III. — DÉCEPTION
Voilà la lettre étrange, inouïe, qui tomba dans les mains de Carmélite.
Lorsqu'elle l'eut lue, ou plutôt pendant qu'elle la lisait, son œil se dilata, ses narines se gonflèrent d'aise; il semblait qu'elle se trouvait enfin dans l'atmosphère qui convenait à sa nature.
Elle rêvait à madame Cantel, cette femme lui faisait envie; elle l'admirait, elle trouvait qu'elle seule, parmi toutes ces coupables, fût digne du nom de femme; elle se sentait pétrie de la même pâte; elles étaient sœurs d'esprit et d'âme.
Ce que Carmélite avait tant cherché, elle le tenait enfin. Sans plus de réflexions, sans savoir comment elle tirerait parti de ces renseignements extraordinaires que le hasard lui avait donnés, elle écrivit à Melchior de Lesly :
« Vous m'avez perdue... Je suis chez vous... Je vous attends, aurezvous le courage de me sauver? »
Le billet fut remis à Philopémen, qui alla le porter à son maître qui l'attendait impatiemment à la caserne.
Carmélite, demeurée seule, eut le temps de réfléchir à ce qu'elle avait à faire.
A tout hasard, elle se mit à copier la lettre de la duchesse de Fosenzac. S'il fallait qu'elle restituât l'original, elle ne voulait pas perdre une des circonstances nombreuses relatées dans cette lettre.
Philopémen, revenu de la caserne, la trouva occupée à écrire, mais ne devina point qu'elle copiait uneleltre. Au premier bruit, Carmélite l'avait soigneusement cachée.
Le soir venu, Melchior arriva.
Nous l'avons vu au Champ de Mars saluant Valvins avec une déférence pleine d'amilié; nous l'avons vu plus tard assez peu animé de cet esprit de corps qui poussait les officiers de son régiment contre les étudiants. Ce ne fut que l'histoire de Carmélite qui le jeta hors des bornes.
Ignorait-il donc le contenu de la lettre de sa sœur? s'il l'avait lue, cette lettre le laissait-elle donc si parfaitement indifférent? C étaient là de graves questions que doivent se faire ceux qui lisent ce récit. La suite. des événements en amènera probablement la solution.
Lorsque Melchior revint chez lui à minuit, il y trouva Carmélite. Elle était plongée dans un admirable abattement factice.
Melchior l'examina, fronça le sourcil et parut mécontent.
— Eh bien! lui dit-il, raconte-moi donc, mon enfant, ce qui s'est passé.
— Il s'est passé., dit sèchement Carmélite, ce qui devait arriver, monsieur le marquis : celui à qui j'avais promis ma main a fini par découvrir ma faute, et a voulu m'en punir.
— Ce grand butor d'étudiant? lit Melchior avec un dédain affecté.
— Ce grand butor d'étudiant, repondit Carmélite avec hauteur,
confession cenerale
t.VJ
appartient à une famille mie la vôtre n'a pas le (huit de mépriser. Melchior' jeta nu regard perçant sur Carmélite.
— Écoute, lui dit-il : pour des raisons que je ne puis te diro, il est probable que je quitti rai mon régiment d'ici à peu de jours. Tu me suivras à Pans et je le mettrai à l'abri de la colère de ce hiver.
— Est-ce là tout ce que vous pouvez pour la pauvre fille que voué avez perdue? bu dil Carmélite en se levant soudainement.
— Mai que diable, mon entant, veux-tu que je lasse de plus?... Ali ! je comprends, tu veux parler de ta fortune. Ne crains rien, ma fille : je le placerai à Paris de façon à ce que ton avenir soit assuré.
La femme qui avait rêvé qu'elle serait la vicomtesse Poyer de Caradec; qui après cela venait de remplacer relie espérance perdue par le projet bien arrêté de devenir marquise de Leslv ; cette femme ne pouvait pas èlre plus brutalement renversée du laite des illusions où elle s'était placée.
Quelque décidée, quelque résolue que fût Carmélite, elle ne résista point à la douleur d'une pareille chute et demeura un moment muette ci immobile.
Elle avait raison d'admirer madame Cautel : son instinct ambitieux lui faisait comprendre la valeur de cette femme; mais elle était, à mille lieues d'avoir cette supérieure habileté qu'elle admirait si sincèrement.
Avec un esprit rapide, une intelligence vive, une grâce, une allure, une séduction pers< miellés qui ne le cédaient en rien aux avantages de madame Cautel, Carmélite devait périr où Victor! e eût réussi.
D'abord Carmélite avait de la passion pour aimer et pour haïr. Elle avait aimé Poyer, elle avait aimé Fabien et elle l'aimait encore.
Le premier l'avait prise par ses ardents désirs de jeune frlle et ses projets ambitieux. Le second l'avait enivrée de celie douce volupté qui | lait aux natures puissantes ; celle de jeter du bonheur à pleines mains à un être chél if et soumis. La vanité seule l'avait livrée à Lesly.
Mais enfin, si misérable que fût Carmélite, il y avait quelque chose qui battait dans sa poitrine, quelque chose de resté assez fier, assez susceptible, pour s'indigner devant une humiliation. Elle était emportée.
Chez madame Cantel, il n'y avait rien de sensible que l'ambition. Dans une position pareille à celle de Carmélite, elle eût gardé le silence, elle eût attendu, elle eût peut-être demandé à l'habileté de ses refus, à l'enivrement de ses caresses, un serment dont elle eût plus tard tiré parti, surtout si elle eût possédé les secrets que le hasard venait de livrer à Carmélite.
Mais celle-ci ne put résister à l'ardeur de ce sang orgueilleux, qu'elle tenait de sa mère. Elle se leva soudainement et dit a Lesly :
— Voilà donc tout ce que vous pouvez faire pour la pauvre tille que vous avez perdue? me mettre à l'abri de la colère de Poyer. J'y ai été exposée ce matin sans protection, et j'ai su lui échapper. Me donner à Paris une position qui me mette au-dessus du besoin, je n'ai pas besoin de vous pour cela, monsieur le marquis : le jour où il me plaira de travailler pour devenir riche, je le deviendrai.
Adieu donc et que Dieu vous protège, vous et tous ceux que vous aimez, si toutefois vous aimez quelqu'un.
Après ces paroles, Carmélite se dirigea du côté de la porte et voulut sortir.
Melchior l'arrêta.
— Vous m'avez mal compris, lui dit-il, si vous croyez que ce que je veux faire pour vous soit si peu.
— Jevous ai parfaitement compris... Si libéral que vous soyez, monsieur le marquis, il y a une chose que vous ne pouvez pas payer : c'est mon honneur que je vous ai donné. Quelque prix que vous m'en offriez, je me serais vendue si je l'acceptais. J'aime mieux m'èfre donnée...
Melchior devint tout pensif; il leva les yeux au ciel et s'écria avec un sérieux mouvement de colère : — Oh! les femmes, les femmes I... Et comme pour compléter sa pensée, son regard se tourna du côté du secrétaire où il avait renfermé la lettre de sa sœur.
— Adieu, monsieur, lui dit Carmélite, adieu !
— Mais je ne puis vous laisser sortir ainsi au milieu de la nuit. Où irez-vous ? où prétendez-vous aller ?
— Oh ! ne vous inquiétez pas pour moi, dit Carmélite, ce n'est pas une nuit passée à la belle étoile qui peut m'épouvanler. Adieu, monsieur le marquis de Lesly. Souvenez-vous du jour où vous avez si insolemment repoussé du pied la pauvre paysanne que vous aviez si habilement attirée dans vos pièges.
— Mais, lui dit Melchior qui voulait avoir vis-à-vis d'elle le moins de toits qu'il pourrait, que voulez-vous que je fasse ? que prétendezvous ? qu'exigez-vous ?
— Puisque vous ne l'avez pas compris, je n'ai pas besoin de vous le dire. Adieu.
— Mais vous ne pouvez me quitter ainsi, dit Melchior en l'arrêtant encore.
— Ah ! fit Carmélite en se reculant, prétendez-vous me retenir par la violence ? Prenez garde... J'appelle, on entendra mes cris : ce sera un grand honneur pour vous de montrer à tout le quartier que c'est à coups de poing que vous payez vos maîtresses. Le brutal Poyer n'est pas de votre force en ce genre, monsieur le marquis !
— Allez doue, (lit Melchior, en haussant les épaules : de par tous les diables, j'ai assez de soucis pour ne pas ajouter celui-ci à d'autres...
— Adieu donc, marquis, lui dit Carmélite. Et elle sortit.
Dieu ne peut dire quelle était la tempête qui bouillonnait dans le nrur de Carmélite.
Elle se prit à c unir devant elle comme une folle; mais elle cm portait avec elle sa vengeance; elle avait la lettre de madame d
l'osenzac
de
Carmélite n'hésita pis sur le chemin qu'elle voulait prendre. Elle alla droit chez celui qu'elle avait nommé son père jusqu'à ce moment.
Une heure avant la découverte inespérée qu'elle venait, de faire, Carmélite n'eût osé à aucun prix rentrer dans cette chaumi' Te. Mais maintenant qu'elle savait n'être pas la fille de Leroéx, la colère du paysan lui importait peu; elle gagna donc rapidement du côté de la porte de lu ville qui menait a la ferme.