XVI. — ILLUSION PERDUE
On accuse souvent les faiseurs de romans d'inventer des circonstances pour aider au développement et à la marche des passions.
En général, on se trompe complètement, on ne voit que le résultat de ces circonstances, et parce qu'elles profitent à la passion qu'ils veulent peindre, on les accuse d'invraisemblance.
Dans la marche ordinaire du monde, l'amour... et nous ne parlons que de cette passion, parce que celle-là seule est en jeu, l'amour n'a pas besoin d'événements extraordinaires pour naître dans le cœur, il n'a pas besoin de circonstances habilement arrangées pour y grandir et s'en emparer complètement; seulement, lorsque la passion est éclose, tout lui profite, tout lui vient en aide, les choses les plus indifférentes deviennent des énormités, elles acquièrent un sens particulier, une portée dangereuse.
Qu'est-ce, je vous prie, qu'une femme qui s'évanouit, qu'un jeune homme soulève, emporte et dépose sur le lit de sa sœur, qu'il soigne et regarde dormir? Est-il rien de plus vulgaire, et combien de fois cela n'est-il pas arrivé sans que personne ail songé qu'un pareil événement pût avoir la moindre importance? Et cependant toutes ces petites circonstances étaient presque un malheur pour madame de Frémery.
Enchaînée sous le regard de Melchior qu'elle sentait brûler sur son visage, elle souffrait horriblement et de se sentir ainsi regardée et de la contrainte qu'elle éprouvait; elle eût pu passer quelques moments à feindre encore le sommeil, mais elle en élait incapable; elle se décida donc à faire tout au monde pour quitter la maison.
Elle parut s'éveiller et appela.
A sa voix, la duchesse, qui était restée immobile dans un grand fauteuil, s'approcha du lit, et Melchior disparut.
— En vérité, dit Amélie, je suis honteuse de tout l'embarras que je vous cause, permettez-moi de rentrer chez moi.
— Vous n'y pensez pas, dit la duchesse; et avez-vous besoin avec moi d'excuses qui en vérité sont des enfantillages? Comment pouvez-vous parler de l'embarras que vous me causez?
— Mais, reprit Amélie, n'occupé-je pas votre chambre? La duchesse sourit tristement.
— Ma chambre, dit-elle, oui... et vous ne vous y trouvez pas bien?
— Ne vous ai-je pas forcée à rester levée?
— Ah ! fit madame de Fosenzac, vous savez qu'il ne manque pas de chambres dans le château... ce n'est pas parce que vous occupez la mienne que je suis restée levée, ajoula-t-elle avec un gros soupir, c'est... (elle hésita) c'était pour vous donner des soins.
— Vous voyez bien, dit Amélie.
La duchesse secoua tristement la tête et reprit : — Hélas! il y avait peut-être plus d'égoïsme que vous ne pensez dans ce devoir... Si vous saviez ce que sont mes nuits, vous ne m'envieriez pas celle que je peux passer au chevet de votre lit. Etre près de vous pour veiller sur vous était un prétexte à mon insomnie; depuis une heure que je suis là, je m'ingénie à me prouver (pie je ne dors pas parce que vous êtes là; si j'étais seule, au contraire, comme hier, comme toujours, il faudrait bien reconnaître que c'est le désespoir qui a chasse le sommeil de mes longues nuits.
Amélie regarda cette ligure de marbre, debout au pied de son lit. Ce n'était pas là une de ces douleurs dont on doute. La mort vivait dans cette femme.
Elle ne su» que lui répondre. La question, telle qu'elle l'avait posée d'abord, n'était plus discutable, elle le devint encore moins quand la duchesse ajouta : — Vous voyez bien, Amélie, que ce n'est pas vous, mais moi, qui suis peut-être importune, en demeurant à vos côtés, et je vais me retirer.
Amélie prit les mains de Léonie et la retint.
La duchesse s'assit machinalement sur le lit de la malade. Amélie l'examina.
Madame de Fosenzac n'était plus présente, pour ainsi dire, à ce qui se passait autour d'elle. Elle rêvait... h quoi?
Madame de Frémery n'était point curieuse de l'apprendre, mais elle ne pouvait s'empêcher d'être troublée.
Tout à coup la duchesse se laissa aller à pencher la tète, comme si elle eût regardé quelqu'un assis ou à genoux en face d'elle; puis après avoir contemplé doucement celte vision, après lui avoir souri plus doucement encore, elle se laissa aller à dire avec un gros soupir : — Pauvre frère!
Amélie tressaillit.
Ce léger mouvement tira Léonie de sa contemplation. Elle regarda Amélie, qui baissa les yeux avec confusion.
I UNI I SSION i.l M. Il Ml-
— Vous ivei raison, dll 1 1 duchesse, j'ai lort, je "'' vous parlerai pat de lui.
Quelles lonl 'loue cet intelligences de l'âme qui fonl qu'<
comprend -i i avec de» parole» qui n'emporlenj avec elle* aucun
sens précis? le les raconte, sans prétendra les expliquer.
il en ne s'éta i dit entre ces deux femmes, cl cependant madame de Krémer) senlil redoubler son embai ras. Il lui sembla qu'elle avait une ci uOdenle.
Tu effet, d'où la duchesse savait-elle qu'il était dangereux pour Amélie qu'on lui partit de lielchii
Madame de Frémen nul pi tir de rép indra. Nouvelle faute, ( "était comprendre et approuver la relonue de la duchesse.
ou ! c'esl nue le j ur <>ù l'on ne peut plus dire tout haut ce que l'on a ;ui fond du cœur, chaque eObi i quon fait pour le cacher sert le plus souvenl à dévoiler le sentiment qu'on n'ose avouer, t n Bilenca profond s'établit entre la duchesse et madame de Frémery, chacune poursuivant ^;l pensée... El peut-être rien ne fût venu de longtemps interrompra ce silence, si mi bruit extraordinaire n'eût retenti tout à coup à la grille du château.
On sonnait avec \i\
La grille fût ouverte, et bientôt après on entendit des pas précipi* tés s'approcher tic la chambre où était Amélie. Elle reconnut Le pas de son mari, elle reconnut sa voix qui disait dans la chambre voisine:— Mais elle est donc bien malade, que vous restiez ainsi à tailler t
l i voii de Melchii r répondit : — C'a été un long évanouissement, et je désirais, avant de me retirer, que ma sœur me vînt duc h madame de Fiémery dormait. Le sommeil lui ferait grand bien.
A la voix de son mari, Amélie s'était soulevée de son lit; le pre* noter mouvement de sou cœur avait été pour le souvenir des t. ris que lui avait révélés l'entretien de M. !> ilbi et de Melchior : le second lut pour se dire qu'on sciait trompé, ou'qu'elle avait mal entendu, et que l'empressement de son mari était une preuve de nui amour.
Ceci était immense; l'ordre dans lequel ces idées s'étaient présentées à madame de Frémery était toute une révélation.
Dans le cnur de celui qui aime, le premier mouvement est pour celui ([m est aimé lorsqu'il reparaît, on ne pense à ses torts que lorsque vient la réflexion. Chez Amélie, la colère avait parlé la première; c'étaient la réflexion et l.i raison qui avaient cherché dans ce retour une preuve d'affection.
Comprenait-elle ce sentiment? non, sans doute; mais elle fit comme tous ceux qui ont besoin de se maintenir dans une bonne pensée qui ne les commande pas assez impérieusement ; elle voulut que son mari lui vint en aide, elle lui ouvrit la voie à une justification, et pour qu'elle ne se fît pas attendre, elle dit assez haut : — Je ne dors pas, Eugène... je ne dois pas.
M. de Frémery entra ; et tout autre qu'un cœur blessé eut pu se tromper à l'empressement de ses questions, de ses caresses, à l'expression de son inquiétude et de son chagrin.
Ce n'est pas que tout cela ne lût vrai, ne fût sincèrement senti; mais le cœur est comme un autre mystérieux et profond : les mêmes paroles, diteSidu bord de cet antre ou de sa profondeur Ja plus éloignée, ont un son différent.
Ainsi les mêmes paroles changent de sens, d'expression et de portée selon qu'elles partent de ces affections qui sont à lasuperfii ie de l'âme ou de celles qui viennent de ces profondeurs intimes où l'amour seul réside. Ainsi, rien ne manqua aux tendresses de .M. de Frémery, rien, si ce n'est ce qui est tout : c'est-à-dire la conviction qui enfante la passion.
Amélie ne fut. pas contente.
J'ai dil quelle était sa résolution de quitter le château, mais cette résolution, elle l'avait abandonnée du moment que son mari était arrivé. Toute peur s'était enfuie à son approche. On les a.vait laissés seuls.
Amélie, mécontente, attendait une parole de son mari qui la rassurai. Eile crut remarquer qu'il avait l'air inquiet et préoccupé. Tout ce charmant empressement si vivement étalé en présence de la duchesse s'était enfui avec elle. Eugène, rassuré, trop rassuré sur la santé de sa femme, se promenait activement dans la chambre. Amélie le suivait d'un regard triste et curieux.
Des mouvements d'impatience échappèrent à II. de Frémery.
Amélie fut encore plus alarmée qu'irritée.
— Qu'avtz-vous donc? lui dit-elle.
— J'ai, repartit Eugène, qu'il faut absolument que vous quittiez le château.
Ces femmes, et les meilleures sont ainsi faites, les femmes, dis-je, n'acceptent pas aisément qu'on leur impose sans raison ce qu'elles avaient résolu de faire par raison.
Amélie avait au fond du cœur d'excellents motifs pour vouloir quitter le château, mais elle ne comprit pas que son mari pût en avoir, à moins que ce ne fût par un soupçon contre sa femme. A cette supposition, toute la dignité d'Amène se révolta. Elle se reprochait sévèrement ce qu'elle éprouvait, mais elle n'en était comptable qu'à elle-même.
En effet, si sévère que soit une femme, ce n'est que par ses actions
qu'elle manque à tes devoirs; el c'esl mémo parco que l'honnêteté" actions esl souvent le résultai de li victoire qu'elle remporte
sur des sentiments involontaires, qu'elle esl irfailetn ni ver i
\ i iud sentir sou t duinand i ■
vivemenl a son mari quelle nécessité si pre santé I poussai! .i la
fane transporter iiiuuédiatemenl chez elle.
ne, très-préoccupé, ne remarqua poinl la m in i in dont cette
question lllj l'ut faite, et répondit : — C'est que nom
d'affaires sériel
— Mais de quelles a lia h i '
— lion Dieu! ma chère Amélie, dil Eugène, j'ai une signature i
rous demander. Vous savez qui' je vous ii parle de la nécessité qu'il
v .i . pour voire intérêt, de v Jle h Ici me que vous a
laissée voire père, pour en placer le capital d'une manière avanla* geuse. Eh bien! j'ai trouvé, aujourd'hui môme, un acheteur excel* lent, un placement de premier onlre ; et pour cela...
— Cour cela'.'... dit Amélie.
— Cour cela, il me faudrait votre signature.
— Celte nuit?
— Cette nuit... car j'ai promis une réponse pour demain malin... Je suis venu en toute hâte... La voiture qui m'a amené m'attend, el je comptais repartir sur-le-champ, mais ..
Amélie regardait son mari qui lui pai lait, sans oser pour ainsi dire lui adresser directement la parole... La douleur qu'éprouvait Amélie était affreuse.
Ce n'est pas qu'elle doutât eu rien de ce que M. de Frémery lui disait. C'était parce qu'elle le croyait, qu'elle était malbcureu I soin de sa fortune lui parais-ail si misérable, lorsqu'elle <Sla.il en danger... cette humeur de ne pouvoir pas conclura uwc affaire, lorsqu'il n'eût dû souffrir que de voir sa femme malade, la désolait
Amélie sentit qu'elle n'était plus aimée. La pensée de tout ce qu'avait dit M. Balbi lui revint soudainement.
Elle fut sur le point d'éclater.
.Mais presque aussitôt (die prit une de ces résolutions soudaines par lesquelles les femmes avancent si vile dans le malheur.
Elle sonna. Une femme de chambre parut.
— Je voudrais avoir de quoi écrire.
— Ah ! que tu es bonne et charmante !... s'écria M. de Frémery, je n'attendais pas moins de ton cœur.
Que venait faire là ce mot sacré? Madame de Frémery ne répondit pas.
— Vous avez sans doute apporté l'acte qu'il faut que je signe? ditelle d'une voix altérée.
— Le voilà, dit Eugène, en le lui présentant avec une plume. Elle signa.
— Obi merci... merci, mon Amélie, s'éeria-t-il avec le plus tendre épam bernent.
— Et maintenant, reprit madame de Frémery en se soulevant, il est convenable, comme vous me l'avez fait observer, que je quille ce château.
— Mais point du tout! dit Eugène... t'exposer... au milieu de la nuit... Non, non, reste... je retourne à Paris... et demain... demain, de très-bonne heure, je serai ici avec le médecin... Je veux être là quand tu rentreras chez toi... Je pars vite, pour èlre plus tôt de retour... Adieu... à demain, à demain.
Et sans que madame de Frémery eût répondu par une parole ou par un geste à cet épanchement soudain, Eugène quitta le château où était sa femme.
A peine la porte fut-elle fermée qu'Amélie retomba sur le lit en fondant en larmes. Son mari ne l'avait pas soupçonnée, son mari n'avait pas trouvé que sa présence au château lût inconvenante ou dangereuse, son mari n'avait pensé qu'à une affaire d'argent.
Jamais douleur plus vive et plus humiliante à la lois ne fut infligée à un pauvre cœur désespéré.
Et les maris s'étonnent et se récrient, lorsqu'ils voient s'enfuir loin d'eux cet amour qui les protège contre les séducti, ns dont les femmes sont entourées, et cela parce qu'ils ont sur la fin l'inconstance, le caprice des femmes, des phrases toutes faites, horriblement sottes et plates, et qui cependant ont cours dans le monde.
M. de Frémery venait de faire une faute énorme, bien plus énorme qu'une infidélité.
Demandez-le à une femme, et elle vous dira que la révélation de l'amour de M. de Frémery pour madame de Favières avait peutêtre été une douleur plus poignante pour madame de Frémery, que |a scène qui venait de se passer; mais elle n'avait pas autant ruiné Eugène dans le cœur d'Amélie, que ce qu'il venait de dire et de faire.
L'amour vit de luîtes, et madame de Frémery, désolée, eût peut-^ être aimé son mari avec d'autant plus d'ardeur qu'il eût été sur le point de lui échapper. D'ailleurs, il y a des rivalités qui dés sperent, mais qui n'humilient pas. L'amour de madame de Favières poui Eugène le rehaussait aux yeux de sa femme, en le lui enlevant. Lui-mêjqae ne perdait rien comme valeur en amour. C'était toujours le héros qu'elle avait adoré, marchant à d'autres conquêtes.
CONFESSION GENERALE
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Mais celui gui oublie la pure passion fie l'amour pour nue passion de calcul, celui dont la tendresse esj étouffée sous un s;u: d'argent, cpjyï qui enfin abandonna sa femnie, non pas pour courir auprès d'une maîtresse, mais pour aller ehoz un notaire gagner quelques milliers dénis; mais celui-là est perdu, dépoétisé, anéanti comme amour. On ne liait plus la. rivale qui vous l'enlève, on le lui abandonne volontiers, et l'on cherche sa vengeance dans cette pensée :
— Elle apprendra un jour que celui qu'elle aime ne valait pas la peine que je lui disputasse son cœur.
Assurément la logique de la passion est loin d'être aussi rapide et aussi précise; mais ajoutez à ces phrases de longs silences, de longues méditations, de soudains retours par lesquels une femme cherche à se rattacher de tout sou pouvoir à cet amour qui s'en va... tenez compte de ces moments où elle cherche à se refuser de tout Son pouvoir à la vérité qui l'accable, pour se persuader qu'elle voit
mal , et prsez ce quj reste dans l'âme après cela; c'est le sentiment que j'ai dit plus haut : une l'uni -le désillusion, un dédain pénible de 1 amour qu'on à éprouvé, dédain qui frappe surtout celui qui lue ainsi les douces extases du cœur,
Toujours est-il que, le matin de celle nuit que nous venons de raconter, madame de Frémery en était arrivée à un profond découragement.
Il faut le dire, l'amour de Melcbior avait eu peu de place dans ce long débat; Amélie n'avait guère pensé qu'à son malhe ir, et lorsque. le souvenir de M. de Lesly s'était présenté, elle l'avait écarté sans terreur. Et cependant cet amour avait pris un immense avantage, sans avoir fait un progrès. C'est l'ennemi qui veut pénétrer dans un fort : il n'attaque point; mais pendant qu'il repose, une division intestine décime la garnison, qui déserte; l'ennemi n'a pas l'ail un pas, et cependant il a gagné la moitié de la victoire, pjour l'heure à laquelle il se présentera.