‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 133 sur 169 · VI. — SCÈNE · texte numérisé non relu

VI. — SCÈNE

On conçoit que cette opinion s'étant établie avec une rapidité dont le télégraphe lui-même ne peut donner d'idée, on conçoit, disonsnous, quel acte d'impudence ce dut être, pour les voisins, que le lait de la présence de Sophie Minot pies du corps de. sa victime. Ou s'émut; et la valetaille assemblée se chargea d'ameuter les maîtres; quelques voisins échauffés de morale se rendirent (liez \in greffier du juge de paix, logeant au cinquième de la maison ; on le consulta comme honnête homme, on le poussa comme magistrat, on lui déféra l'indignation de la maison, et le brave homme, loul gonflé de sentences d'excommunications sociales, descendit chez Lucien Deville au moinent où le marquis Amablede Favièress'y présentait.

Le marquis avait élé de très-grand matin chez Sophie Minot, pour savoir quelles étaient les intentions de Lucien. Là, il avail appris qu'on était venu la chercher au sujet d'un Irès-grand malheur arrivé chez M. De\ille. Il parut impossible à Favières que ce très-grand malheur n'eût pas- une relation directe avec ce qui s'élail passé la veille dans son salon. Il courut chez Deville, et demanda si mademoiselle Sophie .Minot n'était point là. On lui répondit assez impoliment que, malheureusement, elle y était encore.

L'air effaré des domestiques lui prouva que les nouvelles qu'on lui avait dites d'un grand malheur, arrivé chez Deville, devaient être vraies. Il allait s'en informer, lorsque Sophie Minot parut. Elle avait reconnu la voix d'Amable, et l'entraîna rapidement dans la chambre où reposait le corps de la malheureuse Denise.

Favières, épouvanté de ce spectacle, interrogea Sophie, qui lui

répondit : — Voilà probablement où je serais si j'avais l'ait connue

elle, si j'avais épousé un homme d'un monde au-dessus du mien, si

j'avais eu à souffrir l'humiliation de me sentir dédaignée comme

'cette pauvre enfant.

A peine Sophie avait-elle dit ces paroles- que le greffier ambassadeur pénétra dans la chambre. La présence d'un étranger embarrassa un moment le Caton improvise il s'agit de Galon le cen Mais ce premier mouvement passé, le monsieur en question pensa qu'il devait accomplir sa mission d'une manière d'autant plus large qu'il avait pour témoin un homme qui paraissait être d'un rang assez distingué. L'ambassadeur s'avança donc vers Sophie Minot. le. sourcil froncé, la bouche pincée, et il débuta par ces mots : — Mademoiselle, je voudrais ne pas avoir à vous dire des choses désagréables; mais le vœu unanime des habitants de cette maison, leur indignation universelle m'y force.

Sophie regarda l'orateur d'un air fort surpris.

— Vous feignez de ne pas me comprendre, n'est-ce pas, mademoiselle"? Mais... (et, à ce mot, l'orateur grossit s,i voix, roula ses yeux, inclina sa tète) mais comment voulez-vous que l'on puisse supporter l'audace avec laquelle vous venez vous repaître de l'aspect du cadavre de celle qui a été la victime de vos intrigu

A cette apostrophe , le marquis voulut s'interposer; mais avant qu'il eut pu parler, Sophie. Minot interrompit l'orateur en lui disant : — Et c'est au nom des habitants de cette maison que vous venez me dire de pareilles choses?

— Oui, mademoiselle.

— Et quelle est la conclusion de votre message? reprit dédaigneusement Sophie.

— Ma conclusion, dit l'orateur, que le ton de Sophie avait piqué au vif, la conclusion, c'est de vous prier de sortir de celte maison, où vous avez apporté le deuil.

— Savez-vous bien, monsieur, repartit Sophie, que si quelqu'un a le droit de chasser qui que ce soit de celle maison, c'est mci... et savez-vous que si, au lieu d èire une femme, jetais [m homme, je vous aurais déjà jeté à la porte !

Cependant la valetaille attendait dans l'antichambre le résultat de. l'ambassade qu'elle avait excitée. On se préparai! à faire haie à la sortie de Sophie, et chacun mâchait l'injure qu'il devait lui jeter au passage; la porte de la chambre avait été tenue entrouverte par l'un des plus hardis, et l'on entendait, de l'autre chambre, les paroles des deux interlocuteurs. A la menace de Sophie, un murmure d'indignation se fit entendre, et l'on entendit quelques épilhètesde celles qui sont à l'usage de la canaille contre les femmes perdues.

L'orateur, se sentant soutenu par cette force grondante, s'écria, dans un accès d'éloquence stupide : — Sortez, misérable, sortez! ou je ne réponds pas des excès auxquels peut se porter l'indignation publique.

A peine ces mots furent-ils achevés, que la chambre fut envahie par une douzaine de personnes, parmi lesquelles trois ou quatre chambrières qui se mirent à crier : — A la porte la maîtresse de M. Deville !

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