‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 131 sur 169 · IV. — RETOUR A LA MAISON · texte numérisé non relu

IV. — RETOUR A LA MAISON

Cette fin d'entretien avait eu lieu dans la voiture de Sophie, arrêtée devant laporte, de Lucien. Celui-ci essaya de quelques paroles pour

in ne lier Sophie a des sentiment- moins Irrités; mais \ . . y . 1 1 1 1 qu'elle

s'obslinail à ne pas lui répondre, il la quitta avec ce mol a lu di' ceux qui s'enfoncent tôle basse dans la voie où ils doivent se pei dre : — Lh bien! s'écria I il en la quittant, comme il vous plaira!

Lucien remonta chez lui. D'ordinaire quelqu'un l'attendait ; c'était

la femme de chambre de sa femme lorsque ce n'était pas Déni • elle-même. Lucien sonna vainement a la porte, personne ne vint

lui ouvrir. Il n'était pas en étal de se montrer patient; après avoir brisé le cordon de la sonnette, il heurta si violemment a sa porte, qu'il linit par éveiller Ses voisins; on entrouvrit les portes en le priant assez aigrement de ne ps troubler le repos de toute la maison. Il se trouva là un de ces hommes qui ont toujours le mol de la

position.

— Pardieu! lui dit cet homme, quand on rentre à une pareille

heure, on a sa clef dans sa poche.

— Il tant pourtant que je rentre chez moi.

— N'avez-voiis pas des domestiques qui ont la clef de votre appartement !

— Certainement.

— Eh ! du diable, lui cria-l-on de tous côtés, allez les éveiller, et ne faites pas des esclandres comme ça.

Lucien fut honni, blâmé, injurié, et sa fureur ne fil que s'accroître. Il monta rapidement les quatre ou cinq étages qui le séparaient de la chambre de ses domestiques et finit par trouver la porte de la chambrière de sa femme, et après l'avoir assez brutalement éveillée, il commença à la quereller de ce qu'elle ne l'avait pas attendu. Ce fui alors que la chambrière lui repondit : — Ma foi, monsieur, madame n'a pas été plus tôt rentrée, qu'elle m'a, pour ainsi dire, mise à la porte de l'appartement, en me disant qu'elle attendrait ellemême.

— Comment! dit Lucien, madame est sortie?

— Oui, monsieur, elle est sortie sur vos talons.

— Et quand est-elle rentrée?

— Il était onze heures.

Celle heure se rapportait exactement à celle à laquelle il avait lui-même quitté le salon de madame de Eavières. Denise était donc sortie pour l'espionner. Si donc elle l'avait espionné, elle avait dû le voir s'éloigner avec Sophie Minot. Probablement, sa jalousie avait donné à celte promenade nocturne un sens coupable, et la jalouse, rentrée chez elle, avait voulu infliger à son époux un châtiment à la façon de ceux qu'elle avait appris dans la loge de sa mère, elle voulait faire coucher son mari à la porte.

Lucien prit la clef de son appartement, et défendit à la domestique de L'accompagner. Il descendit, entra chez lui, et, dans l'état de colère où il était, il marcha droit à la chambre commune ; il voulut en ouvrir la porte, il la trouva fermée. Son premier mouvement fut de l'enfoncer. Mais bien qu'il tût chez lui, il comprit que le bruit qu'il serait obligé de faire arriverait encore aux oreilles des voisins, et que ce serait un nouvel esclandre.

11 commença donc à frapper discrètement, puis à appeler à voix basse, puisa voix plus haute. Mais rien ne lui répondit. Lucien était si persuadé que celait une scène préparée par sa femme, qu'il voulut voir jusqu'où elle pousserait l'entêtement. Il continua à frapper à la porte qui ouvrait sur le salon. Le même silence continua à régner dans la chambre. Lucien , irrité au dernier point de cette obstination, tourna l'appartement par les couloirs de service, pour frapper plus vivement à une porte qui ouvrait sur un cabinet de toilette. Mais à peine eut-il mis le pied dans ce cabinet, qu'il se sentit suffoqué par une affreuse odeur de charbon.

Alors seulement, la pensée d'un malheur et d'un suicide lui vint à l'esprit. D'un effort violent, il fit sauter la porte, et entra dans la chambre : un vaste brasier de charbon à moitié éleint était placé au centre. L'obscurité était profonde. 11 s'élança vers le lit, et trouva le corps encore chaud de Denise. Un cri terrible s'échappa de sa poitrine. 11 courut à la fenêtre et l'ouvrit; l'air pur s'engoufl'aa dans la chambre et ranima le brasier qui jeta une lueur sinistre dans la chambre.

Lucien alluma une bougie et retourna vers Denise. Elle était couchée sur son lit ; elle était tout habillée ; mais ce n'élait poinl avec ses vêtements ordinaires. Elle avait repris la pauvre robe de toile qu'elle portait quand Lucien l'avait vue au chevet de son lit, ange bienfaisant dont les soins assidus lui avaient sauvé la vie. De tous les reproches qui pouvaient percer le cœur de Lucien , ce costume était le plus éloquent et le plus terrible.

Lucien prit dans ses bras ce corps inerte et le porta près de la fenôtre ; mais l'air pur du dehors glissa vainement sur ces lèvres légèrement entr'ouvertes. Lucien chercha alors à faire pénétrer dans cette poitrine immobile le souffle de sa propre vie. Il ne put arracher à ce corps un tressaillement.

Alors il cria, il appela, il brisa les sonnettes qui appelaient les domestiques, qui descendirent en toute hâte, et qui le trouvèrent à genoux, éperdu, criant, sanglotant près du corps de Denise étendu sur le tapis. On courut chercher un médecin. Ah! quand on aime! et Lucien aimait la pauvre enfant qu'il avait si durement trahie; quand on aime, on ne se persuade pas aisément que la mort soit inexorable.

CONFESSION GÉNÉRALE

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Ce désir commun de voir vivre celle à qui l'on jure en soi-même un bonheur ineffable; ce désir est si puissant, qu'il nous semble qu'il va redonner la vie à celle qui n'est plus. Le médecin arriva, et l'horrible certitude avec lui. Denise était morte : presque aussitôt parut Sophie Minot. A la façon dont l'accueillirent les domestiques, on pouvait voir qu'ils avaient été avertis des soupçons de leur maîtresse a son égard. Ils parurent indignés de sa présence. Quant à Lucien, dès qu'il la vit, il courut à elle et tomba à genoux en lui demandant pardon.

— Ah! je n'ai pas voulu vous croire, lui dit-il!... Ah ! je l'ai tuée !... je l'ai tuée!... ,

Sophie confia Lucien au médecin, et resta seule avec le cadavre et les domestiques. Alors seulement elle pleura, s'agenouilla au pied du lit, et pria sur celte pauvre enfant, qui, sans doute, l'avait maudite à l'heure de la mort.

Ce ne fut qu'à ce moment qu'un domestique aperçut sur la cheminée une lettre à l'adresse de Lucien. Sophie Minot s'en empara. Elle ne voulait pas la remettre à Lucien dans l'état de désespoir où il était; mais l'un des domestiques, qui considérait toujours Sophie Minot comme la cause première de la mort de sa maîtresse, la lui arracha insolemment, et courut la portera son maître. Cependant le bruit de cet événement s'était peu à peu répandu dans la maison. Qu'on nous permette de revenir un peu sur nos pas, pour expliquer comment put arriver la scène déplorable qui suivit l'épouvantable scène que nous venons de raconter.

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