IV
CONFESSION GÎ M T. M K
— |,;i -lien i' nui i lui mourir relie punie cl. mie'...
— Chassez lu, cette...
— Celle.... elc.
M \ en eut de trente toiles. Malgré son audace habituelle, Sophie
pftlit. Rlle >i.ni fem ù lutter avec le m le el ses plus infâme
calomnies ;mais elle eut peur de celte lutte manuelle avec «les laquais en ivresse de morale, el recula derrière le marquis de Favieres. Amable s'avança vers l'oratctir et, s'adressant à lui, il lui dil verteii Ki 1 1 .- -- \ otre nom, monsieur?
i " iii. la tournure cl la façon dont parti le marquis calmèrent assez subitemenl les fumées d'indignation omnipotente du greffier.
— Mon nom, monsieur, mon nom,,, de quel droit me demandezvous mon nom?
— pour savoir à qui j'ai affaire, voilà tout.
— Qu'est-ce que c'est que celub-la?... murmura la valetaille.
— .le n'ai poiul de réponse à vous faire . je no vous connais pas , repiil le greffier en gagnant du côté de la porte.
— Ali ! vous n'avez pas de réponse à me faire, <!ii Amable, el voua venez insulter ici mademoiselle !...
\inaiile traversa rapidement la chambre, appela un laquais en grande livrée qui se tenait sur le palier, en lui criant : — Va me chercher un commissaire île police, el qu'il vienne sur-le-champ... Tu lui diras que c'est le marquis de Pavières qui le demande,
li il ferma la porte de l'antichambre.
Ce lurent tout aussitôt des plaintes, des menaces, des gémissements, des récriminations : c'étail celui-ci qui avait poussé celui-là; c'était celui-là qui avait excité cet autre... Quant à l'orateur, personne ne le connaissait, personne ne l'avait vu.
Vmable allait laisser s'écouler toute celle canaille tremblante, lorsque tout à coup reparut Lucien , qui, retiré dans une pièce de si m appartement, n'avait aucun soupçon de ce qui se passait. Sophie était restée seule dans la chambre où entra Deville, qui, sans s'apercevoir que la porte qui communiquait à l'antichambre était restée ouverte, el que celle antichambre était peuplée d'étrangers, s'écria : — Oh ! grâce, grâce ! Sophie... elïe est morte en voù6 accusant, vous qui vouliez la sauver!... vous qui a\iez tout fait pour me détourner de cefol amour que j'éprouvais pour cette indigne marquise de Favieres.
Qu'on juge du pavé <|ui tomba sur la tête d'Amahle, en entendant prononcer ainsi le nom de sa femme devant toute celle valetaille dont il surprit les regards furtifs. Il oublia qu'il tenait captifs Ions les auditeurs de celle scène qui eûl été plus que ridicule, si elle ne se fût passée à côté d'un cadavre : il s'élança dans la chambre, et, emporté par la colère, il s'écria : — Quel nom ayez-vous prononcé, monsieur?
Lucien oublia sa douleur à l'aspect du marquis.
— Quel nom? reprit-il avec fureur, le vôtre, celui de votre femme. Ali ! vous m'avez demandé raison de ma conduite envers elle !...
— Vous vous trompez, s'écria violemment .M. de Favieres, je vous ai l'ait réparation de l'insulte que je pensais qu'elle vous avait faite en vous chassant de chez elle comme un laquais; maintenant, je -vois qu'elle a eu raison d'agir ainsi.
— Oh! taisez-vous... s'écria Sophie Minot, on vous entend.
— Et c'est parce qu'on m'entend que je parle comme je le fais, dit le marquis en nu m liant Lucien, pour rejeter enfin sur ce monsieur toute la responsabilité du malheur qui est arrivé,
— Ah! reprit Deville. monsieur le marquis, le laquais est maître chez lui, vous m'avez insulté chez moi, j'en aurai raison, ou bien...
I! s'était armé d'une lourde pincetle, dont il eût brisé la lète du marquis, si celui-ci ne se lût hâté de reprendre : — L'est un tort que je reconnais, el pour celui-là, monsieur, pour celui-là seulement, je me mets à vos ordres.
— Soit, dil Deville en lui montrant la porte. Suivez-le, Sophie, ajoiita-t-il, j'ai besoin d'être seul. Je n'ai point d'amis, moi, je n'en veux pas... Suivez-le.
Le marquis sortit avec Sophie, et la valetaille s'écoula à leur suite. Un moment après, Sophie reprochait au marquis la dureté avec laquelle il avait traité Deville.
— Ma chère entant, lui dit le marquis, si j'avais pensé que pour effacer les propos Ignobles que la colère de votre ami fera tenir sur le compte de ma femme, si j'avais pensé, dis-je, que pour cela il cùi fallu le tuer surplace, je l'eusse fait.
La femme qui a accepté mon nom, quelque tort qu'elle ait envers moi, sera respectable aux yeux du monde, tant qu'elle ne sera qu'égarée à mes yeux. Le jour où elle irait plus loin, je ne laisserais pas à la médisance le soin de la punir, je m'en chargerais moimême.
Sophie se tut. Cette façon absolue, despotique, violente, de décider de sa destinée et de celle des autres était peut-être ce qui l'avait le plus charmée dans le marquis. Les femmes aiment d'ordinaire les hommes qui les dominent; et à un caractère aussi indépendant (pie celui de Sophie, il fallait une nature de la trempe de celle du marquis de Favieres, C'était l'acier qui entamait le 1er.
Sjais dans cette circonstance, une des plus misérables faiblesses de la femme vint en aide a Sophie.
Malgré son héroïsme, l'artiste n'avait pas étouffé toutes les petites
M de son ciiMir. Il est assez ordinaire cl Irès-jusli: qu'une l'eiuine déteste la femme à laquelle elle a été sacrifiée, et en même
temps, il est au>si 1res 01 dinaire . sinon également juste, qu'elle
déteste la femme près de laquelle l'amant repousse* i éU chercher une consolation. Or, s iphle, qui n'avait pas voulu être nMrquwe de Favieres, détestait Louise, non pas à cause de son impertinence personnelle, mais parce qu'elle avait ample ce lilre dédaigné par l'ariisic. Sophie aimait le caractère d' \mable, mais du momenl uu'il s'appliquait au soutien de la bonne réputation de celle qu'elle detu*lui, elle ne put s'empècher de jeter un mol aigre dans celle noble
résolution. *
— Voila cependant , dH elle, oi vous a conduit voira femnta par une méchanceté' et une insolence qui montrent évidemment la se eberesse da son coeur. .
Favieres Bouril tristement el garda le silence. Sophie continua :
— Ri si, dans ce duel inévitable- désormais, nous succombiez, VOUS ou Lucien, 88 sera la marquise de Lanières qui aura amené cette catastrophe.
— Bile n'est pas seule < p.ilile, reprit Amable, el si je n'avais
pas cru la marquise tellement au-dessus d'une pas-ion romanesque pour un assez pauvre poêle, j'auiais mis bon ordre a tous ces hum» mages poétiques a\anl qu ils ne lussent arrivés au scandale d'hier soir.
— Mais vous n'aviez pas hop présumé de la hauteur des seiiliineiils de votre femme, repril Sophie, et il me semble que la conclusion qu'elle a faite à ce roman doit vous rassurer sur la folie qu'elle pourrait avoir d'aimer un homme de génie.
— Non, dit le marquis, elle n'est pas si méchante que vous le crovez. Mil* a joué avec moi le rôle d'une femme qui \eut ramener son mari en l'alarmant sur sa propre sûrelé: elle a joué ce rôle étourdiment , elle y a mis l'inexpérience aventureuse d'un enfant gàié, en autorisant votre ami à concevoir des espérances folles, eu provoquant une espèce de confidence publique; mais la billet de cinq cents francs n'est pas de son invention.
— Ah! lit Sophie tres-piquée de la façon amicale dont Favieres blâmait sa femme, l'invention des cinq cents francs vient de vous, peut-être, et celle des cinquante louis aussi.
— Il faut que vous soyez bien irritée pour me dire de pareilles choses. 11 a été un temps où vous ne m'auriez pas soupçonné capable de pareilles infamies; et je ne veux pas que vous pensiez que la marquise en suit plus capable que moi. C'a été une inspiration de ma tante, de madame de Chastcnux. Elle avait vu venir l'orage et a profité d'un moment d'hésitation de Louise qui avait vu combien elle s'était compromise : c'est elle qui lui a glissé la bourse et le souvenir, et qui l'a décidée à se jiislilier à mes yeux et aux yeuv du monde par une scène, pénible sans doute, mais qui laissait sa réputation à l'abri de lout soupçon.
— Scène où elle sacrifiait impitoyablement une femme qu'elle a grand tort de haïr, car je ne dois guère lui porter ombrage, et où el!e blessait le cœur d'un pauvre enfant après l'avoir égaré. Ah! monsieur le marquis, vous êtes plus de votre race que vous ne croyez ; l'honneur de votre nom doit rester intact avant tout, dùl-ilen coûter la vie à un jeune homme que vous avouez avoir laissé se fourvoyer, dût-il en coûter l'injure la plus grossière à subir par une femme qui vous a assez aimé pour renoncer à vous.
— Si elle m'avait assez aimé, reprit froidement le marquis, pour vaincre l'orgueil qui lui a fait refuser, non pas ma main, mais la lutte avec un monde dont elle, a craint les dédains, cette femme porterait aujourd'hui ce nom, et j« le tiendrais hors-d'atteinte de tout soupçon et de tout blâme pour elle, comme je le fais pour une autre. le suis de ma race, Sophie, et je m'en vante. J'ai l'orgueil de mon nom, et c'est là la vertu qui fait quelque chose de la noblesse. Le nom qui n'appartient qu'à l'individu est rarement respecté par celui qui le porte; mais celui qu'on a reçu de ses ancêtres, on veut le transmettre sans tache à ses descendants. Noblesse oblige, vous le savez.
— Oui, reprit amèrement Sophie, surtout quand on ne lui a pas jeté une première maculature. Qui sait? si vous m'aviez épousée, peut-être n'eussiez-vous pas eu un soin si exact d'un nom qui n'eût [dus élé Irréprochable.
— Vous êtes plus femme que je ne croyais, dit doucelncnt Favieres. Vous m'en voulez parce que c'est pour Louise que j'ai pris suin de mon honneur.
Un mouvement convulsif agita Sophie, qui s'écria d'une voix étouffée : — Eh bien ! si j'étais jalouse...
— Vous? lit Favieres avec plus d'étonnement que de joie. Puis il ajouta en souriant : Ce serait avouer que vous m'aimez encore.
— Et si c'était vrai?
— C>ue dites-vous?...
— Àh! vous commencez à aimer votre femme! fit Sophie avec amertume. Ah! tenez, motrieur, c'est affreux.
Ceci demande explication.
Nous pensons avoir assez bien expliqué pourquoi et dans quelle prévision de malheur Sophie avait refusé d'épouser M. de Favieres. L'héroïsme avait été complet en apparence: mais affirmer qu'il
CONFESSION GÉNÉRALE
iss
n'était pils resté au plus profond de lïmie de Sophie une espérance folle, iropossiblej ce serait mal connaître les femmes,
Sophie, en prenaot la résolution de ne pas être au marquis, s'était condamnée au célibat, et avait rêvé que Favières en ferait autant. Qu'on ne s'imagine pas que le mariage du marquis eûl tué cette espérance. 11 y a dans les esprits des ai listes, surtout quand ci' sont des femmes, il y a, disons-nous, des distinctions d'une rare subtilité. Ainsi, Sophie admettait la nécessité du mariage pour le marquis de Favières. On ne porte pas un pareil nom pour le laisser s'éteindre dans le célibat. Mais elle avait rêvé qu'il épouserait une noble fille pour en avoir des héritiers, qu'il lui donnerait sa loi tune , son nom, ses respects, tout, excepté son amour. Elle avail cru au célibat du cœur; et voilà que tout à coup elle croyait découvrir qu'eu lui devenant infidèle, Àmable se passionnait pour sa femme. Enfin, pour comble de malheur, c'était par ses défauts que la marquise s'emparait du cœur de son mari; il commençait à l'aimer parce qu'elle s'était montrée jalouse, folle, emportée. Or, il est notoire qu'on n'aime longtemps une femme que par. ses défauts; leur charme ne fait guère que s'accroître à rencontre de celui des vertu».
Mais revenons à l'entretien de Sophie et du marquis de Favières.
Celui-ci comprit le regret qui venait de s'élever dans le cœur de Sophie. 11 hésita à dire ce mot si admirablement dit par Clilandre à Armande : a Madame, il est trop tard! » mais son silence, son embarras, son trouble, apprirent à Sophie que l'empire qu'elle exerçait peut-être encore la veille sur Amable était à tout jamais détruit.
Chez les hommes comme le marquis de Favières, l'amour est surtout une lutte. La résistance de S iphie avait donc excité au dernier degré la passion d'Amable. Indifférent pour sa femme tant qu'elle était restée une esclave soumise et empressée à lui complaire, il la prenait en considération du moment qu'elle voulait lui échapper. Sophie avait beaucoup trop vécu hors de ses propres sentiments, en les combattant sans cesse, pour ne pas avoir beaucoup observé comment ils naissent, s'exaltent et s'éteignent. Elle se sentit desaimée. Le coup fut terrible, la douleur profonde; mais elle la dissimula. Cependant, tout en cachant ce qu'elfe soutirait, elle ne voulut pas ou Amable crût qu'elle ne l'avait point deviné. EJUe était montée dans la voiture du marquis où la conversation que nous venons de rapportes avait eu lieu. Elle la lit arrêter, et dit à M. de Favières :
— Et maintenant, monsieur, recevez mes adieux.
— Vos adieux? Fartez-vous? Quittez-vous la France?
— Non; mais je viens de finir ma carrière d'artiste.
— Vous?
— Oui, reprit Sophie en riant avec effort; et si jamais vous vous égarez du côté de Port-Royal, si, dans une petite maison blanche cachée dans la feuillée du vallon , vous tenez à voir une bonne, grosse fermière, un peu maîtresse d'école, un peu dame de charité, un peu garde-malade, venez, vous y trouverez une vieille connaissance.
— Sophie, Sophie, s'écria vivement de Favières, est-ce donc l'injure que vous a faite la marquise qui vous a l'ait prendre cette résolution désespérée?
Sophie sourit avec un dédain profond et repartit aussitôt : — Non, monsieur, non; c'est un tort que vous n'aurez point à reprochera votre épouse adorée. Sophie Minot, ajouta-l-elle avec toute la superbe de son talent, ne quitte pas le monde parce qu'elle a été insultée par une personne sans éducation et sans esprit.
— Sophie, de pareilles expressions! lit le marquis avec humeur.
— Assez, assez, dit Sophie en s'élançaut delà voilure; tout est fini.
Elle remonta chez elle, et ce fut alors qu'éclata cette colère désespérée qui lui remplissait le cœur. Quand elle l'ut seule, elle pleura, elle répéta les paroles qu'elle avait dites, l'engagement insensé qu'elle avail pris; mais comme tous les caractères absolus, elle se dit : — Je mourrai à la peine; mais je tiendrai mon seraient.
Cependant deux jours se passèrent pendant lesquels Sophie Minot ne voulut voir personne. Elle comprenait que si elle se trouvait encore mêlée au débat pendant entre. Deville et le marquis de Favières, elle voudrait prévenir un malheur, et que probablement ce serait une douleur déplus qu'elle se préparerait. Quant à Deville, ces deux jours furent par lui employés aux Iristes et suprêmes devoirs à rendre à Denise. Puis, quand il l'eut déposée dans la tombe, il rentra chez lui et écrivit au marquis :
« Monsieur, ma femme est dans sa dernière demeure depuis cinq » minutes. Maintenant je suis à vos ordres. Mes témoins seront » M. Eugène de Fremery et M. Beauvois; ils attendront Us vôtres r> chez moi demain. »
Le lendemain, M. de Favières, accompacné de M. de Lesly et du jeune Chastenux, se rendit chez Deville... On se battit une heure après, et Deville fut rapporté chez lui avec un coup d'épée qui lit douter un instant de son existence.
Du reste, la solution de cette aventure, solution fort ordinaire, fut marquée par un événement ou plutôt une révélation qui rattache les uns aux autres les intérêts des divers pers nuages de celle histoire.
Sophie Minot apprit le danger de Deville une heure après qu'il eut été rapporté chez lui; et oubliant alors et les torts de Lucien à
son égard et ses propres résolutions, elle alla s'établir au chevet de son lit. Favières, dès le lendemain de ce jour, envoya savoir des nouvelles de Deville, et ce fut Melchior de l.eslv qu'il choisit pour cette missii n. Melchior trouva Sophie chez Deville, Il la connaissait de l'éputali m pour l'avoir vue, mais San S } faire beaucoup d'attention: cependant, soit que les confidences de Favières eussent prêté un nouveau piquant à Sophie, soit que Lesly, très-inoccupé, en ce moment, se pi il aisément à la première femme qu'il rencontrait, toujours est-il qu'il trouva Sophie délicieuse et qu'il s'établit le courrier habituel de Favières pour venir demander «les nouvelles du pauvre blessé.
Sophie, à la troisième visite, savait les desseins de Melchior; comme il était fort hasard et forl étourdi, elle l'interrogeait sans qu'il s'en aperçût sur le compte de Favières , tandis que le jeune homme s'imaginait qu'elle ['écoutait pour le plaisir de l'entendre. Ce fut dans une de ces conversations que furent dites les paroles suivantes, qui furent écoutées par des oreilles qui les recueillirent dans un sens tout à fait différent.
Melchior et Sophie étaient assis près du lit de Lucien, qui semblait endormi d'un profond sommeil et qui écoulait fort indifféremment une conversation fort indifférente, lorsqu'un nom prononcé appela son attention, et lui fit suivre avec anxiété un entretien auquel il paraissait parfaitement étranger.
— Ainsi donc, dit Sophie, le marquis est en adoration devant sa femme?
— Elle le mènera où elle voudra, repartit Melchior. La comtesse de Chastenux s'est mêlée de l'affaire, et elle est femme à rendre Favières idiot d'amour.
— Quelle est donc cette habile personne? dit Sophie en ricanant.
— Une maîtresse femme, qui a fait passer par un trou d'aiguille un mari qui passait pour un des plus habiles libertins de France.
— Vrai! et maintenant elle s'adonne à la morale. C'est juste.
— Vous vous trompez, reprit Melchior, en supposant que madame de Chastenux soit une coquette retirée. Je ne sais même si on a la moindre galanterie à lui reprocher, et à l'exception d'une grosse histoire que j'ai entendu raconter par mon père, qui l'a apprise, je crois, en Bretagne, on n'a rien à dire sur son compte.
— Vraiment! fil Sophie. Et quelle est cette grosse histoire?
— C'est fort embrouillé. 11 s'agit d'un M. d'Assimbret qui se cachait alors chez un meunier nommé Varneuil, et qui fit si bien que, pendant que le comte et un autre de ses meuniers, nommé Firon, étaient à l'étranger, il devint l'amant de la comtesse et de la meunière; il en résulta, à ce qu'il parait, deux enfants qu'on dit ma foi très-vivants.
Si l'on veut bien se rappeler ce que Lucien savait de cet événement, on doit comprendre qu'il écoutât de toutes ses oreilles. Tant que M. Deville, son père adoptif, avait vécu, Lucien eût cru manquer à la reconnaissance qu'il lui devait en cherchant à découvrir sa mère et son véritable père. De même, tant qu'il avait été heureux avec Denise, il eût craint de jeter un trouble quelconque dans sa vie en l'exposant à des inimitiés puissantes. Mais à l'heure où ii était malheureux, à l'heure où il entendait mêler à ce nom l'aventure qui lui avait coûté la vie de sa pauvre femme, il se sentit pris d'un •aune désir de savoir si par hasard la femme qui avait aidé à son humiliation ne serait pas précisément sa mère. H prêta donc une oreille plus attentive, pendant que Melchior de Lesly continuait ainsi : — Toutefois, jamais personne n'a été assuré de la vérité de cette histoire, car le comte d'Assimbret émigra a son tour peu de temps après la naissance des deux enfants. Mais il est revenu avec les Bourbons, et c'a été, à ce qu'il paraît, l'occasion d'un grand émoi pour madame de Chastenux, qui venait de se séparer de son mari à propos de je ne sais plus quelle aventure. Elle a quitlé .Nantes, où elle s'était retirée dans sa famille; elle est venue à Paris, et a voulu voir ce M. d'Assimbret; ce fut alors...
VIL — RKCIT.
Valvins en était là du manuscrit «pie lui avait remis Lucien Deville, lorsqu'il fut arrêté dans sa lecture par un domestique qui lui apprit que le dîner était servi.
Comme on a pu en juger, indépendamment de l'intérêt particulier que cette histoire pouvait emporter avec elle, elle avait dû appeler l'attention de Valvins par plusieurs des noms qu'elle lui rappelait; c'était non-seulement M. de Chastenux, mais encore Melchior de Lesly. 11 se rendit dans la salle à manger, et malgré sa défiance naturelle, il si! montra plus amical vis-à-vis de Deville, dont le caractère sec et tranchant lui déplaisait naturellement, tandis qu'il se sentait plus naturellement attiré vers Foyer (I), ce beau jeune
(1, Les premiers volumes de cette histoire étaient publiés lorsque l'on m'annonça M- Poi m ans le sépaiatioo, co noble Breton que je croyais
mort. Ii èta ! à quarante ans ce que promettait le jeune homme de vingt ans : le
i Mais la vie i rite dans cette for-
tait mourant. I.e dernier souvenir que j'ai reçu do lui fut l'envoi
d'une branché de cerisier chargée te ses fruits et emballée dans une bourricho
pleine do feuilles de n les. I risier, nous l'avions quelquefois dépouillé ensemble;
kit cultivées lui-même. Pauvre Puyer! [Frédéric Soulié.)
i 0N1 i 5SION (.i:\i.U ILE
homme à la figure franche, ouverte, où se lisait la Qère bonté de son âme.
Valvins pi-nsa qu'il n'était pas convenable de parler devant madame Poyer d l'une histoire qu'elle Ignorai! sans doute; mais il crut pouvoir prononcer un nom qui le préoccupait vivement, et il ilit à Deville : — Savex-vous ce qu'est devenu le jeune Leslj '
\ ce nom, Deville parut embarrassé, Poyer rougit, et >.t mi troubla vivement. Cependant ce fui elle qui répondit à \,il\ms.
— Vous connaisses donc ce jeune homme? lui dit-elle.
— Il a servi sons mes ordres, dit \ alv ins.
— Est-ce un galant homme?
— Oui, madame, un cœur loyal; trop d'étourderie peut-être, mais de l'honneur.
— Mi! ni madame Poyer en jetant un regard à la dérobée sur Fibien, je le vois, tes fils ne ressemblent pas toujours à leur père.
Ces paroles o'était pas prononcées que Poyer s'écria brusquement :
— Chassez-vous, commandant?
— C'est un plaisir que je n'ai pas eu le temps de prendre pendant fa guerre, et auquel je n'ai pas pensé depuis la paix.
— Eh bien, nous vous le donnerons ici. Oh! la chasse est une admirable chose. Elle lue les fâcheux souvenirs; elle fatigue assez le corps pour que l'âme s'endorme avec lui. Nous chasserons beaucoup.
Le reste de la conversation porta sur des choses indifférentes. Cependant Valvins put remarquer le soin plus que maternel avec lequel madame Poyer épiait les moindres désirs de Fabien pour les satisfaire. Poyer u'a\ait point l'air jaloux de cette attention accordée à un étranger; quelquefois seulement il paraissait s'irriter du peu de reconnaissance que Fabien témoignait pour une protection si empressée. Cependant il était difficile de se défendre de la séduction qu'exerçait cet enfant qui semblait porter dans sa frêle constitution toutes les qualités de courage, de force et de résolution de Poyer. Mais la franchise manquait à ce regard caressant et inquisiteur; et la douceur de cette voix avait quelque chose d'apprêté (jui eût pu faire croire à de la fausseté, si elle eût été compatible avec tant de jeunesse.
Cependant le dîner s'acheva, et madame Poyer emmena Fabien, de façon <|iie les trois jeunes gens demeurèrent seuls.
— Vous m'avez demandé, dit Deville, ce qu'est devenu Melchior Lesly. Il parait alors que vous n'avez pas lu mon histoire jusqu'au bout, sans cela vous sauriez ce qu'il a fait, et vous sauriez surtout pourquoi je vous ai pris pour confident. Car il y a longtemps que je vous connais, commandant, et d'après ce que je sais de vous, j'ai pensé cpie pour un service que je vous rendrais, vous ne m'en refuseriez pas un autre.
— Parlez, lui dit Valvins.
— Où en éliez-vous de mon manuscrit?
- J'en étais aux confidences de Lesly à Sophie Minot. Aussitôt Deville continua de vive voix le récit dont la lecture avait été interrompue par le dîner.
— Sans me lier avec Melchior de Lesly, je causai avec lui dès que ma santé put me le permettre. Mais je ne pus apprendre que fort peu de chose de ce jeune homme : d'abord parce qu'il ne savait que te que son père avait laissé échapper d'une aventure qui ne lui était point personnelle; d'un autre côté, parce que les visites furent beaucoup moins assidues lorsque Sophie ne vint plus passer la meilleure partie de ses journées au pied de mon lit. J'appris cependant, durant nos entretiens, que M. de Lesly tenait tous ses renseignements de M. Poyer le père. Or, comme je vous l'ai dit, Poyer était un de mes camarades de collège, et sitôt que je fus rétabli, je vins en Bretagne. C'est ici que j'appris d'une façon certaine que j'étais le fils de la meunière Louise Firon, ou de madame de Chastenux. Or, c'était aux bons conseils de celle-ci que je devais l'insolence de madame de Favières qui m'avait coûté la vie de Denise, qui m'avait failli coûter la mienne.
Je demandai une entrevue à madame de Chastenux, elle me fit répondre qu'elle n'avait rien de commun à traiter avec un homme de mon espèce. Je ne me tins pas pour battu, et je lui envoyai le petit historique des événements arrivés au moulin Firon. Toutefois, par un reste de ce respect que l'on doit à celle qui peut être notre mère, je déguisai l'aventure sous des noms supposés, mais qu'elle ne pouvait méconnaître. Savez-vous ce qu'elle me répondit"? Quelques jours après je reçus un billet ainsi conçu :
« Monsieur, lorsque vous aurez fait imprimer le roman dont vous m'avez envoyé le manuscrit, je souscrirai à quelques exemplaires: je regrette beaucoup de ne pouvoir venir à voire aide d'une manière plus efficace. »
-— Ce billet, ajouta Deville, je le possède. ..Je ne sais quel instinct secret m'avait fait croire jusque-là que madame de Chastenux élait ma mère. Ce billet détruisit tout mon espoir. Cependant je retrouvai. Melchior de Lesly, je le pressai de questions, je l'entourai de tant de petites prévenances que je pus arriver à savoir quelle avait été la vie tout entière de madame "de Chastenux.
Ce fut alors que j'appris comment elle s'était séparée de son mari.
Parmi les femmes de ce pays, il se trouvait une jeune fille nommée Carmélite, d'une beauté rare, et qui travaillait en qualité dere-
passeuse chez la comte • de Chastenux. Cetto jeune fille apparteita.il a la famille de- Leroëx, fermiers qui, disait-on, étaient devenus
loi t riches i la naissance de coi enfant. Celle date se rapportait exactement à celle de la disparition des deux enfants repêchés par Varneuil. Il arriva que le vieux comte de Chastenux et son QU trouvèrent la fille chacun de son gOÛt. I''ul-ce un hasard , fut-ce un timide la jeune tille, toujours est-il ipie le père et le tils se rencontrèrent dans la nuit, juste a la même heure, au moment nu ['un ouvrait la porte de Carmélite, tandis une l'autre ton ait la fenêtre.
L'obscurité était profonde. Ces deuv hommes, eu se rencontrant
ainsi, se prirent pour des voleurs, ou plutôt chacun d'eux Buppo i qu'il avail affaire à quelque valet de chambre préféré ; et en vertu de si vanité qui ne lui permettait pas de supporter la présence d'un pareil rival, chacun se mit en mesure de rosser d'importance le prétendu laquais qui lui disputait la place. Il en résulta une lutte violente à laquelle se mêlèrent les cris de; la jeune fille. Carmélite
étail logée .assez pies de la comtesse, qui tenait à surveiller une i
remarquable beauté; elle accourut dans la chambre et se trouva dans l'obscurité entre doux hommes qui se flanquaient des coups de. poing dans le silence le plus discret. Aucun d'eux ne voulait être connu.
Il résulta de celle circonstance burlesque un horrible malheur. Il se trouva que la comtesse lut assez grièvement blessée. Le père et le fils, qui avaient reconnu sa voix, allaient se retirer, lorsque i« -
coururent d'assez nombreux domestiques, apportant de la lumière. •luge/, de l'effet de cette apparition: la comtesse frappée à la ligure ei dont le sani: coulait, le père et le fils les habits déchirés, les cheveux épars, les yeux en fureur, le visage noirci de coups, et Carmélite blottie dans son lit et poussant des cris affreux.
Le scandale de cette scène donna à madame de Chastenux le droit de se séparer de son mari, droit dont elle usa avec la plus extrême rigueur. Toutefois, vous devez comprendre que ce n'était pas là précisément ce qui m'intéressait; dans le désordre de cette scène, il arriva que la comtesse jeta à la tète de Carmélite le mot de misérable, de fille de manant; de sorle que Carmélite s'écria :
— Mon nom est peut-être plus noble que le vôtre. Et si le père Firon, celui qui m'a remise aux mains de Leroëx, vivait encore, peut-être vous trouveriez-vous honorée de faire votre bru de celle dont votre mari et votre fils ont voulu faire leur maîtresse.
A cette apostrophe, la comtesse s'évanouit. La scène qui venait de se passer avait été beaucoup trop violente, pour qu'on ne mil pas sur le compte de l'émotion qu'elle avait dû lui causer L'évanouissement de la comtesse.
Melchior de Lesly, en me racontant tout cela, n'y voyait pas autre chose que ce qu'on lui avait dit : c'est-à-dire une scène burlesque et honteuse, à laquelle s'était mêlé un incident romanesque. — Il y avait là, me disait-il, le sujet d'un roman.
Moi, j'y vis autre chose : l'évanouissement de la comtesse eut pour moi une signification puissante. Peut-être avait-elle reconnu, dans Carmélite, l'enfant confiée à Louise Firon: donc elle n'était pas ma mère.
J'hésitais à poursuivre la découverte de ce mystère terrible, lorsqu'une lettre de Poyer vint m'apprendre que la raison de la pauvre Louise Firon semblait lui revenir; qu'on l'avait entendue parler de la fille qu'elle avait perdue. C'était un nouveau doute. En effet, je pouvais supposer que le nom seul du vieux meunier qui avait fait disparaître les deux enfants avait suffi pour provoquer l'évanouissement de madame de Chastenux. Je me suis décidé à partir, d'après la lettre de Poyer, pour savoir enfin qui je suis, et à laquelle de ces deux femmes je dois donner le nom de mère.
Le hasard m'a fait vous rencontrer dans la voiture qui me conduisait : j'ai entendu prononcer votre nom par le conducteur. J'avais trop souvent causé avec Melchior de Lesly pour qu'il ne me parlât pas de mille choses qui ne m'intéressaient nullement, mais qu'il me fallait écouter pour arriver à celles que je voulais découvrir.
Parmi toutes ces choses indifférentes, votre nom revint assez souvent pour me frapper. Je m'intéressai à votre histoire que Lesly me raconta en partie, c'est-à-dire dans tout ce qui a rapport à votre enfance.
Entre l'enfant déposé chez le pauvre Gregorio et l'enfant déposé chez de pauvres paysans, j'ai trouvé qu'il existait une telle similitude de malheurs, que j'ai supposé qu'il pourrait exister nue vive sympathie entre nous si jamais nous nous rencontrions. Or, le hasard m'a mis à même d'éprouver si mes pressentiments étaient justes. En vous voyant, j'ai cru deviner que vous sortiez d'un nouveau malheur, peut-être venant, comme le mien, de la main même qui eût dû vous protéger. Voilà pourquoi je me suis senti porté à être votre ami, voilà pourquoi je vous ai demandé d'être le mien.
Valvins tendit la main à Deville, et, sans protestation d'un côte' ni de l'autre , il y eut entre ces deux hommes un lien formé d'une manière sacrée et indissoluble.
Nous pensons qu'il esl inutile de dire comment la confiance de Valvins suivit celle de Deville. 11 faut que nous racontions les événements qui doivent nous ramener à la suite de celte histoire. Nous pensons que nos lecteurs n'oublient pas que Noël Varneuil lisait le
CONFESSION GÉNÉRALE
manuscrit qui lui avait été remis par les nouveaux amis, et ceci rappelé, nous allons continuer de leur donnai' les dernières pages de ce manuscrit.
Val vins, Poyer et Deville avaient atteint, en causant ainsi, la misérable cabane où vivait la pauvre Louise Fjrori. Au grand étonne ment de Valvins, Poyer s'arrêta après quelques mois échangés à voix basse avec Deville.
— Votre ami ne vous accompagne pas? dit Valvins à Deville.
— Non, reprit Deville, et le service important que j'avais à vous demander, c'est de le remplacer.
Valvins parut surpris de ce qu'on le mêlait à une affaire d'où se retirait le camarade de collège, l'ami dévoué de celui qu'elle intéressait.
— Je vous dois compte de celte circonstance , lui dit Deville , et vous comprendrez parfaitement la crainte qui retient Poyer. S'il ne s'agissait que de risquer sa vie, il n'eût pas hésité un moment; mais il s'agit d'un chagrin qui pourrait en résulter pour sa mère , et je suis heureux de pouvoir lui épargner jusqu'à l'appréhension de ce chagrin.
Comme je vous l'ai dit, madame de Chastenux est dans le pays, il est impossible qu'elle n'apprenne pas mon arrivée et l'entrevue que je vais avoir. Je n'en prévois point le résultat: mais, s'il était tel que je le crains, et que je l'espère à la fois, madame de Chastenux ne pardonnerait pas à Poyer de m'avoir prêté la main dans cette circonstance, et comme elle ne pourrait se venger sur le fils, elle s'adresserait à la mère.
— A la mère? répéta Valvins.
— Le secret que je vais te confier, Poyer te l'eût dit lui-même, fit Deville, en établissant parce tutoiement l'intimité qui devait exister entre lui et Valvins; il te l'eût dit, si ce n'était une chose triste, que d'avoir à révéler la faute de sa mère.
— Ah ! fit Valvins, je crois comprendre : ce jeune Fabien est le fils de madame Poyer.
— Oui.
— Et madame de Chastenux le sait.
— De même que Mclchior Lesly savait les secrets de madame de Chastenux , de même la comtesse savait les secrets du marquis de Lesly.
— Quoi ! ce jeune homme serait le fils du marquis de Lesly?
— Le frère de Mclchior, qui, à ce qu'il parait, connaît son existence. D'après ce qu'il m'a dit.de toi , Poyer a jugé prudent de t'informer de la vérité. Tu connais le marquis de Lesly, tu connais Mclchior : ces noms eussent pu t'échapper souvent devant madame Poyer, et tu as pu remarquer quel effet cruel ils font sur elle.
— Tu as raison, dit Valvins, devenu tout à coup pensif; mais ces rencontres sont inouïes.
— Sans doute, dit Deville, et peut-être deviendront-elles plus étranges; car je sais que ce Pierre Varneuil, parti comme soldat, est devenu comte, lieutenant général.
— Quoi! fit Valvins, serait-ce le mari de cette comtesse de Varneuil, que j'ai connue à Poitiers, et qui a un fils charmant?...
— Lui-même, fit Deville. Ecoute, Valvins, il y a dans ma vie, dans la tienne, dans celle de ce jeune homme, dans la vie de Fabien aussi, une prédestination qu* doit amener quelque terrible- catastrophe. J'en ai le pressentiment; il me semble voir tout cela arriver à un abominable dénoùment. Ce sera sans doRte un malheur. Mais le malheur est comme toutes les sensations qui ne tuent pas, mais qui altèrent. Je suis entré dans la voie où je souffle sans le vouloir; maintenant, j'irai jusqu'au bout, dussé-je y périr. Mais nous avons à nous occuper d'autre chose pour le moment.