‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 37 sur 169 · SOUS LES TOITS · texte numérisé non relu

SOUS LES TOITS

Tandis que lo Wardenbourg sert de théâtro aux événeiruns graves ou burlesques dont nous venons de faire lo récit, revenons un instant à Paris, où nous avons lais, é quelques-uns de nos principaux personnages.

Le vieux Duplessis n'avait rien compris au revirement subit qui s'était opéré dans les sentimens de Tiennette, à la nouvelle de l'accusation de forfaiture que la mort do Brioude faisait peser sur d'Arondo. Il s'inquiétait fort peu d'ailleurs des menaces de cette ex-alliée, dont il ne soupçonnait ni le but ni les moyens d'action. L'absence de cette dernière, qui avait quitté Paris sous prétexte d'un long voyage, eût suffi au besoin pour le rassurer complètement. Il jouissait donc, sans inquiétude commo sans remords, des malheurs que sou implacable haine était déjà parvenue à accumuler sur la tête de celui qu'il regardait comme la preuve vivante de son déshonneur conjugal.

La situation de d'Aronde était devenue, en effet, on ne peut plus fâcheuse. Son duel avec Brioude avait fait grande sensa'ion. Pendant quinze jours, on ne s'occupa point d'autre chose en France, en Europe, dans le monde entier. Comme toujours, ce fut la victime qui accapara toutes les sympathies.

La Bourse, au grand complet, suivit Brioude à sa dernière demeure, et tel vantai en route ses qualités éminentes, qui, l'avant- veille, le traitait d'intrigant et do vaurien.

Le vainqueur était nécessairement l'objet d'une réaction inverse. La noblesse de son caractère, l'élévation do son esprit, la générosité de son cœur, sa capacité, sa probité, sa loyauté, si universellement reconnues naguère, tout était nié, avec ce mépris do toute convenance, de toute vérité,de toute pudeur, qui n'appartient qu'aux égaremens de l'opinion publique, et qui fait de ses injustices l'ingratitude, l'iniquité, la bêtise, l'effronterie suprêmes.

LE VEAU D'OR

Mille bruits contradictoires furent répandus par la badauderie et la méchanceté sur les circonstances do cetto déplorable affaire; mais grâce aux insinuations mensongères quo le vieux Duplexais ne cessa do propager, la version qui resta consacrée à l'état de fait historique, ce fut que d'Aror de était un odieux spadassin; qu'il avait provoqué sans motif son malheureux adversaire; qu'il joignait la lâr Ih'të à la férocité, et qu'il l'avait frappé déloyalement.

D'Arondo fut donc traité unanimement d'assassin, et comme la calomnie ne s'arrête jamais a moitié route, elle descendit bientôt jusqu'à sa \ie privée, et alors il passa pour un homme, qui s'était marié par spéculation, qui avait man^é avec des lorettes toute la dot d» sa femme, et qui la battait pain tenant quand il était ivre, co qui arrivait quotidiennement.

Désormais, après Dieu, qui la savait comme il sait toutes choses, l'innocence de d'Aronde n'était plus connue ici-bas que : — de M. Duplessis, qui la niait; — de d'Appencherr, qui n'osait l'affirmer ; — de Tiennette, du Cyclope, du Balancier et de la Têle-de-Pipe, qui en avaient entendu l'aveu, à l'issue du duel, de la bouche même du vieillard; — du jeune neveu de celui-ci, M. Léonce Duplessis, qui la pressentait, pour ainsi dire, par sympathique instinct; de M. Masson, qui en avait perçu l'assurance par la voix magnétique de la dame noire de Chaillot ; — et enfin de la jeune femme du calomnié, qui y croyait comme elle croyait en Dieu, par la foi.

Du reste, la fortune de d'Aronde n'avait pas moins souffert que sa réputation. On se rappelle qu'à la suite des incompréhensibles revers de Bourse par lesquels le vieux Duplessis était parvenu à le ruiner complélement, d'Aronde avait noblement résolu de demander au travail sérieux, à l'industrie positive, au commerce véritable, les moyensde se refaire une position, et de restituer à la dot d'Estelle les sommes considérables que la jeune femme avait employées malgré lui, à l'acquittement de ses dettes. D'Aronde s'était arrêté définitivement;') la fondation d'une vaste usine dans les environs de Paris. Confiant dans son courage, fort de l'excellence de son plan, ayant lieu de compter sur la commandite illimitée dont le vieux Duplessis lui avait fait l'offre perfide, il s'était hâté d'acquérir de vastes bâtimens et d'immenses terrains parfaitement situés, que la concurrence s'apprêtait à lui disputer. Cette acquisition avait été faite hypothéliquement, c'est-à-dire à la condition d'en payer le prix à une époque déterminée , sons peine de perdre l'important à-compte qu'il avait soldé d'avance, et de payer en outre un assez fort dédit. Or, la liberté lui manquant par suite de son funeste duel, ainsi que la commandite offerte par le vieux Duplessis, devenu son accusateur même, d'Aronde se trouva dans l'impossibilité de remplir cet engagement.

Les vendeurs lui firent sommation de s'acquitter du prix intégral de la propriété, ou de leur payer l'indemnité convenue. Cette affaire d'argent, dont la malveillance n'eût pas manqué de s'emparer aussi, pouvait aggraver encore, dans l'opinion, l'odieuse accusation qui le frappait en ce moment. Estelle n'hésita point. E):e ne. consulta pas même son ma-i, dont elle craignait le refus, et crut pouvoir disposer très légitimement, pour lui venir en aide, Jons mêmes qu'elle tenait de sa générosité. Elle employa donc, à satisfaire ces nouveaux créanciers, tout ce qui lui restait de sa dot, uno cinquantaine do mille francs environ, et comme cela ne suifisait pas, elle vendit à leur profit ses bijoux, ses dentelles, ses diamans, son argenterie, ses tableaux, son mobilier, tous les débris, en un mot de son opulence passée. Cette jeune et bello femmo, que lo malheur élevait peu à peu aux sublimes résignations de la femme forte de Y Evangile, accomplit co dernier sacrifice avec la résolution, la sérénité et la modestie dont les femmes seules sont peut-être capables en matière de dévouement.

Pendant ce temps, la maison de la rue du Helder, dont

les époux Corniquet avaient la garde, et qui était redevenuo veuve de tout locataire depuis le départ do la mystérieuse habitante du premier étage et la mort si imprévue de son burlesque voisin; cette maison, certes, n'était pas l'endroit de l'univers où le tragique événement de la porte d'Auteuil faisait naître le moins d'étranges commentaires.

A la première nouvelle do la mort de son maître, lo dernier des Lafleur s'était empressé d'avertir le juge de paix. Ce magistrat avait apposé aussitôt les scellés dans l'appartement du défunt. Il était indispensable de donner, aux héritiers naturels quo Brïoudo pouvait avoir, le temps et les moyens de se fairo connaître, et d'assister, par eux ou par fondés de pouvoirs, à l'ouverture du testament dont le trépassé avait révélé l'existence à son fidèle serviteur, le matin même du duel.

En attendant, co dernier avait été naturellement institué gardien desdits scellés.

Nous devons ajouter, à son honneur, qu'il avait pourvu avec un véritablo chagrin aux obsèques do son seigneur, et qu'il le regrettait sincèrement, à sa manière, ayant vécu depuis longtemps avec lui sur lo ton d'une quasi-familiarité. Grâce aux excentricités réciproques de leurs caractères, Pex-figurant du Théâtre-Français, surnommé par Brioude le dernier des Lafleur, était un compagnon pour son maître bien plutôt qu'un valet; c'était, en un mot, ce que lo vaudeville contemporain a appelé un ami de cœur qui cire vos bottes.

Quant aux époux Corniquet, le décès do Brioude l'avait aussi réhabilité complètement dans leur esprit, et, malgré le tapage qu'il avait introduit dans leur maison, jusque là si paisible, ils eussent volontiers ajouté, sur sa tombe, à la longue kirielle de ses vertus posthumes : « Il fut bon locataire ! », ce qui n'eût pas été moins vrai que le reste.

Sa fin tragique les avait frappés de stupeur, M. Corniquet surtout. Brioude était mort et enterré depuis une huitaine, que le sensible concierge no pouvait en revenir encore, selon son expression. Ses journées étaient remplies d'hallucinations, et ses nuits peuplées de fantômes.

— Mort I s'écriait-il en secouant méditativement la tête, comme le faisait Young dans ses promenades funèbres ; mort, le Turc !... mort, le Musulman l... Ce que c'est que de nous I... On a bien raison de dire : «Aujourd'hui, l'on y est ; demain, l'on n'y est plus. »

— Hélas 1 ajoutait l'ex-comédien valet, en croisant les bras sur sa poitrine, il n'est quo trop vrai :

Ce héros expiré

N'a laissé dans mes bras qu'un corps défiguré.

— Mortl continuait M. Corniquet. Mortl tout à fait mort l... Et dire qu'il y a huit jours je lo voyais comme je vous vois !

— Un homme si bien conservé ! ajoutait sa femme ; un si bel homme I un locataire si aimable et si paisible i

— Ah I reprenait M. Corniquet, c'était, ma foi ! bien la peine de venir de si loin contempler la colonne, pour... Mais quo je suis donc bête! j'en perds l'esprit 1 j'oublie qu'il n'était pas venu pour ça. Car, maintenant qu'il n'est plus, on peut parler s'ahs crainte. Dites-moi, là, bien franchement, uno fois pour toutes, avait-il jamais été Turc?

— Je ne le pense point, répondit naïvement le dernier des Lafleur.

Tous les Turcs ne sont pas ce qu'un vain peuple pense : Notre crédulité

— Et vous, l'avez-vous jamais été, Turc?

— Moi, c'est différent : je le fus.

— Ah bah I vous aviez eu déjà un pantalon largo et un turban?

— Assurément. Quand je jouais Mahomet au Théâtre- Français, c'était moi qui portais les coussins.

— Très bien I Je comprends : vous étioz Turc sans l'être.

— Du reste, il ne tiendra qu'à vous, ajouta un jour le dernier des Lafleur, de l'être aussi quelque peu à votre tour.

FRÉDÉRIC SOULIÉ. — LÉO LESPfeS.

— Voua m'étonnai uns m'étonner.

— Rien de plus simple, autant que j'en ai pu jug r ;mx dernières recommandations de mon cher m. nui', les dispositions testamentaires qu'il a déposées dans son secrétaire, encompagaie d'une épitre bien étrange, allez l qu'il m'a chargé do porlor u sou adrcsso eu cas do mort :

cvst une lettre Que dans vos mains, monsieur, l'on m'a dit de remettre;

ces dispositions vous fourniront le moyen do trancher noblement, vous monsieur, du pacha; vous madame, do l'odalisque.

— 1 1 » v quoil un héritage I interrompit madamo Corniquet. C'est donc ça que maintenant je rêvo toutes \os nuits que ie suis un hanneton, et que je m'envole, et quo je m'envole, je ne sais où. C'est signe d'élévation.

— Que l'es bote sans l'être ! répliqua son mari avec un sourire d'incrédulité voltairionne; qui dit songo dit mensonge.

— En effet, ajouta le dernier des Lafleur, lequel connaissait son Athalie sur le bout du doigt,

J'en ai pour elle quelque honte,

D'un vain songe, peut-être, elle lait trop de compte.

Mais co que je vous prédis n'en est pas moins vrai :

Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas.

Voi'is hériterez. De quoi? c'est ce quo je ne puis vous dire ; mais, à coup sûr, du moment que vous serez héritiers, il faudra bien que ce soit de quelque chose.

— Parbleu 1 Autrement, on serait héritier sans l'être. Hé bien! je dois vous l'avouer, cette idée-là redouble mon désespoir. Quand je pense que, la veille de l'assassinat, c'est moi qui ai eu la bêtise d'aller avertir l'assassin que sa vie time se portait comme le pont Neuf.

— Hé bionl vous avez fait là de la belle besogno I recevez-en mon compliment 1

— .le te demande un peu de quoi tu te mêlais I

«— Est-ce que je savais, moi? Lo scélérat d'en face m'avait prié de lui faire savoir quand mon locataire serait tout à fait guéri de sa blessure, ayant, disait-il, à lui rendre une visite de convalescence. Il paraît qu'il ne voulait le tuer que bipa portant. Pouvais-je penser que c'était pour l'exterminer? Je n'ai point passé, d'ailleurs, un seul jour du depuis sans me reprocher cette connivence involontaire. J'en suis bourrelé de remords, quoil Car enfin, moi aussi je suis pour ainsi dire assassin, sans l'être.

— En ce cas, mon cher monsieur Corniquet, ajouta le dernier des Lafleur, si ce fait parvient à la connaissance du procureur du roi, vous ne risquez rien de vous préparer à paraître en justice. Thémis avait les yeux couverts d'un bandeau, à ce qu'on dit dans le répertoire classique. Etait-ce comme symbole d'impartialité ou comme symbole d'aveuglement ? C'est ce que je n'ai vu expliquer dans aucune pièce de ce beau répertoire. Mais n'importe : le bandeau n'en existait pas moins. C'est donc aux témoins qu'il appartient de voir pour elle. Allez, homme sincère et convaincu.

Pour te sûr châtiment d'un forfait odieux, Eclairer ici-bas la colère des dieux.

Mais laissons nos trois interlocuteurs deviser ainsi , chaque jour, dans cette maison d'où le propriétaire avait exclu impitoyablement, par amour do la tranquillité, les chiens, les chats, les oiseaux, les enfans, les célibataires et les gens mariés, et qui, en si peu de temps, s'était vue le théâtre de tant de scènes bouffonnes ou dramatiques.

Transportons-nous un instant sur le quai des Lunettes, et tâchons do savoir pourquoi l'uniqae fenêlrede cette petite mansarde, au sixième étage, est restée éclairée toute la nuit: entrons par ia pensée dans cette maison située tout près de la Conciergerie ; montons jusqu'au dernier dpgré cet escalier vermoulu; pénétrons dans cette chambrette

dont la porte ferme si mal ; mais gardons-nous de l'ouvrir trop brusquement, car un beau chien, aux membres musculeux, «i l'oreille vivo, aux dents aiguës, s'est couché sur le seuil et en défendrait intrépidement l'entrée.

Ce chien, c'est Pox, le protecteur d'Estelle. Cel ami-là, du moins, n'a i>;is changé avec la fortune. La misère, ne l'a point éloigné. H préfère même n lie chambre de six pieds aux grands salons que sa maîtresse possédait uaguère. GrAco à l'exiguité do co nouveau logis, il est sans cesse à ( ftté d'elle.

Estelle plouro quelquefois, Estelle prio souvent, Estelle travaille toujours. Cette vaillante jeune femme accomplit ainsi, dans une sage mesure, ce triple labeur de la loi, de l'espérance et do la charité. Estelle n'est plus l'éléganto do la Chausséo-d'Antin, dont la beauté recherchait la soie, le velours et la dentelle. C'est maintenant une modeste ouvrière, en robe de laine, on petit bonnet, en simple tablier. Estelle travaille pour vivre et pour subvenir aux besoins do son cher prisonnier. Et vraiment, il faut bien qu'elle travaille, car, nous l'avons vu, elle a vendu tout co qui restait de leur éphémère opulence, pour acquitter les derniers engagemens de son mari. Oui, tout, hormis une robe, un mantelet, un chapeau, un coffret, ses bijoux de noce, et quelques objets d'art qu'ello a emportés avec intention dans son humble demeure. Pourquoi cet acto de coquetterio au miliou do circonstances si tristes? Oh ! ne calomnions pas cette âme si pure, cet esprit si droit. Attendons pour juger. Qui peut se vanter de lire sans épeler dans ce livre mystérieux qu'on appelle le cœur d'une femme?

Estelle a repris ainsi le cours de cette vie laborieuse à laquelle la misère avait voué la pauvre orpheline, et que son récent mariage semblait avoir changé pour toujours en une vie de plaisir et de luxe. A voir la résignation touchante de sa physionomie en même temps que l'infatigable activité de ses doigts, on s aperçoit que son cœur, pas plus que sa main, n'a rien oublié des rudes enseignemens du malheur, dans son rapide passage à travers les joies de ce monde. Elle s'est condamnée de nouveau au dur et incessant labeur de l'adversité, elle qui eût pu vivre, riche encore, des débris seuls d'une grande fortune. Mais du moins elle a tenté de sauver le dernier bien qui restât à son époux, sa considération commerciale, et elle peut se dire avec orgueil, elle aussi : « Tout est perdu pour moi, fors son honneur ! »

De temps en temps, Fox quitte la porte dont il est le gardien, et vient poser sa tête sur les genoux de sa maîtresse, qu'il regarde fixement en remuant la queue.

— Fox, lui dit la jeune femme, où est ton maître ? Fox, à ces mots, dresse les oreilles, hérisse ses poils,

fait étinceler ses yeux, aboie et s'élance vers la porte, qu'il gratte vivement de ses deux pattes.

— Patience, Fox, patience ! il n'est que neuf heures encore. Le moment n'est pas venu de l'aller voir. En attendant, contente-toi de gémir, mon fidèle compagnon, car ils nous l'ont pris, les méchans, co maître bien-aimé qui faisait notre consolation et notre joie.

Et tandis que Fox vient se recoucher en poussant de petits grognemens plaintifs, Estelle dépose momentanément son ouvrage, de peur que ses larmes tachent la riche étoffe qu'elle façonne élégamment pour de plus heureuses.

Après ce court répit accordé à la douleur, Estelle avait essuyé ses beaux yeux et venait de reprendre son travail, lorsqu'on frappa discrètement à la porto.

C'est un ami, car Fox, qui a flairé à travers les fêlures de la mince cloison, Fox répond à cet appel par un joyeux aboiement.

Estelle se lève et ouvre. M. Léonce Duplessis se présente. Une tristesse qu'il s'efforce vainement de dissimuler se peint sur sa physionomie si franche, aujourd'hui comme le jour où nous le vîmes remettre secrètement à Julie d'Appencherr, sa charmante <ousine, la lettre écrite eour elle par madame Duplessis, quelques semaines avant sa mort.

— C'est vous, M. Léonce? dit Estelle avec un mélange de joio et d'inquiétude. Soyez le bien venul Je vous at-

LE VEAU D'OR

tondais avec une bien vivo impatienco. Parlez, quelle, nouvelle apportez-vous? Est-elle bonne ou mauvaise?

— Ni I'uh ni l'autre, répond le jeune avocat avee embarras. Il n'y a pas encore d'arrêt de non lieu. On a décidé que l'affaire serait plus complètement instruite. Il no pouvait en être autrement. Je ne dois rien vous cacher, madame, car vous êtes une noble et courageuse femme : de fâcheuses apparences accusent M. d'Aronde jusqu'à plus ample informé.

— Qui donc peut porter témoignage contre lui ? s'écria Estelle avec fierté.

— Les faits d'abord, les témoins ensuite. Il est avéré que votro mari a été le provocateur obstiné de ce duel, qu'aucun des motifs allégués ne saurait excuser. Et en effet, il jette publiquement une cruelle insulte au propagateur d'un de ces bruits de Bourse dont il connaît la puérilité. Non-seulement il refuse toute expression do regret, mais il recommande à ses mandataires de n'admettre aucune sorte d'arrangement. Arrivé sur le terrain, il fait preuve d'un acharnement sans exemple; il résiste aux médiateurs qui veulent unanimement faire cesser le combat après sa blessure, heureusement légère ; et alors, bien loin d'accepter la conciliation que lui offre son adversaire, il l'outrage de nouveau et le force à continuer la lutte.

— Brave d'Aronde I interrompt la j«une femme, les yeux humides de larmes d'admiration et de reconnaissance.

— Enfin, continue Léonce, et c'est ici la circonstance la plus regrettable, emporté par son ardeur sans doute, il n'obéit pas au signal qui ordonno la cessation de l'engagement,etil frappe mortellement Brioude, au delà du temps fixé pour la durée de la rencontre. Telles sont, madame, les charges qui paraissent résulter des premières informations. Du reste, je ne vous rapporte là que de simp'es on-dit de palais, car l'instruction est restée secrète jusqu'à ce moment, et, attendu le supplément d'enquête qui vient d'être ordonné, je n'ai pas encore reçu communication des témoignages déjà entendus. Mais si ces bruits se confirment, ia situation est grave, surtout quand, en l'absence de tout motif raisonnable, la malignité en est réduite à attribuer cette implacable animosilé à uno mesquine rancune de joueur malheureux, et même, dois-je le dire ? à une blâmable vengeance de débiteur poursuivi.

— C'est faux, monsieur Léonce, c'est fauxl interrompit Estelle avec force.

— J'en suis convaincu, moi, madame, reprit le jeune jurisconsulte. Autrement, malgré l'affection profonde que portait madame Duplessis à M. d'Aronde, j'eusse eu la douleur de refuser sa défense. Mais comment faire passer cetto conviction dans l'esprit du jury, si l'affaire lui est définitivement soumise?

— Ainsi donc, ajouta Estelle avec autant d'espoir que d'anxiété, ce qu'il y a de plus accusateur dans cette affaire, c'est la futilité de la cause en présence de la gravité du résultat?

— Je suis forcé d'en convenir.

— Et s'il venait à être prouvé qu'il ne s'agissait là, véritablement, ni d'une vaine rancune de spéculateur, ni d'une coupable vengeance de débiteur, mais uniquement, mais réellement, d'une de ces saintes colères, légitimées par l'outrage le plus cruel dont puisse s'indigner un homme de cœur; oui, d'une de ces colères que Dieu lui-même absoudrait sans doute : hé bien! répondez-moi franchement , monsieur Léonce, vous croiriez donc pouvoir sauver mon mari?

— Il resterait encore à sa chargo la question relative à la durée du combat; mais cette question perdrait elle-même de sa gravité, car la'colèro expliquerait l'emportement. J'essaierais donc de le sauver, non pas avec plus de dévouement, mais avec plus do confiance dans le succès.

— Hé bien ! alors, il est sauvé I s'écria Estolle avec joie.

— Comment cela? demanda Léonce étonné.

— Je ne puis vous le dire encoro, car co n'est pas mon secret, c'est le sien. Mais 1 heuro approche où je vais chaque jour le visiter dans sa prison ; soyez tranquille : je le

LE SIÈCLE. — XIV

supplierai tant, qu'il faudra bien qu'il consente à tout. A demain, donc n'est-ce pas, monsieur Léonco? et bon espoir 1

A peine madame d'Aronde s'était-elle remise au travail après le départ de Léonce Duplessis, qu'on frappa pour la seconde fois à la porte do la mansarde, et qu'une jeune et belle femme so présenta devant elle.

La nouvelle venue était grande, svelte, et affaissée sur elle-même comme un roseau qu'a courbé l'oraço. Ello avait la figure pâle et amaigrie, la voix douce, la parole lente, la physionomie intelligente et mélancolique; mais l'on devinait, au sombre feu de ses regards, qu'il pouvait bouillonner de Pexaltalion, de l'enthousiasme, du fanatisme mémo au fond de cette nature frêle et nonchalante.

Sa toilette était simple et de bon goût, bien qu'il s'y glissât un peu de cette négligence qui décèle des préoccupations morales, bien plutôt qu'un défaut de coquetterie.

Les six étages qu'elle venait de gravir avaient épuisé ses forces et sa respiration. A peine entrée, elle se laissa tomber haletante sur une chaise.

— Pardon I madame, dit-elle d'une voix faible et entrecoupée par une petite toux sècho; pardon, si j'agis avec tant de iamiliarité... mais... je n'en puis plus... on me l'a dit avec raison, vous ne logez pas précisément au rez-dechaussée!...

— Voulez-vous, demanda madame d'Aronde en s'approchant d'elle avec sympathie et en lui présentant un tlacon de cristal, respirer un peu de cet éther?

— Ce n'est pas de refus, madame, répondit i'étrangèro; mais rassurez-vous... ce ne sera rien... j'y suis faite... un simple étouffement... celui-là n'est pas encore le dernier... voilà que cela se passe... Je vous remercie...

Il se fit un moment de silence, pendant lequel madame d'Aronde serra son ouvrage; l'inconnue acheva de reprendre ses forces, et Fox flaira les plis soyeux de sa robo, pour juger s'il avait affaire à une amie ou à une ennemie.

— Madame, dit enfin la visiteuse, est-ce bien à la femme de M. d'Aronde que j'ai l'honneur...

Estelle s'inclina en signe d'affirmation, tandis que Inconnue promenait un œil attristé dans la mansarde, et so disait avec un mélange d'envie et d'attendrissement :

— Tant de beauté et tant de courage t tant de vertu et tant de misère ! Est-elle heureuse 1

— Puis-je savoir, madame, dit à son tour Estelle, ce qui me procure l'avantage de...

— A vous parler franchement, madame, je n'en sais rien.

— Mais enfin, madame, quel motif vous «iïièîie ici?

— Ce qui m'amène?... Une simple lettre.

— Une lettre ! et de qui?

— Je l'ignore.

Estelle crut avoir une folle devant ses yeux.

— Comment 1 reprit-elle avec compassion, vous .ignorez qui vous écrit?

— Complètement, et cela me désespère autant que cela vous étonne.

— Je m'étonne surtout que vous attachiez de l'importance à une lettre anonyme.

— De l'importance?... Ah 1 madame. C'est-à-dire que j'ai pris l'habitude d'obéir à ce mystérieux correspondant, co:r me je le ferais à Dieu.

— Pourquoi ?

— Parce que, jusqu'à ce jour, il ne m'a commandé qu d'excellentes cho-es.

— Et que vous dit-on, madame, dans cette lettre san; nom, qui puisse me valoir une si... singulière entrevue?

— Lisez vous-même, madame, répondit l'étrange visiteuse ; cela m'épargnera la fatigue do vous l'apprendre d>} vive voix. Il fut un temps où je courais commo une gazelle, où je babillais comme une linotte, où je chantai., comme un pinson. Mais ils sont passés ces jours de fête !

Et tirant l'épître en question d'un petit portefeuille d:; velours, elle la tendit à Estelle, qui lut alors les lignes suivantes :

FnÉDÉflïC SOULTÊ. - LEO LESPES.

u Chère néophyte, » Je ne m'étais point trompé dans l'œuvre de régéné- » ration moralo que m'avait fait entreprendre mon amour » pour vous, ot que l'admiration que vous m'inspirez mo i Cul poursuivre maintenant. Vous étiez née pour la vertu, » pour la chanté, pour les grandes el saintes chosos qj » complissent les femmes. Dieu vous pardonnerai car m surtout vous pronozsoin dos pauvros, qui sont ses m » fans.

— Excusez, madame, interrompit l'inconnue, si jo vous fais lire ainsi mon éloge. La compensation se trouvo un peu | lus bas.

Estelle continua de plus en plus surprise :

» Je snis si contant de vous, que jo no veux pas différer » d'un seul instant la récompense dont vous êtes digne. » L'ajourner jusqu'à mon retour on Franco, co serait de » l'ingratitude» .le vous l'envoio donc, quoiquo je sois » oncoro éloigné do vous de plusieurs centaines de lieues.

» Cette récompenso, c'est l'indication d'une nouvcllo » bonne action.

» Un innocent est en prison, sous lo poids d'uno accu- » sation infamante.

» Il se nomme d'Arondo. Peut-être avez-vous ou l'occa- » sion do lo connaître, au moins do vue, au moins de nom.

» C'est une belle et grande nature, un peu détournée do » sa vocation par la lièvre des spéculations ot les séduc- » tions du monde, mais que Dieu soumet en ce moment » à l'épreuvo do l'infortuno, comme au feu d'un creuset » purificateur.

» Le témoignage de d'Appencherr, un de ses témoins, » peut C-lre décisif pour ou contre.

» Par malheur, vous le savez mieux que personne, le » baron est d'une faiblesse de caractère, d'une étourderie » d'esprit et d'une insouciance de cœur à inspirer toute » conliance ou toute crainte, <-elon l'influence bonne ou » mauvaiso qui pèsera sur lui.

» Or, j'ai tout lieu de croire que cette influence sera » mauvaise. 11 faut donc lui en opposer une bonne. Tel » est votre rôle.

» Comment lo remplirez-vous ? c'est ce que jo ne puis » vous dire, à la distance où je suis encore des événemens. » J'ai acquis, avant mon départ, la certitude de l'innocence » de d'Aronde, mais il m'a été impossible d'en connaître » les élémens. Toute clairvoyance a ses limites, ses fai- » blesses, ses obscurités, ses caprices même. Celle dont je » dispose n'a pu ou n'a voulu pénétrer tout d'abord jus- » qu'au fond des choses. J'aurais fini sans doute par oblc- » nir mieux; mais la précipitatioa de mon départ forcé » ne m'a pas permis de compléter l'épreuve.

» Il est donc de la dernière importance que vous sachiez » tous les détails de l'événement. Allez trouver dans ce but » la jeune femme du prisonnier. L'aspect do sa pauvre » mansarde vous sera d'ailleurs d'un salutaire exemple- » Vous en sortirez l'âme affermie, car vous aurez constaté, » par vos propres yeux, combien le travail et la vertu sont » préférables, au point de vue du bonheur même, à cette » vie d'opulence et de plaisir qui constitue un danger tou- » jours, une consolation jamais.

» Alors, quand vous serez renseignée autant que pos- » sible, vous pourrez agir plus efficacement sur l'esprit » du baron, Vous pourrez le détourner, par une oreille, » du mal qu'on lui soufflerait par l'autre. Il s'agit d'épar- » gner un remords à ce pauvre baron, en épargnant peutx> être une erreur de plus à la justice humaine. Cette mis- » sion est digne de vous.

» Adieu, ange autrefois déchu, ange réhabilité mainto- » nant. Continuons de nous aimer sans nous connaître. » Quo le bien à faire en commun soit le seul lien terrestre » qui nous rattache l'un à l'autre. Dieu seul ici-bas a la » confidence entière de ma tendresse pour vous ; mais un » jour, vous aussi, vous l'aurez tout entière, là-haut. »

Lorsque madame d'Aronde, après avoir achevé cette étrange lecluro, eut relevé la lôte pour en demander l'ex-

plication, elle VU l'étrangère qui la contemplait avec un triste el affectueux sourire

— Qu'avez- VOUS, madamoî dit Estelle un peu confuse

en lui renil.mt la lettro.

— je vous admire.

— Bt pourquoi ?

— Parce que, hélas! jo suis bien loin do m'admircr moimême ! Mais vous itvoz. lu, madame; vous savez co que mon Maître attend do moi. Je connais déjà, [tour en avoir été l'involontaire confidente , l'inexplicable haino dont votre mari est. depuis longtemps l'objet, de la part d'un vieillard Insensé, M. Duplessis.

— M. Duplessis 1 répéta Estelle. Qui, en effet. Oh 1 comme sa haine s'est démasquée cruellement, après avoir pris

d'abord tous les semblans de la bienveillance | Mais que] mal, mon Dieu, avons nous donc fait à cet homme? Quelle peut être la causo d'uno tello inimitié?

— Hé 1 madame, est-ce qu'on peut savoir l Lo monde est plein do ces natures capricieuses, fantasques, atrabilaires, qui haïssent comme les autros aiment, sans savoir pourquoi, et qui, un beau jour, so mettent parfois à délester celui-ci ou celui-là, d'autant plus qu'elles l'ont aflectionné davantage. C'est souvent une quostion do foio bien plus quo do cœur. La bile y domino plus que lo sentiment. Au surplus, quello qu'en soit l'origine, cette haine existe, et c'est d'elle sans doute quo M. d'Aronde est victime aujourd'hui. Si donc vous no dédaignez point trop le concours d'uno personne telle que moi, veuillez, madame, me donner connaissance de tous les détails do sa malheureuse rencontre.

Estelle raconta alors tout ce qu'elle avait appris de la bouche même de son mari.

— Cela suffit, dit son interlocutrice. Je puis agir maintenant. Ayez confiance, madame. Je ne vous promets pas de réussir, mais je vous promets de le tenter.

— Merci d'avance, madamo, quel quo soit le résultat. Mais qui êtes-vous donc, je vous prie ?

— Je suis un repentir et un dévouement, répondit l'inconnue. N'en demandez pas davantage.

— Ne puis-je au moins savoir le nom d'une personne qui nous porte un si vif intérêt?

— Mon nom ? je le veux bien, quoique ce soit inutile. Je me nomme Simonne, madame ; Simonne tout court. C'était le nom de ma mère ; car, pour mon père, il ne m'a jamais fait l'honneur de so fa;re connaître. C'était sans doute quelque prince qui aimait incognito. Ma vio a commencé par l'hospice des enfans trouvés, elle a continué par la dissipation, elle finira par l'hôpital peut être. En attendant, je m'efforce de dépenser les quelques jours dont le bon Dieu me fait encore présent à faire un peu de bien, pour racheter beaucoup do mal. Voilà toutomon histoire.

— Et où pourrai-je aller vous remercier, madame?

— Nulle part, répondit humblement Simonne. Nous m devons plus nous revoir. Bien que nos cœurs peut-être fussent faits pour s'entendre, il est une hiérehie que je ne saurais vous laisser franchir. Vous connaissez mon nom, c'est assez, si ce n'est déjà trop, et pour touto récompense du bon office que je brûle de vous rendre, madame, répétez-le parfois dans vos prières. La prière d'une femme telle que vous, cela doit porter bonheur.

— Votre main, du moins, madame, avant de nous séparer pour toujours, dit Estelle avec effusion.

Les deux jeunes femmes se tendirent la main, obéissant à un même sentiment d'attraction ; mais au lieu de serrer cordialement celle d'Estelle, ainsi qu'elle l'eût fait pour une égale, Simonne la|baisa respectueusement, en fléchissant presque le genou. Cela fait, elle sortit précipitamment de la mansarde, les yeux mouillés de larmes. Elle y laissa madame d'Aronde toute stupéfaite de la singularité de cette entrevue, mais tout attendrie d'instinct par la déférence qu'on venait de lui témoigner, et dont sa candeur ne pouvait soupçonner les motifs.

Combien, à 1 origine de leur existence, il eût fallu peu de chose pour que ces d eux âmes, si bien douées, fus

LE VEAU D'OR

sent restées sœurs parla vertu, comme elles l'étaient par la naturel

Estelle se remettait à peine de son émotion, lorsque l'horloge voisine se fit entendre.

— C'est l'heure 1 s'écria la jeune femme avec joie. Fox, il est midi l

Le chien se mit à aboyer d'allégresse et h faire des bonds étourdissans.

— Attends un peu, mon fidèle compagnon. Le temps de me faire bien belle.

Tous les détails d'une élégante toilette étaient disposés d'avance sur une petite table de bois bla On y remarquait une robe do satin noir, un chapeau de velours épingle, une jupe brodée, un manteau garni de dentelles, une chaîne d'or., une montre do Leroy, un bracelet de Froment-Meurice. C'est là tout ce qu'Estelle avait voulu conserver de son opulence passée, elle appelait cela son uniforme de prison.

Rien déplus saint qu'une pareille coquetterie. Par une ruse vraiment touchante, e;le simulait ainsi, aux yeux de son mari, un luxo qui n'existait plus que fictivement. Elle eût craint d'ajouter pour lui, aux tourmens de sa captivité, l'inquiétude bien plus poignante encore de la savoir pauvre au dehors.

En quelques instans, l'ouvrière se métamorphosa en élégante, lagrisette redevint grande dame.

— Et maintenant, allons voir le maître, dit-elle à Fox, quand elle se fut parée pour la prison, comme une merveilleuse se pare pour le théâtre.

SOUS LES \ERROUS.

Tandis que les scènes précédentes se passaient dans la mansarde d'Estelle, et que la jeune femme, précédée par Fox comme par un joyeux courrier, se dirigeait vers la Conciergerie où son mari était détenu, l'enquête relative au duel de ce dernier recommençait activement au Palais de justice, à quelques cent pas des époux, dans le cabinet du juge chargé de l'instruction.

Les premiers interrogatoires ayant suffisamment éclairci ia plupart des faits, ce supplément d'enquête porta particulièrement sur les deux seules questions restées obscures, et qui constituaient toute la moralité de l'affaire, à savoir : la cause de la querelle et la loyauté du combat.

La déposition des témoins de Brioude, qui furent encore entendus les premiers, jeta peu de lumières nouvelles sur ces deux questions.

Le numéro 1 répondit qu'il ne connaissait, de l'origine de la dispute, que ce qu'il en avait appris des deux adversaires eux-mêmes; — qu'il avait joint tousses efforts à ceux des trois autres témoins pour éteindre le différend, bien que Brioude, dont il représentait l'intérêt , fût ici l'unique offensé; — que l'acharn* ment de d'Aronde avait seul mis obstacle à toute conciliation ; — qu'en ce qui concernait la loyauté du combat , il no pouvait affirmer, de visu, que les dix minutes fixées pour sa durée eussent été outrepassées par d'Arondo , puisque la montre régulatrice n'était pas dans ses mains;— qu'il était fort possible, dans tous les cas, que le coup mortel eût suivi, mais d'infiniment près, le signal d'armistice; — que le contraire était fort possible également ; — quo tout cela s'était passé si vito qu'il ne savait à quoi s'en tenir • qu'au surplus, sans rien nier ni affirmer, il s'en référait sur ces deux points aux témoignages beaucoup mieux renseignés des deux témoins do d'Aronde, dont l'un, le baron d'Appencherr, tenait cette montre, et dont l'autre, M. Duplessis, avait été chargé do donner ce signal ; — qu'enfin, ce qui s'allàsue toujours, bien que certains témoins soient

enchantés d'un rôle qui leur donne do l'importance, la notoriété du relief et «no apparence de bravoure par ricochet, il n'avait accepté sa péaible mission que pour empêcher une catastrophe.

— Vous avez ass> z mal réussi ! répliqua ironiquement le magistrat, comme on le réplique toujours aussi. Savezvous, ajouta-t-ii, s'il est vrai, comme on le prétend, que d'Aronde bat sa femme ?

— Je l'ai entendu dire, mais jo n'en sais rien par moi * même.

— Enfin, savez-vous si lo prévenu avait d^s motifs d'en vouloir à sa victime, antérieurement à cette dispute?

— Je l'ignore, dit le no i; je ne connaissais pas môme de vue M. d'Aronde ; et, quant à Brioude, je ne l'avais jamais rencontré qu'au cercle, au Bois, au steeple-chase, à la Maison- d'Or, au Cirque, aux Funambules et à l'Opéra.

Le numéro 2 fit ensuite des réponses absolument semblables.

Lo magistrat fit sonner sa sonnette.

Parut lo numéro 3. C'était M. d'Appencherr.

La pâleur de sa figure témoignait de ses perplexités. Il ne s'était point rendu, sous prétexte l'un lointain voyage, à la première assignation, et, dénoncé par son beau-père comme n'étant allé qu'à Montmorency avec Simonne, il avait été condamné à l'amende. Celte fois donc, comme il eût risqué la prison, il s'était décidé à comparoir, sur les pressantes injonctions du vieillard. Mais, à la répugnance que lui causait l'air tout particulier que l'on respire dans les administrations publiques, on pouvait aisément conclure qu'il eût préféré dix médecines à cette seule comparution.

Le juge avait laissé debout le no 1 et le n«2, qui, malgré le fion nobiliaire de leurs noms, n'étaient en définitive, à ses yeux, que des chevaliers de baccarat et des vicomtes de lansquenet; mais il fit s'asseoir M. d'Appencherr, en sa qualité d'un des plus riches banquiers de Paris. Tous les Français étaient alors égaux devant la loi, mais non pas devant la civilité.

— Monsieur le baron, lui demanda poliment le magistrat, il résulte de l'instruction que le prévenu d'Aronde a été élevé par les soins de la défunte baronne ; qu'il a occupé un poste de confiance dans votre importante maison ; que plus tard vous ouvrîtes un crédit considérable à ses opérations particulières, et qu'enfin, dans ces derniers temps,vous avez cru devoir lui retirer ce crédit. Pourquoi? Suspectiez-vous sa capacité, sa moralité, sa probité?

— Oh I nullement, monsieur, se hâta de répondre le baron, qui se crut déjà, parla nature de cette première question, complètement débarrassé de celles qu'il redoutait. Quant à sa capacité, c'était sans contredit l'employé le plus intelligent de ma maison ; quant à sa moralité, elle était parfailo : je lui ai connu beaucoup de maîtresses avant son mariage : deux ou trois cents, jo crois, car c'était un charmant cavalier; mais jamais qu'uno seule à la fois, ce qui fait suffisamment son élogo ; enfin, quant à sa probité, elle est sans tache : je lui confierais sans crainte la banque de France; et même, il n'y a pas un tailleur, un bottier,, un restaurateur qui soit en droit de lui réclamer cinq centimes. Mais vous comprenez qu'en matière de finances, monsieur, ce n'est point à la probité qu'on prêlo : c'est à la solvabilité. Tous les jours on déteste, on méprise des gens à qui l'on prêto des millons ; tandis qu'au contrairo on en estime et on en aime d'autres à qui l'on ne prêterait pas un sou. Autrement ce ne serait plus de la banque, ce serait de la philantropie. Or, d'Arondo avait fait d'énormes perles dans ces derniers temps. 11 eût été sauvé avec trois cent mille franco Ma foi 1 à la bourse comme à la bourse l En bonne comptabilité, c'est co moment mémo où il en avait le plus besoin que je devais choisir pour lui fermer ma caisse. Mais sans préjudice, je vous prie de le eroire, do la parfaite estime et de l'affection profonde que je lui porte.

— Brioude était-il pour quelque chose dans les pertes

considérables de d'Aronde, ainsi que dans les poursuites consulaires, à Un de prise de corps, qui en furent la conséquent b1

— BrioudeT certes oui 1 il citait pour ainsi dire le chefdn la bande noire. H semblait avoir soumissionné la ruin*de d'Aronde, comme on entreprend la démolition d'un édifice gênant.

— Voilà lo mot do bion dos énigmes! Ajoutons à l'exaspération dont ses revers financiers devaient remplir d'Aronde, la violence naturelle qu'on attribue à son caractère, et nous aurons l'explication complète dfl sa conduite dans cotte malheureuse afl'airo. Et à ce propos, vous qui l'avez connu intimement, monsieur lo baron, dites-moi, je vous prie, ce qu'il faut croire do la brutalité qu'on lui reproche. Savez-vous, par exemple, s'il est vrai, commo on lo dit, qu'il s'enivre et qu'il bat sa femme.

— Quant à cela, s'écria vivement le baron, enchanté do trouver uno question imprévue sur laquelle son beau-père ne lui eût pas imposé une opinion toute faite, ot qui lui permît de compensor par un éloge spontané le blâmo qu'il risquait do formuler sur d'autres; quant à cela, jo crois pouvoir certifier que c'est pure calomnie J'ai déjeuné, dîné et soupe fort souvent jadis avec d'Aronde. C'est un très beau buveur, je lui rends cetto justice, et jo dirai même qu'il a lo champagno excellent et lo vin du Rhin fort gai. Enfin, je l'ai toujours vu d'une amabilité parfaite avec les dames, et leur docile esclave bien plus que leur tyran. Il en est uno surtout, parmi les deux ou trois cents maîlresses que je lui ai connues, comme j'ai eu l'honneur do vous le dire ; il en est une surtout, une nommée Tiennette, qui s'était emparée de lui avec uue opiniâtreté fort agaçante, et dont il a eu toutes les peines du monde à se débarrasser. Or, je n'ai pas ouï dire qu'il la baitît jamais. El cependant elle était méchante comme un démon, et ce n'était point par sa beauté que celle là pouvait racheter ses tracasseries. Au physique commo au moral, elle était bien laide comme les sept péchés mortels. Après cela, je sais bien qu'on peut être très doux avec ses maîlresses et très brutal avec sa femme. Ces contrastes là se voient tous les jours. Mais ce n'est point ici le cas, monsieur, j'en ai la certitude; et là, en mon âme et conscience, devant Dieu et devant les hommes, jo n'hésite point à répondre : Non, le prévenu ne bat pas sa femme ! Pas encore du moins.

— J'aime à le croire, reprit l'austère magistrat, fort interloqué des idées, du langage et de l'étrange morale que le mûr viveur de la Chaussée-d'Antin apportait si naïvement de son monde frivole dans le sanctuaire même de la justice. Dites-nous, maintenant, monsieur le baron, poursuivit-il, si le coup mortel a été porté par d'Aronde après le signal d'armistice.

— Je l'ignore, monsieur, car j'avais alors les yeux attentivement fixés sur ma montre.

— En effet, c'est vous qui étiez chargé de préciser la durée du combat. Hé bien I répondez: quand ce coup fatal a été porté, les dix minutes convenues étaient-elles expirées?

Le baron tressaillit à cette question, comme si sa chaise se fût subitement rembourrée d'épingles. Il eut l'air de ne pas comprendre, balbutia, tergiversa, hésitant entre la voix de sa conscience et les injonctions comminatoires de son riche beau-père. Enfin, le juge ayant répété la question, le baron crut avoir trouvé un adroit moyen de concilier les exigences do la vérité, avec celles de l'impérieux vieillard qu'il venait de laisser dans la salle d'attente.

— Ce n'est point impossible, répliqua-t-il triomphalement, comme l'eût fait l'inventeur lui-môme du scepticisme.

— Permettez-moi de vous faire observer, monsieur le baron, que cetto réponse est ambiguë.

— Hé bien l c'est possible.

— Celle là ne l'est pas moins, quoique absolument inverse.

— lie bien I. . |e le crois.

— Vous (iev- 1 faire plus <iur> '° croire.

— Il me semble pourtant que c'est déjà bien joli comme cela i Surtout si l'on songe à l'irrégularité do certaines montres, j'avais une véritable patraque ce jour-lè.

— Patraque ou non, il n'est pas à présumer qu'elle ait pu dévier sensiblement dans un si court espace de temps, l'eu importait d'ailleurs : il suffisait qu'elle atteignit bien ou mal le chiffre convenu. levousréitère donc ma question: Los dix minutes étaient-elles passées, oui ou non?

— Il » bien t.. oui, répondit le baron, d'uno voix basse, a peine intelligible, et commo un homme qui fait un violent effort.

— J'excuse votre hésitation, monsieur, on considération de l'attachement quo vous portez au prévenu, mais je vous iélicite, dans votre intérêt même, d'en avoir sacrifié les suggestions à celles du devoir. Huissier, faites entrer le no 4.

Lo baron se retira, suant la contrariété à grosses gouttes. Il se croisa dans le corridor avec son beau-père, qui, le voyant rouge comme un coq-d'Inde, de blafard qu'il l'avait quittée, lut facilement sur sa figure émue la réponse diffiqcilment mais finalement affirmative qu'il venait de faire. M. Duplessis lui serra la main.

— C'est bien, mon gendre, lui dit-il tout bas. Je suis content de vous. Los cinq cent mille francs dont vous avez besoin sont dès co moment à votre disposition.

Et il pénétra à son tour dans le cabinet du juge.

Le magistrat, homme de soixante ans, reg.irda avec uno sorte de respect ce vieillard, son aîné d'environ quinze hivers, qui avait revêtu pour la circonstance son costume le plus solennel, adopté sa démarche la plus digne, donné à sa voix son ton le plus onctueux, imprimé à sa physionomie son expression la plus paterne.

Le juge fit signe à l'huissier introducteur de lui approcher un fauteuil.

— Monsieur Duplessis, lui dit-il ensuite avec une extrême déférence, vous connaissez le prévenu d'Aronde depuis longtemps?

— Oui, monsieur, depuis son adolescence.

— Quels étaient ses père et mèro?

Ce fut au tour du vieillard à tressaillir sur son siège, à cette question qui rouvrait, à l'improviste et sans ménagement, toutes les blessures de son orgueil, toutes les plaies de sa jalousie. Cette circonstance purement fortuite ne fut pas étrangère sans doute au redoublement de doucereuso acrimonie que présentèrent ses réponses.

— C'est un bâtard, répondit Duplessis, dont les yeux éteints par l'âge se rallumaient au souvenir de sa fe:nme et du chevalier de Limbourg.

— J'entends :1e fruit anonyme de quelque douce erreur.

— Oh! non, pas d'une erreur, interrompit le vieillard en frémissant de rage; mais bien d'un crime, d'un crime odieux, d'un abominable adultère !

— En ce cas, reprit le juge en hochant tristement la tête, sa vie paraît devoir être digne do sa naissance, s'il faut en juger par lo fait sur lequel vous êtes appelé à donner de nouveaux renseignemens. Et d'abord, est-il à votre connaissance, monsieur, comme beaucoup l'affirment, commo quelques-uns lo démentent, quo le orévenu pousse l'emportement jusqu'à battre sa femme?

— Je l'ignore, répondit simplement M. Duplessis qui voulait ménager ces incriminations pour les points vraiment essentiels de la cause. Sans prétendre excuser jamais la vioienco matérielle, surtout à l'égard du sexe le plus faible, j'avoue, ajouta-t-il l'œil flamboyant, les mains crispées et en contenant à peine la colère que cette question faisait bouillonner en lui; j'avoue qu'il est des femmes qui mériteraient qu'on les battît , qu'on leur lît pis encore ; mais je n'imagine pas que madame d'Aronde se soit déjà mise dans un pareil cas. Son mariage date de quelques mois à peine, ce serait bien tôt.

— Passons donc à une autre question , reprit le jugo. Vous avez assisté, monsieur, à la querelle de Bourse qui devait amener cette fatale rencontre ?

— Oui, monsieur. Querelle futile, propos de courtiers marrons. Il n'y avait pas là motif à une chiquenaude.

— Vous pensez donc que cette querelle avait une autre cause ?

— Je l'affirme. Rancune de joueur ruiné, haine de débi. teur, revanche d'huissiers, représaille de recors. Do là son implacable acharnement.

— Pensez-vous ensuite que les dix minutes lussent écoulées quand le coup a été porté par lui à son adversaire ?

— Je l'affirme. Le baron d'Appencherr, autant que j'ai cru voir, avait fait le geste convenu.

— Avez-vous également la certitude qu'il eût entendu votre cri de halte 1 avant de porter son dernier coup?

— Je l'affirme. Brioude l'avait parfaitement entendu, lui, car il abaissait déjà son épée, et se trouvait par conséquent sans défense suffisante.

— Ainsi, vous croyez fermement à la culpabilité de d'Aronde ?

— Epargnez-moi, monsieur, la douleur de répondre à cette question, qui sort d'ailleurs de l'ordre des fails pour entrer dans celui des appréciations. Je n'aurais vraiment pas la force de le faire, ajouta -t -il avec l'hypocrisie larmoyante du crocodile, lorsqu'il imite le cri plaintif des petits enlans pour attirer à lui les passans trop sensibles. Songez, monsieur, que le prévenu a été élevé par les soins de ma fille, recueilli par mon gendre, commandité par nous; qu'il était devenu pour ainsi dire un des membres de la famille ; que je ne voudrais pas jurer qu'aux yeux do certaines erens il ne passât encore pour tel ; et que l'accuser enfin ce serait presque accuser un fils.

Le vieillard prononça ces derniers mots d'un ton de formidable amertume.

— Je comprends et respecte votre bienveillante réserve, monsieur, reprit le juge ; mais de tels sentimens n'accusent pas moins le prévenu qu'ils n'honorent le témoin. Vous pouvez vous retirer, monsieur, en emportant du moins \& consolation d'avoir noblement rempli votre double devoir de citoyen consciencieux et de généreux protecteur.

Les numéros 5, 6 et 7 succédèrent au perfide vieillard. C'étaient les trois gendarmes d'Auteuil, qui, sur l'avis anonyme adressé au brigadier par les soins de Tiennette, étaient intervenus sur le terrain, trop tard pour empêcher le combat, mais assez tôt pour recueillir les dernières paroles de Brioude. Ces paroles suprêmes, consignées au procès verbal, accusaient do félonie le vieux Duplessis dans a pensée du moribond, mais, par malheur, comme nous l'avons vu, à défaut de plus ample explication, elles ne pouvaient s'appliquer raisonnablement qu'à d'Aronde.

Après cette déposition non moins accablante que la précédente,

— Qu'on aille chercher le prévenu 1 dit le jugo à l'huissier, en lui remettaut un ordre de comparution.

Deux gendarmes vinrent chercher d'Aronde à la Conciergerie Après avoir placé le prévenu entre eux comme dans un étau de chair, d'os et de sabre, ils le conduisirent vers le cabinet du juge d'instruction, à travers les longues, obscures et méphitiques sinuosités qui relient celte prison au Palais de justice, dont elle n'est pour ainsi dire que l'antichambre légale.

Le magistrat accueillit naturellement d'Aronde avec une froide politesse, et dut le laisser debout en sa qualité de prévenu.

Il l'examina un moment en silence, car, dès qu'un homme, à tort ou à raison, est accusé d'une vilaine chose, il devient un objet d'invincible curiosité, nous dirions pres-

que do vif intérêt pour les autres, même les plus blasés sur ce genre d'excentricité.

Ce léger tribut une fois payé à la badauderie humaine, le vénérable magistrat prit enfin la parole.

II interrogea minutieusement d'Aronde sur toutes les circonstances que nous savons. Il insista naturellement avec lui, comme il l'avait fait avec les autres comparans, sur la cause du duel, la durée du combat, le résultat déplorable qu'il avait eu, contrairement au signal d'armistice donné par les témoins, et enfin les dernières paroles prononcées par Brioude expirant.

— Dans votre intérêt même, lui dit-il, si, comme tout porte à le penser, votre inimitié, monsieur, avait uno cause secrète, faites-la connaître à la justice. C'est peutêtre la s°ule circonstance atténuante que vous puissiez invoquer utilement dans une si triste conjoncture.

— Je vous remercie, monsieur, de la bienveillance do votre question, répliqua fermement d'Aronde; mais je persiste dans tous mes dires. Le démenti que je donnai, en pleine Bourse, à la fausse nouvelle du désastre de notre armée d'Afrique, méchamment propagée par Brioude, dans un coupable but do spéculation; ce démenti, quo l'indignation m'arracha accidentellement, ne fut, il e->t vrai, que l'explosion fortuite d'une mine longtemps comprimée. Ma haine remontait beaucoup plus haut. Elle avait sa source dans do ténébreuses intrigues employées par lui, je ne sais dans quel intérêt, et qui ont eu ma ruine pour conséquence. L'animosité qu'on me reproche d'avoir apportée sur le terrain n'avait pas d'autre motif. Mai-, je l'estime très suffisant. Quant au reste, j'ai la conviction q.e, bien loin d'avoir dépassé les dix minutes convenues, le combat n'en a pas duré plus de cinq à six; — j'affirme que le coup fatal a été simultané avec le cri de halte poussé par un des témoins, si même il ne l'a précédé d'une ou deux secondes ; — je proleste enfin contre l'application qu'on prétend me faire do quelques paroles incohérentes, échappées à la bouche d'un mourant, et qui peutêtre ne s'adressaient pas à moi. Croit-on, au surplus, quo le mobile inconnu qui l'avait fait m'attaquer avec tant d'acharnement dans ma fortune, devait lui inspirer de bien douces paroles de reconnaissance, au moment même où mon épée venait de châtier ses odieuses manœuvres?

— Ce que vous venez d'avouer, monsieur, du vrai motif de votre animosilé ne manque pas de vraisemblance, j'en conviens. On s'accorde assez généralement, en effet, à vous représenter comme étant... très vif, trè-; emporté, très peu susceptible, par conséquent do subir de telles pertes sans en maudire l'auteur. On prétend même que madame d'Aronde ne serait, pas toujours exempte de ces... impatiences, de ces... vivacités : et, puisque le cours des choses m'amène sur ce sujet, mon devoir m'oblige à vous adresser une question qui ne manque pas de corrélation morale avec la cause. Est -il vrai, ainsi qu'on l'affirme, en ce qui concerne votre femme, que vous la...

L'excellent juge s'interrompit sur ce mot, ne pouvant se décider à adresser une pareille question à un homme dont la physionomie était si douce, et dont les manières distingués l'intéressaient malgré lui. 11 se jeta donc aussitôt dans des considérations d'un ordre tout différent.

Or, d'Aronde continua de répondre avec tant de noblesse, de calme, de présence d'esprit et de sincérité, du moins apparente, quo la conviction du consciencieux magistrat se trouva fort ébranlée à la fin de l'interrogatoire

C'était uno de ces natures essentiellement loyales, qui n'hésitent jamais à sacrifier une opinion préconçue à l'évidence contraire.

Cette bonno loi est peut-être ce qu'il y a do plus rare au monde.

Le sot orgueil de l'esprit humain répugne à touto récipiscence, non moins que sa routine.

On voit des gens, même parmi les meilleurs, s'entêter vaniteusement dans une erreur, aimant mieux tromper toujours, que s'êtro trompés une seule fois.

FKÊDÊRIC BODUÉ. — LÉO LESPKS.

Ce fut donc d'un ton plus bienveillant, nous dirons même avec une sorte de regret, que le digne Juge donna l'ordre aux doux gendarmes, de reformer leur parenthèse aux côtés du prévenu, pour h>. reconduire en prison; et il ne pal B'empôcher de in suivre d'un regard symqathique, môme aprèi que en dernier eut disparu.

il -arda ensuite un silence môdidatif, pondant eue le greffier achevait do minuter le procès-verbal de la séance. lît connut" les intelligences les pins droites et les plus généreuses aboutissent volontiers au doute de soi, au désenchantement d'autrui, surtout quand elles sont âgées do soixante ans, et qu'elles ont subi d'incessantes déceptions dans leur longue expérimentation des hommes et des choses, lo loyal et profond penseur s'abandonna pou-à-pou, dans son for intérieur, à cette verve mélancolique et morose qui lui était naturelle, et dont l'explosion intime semblait soulager d'autant son âmo intègre et son oxcellont cœur.

« — 0 Vérité 1 se dit-il tristement, non plus commo magistrat, mais commo simple philosophe, car il y avait suspension momentanée de ses fonctions; ô Vérité 1 on assure que tu no t'habilles pas assez l

» Propos de poêles, qui ne s'habillent guèro bien non plusl

» Moi, qui aurai passé touto ma vio à te chercher, ô Vérité, jo prétonds au contraire que tu t'habilles beaucoup trop.

» Où es-tu, par exemple, dans cotto ténébreuso procédure? Te caches-tu sous les affirmations do l'un, sous les hésitations de l'autre, sous les incohérences do celui-ci, sous les dénégations de celui-là ?

» Que de costumes divers n'as-tu pas pu revêtir ici I

» Quoi est celui qui te dérobe à mes yeux?

» Sous quel impénétrable manteau as-tu drapé ta prétendue nudité?

» Oui, plus je regarde, et moins je vois clair, au fond de ce puits, ô Vérité, où t'a logée ironiquemement ton heureuse rivale, la Fable, elle qui so pare de si prestigieux atours, et qui se loge dans un transparent palais de cristal.

» Et la langue des hommes appelle cela des supplémens d'instruction 1

» Mais tel est, dans toutes les choses de ce bas monde, le résultat presque inévitable de nos efforts, chétives et aveugles créatures que sommes 1

» Plus nous devenons savans, plus nous savons que nous savons moins.

» Plus nous cultivons un art, plus nous en comprenons l'impossible perfection.

» Plus nous pratiquons la vertu, plus nous nous apercevons que nous ne sommes pétris que de vices.

» Plus nous marchons vers la certitude, plus nous nous rapprochons du doute.

» Plus nous lisons d'historiens, plus nous désapprenons l'histoire.

» Plus nous poursuivons de réalités, plus nous attrapons d'erreurs.

» Plus nous semons de questions, plus nous récoltons de mensonges.

» Enfin, dans tous les genres, plus nous tâchons de dé- brouiller l'écheveau, plus nous l'embrouillons inextricablement.

» Ce qu'il y a de sûr, du moins, c'est que mes prétendus supplémens d'instruction n'aboutisssent bien souvent qu'à des supplémens d'ignorance.

» Tel est lo cas où je me trouve aujourd'hui.

» Ma foi I je renonce à te pourchasser, ô invisible, ô sourde, ô muette, ô introuvable Vérité !

» Je ne suis pas chargé de conclure, je ne le suis que d'exposer.

» A chacun son lot l

» L'affaire est instruite autant que possible, pour ne pas «îftju excessivement. J'en ferai le rapport à qui de droit, #t«e toute l'impartialité, dont je m'honore, ainsi que mes

» La chambre des mises on accusation te découvrira ensuite, ça ou là, n'importe où, dans ce fouillis de contradictions, si elle le pont, A Vérité I C'est son affaire.

» Quant à moi, j'aurai rempli scrupuleusement mon devoir. On ne peut pas m'en demander davantage. Au vrai nul n'est tend, «'.'est déjà beaucoup trop do l'êtro au vraisemblablô.

» Je me lavo les mains du roste, selon l'oxprossion fameuse d'un de nos plus illustres prédécesseurs. Et, on effet, Ponce-Pilato non plus ne mo somblo point, ô Vérité! l'avoir aperçue (ort souvent lui-môme, dans l'exercice de ses fonctions.

» 11 paraît que, en ce temps-là déjà, lu n'allais pas tout à fait aussi débraillée, aussi décolletée, aussi dépenaillée quo se sont plu à lo prétendre les mythologistes de l'époque.

» Mais qu'y faire, hélas 1 L'incertitude, jo l'ai dit, est la loi commune. C'est la soulo qui n'ait jamais varié. Et tradidit muniwn dixputationibw eorum, dit l'Ecriture; ot Dieu livra le monde aux disputages do ses habitans. Je no sais si lo mot est français, mais il mériterait de l'être. Au surplus, on peut bien se permettre un peu do logomachie dans lo templo do la bazoche, dans la patrie par excellence du néo'ogisme, du solécisme, du barbarisme, du »

Le greffier interrompit ici les déclamations intimes du philosophe, en le rappelant à ses préoccupations de magistrat. Ce fut dommage. Ce monologue in petto eût pu durer longtemps encore. Les hommes bons ot réfléchis sont d'autant plus sévères et bavards avec eux-mêmes, qu'ils le sont généralement moins avec les autres.

Mais le procès-verbal était terminé. Le juge en prit connaissance et le rectifia do son mieux, dans l'intérêt même, ô nouvelle contradiction humaine I de cette Vérité que sa conscience d'honnête homme se révoltait de ne pouvoir découvrir d'emblée. Cela fait, il se trouva en mesure de soumettre très prochainement son supplément d'instraction à la haute appréciation de la chambro du conseil.

Pendant ce temps le prévenu avait été réintégré à la Conciergerie par la même parenthèse en bottes fortes qui l'en avait extrait une heure auparavant.

B'Aronde y trouva Estelle qui l'attendait impatiemment au parloir. Il pressa tendrement la jeune femme dans ses bras, et fit quelques caresses à Fox, dont la joie était là plus contenue et moins bruyante qu'ailleurs. Fox comprenait qu'il était dans une prison, et, en caniche bien pensant, il se faisait un devoir de ne pas trop violer les règlemens de l'autorité.

— Hé bien I mon ami, demanda Estelle avec une inquiète curiosité, tu reviens de chez le juge d'instruction, à ce que m'a dit le gardien. Comment cela s'est-il passé?

— Parfaitement bien, répondit à dessein d'Aronde.

— Ah ! tant mieux! J'étais ici plus morte que vive.

— Rassure-toi. C'est un homme d'une lucidité, d'une rectitude de jugement et d'une décision d'esprit peu communes. Ou je me trompe fort, ou je l'ai laissé profondément convaincu.

— De ton innocence ?

— Oh non ! pas tout à fait, répliqua d'Aronde avec un sentiment d'amertume assez naturelle en précence de l'injuste accusation dont il était l'objet. Peste, comme tu y vas, toi 1 Tu crois qu'il suffit d'être innocent, de le dire et de le prouver, pour que tout le monde s'empresse de dire aussi : « Allons, bravo ! encore un qui est innocent ! » S'il en était ainsi, à quoi servirait ce don si précieux qui distingue l'homme des autres animaux, et qu'on appelle la logique? Absolument à rien. La logique n'ayant plus d'incertitudes à percer pour aboutir à une certitude quelconque, deviendrait alors aussi inutile ici-bas, que le serait la sonde du métallurgiste, s'il n'y avait plus de mines d'or à découvrir.

— Mais en ce cas, mon ami, de quoi monsieur l'interrogateur est-il donc resté convaincu ?

— Do quoi ? Hé mais, rien de plus simple : convaincu

LE VBAU D'OR.

de n'être plus convaincu de rien du tout. Il me semble que c'est une conviction tout comme uno autre.

— Et tu trouves cela bien?

— Pardieu l Vu l'excossivc clairvoyance qui no distingue pas l'humanité, ce n'est déjà point si mal. C'est un progrès assurément sur le précédent interrogatoire ; un progrès lent, je l'avoue, mais ce sont les bons, à ce qu'on prétend. Nous verrons bien.

— Soit! mon ami, ajouta candidement Estelle. Je n'ai pas (ait mes étudos, moi; je ne comprends pas ce que tu dis, mais je m'en rapporte à toi.

— Ah ça! reprit d'Aronde d'un ton d'aftectueuse gronderie, et en lui baisant les mains à chaque mot, tu me fais causer là philosophie transcendantale, tandis que j'ai bien mieux à faire, ma foi l Laisse-moi donc l'admirer un peu. Ta vue me fait tant de bien aux yeux, quand ils n'ont eu à contempler que des geôliers, des juges, des greffiers et des gendarmes ! Dieu l comme te voilà jolie, et quello ravissante toilette!

— Ah ! c'est vraiment fort heureux qu'il vous plaise de le remarquer enfin, monsieur l'ingrat l J'ai cru un moment que j'en serais pour mes Irais d'élégance, et que vous me laisseriez partir sans un seul compliment. Vous le voyez, on est coquette à votre intention. Mais il faut bien faire quelque chose pour ces pauvres prisonniers l

— Charmante ! s'écria d'Aronde en la serrant de nouveau dans ses bras. Mais dis-moi, chère amour : quoi de nouveau à la maison?

— Rien.

— Mon vendeur de terrains ne bouge toujours pas?

— Lui? Ah bien ouil au contraire l répliqua naïvement la jeune femme; car, nous le savons, elle s'était bien gardée du dire à son mari qu'elle avait employé le restant de sa dot et le prix de tous leurs meubles à le débarrasser complètement do ce dernier créancier.

— Comment, au contraire? répéta d'Aronde, en souriant avec plus d'amertume encore que de véritable gaîté. Qu'est-ce que ce brave homme a donc pu faire de contraire ici, à moins de f apporter gratuitement sa quittance?

— Pas encore, j'en conviens; mais enfin, le fait est qu'il ne réclame pas un sou.

— C'est déjà bien beau de sa part, quand il en a le droit depuis quinze grands jours. Allons, pour la première fois de ma vie, j'ai joué de bonheur en pareille matière, continua d'Aronde avec la même aigreur ironique, de pensée, de langage et de ton, qu'il avait affectée déjà quelques instans auparavant. Il n'y avait peut-être dans tout Paris qu'un seul spéculateur quifût capable d'attendre patiemment la liberté de son débiteur, et j'ai eu la chance de mettre la main dessus, moi! Un spéculateur raisonnable, accommodant et sensible? Voilà un miracle! Preuve de plus qu'il n'est pas de bizarrerie, d'impossibilité même, dont on no puisse trouver quelque échantillon sur terre. Et do fait, la philantropie d'un spéculateur n'a rien do plus extraordinaire que l'existence d'un veau à deux têtes : c'est do la monstruosité, voilà tout.

— La patience de celui-ci, mon ami, n'est peut-être pas aussi phénoménale que tu le dis, interrompit Estelle avec intention. Il pease sans doute, comme moi, quo ta captivité ne sera pas do longue durée, et que tu pourras réaliser bientôt la fondation de cetto grande usine qui, tout en faisant concurrence aux produits de l'étranger, assurera de l'ouvrage, à tant de pauvres ouvriers. Mais laissons cela, ajouta la jeune femme, qui jugea prudent de donner un autre cours à la conversation. Tenez, monsieur, voici du chocolat, do la geléo do Bar, des biscuits de Reims, de la liqueur des îles et des fruits, pour vous prouver qu'on pense encore à vous un tout petit peu.

— Tu es uno succulente providence! Mais pourquoi te charger de toutes ces bonnes choses toi-même ? Pourquoi te fatiguer? Pourquoi ne pas m'envoyer cela tout simples ment par un domostique?

— Ah! bien oui, les domestiques ! s'écria la rusée créole,

en rougissant malgré elle à la ponsée du gros mensonge qu'elle commettait pour cacher au prisonnier leur misère présente. Les domestiques sont si gourmands ! Ils seraient capables de tout manger en route. Au surplus, je te le répète, je n'ai pas longtemps à faire ainsi la femme do ménage. Ton emprisonnement va cesser. J'ai mon plan. M. Léonce lo trouve excellent. Et cependant il ne le connaît pas encore. Quo sera-ce donc quand il le connaîtra !

— Et moi,nepuis-je le connaître aussi, ô mon savant et gracieux jurisconsulte?

— Rien de plus naturel. Il faut tout dire, tout avouer. Quand les magistrats apprendront l'infâme guet-apens que ton adversaire avait osé me tendre; quand ils sauront que tu ne te battais que pour venger ta femme ; enfin, quand la dame noire, la châtelaine de Chaillot, ma généreuse protectrice, ainsi que son digne ami, viendra tout confirmer...

— La dame de Chaillot? interrompit d'Aronde. Oh ! d'abord, chère Estelle, ne mêle jamais, à nos mesquines affaires, cette noble créature, dont le servico ne doit être rappelé que tout bas, avec autant de discrétion que de reconnaissance.

— Pourquoi donc un pareil mystère?

— Voilà pour la forme, continua d'Aronde sans répondre à la question d'Estelle. Quant au lond, je rtiuse net ton beau système.

— Qu'importe, si je l'adopte, moi?

— Tu ne feras pas cela.

— Je le ferai!

— Tu ne le feras pas, reprit d'Aronde avec uno douce autorité, car ce serait me faire plus do mal à toi seule que tous mes persécuteurs ensemble. Non, je ne veux pas, entends-tu bien, quo le nom do ma femme bien-aimée soit prononcé dans ce triste débat ; je ne veux pas que ta vertu si pure soit jetée en pâture à l'abominable calomnie; je ne veux pas que cet honneur, pour lequel j'ai tout sacrifié, serve ici de burlesque thème à la riséo publique.

— Mais ils te condamneront !

— Je subirai ma peine.

— Et tu passeras pour un homme déloyal l

— Tu sauras le contraire, toi.

— Soit! méchant quo vous êtes : on se taira, puisqu'il faut toujours céder à vos caprices. Mais vous n'êtes qu'un affreux despote l ajouta la jeune femme en détournant la tête, afin do cacher ses larmes aux autres visiteurs qui peuplaient le parloir.

En ce moment, un des gardiens vint annoncer à d'Aronde qu'un étranger, un vieux prêtre, le curé d'Ernée, demandait à le voir.

— Le curé d'Ernée ! s'écria d'Aronde. Je n'ai pas l'honneur de le connaître, et je ne devine guère ce qu'il peut me vouloir. Mais Ernée est une ville où j'ai compté de bons amis, avant d'y rencontrer aussi mon ennemi le plus cruel. Quo son pasteur soit le bien venu ! Faites entrer.

— Ma présence, monsieur, vous étonne sans doute, dit à d'Aronde, en l'abordant, le respectable ecclésiastique à qui le gardien l'avait désigné. Je viens remplir auprès do vous les dernières volontés d'une mourante, qui a beaucoup souffert en co monde, mais à qui Dieu a accordé naguère le repos éternel dans l'autre.

— Madame Duplessis? dit d'Aronde avec émotion.

— Elle m'a fait jurer à son lit de mort que si jamais vous vous trouviez dans un péril extrême, je vous remettrais cette lettre, moi-même et en mains propres. Ce moment m'a semblé venu. J'accomplis ma mission. Puissé-jo avoir été pour vous, sans le savoir, monsieur, l'intermédiaire de quelque moyen de salut !

— Mon Dieu! ajouta mentalement Estelle, faites quo ce soit un secours qui nous arrive l

O'Arondo baisa pieus-ment cette missive d'outre tomûe; puis il brisa le cachet d'une main tremblante, et lut le." lignes qui suivent :

Fnfini-mc som.ift. — i.eo LESPÊS.

a Mon cher enftnt,

» Care'est 16 un doux litre dont ma tondrcso pour vous « no peut se déshabituer,

» J'écris cette lettre à tout événement, puisque, tôt ou » lard, il peu! survenir telle circonstance où je doive vous » révéler, morte ou vivante, un secret important que j'ai » religieusement gardé jusqu'ici, mais que, le cas échéant, » je n'aurais pas le droit d'emporter avec moi dans le » tombeau.

» Ce secret, vous l'avez dans vos mains, sans vous en » douter. Il est déposé dans un coffret que jo remisa ma » pauvre fille, la baronne d'Appencherr, lorsque, quittant )> définitivement Paris pour Ernée, je la chargeai de vous » recueillir au village d'Aronde, où s'était écoulée votro » enfonce ; «le vous amener h Paris, de pourvoir à votre x éducation, do veiller à votro sûreté, d'assurer volro ave- » nir.

» Or, ce coffret, dont Le contenu dès lors fut connu d'elle » soûle avec moi, elle vous lo remit a son tour, la veille » môme do sa mort, faute do savoir à qui le confier, mais » on vous faisant jurer de ne vous en dessaisir. jamais et » de vous abstenir d'en briser le? scellés avant d'y êtro » autorisé par moi.

» Vous avez loyalement tonu votro parole, mon chor » enfant, mais cette lottro vous on dégagera si lo momont » do vous la remettre vient malheureusement à sonner. » En ci1 cas, ouvrez le coffret en question. Il renferme des » documens de la plus haute gravité, qui peuvent vous » Être d'un grand secours dans telle circonstance donnée, » surtout si vous suivez docilement les conseils qui les ac- » compagnent.

» Quand cet écrit vous parviendra, mon chor enfant, si » jo vis encore, priez Dieu pour moi ; s'il m'a déjà rap- » pelée, dans son sein, je ('intercéderai pour vous.

» Plus que jamais, en effet, vous aurez besoin alors de » sa divine protection.

» Olympe Duplessis. »

— Ce coffret, dit d'Aronde avec une expression do surprise et de crainte, je l'avais oublié depuis que cette digne et chère Gertrude m'en a fait le dépositaire à mon tour. Que sais-je ce qu'il est devenu ?

— Je croîs le savoir, dit Estelle ; ce doit être un petit coffre en bois d'ébèno, fermant à double serrure, et entouré de bandelettes de lin rattachées par des cachets de cire rouge.

— C'est cela.

— J'ai été bien inspirée, pensa la jeune femme, do l'excepter de la vente, et de le serrer avec soin dans mon déménagement.

— Tu me l'apporteras dès demain, reprit d'Aronde ; ou plutôt non : c'est impossible ici ; on ne le laisserait pénétrer qu'après l'avoir visité au greffe. Garde-le, Estelle, ot fais-en l'ouverture toi-même.

— Aussitôt mon retour, répondit la jeune femme, dont l'espéranco venait d'essuyer les beaux yeux.

En cet instant le gardien parut de nouveau et annonça à tous les visiteurs du parloir que lo moment de la retraite était arrivé.

— Bon espoir, mon bien-aimé Charles t dit Estelle en échangeant avec lui le triste baiser de l'adieu.

— Et toi , bon courage , chère ange l répondit son mari.

— Oui, mes en'ans, ajouta le vieux prêtre, profondément ému par la contemplation de ce charmant ménage, soyez forts tout à la fois et résignés. Dieu n'abandonne jamais ceux qui bénissent son nom, dans le malheur comme dans la prospérité.

La jeune femme et le vieux prêtre se séparèrent sur le seuil de la prison, celui-ci pour retourner à Ernéo, celle-là pour revenir bien vite dans sa mansarde.

Impatiente deremplir les intentionsdu prisonnier, Estelle

gravit l'escalier en luttant presque de vélocitéavec Fox. Bile rentra ( liez elle, et courut à une valise où elle avait

déposé quelques objets d'art qu'elle savait Aire chers a son

mari, et qu'elle avait religieusement conservés.

Bile en tira le coffret, rompit les cachets, coupa les bandelettes, bri^a les sorruros et l'ouvrit avec uno anxiété inexprimable.

Alors elle poussa un cri do douleur, et retomba presque évanouie sur sa chaise.

Lo coffret était vido I

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