‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 127 sur 169 · XVII. — A PARIS · texte numérisé non relu

XVII. — A PARIS

A deux mois de là, dans un petit salon du faubourg Saint-Germain, étaient assises deux femmes; quoique la différence de leur âge n'admit pas la possibilité d'une intime contiance entre elles, elles se parlaient cependant à voix basse et avec cette inquiétude qui annonce qu'elles en sont à des confidences très-secrètes. L'une était la belle marquise de Favières, l'autre était la comtesse de Chastenux.

— Faites attention, disait-elle à la marquise de Favières, votre mari finira par s'apercevoir de vos coquetteries pour ce jeune homme, et quoiqu'elles ne soient qu'un jeu, il est homme à s'en fâcher sérieusement.

— Il y mettrait donc moins d'indulgence que moi, à qui il ne cache pas ses intentions pour mademoiselle Sophie Minot.

— Ma chère enfant, reprit la comtesse, la légèreté d'un mari n'excuse pas celle de sa femme. Ces messieurs sont sûrs du pardon.

— Est-ce vous qui me dites cela, reprit madame de Favières, vous qui vous êtes séparée de M. de Chastenux pour une infidélité qui ne pouvait véritablement pas vous atteindre?

La comtesse rougit et reprit presque aussitôt : — Ce que j'ai fait dans un moment de folle jalousie m'a coûté assez cher pour que j'aie précisément le droit de vous adresser des remontrances; ne recevez plus ce jeune homme.

— C'est ce que je déciderai plus tard, car aujourd'hui même il vient à notre soirée.

— Il vaudrait mieux dire que vous êtes malade, et remettre cette réunion.

— . Oh! non, dit la marquise, car j'ai beaucoup à apprendre ce soir, et M. de Favières ne s'attend pas à la surprise que je lui ménage.

— Quelle surprise?

— Nous avons mademoiselle Sophie Minot, cela m'a coûté cinquante louis, mais elle viendra.

— Vous jouez un jeu où vous n'avez qu'à perdre.

— Cela se peut, mais j'ai déjà avancé des enjeux trop forts pour reculer. J'ai été jusqu'à envoyer une lettre d'invitation à madame de Marvis. J'ai voulu réparer l'injure que M. de Favières prétendait que j'avais faite à cette femme. Vous comprenez bien que je ne me serai pas humiliée jusque-là, que je n'aurai pas subi toutes les volontés d'Àinable, que je ne me serai pas sacrifiée ainsi à ses exigences, pour ne pas lui infliger la leçon qu'il mérite.

— Mais quelle est cette leçon?

— Ah ! ceci est mon secret, et vous n'êtes pas en disposition de me seconder. Je ne veux pas vous le confier, vous feriez manquer l'effet de ma scène.

— Louise, Louise, dit madame de Chastenux, ne soyez pas aussi résolue. Je ne sais quel chemin vous voulez prendre, mais je vois où vous allez, et il y a un abime au bout de toute vengeance.

— J'espère n'y pas tomber.

— J'ai aperçu ce jeune homme dans votre salon : il est assez beau pour justifier une préférence.

— Un homme de rien , dit la marquise en haussant les épaules.

— Il a une réputation assez brillante pour expliquer une passion.

— Le mari de la fille d'une portière! reprit madame de Favières.

— .Mais il peut se tromper à l'accueil que vous lui laites, et...

— .Mais je crois qu'il s'\ trompe, dit madame de favières avec cette fatuité féminine qui a quelque chose de la cruauté du chat qui se sent sûr de sa proie.

— Mais, s'il se trompe de bonne foi, c'est le faire souffrir à plaisir.

— Ah! sur ce chapitre, dit en riant madame de Favières, les tourments de messieurs les poètes sont, je crois, de très courte durée. Je suis convaincue qu'ils pensent ce qu'ils disent, parce que la pensée vient de la tête, mais je crois également qu'ils n'en sentent rien.

— Qui vous l'a assuré?

— Oh! mon Dieu, ce que je sais de lui, l'extravagance qu'il a faite en épousant sa portière, dont maintenant il ne se soucie plus. Il s'est cru amoureux alors comme il se croit amoureux aujourd'hui ; seulement je ne le pousserai pas à une si grosse sottise que celle qu'il a faite.

— Mais... reprit madame de Chastenux.

— Mais, dit la marquise, mon parti est pris, et rien au monde ne me fera changer d'avis.

— Comme vous voudrez, dit la comtesse; mais moi qui suis venue pour refuser voire invitation, je l'accepte maintenant.

— Ah! vous êtes envieuse de savoir ce qui va se passer.

— Non, mais alarmée; Favières est mou neveu, et je ne suis pas sans autorité sur lui comme sur vous; je veux être là pour prévenir ce qui peut arriver, et que votre passion vous empêche de prévoir.

— A mon tour, je vous répondrai : comme vous voudrez, dit la marquise; mais j'espère que votre médiation sera inutile.

Madame de Chastenux se retira et madame de Favières alla sans doute préparer les derniers incidents de la scène qu'elle comptait faire représenter le soir dans son salon.

Pendant ce temps, dans une maison de la rue Saint-Lazare, il se passait une tout autre scène.

Lucien Deville se promenait activement dans son cabinet, dans cet état ridicule du poète en ébullition nue personne ne doit jamais voir, pour que le dieu n'ait pas l'air d un maniaque. De temps en temps il s'arrêtait devant sa table et écrivait quelques vers qu'il griffonnait furtivement sur un morceau de papier. Toutefois, dans celte exaltation singulière qui s'empare de certains poètes au moment où ils écrivent, il y avait chez Deville un air d'inquiétude et d'agitation qui ne tenait pas seulement à l'inspiration poétique; en ce moment, il faisait plus que d'écrire, il agissait; ses vers n'étaient pas seulement une production de son esprit qui devait compter dans ses œuvres, c'était un acte de son cœur qui devait compter dans sa vie. D'ailleurs, pour qui 'pouvaient être ces vers qu'il cachait avec tant d'anxiélé? si bien que Denise ayant passé deux ou trois fois sa jolie tête d'enfant à l'angle de la porte pour dire de sa douce voix :

— Lucien, as-tu fini ta scène?

Deville lui répondit durement et lui ordonna de ne pas le troubler.

Ces vers, ils étaient adressés à la marquise de Favières, peut-être devaient-ils servir à la scène qu'elle préparait pour le soir. Quant à Lucien, s'il était destiné à être le principal acteur de cette scène, c'était certainement à son insu. Au point où il en était arrivé, il marchait en aveugle devant lui sans rien voir que l'astre éblouissant vers lequel il tendait sans cesse.

Enfin ces vers furent achevés, il les relut, et aux larmes qui lui vinrent dans les yeux, au soulèvement tumultueux de sa poitrine, on eût pu voir qu'ils exprimaient une passion qui le tenait tout entier.

Après cette lecture, Lucien tomba dans une sorte de rêverie agitée, où ce n'étaient déjà plus ces vers en eux-mêmes qui le préoccupaient, mais l'usage qu'il en pourrait faire. Cependant cet usage lui avait été si bien indiqué, qu'en les commençant il le connaissait, mais au moment de l'exécution de ce projet audacieux il reculait. Il lui prenait des frayeurs glacées de déplaire à celle qui absorbait dans sa pensée toutes les facultés de son âme et de son esprit.

En effet, il aimait la marquise de cet amour insensé dont l'ardeur ressemble à ces flammes alcooliques qui brûlent et enivrent. Madame de Favières avait été pour Lucien, non pas une espérance, mais un repentir, car, après son mariage avec Denise, l'amour d'une femme comme Louise lui était apparu comme un lieu fermé, qui ne pouvait plus s'ouvrir pour lui. Cependant il l'aimait, mais il l'aimait surtout de ce qu'elle était dans le inonde plutôt que de ce qu'elle était de son cœur et de sa personne : son nom, son état, sa eo<pietterie, ces mille hommages qui l'entouraient, celle voiture de soie qui l'emportait au loin, ces parures élineelanles qui la nommaient la riche héritière, ces armoiries qui la disaient marquise, cet hôtel où marchaient les plus nobles noms de la fiance, ce luxe, cet apparat, tout ce qui la défendait contre lui était ce qui la lui rendait le plus attrapante. Briser tout cela, y pénétrer de vive force, lui, pauvre enfant obscur et abandonné, arriver au cœur de toutes ces splendeurs et se blottir dans le sanctuaire; arracher à la divinité tous ses voiles, toutes ses pierreries, toutes ses couronnes nobles, et prendre dans ses bras cette grande dame, toute palpitante, toute nue, comme une

i ONFESSlOfl Gl m ii M.K

femme ,|ui n'était plus qu*à lui, c'était poui l ucien un rêva qui le

rendait imi.

Était-ce là de l'ai " N m, certes, car lorsque la brûlante Imagination «le Lucien ai i Ivait au uénoûmen! de ce rêve, il ne rc sentait

pi le fri sons ardents que donne la pensée d'un baiser, il

ne voyait pas ses feux doux ci bleus se noyer d'amour wus son ntail pas ce corps flexible et irais palpiter bous Bes

étreintes, ce n'élail loujoni i r lui que là marqui e de FavièreB,

mie lui, bâtard sans nom, tiendrai! à sa merci, c'était le monde le plus liani cl le plus insoten! qu il aurait vaincu dana sa plus belle

personnification.

Il ne faut pas croire que, parce qu'un pareil amour ne lient pas au cœur, il ne le Ireubte pas profondement, cl que celui qui le re enl puisse asseï bien le juger pour en faire une lutte froide el calculée.

Non certes, cet amour es! plus commun qu'on ne pense : c'est le délire i 1 1 1 1 égare presque toujours les premières effervesconceB <lc la jeunesse. Ces! lui qui jette lant de cœurs d'enfants à ces fille» flétries par le théâtre el la débauche, et à qui un peu de talent a

l'ait une renommée qui leur l:eul lieu de grandeur. Ne demandez pas

à d'autres sentiments l'explication de ces étranges amours el de ces succès qui irritent tant les femmes du monde. Toutefois, Lucien subissait ce délire dans ce qu'il avail de i lus élevé, mais en même temps de plus dédaigneux ; seulement la vanité qui L'emportait ne descendait pas.

Mais un pareil amour, qu'il s'adresse à une position élevée ou à

une célelii'ilé larée, n'eu esl pas moins un amour qui n'a pas sa base dans le oeur. C'est ecl amour qui se change en naine implacable, le jour où il a cessé d'être une passion prêle à tout sacrifier, el peutêtre la suite de celle histoire le prouvera-t-clle.

Cependant Lucien avail achevé ces vers qui lui donnaient de si vi\e- a n viciés, el, plongé dans les réfjexions agitées qui le dominaient, il n'avait pas entendu Denise qui était entrée sur la pointe du pied, et qui regardait par-dessus son épaule la feuille de papier qu'il tenait à la main et qui posail sur son genou.

Ce brouillon écrit au crayon était illisible; el Denise n'eu put déchiffrer un mot; mais, sans qu'elle en pût saisir une seule lettre, la l'orme matérielle des lignes la surprit : ces lignes se di\ isaienl quatre pai quatre, elles étaient entièrement p Ici nés, elles n'étaient ni coupées par les intermittences du dialogue, ni séparées par des noms de personnages : ce n'était donc pas la scène de tragédie que Lucien prétendait achever pour la lecture qu'il devait l'aire le soir chez madame de Favières : c'étaient des strophes. Denise n'était pas nue femme douée d'un de ces esprits subtils qui pénétrent aisément dans les replis de toute intrigue qui passe à leur portée, mais elle avait cette perspicacité rapide du cœur qui saisit le moindre indice d'un malheur qui peut l'atteindre.

En une seconde, elle s'était demandé pourquoi son mari lui cachait l'objet de son travail: en une autre seconde, la forme extérieure de ces strophes lui rappela qu'à peu près de même était le brouillon de ces vers que Lucien avait jadis faits pour elle; et comme si un sens moral pareil devait suivre une apparence pareille, il entra dans l'esprit de Denise que ces vers qu'on lui cachait devaient être faits aussi pour une femme et devaient aussi parler d'amour.

Quels que fussent la distinction du cœur de Denise, son abnégation, son dévouement, elle n'avait [»as cette retenue difficile du cœur qui s'apprend dans l'habitude du monde. Si gracieuse qu'elle parût être, si suave que fût son visage, Denise avait encore cette rudesse de manières qui a\'ait entouré son enfance. En effet, le peuple, ignorant qu'il esl des lois des convenances, et peu confiant aussi aux secours qui peuvent lui venir d autrui, le peuple, disons-nous, ne confie guère, qu'à lui-même la défense de ses droits individuels. Oh homme du peuple jaloux bat sa femme, une femme jalouse poursuit partout son mari. Ainsi Denise entrée, le sourire sur les lèvres et la joie au front, suspendit, à l'aspect du papier que tenait Lucien, le doux baiser qu'elle lui apportait; et, en moins d'une minute, toutes les suppositions que nous avons dites lui ayant passé par la tète, elle se jeta sur la main de Lucien, et lui arracha le brouillon.

Lucien s'éveilla violemment à cette attaque imprévue et que d'abord il ne comprit pas.

— Qu'est-ce donc? dit-il en regardant Denise comme un homme qui n'est pas tout à fait revenu à lui.

Denise lui répondit sur-le-champ :

— Je veux voir ces vers !

BJalfe, si rapide qu'eût été cette réponse, Lucien avait compris les pensées de Denise avant qu'elle eût parlé.

Son visage était contracté, ses lèvres tremblaient d'une façon convulsive, et ses yeux égarés sortaient de leur orbite.

Quand ces soudaines attaques ne frappent pas de stupeur celui à qui elles s'adressent, elles allument en lui de ces fureurs soudaines qui remportent avant qu'il ait vu où elles peuvent le mener. C'est ce qui arriva à Lucien, et il s'ensuivit que, d'un coup, en une minute, sans discussion préalable, sans provocation obstinée, sans querelle, tous deux se trouvaient vis-à-vis l'un de l'autre dans un état d'exaspération où la raison ne pouvait plus se faire entendre. Ainsi Lucien , par un mouvement aussi irréfléchi que celui qui avait

poussé Denise, voulut il arracher ce pipni i .i femme ; mais cHê s'enfuit a l'autre ("vin unie de la chambre en lui disant : — lu ne les auras pas.

\ ce i u. ut et p ir un seul moi se montra toute la différence qu'il

v avaii entre Deville el sa femme, mais elle n'élalî pu en étal Je le comprendre.

— Denise, lui dit il, rende/, moi C6 papier.

Dans l'éducation de Lucien, l'abandon du tutoiement lui semblait

marquer suffisamment fou! ce qu'il voulait imposer d'autorité mai lu jet !eo n'y lil nulle attention, el répondit : —Je te le rendrai si je veux.

— Rendez-li moi sur le-chaiwp, je vous l'ordonne.

— Ah! monsieur donne des ordres, Qt-elle avec colère : prenez garde que je n'obéis e.

— J'aurai ce papier, dit Lucien furieux el s'a vantant lentement vers sa feniine.

— ,le te dis, moi, que tn ne l'auras pas, s'éi lia Denise l'œil eu-

llaininc el connue prèle à se défendre par la force contre une tentative de v inlenee.

— Lucien l'ut pris d'un frémissement de rage indicible; matB il

s'arrèia et reprit plus froidement : — Denise, su i ■/. .1 ce que vous faite : je vous en prie, rende* moi ce papier.

— An! lu me pries maintenant, monsieur qui ordonnait loul à l'heure.

— Denise! reprit .Lucien avec impatience.

Lucien, à oe moment, avait vu d'un coup d'oeil jusqu'où pouvait aller une pareille scène, et il avait voulu l'arrêter avant qu'elf' ne les compromît L'un vis-à-vis de l'autre. Malheureusement Denise n'avail vu dans celte retenue que la faiblesse d'un coupable qui o peur, et

elle s'écria avec un accent, de triomphe : — C'est que lu ne s.iis pas

à qui Lu as affaire, lit-elle en lui montrant le papier avec un air de défi matériel.

— C'est vrai, dit Lucien en étouffant à moitié ses; paroles, qui cependanl lui échappèrent malgré lui; c'est vrai, je ne croyais pas avoir affaire à nnc poissarde.

Ce mot tomba comme la foudre sur Denise; elle n'avait pat l'habitude de son être les calmes manières du monde; mais elle les savait, el au premier mot qui l'en avertit, elle s'épouvanta de ce qu'elle avait fait; le papier lui échappa des mains, une humiliation cruelle, profonde, irréparable. l'anéantit, et elle sortit de la chambre en éclatant en larmes.

La pauvre Denise n'avait pas eu de dignité dans sa colère; mais elle en tait dans sa douleur, tant cette douleur fut grande. Aussi, lorsque Lucien, étonné de l'effet de cette injure, et reconnaissant qu'il avait été plus cruel qu'elle n'avait été emportée, retourna près d'elle pour lui demander pardon de sa brutalité, elle ne le laissa I as achever el lui répondit doucement : — Pas un mot de plus à ce sujet, Lucien; j'ai eu tort, vous m'avez punie : c'est tout ce qu'un homme comme il faut peut vouloir.

— Non, Denise, lui dit Lucien, j'ai été brutal envers toi, et ces vers, je suis prêt à te les montrer.

Denise aimait Lucien, et elle eut la faiblesse d'accepter une justification qui devait la condamner. Elle pril le papier qu'il lui tendait; mais l'apparence de ces vers, écrits à la hàle, n'était pas celle des vers qu'elle avait surpris; le papier chiffonné aussi n'avait pas les mêmes ratures qu'elle avait vues. Denise ne lut qu'une ligne : c'étaient des vers qn'elle connaissait depuis longtemps. Son visage prit une expression d'amertume et de désespoir qui peut-être eût éclaté un instant avant, mais qu'elle sut conter;ir, et elle rendit le papier à Lucien en lui disant d'une voix altérée : — C'est bien, je suis convaincue de tout.

Elle venait de se convaincre qu'elle était trompée; mais pourquoi et pour qui, voilà ce dont elle ne se doutait pas.

Lucien comprit bien qu'il avait blessé profondément cette âme qui se résignait ainsi; mais il ne crut pas à la découverte de sa tromperie, et il s'imagina qu'il aurait tout le temps de calmer cette cuisante blessure; et comme le soir était venu, il pensa à s'habiller.

11 y a dans la pureté de certains amours un charme qui embellit tout ce qu'il fait. Ainsi, lorsque d'ordinaire Lucien se préparait à sortir pour aller dans ce monde où Denise n'avait pas encore pense à pénétrer, c'était un bonheur pour elle de présider à la toilette de son mari, de le faire gentil, comme elle disait, de lui choisir son plus beau linge, ses habits les plus élégants, ses chaussures les plus étroites et les plus luisantes. Comme les autres jours, Denise voulut s'occuper de ce soin; mais la pensée lui en répugna, et lorsqu'elle fut àl exécution, les détails lui en parurent odieux et vils. Un mot fatal lui dégradait tout ce qu'elle avait de bonne volonté en lui en faisant une occupation basse. Son cœur- murmurait toujours en lui-même : — Poissarde faisant le métier de servante, c'est tout simple.

Pendant tout le temps que dura cette pénible situation, il s'éleva mille révoltes dans l'àme de Denise, et elle discuta en elle-même son infériorité vis-à-vis d'un homme qui, après tout, n'était qu'un enfant perdu sans nom; mais elle faisait taire ces révoltes, soit en les comprimant par la force de sa volonté, soit sous une de ces pen*

CONFESSION GÉNÉRALE

sces d'amour qui couvrent tous tes murmures du cœur sous leur voix puissante.

Ouani à Lucien, ses pensées étaient loin de celle qui souffrait si » •viiclli'ineiil près de lui, et il recevait tous ses soins avec une indifférence qui les rendait encore plus poignants.

Denise le sentait; mais au fond de la douleur certaine qui la tenait il y avait les incertitudes 1er- plus tumultueuses , et dans ce moment elle eût donné beaucoup pour savoir à qui s'adressait cette profonde préoccupation de Lucien, qu'elle avait toujours mise sur le compte de ses rêveries poétiques.

Comme son esprit s'égarait dans un dédale de suppositions contradictoires, un petit événement sembla devoir venir diriger ses soupçons. Llle entendit sonner chez elle, et bientôt sa femme de chambre vint annoncer que mademoiselle Sophie Minot attendait Lucien dans le salon pour se rendre avec lui chez madame de Favières.

— Ah! dit Denise à son mari, Sophie \ a chez madame de Favières, et vous s allez ensemble ?

Il avait oublié de parler de ce petit incident à Denise, tant il était absorbé par son aveugle passion pour la marquise) et il répondit très-indifféremment, comme il le devait. Mais Denise n'avait vu dans celte réunion qu'une complicité cachée, et Sophie Minot lui apparut comme la rivale à laquelle on la sacrifiait.

Denise ne laissa échapper ni un geste ni une parole qui pussent trahir un nouveau soupçon; mais à peine. Sophie et Lucien lurentils partis, qu'élit s'écria avec un amer soupir :

— Ils partent, et moi je reste ! Elle, une misérable, la maîtresse de mon mari, on la reçoit; et moi, sa femme, on me chasserait. Que suis-je pour ce monde?

L'écho de cette voix qui l'avait insultée retentit dans son cœur et lui répéta : — Une poissarde !

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