‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 130 sur 169 · DEUX ARTISTES · texte numérisé non relu

DEUX ARTISTES

Avant que personne se fût remis de l'émotion qu'avait causée celte scène aussi rapide qu'étrange, Sophie avait quitté le salon avec Lucien, et tous deux étaient montes dans le remise qui devait les conduire chez eux.

Mais Sophie comprit qu'elle ne pouvait pas laisser rentrer Lucien dans l'état où il se trouvait, et elle cria au cocher : « A la barrière de l'Etoile! » sans s'apercevoir qu'une femme voilée et enveloppée d'un manteau avait entendu cet ordre et s'était enfuie en poussant un cri de désespoir. C'était Denise, Denise jalouse, et qui, fort peu soucieuse des convenances d'un monde dans lequel elle était mal à l'aise, était venue s'assurer elle-même si c'était bien à cette soirée de madame de Favières que Sophie et Lucien étaient allés ensemble, et qui, les voyant s'éloigner, avait entendu cet ordre qui les emmenait loin de la maison où ils devaient rentrer.

Quel mystère pouvait cacher cette course nocturne?

Pour un esprit jaloux, la réponse était facile : c'était une trahison, un crime,- un amour coupable.

Denise s'échappa en poussant des cris de colère et de douleur, et srrra sa maison.

Cependant Lucien était tombé dans la voiture, se débattant dans d'affreuses convulsions, jusqu'à ce qu'il restât accablé , la tète appuyée sur les genoux de Sophie, en pleurant et en sanglotant.

tant que la douleur de Lucien ne fut pas arrivée aux larmes, Sophie n'essaya point de la calmer ; mais lorsqu'elle vit son délire s'éteindre dans les pleurs, elle dut enfin lui faire entendre sa parole sévère.

— Eh bien ! Lucien , lui dit-elle , comprenez-vous enfin que je ne suis point une folle aigrie par le dépit : que je n'ai point vu a travers un désespoir chagrin et jaloux ce inonde dont nous sortons? Comprenez-vous que s'il y avait des préventions dans les jugements tresdillérents que nous en portions chacun de notre côté, elles étaient toutes dans votre esprit?

Lucien ne répondit point; la raison qui -lui parlait était trop rude pour urftcœur si cruellement brisé.

— La leçon a été cruelle, reprit Sophie, mais peut-être la fallait-il aussi terrible qu'elle l'a été, pour vous guérir de vos illusions. Du reste, s'il vous faut une consolation au mal que vous éprouvez, vous pouvez la chercher dans votre orgueil : on vous a frappé d'autant plus violemment qu'on vous redoutait davantage; on n'a voulu \ous rabaisser que parce qu'on vous sentait trop haut.

— On m'a traite comme un laquais... dit Lucien en grinçant les dents. Ah! ils me le payeront...

— On vous a traité comme moi, comme on eût traité tout homme qui ne vaut que par lui-même et par son génie, dans un monde qui ne vaut (pie par le hasard de sa fortune et de sa naissance.

— Mais je ne lui ai fait aucun mal, à cette femme !... Pourquoi donc cette insulte?...

— Vous avez payé la haine qu'elle me porte, Lucien , lui dit Sophie Minot; vous savez qu'Amahle m'a aimée, vous savez aussi que si son cœur s'est détaché de moi, son esprit nous est resté. Us ont beau faire, tous ces grands seigneurs, reprit-elle avec exaltation, ils comprennent bien qu'ils ne nous valent pas... Malheur à ceux qui, comme F'avières, ont touché du bord des lèvres la coupe enivrante de notre monde; qui se sont envolés avec nous sur les ailes libres

de la pensée, dans l'idéal de noire culte, de nos admirations, de nos

joies, de nos délices; qui (ait entrevu la lumière de notre dieu; qui

ont senti s'allumer en eux ['amour du beau, du grand, sous quelque tonne qu'il se produise; malheur à ceux qui, comme Favières, ont été nos camarades, et qui retournent s'enfermer dans un monde borné par les préjugés, par l'étiquette, par les mille sottise?, de l'aristocratie, culte passé) dieux détrônés ei ridicules, comme l'Olympe des païens quand le christianisme eut éclairé leurs rides de sa foudroyante lumière; ceux-là soiifi'reiil , et ceux-là sont les martyrs d'une foi qu'ils n'osent pas confesser !

Lucien écoutait S iphie avec un étonnement stupide, tandis qu'elle continuai) avec exaltation : — Croyec-TOUS, Lucien, que madame de t'a\ ieres ait voulu voUl humilier seul ? .Non, ce sont les opinions, les pensées intimes, le culte secret par lequel son mari lui échappe, qu'elle a voulu humilier eu tous et en moi. « Ah ! .-'est-elle dit, monsieur le marquis, vous aimez une pauvre artiste qui vous a dédaigné... Vous n'êtes qu'un niais. Je vous montrerai, moi, comment on joue avec des êtres de celle espace. » Alors elle a coqueté avec vous, elle vous a rendu fou d'amour; et comme votre passion était sincère, cl par conséquent respectueuse, elle l'a conduite jusqi montrer avec éclat, jusqu'à se poser sur un piédestal : puis elle a dit à tout ce monde qui vous écoulait , el surtout à son mari qui vous regardait, et qui vous eût tué sur place, si la crainte du ridicule ne l'eût retenu, elle lui a dit :

« Tenez, marquis, vous êtes un sot. Tout cela, ce sont de tristes saltimbanques dont on s'amuse; et, quand la parade est finie, on les paye et on les chasse. »

— Ah! s'écria Lucien, je me vengerai sur lui de l'insulte de sa femme.

— Je n'ai point à vous dicter votre conduite à cet égard, lui répondit Sophie Minot; mais Ainable a élé sublime pour vous; et ce mot n'est pas trop grand, car le marquis a élé noble et spirituel : noble, car en vous offrant de vous rendre raison de l'insulte de sa femme , il vous a remis à votre place , à la hauteur d'un des plus grands noms de France; il a élé spirituel en vous considérant comme l'insulté, et en se débarrassant du ridicule que vous lui aviez imposé pendant un quart d'heure d'un siècle.

— Ah ! fit Lucien avec rage, vous le trouvez sublime; mais moi, je le trouve un insolent...

— Vous êtes fou, reprit sévèrement Sophie, et M. de Favières a sur vous un avantage (pie vous ne comprenez pas encore : c'i s

lui du savoir-vivre; et je n'entends pas par là les petites façons intérieures avec lesquelles on passe vis-à-vis des sot- pour un homme bien élevé: l'entends par savoir-vivre l'art avec lequel un homme sait donner à une parole maladroite, à une action folle, un aspect, une tournure qui les justifient.

Ainsi, en cette occasion, en vous considérant comme l'insulté, nonseulement il vous a absous de la plus insolente sollise que puisse faire un homme...

— Moi! fit Lucien, j'ai fait...

— La sottise la plus insolente, repartit froidement Sophie Minot. Comment! vous venez dans le salon d'un homme taire une déclaration publique à sa femme, et vous ne trouvez pas cela une insolence !

Je sais d'où vient votre folie, Lucien : vous êtes poêle, et comme tous les esprits exaltés, vous ne voyez que le point juste vers lequel vous tournez vos regards... Louise de Favières vous a rendu amoureux d'elle, et Louise est devenue tout aussitôt votre ange, voire divinité, votre soleil; l'adorer, l'encenser, lui plaire, \ous sacrilier à l'un de ses désirs, voilà tout ce (pie vous avez rêvé, oubliant qu'il y avait un mari, un galant homme, à qui vous veniez gaiement je. elle ridicule au visage.

Un plus brûlai vous eût fait prendre par ses gens et jeter par la fenêtre. Mais Amable a eu pitié de vous, il a compris que la plus coupable dans ce scandale, < était la marquis' de favières, et c'est elle qu'il a punie.

Ah! reprit Sophie en s'exaltant, c'est là un homme qui eût pu peut-être faire accepter à ce monde vaniteux la femme qu'il eût choisie.

— Pourquoi donc ne l'avez-vous pas épousé? reprit Lucien avec amertume.

— Parce que je l'aimais trop pour l'exposer aux chagrins de celte lutte, dût-il en sortir vainqueur.

— Ll c'esl sans doute cet anioiu . lit Lucien, qui vous le fait voir si sublime qu'il serait indigne à moi de lui demander compte de l'infamie de madame de Favières!

— En êtes-vous déjà venu là de parler de ce ton de la femme qui n'avait pas d'égale dans votre cœur il y a deux heures?

— Vous semble-l-il que je doive aussi la ménager après l'insulte gratuite qu'elle m'a faite?

— Non, certes, je ne prétends pas justifier son infamie; mais je crois pouvoir vous dire que vous devriez être plus indulgent que personne dans ce jugement que vous portez délie.

— Moi .'s'écria Deville au comble de tâtonnement. Et quel mal lui avais-je fait, à celte femme, pour qu'elle me traitât ainsi? Ai-je eu

CONFESSION Gl NÊR \I.E

des espérantes qu'elle ne me les ail données? El lorsque ie cherchais •i étouffer un amour donl je Bcntaisla folie, ne m'a i elle pas excité jusqu'à me rendre i idicule comme je l ui été?

i | qUei Ml. ii vous a fail la pauvre femme que vous avez si maltraitée ce soir?

— Quelle femme? dil Lucien.

Quelle femme? s'écria vivcmenl Sophie. La vôtre. Quel mal

vous a-t-ellc fait?

\ t-elle eu des espérances que vous ne les lui ayez données? et lorsqu'elle essuyait d'étouffer en son cœur un amour donl elle sentait la falie, n'avez-vous pas excité cet amour jusqu'à ce qu'il Be soit livré à vous sans retour! El cependant, que fait-elle à présent? Elle pleure, elle se désespère sans doute. Madame de Ea\ ières vous a sacrifié à sa vengeance, vous avez sacrifié Denise à l'orgueil de votre nouvelle passion. Ne vous montrez donc pas si inflexible , si Bévère.

— Celles, voilà de la belle morale, reprit Lucien en ricanant; mais Denise ne pensera plus demain à la scène de ce soir.

Le mol que je lui ai ait eût peut-être été trop dur, adressée une autre qu'elle; mais les vices de l'éducation ont leur avantage : ils rendent moins sensible à certains procédés, parce que la délicatesse qui peut en souffrir n'existe pas dans un pareil esprit.

— L'homme est une méchante hèle, dit Sophie Minot. Denise a plus «le délicatesse et de grandeur que vous, Lucien.

Ah! c'est que l'exercice des facultés de l'esprit a cela d'odieux qu'il finît par mettre les formes à la place du tond , la phrase à la plaie du cœur. Vous êtes gens, messieurs les écrivains, à nier

l'ai ir d'une mère, parce qu'elle fera un solécisme en sauvant son

entant; el VOUS voilà, vous. Lucien, niant le cœur le plus noble, le plus désintéressé, parce qu'il n'a pas la même langueque le vôtre: c'est affreux.

Lucien était trop irrité pour avoir la conscience du mal qu'il avait l'ai;. On dit que le malheur rond pitoyable. Cela est vrai sans doute pour ceux qui ont beaucoup souffert; cela n'est pas vrai pour ceux qui souffrent. Quand le cœur do l'homme est sorti de l'action de la douleur, il a. je le crois du moins, de la pitié par réflexion ; mais lorsqu'il saigne actuellement, il n'a guère de sensibilité que pour lui-même.

Quoi qu'il en soit, Sophie ne put arriver à toucher le cœur de Lucien au sujel de Denise. Par un raisonnement dont le principe était, dans son orgueil, il attribuait à Denise tout son malheur. Il se disait tout bas que s'il n'avait pas été le mari d'une fille de portière, on n'eût pas osé lui l'aire l'insulte qu'il venait de recevoir.

En effet, l'homme qui s'était estimé assez peu pour donner son nom à une grisette de luge, méritait-il qu'on le respectât beaucoup?

Sophie, voyant son impuissance, pensa à ramener Lucien dans sa maison. Lorsqu'ils y arrivèrent, Lucien la remercia plus que froidement du soin qu'elle avait pris de lui. Mais Sophie demanda à voir Denise.

Lucien s'v opposa; et comme Sophie insistait, il lui fit entendre très-clairement que sa présence ne serait peint agréable à Denise. Sophie avait une trop liante raison pour s'irriter contre les impolitesses d'un homme qu'elle voyait dans un état d'exaspération véritable. Elle déclara sa terme volonté devoir Denise; et, soit pressentinu nt véritable d'un malheur, soit qu'elle cherchât dans une supposition gratuite une raison à son insistance, elle ajouta assez vivement qu'elle ne se retirerait point sans s'être assurée de la présence de Denise dans la maison de son mari, et surtout du bon état de sa santé.

Lorsque l'homme s'est butté à certaines pensées, rien ne l'en détourne. Lucien était malheureux; bien plus, il était mécontent. La morale de Sophie l'avait peut-être plus irrité que l'insulte de madame de lavières. En celte occurrence, ne sachant comment repousser l'insistance obstinée de son amie, il s'écria: — Eh! mon Dieu, si c'est un malheur que vous redoutez, ne le hâtez point par votre présence. Oui , Denise est malheureuse parce qu'elle sent que mon amour s'est retiré d'elle; elle est plus que malheureuse, elle est jalouse; et savez-vous à qui s'en prend sa jalousie?

— A moi peut-être? dit Sophie.

— A vous, repartit Lucien.

Un sourire de dédain glissa sur les lèvres de Sophie, qui reprit aussitôt : — Et vous, monsieur Deville, vous ne l'avez pas détrompée, n'est-ce pas? Heureux que vous étiez de cacher votre véritable passion sous l'erreur de Denise, vous ne m'avez pas justifiée; vous avez profilé de cette position équivoque pour jurer sur l'honneur à votre femme qu'elle se trompait lorsqu'elle vous accusait de m'aimer !

Et ces beaux serments, vous les avez faits en toute sûreté de conscience, et de ce ton qui peut-être l'encourageait dans son erreur! Oh ! monsieur, monsieur, vous n'avez de cœur que dans la tète ; vous ne méritez ni une femme dévouée, ni un ami, ni même une maîtresse. Adieu!

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