XV. — L'AMOUR MKDECIN
Lorsqu'elle revint à elle, Amélie se trouva couchée dans une chambre 'étrangère. Elle reconnut celle de la duchesse et se vit entourée de femmes, parmi lesquelles se trouvait Léonie.
Ce lit était tout taché de sang... on venait de la saigner, et c'était cette opération qui l'avait fait revenir de son évanouissement. Elle ne reconnut pas d'abord le médecin qui lui avait donné ses soins, quoiqu'elle vit un homme qui essuyait une lancette et qui examinait le sang qui avait coulé.
Cet homme se retourna, c'était Melchior.
— La voilà qui revient, murmura Léonie. Melchior s'éloigna aussitôt et M. Balbi le suivit.
Tout cela n'expliquait point à madame de Frémery pourquoi elle se trouvait dans celte chambre. Elle fit une question a madame de Fosenzac, qui, craignant devant ses gens l'explosion d'une douleur | qu'elle avait devinée, se hâta de lui dire : — Une heure après que 1 vous avez été partie, votre voilure est arrivée. J'ai fait dire au cocher que vous étiez rentrée et qu'on avait sans doute oublié de l'en prévenir. 11 est reparti; mais presque aussitôt votre femme de chambre est revenue tout alarmée, en disant que vous n'aviez pas reparu. Cela nous a mis tout en émoi, on a parcouru tout le parc, enfin Melchior vous a trouvée évanouie au pied d'une charmille, et c'est lui qui vous a rapportée dans ses bras, au moment où nous désespérions de retrouver votre trace.
Ce récit rappela à madame de Frémery comment elle avait écouté, comment elle avait entendu, ce qu'elle avait entendu, et de profonds sanglots s'échappèrent de sa poitrine.
La duchesse fit éloigner toutes les femmes qui se trouvaient dans la chambre et resta seule avec Amélie. Celle-ci était dans un véritable désespoir, elle prévoyait les questions qu'on allait lui faire sur la cause de son évanouissement. ,
Mais elle fut immédiatement rassurée sur cette crainte.
— Il faisait une chaleur horrible dans le salon, lui dit la duchesse, vous avez été saisie par le froid du soir... c'est cela qui vous a causé cet évanouissement.
— Merci, répondit Amélie, en lui tendant la main.
Ce mot remerciait la duchesse, non pas des soins qu'elle lui avait donnés, mais de sa délicatesse à l'avertir qu'elle ne voulait rien savoir des causes de cet évanouissement. Ces deux femmes s'étaient parfaitement comprises.
— Mais, reprit Amélie, ne puis-je pas rentrer chez moi, maintenant ?
— Oh ! dit Léaiiie, mon frère l'a bien défendu.
— Votre frère ?... dit madame de Frémery.
La duchesse parut embarrassée et reprit bientôt : — Oh ! vous ne connaissez pas Melchior, un officier de cavalerie, un beau danseur de salon, un élégant gentilhomme qui a étudié la médecine et qui sait assez bien manier les instruments de chirurgie pour faire au besoin une saignée... c'est une chose rare... C'est en qualité de docteur que mon frère a défendu qu'on vous transportât chez vous avant qu'il ne fût rassuré sur votre état.
Amélie ne s'était donc pas trompée, c'était Melchior qui l'avait
CONFESSION GÉNÉRALE
saignée, et c'était lui qui l'avait transportée dans ses bras jusqu'au château; elle avait donc été dans les bras de cet homme qui l'aimait et dont elle redoutait tant l'amour; il lui avait donc donne ses soins, dans cette chambre, sur ce lit où on l'avait déposée après l'avoir déshabillée...
Madame de Frémery poussa une sourde exclamation. Un vif sentiment de pudeur fit remonter le sang à son visage, et elle éprouva une nouvelle faiblesse, sa tète se pencha sur l'oreiller, pendant qu'elle murmurait : — Ah ! c'est affreux... c'est affreux.
La duchesse se pendit à la sonnette du lit.
Melchior et les femmes de service reparurent. Quelques aspersions d'eau glacée firent cesser cette pâmoison, et lorsque Amélie rouvrit les yeux, elle vit Melchior penché sur elle et suivant d'un œil inquiet le mouvement de la vie qui se ranimait; il lui tenait la main en lui lâtant le pouls. Elle vit Melchior comme tout le monde le voyait; mais ce qu'elle vit seule, ce furent de grosses larmes s'échappant des yeux de Melchior.
Une de ces larmes se détacha du visage de Melchior penché sur celui d'Amélie, et tomba sur les lèvres de la malade.
Tout le corps d'Amélie frissonna, la larme glissa entre ses lèvres... sa raison sembla la quitter, et elle murmura sourdement : — Oh ! c'est amer.
Cependant la vie revint doucement; mais Amélie, qui avait détourné la tête, n'osa plus regarder du côté de la chambre.
Quelqu'un présenta à Melchior une potion qu'il avait fait préparer, mais il répondit tout bas : — Si elle pouvait s'endormir, ce serait ce qu'il y aurait de mieux pour elle.
Amélie resta immobile., elle voulait faire croire à son sommeil, pour éviter et les paroles de madame de Fosenzac et la présence de Melchior.
^ En effet, au bout de quelques instants, elle entendit s'éloigner légèrement les pas de plusieurs personnes, et elle resta dans un silence qui lui fit croire qu'elle était seule.
Cependant elle ne changea point de place. Elle voulut faire croire à son sommeil, et Dieu sait si elle dormait !... Les dents serrées pour réprimer les sanglots qui l'étouffaient, elle repassait en elle-même tout ce qu'elle avait appris, tout ce quelle avait entendu : et l'infidélité de son mari, et l'amour de Melchior, et surtout ces paroles si funestement vraies de M. Balbi, qui avait dit : « Mais si elle savait votre amour, elle vous aimerait, » et elle le savait, et elle n'osait pas se dire que M. Balbi eût menti.
Car maintenant qu'elle était seule, qu'aucun regard ne la troublait dans sa pensée, elle comprenait bien pourquoi elle avait été si profondément émue en apprenant qu'elle avait été dans les bras de Melchior. Elle comprenait que nul autre, fût-il plus beau, plus charmant qu'il ne l'était, ne lui eût fait éprouver cette honte; c'est qu'elle sentait que ce hasard était comme une image de ce que l'amour peut accorder.
Et puis, n'avait-elle pas senti couler sur ses lèvres une larme de lui, larme qui l'avait brûlée-comme un baiser, larme dont elle cherchait la trace amère sur ses lèvres ?
Quel tumulte dans cette âme ! quelles pensées diverses ! Elle eût payé cher en ce moment la liberté de pouvoir se lever, marcher, courir, crier, que sais-je ?
On s'étonne souvent dans le monde de ces brusques mouvements de corps et d'esprit, par lesquels on se lève soudainement pour fuir, ou bien par lesquels on jette tout à coup la conversation à mille lieues du sujet qu'elle traite. On dit assez volontiers de ces brusques sorties, que celui qui les éprouve est fou. Jamais on ne fut plus sage. 11 arrive une heure où l'on ne peut plus combattre sa pensée qu'en la fuyant.
Ainsi était madame de Frémery, elle se sentait emportée à se faire des aveux qu'elle-même ne voulait pas entendre, comme si son cœur eût tenu à ses lèvres par des libres puissantes; elle se sentait prête à murmurer les mots qui parlaient en elle-même.
Je ne puis dire, je ne saurais comment expliquer cet inconcevable bonheur qu'éprouve un cœur déchiré à se dire ce qu'il ne dira jamais à personne. Mais la femme qui a aimé comprendra Amélie, lorsque forcée de rester en face d'elle-même, la tête perdue, le cœur gonflé, elle se laissa aller à murmurer, mais si bas, si bas, qu'elle-même ne pouvait l'entendre.
— Eh bien, oui, je l'aime... je l'aime...
Nul son ne s'échappait de ses lèvres, mais elles disaient, sans voix, ce mot qu'elle ne devait jamais dire... Elles s'agitaient, comme si elle eût parlé, et elles dessinaient pour ainsi dire à l'œil ce mot qui lui remplissait le cœur : — Je l'aime... je l'aime... je l'aime !...
Et tout aussitôt, comme si l'aveu quelle venait de se faire à ellemême eût été entendu par celui à qui il s'adressait, elle repoussa •cette folle exaltation, et oubliant qu'elle n'était pas aussi seule qu'elle le pensait, elle s'écria : — Oh ! malheureuse que je suis !
Et elle se retourna vivement.
Alors elle s'aperçut que deux personnes étaient restées près d'elle, madame de Fosenzac et Melchior. Elle ferma soudainement les yeux, comme si ce cri était échappé durant quelque rêve cruel, et feignit encore de dormir.
Mais elle avait le visage tourné du côté de Melchior, et bientôt elle comprit que le regard de ce jeune homme était fixé sur son visage, qu'il en suivait les émotions, qu'il devait se complaire dans celte vue, s'abandonner à sa muette contemplation; elle trouva qu'elle aurait tort de s'y prêter ainsi, et un nouveau combat s'éleva dans l'âme d'Amélie. Il lui sembla qu'elle était en faute, et elle prit la résolution de s'arracher le plus tôt possible à la position détestable où elle se trouvait.