‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 135 sur 169 · VIII. — LE KF.MORDS · texte numérisé non relu

VIII. — LE KF.MORDS

Us étaient tout à fait arrivés à la porte de la cabane où habitait Louise Firon. Us frappèrent, une voix mourante leur dit d'entrer. Us pénétrèrent dans la cabane. Une chandelle à moitié consumée l'éclairait. Sur un lit à colonnes à moitié brisé , sur une paillasse béante d'où la paille s'échappait, reposait une femme plus usée que vieille. C'était, à vrai dire, un squelette animé. Deville s'approcha et contempla la mourante. Ce fut à ce moment que Vah ins put comprendre que cette roideur de manières, cette brusquerie de paroles, ce cynisme de dureté, étaient chez Deville un masque dont il couvrait les blessures toujours prêtes à saigner, d'une âme qui a horriblement souffert. De grosses larmes sortirent des yeux de Lucien ; il prit la main de la pauvre femme dans les siennes, et après avoir vainement tenté de surmonter son émotion, il tomba à genoux au pied du lit, et se laissa aller à éclater en sanglots.

La mourante le regarda d'un air fort surplis, et tournant ses veux vers Valvins qui demeurait immobile, elle lui dit d'une voix faible :

— Qui êtes- vous, mes bons messieurs... et (pie voulez-vous? Deville ne put parler; ce fut Valvins qui répondit alors : — Nous

sommes des voisins qui, ayant appuis le malheureux état où vous vous trouviez, sommes venus pour vous apporter quelque soulagement.

— Ah ! fit la moribonde, et comment vous nomme-t-on?

— Mon ami se nomme Deville, et moi je me nomme Valvins.

— Valvins, Deville, reprit la pauvre femme, je ne connais personne qui porte ces noms-là; et vous êtes mes voisins?

Elle parut chercher dans sa mémoire, et reprit après un moment de silence : — (l'est possible; le pays a tellement changé depuis, que j'ai oublié... Hélas! mon Dieuîifn'ya plus personne de ceux qui vivaient autrefois... autrefois quand je vivais aussi.

A ces mois, Deville se leva : il avait pu se remettre; il regarda attentivement la vieille femme pour mesurer l'effet de ses paroles, et il reprit doucement : — Nous vous trompez, la bonne mère; il y a encore dans le pays des uens que vous connaissez et qui vous aiment. Ne vous a-t-on pas dit (pie la comtesse de Cbastenux était arrivée?

— La comtesse de Chastenux I s'écria la pauvre moribonde... Fermez ies portes! qu'elle ne vienne pas, qu'elle n'entre pas! C'est encore un crime qu'elle a a me proposer. Je ne veux pas la voir. Laissez-moi mourir en paix.

— Fb bien! dit Valvins, elle n'entrera pas... mais il est peut-être d'autres persones que vous voudriez voir et embrasser avant de mourir.

— Non... non, reprit la pauvre femme, je n'ai personne à voir. Ils smit tous morts... tous.

— Peut-être... reprit Deville.

La vieille femme le regarda et lui dit froidement : — Avez-vous connu le père Firon?

— Non, lui dit Deville.

— Eh bien! reprit la malade... il était là au pied de mon lit comme vous y êtes... Pierre Varneuil y était aussi... Ce qu'il me dit fut terrible... Non... non... ils sont morts; à quoi bon parler de tout ça... Je ne veux pas... je ne veux pas...

— Mais ceux que vous croyez morts ont peut-être été miraculeusement sauvés.

— Non... reprit la mourante, en secouant la tête.

Puis, se remettant à considérer Valvins et Deville l'un après l'autre, elle reprit tout à coup : — Mais qui êtes-vous pour venir m'interroger comme ça?

Deville fut sur le point de s'écrier : « Mais je suis un de ceux (pic vous croyez morts. » Valvins lui fit un signe. Il craignait qu'une si brusque déclaration ne brisât le peu de forces de la pauvre Louise.

— Nous sommes des amis, dit Valvins... et voici pourquoi nous vous interrogeons. A l'époque du malheur dont vous parlez, je sais qu'un pauvre enfant fut confié par un paysan de ce pays à une femme qui en prit soin.

— Bah! bahl dit la moribonde, voilà le même conte que madame de Chastenux m'a fait hier, pour savoir lequel des deux lui appartenait... mais elle ne le saura pas, elle le tuerait... Oh! je la connais.

Cette déclaration plongea Valvins et Deville dans la plus extrême surprise. Comment se faisait-il que la mère ignorât le sexe de l'enfant né d'elle?

— Comment! dit Valvins, elle ne sait pas lequel des deux enfants sauvés par Varneuil était le sien?

. — Et elle ne le saura jamais.

— Mais, reprit Valvins, si c'était pour reconnaître son enfant, pour assurer son bonheur, son avenir...

— Pour faire son bonheur? dit-elle... Louise sourit amèrement à cette supposition comme à une chose impossible; mais, se ravisant tout à coup, elle dit avec colère :

— Eh bien! s'il était vrai que Dieu lui eût rendu de bons sentiments, elle sera punie... car elle ne saura rien...

— Est-ce donc à l'heure où il va peut-être vous rappeler à lui, reprit Valvins, que vous nourrissez de pareils sentiments de vengeance? Ft s'il a inspiré le repentir à la comtesse, est-ce au moment où Dieu pardonne que vous devriez vous montrer implacable?

La mourante baissa les yeux, et parut se recueillir, puis elle reprit : — Vous avez raison, c'est en pardonnant aux autres qu'on est pardonné à son tour... Eh bien ! jurez-moi (pie la comtesse veut prendre en pitié et en protection l'enfant qu'elle a voulu taire tuer, et je vous dirai la vérité.

Quelque intérêt (pie Deville eût à faire ce serinent, il n'osa pas mentir à la pauvre femme qui s'en remettait si solennellement à sa bonne foi, et à sou tour il baissa les yeux.

Louise le regarda, ainsi (pie Valvins, et reprit : — Vous voyez bien que vous me trompez.

Elle s'arrêta cl s'écria presque aussitôt : — Mais je suis folle! Ne l'ai-je pas vue hier ici, nie menaçant, si j'osais dire un seul mot à un autre qu'elle... et lorsque je lui déclarai que ni elle ni d'autres ne sauraient jamais ce secret, n'ai- je pas vu qu'elle m'eût écrasée si quelqu'un n'eûl été à la porte, prêt à accourir à mes cris?... Non... non... ce n'est [tas là le désespoir d'une pauvre mère qui redemande son enfant, c'est celui d'une mégère qui eût voulu pouvoir se débarrasser de moi et de lui.

— Mais, reprit Deville, l'un des deux enfants vous appartient; n'avez-vous pas, vous, le désir de le revoir, ne pensez-vous pas qu'il vous serait doux de l'entendre ici, à genoux, vous demandant votre bénédiction, et vous promettant jjésjprières?

En parlant ainsi, Deville s'était approché du lit et s'était mis à

COMMISSION .nllis»

genoui devant la pauvre femme, al s'était empare de sa main, l-oulse 1,. regarda longtemps, al son visage pril pou a peu une profonde expression d'attendrissement. Deui larmes coulèrent de bob yeui arides*; puis, secouanl doucement la tôle, elle reprit j — Bile ma dit aussi, comme vous, que mon enûirtl vivait. Mais i il vit, eu n'est pas pour chercher la pauvre paysanne mit ion ht do morl qu'il pense à m mère, c'est qu'il espère que sa mère eal une grande dame riche, à laquelle il arrachera «!<• 1 argent

. \i,! s'écria Deville, elle a calomnié »otre enfant, cl moi je unis vous jurer que s'il savait qu'il a le droit de vous appeler sa mère,

Ce sciai! BOUT VOUS bénir.

La vieille retira brusquement sa main et reprit : — Non... non.,, ce n'est pas vrai.

— Je vous le jure, dit Valvins... Regardes ce jeune nomme; estce que rien ne vous parle pour celui qui vous implora ainsi à genou* ?

— Lui... dit la moribonde en le regardant.., que peut-il me vouloir... lin'... Oh! non, reprit-elle, mon enfant ne serait |>as ainsi à mes genoux... . .

1rs larmes revinrent aux veux (le la pauvre femme, qui s écria, sans comprendre la portée de ses paroles : — Est-ce qu'elle est ici?

a ce moi, Deville se releva. Eue ne pouvait s.' rapporter qu'à Carmélite, il voulut en avoir une. nouvelle assurance, et reprit : — Mais elle ne sait peut-être pas qu'elle est votre fille?

— Ma fille.,. répéta la vieille. Qui vous a dit?... Ce n'est pas vrai!... ce n'est pas vrai !

La pauvre Louise se prit alors à trembler et à murmurer : — Mon Dieu! le une n'arrive pas... mourrai-je sans avoir reçu l'absolution ?... Et voilà qu'on vient me tourmenter... et me tordre lecteur... niais j'ai juré de me taire... Je l'ai .juré! Kaut-il que. je paraisse devint \,»;is. mon Dieu, après avoir commis un sacrilège I... Laissezmoi... vous êtes des méchants... vous venez vous battre sur mon lit de mort... Eh bien! allez... il y a un homme qui peut tout vous dire : c'est Pierre Varneuil... il y était... 11 était là... il m'a dit... il a eu pitié de moi...

Puis ce lurent des mots entrecoupés, jusqu'à ce que le peu de torce qui restait à la malheureuse femme, s'atlàiblit encore, et qu'elle tomba dans une atonie presque complète.

— Bile a raison, dit Valvins; nous sommes des bourreaux... Sortons d'ici.

Presque aussitôt, ils entendirent des pas qui se rapprochaient rapidement de la cabane. Bientôt parut une petite fille d'une douzaine d'années, tout essoufflée. Au bruit de son entrée, la pauvre malade paru! revenir à elle.

L'enfant, qui avait élé effrayée de l'aspect de ces deux étrangers, s'approcha alors du lit.

— Eh bien? lui dit Louise Liron.

— J'ai été chez le curé, répondit-elle. On m'a dit qu'il avait été demandé au château...

La vieille ouvrit les yeux, et une sorte de colère se montra dans ses regards.

— Et puis? dit-elle.

— Je suis allée au château... J'ai tant sonné à la grille du parc, que l'on a fini par m'ouvrir... J'ai demandé le curé... Le concierge m'a accompagnée à travers le parc, pour que je pusse aller le faire avertir... Mais au moment où j'arrivais à la porte, il y a quelqu'un quia ouvert une fenêtre et qui a demandé ce qu'on voulait. Le concierge l'a expliqué; alors cette dame lui a crié: — Chassez cette misérable mendiante !... Monsieur le curé est malade; il est inutile de l'éveiller.

— Mais quelle était celte personne ? dit Valvins.

— Le concierge l'a appelée madame la comtesse.

— 0 mon Dieu ! lit la malheureuse Louise Liron en joignant les mains. Elle m'a fait faire le mal et elle me vole le pardon!... Le bon Dieu n'appartient donc qu'aux riches?...

— Ah ! s'écria Deville, c'est infâme !... Attendez et espérez, bonne femme... je vous amènerai lecuré, moi. ..Suis-moi, Valvins... suis-moi.

Lt tout aussitôt, ils sortirent ensemble de la cabane de la pauvre mourante.

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