V. — SOLITUDE
Comme ou se le rappelle, Carmélite avait quitté l'appartement de Lesly, emportant avec elle la lettre de madame de Fosenzac, dont
elle "avait l'ail une copie qu'elle avait emportée aussi.
Melchior, que nous avons vu si calme au commencement de la revue, saluant Valvins avec cette amitié sérieuse qu'il lui avait toujours portée, Melchior était . depuis qu'il avait reçu la lettre de sa sœur, en proie aux plus affreuses perplexités.
A la première lecture de la lettre de la duchesse, il avait dix fois tourné la pape, consulté la signature, examiné récriture.
Ce qu'il lisait lui paraissait un de ces contes absurdes, impossibles, abominables, inventés par le cerveau malade d'un romancier frénétique. C'avait été pour lui une lettre anonyme, à laquelle on avait ajouté une adroite imitation de l'écriture de la duchesse et de sa signature.
Rien ne semblait justifier à ses yeux aucune des imputations dont celte lettre était pleine.
Melchior, jeune, ardent, plein d'honneur et de loyauté, avait vécu jusqu'à ce moment sur les apparences de la vie de chacun. Jamais il n'avait cherché à pénétrer le secret de certains actes, de certaines paroles qui ne lui paraissaient point d'accord avec les sentiments de ceux qui faisaient ces actes ou qui disaient ces paroles. Il savait bien que madame de Chastcnux s'était séparée de son mari à propos d'une intrigue d'assez bas étage, où s'étaient trouvés mêlés son lils et son mari.
11 savait qu'à cette intrigue s'était trouvée mêlée Carmélite; mais il était à mille lieues de penser que cette déplorable rencontre eût touché de si près à l'inceste, et d'ailleurs, il se demandait comment il eût pu se faire que madame de Chastcnux, qui, à vrai dire, était la plus coupable dans cette circonstance, eût pu se montrer assez rigoureuse pour exiger une séparation.
Indépendamment de tous ces raisonnements qui n'étaient pas d'une logique exacte, selon les règles du vice, quelque chose déplus pressant avait enduit .Melchior à considérer cette lettre comme une odieuse supercherie pour l'écriture et la signature, et comme une infâme calomnie quant aux faits qu'elle rapportait; ce quelque chose quj tit rejeter à Melchior la possibilité de tout ce qu'il venait de lire, c'était: celte innocence du cœur, cette loyauté de la première jeunesse, celte pureté qui se révolte aux premières atteintes du vice, et qui le nie, à moins de le surprendre et de le voir en flagrant délit d'exécution.
Melchior n'eût point cru le récit qu'il venait de lire s'il eût concerné des gens de la plus basse extraction et qui lui eussent été étrangers; comment pouvait-il y ajouter foi, lorsque c'était la condamnation de femmes qu'il voyait entourées des hommages et du respect du monde ; lorsque surfout il flétrissait sa sœur qu'il aimait avec une vraie passion fraternelle?
Cette lettre avait été remise fort tard dans la soirée à Melchior de Lesly. Appelé de très-grand matin au Champ de Mars, il s'était dispense de relire cette lettre pour qu'elle ne vînt pas détruire l'opinion qu'il s'était faite à son sujet ; puis on se rappelle les événements du Champ de Mars, puis le rapport de Philopémen, puis les arrêts imposés au jeune officier. Ce fut lorsqu'il fut seul que Lesly se remit en mémoire cette lettre extraordinaire.
Melchior ne pouvait ni ne voulait admettre que ce pût être là un récit véridique d'événements possibles, et toute la force de ses réflexions ne tendit qu'à lui prouver qu'il était la dupe de quelque infâme invention; il finit par se dire que cetic lettre n'était peut-être pas étrangère à la collision sanglante qui avait failli éclater entre les étudiants et les officiers de cavalerie.
— Qui sait, se disait-il, si des hommes intéressés à voir éclater une
sorte de guerre civile n'ont pas employé tous i, < moyens pour exciter les uns contre les autres le- jeunes gens de ci paysel les officiers de ci- régiment?
Qui sail si tous mes camarades n'ont point reçu quelque lettre
qui leur montre un ou plusieurs ennemis parmi les étudiants de cette
Ville'
Certes, c'était là une élrau e façon de voir; mais l'esprit humain
est ainsi fait, qu'il invente de- Impossibilités alourdi- pour oe point
admettre la vérité qui le blesse.
Puis revint Philopémen, et Lesly s'occupa d'autre chose.
Mais, quoi qu'il en eût, la révélation que renfermait la lettre qu'il
accusait de fausseté était trop extraordinaire pour ne pas lui revenir
-m- cesse en mémoire, et L'incertitude à laquelle il ne pouvait échapper, malgré tous ses efforts, lui donna une humeur qui se manifesta
plus qu'il ne l'eût voulu dans la manière donl il parla à Carmélite, car il se laissa aller à ces impie— ions lâcheuses qui montrent les femmes sous un aspect général de duplicité, et il ne trouva plu- en
lui, vis-à-vis de Carmélite, ces paroles caressantes, ces promesses
amoureuses, ces tendres reproches avec lesquels il endormait à sa guise les exigences de la jeune lille.
Aussi, dès qu'elle lut partie, il se reprocha sa froideur et sa dureté à sou égard.
Puis peu à peu sa pensée revint à la fatale lettre qui lui avait inspiré ces lâcheuses dispositions. 11 la chercha, mais il ne la trouva point où il l'avait laissée.
Un frisson glacé le saisit. On s'était emparé de celte lettre!
Oui avait pu s'en emparer?
Carmélite, sans doute, Carmélite, une fille qu'il venait de traiter comme il l'avait fait, une tille qui n'avait sans doute puisé la fierté qu'elle lui avait montrée que dans la possession de cette lettre.
Un affreux désespoir s'empara de Melchior. Une pareille lettre, fût-elle une invention, fût-elle une calomnie, portait un coup terrible à l'honneur de sa famille.
S'il plaisait à Carmélite de la faire lire, cette histoire serait bientôt la fable de toute la ville, fable accueillie et répétée tout haut avec joie par les étudiants, accueillie et répétée'tout bas par les officiers même de son régiment, dont un grand nombre était jaloux du luxe affiché par le lieutenant Lesly.
Au milieu du désordre où l'avait jeté la disparition de cette lettre, Lesly appela Philopémen pour l'interroger. Il apprit de lui que Carmélite était demeurée seule dans l'appartement, il apprit de lui qu'il l'avait vue écrire.
Pour comble de malheur, Philopémen dit de ces mots qui assassinent le cœur d'un homme.
— Est-ce que la petite a volé M. le marquis?
— Oui...
— Monsieur a-t-il bien compté son argent?... Car il n'y a qu'elle et moi qui ayons pu commettre le vol, et je prie monsieur de croire que je suis incapable... etc., etc..
— Mais je ne dis pas cela.
— Ah! on a donc volé autre chose à monsieur? Melchior, sans répondre, retournait tous les papiers.
— Mais il me semble qu'il ne manque rien à monsieur.
Enfin Melchior, exaspéré, s'écria qu'il fallait rattraper Carmélite à tout prix et la ramener dans la maison de gré ou de force.
.Mais le temps perdu à la recherche de la lettre, à l'explication donnée à Philopémen, avait dû donner de l'avance à Carmélite.
A côté de l'horrible inquiétude qu'éprouvait Melchior, il y avait encore un ennui qui le tourmentait; il était aux arrêts. S'il n'était pas rentré chez lui avant le jour, il manquait gravement à son devoir.
Certes, s'il eût pu dire la vérité, il eût eu une excuse trop légitime: mais on ne fait à personne l'aveu qu'il lui eût fallu faire pour s'excuser.
Après de longues et inutiles recherches, il se décida à rester chez lui, espérant que Carmélite y reviendrait, que si elle voulait se servir de la lettre qu'elle possédait, elle enverrait quelque émissaire pour faire ses conditions.
11 faisait à peine jour lorsque Philopémen, qui était parti à tout hasard, rentra dans la maison sans avoir découvert aucune trace de Carmélite.
A peine Lesly était-il seul, tout disposé maintenant à croire à la vérité des faits rapportés dans la lettre de madame de Fosenzac, au moment où il se disposait à écrire au général pour demander, comme une grâce exceptionnelle, que ses arrêts fussent levés, on lui annonça l'arrivée de trois personnes, parmi lesquelles, au dire de Philopémen, se trouvait le brutal étudiant qui avait enlevé Carmélite.
Lesly n'eut pas le temps de réfléchir au motif qui pouvait les amener chez lui. 11 n'y vit qu'une chance de retrouver la trace de Carmélite, et par conséquent la lettre dont elle s'était emparée.
Melchior ordonna qu'on introduisît immédiatement ces trois hommes, et il ne fut pas peu surpris de reconnaître, dans ceux qui accompagnaient Poyer, d'abord Valvins, celui qui lui était signalé comme l'amant heureux de sa sœur; puis, ce Lucien Deville, celui qui s'était fait, selon cette lettre, le chef du complot qui devait
CONFESSION GENERALE
Mil
mettre au jnur les fautes et les crimes tle madame de Chastenux et de la princesse de Kadicoff.
Lesly crut voir dans cette réunion la confirmation du soupçon qui lui était déjà venu à l'esprit, et il se dit qu'il devait y avoir une main ennemie qui, après l'avoir poussé entre ces trois hommes, les excitait contre lui.
11 se résolut donc, par une rapide réflexion, à écouter froidement les explications qu'ils venaient lui demander, et à n'accepter une rencontre qu'autant qu'il leur en aurait fait déduire catégoriquement les molil's.
Valvins avait l'air profondément attristé, et Lucien Deville semblait amené plutôt par un sentiment de condescendance au dessein de son ami Poyer, que par la conviction qu'il lui prêtait une assistance convenable dans une affaire digne et juste.
Quant à Poyer, il avait dans tous ses traits et dans sa tenue une impassibilité glacée. On eût dit qu'il était sous le pouvoir d'une fatalité qui le poussait invinciblement à sa perte. Ce n'était plus le fier et joyeux étudiant pour qui le danger était un bonbeur, pour qui le combat était une fête : c'était un fantôme qui vivait, la mort dans le cœur.