‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 126 sur 169 · XV. — LE SALON DES EAUX · texte numérisé non relu

XV. — LE SALON DES EAUX

Nous ne pouvons dire si le peintre avait envie d'essayer de comprendre, mais, dès que les nouveaux venus parurent dans le salon, il quitta Sophie, se rajusta du mieux qu'il put et parut attendre le moment où il pourrait aborder ces nobles personnages. Le coude de Marvis était un homme de quarante ans, d'un visage sévère, d'une tournure raide et hautaine, d'une taille élevée, boutonne jusqu'au menton, sanglé dans ses vêtements, exactement coiffe et décoré d'un double ruban rouge qui sortait bien carrément de l'une de ses boutonnières; il avait l'aspect triste et régulier d'un if parfaitement taillé.

Quant à madame de Marvis, celle que Létrillet avait nommée Virginie Lopin, c'était une belle personne brune, d'une taille, d'une figure, d'un pied, d'une main irréprochables, mais froidement belle, et si une légère pâleur n'eût prêté à son visage quelque peu de tristesse pensive, on eût été fort embarrassé de dire quel air elle avait.

Amablc de Favières était un tout autre homme «pie .M. de Marvis; ses traits, sa personne, son habillement avaient une grâce dégagée et pleine d'aisance; de beaux cheveux noirs flottaient autour d'un visage capricieusement beau, son regard bleu était vif et curieux, sa voix doucement sonore était pleine d'inflexions diverses, son geste souple, rapide et facile; ses habits paraissaient comme sa personne, d'une élé.ance aisée; il en était paré sans y être emprisonné, il savait s'y remuer sans craindre de leur donner un mauvais pli, cl il iporlaU dans sa démarche une sorte de nonchalance leste et naturelle

qui semblait tenir à l'indifférence avec laquelle il marchait devant lui, s'arrêlant a toutes choses qu'il rencontrait sur sa route, et n'allant pis droit et sec au but qu'il voulait atteindre, comme eût fait M. de Marvis. Somme toute, c'était un homme d'une tournure charmante, mai- dont ni un tailleur ni un dessinateur de modes n'eussent compris le charme.

Si sa femme, madame Louise de Favières, n'avait pas eu la prétention d'être mieux que la nature ne l'avait l'aile, elle eût été aussi séduisante que lui; car la nature lui avait donné un doux visage blond et animé, de grands yeux bruns, une finesse de traits qui devait la laisser longtemps jolie, et un corps dessiné d'après ces modèles suaves que l'imagination des peintres donne à la divinité aérienne des sylphides. Si celte femme n'eût été rien, elle eût pris les yeux comme une vision, et le eirnr comme une espérance; mais en sa qualité de marquise, elle avait cru devoir armer ses yeux d'un regard hautain et sa bouche d'enfant d'un sourire dédaigneux; (die avait sacrifié la noble gracieuseté de sa taille à la mode d'une tournure fulminante et mari liait mal pour avoir l'air de ne pouvoir marcher; elle élait penchée au bras de son mari, les mains réunies et penchées en avant, la tète penchée sur l'épaule, tout le corps penché sur lui-même, et d'une voix qui devait être nette et précise quand elle ne la traînait pas, idle dit : — Bonjour, monsieur de Marvis, vous li'èles pas venu sur la jetée ? (Ici elle coupa sa phrase par un salut pincé, droit et cérémonieux qu'elle adressa à madame de Marvis qui la saluait en révérences, et continua comme si elle ne parlait pas pour la comtesse : vous avez eu tort, monsieur, nous avons eu un admirable coin lier du soleil.

Elle quitta le bras de son mari, promena autour d'elle un regard à demi fermé, et reprit encore : — M. Deville a été charmant, il s'est enthousiasmé sur ces beaux rellets de la mer et du ciel avec une chaleur, une verve qui nous a ravis au point que je ne sentais pas le froid du soir qui me gagnait.

— C'est un beau triomphe pour ce jeune homme, dit M. de Marvis, tandis que sa femme causait avec Amable de Favières, qui lui parlait d'un air souriant, niais qui avait quelque chose de protecteur.

En ce moment, la marquise aperçut Sophie qui l'examinait d'un regard au moins assuré, et elle ajouta de la même voix affectée, mais d'un autre air : — C'est qu'il y a de la jeunesse, de la poésie dans le cœur de ce jeune homme, c'est une émotion vraie que celle qu'il éprouve, ce n'est pas un enthousiasme mécanique, calculé comme il y en a tant.

Sur ce mot, elle se détourna après avoir bien appliqué sa phrase à la pianiste par un dernier regard; ce fut alors qu'elle aperçut son mari causant avec madame de Marvis, et tout aussitôt son visage changea encore une fois d'expression; il s'y répandit une teinte trèsmarquée de pruderie humaine, et elle dit d'un ton d'ironie : — N'est-ce [tas, mon ami, que M. Deville est un de ces artistes de nature élevée qui ne feront jamais de leur talent un moyen de parvenir à une place et dans un inonde où...

La phrase allait devenir si impertinente pour madame de Marvis, dont le mari fronçait déjà le sourcil, que M. de Favières se hâta d'interrompre sa femme en lui disant : — Mais je ne vois pas qu'il puisse en l'aire autre chose.

Et comme il s'était approché de sa femme, elle lui dit tout bas : — Vous savez bien comme je l'entends.

— Et c'est pour cela, Louise, que je ne vous ai pas laissé dire une (diose désobligeante pour madame de Marvis.

— Four mademoiselle Virginie Lopin, répliqua madame de Favières à voix basse et du bout des lèvres; mais, ajoula-t-elle en haussant les épaules, tout ce monde-là vous tient encore au cœur.

— Hé! s'écria le marquis, qui ne demandait pas mieux que de trouver une occasion d'échapper aux petites apostrophes de sa femme, hé ! c'est Létrillet.

— Oui, monsieur le marquis, c'est moi, plus heureux que vous ne pouvez croire de vous rencontrer ici, où je ne venais chercher qu'un peu de repos, car je me suis si imprudemment laissé accabler de travaux, que je me suis rendu malade pour pouvoir tenir toutes mes promesses.

— Tant mieux, lui dit Amable; la fatigue qui vient du travail tourne au profit de la gloire et de la fortune. — Ma (hère amie, reprit-il en se retournant vers sa femme, permettez-moi de vous présenter M. Létrillet, un de nos jeunes peintres les pins féconds.

Létrillet fit son salut de cour, et la marquise lui rendit le sourire le plus gracieux.

— Je remercie toujours mon mari, monsieur, lui dit-elle, lorsqu'il me présente des hommes de talent. C'est une faiblesse qu'il a pour une de mes prétentions, car j'aime la société des hommes éminents dans tous les ails, et je me crois digne d'y être admise par l'admiration (pie je professe pour eux.

Létrillet saluait avec une humilité radieuse. En effet, ceci ne ressemblait guère à l'intention malveillante des phrases précédentes, et Létrillet dut. le croire : il fallait être femme pour comprendre, dans l'inflexion donnée au mot ii'iimnc*. «pie la marquise les séparait trcs-netlem înt des femmes

Létrillet répondit art eu pariant de ses œuvres; madame de

CONI i SSION (.i:\r.it u.i;

Favières repartit avl en parlant d'elle, ce qui iii que, comme ils uc s'éconlaiem ni l'un ni l'autre, ils furent charme >Uc leur prés utation. Pendant ce petit dialogue, le marquis s'élail approche* de Sophie et lui avail dil tout bai - N'ave* voua rien à me répondre?

— Rien.

— M,i i> je puis vous i e\ oil :;

— Jamais.

Quelque rapide qu'eût été cet aparté, madame de Favières l'avait surveille, et elle adressa & sou mari un coup d'œil à le terrasser; mais A niable s'esquiva en courant offi ii uu petit service à madame de Marvis qui se débarrassait de Son châle 1 1 de son chapeau, ot u laquelle il dit tout bas : — Sophie est implacable, pi iez-la poui moi.

— Je \ciis | lierais plutôt pour elle, lui dit madame de Marvis, car vous êtes -ans pitié à son égard.

— Moi! dii Amanle.

— Votre femme nous regarde, ayez pitié de moi, reprit Virginie. I,i voii qui pr< nonça ces paroles, la voix de madame 'le Marvis

avait quelque chose de pénétrant, de grave el de solennel; autant cette femme semblait insignifiante quand elle se taisait . autant le seul accent de sa voix prêtai I de ton a sa beauté. C'était pour ainsi dire sa physionomie, on tie doutait plus qu'il n\ eûl une àme el une pensée sous ce visage impassible, dès qu'on avail entendu non pas ce qu'elle disait, mais la large sonorité de son organe.

Toutefois, madame de Fav ières s'élail aussi dépouillée de son châle el de Sun chapeau, et les avail remis à Létrillel avec une grâce el une coquetterie dont le peintre fui si bouleversé, qu'en passant près de Sophie, il lui dil : — Mais celle femme est ravissante ; quel portrait à faire, ma chère, quel portrait !

l\ ndanl ce temps le salon s'était garni peu à peu de baigneurs des deux sexes qui se saluaient, s'abordaient, se parlaient et arrangeaient le temps qui leur restait à passer ensemble jusqu'au moment de la retraite de la façon la plus convenable à leurs goûts; les uns passèrent au jeu, d'autres s'établirent aux journaux, quelques femmes se penchèrent mélancoliquement suc des romans, et dvu\ ou trois tilles à marier tirent semblant de broder; le groupe des personnages que nous avons nommés dans ce récit paraissait devoir seul rester inoccupé, lorsque madame de Favières s'écria : — Eh bien! comment passons-nous notre soirée?

— Si nous taisions de la musique, dit le marquis de Favières.

— Ali ! lit sa femme, je comprends, nous aurons le bonheur d'entendre mademoiselle Sophie Minot.

— Non, madame, reprit Sophie avec une politesse affectée, vous n'aurez pas ce bonheur.

La marquise se pinça les lèvres, et, les agitant de son sourire le plus insolent, elle repartit : — Je suis désolée d'en être privée; heureusement que je l'ai payé hier et que je pourrai l'acheter demain.

— Oui, madame, lui dit Sophie en riant, cela coûte dix lianes à tout le monde, à une marquise connue à une marchande de modes.

— Et vous les mettez sur la même ligne?

— Elles y sont pour moi quand elles s'assoient sur la même banquette.

— Mais ici, mademoiselle? lui dit la marquise en prenant un air d'impératrice.

— Ici, madame, vous êles la marquise de Favières et moi Sophie Minot, c'est pour cela que je ne fais pas pour elle ce qu'elle ne pourrait faire pour moi; je ne pense pas que madame la marquise consentit à m'amuser.

— Ce n'est pas mon état.

— Mais c'est le mien, et c'est pour cela que j'en tire le meilleur parti possible.

Probablement la marquise allait répondre quelque impertinence qui eûl fait éclater une querelle plus qu'inconvenante, lorsq e Létrillet s'approcha sur un signe que lui fil le marquis de Favières, et dit à la pianiste : — Je vous ai vue plus complaisante autrefois, ma chère.

— Où donc ? lui dit Sophie.

— Mais, chez nos amis.

— Oui, dit Sophie Minot. chez nos amis, qui me rendent mes efforts en bon accueil, en amitié, en éualilé.

Aniable était sur les charbons ardents : l'interruption de Létrillet n'avait rien changé à la tournure de la discussion : il voulut la rompre absolument à tout prix, et il s'avança donc d'un air galant vers madame de Marvis : — Ce sera donc vous, madame, que nous implorerons.

Virginie allait répondre, lorsque son mari le fit pour elle, eu disant très-sèchement : — Madame la comtesse ne chante plus.

Le marquis salua sans répondre, mais Létrillet dit tout bas à Sophie : — Ah ça! qu'est-ce qu'il a donc?

— 11 a, lui repartit Sophie, il a... Mais vous ne me comprendriez pas, reprit-elle en s'éloignant.

— ISi vous ni personne, je vous le jure, dit Létrillet qui fut au même instant interpellé par M. de Favières qui, Tort embarrassé de l'humeur de sa femme, voulait la distraire à tout prix.

— Mais vous, lui dit-il, Létrillet, vous nous direz bien une de vos bonnes charges d'atelier.

— Merci, dil Létrillet en n rengoi ut., devant madame la marquise, .

— Oh1 elle vous cx< usera.

— Qu'est ce donc qu'une charge d'atelier? dit la m uquisc en se remettant en l c gi ai e

— «l'est une bêtise, dil Létrillet, quelque chose de bêle . de liès-

bèle...

— Mai* de forl amusant, dil le marquis, el Létrillet en | une qui est prodigieuse.

— Laquelle, monsieur le marquis?

— Mais \ous l'appelez, je crois, la conquête d'une pomnu cuite,

— Ali '. celle-là. c'est \ rai, dit Létrillel en riant, c'esl une bonne charge... Je veux bien vous la dire.

— Nous vous écoutons, dil la marquise en s' asseyant dans un coin du salon où loul le monde la suivit, excepté Sophie Minot, qui se

relira dani un autre coin. Quant a Létrillet, il était superbe et iej] i.

s .n en homme qui est sûr de son fait. On lit cercle autour de lui 1 1 il commença l'histoire suivante :

\\ I - - i 0NQ1 t 1 1 n'i m POMME i lin:. « En ce temps-là il y avail un meunier champenois qui avail mi

(ils. Le fils promettait de devenir un des plus gran I- i anl ■ de l e i droit : il était plein d'intelligence ; quand il avait faim, il mangeait;

el une l'ois qu'il avail voulu se repasser une chemise, il uni du Icn dans un sabot. Le l'eu prit au sabot, et incendia la grange où il avait tenté, celte sublime invention; mais Loupin ne c l pu i chemise, comme ceux qui se servent de fers trop chauds. Il faul voua dire que Loupin, c'est le nom de notre héros, b était particulièrement lié avec un astronome qui vendait des souricières et des pagni - pou* les femmes sauvages de la rue Bertin-Poirée. Comme il était aie, l'astronome portait des Lunettes de peur de se gâter le teint, il logeait dans la peau d'un éléphant empaillé' qu'il avait pris dans une des souricières dont il faisait uu commerce considérable avec li l'erse, et principalement avec la ville d'Ilérat (des rats). »

Jusqu'à ce calembour, madame de Favières avait gravement ('■coulé' Létrillet. En effet, il faut être convenu entre s »i que ces sortes de bêtises sont amusantes pour s'v amuser. Une lois cela passe, on en rit à se; tordre, mais si jamais celte histoire arrive à la postérité, peut-être qu'en la lisant nos neveux à venir trouveront que nous étions un peuple stupide de nous plaire à ces sottises. L'ignorance de madame de Favières en pareille matière lui avail jusque-là tenu lieu du bon sens que nous supposons à l'avenir, et déjà elle avail regardé deux ou trois fois son mari comme pour lui demander ce que cela voulait dire. Mais comme /Clle avait une envie excessive de paraître s'amuser, elle laissa échappe? un léger rire au calembour d'Héral (des rais), et Létrillel, qui commençait à s'intimider, reprit confiance. D'un autre cette, Sophie Minot n'avait pu retenir un vif mouvement d'impatience et de dédain, et ce mouvement avait élé aperçu par madame de Favières; c'était assez pour que la grande dame lût décidée à trouver chai niant ce qui semblait déplaire à la grande artiste, et la marquise se mit à écouter Létrillet avec une attention presque admirative. Létrillet poursuivit ainsi son audacieuse narration :

« Un soir que Loupin avait soupe chez l'astronome avec des befsteaks de fourmis au beurre d'anchois el des pieds de hanneton à la Sainte -Menehould, l'astronome, qui élait un gastronome des plus recherchés, s'écria : Je voudrais bien manger une pomme cuite. Loupin, qui était fort obligeant, lui offrit d'en aller chercher eh z la fruitière du coin. Four cela il prit une pièce de vingt francs ciiez l'astronome, et descendit dans la rue; il va droil au magasin de la fruitière; celle-ci, comme font tous les marchands, lui proposa d'abord tout ce dont il ne voulait pas. Elle lui offrit des c ichemires de l'Inde, des affûts de canon, un merle qui silflail le Dies irœ el des bâches pour faire pousser les melons. — Ce n'est pas ça, lui dil Loupin, je veux une pomme cuite.

— J'en ai beaucoup de crues, lui dit la fruitière.

— J'en aime mieux une qu'huit crues, repartit Loupin.

Ce calembour porta la fureur de la fruitière aux combles; en effet, du haut de son grenier, elle jeta sur la tète de l'infortuné Loupin une voiture de plâtre qui passait dans la rue, en lui criant : — Comment trouves-tu celte pomme?

Loupin, qui n'avait eu de cassé que trois cheveux, dont une paire de sajbots, ramassa le projectile en disant : — Je la trouve bonne pour en faire une en plâtre (un emplâtre).

Cette scène e passait dans une rue déserte, ce qui fit rire beaucoup tous les passants. »

Ceci lit aussi rire beaucoup la belle marquise. En ces sortes de bêtises, le plus difficile est d'entamer le sérieux des gens qui Jes écoulent; mais une fois que ceux-ci ont permis à ces coq à-l'àne de les chatouiller, ils se laissent aller à en rire avec excès. Lélan était donne; quelques personnes, qui s'étaient approchées du groupe pour écouter l'histoire de Létrillet, furent atteintes de la même gailé : Lélrillet triompha et continua intrépidement :

«. Après ces paroles, Loupin alla chez une autre fruitU ï qui il

CONFESSION GÉNÉRALE

demanda tout d'abord une pomme cuite en lui présentant son napoléon; la fruitière lui répondit qu'elle n'avait pas de monnaie. Loupin courut à.la banque de France pour eu avoir, mais comme il arrivait place «1rs Victoires, an pied de la statue de Louis XIV, il tomba, dans l'étang qui taisait tourner le moulin de son père. La première personne qu'il rencontra tut un goujon auquel il dit d'une vois flatteuse : — Poui riez-vous me donner ia monnaie de vingt franest

— Très- volontiers , lui dit le goujon, mais montrez-moi d'abord votre napoléon.

Loupin, trop confiant, montra sa pièce au goujon; mais celui-ci, qui élait un repris de justice, habitue à toules sortes d'escroqueries, voit à peine le napoléon, qu'il se jette dessus, l'avale et se sauve en nageant à toute* jambes.

Tout antre qui' Loupin se serait désespéré, mais il se ressouvint qu'il y avait dans l'étang un vaisseau de ligne venu là pour la pêche des harengs; il se dit alors : Il n'y a pas de ligne sans hameçon, je vais repêcher mon goujon. Sitôt dit sitôt fait; il prend llllt' ancre du poids de trente-six milliers, l'attache à un crin au bout du grand ni.il. met un asticot à chaque bout de l'ancre pour le bien amorcer et s'asseoit tranquillement sur le rivage avec sa liane à la main.

L'heureuse invention de Loupin réussit complètement; le goujon mordit à l'ancre et l'avala presque tout entière. Loupin le retira et le mit dans sa bourse. Fier de sa capture, il courut chez l'astronome et lui dit : — Je n'ai pas de pomme cuite ; mais voici un goujon de vingt livres.

L'astronome l'examina et déclara qu'il ne pesait pas une once.

— Je te parie, dit Loupin, que c'est un goujon de vingt livres.

— Que veux-tu parier? fit l'astronome : une queue de rat contre une rivière de diamants, ou bien une maison de campagne contre une omelette au lard?

— Je ne veux parier que la pomme cuite que je n'ai pas apportée. Si tu perds, c'est toi qui iras la chercher.

— Soit, dit l'astronome. Voilà des balances, pèse ton goujon.

Au lieu de balances, Loupin prit un sabre turc qui avait appartenu à l'archange Michel, éventra le goujon et en fit sortir le napoléon en s'écriant : — N'est-ce pas là un goujon de vingt livres?

L'astronome se trouva vaincu et se décida à partir sur-le-champ en chaise de poste pour aller chercher la pomme cuite.

— Comme cette séparation peut durer plusieurs années, dit-il en embrassant Loupin, voici un petit verre d'eau-de-vie et un croquet aux ;i mandes de concombre, pour que tu puisses m'attendre sans trop tfennuyer.

Ils se firent les plus tendres adieux, et à l'instant l'astronome rentra dans la chambre, qu'il n'avait pas quittée, en disant : — J'ai trouvé un moyen d'avoir une pomme cuite sans quitter la France.

— Voyons, dit Loupin.

— Pour avoir une pomme cuite, dit sentencieusement l'astronome, il faut acheter un cheval noir.

— Après?

— Si le cheval est tout noir, il n'aura pas d'étoile au front.

— Après?

— Tu diras que tu veux qu'il ait une étoile au front.

— Après?

— Alors le maquignon emmènera son cheval à l'écurie; car tu sais qu'on fait une étoile blanche aux chevaux en leur appliquant une pomme cuite brûlante.

— Je commence à comprendre.

— Nous suivons le maquignon à pas de loup, et pendant qu'il se baisse pour prendre la pomme cuite, tu lui coupes la tète d'un coup de. tranche! , je m'empare de la pomme cuite et nous la mangeons à l'huile et au vinaigre.

— Avec un peu de moutarde, dit Loupin que l'idée de l'astronome avait séduit.

Cela convenu, ils s'habillent tous deux et se rendent immédiatement au marché aux chevaux. Alors Loupin dit à l'astronome, qui, comme on le sait, était aveugle : — Vois-tu par hasard un cheval noir?

— Je ne vois que des veaux, lui dit l'astronome.

En effet, ils s'étaient trompés de chemin et étaient entrés dans une église; ce qui faisait que l'astronome ne voyait que dévots autour de lui.

Déjà, à cette partie du récit de Létrillet, les rires avaient pris un caractère si désordonné, qu'ils avaient troublé les joueurs et qu'on se demandait de tous les coins des divers salons qui est-ce qui causait une si turbulente gaieté. A ce moment, Sophie Minol se leva, et, comme elle sortait, un joueur l'arrêta en lui disant : — Mais qu'y a-t-il donc là-bas?

— Il y a, s'écria Sophie assez haut pour que ses paroles retentissent dans les salons, il y a un homme, un homme qui se fait le bouffon des gens qui 1...

Sophie s'arrêta; mais l'expression qu'elle donna au mol homme était une réponse à la manière dont la marquise l'axait prononcé.

Létrillet entendit et se leva en s'écriant : — Sophie, c'est une. femme, et ce n'est qu'une femme qui vient de parler#ainsi ; sans cela...

Sophie haussa les épaules et lui tourna le dos, et sans doute elle

allait tout à fait quitter le salon, quand Lucien Deville entra avec sa femme.

A l'instant même madame de l'axièios pi il un air languissant et abandonna le coin où elle s'était réfugiée, en disant: — Ah! j'ai assez ri; je suis brisée comme si j'avais fail une longue course

Puis, sans faire attention à Létrillet qui brillait d'envie de continuer son histoire, elle s'avança \ers Lucien et lui dit d'un ton plein de coquetterie : — Oh 1 que ce serait aimable à vous de nous reposer de cette extravagante gaieté en nous disant quelques-uns de ces beaux vers qui sont si charmants à lire et qui doivent être bien plus charmants à entendre.

— Ah! oui, (il Sophie d'un ton amer, la tragédie et la comédie, comme au Théâtre-français; seulement ici la petite pièce a été jouée avant la grande.

Lucien regarda Sophie d'un air fort étonné, et celle-ci lui fit un signe de tète comme pour l'engager à refuser; mais aussitôt sa femme, la gracieuse Denise;, reprit : — Oh! si, mon ami, dis-nous quelques vers; tu sais, ceux que j'aime tant.

— Oui, lui dit Lucien, parce qu'ils sont, faits pour toi.

— Oui, ceux-là, dit Denise.

— oh! du moins, reprit Sophie d'un air irisle, pas ceux-là.

— Mais qu'est-ce que vous avez doue Sophie"' lui dit I) mise d'un air presque fâché; 'on dirait que vous êtes fâchée du succès de mon mari.

— Pauvre femme ! lui dit Sophie.

Et, sans ajouter une parole de plus, elle reprit sa place à l'écart, tandis que Lucien élail presque entraîné par la marquise à la place que Létrillet venait d'occuper. Celui-ci la céda de bonne grâce, tout en observant Deville et le dessinant dans sa pensée, connue pour mesurer l'effet qu'un portrait de lui pourrait produire au Salon prochain. Lucien se recueillit un moment pour repasser dans sa mé-> moire les vers qu'il allait réciter, et pendant qu'il faisait ce rapide retour vers son passé, son regard s'éclaira d'une sorte d'enthousiasme réfléchi et douloureux qui prêta un charme indicible à son visage. La marquise en fut frappée et Létrillet se dit à part soi : — Voilà comment je le peindrai.

Quant à Sophie et à la comtesse de Marvis, elles échangèrent de loin un regard de pitié : on eut dit qu'elles plaignaient ce jeune homme; de quoi pouvaient-elles le plaindre? D'être jeune, beau, d'avoir du succès, d'être accueilli avec empressement; peut-être avaient-elles droit de le plaindre de tout cela. Cependant Lucien commença ainsi :

Je suis un orphelin, enfant de quelque faute, Qui sans doute en naissant eût mieux fait de mourir, Car sous mon premier toit, où je n'étais qu'un hôie, Et qui vendait le pain payé pour me nourrir,

Le salaire manqua : le maître du vieux chaume Un jour, au dur moment de l'arrière-saison, Me dit : « J'ai quatre enfants à moi, le travail rhôme, Yous-êtes maintenant de trop dans la maison. »

11 me donna du pain pour deux jour-;, et sur I heure

Il nie jeta pieds nus et seul sur le chemin.

Un vieillard, qui souvent venait dans sa demeure, .

M'aperçut tout pleurant, et me prit par la main.

Béni soyez, ô vais, vieilard saint et modeste, Qui m'avez ramassé dans ma mendicité I Ai-je bien reconnu votre bonté célesle Qui m'a donné fortune, état, nom, liberté?

N'ai-je pas été froid en ma reconnaissance? Ai-je assez a loté ci; que vous m'avez l'ait? Car vous étiez si noble en voire bienfaisance, Que je ne savais pas que c'était un b entait.

Ce ne fut qu'au moment où la mort vint tous prendro, Quand j'héritai vos biens, que de< neveuv jaloux, Supputant mon bonheur, vinrent enfin m'apprendra Que je vous devais tout et n'étais rien pour vous;

Rien qu'un pauvre, opulenl de votre riche aumône, Quelque bâtard sans nom, que vous aviez nommé, Enfant répudié que ne voulait per.-onne; Que, comme voire enfant, vous, vous aviez aimé.

Comme Lucien achevait cette strophe d'une voix émue et où perçait une émotion véritable et profondémenl sentie, la marquise dont les yeux étaient mouillés de larmes, s'écria : — Ah I c'est délicieux, c'est délicieux, continuez, monsieur Lucien; n'est ce pas, monsieur de Marvis, reprit-elle en se tournant vers lui, c'est délicieux"

— Oui, cela me rappelle l'élégie de la Pauvre. Fille, de Soumel, répondit froidement le comte.

— Ce n'est pas une élégie, reprit vivement la jeune madame Deville, car ce titre lui paraissait classer celle pièce de vers parmi les fantaisies auxquelles s'abandonne l'imagination des poètes; non, ce n'est pas une élégie, monsieur, c'est l'histoire de Lucien.

— Comment! reprit madame de Lavières d'un ton de pitié charmante, c'est le récit vrai de votre enfance, monsieur?

CONFESSION GÉNÉR \i.i.

— Oui, madame, reprit Lucien Deville.

— El la suite, ajouta Denise, c'a t notre histoire à tous deux, aussi c'est pour moi qu'il a rail ces vers,

— El voilù i 'quoi « dil Sophie Minol en B'avançant vivement,

il aurait dû les garder pour vous et pour quelques uns de ceux qui l'aiment.

— Ce sont des vers < g ■ i i le reront aimer de tous ceux qui les entendront, dit la marquise, car Ils annoncent des sentiments d'une noblesse bien rare aujourd'hui.

— Je crains cependant que la suite ne paraisse pas si aimable à loul le monde, reprit Sophie en prenant place dans le cercle; mais puisqu'il a commencé, qu'il Qnisse.

Lucien avail à peine entendu ce que venait de dire Sophie Minol ; car dans ce moment il regardai I la marquise comme quelqu'un à qui se révèle soudainement un monde nouveau. Elle était si gracieusement penchée sur le bras de son fauteuil, ce \ isage d'ange qu'on ne soupçonnait pas bous le masque de dédain que la marquise portait presque toujours, s'étail animé d'une si douce expression de compassion el de Lendresse, il > avail dans le regard de Louise une si bonne intelligence de la douleur qu'on lui contait, que Lucien sentit en lui-même un étonnement délicieux. Il lui sembla qu'il ignorait encore la Femme dans sa forme la plus élégante el la plus sympathique, et il continua sans penser à ce qu'il disait, les veux fixes sur la marquise et dans une sorte d'extase inconnue.

Celte pièce de vers, qu'il est inutile de répéter ici tout entière, racontait ensuite comment Lucien , demeuré seul au monde, sans amisel sans famille, avail été frappé d'une maladie affreuse; elle peignait les angoisses de cet homme livrée des soins salariés et qui ajoutaient la pensée de sa solitude à la douleur de sa maladie. Celui alors qu'une jeune Lille vint s'asseoir à son chevet, et changer ces soins arides en une attention pleine d'une douce pitié d'abord, puis d'une tendresse charmante, et enfin d'un dévouement absolu; Cette jeune fille, c'était Denise, un aime que le ciel axait uns sur la terre, une réalisation des plus doux rêves du cœur humain. Les vers qui concernaient Denise étaient empreints d'une poésie chaste, pure et si heureusement sortie du cœur, que Lucien était parvenu à dire avec un rare bonheur que celte enfant du ciel, si céleslenienl descendue des célestes demeures pour le sauver, était la fille de sa portière.

Quelle que fût la délicatesse et la franchise hautaine de celte déclaration, Lucien ne put s'empêcher de remarquer sur -le visage de la marquise une ombre de sourire dédaigneux, un éclair de regard jeté furtivement sur l'héroïne de ces vers si bien sentis, et pour la première lois de sa vie Deville éproma une sorte d'embarras de l'aveu qu'il venait de faire, et lorsqu'il lui fallut continuer, ce lut en balbutiant qu'il reprit les dernières strophes qui achevaient cette pièce de vers.

La marquise devina qu'elle avait été comprise, et d'un ton dont il eût élé difficile de bien apprécier l'intention, elle reprit : — Est-ce que la mémoire vous manque? Ali ! ce serait fâcheux.

— Cela pourrait lui arriver, reprit Sophie Minot avec un accent et un regard presque menaçants, mais alors il se trouverait près de lui des amis qui se rappelleraient pour lui. Voici, madame, ces dernières strophes que vous désirez entendre :

Par toi je vis, par toi mon avenir se dore

Des plus nobles espoirs, de l'amour le plus pur;

A l'homme, au monde, à Dieu, par toi je crois encore;

Prends mon nom, qui toujours ne sera pas obscur.

Il ne peut te payer, car si jamais mon âme Trouv.iil un autre amour plus noble que le lien, Si je ne l'aimais plus, je serais un infâme, Tu m'aurais donné toul et ne me devais rien,

De tous ceux qui écoutèrent ces derniers vers récités d'une voïy ferme et accompagnés d'un regard fixe sur la marquise, Denise fut peut-être la seule qui ne comprit pas la leçon et l'avertissement que Sophie Minot en avait faits. Létrillet lui même ne douta plus de ce que voulait dire Sophie en parlant du rôle de dupe que devait jouer Deville. On se regarda pour s'assurer qu'on était du même avis, et M. de Favières ne put s'empêcher de cacher l'humeur que lui donna l'assurance de Sophie. Quant à la marquise, elle fut seule impassible, et, voulant rendre avec usure la leçon qu'elle venait de recevoir, elle se leva et alla vers Lucien pour lui dire de la manière la plus gracieuse : — Nous quittons Boulogne demain, monsieur Deville, je n'aurai pas le plaisir de vous revoir, mais j'espère qu'à votre retour à Paris vous voudrez bien nous accorder quelques-unes de vos soirées : nous recevons tous les vendredis. Si M. Létrillet, que je crois de vos amis, veut bien vous accompagner, nous lui montreroi is une galerie de tableaux où des amateurs plus éclairés que moi disent qu'il y a quelques toiles précieuses.

Aussitôt elle prit son châle, son chapeau, et se retournant vers le comte, elle ajouta du même ton gracieux : — M. de Marvis, je l'espère, est trop de nos amis pour avoir besoin que je le prie de ne pas nous oublier.

Elle n'attendit pas la réponse du comte, et, s'adressant à Sophie,

elle lui dil en soriaul : —J'ai \utre adirée, mademoiselle, et je vous écrirai quand j'aurai besoin de vous.

Cette sortie produisit des effets bien divers : Létrillet, qui ne rôvail qu'on portrait a faire, resta dans une espère d'extase courbé comme pour n mercier la marquise de la '.Tare infinie qu'elle dai gnall lui accorder, el Lucien, qui déjà ne voyait plus autour de lui, tant le charme ai istocratique de cette femme le préoccupait, Lucien

llli-même ne Comprit rien au delà de ce qu'on lin avail adl'i

lui-môme, el se dil toul bas : — le la reverrai.

Quant à Sophie, l'injure qui venait de lui être raile ne la toucha point ; elle avait pris son parti sur l'impertinence de la marquiRe, et

elle ne lit que rire, en se retournant vers Denise qui se tenait calme

el souriante près de son mari, comme si rien d extraordinaire ne

venail de se passer. Mais il n'en lui pas de même de M. de Moi

el de sa femme : celle-ci regardai! son mari avec l'expression i\'\m dédain el d'une colère qu'elle avait peine a contenir. Le comte était

pile el ses lèvres trembla ienl. Madame de Manis ne dil pas un mol ; mais elle se dirigea Ver» Sophie, el lui prenant la main , elle lui dil avec un profond soupir : — Adieu, Sophie, je pars aussi, viens me voir.

Sopbio lui serra la main el repartit : — Je ne sais si M. le comte...

Mais la coinlesse reprif d'une voix où l'on sentit, éclater ses lai uns : — Oh ! viens me voir, loi, je l'en prie.

Aussitôt (die s'enfuit, et M. de Marvis se rapprochant du marquis, lui dil d'une voix saccadée : — Vous comprenez, monsieur de I a-

vières, que je ni; puis accepter...

— L'inv itation que vous a l'aile la marquise, pour vous el madame de Marvis? reprit Amable qui espéra prévenir ainsi l'explication que le comte allait demander.

Celui-ci le regarda en face et répéta froidement sa phra

— Nous comprenez, dit-il, que je ne puis accepter l'insulte que madame de Favières vient de faire à la comtesse.

— Une insulte, bon Dieu ! lit M. de. Favières comme s'il n'avait rien entendu.

— Lue insulte dont je ne veux pas vous demander compte à vous, mais qui, vous devez le comprendre, doit rompre toute relation entre nous.

— Comme il vous plaira, répondit de Favières en se mordant les lèvres.

Le comte sortit, et Favières aperçut Sophie qui l'examinait, pendant que Lucien et Létrillet. réunis à leur insu dans l'invitation de la marquise, faisaient connaissance,

Le marquis aborda Sophie, et lui dit avec plus de respect qu'il semblait ne devoir en professer pour elle : — Je vous demande pardon pour la marquise, Sophie, elle a été cruelle.

— Oh ! pas pour moi, lui répondit La pianiste; moi, je n'ai pas voulu et je ne veux pas être de votre monde, si ce n'est comme un instrument qu'on paye; mais Virginie a été assez folle pour y vouloir pénétrer, et il est difficile d'en être exclue avec plus d'insolence.

— Mais c'est qu'en vérité, madame de Marvis... dit Amable embarrassé.

— Allons, Amable, lui dit Sophie d'un ton amical, vous la plaignez ; car supposez que je sois madame de Favières, et que madame de Favières, de noble maison, soit madame de Marvis, voilà ce qui serait arrivé.

— Mais ce que je n'aurais pas souffert, répliqua Amable vivement.

— C'est-à-dire, reprit Sophie, que vous trouvez que M. de Marvis a manqué de courage en ne vous demandant pas un compte sanglant de l'insolence que votre femme a faite tout à l'heure à la sienne?

— Je ne dis pas cela.

— Vous savez pourtant que ce n'est pas le courage qui manque à M de Marvis; mais il a fait, lui, la faute que je vous ai empêché de faire : il faut qu'il la subisse toute sa vie. Vous avez beau faire, messieurs, vous n'êtes pas assez forts pour élever une femme jusqu'à vous ; car elle a beau porter votre nom, si elle n'est pas traitée comme votre femme, elle est encore plus bas qu'elle n'était.

— Laissons cela, Sophie, dit le marquis en reprenant un air dégagé, et répondez-moi : avez-vous lu ma lettre ?

— Oui.

— Et m'accordez-vous le rendez-vous que je vous demande ?

— Noir.

— Et pourquoi?

— Parce que je vous aime encore, Amable, et parce que je ne veux pas devenir votre maîtresse après avoir refusé d'être votre femme.

— Doutez-vous de mon amour, de ma discrétion?

— Je crois à la générosité de votre cœur, et je vous en demande deux preuves : la première, c'est de cesser vos poursuites; la seconde, c'est de faire comprendre à Lucien Deville que l'invitation de la marquise n'est qu'une parole banale, et que ce n'est pas sérieusement qu'il doit se croire admis dans votre monde, où sa femme ne saurait l'accompagner.

— Je ne puis vous accorder ni l'une ni l'autre de vos demandes, répliqua le marquis. C'est vous qui m'avez forcé à renoncer à votre main, mais je ne renoncerai pas aussi aisément à votre

CONFESSION GÉNÉRALE

amour; et, quant à M. Deville, je crois comprendre vos craintes pour lui... ajouta le marquis avec au sourire dédaigneux, cl peut-être pour moi; mais je ne tais pas à ce monsieur l'honneur de les partager.

— Vous mériteriez une lionne leçon, Amable, lui dit Sophie; mais je suis plus juste que vous : je crois votre femme incapable de vous la donner; et quant à ce pauvre Lucien, il ne fera qu'y perdre son repos et son honneur.

— Kl) bien I reprit le marquis en souriani, je suis homme à le sauver de ses illusions poétiques : permettez-moi de vous revoir à Paris, ci j'empêche M. Deville de jamais revoir la marquise.

Sophie Minot regarda sérieusement M. de Favières, et lui dit gravement : — Vous mettez de trop dures conditions à votre générosité. Jamais vous ne me reverrez que là où le liasaid nous réunira.

— Soit, dit Amable.

Il salua Sophie d'un air triomphant et moqueur, et, se tournant vers Lucien, il ajouta : — J'espère que M. Deville n'oubliera pas l'invitation de madame de Favières; quant à madame Deville, je la prie de vouloir bien me permettre d'aller lui présenter mes hommages à Paris. Bonjour, Létrillet, nous nous reverrons; je veux avoir un bon portrait de la marquise, et je compte sur vous.

Le marquis sortit à son tour, et il ne resta en présence que Lucien, sa femme, Létrillet et Sophie. Celle-ci alla vers Denise, qui paraissait ravie et lui dit d'un ton joyeux : — Comprenez-vous, ma chère? Lucien sera reçu dans le grand monde, et moi aussi, bientôt, je l'espère.

— Voilà ce que c'est que d'avoir un mari qui a un nom, dit Létrillet.

— Mais, lui dit Sophie, vous avez vu : madame de Marvis n'a pas été invitée.

— Ah ! dame, dit Denise, une femme de théâtre.

Sophie lui tourna le dos; elle souhaita le bonsoir à ses amis et bientôt tout le monde se sépara.

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