqu'il la vit arriver au bord de l'étang et s'y précipiter comme si elle avait été emportée malgré elle par la rapidité de sa course.
Aussitôt Pierre Varneuil se jeta à l'eau, et, voyant quelque chose qui surnageait, il se dirigea île ce côté et demeura fort surpris en trouvant un berceau où reposaient deux enfants. Il le ramena d'abord et le déposa au rivage. Il chercha alors la femme qui avait dû apporter le berceau, et, après avoir plongé deux fois, M la sauva, la porta près du berceau, et reconnut alors Louise Firon.
Tout cela ne s'était point passé sans que Pierre eût appelé au secours, de façon qu'au moment où il amenait Louise sur le rivage, déjà .M. d'Assimbrct, le vieux meunier et quelques domestiques s'y trouvaient, On porta Louise chez Varneuil; elle était encore évanouie", et on livra les deux enfants à une servante pour les débarrasser de leurs langes.
Louise revint à elle, et la première personne qu'elle vit fut M. d'Assimbret; elle jeta autour d'elle un regard égaré et curieux, et s'écria avec désespoir : — Eh bien I c'est bon, je les ai tués tous les deux.
— Tous les deux! s'écria Pierre; mais moi je les ai sauvés.
— Je te dis, Pierre, que je les ai noyés ensemble, le mien et celui de la comtesse...
Et lout aussitôt elle se reprit à crier : — Il sont morts tous deux... tant mieux ! tant mieux !...
La servante de qui .je tiens ces détails n'en put entendre davantage; Louise fut prise d'une attaque de nerfs qui dura une partie de la nuit, et pendant laquelle elle ne laissa échapper que des mots entrecoupés qui ne pouvaient rien expliquer. Lorsqu'elle revint à elle, M. d'Assimbret resta seul dans sa chambre avec les Varneuil et le vieux Firon, arrive durant la nuit. Le lendemain il partit, emmenant les deux enfants dans sa carriole, et l'un deux fut déposé à cinq lieues d'ici, dans le petit village de Deville. C'était moi. On n'a jamais su ce qu'était devenu l'autre < nfant.
Lucien s'arrêta, et Val vins, qui l'avait écouté avec intérêt, lui dit : — Mais lorsque Louise descendait de la colline, d'où venait-elle?
— Voici ce que le bruit public put apprendre à mon père, dit alors Poyer qui prit la parole à la place de Deville. Il parait que Louise Firon avait été accouchée secrètement dans la petite maison d'où Varneuil l'avait vue sortir. 11 s'était à peine écoulé, huit jours depuis cet accouchement, lorsqu'un domestique du château vint dire à Louise Firon de se rendre chez la comtesse.
Louise, qui devait croire (piécette entrevue n'avait d'autre but que de lui transmettre des nouvelles de son mari, Louise se rendit aux ordres de madame de Chastenux. Celait le soir. Le médecin de madame la comtesse de Chastenux était au château, car celle-ci, enfermée depuis deux jours dans son appartement, était, disait-on, gravement malade. On n'introduisit pas Louise auprès de la comtesse; mais elle lut reçue pal le médecin. On ignore ce qui se passa entre eux; mais le concierge du château raconta avoir vu sortir Louise avec un paquet caché sous son bras. Ce devait être l'autre enfant retrouvé dans le berceau, et ce fut probablement alors qu'égarée par la nouvelle qu'elle venait d'apprendre, elle alla chercher son propre enfant, et les plaçant tous deux dans le même berceau, elle courut se précipiter dans l'étang.
Tout cela, vous devez le comprendre, n'est qu'un rapprochement
de petites circonstances détachées et ramassées de côté et d'autre par mon père, qui alors ne mettait aucun intérêt à êlie bien informé.
— .Mais, reprit Valvins, la femme chez qui Louise a été accouchée devait savoir quel était son enfant.
-- Sans doute, dit Poyer, elle le savait, mais elle, partit le lendemain avec le vieux firon.
— Ce fut celui-ci qui me pot ta chez les paysans qui m'ont nourri tant qu'il a vécu et payé ma pension, dit Lucien en reprenant la par.de. Mais celle pension cessa quelques années après, à l'époque de la mort du vieux Lirai. Ce fut alors que M. Deville, à qui appartenait la ferme sur laquelle j'ai été déposé, me voyanl sur le pomtd'èlre abandonné, me prit en pitié d'abord, puis en amitié, m'éleva, m'adopta pour son fils et me légua toute si fortutie, sans m'apprendre autre chose du secret de ma naissance que ce qu'il eu savait luimême, c'est-à-dire que c'était un vieux meunier de ce pavs qui m'avait placé, chez le fermier on j'étais.
Dès que j'eus appris cettf circonstance, je vins dans ce pays, où j'étais sûr de trouver un ami qui m'aiderait dans mes recherches; cet ami était Poyer, avec qui j'avais élé élevé au lycée de Brest.
Après vingt-trois ans passés, je n'ai trouvé d'autres traces de ma naissance que ce que je viens de vous raconter. Depuis longtemps le père Varneuil était mort, et peu apiè< la catastrophe que je vous ai racontée, Pierre s'était engagé comme soldat el avait quitté le pays avec le vicomle d'Assimbret.
— Il ne reste donc plus personne qui sache ce secret? demanda Valvins.
— Je ne sais, dit Lucien, si Martial Firon le savait; il est mort peu de temps après son retour en France. Mais il reste la comtesse de Chastenux et Louise Firon.
— Louise Firon? dit Valvins.
— Oui, répondit Lucien ; mais Louise arrivée à un état d'idiotisme qui l'ait que, lors pie j'ai voulu l'interroger, il y a un au, je n'ai pu réveiller en elle aucun souvenir du passé. Je retournai à Paris, car je venais de lire sur les journaux que le vicomte d'Assimbret, rentré avec les Bourbons, venait d'être promu au grade de maréchal de camp.
Le crime, à ce qu'il paraît, est un mauvais compagnon de la vie; car, de même que j'avais trouvé Louise privée de la raison, de même je rencontrai dans M. d'Assimbret un vieillard que le remords ou peut-être la débauche avait encore plus dégradé que sa victime.
Je m'étais à peu près résigné à ne plus m occuper du secret de ma naissance, lorsqu'il y a huit jours, cette lettre que vous m'avez vu montrer à Legrigois est venue me chercher. Elle m'apprend que madame de Chastenux est ici, et «pie Louise, frappée d'une maladie mortelle, semble reprendre la raison à mesure qu'elle approche de la mort. On dirait que le corps s'est emparé des souffrances de l'esprit pour lui laisser le pouvoir de se souvenir, et je veux profiter de la dernière lueur qu'il jettera.
A ces dernières paroles de Lucien, Valvins fronça le sourcil.
— Je vous comprends, dit Deville, vous me trouvez cruel pour une pauvre femme dont je vais torturer l'heure suprême. Mais, pour comprendre ce qui me pousse avec tant d'acharnement à cette; découverte, il faut que vous sachiez une circonstance très-particulière de ma vie. Cette circonstance, vous la trouverez dans cet écrit. Il vous expliquera peut-être aussi ce qui vous semble étrange dans mon caractère el vous montrera si je puis encore avoir de la pitié pour ceux qui m'ont tant fait souffrir. Ce n'est pas pour Louise lhon (pie je serai implacable, croyez-moi, quand je saurai ce que je suis, et s'il est vrai que vous ayez eu à subir les tortures qu'on m'a infligées, vous comprendrez sans doute dans quel but je veux tout savoir.
— Mais madame de Chastenux? lui dit Valvins.
— Lisez, lise/., repartit Deville, que ce nom fit tressaillir.
A ces mots, Lucien remit un petit cahier à Valvins, et, s'éloignant avec Poyer, il le laissa seul. Voici ce que lut Valvins.