III. — UN RAYON D'ESPOIR
La nuit la surprit dans cette attente, quoiqu'on fût venu l'avertir plusieurs fois que l'heure du dîner était passée.
De toutes les solitudes, celle de la table est peut-être la plus cruelle à supporter. Amélie la redoutait. Elle savait que le couvert de son mari serait mis comme à l'ordinaire en face du sien , et elle craignait l'aspect de cette place vide.
On vint une dernière fois la prévenir, elle répondit qu'elle ne dînerait pas.
La nuit était tout à fait close. Alors elle se mit à pleurer.
C'est un état affreux que celui où le cœur ne raisonne plus, ne combat plus, et se livre avec excès à sa douleur. Toutes les suppositions, toutes les pensées y pénètrent. On ne prend pas de résolutions sérieuses dans de pareils moments, mais on s'écoute se dire des choses qu'une femme n'aurait jamais osé penser.
La pure et innocente Amélie se demanda si la vie qu'on lui faisait était acceptable; elle chercha dans ses souvenirs et trouva que les égards, le plaisir, le bonheur étaient le plus souvent pour les femmes qui manquaient à leurs devoirs.
La nuit .'écoula comme le jour dans une cruelle anxiété. Madame de Frémery quitta le pavillon et resta longtemps dans son parc; puis elle y retourna encore, car elle ne pouvait se résoudre à la solitude de sa chambre.
Enfin le jour trouva madame de Frémery debout.
Cependant la fatigue et le froid allaient l'emporter sur sa douleur, lorsque dans les premiers bruits du matin elle reconnut le roulement d'une voiture. Ce pouvait être Eugène ! Cet espoir lui rendit toute sa force, sa confiance.
Ah! s'il était arrivé à ce moment, Amélie se fût jetée à lui comme à un sauveur, comme à un ami. Elle attendit. Mais avec cet œil perçant de la femme qui lutte, elle reconnut que ce n'élail point Eugène ; c'était la calèche de la duchesse qui revenait, et dans celte calèche Melchior.
Aussitôt, et comme si elle eût été menacée d'un danger terrible, elle se mit à fuir et rentra chez elle.
La porte de sa maison était restée ouverte, mais elle ne trouva aucun domestique qui l'attendit. Elle ne prit pas garde à cette circonstance; mais lorsqu'elle voulut se mettre au lit, elle sonna, et sa femme de chambre ne descendit pas.
Elle sonna encore, enfin Cécile parut.
— Dame! fit-elle en entrant, il faut bien le temps de se lever. Le ton de cette fille était de la dernière insolence.
— Pourquoi ne m'avez-vous pas attendue?
— J'ai été chercher madame dans le pavillon, elle n'y était pas, et...
— J'étais dans le parc...
— Je ne dis pas non... mais je ne suis pas de ces domestiques qui, sous prétexte de leur service , espionnent les pas de leurs maîtres. Madame était où elle voulait...
Madame de Frémery se demanda si c'était à elle que parlait sa femme de chambre, niais elle hésita à croire que ces paroles eussent le sens que le ton dont elles étaient dites pouvaient faire supposer.
Elle ne répondit pas et se laissa déshabiller. Elle était déjà bien loin de Cécile lorsque la chambrière se prit à dire : — Il paraît que madame n'a pas pensé au mouchoir.
— Que voulez -vous que je m'occupe de pareilles choses ! fit Amélie avec impatience. D'ailleurs, est-il sûr que M. deLesly ail ce mouchoir ?
— Ça, j'en suis sûre...
— Eh bien! il l'aura remis à quelqu'un du château.
— Non, madame, non, fit la femme de chambre, car je viens de le voir arriver en calèche découverte au moment où madame m'a sonné, et il tenait encore ce mouchoir à la main. Il n'est pas gêné... il s'en servait comme s'il était à lui, et s'essuyait les yeux comme s'il eût pleuré.
Amélie fut servie par l'excès même de son émotion. Elle ne répondit pas un mot. Comme les volets de sa chambre étaient fermés, il y avait des bougies allumées; elle les éteignit rapidement et dit dune voix brève; — Laissez-moi dormir...
La chambrière sortit ; mais avant de quitter la chambre elle murmura : — C'est un genre de service qui ne me va pas !...
Lorsque Amélie se retrouva encore seule, un nouvel orage s'éleva dans son cœur. Elle ne pouvait plus en douter, cette fille la croyait d'intelligence avec M. de Lesly... et quelle intelligence, juste ciel!... Toute une nuit passée hors de la maison ! mais c'était là quelque cho^e d'affreux, d'abominable, d'impossible!... Ce n'était plus de la
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colère... ce lui de ht haine, de la naine contre le mai'l tjui la laissait expose ;i de pareils soupçons o\ dont l'absence faisait qu'ils pouvaient nailre : de la haine aussi contra l'homme qui les faisait naître, \,,,,iic comprit qu'elle ne pouvait rester dans une pareille po- Itjtion : elle pril un parti. Meichior était de retour au château, clic ne voulut pas rester. Bile laissa passer quelque* heures, et puis elle sonna.
— Dil( s qu'on attelle... je vais u Paris 1...
— Ah '. lii la chambrière.
disparut.
la dai m' de l'ii'iiu'i \ . que l'accent de ah ' avait indignée, ve lava pour avoir comment cet ordre allait Mre répété.
— Monsieur Joseph, dit la chambrière, dites au cocher d'atteler, on \a à Paria...
Puis d'une voix pins basse :
— Hein! qu'est-ce que je vous disais"'... M. de Leslj vient d'v retourner... J'étais bien sûre qu'on ne resterait pas longtemps icil ..
1:1 sur cette parole, ta camériste rentra dans l'appart ment de sa maîtresse, qu'elle trouva pale, immobile, l'œil enflammé de colère, debout derrière ta porte.
— Ali ' mon Dieu ! qu'avez-vous, madame? lui <lii Cécile d'un Ion véritablement alarmé.
— Ce que j'ai!., lui dit madame de Frémerj avec colère. Ali ! Mb paroles de t< ot à l'heure viennent de m'espliquer vos insolences «le ce malin.. Quoi! .. vous avez supposé, cl vous avez dit... Ah! mais \oiis êtes une infâme!... une misérable !... mais où suis-je tombée?... grand Dieu! où suis-jc tombée?
— Mais, lit ta femme de chambre avec une naïveté si brutale, qu'Amélie ne put douter de sa bonne loi... mais ce n'est donc pas vrai?
— Vrai !... quoi? malheureuse! Ûl madame de Frémerj d'un Ion si égaré qu'il épouvanta Cécile.
— Ali ! s'écria cette fille en tombant à genoux... Joseph avait raison... Pardonnez-mo.il madame, pardonnez-moi!...
Amélie regarda Cécile qui pleurait à ses genoux.
— Dame! reprit-elle en sanglotant... madame est si malheureuse ! ... un mari joueur qui la trompe ! et M. de Leslv l'aime tant! il est si hou. si aimable !...
L'amour de Meichior pour elle revenait à Amélie de tous côtés, et avec cet amour, les griefs qu'elle pouvait avoir contre son mari. Cepen ant le repentir de Cécile ne la -touchait point. Bile avait été trop indignement outragée,
— Sortez! lui dit-elle... et que dans deux heures je ne vous retrouve pas chez moi!...
La chambrière se retira anéantie; mais madame de Fi'éméry élait trop violemment agitée peur prendre, dans cette circonstance, toutes les petites précautions par lesquelles on échappe à de nouveaux toiiiuients. Elle avait complètement oublié l'ordre qu'elle avait donné, lorsque le domestique vint la prévenir <pie la voiture était attelée.
— C'est inutile! repartit madame de Frémen ... je ne pars pas! Quoi qu'en eût Amélie, les paroles de la chambrière agissaient sur
elle. Ce n'était point parce qu'elle craignait l'effet des paroles de celte tille. qu'Amélie n'allait pas à Paris, c'est parce qu'elle ne voulait pas paraître quitter la maison du moment que la duchesse et Meichior était ni partis.
Ce lot encore une grande faute d'Amélie.
Elle se condamna à une journée entière de solitude et de réflexions. En apparence, elles profitèrent à une foule de bonnes résolutions. La première, de ne plus revoir M. Meichior de Leslv ; la seconde, de confier à son mari tout ce qui s'était passé; la troisième, de lui montrer tant d'indulgence pour sa faute, si par hasard elle existait, qu'il rermt avec reconnaissance à son devoir.
Tout cela était fort bien j mais ce dernier mot gâtait tout... Un mari qui revient à son devoir, aime ou fait semblant d'aimer sa femme de par ta loi. Ainsi, elle, Amélie, à vingt ans, n'avait plus d'amour à espérer. Le lien qui l'attachait à son époux, ou plutôt qui attachait son mari, était un lieu sacré sans doute, mais commandé et subi.
Ceci était affreux à penser... et soit qu'une femme ait beaucoup de cieur ou un peu de vanité, le résultai d'une telle pensée, c'est qu'elle est horriblement malheureuse... c'est que son avenir est perdu .. El quand cet avenir est si long; quand il pourrait'être plein de si charmantes espérances, on ne le condamne pas aisément à la solitude, au désespoir.
Le soir revint, et avec lui l'allente de l'arrivée de M. de Frémery.
Amélie voulut retourner au pavillon pour l'attendre, niais on
avait calomnié cetlc attente. Car enfin, si Meichior revenait, elle le
verrait passer... et ne pourrait-on pas dire que c'était jour lui qu'elle
était là?
Encore une fois, ce ne fut pas la crainte de ce qu'on pourrait dire, ce fut la crainte de voir Meichior qui la retint. Mais elle n'y eût peut-être pas pensé, si elle n'eût été sous l'impression des paroles de la chambrière. Madame de Frémery n'avait pas dîné la vrille. Elle avait passé une nuit entière sans sommeil. La journée avait Oé
remplie d'agitations pénihles. La Bofrée se papa dana une attenta affreuse, et cela après nu coup assez violent pour la jeter évanouie sur la i ,
Vu milieu de la nuit, une horrible lièvre se déclara...
La cuisinière, qui remplaçai! provisoirement la chambrière près di i m lin q, lut épouvantée de son agitation, et iprèi l'avoir mise dans m m lit, elle courut chercher les autres domestiques. La vulcl de chambre et le coi her se glissèrent -ans bruit j isqua auprès de la porto de la chambre... ils entendirent de profonds gémissements, t\f> plaintes douloureuses, puis de temps en temps des parob s comme
celles-ci : — *»b! ne vaut-il pas mieux mourir? .. trompée... insultée... et mon parc... oh '. les infâmes !...
El mille de ces mots incohérents qui répondent juste à la pei qui court dans le e encan, brûlants, mais qui paraissent des BÏgtiefl
de lobe a i euv. qui les enleiidenl.
Le résultai du conciliabule des ti ois sci v items fut d'aller chercher M. de Frémerj a Paria.
Le cocher prit la voilure pour ramener à la fois Eugène ri on médecin. Il était minuit, ils pouvaient être de retour à cinq heures du malin au plus lard.
Il partit.
On veilla près d'Amélie.
La nuit lut horriblement agitée, el le sommeil qu'amena la lassitude épouvanta encore plus les domestiques. A leur tour ils attendaient dans la plus vive anxiété, cinq heures, six heures arrivèi eut.
Amélie s'arracha tout à coup de smi lii et déchira qu'elle voulait partir. Le visage élait d'un rouge cuivré, l'œil brûlait, la voix était brève et saccadée. C'était un délire complet. On ta relinl à grand'peine.
Tout à coup un bruit dé roues se fait entendre. C'était la voilure de M. de Frémerv qui revenait, lieux hommes en descendent, be premier c'était Melcnior, le second un inconnu. Us moulent rapidement dans la chambre de madame de Frémery. Le mal éla;t grand { elle ne reconnut pas Meichior, elle ne s'étonna pas de la présence île cet inconnu.
Cependant le médecin saigna immédiatement madame de Frémerv et le délire tomba bientôt. Fuis, lorsque l'on eut ainsi sauvé le corps de l'envahissement du mal, le docteur quitta la chambre de la malade et alla rejoindre Meichior dans une pièce séparée.
— La connaissance est presque revenue, et dans quelques instants elle sera complète. J'ai l'ait ma tâche, c'est à xous de faire la vôtre. C'est à vous d'expliquer à ce. le jeune dame pourquoi son mari n'est pas venu, pourquoi son propre médecin n'est pas venu... car elle va s'inquiéter horriblement, et l'inquiétude est la première cause de son mal.
— Sans doute, dît Meichior ; mais pensez-vous que ce ne soit pas un coup plus dangereux que celui que je lui porterais en disant la vérité?
— Si elle est telle que je le suppose, il faut la lui cacher à toul prix. Meichior se leva et dit au médecin, après quelques moments de
réflexion : — Non, je ne puis me charger d'un pareil soin.
— Mais moi qu'elle ne connaît pas, fit le docteur... 11 s'arrêta et reprit tûulà coup... Pardieu! ce qui m'est arrivé une fuis peut bien m'ètre arrivé deux...
Fn jour que j'étais parti à quatre heures du malin pour la chasse, je rencontrai une voiture dont le cocher dit à un paysan qui passait qu'il allait chercher un médecin pour sa maîtresse qui se mourait. Il fallait une heure à cet homme pour aller à Paris, une heure, peut-être deux, pour trouver le médecin, el deux heures pour retourner... Cinq heures! et la femme pouvait être mortel... Je montai dans la voiture et j'arrivai.
Le docteur disait cela d'un ton fort léger, tandis que Meichior l'écoulait avec une sorle d'effroi.
— Quand cela vous est-il arrivé?
— Mais voilà quinze mois... à peu près...
— Sur la route de Fontainebleau?
— Précisément, dit le docteur.
— Ou vous conduisit dans une maison de garde où. était une femme voilée?
— D'où savez-vous cela?
— Et qu'est devenu l'enfant que l'on vous confia?
— Il est à une lieue d'ici, chez une bonne cousine à moi qui l'a fait nourrir et qui l'élève.
— Oh! s'écria Meichior, merci! mon Dieu!... je la sauverai! Venez, docteur, venez... repartons pour Paris...
— Je le veux bien!... mais madame de Frémery?
— Eh bien! dit Meichior, restez près d'elle... atlendez-moi ici... attendez-moi...
— Mais expliquez-moi quel intérêt vous prenez à cet enfant?
— Vous le saurez, docteur... attendez-moi...