II
nierce de son père. Valvins fut reçu à braS ouverts, tous tes In de la boutique lui furenl ouverts pour lui faire une bibliothèque dans la retraite où il allait vivre, el l'en ne voulut pas permettre qu'il allât dur r à l'auberge. La ramille de ce libraire, qu'on nommait Legrigois, se composait de sa mère, de son père, et d'une soeur bossue et déjà sur la trentaine ; on l'appelait Gulnare. Dans tes quelques heures qui précédèrent le dîner, Valvins eut pour la première fois sous les yeui le spectacle d'une vie occupée d intérêts mercantiles et de soins d'intérieur.
C'étaient de bons et braves gens, d'un esprit fort médroi re, d'une ■ ambition très-bornée, et <pii se complaisaient si bien dans leur vie, que Valvins se mil à les envier. 11 ne se demanda pas si ce paisible contentement qui s'épanouissait à chaque phrase, & chaque geste de leur existence, tenait à leur caractère et à l'Iiuniililc de leurs désirs. A son compte, ils étaient heureux, parce qu'ils étaient une famille, parce que c'était un tils qui avait un père, une mère, une sieur, parce que chacun d'eux enfin trouvait autour de lui hes affections naturelles qui sont la base du bonheur humain.
Ces réflexions faisaient faire à Valvins un triste retour sur 'uiniènie, et 'À se demandait par quelle injustice du sorl lui seul se trouvait déshérité dans ce monde des soins qui rattachent tous le^ hommes à la vie : il enviait le sort de son ancien lieutenant, et pensait que s'd eût pu faire comme lui et se retirer au milieu d'une si excellente famille, il se serait peut-être consolé de l'abandon de la duchesse.
Yoda donc un désespoir qui croyait ne devoir jamais finir, et qui se plaint de n'avoir rien en sa possession qui puisse le consoler. Valvins. à ce qu'on voit, était encore un tout jeune homme; il croyait à l'éternité du malheur et enviait le bonheur des autres. Cependant l'heure du diner était venue, lorsqu'au moment de se mettre à table, la perte vitrée qui séparait le magasin de la salle à manger s'ouvre, et Valvins voit entrer son compagnon de voyage.
— Ah! s'écria la soeur bossue, c'est H. Deville.
— C'est toi, Lucien, dit le vieux Legrigois.
Le fils seul ne prononça pas une parole, mais à la façon dont ils se regardèrent avec le nouveau venu, au serrement de mains qu'ils échangèrent entre eux, Valvins reconnut qu'il y a\ ait entre ces deux hommes une amitié solide et grave.
Lucien, qui avait reconnu Valvins, s'arrêta un moment, le salua légèrement, et répondit par ces mots aux questions dont on le pressait : — Je viens vous demander à diner.
— Ah! dit Thomas Legrigois (c'était le fils), tu ne t'arrêtes pas à Renne>?
— Vois, lui dit Lucien en lui tendant un billet.
Thomas le prit et le lut, puis il le rendit à Lucien en disant avec un soupir : — Pauvre femme !
— Eh bien ! s'écria gaiement la bossue en msttant Un couvert de plus, ètes-vous toujours le même méchant homme que l'année dernière?
— C'est à peu près la même chose, ma divine Gulnare, dit Lucien en l'embrassant.
— Oh! fit-elle en secouant la tête, si je n'étais vieille, laide et bossue, je voudrais vous rendre amoureux fou de moi, pour vous faire demander pardon à deux genoux de tout le mal que vous dites des femmes.
— Je suis prêt à faire amende honorable en votre faveur, lui répondit Lucien.
— farce que vous ne me considérez pas comme une femme, repartit la bossue tout en continuant à s'occuper des soins du couvert. Et le reste de la conversation se fit de même, pendant qu'elle allait et venait, et que Deville brossait son chapeau et épousselait ses manches.
— Ah! que dites-vous là? reprit Lucien.
— Est-ce qu'une femme qui ne peut pas être aimée d'amour est une femme? repartit la bossue.
— Est-ce donc là le seul sentiment que vous prétendiez inspirer? lui dit Lucien.
— Il n'y a que celui-là qui, pendant quelques années, nous rende vos égales, (messieurs, repartit Gulnare; vous nous gouvernez tant en vertu de vos lois, de vos privilèges, de vos préjugés, que c'est bien le moins que nous puissions quelquefois vous gouverner par vos folies.
— Vous êtes donc d'avis que c'est folie que l'amour? et des lois c'est un sentiment bien peu regrettable, dit Lucien.
— Vous jouez sur les mots, répliqua la bossue. CeSl tout ce que vous faites pour obtenir cet amour que j'appelle folie; mais la passion en elle-même doit être bien puissante, puisqu'au moment où vous la croyez éteinte, vous vous trouvez le plus malheureux des hommes.
— Las moi, du moins, s'écria Lucien en riant.
— Ah! vous, reprit dulnare du même ton, vous n'êtes pas pluun homme que je ne suis une femme; rien ne vous émeut, rien ne vous touche, vous disséquez les sensations des autres et les amies même avec un sang-froid de bourreau.
— Avec la prévus ance d'un homme qui ne veut pas être dupe.
— El qui est la dupe la plu- complète du monde, car il est dupe
de lui-même.
— Vous trouve/ !
— Tenez, Lucien, l'homme qui se boucherait le nez pour ne plus sentir, parce qu'il peut rencontrer une odeur fétide; celui qui se crèverait les yeux pour ne plus voir, de peur de rencontrer >ous ses ri gards un spectacle de sang; enfin celui qui se rendrai! sourd et insensible en crainte de ce qui peut le blesser, celui-là serait un fou stupide, et...
Gulnare s'arrêta devant la conclusion, et Lucien fronça le sourcil un ment; mais il reprit bientôt assez gaiement :
— Et je suis ce fou stupide?
Gulnare hésita encore, et répliqua enfin : — A peu p Thomas, qui était sorti un moment,, rentra alors, et dit en s'asseyanl à table :
— Toujours la même querelle !
— Toujours, dit Gulnare.
— Vous voyez, mon commandant, dit Thomas en s'adressant à Valvins, vous voyez deux ennemis irréconciliables.
A ce nom de" commandant, Lucien regarda Valvins comme un homme dont il connaissait déjà l'existence. On s'a-sil, et la guerre continua, très-vive el Ires-acharnée, entre Gulnare et Lucien ; celuici cruellement caustique, et celle-là tout enthousiasme.
Valvins admirait les singuliers contrastes que la nature avait faits dans la personne de chacun de ces individus : l'un, jeune, beau et doté de fous les avantages qui doivent parer la vie- d'illusions d rées, d'espérances splendides, et la considérant d'un œil triste, désenchanté, n'y voyant que déceptions, mensonges et douleurs; l'autre, une femme déshéritée, de son aveu, de ce qui est l'âme de la vie pour une femme, laide et probablement en butte à la stupide el lâche plaisanterie des gens droits contre les bossus, et cependant donnant un noble but a l'espèce humaine et la revêtant des plus fttraits. 11 se demanda si dans tout cela il n'y avait pas une difformité morale pour l'un de ces êtres, et si elle ne se rencontrait pas chez le beau jeune homme. Restait la question de savoir si cet esprit et ce cœur étaient venus au monde mal conformés et de travers, <ai si un malheur, un accident, les avait faussés et fait dévier de la ligne 'droite.
\al\ins écouta pendant tout le reste du diner, sans prendre une part active à la conversation. Comme d'ordinaire, elle parcourut une foule d'objets, mais toujours avec le même caractère d'enthousiasme de la part de la bossue, et le même dénigrement de la part de Lucien.
Le dîner s'acheva au milieu des généralités d'une pareille conversation, et sans que rien put avertir Valvins de l'état de M. Deville. L'heure du départ vint, et il fallut que les deux voyageurs regagnassent ensemble l'hôtel des messageries. Cependant, quoique leur admission à la même table dût nécessairement amener entre eux une sorte de liaison, Valvins ne sembla pas plus curieux qu'il ne l'était avant d'entrer en rapport avec son compagnon de voyag celui-ci parut avoir perdu celte espèce d'entrain facile qui se familiarisait avec le premier venu.
Ils se retrouvèrent donc seuls dans la voiture; mais il n'y avait plus moyeu de s'observer l'un l'autre dans ce qu'ils pourraient faire ou dire en dehors d'eux-mêmes, e1 chacun se posa dans un coin, comme si l'autre eùl élé un pestiféré. Le voyage se continua avec une si singulière retenue des deux parts, que l'on eût pu penser (pie ces deux hommes avaient peur l'un de l'autre. Cependant, à mesure que l'on approchait de Brest, Lucien Deville devenait plus soucieux, et parfois il semblait être fat mal à son aise. 11 .jetait de temps à autre un regard inquiet sur Valvins. Enfin, une demi-heure à peu près avant d'arriver a Brest, cette inquiétude éclata, et Lucien dit à Valvins : — Votre passe-port est-il bien en règle?
— Mon passe-port?... dit Valvins qui se souvint eu ce moment que. dans la précipitation de son départ, il avait négligé cette sage précaution.
Par un hasard assez rare à celle époque, il avait pu parcourir toute la route de Paris à Brest sans être forcé de produiie ce laisscrpasser de la police générale.
—Mon passe-port1? répéta Valvins: ma loi! j'ai oublié d'en prendre un à Paris.
-- - En ce cas, lui repartit très-froidement Lucien, vous pouvez vous attendit- à passer deux ou trois semaines en prison, et si vous quelques papiers suspects , vous n'avez qu'à les détruire, ou bien vous seriez certainement découvert, car vous serez fouillé à fond comme un forçat échappé.
— Je n'ai point de papiers suspects et je ne crains point délie touillé à fond, répondu brusquement Valvins*, et je vous prie de croire que je trouve votre supposition fort déplacée. Si je ne vous avais rencontré chez Legrigois, je me servirais même d'une expression qui vous dirait mieux ma pensée.
Lucien regarda Valvins d'un air fort ébahi, puis il tourna le dos sans répondre; mais au bout de quelques minutes il s'adres nouveau à Valvins, comme un homme qui parte à un aveugle qui court tète baissée vers un trou.
( ONI I SSION '.I M R Ml'
— Ahçàl lui dit-H, je ne veux pas me fâcher, mal ji vous du que nous allons entrer dans une ville de guerre, que l'on nous demandera nus passe ports, el que, si vous n'en ave* pas, fussiez oiis du reste innocent comme l'enïanl h la mamelle, on vous mettra en prison jusqu'à ce que l'on ail éi i il h l'aria pour savoir <un voui i le . quels projets ont pu vous amener à Brest, commenl il Be cm que vous êtes parti sans passe port; el je vous préviens qu'en votre qualii,; ,jc coinmui flanl de 1 ex-garde impériale, vous trouverez Fort peu d'empressement à réparer votre négligence; que dès l'abord on ne sera pas fâché dé vous considérer comme un des agents conspirateurs qui courent secrètemenl !»•> départements, el que ce n'esl p ul être pas pour trois Bernâmes, mais pour trois mois qu'on vous mettra dans un cabanon . faute de ce chiffon de papier que vus ave* m bénévolemenl oublié.
Lucien avail raison, el Valvins le comprenait à merveille, mais il lui répugnait de l'avouer à cel homme, el surtout d'avoir l'air de lui demander un service ou un avis en lui faisant cet aveu; aussi lui répondit-il asses bnisquemenl : — il en sera ce qu'il en Bera, dans nu cabanon ou ailleurs, peu m'importe.
Lucien considéra Valvins d'un air encore plus ébahi, el répondit comme Involontairement : — Est-ce qui- c'est pour ça que vous êtes venu dans ce pays?
La question parai forl impertinente à Valvins, el il la rendit vertemenl àDeville, en lui disant:— El pourquoi j êtes-vous venu, vous?
— Moi, reprit Lucien d'un air qui prit tout à coup un caractère plus sérieux, j'y suis venu chercher ma mère.
Le mouvement de la conversation, <>u. si nous pouvons nous exprimer ainsi, l'engrenage des mots emporta Valvms, et il repartit vivement : — Moi, j'y suis venu fuir la mienne.
\ cette réplique, les deux interlocuteurs se regardèrent en lace d'un air tout particulier, comme des gens qui viennent de se reconnaître.
Mais, celte fois, ce fut Valvins qui le premier reprit la conversation.
— Cependant, lui dit-il, vous avez un nom; vous vous appelez Lucien Deville.
— Je le crois.
— Vous êtes de ce pays?
— Je puis le supposer.
— Vous le croyez, vous pouvez le supposer? lui dit Valvins.
— Oui. repartit Lucien, et ces expressions sont tout ce qu'elles peuvent être. Le nom de Lucien Deville m'appartient par prescription, comme toute chose possédée depuis longtemps, niais je n'ai aucun litre qui me l'assure légalement. Je crois que je suis de ce pays, parce que les gens qui ont pris soin de mon enfance l'habitaient autrefois et l'ont toujours habité, el que le nom que je porte csl celui d'un domaine situé près de leur cabane; mais jusqu'à présent je ne sais rien de plus sur ce que je suis.
— Et vous êtes en mesure de le découvrir? lui dit Valvins.
— Oui, dit Lucien: je me crois enfin arrivé au moment où tout va se dévoiler.
— Eh bien ! en ce cas, lui dit Valvins, d'un ton amer, descendez de voiture, montez dans la première charrette qui vous éloignera de ce pays, el n'y remettez jamais les pieds.
— El pourquoi cela? lui dit Lucien.
— Parce que vous découvrirez quelque infamie qui vous déchirera le cœur, vous humiliera et fera de vos espérances la déception la plus honteuse et la plus désespérante.
■ — Mais je n'ai point d'espérances, répondit Lucien. Je vais savoir, parce que je veux savoir, et si quelque espoir se mêle à la curiosité qui me pousse, ce n'esl pas l'espoir d'une bonne et heureuse découverte, mais de quelque infamie, comme vous dites, qui me justilie vis à-vis de moi-même et des autres du rôle de censeur méprisant que j'y joue.
A cette déclaration, Valvins demeura un moment silencieux; puis il reprit : — Vous avez dû bien squffrir pour en arriver là.
— l'as trop, dit Lucien', mais assez pour ne pas vouloir souffrir davantage. La première épreuve a été rude, et lorsque je suis revenu de l'étourdissemenl que cela m'a causé, je me suis demandé si je voulais dans ce monde jouer le rôle de dupe, et je me suis répondu que non.
— Mais, comme vous dites, il a fallu que cette épreuve fût bien rade, reprit Valvins, pour vous mettre ainsi du premier coup sur vus gardes.
— C'est une histoire trop, longue à vous dire, pour le peu de temps qu'il nous reste jusqu'à ce que. nous arrivions à Brest. Pensons plutôt à vous. Ce n'est pas sérieusement que vous m'avez répondu que peu vous importait d'être dans un cabanon ou ailleurs.
— Non certes, dit Valvins; mais je vous avoue que je ne sais trop comment me tirer de cet embarras.
— Je m'en charge, reprit Lucien.
El presque aussitôt la voiture s'étant arrêtée, le conducteur vint ouvrir la portière en disant : — Vous voilà arrivé, monsieur Deville.
— Allons, descendons, repartit Lucien en s'adressant à son compagnon d-e voyage.
- Mais, dit le condu leur, j'ai i ru que ce monsieur venait jusqu'à Brest, et j'ai mis ses effets dans le tond de l'impériale.
— Ça ne fait nen, ilii Lucien, nous les enverrons chercher à Brest ce soir par Dominique, liens, voilà pour boire : tu connais Dominique '
— Oui, monsieur, le domestique de madame Poyer.
— Juste, il sera à Brest dans une heure, tu lui remettrai la malle inscrite sous le nom du commandant Valvins.
— Ah! (il le conducteur en regardant Valvins, il y avait un commandant de ce n mi n dans l'ex-g udej mais c'était un viens duré cuir.
— ("est moi, dit Valvins, si ce n'est que le dur à cuir est jeune. Le <• lucteur réfléchit.
— Non, dit-il, jaune mieux décharger ici, c'esl plus aisé. Les
effets du commandant ne sont pas inscrits sur la feuille, et si ie
demande ce qu'il esl devenu lui-même, je dirai que je ne puis pas empêcher un voyageur de descendre pour quelque chose de pi
et de s'aller promener à droit et à gauche de la route.
— Merci, lui dit Yahins en glissant un noineau pour boire H
conducteur.
Aussitôt on se mit en devoir de décharger, ei au boul de quelques minutes les deux nouveaux amis étaient sur la grande roule, tandis que la diligence s'éloignail au grand trot.
— Et maintenant, qu'allons-nous faire là tout seuls avec ns malles? dit Valvins.
Lucien se retourna de. côté et d'autre pour voir s'il n'y avail personne, et tout à coup il lama un coup de sifflet très-aigu auquel un autre sifflet répondit immédiatement.
Dans un autre siècle el avec un autre personnage. Yahins ei'il pu
croire qu'il s'était laissé attirer dans quelque bande de brigands qui voulaient sinon le dévaliser, du moins le recruter. Mai> eu ce moment il s'imagina qu'il était tombé dans une association de conspirateurs politiques, et il eu éprouva une sorte de joie. Privé de famille, déshérité d'affections, n'ayant plus de carrière à parcourir, il accepta comme une diversion à son désespoir l'espérance de se mêler à un complot et peut-être d'en devenir le chef, car il se sentait toute l'énergie et toute la volonté nécessaires pour cela.
Pendant qu'il faisait ces réflexions, deux paysans sortirent d'un petit sentier qui aboutissait à la grande route, et, sur un geste de Lucien, ils prirent les deux malles, les chargèrent sur leurs épaules et disparurent dans le sentier.
— Maintenant, dit Lucien, nous pouvons partir.
— .Mais où allons-nous?
— Chez un ami qui vous donnera l'hospitalité à ma recommandation, jusqu'à ce que vous vous soyez mis en règle pour pouvoir établir votre séjour dans ce pays, si telle est votre intention.
— Qu'est-ce qui peut vous faire supposer que j'en aie d'autre?
— Mais, lui dit Lucien, un militaire de l'empire qui part sans pouvoir donner un but apparent à son voyage, qui n'a ni famille ni amis dans ce pays, doit avoir des raisons importantes pour s'j rendre, et comme d'une part je connais sa réputation de probité et de bonne conduite, et que je suis sur qu'il ne fuit pas devant des affaires embarrassées; comme je sais d'une autre part quels sont ses sentiments politiques, je puis penser qu'il est venu en Bretagne pour y tenter un mouvement.
— Qu'il est presque impossible d'essayer, dit Valvins en interrompant Lucien, quand on n'a ni famille ni amis, comme vous dites, dans ce pays, mais qui serait peut-être plus facile à un homme attendu si exactement et qui l'ait sortir des agents mystérieux du bord des routes au premier coup de sifflet.
— Sur l'honneur, lui dit Lucien, je ne suis ici dans aucun intérêt politique, quoique je ne veuille pas qu'on y sache ma présence. Ce que je vous ai dit tout à l'heure est la vérité. Pourriez-vous jurer de même «pie vous ne m'avez rien caché!
— Je vous le jure; je suis parti parce que je voulais fuir Paris à tout prix. Et une heure plus tôt ou une heure plus tard, je serais sur la route de Marseille ou de Bordeaux. Je suis monté dans la première voilure qui s'est trouvée prête à partir : voilà tout.
— Et c'est une mère que vous fuyez ainsi?
— Oui, ma mère.
Valvins s'arrêta, et après un profond soupir il reprit : — Et peutêtre aussi la mère de mon enfant.
— Ceci se complique, dit Lucien.
— Oh! oui, c'est une étrange complication de crimes.
— Eh bien, dit Lucien en essayant de garder à sa parole le ton de légèreté indifférente qu'il affectait d'ordinaire, mais avec une expression de rage qui se trahit malgré lui, eh bien! peut-être mon histoire pourra-t-elie faire pendant à la vôtre. Du reste, vous la saurez, si je l'apprends jamais, car j'ai besoin d'un témoin sûr de tout ce qui va se passer.
Quelle que fût l'insouciance de Valvins sur tout ce qui pouvait lui arriver, et bien qu'il se laissât aller sans résistance à tout ce que cet homme qu'il avait fortuitement rencontré voulait faire de lui, cependant cette dernière proposition l'étonna, et il dit à Lucien :
— Mais si vous ne m'aviez pas rencontré, vous vous seriez donc passé de témoin?
CONFESSION GÉNÉRALE
— Non, monsieur, non, lui repartit assez sèchement Lucien, je ne m'en serais point passé. J'en ai un qui m'attend, un cœur fuit, une âme pleine de générosité, un dévouement sans calculs, mais peutêtre lui manque-t-il une juste appréciation des choses de ce monde, peut-être la violence de son caractère ne lui permettra-t-elle pas d'arriver à la vérité en me suivant patiemment par les mille detours d'une ruse obséquieuse; mais à tout prendre, je préfère sa bonne volonté à vos soupçons, ainsi donc n'en parlons plus.
— Il me semble, lui répliqua Valvins du même ton sec, que mon hésitation n'a rien d'étonnant vis-à-vis d'un homme que je ne connais pas.
— En ce cas, la promptitude sans hésitation avec laquelle je vous ai offert de vous tirer d'embarras a dû fort vous surprendre.
— Est-ce un reproche? En ce cas, j'ai bien l'honneur de vous saluer, dit Valvins en s'arrètant.
— Et je vous aurai volé votre malle et vos habits, dit en riant De ville. Tenez, mon cher monsieur Valvins, n'en parlons plus. La maison où je vais vous conduire vous en dira plus (pie tous mes discours, et une fois là vous jugerez si vous voulez être de moitié dans ce que j'ai tenté.
— Soit, dit Valvins en reprenant sa marche près de Lucien. Bientôt ils arrivèrent dans une petite vallée au fond de laquelle
coulait un petit ruisseau qui, retenu au débouché de celte vallée par une chaussée, y formait une espèce de grand étang, et s'échappait ensuite par les berges de deux moulins posés à chacune des extrémités de la chaussée.
— Voilà, dit Lucien en montrant ces deux maisons à Valvins, voilà où gît le secret de ma destinée; mais est-ce à ce toit ou à celuici? c'est ce que je n'ai pas encore pu découvrir, et lorsque je saurai sous lequel des deux est caché le secret de ma naissance, Dieu sait si je pourrai en obtenir l'aveu.
Ce mot, en rappelant à Valvins la singulière connexité qui existait entre lui et Lucien, effaça de son esprit un reste d'appréhension qui y demeurait encore. Cependant ils gardèrent tous deux le silence et se mirent à gravir rapidement un sentier couvert qui montait jusqu'à pic sur la colline qui bordait la vallée dont nous venons de parler.
Iprès quelques minutes de marche, ils arrivèrent en face d'un petit caste! sur le seuil duquel une femme et deux jeunes gens paraissaient les attendre.