‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 65 sur 169 · BAISER DE PAIX · texte numérisé non relu

BAISER DE PAIX

Cependant de grands cris annoncèrent bientôt l'arrivée du cortège ; les soldats qui conduisaient Julien et Marguerite, curieux de le voir passer, avaient fait ranger leurs prisonniers sur le perron d'une maison. Us attendaient ainsi l'arrivée des troupes républicaines. En avant d'elles défilèrent d'abord les clubistes avec leurs enseignes, puis une troupe de femmes portant pour étendard une vieille culotte; elles marchaient en ordre, tricotant et chantant le Ça ira. Des cris forcenés partaient de tous côtés. Bientôt, au milieu de ces cris, on distingua une musique militaire qui précédait le premier bataillon; c'étaient les musiciens de tous les régimens qui jouaient la Carmagnole, et à la tête desquels caracolait sur un grand cheval blanc un homme qui avait plutôt

l'air d'un saltimbanque que d'un représentant du peuple, c'était Prieur, mélomane forcené, donl la seule occupation était de diriger la musique de l'armée républicaine, prétendant que c'était la le véritable moyen d'exciter le courage el le patriotisme.

Après ce corps de musiciens s'avançait un escadron de hussards, et après cet escadron de hussards une première troupe de prisonniers. C'étaient des femmes, des

enfans, des vieillards, presque tous épuisés de fatigue et de faim, se traînant péniblement entre deux lignes de grenadiers du régiment d'Aunis. Puis un autre bataillon de ce même régiment, puis encore d'autres prisonniers, ainsi de suite pendant un long espace de terrain.

Les Nantais avaient trop longtemps redouté les armées royalistes pour éprouver le moindre sentiment de pitié pour leurs ennemis vaincus. Us se souvenaient du siège de Nantes, ils se souvenaient de ce jour de la Saint- Pierre où La Kochejaquelein, d'Elbée, Bonchamp, avaient pénétré jusque dans leurs murs, et ils accueillaient avoc Joie la preuve de l'anéantissement des armées vendéennes. De toutes parts l'outrage, les menaces pleuvaient sur les inforiunés prisonniers, si bien qu'au milieu de toutes ces vociférations il se trouvait à peine quelques acclamations pour les vainqueurs.

Cependant lorsque Marceau et Kléber parurent accompagnés par Bourbotte et Francastel, ils furent salués par un long cri de Vive la république!

Julien, qui se trouvait au sommet du perron sur lequel on les avait fait s'arrêter, salua Bourbotte et l'appela d'un geste impératif. Celui-ci poussa son cheval près de lui :

— Pourquoi, lui dit-il, n'es-tu pas venu partager le triomphe des succès des patriotes ?

— Pourquoi? dit Julien, parce qu'il a plu au citoyen Carrier de me faire arrêter, car il paraît que nous nous sommes trompés en faisant arrêter nous-mêmes cette malheureuse tille.

— Ah ! lit Bourbotte, ce n'est pas assez de ne pas être venu au cortège, ce n'est pas assez de nous avoir témoigné son mépris par son absence, Carrier veut faire arrêter les agens du comité du salut public ; suis-moi et nous lui apprendrons à ne pas faire le despote.

— Non, dit Julien, ces hommes sont chargés de me conduire au tribunal révolutionnaire, je veux y paraître, je veux savoir par moi-même comment on juge dans ce pays-ci.

— Va donc, dit Bourbotte en s'éloignant.

— Allons, vous autres, dit Julien aux soldats de la compagnie de Marat, vous vous êtes assez amusés comme cela, faites votre devoir, ou c'est moi qui vous ferai passer devant le tribunal.

Julien et Marguerite reprirent leur route et arrivèrent bientôt dans l'hôtel où Carrier avait institué son terrible tribunal.

Ce jour-la, par extraordinaire, l'enceinte réservée au public n'avait que de rares spectateurs. Trois hommes seulement étaient assis sur le siège des juges. Un misérable à figure hideuse remplissait le rôle d'accusateur public. Comme à l'ordinaire, le banc de la défense était vide. Au milieu de ce qu'on aurait pu appeler le prétoire de ce tribunal de mort, se trouvait le directeur de la prison avec la troupe des accusés promis ce jour-là aux bourreaux. L'accusateur public faisait l'appel des noms, et Julien remarqua que le plus souvent le directeur répondait, en l'absence de l'appelé :

— Transféré à Paimbœuf par ordre du citoyen Carrier. C'étaient ceux qui avaient été jetés sur le navire de

Notron et qui avaient péri la veille.

Quant à ceux qui étaient présens, le geôlier les désignait; on les faisait approcher du tribunal, on leur demandait leur nom, et le président leur disait immédiatement après ;

— Où as-tu été arrêté?

Malheur à ceux qui étaient désignés sur le registre de

la geôle comme ayant été faits prisonniers dans les campagnes, soit comme combattant, soit comme ayant donné asile à des royalistes ! On n'écoutait ni leurs dénégations ni leurs plaintes.

— Condamné à mort, disait le président d'une voix monotone.

On les poussait dans une salle attenant au tribunal -, puis, quand la salle était à peu près pleine, on les remettait à la garde révolulionnaire, composée dos plus féroces sans-culottes de la ville, et ceux ci les distribuaient aux exécuteurs, soit pour la guillotine, soit pour la fusillade. La séance avançait, et les juges impatiens, et qui devaient as>ister au banquet offert aux généraux, se hâtaient; c'est à peine s'ils demandaient les noms des accusés.

Cependant le président apçrçut Julien et Marguerite, qu'il était facile de distinguer, attendu qu'ils étaient accompagnés de plusieurs des hideux satellites de la compagnie de Marat.

— Ah ! dit-il à l'un de ses collègues, voici quelques prisonniers qui nous sont sans doute particulièrement recommandés par Carrier, il faut les expédier tout de suite, et Carrier nous pardonnera de ne pas lui avoir donné aujourd'hui son nombre ordinaire.

Le président lit signe aux soldats d'amener Julien devant lui et lui demanda son nom.

— Je m'appelle Julien, répondit celui-ci, et je suis commissaire-général du comité de salut public, pour voir par mes propres yeux comment les représentans du peu* pie accomplissent leur mission dans lesdépartemens, et comment la loi y est respectée.

Cette réponse fit pâlir les juges sur leur siège.

— Comment se fait-il, dit cependant le président, que tu aies été arrêté?

— Parce que Carrier écoute plus sa colère que sa raison, répondit sèchement Julien, et .qu'il aura peut-être lieu de s'en repentir bientôt, comme tous ceux qui auront obéi trop servilement à ses ordres despotiques.

Les juges, embarrassés de voir un homme qui osait se défendre et qui osait surtout les menacer , ne voulait ni condamner un commissaire du comité du salut public, ni absoudre un homme dénoncé par Carrier , s'adressèrent à Marguerite.

— Qui es-tu? dit brutalement le président. Julien se hâta de répondre pour elle.

— C'est une pauvre tille que le représentant du peuple Bourbotte et moi nous avons fait arrêter par erreur. Elle n'est point coupable du crime qu'on lui impute, et c'est à vous à bien peser dans votre prudence si vous dev£z la condamner.

C'était la première fois, depuis bien des mois, que ces juges, pour qui la mort était le mot qui servait de solution à tous leurs embarras, hésitèrent un moment, et peut-être allaient-ils prononcer la mise en liberté de Marguerite en même temps que celle de Julien, lorsque Lambertyenira tout haletant d'une course précipitée. Il apportait l'ordre de mise en liberté de Julien, avec des excuses de Carrier; mais en même (emps il maintenait l'arrestation de la fille arrêtée à Donches, avec ordre de la déposer dans la prison particulière où l'on enfermait ceux qu'on ménageait durant quelques jours dans l'espoir d'en obtenir des aveux qui procureraient de nouvelles arrestations.

C'était Bourbotte qui avait amené cette intervention.

Après sa rencontre avec Julien, il avait quitté le cortège, pour se rendre en toute hâte chez Carrier. Malgré les défenses de celui-ci, il avait pénétré jusqu'à lui.

— Malheureux, dit-il en entrant, sais-tu ce que tu viens de faire? sais-tu qui tu viens de faire arrêter?

— Un misérable qui m'a amené de ta part je ne sais queue malheureuse qui n'est pas celle que j'avais demandée.

. — Comment, s'écria Bourbotte, ce n'est pas la femme

qui a voulu t'assassiner? mais elle s'en est vantée devant moi!

— Devant loi I lui dit Carrier.

— Oai, repartit Bourbotte, devant moi, devant Julien, devant cinq cents personnes.

— Oh ! dit Carrier en serrant les poings, il est donc partout ce Julien, il a donc été rejoindre l'armée républicaine, et sans doute il est revenu à Nantes avec .vous autres ?

— Tu le sais pardieu bien, toi, dit Bourbotte, puisque tu viens de le faire arrêter.

— Lui ! s'écria Carrier avec épouvante. Puis il reprit avec colère :

— Eh bien ! tant mieux, j'en serai débarrassé. Il parle dans les clubs et contrôle tout ce que je fais ; il se plaint que les prisons sont mal tenues, il ne s'en plaindra pas longtemps, car je viens de l'envoyer au tribunal révolutionnaire qui l'aura bientôt expédié.

— Lui, Julien, dit Bourbotte, le commissaire du comité du salut public, le protégé, l'enfant chéri de Robespierre, qui me l'a confié en me disant que je lui en répondais sur ma tête? Si tu as envie d'y passer, à ton aise; quant à moi, je vais le réclamer.

— Un moment, un moment, fit Carrier tremblant, c'est mon affaire. Allez, dépêchez-vous, courez au tribunal, ditil à Lamber-ty et à Fouquet, dites que je me s-uis trompé, qu'ils ne sont pas coupables, qu'on les relâche tous deux.

— Allons, allons, dit Bourbotte, la colère t'a fait faire une sottise, et la peur va te faire faire une maladresse; je t'ai dit que cette fille s'est vantée devant nous tous d'être celle qui avait assité au souper, ici, chez toi.

— Je te dis que ce n'est pas elle, répéta Carrier.

— Non, reprit Angélique, qui assistait à cette scène, mais je me rappelle à présent qu'elle portait une robe semblable à celle de cette mégère, qu'elle avait une couronne de fleurs comme elle.

— En ce cas,re prit Bourbotte, c'est quelque fille qui se sera dévouée pour l'autre.

— Et vous vous y êtes laissé tromper! Tci et ton Julien, reprit Carrier furieux, vous me laissez sans défense, sans appui, dans une ville pavée d'assassins !

— Allons, allons, dit Bourbotte, ne fais pas tant de bruit ; tout autre que moi s'y serait trompé, car elle nous a dit des choses qui se sont passées sur la Loire. Prends garde d'aller trop vite, Carrier, reprit Bourbotte.

— Toi, tu médis cela! dit Carrier, toi qui m'as écrit, il n'y a pas quinze jours : « 11 faut que la foudre dévore les coupables, et que le canon remplace la guillotrne. »

Ce fut alors que Bourbotte fit cette réponse célèbre où s'alliait la cruauté à la niaiserie.

— J'ai parlé du feu et non pas de l'eau ; c'est bien différent' Du reste, reprit-il, c'est ton affaire; la mienne c'est de t'empêcher d'accomplir une extravagance qui pourrait nous coûter cher à tous deux renvoie au tribunal révolutionnaire, et fais mettre Julien en liberté.

Carrier ne répondit pas.

— Eh bien, ajouta Bourbotte en voyantCarrier indécis, pourquoi n'écris-tu pas?

— C'est inutile, répondit Carrier, ils connaissent Lam. berly.

Aussitôt il lui donna un ordre verbal de réclamer Julien et ajouta:

— Quant à la fille qui a été arrêtée, vous la ferez met-ré dans ma prison, je veux l'interroger moi-même.

Lamberly partit, et Bourbotte dit à Carrier:

— J'espère que tu ne manqueras pas au dîner comme au cortège.

— Je suis malade, repartit brusquement Carrier, et je n'ai pas envie d'orner le triomphe de ces (raineurs de sabre ; laisse-les faire, ils nous auront bientôt mis le pied sur la tête.

— Allons l allons ! dit Bourbotte, je te laisse à ton humeur noire. Quant aux généraux, ne t'inquiète pas de

FRÉDÉRIC S0TJL1E.

ce qu'ils peuvent devenir f dès demain, ils repartent pour la frontière du Nord, et s'ils ne mènent pas les Prussiens aussi lestemenl que les blancs, leur compte sera bientôt (ait.

Connue nous l'avons dit, Julien se trouva libre, grâce à celle Intervention de Uourbotle. Cependant avant do quitter Marguerite, il lui dil :

— Soyez tranquille, je veillerai sur vous.

Julien croyait pouvoir tenir celle promesse, mais des ordres venus de Paris devaient l'en empêcher, du moins pour quelque temps.

iNous ne voulons point décrire le banquet patriotique qui fut offert en cette occasion aux généraux républicains. 11 nous reste assez de ces sauvages discours oit les orateurs de ces fêtes furieuses invoquaient d'une menu: voix le salut de la patrie et l'extermination de ses plus illuslres enfans.

Laissons la ville de Nantes se livrera ces joies féroces, laissons la populace parcourir les rues en clianlant ses menaces perpétuelles, laissons-la saluer dans ses chants d'ivresse la sainte guillotine, comme faisaient les anciens de l'autel de la liberté. Pénétrons dans une pe-' tite maison obscure et de pauvre apparence.

Cette maison était située à l'extrémité de la Fosse, an delà de l'hôpital, et tout près des immenses chantiers de construction et des longues corderies qui se trouvaient alors à l'extrémité du port de Nantes. Cette maison était composée de trois étages qui s'ouvraient chacun par deux fenêtres qui regardaient la rivière. Le rez-de-chaussée était occupé par une espèce de boutique et par l'étroite allée de la maison; les chambres qui se trouvaient dans les étages supérieurs se louaient en garni par le propriétaire de l'établissement.

C'était un vieillard à la tête chauve, au corps voûté et d'une excessive maigreur. Ceux qui l'avaient connu un an avant celte époque et qui l'eussent rencontré au moment dont nous parlons, auraient eu de la peine a le reconnaître, tant il avait vieilli dans l'espace d'une année. Cet homme était un des acteurs de cette histoire, c'était Mathurin Fichet.

Il venait de fermer son cabaret, et aprè^ avoir soigneusement examiné dans le comptoir, sous les tables et dans les moindres recoins du rez-de-chaussée, il monta jusqu'au troisième étage de sa maison et entra dans une petite chambre où se trouvaient trois personnes. Ces trois personnes étaient madame de Lerbruck, Saturnin et mademoiselle de Paradèze.

— Eh bien ! monsieur, dit Saturnin lorsqu'il entra, êles-vous seul et pouvez-vous enfin nous donner de quoi manger?

Au lieu de répondre, Fichet éteignit ia lumière qui veillait sur la table de cette misérable chambre, et reprit à voix basse :

— Avez-vous envie de me faire guillotiner ! Les soldats de la compagnie de Marat n'ont qu'à passer par hasard par la Fosstf, qu'ils voient une lumière allumée dans mon cabaret à une heure comme celle-ci, et il peut leur prendre fantaisie d'entrer et de monter jusqu'ici. Alors, Dieu sait ce qu'il arriverait s'ils apprenaient que j'ai logé quelqu'un sans faire ma déclaration au commissaire exécutif de mon quartier.

Dans le langage du malheureux Fichet, le mot exécutif était devenu l'épithète obligée du titre de tout fonctionnaire.

— Eteignez ce feu ! éteignez ce feu ! reprit-il avec vivacité; avec ça que la cheminée est en face de la croisée, ça jette toujours une lueur sur les vitres, et quand on est couché on n'a pas besoin de feu,

— Mais, repril Saturnin, comment voulea-vous que ces dam b puissent manger dans l'obscurité profonde ou nous sommes?

— Ali! dit Mathurin, on n'a pas besoin de voir clair

pour rdre dans un morceau de pain.

Il posa alors sur la table le pain, que les mains affamées des malheureux proscrits cherchèrent dans l'ombre.

Celaient les resles que les Ouvriers du port avaient laissés sur les tables et que Mathurin avait ramassés soi*

gneusement pour en faire la nourriture de ceux auxquels

il se vantail de donner l'hospitalité.

Depuis longtemps madame de Perbruck et Louise avaient désappris dans les prisons cette délicatesse de la vie qui jadis leur eût fait repousser avec dégoût ces restes impurs.

Elles mangèrent silencieusement le pain que leur remit Mathurin. Elles étaient assises au coin de l'àtre, sur un misérable escabeau de bois, pressées l'une conlre l'autre et cherchant à réchauffer leurs membres glacés par l'air de la nuit, qui pénétrait à travers les huis mal joints de la porte et de la fenêtre.

Mathurin, pendant ce temps, emmena Saturnin dans un coin de la chambre et lui dit d un ton de mauvaise humeur :

— Ah çà, combien de temps comptez-vous rester ici ? Je ne peux pas vous garder plus longtemps, je vous en préviens : mon cabaret est fréquenté par des gens qui ont l'habitude d'y agir avec liberté, et qui, en montanj et descendant, pourraient s'apercevoir qu'il y a des locataires dont la mine peut ne pas leur convenir. C'est qu'il ne faut pas plaisanter avec le citoyen Lamberty.

Louise, qui avait entendu prononcer plusieurs fois ce nom dans l'orgie à laquelle elle avait assisté, le répéta avec épouvante , et Saturnin demanda quel était cet homme.

— C'estl'aide de camp de Carrier, répondit Fichet, et, malgré les certificats de civisme que vous m'avez montrés, il serait homme à me faire arrêter, et vous aussi, s'il lui prenait fantaisie de venir souper dans la chambre ou vous êtes.

— Quoi ! dit Louise d'une voix tremblante, cet homme vient quelquefois dans cette maison ?

— Souvent, répondit le vieux Fichet, car il ne s'amuse pas à son aise au souper du citoyen Carrier, et il aime aussi quelquefois à faire le maître et à venir se régaler ici avec ses camarades et ses bonnes amies, de joyeuses filles, allez. #

— Si ce misérable se présente, s'écria vivement Saturnin, je le défends de le recevoir tant que ces dames seront

— Eh bien ! eh bien ! dit Fichet, qu'est-ce qu'il y a? est ce que tu es fou, mon garçon? R.efuser la porte à Lamberty ! Ne sais-tu pas qu'il saccagerait la maison, el qu'il la brûlerait plutôt que de ne pas entrer. Oh ! j'aurais bien mieux fait de te fermer la porte au nez lorsque tu es venu ce matin y frapper avant la pointe du jour. Toutes les fois que tu es entré chez moi, c'a été pour me porter malheur ; c'est une bien grande sottise que de se montrer humain.

— Allons, monsieur Fichet, lui dit dédaigneusement Saturnin, vous savez pourquoi vous m'avez ouvert la porte ; vous savez bien que j'ai en main la preuve que vous êtes un accapareur, et que si je vous dénonçais, on pourrait trouver dans votre honnête maison des traces de votre ancien commerce et y découvrir plus de pièces de six livres que d'assignats.

. — Veux-tu te taire! veux-tu te taire, malheureux! s'écria le vieux Mathurin: il suffirait d'un propos comme celui-là pour nous faire tous exterminer.

— Eh bien, reprit Saturnin, si vous ne voulez pas que je le tienne tout haut, tâchez de me traiter plus humainement. Vous devez avoir ici d'autres provisions que du pain. Allez nous chercher quelque chose, et surtout moutez-nous de la lumière,

— Autre chose, dit Matliurin, tant que vous voudrez, mais pas de lumière, pas de lumière.

— Cet homme a peut-être raison, dit madame de Perbruck ; qui sait ce qui se passe de ce côté de la ville, et qui sait si une lumière n'attirerait pas les regards?

A l'instant où elle prononçait ces paroles,un coup sec et précis fut frappé à la porte du cabaret.

— Miséricorde du ciel ! dit Fichet, ce sont eux ; fermez la porte et ne bougez pas, ne remuez pas; la maison résonne comme un tambour, et s'ils entendaient quelqu'un, ils voudraient le voir. Faites les morts, si vous ne voulez pas que nous y passions tous.

En disant ces paroles, Fichet se hâta de descendre, et demanda à travers ia porte qui est-ce qui venait frapper à pareille heure delà nuit, pendant que tout bon citoyen se livrait au repos.

— Ouvre, répondit une voix brusque, et ne fais pas de bruit; il est inutile d'éveiller les voisins.

Les proscrits entendirent tirer deux gros verrous, et Saturnin profita du bruit qui se faisait dans le bas de la maison pour entr'ouvrir la fenêtre et tâcher de voir quelles étaient les personnes qui allaient entrer. Malgré l'obscurité de la nuit, il put voir une troupe d'hommes armés, et supposa un moment qu'ils avaient été dénoncés, et qu'on venait pour les arrêter. Louise s'était glissée près de Saturnin et regardait aussi par la fenêtre. Bientôt la porte du rez-de-chaussée s'ouvrit, et elle entendit une voix rauque dire :

— AhçàlYOus autres, ne quittez pas la maison de vue; il y a assez de monde pour faire l'ouvrage. Je vous appellerai quand tout sera tini.

— C'est Carrier, murmura Louise, qui reconnut cette voix.

Saturnin ne put s'empêcher de frissonner, mais il n'abandonna pas tout espoir de salut en voyant entrer Carrier suivi d'un seul homme.

Malgré la défense de Fichet, il traversa la petite chambre qu'il occupait, et alla jusqu'au sommet de l'escalier, pour surveiller la marche de Carrier et celle de l'homme qui était entré avec lui. Saturnin avait tiré de sa poche une paire de pistolets, et, se fiant à sa force peu commune, il s'était décidé à s'emparer de Carrier et à s'en faire un otage contre les entreprises des soldats qui l'accompagnaient. Dans tous les cas il comptait bien, s'il ne pouvait par ce moyen sauver sa mère et mademoiselle de Paradèze, sacrifier le représentant du peuple à sa vengeance. C'est alors qu'il entendit le vieux Mathurin dire avec empressement, en arrêtant les nouveaux venus au rez-de-chaussée :

— Citoyen Lamberty, si tu viens souper avec ton camarade, reste ici, le poêle est encore chaud, et il sera bientôt rallumé, tandis qu'il fait un froid du diable dans les chambres d'en haut.

— Nous ne venons pas pour souper, réponditLamberty, et nous voulons monter dans les chambres d'en haut.

— Permettez, dit Fichet, que j'allume de la lumière.

— Nous ne voulons pas de lumière, dit Carrier. Saturnin entendit monter. L'escalier de bois résonnait

sous le pas rapide de Lamberty, tandis que Carrier le gravissait en tâtonnant.

— Ne va pas si vite, Lamberty, dit il tout à coup, il fait une nuit affreuse.

Lamberty redescendit quelques marches, et Carrier lui dit tout bas :

— Es-tu bien sûr qu'il n'y a personne dans cette maison.

— Non, il n'y a personne, réponditLamberty. J'ai trop souvent averti ce vieux gueux de cabaretier que s'il se permettait de recevoir quelqu'un passé minuit, il aurait affaire à moi, pour qu'il s'avise d'y loger un chat sans ma permission.

— Où sommes-nous ? repartit Carrier.

— Nous sommes au premier, dit Lamberty.

— Montons plus haut, fit Carrier.

I*e Siècle

— La chambre da second est glacée ! cria Fichet du bas de l'escalier.

— Te tairas-tu, répondit Lamberty, on ne te demande pas ton avis.

A ce moment, Saturnin arma ses pistolets.

— Hum ! s'écria Carrier, j'ai entendu quelque chose?

— C'est l'escalier qui craque, repondit Lamberty. Saturnin entendit les dents de Carrier claquer.

— Où sommes-nous? reprit le misérable d'une voix tremblante.

— Au second, dit Lamberty.

— C'est bien, c'est bien, repartit Carrier , arrêtonsnous!

— Nous serons mieux, là haut, dit Lamberty, on domine mieux la rivière.

— Non ! en voilà assez, fit Carrier d'une voix défaillante, entrons là dedans.

Lamberty ouvrit la porte de la chambre, placée audessous de celle où étaient les trois proscrits ; Carrier entra et la referma derrière lui. Pendant ce temps, Lamberty ouvrait la fenêtre du second, et Louise qui était restée à la croisée du troisième, put l'entendre dire à Carrier :

— Tuas raison, on n'est pas mal ici, nous verrons parfaitement l'opération ; d'autant mieux que voilà la lune qui commence à se lever.

— Il n'y a pas de. lune aujourd'hui, dit Carrier; j'ai consulté le calendrier; je ne veux pas courir risque d'être vu.

Puis il reprit :

—Ah çà ! qu'est-ce que nous allons faire, en attendant l'heure?

— Souper, si tu veux, dit Lamberty ; si ça te convient, le père Fichet est homme à aller éveiller quelques voisines, qui nous tiendront joyeuse compagnie.

— Non! non! non! dit Carrier brusquement, si Angélique s'en doutait, elle me ferait quelque scène; et puis, vois-tu, l'histoire d'avant-hier, ne me donne pas envie de lui faire des infidélités.

— Ah çà ! reprit Lamberty, qu'est-ce que vous allez donc faire de cette fille qu'on a arrêté à la place de l'autre?

— C'est ce que tu vas voir, dit Carrier ; je n'ai pas voulu la faire venir chez moi , parce qu'on l'aurait su ; je n'ai pas voulu aller l'interroger à la geôle, parce qu'il y a des choses qu'on ne peut pas trop se permettre en public ; mais jë^veux que le tonnerre m'écrase, si je ne la fais pas parler , si je ne lui arrache pas le nom de celle dont elle a pris la place. Ce Bourbotte est un imbécile, et quant à ce Julien, oh! que je le trouve en faute! que je puisse seulement prouver qu'il a relâché un prisonnier sans jugement , ou protégé un royaliste, et je le ferai danser de la bonne façon ! va ! tout le crédit de Robespierre ne lui servira de rien

Lamberty et Carrier causaient ainsi à la fenêtre, pendant que Louise et Saturnin, placés au-dessus d'eux les écoutaient avee horreur. Dix fois, il vint à la pensée de Saturnin de descendre dans cette chambre, d'attaquer Carrier et son confident et d'accomplir l'acte d'héroïsme qu'avait tenté vainement mademoiselle de Paradèze, mais les hommes chargés de veiller à la sûreté de leur maître, passaient et repassaient sans cesse devant la porte de la maison, le moindre bruit les eût appelés en foule, et dans ce cas, ce n'était pas seulement sa vie que Saturnin eût jouée, c'était celle de sa mère et'celle de Louise aussi.

Madame de Perbruck et mademoiselle de Paradèze éprouvaient peut-être le même désir que Saturnin, mais aucun d'eux n'osait prononcer une parole, et ils demeuraient dans la plus horrible attente lorqu'un nouveau bruit se fit entendre au dehors. Saturnin se pencha pour examiner ce qui allait se passer, et vit une nouvelle troupe qui s'arrêta de même devant la maison et de laquelle se détachèrentdeux personnes qui pénétrèrent aussi dans l'intérieur.

FRÉDÉRIC SÛULIÉ.

—La voilà, dit Cawier tout bas à Lamberty, Fouquet i été exact.

lui effet, c'était l'autre aide de camp de Carrier.

a peine fut-il entré dans la maison, que Lamberty cria du haul de l'eacaller :

— Par Ici, Fouquel ; monte au second. El quenl à toi, vieux scéléral de cabaretier I couche-loi Burtonpofllei lâche de ne rien voir el de ne rien entendre, si tu ne veux

jias être raccourci !

Au même insiantln voix de Fouquet se lit entendre.

— Allons, allons, dit-il brutalement, la belle, montez plus vile que ça.

C'était donc une femme que l'on amenait dans celte maison, et d'api es les quelques mots échappés à Carrier, Saturnin et Louise eurent la même pensée : ils Redoutèrent pas que ce ne fût Marguerite qui venait d'être amenée.

Ils l'entendirent monter jusqu'au second étage.

— Comment, dit Fouquet en arrivant sur le palier, vous êtes dans l'obscurité !

— Je ne veux pas que ceux qui vont venir, reprit Carrier voient une lumière dans celte maison ; mes braves de la compagnie de Marat pourraient s'en étonner; ils voudraient la faire éteindre; il y aurait du tapage, et pour les calmer il faudrait peut-être leur dire que c'est moi qui suis ici, et c'est ce que je ne veux pas qu'on sache. Déjà Bourbotte se met à faire du sentiment, et Ju'.ien serait capable d'écrire des phrases philanthropiques au comité de salut public s'il savait que je préside moimême à l'exécution de mes ordres.

Il y eut un moment de silence, pendant lequel les trois hommes et la femme inconnue qui les accompagnait en- , irèrent dans la chambre.

— Ah ça, dit Carrier, maintenant que tu es ici, misérable! lu vas me dire pourquoi tu as pris ces habits et pourquoi tu as dit. à Bourbotte que tu étais celle qui a voulu m'assassiner?

Les moindres paroles prononcées à l'étage inférieur s'entendaient dans cette maison vide, et ceux qui se trouvaient à l'étage supérieur ne pouvaient plus douter que ce ne fût Marguerite que l'on venait de conduire dans cette maison.

"Un profond soupir s'échappa à la fois de leur poitrine, et leur apprit ce qu'ils n'osaient se dire. Leurs mains se cherchèrent et se serrèrent d'une étreinte sympathique. Cependant ils écoutèrenten vain, ils n'entendirent aucune réponse.

— Ah çà ! dit Carrier, est-ce que c'est une muette que tu m'as amenée là?

— Ahl c'est vrai, s'écria Fouquet; j'oubliais... ce n'est passa faute; et si elle n'a pas déjà poussé des hurlemens pardessus les toits, c'est que j'y ai mis bon ordre. Ne s'avisait-elle pas de pousser des cris et de haranguer les passans pendant que je l'amenais ici. Elle criait à tuetête : A bas Carrier! à bas le tyran ! On se mettait aux fenêtres, on s'amassait.

— Et le peuple indigné ne l'a pas lacérée? dit Carrier. Fouquet ne répondit pas à celte question; il se garda

bien de dire que parmi ceux qu'il avait rencontrés, il s'en était trouvé qui avaient répété le cri : A bas Carrier! seulement il ajouta :

— Alors, pour faire cesser tout ce tapage, je lui ai fait mettre un petit bâillon.

— Bien, bien, dit Carrier avec un rire cruel, ça étoufffera ses cris, si elle trouve que la façon dont nous allons l'interroger est trop pressante. Allons, tiens, Fouquet, passe-lui une corde autour des poignets : nous avons là un petit bout de bûton pour faire le moulinet. Commence à la serrer un peu.

— Voilà qui est fait, dit Fouquet.

— Et maintenant, reprit Carrier, misérable fille, me diras-tu quelle est la femme dont tu as pris la place?

— Mais, reprit Lamberty, si lu veux qu'elle réponde, il faut lui ôter son bâillon.

— Ah! dit Carrier avec humeur, c'est vrai... c'est fâ-

obenx !

Le fou furieux s'indignait de no pouvoir à la fols étouffer les plaintes de sa victime, el cependant la forcer a parler.

— Du reste, ajoula-t-il, il n'y a pas grand danger à lui ôter son bâillon ; la maiSOD est déserte, il n'y a personne pour entendre ses cris.

Un assez long silence suivit ces paroles de Carrier.

Saturnin, la marquise et mademoiselle de Paradèze ne respiraient plus ; Saturnin sentit Louise faire un mouvement, il comprit qu'emportée par l'indignation qu'elle éprouvait, elle allait se dénoncer elle-même, il la retint- Cela suffit pour éveiller l'attention <l>; (.'anier.

— On a remué dans la maison ! s'écria-t-il.

— Eh bien! dit Fouquet, c'est moi qui no puis dénouer ce damné bâillon.

— Non, dit Carrier, c'est au-dessus de notre tête. Il y a quelqu'un.

A ce moment, Fouquet était parvenu à détacher le bâillon, et à peine avait-il cessé de parler, que la voix de Marguerite se fit entendre.

— Oui, dit-elle avec un accent résolu, il y a quelqu'un ! Partout où se commet un crime, il y a quelqu'un! Dieu met toujours quelque vengeur caché à côté de la victime. Oui, l'on entend et on redira que l'infâme Carrier a fait subir la torture à une pauvre fille pour lui arracher une dénonciation.

— Bah! bah! dit Fouquet, cette maison est sonore comme une banque vide. Il n'y a que le vieux cabaretier qui dort en bas, ou qui fait tout ce qu'il peut pour dormir.

— C'est encore trop, reprit Carrier ; il faut le renvoyer de sa maison. Appelle-le, et qu'il nous envoie quatre de mes hommes pour visiter exactement cette mai. son.

Lamberty appela Mathurin, qui se hâta de répondre et auquel il transmit les ordres de Carrier.

A peine celui-ci se mettait-il en mesure d'exécuter ce qui venait de lui êlre demandé, qu'un bruit assez violent se fit entendre à la porte de la rue.

Le vieux Fichet refusait l'entrée à un nouvel arrivant.

— Et qui donc, s'écria violemment une voix que Louise reconnut pour être celle de Julien, qui donc m'empêchera de rentrer dans ma maison ?

— Va-t'en, répondit brutalement un des hommes postés à la porte en repoussant Julien.

— Prenez garde ! s'écria Julien. Je sais qu'il y a dans les rues de Nantes des troupes de bandits qui se permettei il d'insulter les meilleurs citoyens; mais si vous avez l'oreille fine, mes drôles, vous avez dû entendre s'arrêter ici près une troupe de chevaux : c'est une compagnie de hussards. Éloignez-vous, ou je vous fais sabrer comme des chiens enragés.

— Sais-tu que nous sommes des soldats de la compagnie de Marat! répondit celui à qui s'adressait Julien.

— Et pourquoi vous a-ton institués ?

— Pour faire exéculer la loi.

— Et où est la loi qui vous autorise à ni'empêcher de rentrer chez moi?

— Nous avons reçu l'ordre de ne laisser entrer personne dans cette maison.

— De qui avez-vous reçu cet ordre ?

— Du représentant du peuple Carrier, répondit avec emphase celui qu'interrogeait Julien.

— En ce cas, montrez-le-moi, dit Julien. Personne, fcjouta-t-il en élevant la voix, ne peut donner un pareil

ordre sans l'écrire et sans en prendre la responsabilité. Montrez moi cet ordre, ou je vous fais moi-même arrêter provisoirement.

— Arrêter les soldats de la compagnie de Marat!... dit le soldat avec fureur.

— Hussards! cria Julien.

Quelques cavaliers accoururent au grand trot.

— Il doit se tramer un crime dans celle maison, reprit Julien. C'est peut-être un complot royaliste...

— En avant!

— Citoyen Carrier 1 citoyen Carrier! s'écria d'en bas celui qui gardait la porte, faut-il tirer sur ces rebelles?

— Comment, dit Julien, il est là, et tu ne me le dis pas. Eh ! cabaretier, éclaire-moi, que je puisse me rendre près de lui.

Le malheureux Matliurin ne savait s'il devait obéir, et se garda bien de répondre.

Pendant ce temps Carrier trépignait de rage, en murmurant :

— L'enragé! le chien ! je le déchirerais, je le pilerais sous mes pieds.

Matliurin était monté, et avait demandé tout bas s'il fallait éclairer.

Mais avant que Carrier n'eût répondu, la voix de Julien s'écria :

— Hé! citoyen Saturnin, éclaire-moi. Est-ce que tu dors, toi aussi...

Saturnin, sans savoir quelle pouvait être l'intention de Julien, se hâta de rallumer la chandelle éteinte par Fichet, et parut au haut de l'escalier comme un homme réveillé en sursaut.

— Il y avait du monde là-haut, dit Carrier. Ah! misérable cabaretier !

— Eh! parbleu oui, c'est toi, dit Julien en entrant dans la chambre du second. Ah çà, citoyen Carrier, estce que tu m'en veux... ce matin tu m'envoies au tribunal révolutionnaire, ce soir tu me prends ma chambre...

— Est-ce que tu loges ici?

Julien se retourna vers Mathurin, et lui dit :

— Ne suis-je pas venu ce matin ici te louer deux chambres: celle-ci et celle de là-haut?

— C'est vrai, mais vous m'avez ditque peut-être vous ne rentreriez pas.

— Cela t'autorise-t-il à disposer d'une chambre que j'ai payée...

— Tu te loges dans de singulières maisons, dit Carrier d'un ton brutal.

— Les vrais patriotes, répondit Julien d'un ton de menace, n'ont pas des palais pour demeures. Robespierre loge dans la mansarde d'un menuisier, et le comité de salut public n'aime pas que les commissaires vivent d'autres choses que de leurs appointemens; il n'aime ni les pillards ni les voleurs, ni ceux qui s'enivrent dans les salons dorés.

Ceci était trop bien à l'adresse de Carrier pour qu'il ne vît pas une menace ; il frémissait de rage, mais il se tut.

— D'ailleurs, reprit Julien, je puis bien loger dans une maison où tu viens passer la nuit... en joyeuse compagnie à ce que je vois.

Aussitôt il approcha la lumière de la figure de Marguerite.

— Mais je ne me trompe pas, reprit-il, cette jolie fille est celle que Bourbotte et moi avons arrêtée à Donches.

— Eh bien ! après, dit Carrier furieux, qu'y trouves-tu à redire?

— Regardez, citoyen, dit Marguerite en montrant ses bras liés et fortement serrés par la corde.

— Ah! fit Julien en regardant Carrier.

— Eh bien ! après, dit Carrier qui grinçait des dents, cette fille a pris la place de celle qui a voulu m'assassiner. J'ai voulu l'interroger.

— Ici? dit Julien.

— Que t'importe?

— A moi, rien, dit Julien, va, continue. J'ai une se. conde chambre là-haut et j'y vais monter. Tu peux disposer de colle-* i .

— C'est inutile, dit Carrier, je ne veux déranger personne.

— A propos, dit Julien en s'adressant à Marguerite, je dois te prévenir, misérable, que les représentans du peuple réunis, désirant témoigner à Carrier l'Intérêt qu'ils prennent à sa conservation, ont voulu que l'infâme qui a osé porter la main sur lui, et celle qui lui a probablement servi de complice fussent transférées à Paris, afin d'y être jugées, et pour que leur condamnation serve d'exemple aux monstres qui seraient tentés de vous imiter. Je viens d'écrire au comité de salut public, et je lui annonce ton arrivée prochaine.

Carrier ne savait trop comment prendre cette mesure, ce pouvait être une ruse pour lui arracher sa victime. Julien ajouta en se tournant vers Carrier :

— C'est un hommage que tes collègues, sur ma proposition, ont voulu rendre à ton patriotisme.

Elait-ce une raillerie? Carrier ne put le deviner sur le visage froid et impassible de Julien, et il répondit :

— Eh bien, je la remettrai demain, si elle vit encore, à celui qui est chargé de sa translation.

— C'est à moi qu'on l'a confiée, dit Julien, j'étais allé la chercher à la prison pendant que Prieur et Bourbotte se rendaient chez toi, où ils croyaient le trouver, car tu as fait dire que tu étais malade pour ne pas assister au banquet patriotique donné par la commune -, je vois qu'il n'en est rien.

— Ah ! c'est toi qui es chargé de cette mission, dit Carrier qui promenait autour de lui un regard farouche.

— J'en ai l'ordre sur moi, dit froidement Julien, et comme je comptais trouver cette fille dans la prison, j'avais pris une escorte qui est encore en bas... Capitaine Delbenne, cria Julien en se mettant à la fenêtre, gardez toutes les issues de la maison ! ma prisonnière est ici, songez que j'en réponds sur ma tête.

— S;ir ta tête, n'est-ce pas ? dit Carrier avec un sourire féroce.

— Comme toi sur la tienne des actes que tu ordonnes, lui répondit Julien ; songez, capitaine, ajouta-t-il, que je pars dans deux heures et que vous m'escorterez jusqu'à Ancenis.

Quoique Carrier ne supposât pas que Julien eût le désir ni l'espoir de faire évader la prisonnière, il ne pouvait s'en séparer : il la couvait d'un œil sanglant, en regrettant qu'une autre volonté que la sienne fit tomber cette tête; cependant sa farouche vanité se félicitait de penser que la Convention voulait faire juger à Paris une femme qui avait été la complice d'un crime dirigé contre sa personne, il se tourna vers Delbenne qui était monté à la voix de Julien.

— Tu entends, citoyen capitaine, lui dit-il, il en répond sur sa tête, et tu en répondras aussi sur la tienne.

Delbenne regarda Marguerite et pâlit.

— Quoi, dit-il, c'est cette fille ? Oh ! reprit-il avec un triste gémissement, elle a eu cependant la tête assez près du couteau pour ne pas avoir envie de recommencer.

— Tu la connais? dit Carrier avec une curiosité sauvage.

Delbenne ITésita, puis, après un moment de silence, il repartit:

— Non, je me suis trompé, c'est une autre.

Carrier regarda longtemps Julien et Delbenne. Un orage furieux grondait au fond de ce silence. Chacun en attendait l'explosion avec anxiété, lorsque tout à coup Carrier parut prêter l'oreille à un bruit lointain, il tressaillit et s'écria vivement en s'adressaut à Lamberty et à Fouquet :

— Allons, suivez-moi, vous autres.

Carrier s'éloignait, et déjà les acteurs de cette scène se croyaient débarrassés de la présence de ce monstre, lors-

FRÉDÉRIC SOL LIÉ

qu'on entendit plus distinctement la brall qu'avait paru

éCOUter Carrier. Un hussard accourait au galop.

— Qu'y a-L-ii ? lui demanda Delbenne.

—Capitaine, dit le soldat, on vient d'embarquer au

haut de la Fosse plusieurs cenlaines de prisonniers, le bateau est parti et descend la rivière.

— Qu'est-ce cela? dit Julien en pâlissant de colère et d'indignation.

— Ce que c'est, dit Carrier, à qui l'effroi qu'il éprouvait rendit cette énergie qui anime les plus lâches dans les momens désespérés, ne t'es-tu pas plaint que les prisons étaient encombrées? Eh bien, ce sont des prisonniers qu'on transfère h Paimbeuf.

— Es-tu sur qu'ils y arriveront? lui dit Julien en le regardantenface.

— Je ne réponds ni du vent ni de l'eau, dit Carrier avec colère ; et, après tout, la Convention est informée, ajouta-t-il en regardant à son tour Julien avec audace.

— C'est juste, répondit celui-ci froidement. Carrier donna un ordre a Lamberty. Celui-ci s'éloigna

aussitôt, gagna un batelet et aborda le navire.

Julien avait tremblé à son tour devant l'audace de Carrier. Julien s'était dévoué à la mission d'abattre cette tyrannie de cannibale qui désolait la Bretagne; mais il sentait qu'il ne pouvait y arriver que lentement et par des moyens détournés; l'appel de Carrier à la Convention l'avait épouvanté. En effet, la terrible assemblée n'avait-elle pas déjà cité honorablement les lettres oh Carrier lui annonçait insolemment les fusillades qu'il avait ordonnées, et l'assemblée ne pouvait-elle pas approuver de même les noyades.

Bientôt on entendit approcher le navire. Le bruit de ces mille voix qui allaient bientôt s'éteindre avait un accent presque joyeux. Le navire arriva à la même place oh la veille s'était englouti le bateau de Notron; mais cette fois il passa lentement et majestueusement.

Carrier s'était approché de la fenêtre avec Julien, qui tremblait et frémissait d'indignation de son impuissance.

— Ma foi, dit Carrier, s'il leur arrive malheur, ce ne sera pas ma faute, n'est-ce pas? Adieu, et bon voyage.

Aussitôt il fit un signe à ses sicaires et quitta la maison.

Julien, et Delbenne avec lui, restèrent longtemps à la fenêtre, écoutant le bruit du navire et de ces mille voix qui s'éloignaient rapidement. Au-dessus d'eux, Saturnin, madame de Perbruck et Louise suivaient avec une égale anxiété ce bruissement qui se perdait peu à peu dans le silence. Bientôt on n'entendit plus rien, et il sembla à tous ceux qui écoutaient que le salut des victimes était assuré. Chacun se sentit soulagé d'un poids énorme.

Tout à coup, une clameur immense et lointaine, un grand cri formé de mille cris, traversa les airs et sembla s'y balancer; il grandissait déchirant et prolongé ; enfin il éclata en un long hurlement; puis tout rentra dans un silence profond. La justice de Carrier était faite !

— Capitaine, s'écria Julien avec violence, vous entendez! Nous allons partir dans une heure! Hâtez-vous! Faites rassembler vos hommes !

A peine Delbenne avait-il quitté Julien que Saturnin et Louise étaient près de lui.

— Vous partez! lui dit Saturnin.

— A l'instant, répondit Julien avec calme. 11 faut que je voie le comité de salut public ; il faut que je parle. On n'écrit pas ces choses-là, on les raconte, on les fait toucher du doigt. On ne croirait pas une lettre : il faut que je parte.

— Et vous emmenez cette malheureuse Marguerite? dit Louise. Ce n'est pas pour en faire une victime, au moins?

— C'est pour en faire un témoin, un accusateur.

— En ce cas, dit Louise, emmenez-moi donc, moi, et je parlerai ! Julien, vous avez engagé votre tête dans cette lutte, vous ne pouvez refuser d'y engager la mienne.

Julien lui prit la main ; Louise ne la relira pas, mais une soudaine rougeur colora son visage, et l'enthousias-

qui l'avait animée un moment parut u Ha. II Julien

laissa tomber sa main.

— Votïi ne suivrez il Paris, lui dit-il tristement; ce n'es! que là que je vous croirai en sûreté.

— Je ne puis voyager seule avec vous, dit Louise en baissant les yeux.

— La marquise de Perbruck vous suivra...

— El mon (ils? s'écria imprudemment celle-ci.

— Le comte de Perbruck! dit Julien les yeux élincelans, le comte de Perbruck I répéta-t-11 en s'adressant à Louise; celui qui a été votre fiancé, mademoiselle.

— Le comte de Perbruck qui a été mon fiancé est mort, monsieur, repartit Louise. Celui-ci...

— Celui-ci, dit madame de Perbruck, est mon fils; mais il n'a pas de nom.

Julien s'inclina et répondit d'une voix triste :

— Pardonnez-moi, madame, si je vous ai forcée à un aveu que je ne veux pas avoir entendu. Vous voyagerez avec moi comme ma tante, et vous, Louise, comme la fille de madame... Quant à vous, monsieur Saturnin, ajouta Julien, si vous m'en croyez, vous accepterez une position secondaire pour éviter des questions qui pourraient devenir embarrassantes pour moi-même. Il faudra que vous passiez pour le domestique de ces dames.

— Je serai trop heureux de les servir en quelque qualité que ce soit, dit Saturnin.

— En ce cas, préparons-nous à partir, fit Julien; j'ai fait mettre en réquisition des chevaux de poste. Madame et mademoiselle voyageront dans une voiture: nous irons achevai jusqu'à ce que nous puissions trouver de meilleurs moyens de transport.

Une heure après ils étaient tous en route pour Paris.

Six mois s'étaient passés depuis le départ de Julien. Carrier, que la présence de ce jeune homme avait fait hésiter un moment dans la route sanglante qu'il suivait, s'était abandonné avec plus d'emportement que jamais à l'ivresse de ses fureurs. Presque toutes les semaines de ces longs mois avaient été marquées par les effroyables hécatombes offertes à la Loire. Carrier avait tenu parole, il avait osé annoncer ces terribles exécutions au comité de salut public. Celui-ci en avait averti la Convention, et l'assemblée, poussée par la Montagne, sans s'expliquer toutefois sur les moyens infâmes employés par Carrier, avait honorablement cité sa conduite énergique et son ardent patriotisme.

Encouragé par cette approbation , rien n'avait plus retenu Carrier. « Quel torrent révolutionnaire que la Loire! s'écria-t-il dans ses lettres. Il semble de moitié dans la justice du peuple et engloutit joyeusement ses ennemis. » Le monstre calomniait le fleuve, car, au lieu de faire disparaître les milliers de cadavres qu'on lui confiait, il les repoussait sur ses rives et les montrait à la colère de Dieu et des hommes.

C'était quelque chose d'inconcevable et de fabuleusement monstrueux.

L'eau du fleuve était infectée ; il fut défendu par la commune d'en boire. Les deux rives de la Loire étaient des foyers de fièvres pestilentielles qui menaçaient d'envahir la ville.

D'un autre côté, les soldats de la compagnie de Marat, mieux accoutumés à leurs fonctions, aiguisés au crime par les ordres féroces de leur maître, parcouraient Nantes, insultant, arrêtant, maltraitant quiconque s'opposait à leurs violences. Tout ce qui était au-dessus de la dernière classe du peuple tremblait à la pensée de rencontrer ces exécrables satellites de Carrier ; on n'osait plus sortir. Les magistrats eux-mêmes, les membres de la commune, avaient tout à fait courbé la tête. Un seul murmure d'opposition avait osé se faire entendre. Le tribunal révolutionnaire avait osé dire au proconsul , par l'organe de

son président, que puisqu'il envoyait les prisonniers à la mort sans jugement, le tribunal était moralement destitué. A cela Carrier avait répondu :

— Ah ! tu veux juger... Eh bien ! juge... et si les prisons ne sont pas vides dans deux heures, je te fais fusiller.

Le tribunal avait continué à condamner, et Carrier avait continué à faire précipiter les prisonniers dans la Loire. Dès que la nuit était venue, on allait les chercher par centaines; on les poussait par troupeaux comme des bêtes de somme, on les entassait sur ie navire fatal, et ils mouraient sans qu'une voix s'élevât pour réclamer contre ce forfait permanent.

Telle était la terreur qui pesait alors sur Nantes, que les prisonniers eux-mêmes acceptaient la proscription sans tenter de s'y soustraire. Qu'un seul eût osé donner le signal de la résistance pendant qu'on les conduisait au supplice, qu'il eût lutté avec les quelques satellites qui les escortaient, que celte foule eût seulement essayé de fuir, et la plupart s'échappaient, et ces horribles exécutions s'arrêtaient , car elles n'eussent plus trouvé de complices; mais tout semblait mort dans le cœur des victimes, ainsi que dans le cœur de ceux qui étaient restés libres. Jamais ville envahie par une armée de barbares marchant le meurtre ou l'incendie à la main ; jamais cité dévastée par un de ces terribles fléaux contre lesquels rien ne peut lutter, ni jeunesse ni courage; jamais contrée vouée à la peste, à la famine, au massacre, ne fut plus obéissante, plus morne, plus terrorifiée que ne l'était Nantes à cette époque.

Oh ! ce sont là de terribles leçons dont il ne faut pas détourner les regards du peuple pour l'endormir dans la fausse sécurité qui lui donnent des espérances généreuses.

En effet, trop souvent fatigué de son repos, le peuple se plaît à l'idée des révolutions. Les rapides fortunes, les actions héroïques, les grandes renommées qui surgissent de ces temps funèbres l'exaltent et l'éblouissent. Il ne voit que ces rares exceptions dans le passé, il ne rêve qu'elles dans l'avenir ; alors, emporté par ces images éclatantes, il s'agite, il murmure, il brûle du désir de s'élancer à son tour dans cette carrière aventureuse où il croit n'engager que son sang sur les champs de bataille, ou sa tête dans les luttes politiques, en échange de la gloire ou du pouvoir. Erreur... erreur funeste ! Une fois lancé dans cette voie, le peuple croit qu'il ne dépassera pas le but, parce qu'il y marche d'abord d'un pas modéré; mais bientôt viennent les obstacles qui l'irritent, les luttes qui l'exaspèrent; alors il passe de la hardiesse à la témérité, de la colère à la fureur, de la rigueur à la cruauté, et une fois emporté hors des bornes de la justice, il trouve dans son sein des monstres pour recommencer en son nom les crimes qu'il vouait jadis à l'anathème de l'humanité : les mêmes proscriptions renaissent et les mêmes lâchetés leur tendent .humblement la tête ; car dans ces pages déshonorantes de l'histoire, si l'exécration est pour les bourreaux, le mépris doit être pour ceux qui les supportent si longtemps.

Ainsi régnait Carrier, et, pareil à la Messaline de Juvénal, lassé mais non rassasié de sang, il demandait pourquoi l'homme ne tenait pas dans sa main les fléaux delà nature avec lesquels la colère de Dieu écrase en un jour des cités tout entières et les fait disparaître du monde.

Une pensée était cependant venue à Carrier, il l'avait rêvée et amoureusement caressée, mais il n'avait pas encore osé accoupler cette pensée avec le droit de l'exécu ter. Malgré lui, le tigre sentait que, s'il mettait en présence le rêve de son âme et la possibilité de l'accomplir, il en résulterait quelque chose d'effroyable et de monstrueux.

Enfermé dans son hôtel, et ne vivant plus qu'avec les misérables qui s'agenouillaient devant lui et qui léchaient 6ur ses pieds le sang dont il était inondé, Carrier était

arrivé à ce délire de la bête brute quand elle a subi la fatale morsure de la rage. Il se levait pour tuer, il passait sa journée à tuer, il s'enivrait en parlant de tuer. Non, jamais rien de plus effroyable n'a vécu que cet homme.

Enfin, ceux qui l'entouraient vivaient eux-mêmes dans une sorte de vertige qui les épouvantait tout féroces, tout sanguinaires qu'ils fussent. L'haleine leur manquait pour suivre ce furieux dans sa course insensée à travers le sang et les cadavres. Ils eussent voulu l'arrêter, ou plutôt s'arrêter eux-mêmes; mais il les emportait avec lui, excitant, renouvelant sans cesse leurs rages épuisées et demandant toujours du sang! du sang! du sang!

Un matin, Carrier, à peine éveillé du sommeil brûlant qui suivait ses nuits d'orgies, fut averti que Fouquet et Lamberty attendaient ses ordres pour les exécutions du jour. Il demanda Angélique; elle était dans son appartement.

— Nous allons déjeuner près d'elle, dit-il au domestique qui lui avait fait cette réponse, et surtout qu'on ne vienne point nous troubler.

Il passa chez Angélique, qu'il trouva levée, quoique la journée fût peu avancée. Elle était assise par terre au coin de l'âtre d'une petit cheminée en porcelaine peinte; elle pleurait à chaudes larmes.

— Eh bien! qu'est-ce que cela signifie? dit Carrier; qu'as-tu donc, que t'a-t-on fait? qui donc a pu t'offenser?

— Personne, dit Angélique.

— Ah! tu n'oses le nommer! dit Carrier; et tu sais cependant comment il expiera le crime de t'avoir déplu.

— Ce n'est personne, tedis-je.

— Mais alors qu'as-tu donc?

— Je ne sais, lui dit Angélique.

Elle n'osait pas lui dire qu'elle en était arrivée à ce point qu'elle n'osait plus vivre.

En effet, la présence de Carrier lui glaçait l'âme et lui faisait éprouver un supplice incroyable! Elle ne le voyait plus qu'à travers une espèce de voile rouge ; il ne lui apparaissait plus qu'à travers une vapeur sanglante, elle doutait presque de l'existence de cet homme; elle se demandait s'il était vrai qu'un être pareil fût là, devant elle. La raison lui manquait, elle se sentait devenir folle. La voix de Carrier n'était plus-savoix;le Ion rauquede ses paroles frappait l'oreille d'Angélique comme les coups pressés du couteau sur le billot. Lorsque le monstre la louchait, il lui semblait que sa main était prête à se dissoudre en un large ruisseau d'eau sanglante où elle se sentait noyée et suffoquée. La malheureuse, obsédée de la pensée des crimes de Carrier, vivait dans une sorte de rêve éveillé, horrible, funeste, sanglant.

La raison lui revenait lorsqu'elle était seule, et alors le supplice changeait.

Ce n'était plus ce vague et indicible vertige qui lui faisait douter de tout et d'elle même, c'était alors le souvenir précis, le remords lucide qui complait les victimes et qui lui montrait les épouvantables actions de Carrier dans leur nudité. Alors elle se cachait dans les angles obscurs de son appartement, elle se tordait aveodes sanglots étouffés, elle se couchait à terre pour pleurer la face sur le tapis de sa chambre, afin que le bruit de ses larmes n'arrivât pas jusqu'à Carrier.

Ce jour-là, comptant sur l'heure qu'il donnait d'ordinaire à ses deux aides, elle avait été surprise dans ses larmes. La malheureuse, poussée au dernier degré de désespoir, avait voulu prier. Mais au moment où le mot : « Mon Dieu! » était sorti de sa bouche, elle était tombée presque renversée sur le sol ; comme si ce nom sacré l'eût foudroyée, par cela seul qu'il passait sur ses lèvres impures. Alors elle s'était reprise à pleurer.

Cependant elle tremblait devant Carrier qui la pressait de questions pour savoir la cause de ses larmes, et elle lui répondit encore:

— Jene sais... je souffre... . .

—•Tu t'ennuies? lui dit Carrier.

FREDERIC SOI LIE

— oh ! n m, certes non.

— Je ne l'en veux pas, Angélique... moi aussi je m'ennuie! Toujours la même chose, et pour avancer si peu...

.l'en ai assez:...

— Quoi! dit Angélique avec un mouvement d'espérance, lu voudrais cesser les exécutions?

— Tiens! les voila ions deux, Lamberty et Fouquct;

je ne leur ai rien demandé pour aujourd'hui.

— Oui, dit Lamberty, qui prit la disposition étrange où se trouvait Carrier pour un mouvement de bonne humeur, Carrier noua a donné congé aujourd'hui.

— Et peut-être demain aussi ? dit Angélique.

— Et demain aussi, dit Carrier, et tous les jours, jusqu'à ce que (ont soit prêt. Profitez-en, mes braves,

pour vous reposer el reprendre des forces, car ce jour-là,

ajouta i il avec un rire Infernal, ce sera une œuvre terrible, grande, solennelle; j'écraserai, je, pulvériserai, je balaierai celle exécrable population ; je ferai du Dieu.

Angélique et les deux satellites restèrent muets; ils n'osèrent pas le regarder. Angélique fut prête à se briser la tête sur le marbre pour ne pas entendre. Carrier s'assit au coin de. la cheminée, y jeta une bûche, puis une

autre, et se mit a souffler le l'eu ; bientôt la flamme jaillit. Quand,;1! force de l'animer, la cheminée brûlante se mita gronder, il prit au hasard un mouchoir qui se trouvait sur la cheminée et le jeta au feu ; le mouchoir fut à l'instant consumé. Il trouva une petite boîle sous sa main et la lança de même dans le feu, elle brûla en pétillant. Carrier se mit à rire et continua en jetant au feu tout ce qu'il trouvait sous sa main. Une cage était près de lui enfermant des oiseaux précieux, il s'empara des oiseaux et les jeta dans la cheminée ; il entendit les faibles cris de ces frêles créatures et les vit se tordre dans le feu, et il se mit à rire plus fort. Angélique le considérait avec une stupéfaction haletante.

— Mais que veux-tu donc, Carrier ? lui dit-elle.

— Un incendie! répondit-il avec une sorte de rugissement horrible, un vaste incendie qui dévore et efface de la terre cette ville exécrable ! qui fasse se tordre dans les flammes sa population impure!

— Non! s'écria Angélique en se précipitant vers Carrier avec un cri d'angoisse.

— Et pourquoi? dit Carrier en la regardant d'un œil irrité.

— C'est... c'est, dit Angélique tremblante, que j'aurais.peur.

— Ne t'occupe point de cela, ma fille; j'ai mon plan... Les portes de la ville seront gardées à l'extérieur... je placerai une batterie à chacune d'elles, et ceux qui voudront sortir trouveront à qui parler.

Personne n'osa répondre. Carrier se retourna vers Lamberty.

— N'est-ce pas que c'est un bon plan ? lui dit-il.

— Il sera peut-être difficile à exécuter, dit Lamberfy d'une voix tremblante.

— Je sais, dit Carrier, qu'il est bien plus facile d'envoyer un traître au tribunal révolutionnaire et de le faire expédier sur la place du Bouffay ou de l'embarquer pour Paimbeuf. Je n'aurais qu'un mot à dire, et tu en feras l'essai.

— Rien n'est plus facile, dit Fouquet, qui avait partagé l'effroi et l'hésitation de Lamberty, mais qui voulut se faire un mérite de son empressement aux dépens de son compagnon.

— Tu trouves? lui dit Carrier en souriant. A la bonne heure. . Eh bien ! il faut que cela soit exécuté demain.

— Demain... dit Fouquet en hésitant à son tour, d'ici à demain?

— C'est parce que je savais que le citoyen Carrier veut que les pensées soient exécutées aussitôt que conçues que je disais que c'est difficile ; mais s'il voulait nous donner huit jours?... reprit Lamberty.

— Ni un jour ni huit jours, dit Angélique en se levant

tout à coup ci o'esl pas possible. Non, tu ne feras pas cela, Carrier, c'est abominable, c'est affreux 1...

— Ah ça, est ce que in deviens folle? s'ecria Carrier.

— Non, dit Angélique exaspérée ; assez, de sang comme

ça!. ..le n'en puis plus, moi J Je ne dors plus, je vis au

milieu d'une odeur de cadavres ' Assez. ..as! ez.. . assez 1,..

( an 1er se leva, alla fermer la porte du boudoir où ils s:1 trouvaient.

— Qu'allons-nous. faire de cette folle? dit-il à ses deux acolytes.

— Le tribunal révolutionnaire est en permanence, dit l'un.

— Et tu feras bien encore une petite expédition nocturne? reprit l'autre.

— Ah! s'écria Angélique avec effroi, pas comme ça!... tuez-moi tout de suite ici ; mais pas de guillotine, pas de noyade !

Pendant qu'Angélique parlait ainsi, Carrier tournait toulautour du boudoir comme un fou, ou plutôt comme Néron lorsqu'il se faisait entériner dans une cage de fer où il se traînait à quatre pattes, imitant lesrugissemens, les impatiences, les colères des bêtes féroces du Cirque, s'exaltant dans cette affreuse folie, jusqu'à ce que furieux il fit un signe pour qu'on ouvrit la porte de celle cage d'où il s'élançait pour mordre, pour déchirer de ses ongles des esclaves nus attachés autour de la salle impériale, où il jouait au tigre.

Carrier, ivre aussi de colère, s'arrêta tout à coup devant Angélique, et se mit à hurler :

— Tuez-la... déchirez-la 1...

Et il s'élançait sur elle, les doigts crispés, en grinçant des dents, et prêt à renouveler sur sa maîtresse les bestiales fureurs de Néron. Elle était tombée sur le parquet, et il allait la fouler aux pieds, lorsqu'un bruit violent retentil à la porte de l'hôtel...

Carrier s'arrêta. Un de ses sicaires entra l'œil en feu, l'écume à la bouche :

— Citoyen Carrier, la commune a l'insolence de vouloir forcer ta porte... Les municipaux ont repoussé la sentinelle placée en bas; ils montent...

— Ah 1 s écria Carrier avec un sourd rugissement, tant mieux... ils auraient faities bégueules... ils auraient pleurniché... tant mieux...

Aussitôt il s'élança vers le salon où étaient déjà arrivés les membres de la commune.

— Trahison ! trahison ! cria-t-il en entrant; on attaque les représentans du peuple à main armée... A moi les vrais sans-culottes !...

Les farouches gardes du corps de Carrier parurent en armes aux portes du salon.

— Que venez-vous faire ici ? reprit-il lorsqu'il se crut en sûreté.

— Citoyen Carrier, dit l'un des membres de la commune, nous venons nous plaindre de ce que tu disposes des prisonniers sans ordre d'extradition.

— Ah ! dit Carrier, traîtres vendus aux aristocrates ! vous voulez les sauver, je le sais. Vous voulez rallumer la guerre civile que j'ai éteinte... vous voulez livrer Nantes aux royalistes et aux Anglais... vous ne leur livrerez qu'un monceau de cendres 1 Ah ! je connais vos crimes et vos trahisons... vous avez arrêté les vivres pour faire mourir le peuple de faim... vous avez donné des licences aux ennemis de la république, pour communiquer avec les navires anglais... vous avez donné avis aux royalistes des mouvemens de nos armées... vous avez toujours été d'avis de pactiser avec les rebelles... Je vous accuse de tous ces crimes!... Allons! allons! qu'on les arrête; qu'on les emmène. Je confie le salut de la patrie à l'énergie des vrais patriotes... que la vengeance de la république les frappe avec la rapidité de la foudre. Menez-les au tribunal révolutionnaire !

A ce discours de Carrier, prononcé d'une voix sauvage, et avec des gestes désordonnés, les membres de la commune se reculèrent en tremblant. A ce moment, un

jeune homme sortit de leurs rangs , pendant que les sans-culottes de Carrier s'avançaient pour s'emparer des prisonniers qu'on venait de leur livrer.

C'était Julien. Il marcha droit à Carrier, qui se recula à son tour comme pour prendre du champ et s'é. lancer sur lui.

— Il n'y a plus de trihunal révolutionnaire, s'écriat-il d'une voix forte

— Tu dis?... fit Carrier en grinçant les dénis.

— Les membres du tribunal révolutionnaire sont tous arrêtés, dit-il avec autorité, et toi-même, Carrier, tu n'es plus rien ici. Voici l'ordre du comité de salut public qui te rappelle à Paris. La compagnie de Maiat est dissoute. Soricz, sortez, dit-il aux membres de la commune, vous n'avez plus rien à faire ici.

Tout le monde s'éloigna, et Carrier, qui était resté immobile, muet, anéanti, tomba sur un fauteuil, et, prenant sa tête dans ses mains, il se mit à pleurer avec des sanglots et des cris.

Julien, qui était resté le dernier, le considéra un moment. Il était entré avec le dessein de faire entendre à Carrier des paroles sévères, il s'attendait à de la résistance, à des emportemens frénétiques ; mais en voyant cette lâcheté si basse, cette lâcheté dont l'excès ne pouvait être comparé qu'à l'excès des violences du misera • ble, Julien se détourna avec dégoût, et s'éloigna à son tour.

Cependant, après un assez long temps, Carrier se calma et regarda autour de lui, et, reconnaissant qu'il était seul, qu'il était libre, il se releva en disant :

— Il faudra qu'ils m'arrachent du sein de la Convention.

Aussitôt il appela :

— Lamberty! Fouquet!

Personne ne répondit. Il appela d'une voix plus haute, et ce fut encore en vain.

Il quitta le salon , passa dans les autres parties de l'appartement; partout le même silence, la même solitude. Il descendit dans les offices, dans les cuisines ; tout était désert; les apprêts du déjeuner étaient sur les fourneaux et avaient été abandonnés sans que le cuisinier se fût occupé d'autre chose que de jeter dans un coin le tablier et le couteau qui ne lui appartenaient pas. Dans la cour, un cheval était attaché à l'anneau de fer qui pendait à la porte de l'écurie; l'étrille et la brosse étaient à côté de lui sur le pavé. Chacun avait quitté cette maison à l'instant où il avait appris la disgrâce de Carrier, comme si elle eût dû tomber et écraser ceux qui y demeureraient une minute de plus. Les terreurs de Carrier le reprirent en se trouvant ainsi seul dans ce vaste hôtel.

A travers la porte qui ouvrait sur la rue, il crut entendre le bruit des murmures du peuple et remonta rapidement pour se cacher dans le plus secret de ses appartenions : c'élait le boudoir où il avait laissé Angélique évanouie. Il la retrouva gisante sur le parquet. A sa vue, un éclair de féroce colère reparut dans les yeux de Carrier. Il porta la main à son sabre qui ne le quittait jamais, mais il s'arrêta en murmurant :

— On dirait que je l'ai assassinée...

A cette heure, cet homme, qui envoyait la veille les victimes par milliers à la mort, avait peur d'un crime de plus. Il tourna quelque temps autour de sa maîtresse, et il était tellement troublé, qu'il tira les sonnettes pour appeler à son aide, et se donna de nouveau la certitude de son abandon. Il retomba dans son accablement et se prit à pleurer.

Pendant qu'il était ainsi, la tête cachée sur les coussins d'un siège, Angélique reprit peu à peu connaissance et se souleva doucement; elle regarda un moment autour d'elle, et voyant Carrier assis à quelques pas, elle tressaillit, et rampantsur les mains elle chercha à gagner la porte du boudoir. Carrier, averti par le bruit qu'elle fit,

se redressa tout à coup en s'écriant d'une voix épouvantée:

— Qui est la?

Angélique, saisie d'une terreur non moins grande, se releva pour s'enfuir plus rapidement ; mais pendant qu'elle faisait ce mouvement, Carrier s'était précipité vers elle et était tombé à ses genoux ; il s'ai tachait aux plis de sa robe et lui disait d'une voix larmoyante :

— Angélique, Angélique... ne me quitte pas; par pitié, ne me quitte pas, toi aussi...

La malheureuse le regardait avec des yeux interdits ; elle ne pouvait traduire ces prières que par un de ces retours insensés où l'amour furieux passe des plus féroces menaces aux plus humbles supplications.

— Oh! lui dit-elle, trop heureuse d'avoir échappé au danger qui l'avait menacée, tu ne m'a mes plus !

— Moi... dit Carrier, moi... je t'aime... je t'ai toujours aimée... tu le sais bien... quelquefois, c'est vrai... je suis brusque, emporté... mais tu le sais, toi... tu peux le dire... je ne suis pas méchant...

— Ainsi, lui dit Angélique qui ne revenait pas de sa surprise, tu ne feras pas exécuter ce projet d'incendie?

— Est-ce que tuas pu croire à ça? dit Carrier ; c'élait une plaisanterie ; je voulais rire ; ne parle pas de ça, mes ennemis m'en accuseraient comme si je l'avais fait.

— Tes ennemis, dit Angélique; as-tu quelque chose à craindre, toi, Carrier, le maître de cette ville?...

— Angélique, dit Carrier, Angélique, répéta-t-il avec une angoisse inexprimable, les lâches de la Convention m'ont destitué!

— Toi ! fit Angélique.

Et elle murmura tout bas :

— 11 y a donc une justice.

— Et toi aussi, dit Carrier, tu me blâmes; toi pour •qui j'ai fait verser tant de sang, car cela te plaisait. Tu n'étais contente que lorsque Lamberty et Fouquet venaient te rapporter le compte des victimes de la journée.

— Oh! misérable! fit Angélique avec horreur et mépris, l'ai-je jamais demandé une seule tête?

— M'as-tu demandé une seule grâce? lui dit Carrier en se relevant. C'était pourtant ton métier à toi. Les femmes doivent avoir de la pitié. Dieu les a placées à côté des hommes chargés d'exécuter les terribles décrets de la politique pour adoucir quelquefois la rigueur de leur devoir, pour leur mériter, à côté des malédictions de tous, des voix qui plaideront pour eux le jour où leur parti leur demandera compte de leur dévoûment. Mais, toi, tu ne m'as rien dit; tu m'as poussé, tu m'as laissé aller dans ce chemin sanglant. Tu n'as eu ni cœur ni pitié pour personne, tu n'es qu'un monstrel

Ce serait trop horrible chose que de vouloir répéter ici les reproches sanglans que ces deux misérables se jetèrent à la face l'un de l'autre. Après avoir épuisé toutes les injures qu'ils méritaient si bien, la peur les réunit dans le soin de leur sûreté commune.

Toute la journée se passa sans que ni l'un ni l'autre osât quitter l'hôtel; ce ne fut qu'à la nuit qu'Angélique se hasarda à sortir et à aller demander à la commune une voiture et des chevaux pour Carrier.

Ils lui furent immédiatement envoyés avec une escorte, qui le conduisit jusqu'aux portes de Nantes. Mais Angélique n'accompagna pas la voiture.

Avant de quitter l'hôtel de Carrier, elle s'était munie de tous les bijoux, de tout l'or qu'il loi avait prodigués, et elle disparut sans qu'on sût ce qu'elle était devenue, jusqu'au jour où quelques habitans de Nantes la reconnurent," quelques années après, à la croisée de cette maison isolée où l'a vue Tauteur de cet écrit.

Heureusement pour Carrier, le bruit de sa disgrâce n'avait pas franchi les murs de la ville, et n'avait pénétré dans les campagnes que d'une manière douteuse. Sans cela il n'eût certes pas traversé paisiblement le pays qu'il avait laissé presque désert. Des vengeurs se fussent précipités à sa rencontre, et l'eussent impitoyablement mas-

FRÉDÉRIC SOI LIÉ

sacré. Il avait si bien prévu le danger, qu'il avaii bit

demander a la commune un passeport sunsim autre QOIH que le sien. Ce lut ainsi qu'il arriva jusqu'il An-ers, OÙ l'accueil que lui lit le club montagnard de celle ville, lui rendit un peu d'audace.

Cependant Julien était parti de Nantes, immédiatement après Carrier ; il s'était refusé à l'ovation que lui Offraient les mêmes hommes qui le plus souvent avaient exécuté les ordres du larouche proconsul.

Mais il nous faut dire ce qu'étalent devenus, pendant ces six mois écoulés, Saturnin, madame de Perbruek et Louise de Paradèze.

Sur le boulevard Beaumarchais, au coin de la rue du Tas-de-la-Mule, il y avait en ce temps-là une petite maison basse dans laquelle on eHtrait par une étroite allée. Au premier de cette petite maison était située une chambre donnant sur le boulevard par deux croisées : c'était là que demeuraient Louise de Paradèze et madame de Perbruek. Au pied de cette maison, au-dessous de ces croisées, assis sur ses crochets, se tenait constamment un grand et beau jeune homme, qui faisait le métier de commissionnaire. C'était Saturnin,

Les deux femmes s'occupaient d'ouvrages à l'aiguille etdes soins du ménage. Quant à lui, il rapportait chaque soir le prix des courses qu'il avait faites dans la journée, et ces petits bénéfices réunis suffisaient à l'existence de ces trois personnes. Madame de Perbruek et Louise n'avaient qu'un lit. Quant à Saturnin, il couchait dans un petit cabinet attenant à la chambre de sa mère, et qui n'était séparé de celle-ci que par une légère cloison.

Depuis quelque temps le secret de la naissance de Saturnin avait été confié à mademoiselle de Paradèze, et cette révélation n'avait pas été sans influence sur la manière dont elle avait considéré, depuis cette époque, le fils déshérité du marquis de Perbruek.

Depuis longtemps elle avait appris à ne pas douter de son courage et de sa présence d'esprit. La Châtaigneraie ■m avait raconté de quel appui Saturnin avait été à la Puouarie, comment il avait secouru Césaire et l'avait sauvé lui-même. A son tour, Saturnin, durant les longues soirées qu'il passait avec Louise, lui avait raconté la part qu'il avait prise aux divers combats de l'armée royaliste. Mademoiselle de Paradèze avait passé sa jeunesse an milieu d'hommes trop braves, pour ne pas comprendre combien il y avait de modestie dans la manière dont Saturnin parlait de lui-même.

Depuis un mois que Julien les avait cachés dans cette maison, Louise avait appris à connaître Saturnin, sous ces rapports intimes qui détruisent quelquefois le charme qui entoure certains hommes qu'on ne voit qu'en public, mais qui, d'autres fois, font naître des sentimens d'estime, de bienveillance et d'affection, qu'on ne les eût pas supposés capables d'inspirer.

Bien souvent Saturnin, alarmé du danger que pouvaient courir madame de Perbruek et Louise, leur avait propose de s'enfuir et s'étaitengagé à leur en donner les moyens ; il demandait à rester seul à Paris pour pouvoir veiller sur Marguerite, qui avait été enfermée à l'Abbaye. Mais madame de Perbruek ne voulait pas se séparer de son «ils, et Mlle de Paradèze refusait positivement de quitter la France.

— Ma vie ne m'appartient pas, disait-elle; je la dois à colle qui s'est dévouée pour moi.

Saturnin avait mille raisons pour prouvera mademoiselle de Paradèze que si Marguerite pouvait être sauvée elle le serait sans son secours, et que si elle était condamnée, Louise se sacrifierait sans la sauver. Mais Louise repoussait ces insinuations avec indignation. }1 était rare que Saturnin sortit le soir, à moins qu'il

ne trouvai quelque commission ;i faire qui le retînt après le jour tombé. Peut-être, eûl il pu améîiori r sa position

et celle de sa mire, s'il eut voulu accepter la proposition

qui lui avait été laite par un marchand du voisinage d'en* irer chez lui comme garçon de magasin. Hais Saturnin, qui se mettait volontiers au service de toul passant, ne pouvait si> résoudre à accepter une place qui lerapproebait de la domesticité. D'ailleurs, on lui avait demandé

s'il savait lire et écrire, el par prudence, il avait nié avoir ces pauvres lalens. Dde belle écriture pouvait faire trop aisément soupçonner un homme de quelque valeur caché sous les habits d'un commissionnaire. Cependant, un jour il lui arriva une aventure qui lui apprit combien il est difficile, à l'individu le plus obscur, d'échapper longtemps aux souvenirs qu'il a laissés après lui.

Il faut dire aussi que ce n'était plus le garçon léger et aventureux que nos lecteurs ont connu, au commencement de cet ouvrage ; il était le 'plus souvent triste et ne parlait guère que lorsqu'on l'interrogeait.

Celte préoccupation eûl pu s'expliquer par le malheur du temps, mais sa mère ni Louise ne pouvaient croire que ce lût là le sujet de sa tristesse. Car lorsque la couver; salion tombait sur les affaires du jour, il en parlait ctî homme résolu, prévoyant et assuré que celte crise qui bouleversait la nation cesserait bientôt par sa violence même. Il prédisait à sa mère et à Louise des jours meilleurs, où elles reprendraient leur rang et leur fortune. Mais, par une étrange retenue, jamais il ne se mêlait aux espérances qu'il leur donnait; elles s'en apercevaient, mais ni l'une ni l'autre ne semblait oser l'y appeler. Chacune d'elles, en effet, se demandait à part soi quelle place il pourrait yoccuper, et ni l'une ni l'autre ne la trouvait ou n'osait le dire.

Saturnin restait donc le plus souvent seul dans sa tristesse. Bien souvent il regrettait de ne pouvoir aller visiter Marguerite ; il eût osé lui parler à elle, mais Julien lui avait expressément défendu de le tenter. '

— Ce serait, lui avait-il dit, appeler sur vous les yeux de la police. On s'enquerrait du temps et du lieu où vous avez pu connaître cette infortunée. Ce serait assez pour qu'on vous arrêtât, et probablement avec vous , votre mère et mademoiselle de Paradèze.

Il avait donc fallu que Saturnin gardât le secret qui le rendait si triste.

Un matin qu'il était soucieusement assis au coin de sa rue attendant quelque pratique, une jeune femme élégamment velue vint vivement près de lui, et lui remettant une lettre avec une pièce d'argent, lui dit:

— Allez porter cette lettre à son adresse; dans une heure je viendrai chercher la réponse ici même.

Saturnin monta sur ses crochets, et frappant légèrement au carreau de la chambre du premier, il dit à sa mère et à Louise qui travaillaient près de la fenêtre :

— Je serai ici dans une heure.

Puis il regarda la lettre et tressaillit en lisant l'adresse.

— Pardon... citoyenne, dit-il, je ne peux pas aller porter cette lettre ; ma mère vient de me faire signe qu'elle est malade et qu'elle a besoin de moi.

La dame qui avait remis la lettre à Saturnin, et qui jusque là ne l'avait pas regardé, se met à l'examiner.

— Je suis bien fâché, dit Saturnin, mais choisissez un autre, commissionnaire.

La jeune dame nel'écoutaitpas et l'examinait toujours.

— Mais, je ne me trompe pas, s'écria-t-elle tout à coup, c'est vous, Saturnin.

Celui-ci à son tour regarda mieux celle qui lui avait parlé ainsi et reconnut une assez belle fille nommée ia Colette, et qui était danseuse au théâtre d'Audinot Elle avait vu le beau temps et la jeunesse galante deSaturnin lorsqu'il était le roi des coulisses des théâtres du boulevard.

— Taisez-vous, Colette, lui dit Saturnin.

— Ah! mon Dieu ! fit celle-ci... c'est doncà ça quevous en êtes réduit, mon pauvre garçon... Ah! dame, vous

alliez un peu vite; on a beau être le iils de l'intendant d'un grand seigneur... ça ne peut pas aller toujours. Le papa n'était peut-être pas habitué à prendre pour deux... et puis la révolution a dû diablement couper les vivres aux intendans de grande maison.

— Ce n'est pas comme vous l'entendez que la révolulion m'a fait du mal... J'ai été emprisonné.

— C'est vrai... c'est vrai, dit la danseuse, je me rappelle à présent... oui, avec...

Elle s'arrêta et reprit:

— Mais comment se fait-il que vous me parliezdc votre mère, on m'a dit dans le temps qu'elle était morte à l'Abbaye, et que vous aviez été relâché précisément à cause de cela.

— C'est un bruit que j'ai fait courir, dit Saturnin, pour lamettre à l'abri d'une nouvelle arrestation, et maintenant que je suis obligé de me cacher et de la cacher aussi, j'espère que vous ne direz à personne que vous m'avez rencontré, et que ma mère existe.

—Moi, trahi» des amis, ht la danseuse, le malheur vous rend injuste, Saturnin! Autrefois, vous eussiez eu plus de confiance en moi-, mais pour vous prouver que je suis restée votre amie, quoique vous m'ayez traitée bien cavalièrement dans le temps de votre grandeur, j'ai des amis qui ont de l'influence, et si vous voulez que je parle pour vous...

— Non, dit vivement Saturnin, je vous remercie, je ne veux de vous, je n'attends de vous qu'un service, c'est de ne dire à personne que vous m'avez rencontré.

— Tiens, dit tout à coup la danseuse, comme celte jolie tille m'examine de la fenêtre au-dessus : la vieille, c'est votre mère, et la jeune.... elle est fièrement jolie ; ce n'est pas votre sœur, je sais que vous n'en avez pas... c'est donc votre...

— Silence, lui dit Saturnin, elle pourrait vous entendre.

— Je suis discrète, je suis discrète, reprit la danseuse ; mais vous ne voulez donc pas porter ma lettre? Ah! je comprends, dit-elle en se ravisant tout à coup, vous savez que celui à qui elle est adressée est un des plus ardens orateurs du club des Jacobins, qu'il a de l'influence à la commune de Paris, et je comprends que dans votre position vous ne vous souciiez pas de vous trouver face à face avec lui.

— Comment, lui dit Saturnin, ce Guillaume Poiré a de l'importance?

— Est-ce que vous le connaissez, par hasard?

— Non, repartit brusquement Saturnin, mais j'ai entendu parler de lui par les journaux.

— Par les journaux?... répéta la danseuse d'un air soupçonneux; ça me paraît extraordinaire, car on ne le désigne jamais que sous le nom de Cincinnatus, qu'il a pris depuis son démêlé avec un nommé Laligant Morillon.

— Morillon ! reprit Saturnin, où diable connaissezvous tout ce monde-là?

— D'où vient que vous ne le connaissez pas? reprit la Colette. Morillon était toujours fourré dans les coulisses de notre théâtre.... Mais au fait, j'y pense, c'est à l'époque où vous étiez en prison. Ah! ah! c'était un bon vivant : il a mangé en moins de six mois plus de cent mille francs qu'il avait gagnés à découvrir une certaine conspiration dans le Dauphiné, mais comme ça ne pouvait pas toujours durer, il se mit à la recherche d'une autre dès qu'il fut sans le sou. Il alla du côté de la Bretagne, un drôle de pays, je vous en réponds. Il paraît qu'il a fait là une très bonne affaire, car il revint à Paris les poches pleines d'argent. Il y en eut, je crois, sept ou huit de guillotinés à cette époque-là. Il nous a raconté tout cela, mais, ma foi, je ne m'en souviens plus beaucoup.

Saturnin écoutait avec une surprise profonde cette fille de théâtre lui racontant d'une voix si indifférente les tristes conséquences d'événemens auxquels il avait pris lui-même une si grande part.

Cependant la danseuse continua :

— Il était, revenu plus lier que jamais, et les soupers,

JLe Siècle»

les parties dp plaisir avaient recommencé de plus belle» lorsqu'il fut arrêté un beau matin, sur la dénonciation de ce Guillaume Poiré, qu'il avait fait arrêter lui-même, et qu'il avait voulu doucement envoyer dans l'autre monde. Il paraît que Morillon, qui s'était vanté d'avoir découvert la conspiration bretonne, n'y avait rien fait du tout, et que c'était Guillaume Poiré qui lui avait tout livré. Morillon fut mis en jugement, et l'autre fut appelé de Nantes pour venir déposer contre lui. Je ne peux pas vous dire comment cela se passa, toujours est-il que Morillon a été condamné et que Guillaume Poiré est maintenant au pinacle. C'est un ami intime de Saint-Just,et, comme je vous le disais tout à l'heure, si vous avez besoin d'un protecteur, je me charge de lui.

— Je vous remercie, dit Saturnin, que cette rencontre avait cruellement alarmé. Je me trouve bien comme je suis, et pourvu que personne ne vienne me tracasser, je ne demande pas d'autre métier pour gagner ma vie.

— Vous n'y ferez pas de grands bénéfices, répliqua la danseuse, si vous refusez les commissions parce que les opinions de ceux chez qui on vous envoie, ne vous plaisent pas.

— Ce n' est pas cela, dit Saturnin avec impatience, qui m'a empêché d'aller chez le citoyen Guillaume Poiré ou Cincinnatus, comme il vous plaît de l'appeler, c'est qu'il se peut que cet homme m'interroge.

— Ah 1 mais, attendez donc, attendez donc, reprit la danseuse, et comme quelqu'un qui retrouve tout à coup dans sa mémoire des souvenirs oubliés, je commence à comprendre votre affaire, votre père, le vieux Fichet, était intendant du marquis de Perbruck, et le marquis de Perbruck, et son fils, je m'en souviens à présent, étaient de la conspiration bretonne. Le vieux Guillaume m'a raconté cela dix fois, et maintenant je parie que vous êtes fourré là-dedans.

— Je vous jure... dit Saturnin.

— Ah ! ne jurez pas, ne jurez pas, dit la Colette , vous comprenez bien que ça m'est tout à fait égal ; seulement il y a une chose que je peux vous dire, parce que je l'ai bien souvent entendu répéter à Guillaume Poiré.

— Qu'est-ce donc ? fit Saturnin , qui ne parlait que parce qu'il ne pouvait se débarrasser de la Colette.

— Dame, je ne sais, mais voici ce que m'a dit Guillaume Poiré :

« J'ai en ma possession un secret que la marquise de Perbruck me paierait de la moitié de sa fortune, si elle savait que je le possède.»

Saturnin, qui avait fait un mouvement pour s'éloigner, s'arrêia tout-à-coup.

— C'est étrange, dit-il, en jetant un regard sur la fenêtre, Guillaume a dit cela.

— Bien, fit la Colette avec impatience, voilà une demi-heure que je cause avec vous, et ma lettre n'est pas portée ; et cependant il y a peut-être un grand danger qui le menace. Au revoir , mon garçon , soyez tranquille, je ne dirai rien à personne ; et si vous avez besoin de moi, je demeure toujours où vous êtes venu souper quelquefois. Oh ! ce n'est pas parce que vous avez une veste et un pantalon de velours, que j'oublie que nous avons été bons amis; seulement, quand vous viendrez , venez le soir ; c'est l'heure du club. Alors je suis seule toutes les fois que je ne joue pas.

La danseuse s'éloigna laissant Saturnin fort alarmé d'avoir été ainsi découvert, et non moins intrigué du prétendu secret que déclarait posséder Guillaume Poiré, et qui intéressait si puissamment la marquise de Perbruck.

Cependant celle-ci , de même que Louise, avait été très étonnée de cette longue conversation , et Mme de Perbruck fit signe à son Iils de mowter près d'elle.

Saturnin n'hésita pas à leur faire part de tout ce qu'il venait d'apprendre. Il leur annonça qu'il comptait déménager immédiatement, et aller se cacher dans quelque

riu:i)i;i\ic soi lié.

quartier où il serait moins exposa a rencontrer d qui pussent le reconnaître.

[la délibéraient loua trois sur le parti qu'ils avaient a prendre, lorsque Julien entra soudainement. Son li <>m rayonnait, et sa respiration était haletante et entrecoulant il avait mis d'empressement à accourir.

—Louise, Louise, tlii il vilement en entrant, je vous

al promis que j'accomplirai pour vous l'œuvre que vous ave/ vainement tentée, cette, promesse, je l'ai tenue. Yoiei, dit-il, en montrant une lettre qu'il tenait entre ses mains, VOlcl la destitution de Carrier. Je pars dans une heure; je vais la lui porter moi-même. Dans quelques jours, je serai de retour. "Vous voyez, Louise, j'ai tenu ma parole ; n'oubliez pas la vôtre, n'oubliez pas que vous m'avez dit que je serais content de vous.

Mlle de Paradèze baissa les yeux avec confusion, et Saturnin, malgré la noblesse de ses senlimens,ne put complètement réprimer un mouvement de colore contre celui & qui il devait la vie. Cependant il fit taire cette révolte de son cœur et dit à Julien :

— Je dois vous apprendre qu'au moment où vous 6tes arrivé nous étions en train de délibérer sur la nécessité où nous nous trouvons de changer de logement.

— Oui, dit Louise; et comme, d'après ce qucvientde nous apprendre M. Saturnin, il serait peut-être dangereux pour nous de laisser ici l'adresse de la maison dans laquelle nous irons chercher une retraite plus assurée, peut-être ne nous auriez-vous p?s trouvés à voire retour, peut-être auriez-vous pu penser que j'aurais vouiu échapper par la fuite à la reconnaissance que je vous ai promise.

— Non, Louise, non, dit Julien, je n'aurais pas supposé cela, mais j'aurais pu craindre que quelque malheur ne vous eût frappée en mon absence, et c'est dans celte prévision que je vous ai apporté le certificat de civisme que voici. D'ailleurs, quel est celui dont vous craignez la persécution?

— C'est un Nantais qui s'appelle Guillaume Poiré, dit Saturnin. Il est du club des Jacobins et fort ami de Marat.

— On s'est amusé à vous faire peur d'une ombre, re partit Julien : je ne connais pas cet homme.

— Il porte aussi, m'a-t-on dit, le nom de Cincinnatus.

— Ah! dit Julien avec éclat, Cincinnatus I En effet, je le connais : c'est le correspondant de Carrier; cependant, ne vous alarmez pas à son sujet, et si par hasard il se permettait de vous tourmenter, contentez-vous seulement de lui apprendre que Carrier est destitué, et que tous ceux qui ont été ses agens auront à rendre compte de leur conduite au comité de salut public. D'ailleurs, le papier que je viens de vous remettre vous servira de sauvegarde jusqu'à mon retour. Adieu, et à bientôt, car il faut que je parte. Il faut que Carrier soit renversé avant qu'il soupçonne que son crédit est ébranlé.

Julien partit et laissa chacun des trois personnages de celte scène livré à des réflexions particulières.

Madame de Perbruck se demandait quel pouvait être le secret qui l'intéressait si gravement, et dont Guillaume Poiré était le maître. Quant à Louise, penchée sur son ouvrage, elle laissait couler silencieusement les larmes qui lui venaient aux yeux. Saturnin, au lieu de redescendre à sa place accoutumée, semblait oublier qu'il avait, comme de coutume, à gagner le pain de la journée; il était resté assis à la place où il se trouvait : la nouvelle que venait de leur apporter Julien, et que six mois avant cette époque ils considéraient comme un rêve impossible, les avait laissés dans la plus profonde tristesse. Louise fut la première qui parut sortir de cet accablement ; elle était accoutumée à voir Saturnin se renfermer dans un silence soucieux ; mais ce jour-là il paraissait tout à fait désespéré ; Glle le contempla longtemps sans qu'il s'en aperçut, et voyant aussi des larmes venir aux yeux de Saturnin, elle murmura doucement :

— Ah I c'en est trop !

Ces paroles échappées à Louise tirèrent Saturnin de sa trlstfl méditation; il se leva brusque ni ei s'aooréta

à sortir.

— Où vas lu? lui d'il vivement sa mère.

— Faire quelques commissions... si j'en trouve

— Mais ne t'inquiètes-tu pas du secret que dit post éder

CC misérable?

— Ah! pardon, ma mère, dit Fichct, j'oubliais qu'il vous Intéresse.

— Moi ! dit madame de Perbruck. Oh! si ce n'est que moi, peu importe. J'avais rêvé que cela pouvait pcul être l'intéresser aussi, toi.

— Moi, ma mère, moi, dit Saturnin, à quoi bon, que puis-je attendre? Que puisje espérer de la vie? Si i eret vous est aussi Indifférent qu'a moi, je ne risquerai pas de troubler la sécurité dont nous jouissons pour chercher à l'obtenir de cet homme. Du reste, ajoula-l il, réfléchissez, voyez ce que vous voulez faire et je serai tout prêt.

Après avoir ainsi parlé, Saturnin sortit et laissa sa mère avec Louise. Celle-ci ne parut pas avoir entendu et reprit son travail. Madame de Perbruck s'approcha d'elle.

—Louise, lui dit-elle, j'ai un service à vous demander.

— Un service, madame, dit Louise avec un doux reproche dans la voix, c'est là un mot que vous n'auriez pas dû prononcer entre nous. Que voulez-vous que je fasse? Dites-le moi; n'êtes-vous pas sûre d'avance que tout ce que je puis faire vous appartient.

— Merci, Louise, lui dit la marquise. Je connais la noblesse dévouée de vos sentimens, mais ce que j'ai à vous demander est bien délicat ; il y a des choses auxquelles il semble qu'il n'est pas possible de mêler une jeune fille. Mais le malheur a de rudes nécessités; il ne laisse pas le choix des amis à qui l'on peut s'adresser.

— Et puis, dit Louise tristement, il donne aux plus jeunes une expérience qui leur permet de tout comprendre.

— Eh bien ! mon enfant, reprit madame de Perbruck, vous avez dû remarquer la tristesse de Saturnin.

— Sa tristesse... repartit Louise, qui ne put cacher son émotion ; oui, sans doute. 11 est triste, comme nous le sommes; l'époque funeste où nous vivons, la misère qui est notre partage, expliquent suffisamment cette tristesse.

— Non, mon enfant, elle a une autre cause. Ce n'est pas l'horreur de ces temps funestes, ce n'est pas notre pauvreté actuelle qui peuvent abattre un cœur aussi énergique que celui de Saturnin ; ce n'est pas un malheur pareil qui fait dire à un homme ce qu'il vient de nous dire à l'instant même ; ce n'est pas cela qui le réduit à ne plus rien attendre, à ne plus rien espérer de la vie; elle offre toujours à qui le veut les chances d'un meilleur avenir, à moins qu'il ne s'élève entre lui et cet avenir un de ces obstacles que nulle puissance humaine ne peut renverser.

— Vous avez peut-être raison, dit Louise en baissant les yeux, mais le cœur se console, croyez-moi, d'une espérance perdue. Hélas! qui d'entre nous n'a vu mourir quelqu'un de ceux en qui il avait mis son bonheur? Cependant nous vivons et nous parlons avec plus de calme d'un malheur qui, dans le principe, nous semblait inconsolable.

— C'est que de pareils malheurs se peuvent réparer; un amour perdu se remplace. Mais, ajouta la marquise en hésitant, quand rien ne peut nous arracher à la fatale position où le hasard nous a jetés, on se désespère.

— Que voulez-vous dire, madame? dit vivement Louise, qui s'était apparemment trompée sur le but des questions de la marauise,et qui la regarda avec stupéfaction.

— Il y a h peine deux mois, dit madame de Perbruck, que Saturnin se croyait le fils de gens d'une naissance obscure mais honorable; le nom qu'il avait porté jusquelà n'avait pas d'illustration, mais il était considéré pour la probité et l'honneur de ceux qui le lui avaient donné. Ce nom, Saturnin le croyait le sien, et vous devez vous rappeler avec quelle fierté il en revendiquait l'intacte pureté dans la rencontre qu'il cul à la Rouarieavec le comte de Perbruck; ce. nom obscur, il pouvait espérer le rendre célèbre, et vous connaissez trop bien Saturnin pour ne pas être assurée qu'il l'eût fait dans quelque parti qu'il eûtvouiu combattre. Eh bien! ce nom, je lui ai appris qu'il n'étaitpas le sien, qu'il ne le devait qu'à la piliéde deux serviteurs dévoués, et à la place de ce nom que je lui ai ravi, je n'en ai pas d'autre à lui donner.

Louise paraissait soulagée d'une horrible inquiétude depuis que madame de Perbruck s'était plus clairement expliquée sur le motif qu'elle attribuait à la tristesse de Saturnin. Peut-être au fond de son âme a^ait-elle supposé une auirt cause à cette mélancolie; mais sans être persuadée que madame de Perbcuck eût deviné juste, Louise fut contente de n'avoir pas à s'expliquer sur ce qu'elle pensait des sentimens qui agitaient Saturnin.

— Vous avez peut être raison, dit-elle à la marquise ; mais Saturnin est un homme d'un esprit trop élevé pour ne pas se mettre au-dessus d'un préjugé injuste, qui fait un crime de ce qui n'est qu'un malheur.

— Vous ne dites pas ce que vous pensez, Louise, dit la marquise -, considérez-vous comme un préjugé la noble fierté qui vous empêcherait de donner votre main à un homme sans nom.

Louise rougit et la marquise continua.

— Le respect de sa noblesse est une vertu qu'on avait trop oubliée en France, et nous voyons aujourd'hui les funestes résultats de cet oubli. Eh bien, ce sentiment que nous éprouvons, les gens de classe secondaire l'éprouvent aussi, la légitimité de leur naissance, c'est leur noblesse à eux... D'ailleurs la position de Saturnin est tout à fait extraordinaire.

— Mais, reprit Louise, ce nom de Fichet qu'il ne veut plus qu'on lui donne, ne peut-il pas le garder, personne ne le lui contestera.

— 11 suffit qu'il sache qu'il ne lui appartient pas pour qu'il se refuse à l'accepter.

— Que voulez-vous donc que je lui dise, reprit mademoiselle de Paradèze; quelle consolation peut-on offrir à un malheur pareil?

— Je veux que vous sachiez d'abord de lui ce qu'il n'oserait jamais m'avouer; une fois sûre de la vérité, je ferai ce que j'ai résolu.

— Et que prétendez-vous donc faire?

— Vous me désapprouveriez peut-être, Louise, et ce serait inytilc; je sais d'avance les raisons que vous me donneriez : elles sont justes, honorables, mais j'en suis là que je les écarte de mon esprit lorsqu'elles se présentent à moi d'elles-mêmes. Interrogez Saturnin, je vous en prie, donnez-moi la certitude de ce que je soupçonne, et j'accomplirai alors le sacrifice que je dois à mon malheureux fils.

— Je ferai ce que vous voudrez, madame, repartit Louise

Mademoiselle de Paradèze était pi us embarrassée qu'elle ne voulait le paraître de la mission qui lui avait été confiée. Quoiqu'elle trouvât juste que Saturnin souffrit de la position oU il était, quelque chose lui disait que ce n'était pas là le principal motif de son découragement. Cependant elle se décida à en finir et se promit de choisir la première occasion qui se présenterait d'interroger Saturnin.

Cela était difficile dans les habitudes de la vie usuelle. Une seule pièce les recevait tous les trois. Madame de Perbruck se chargea de trouver un prétexte pour laisser Saturnin seul avec Louise dès le soir même. Mais leur inquiétude fut grande lorsque la nuit étant venue Satur-

nin ne parut point; la plus grande partie de la soirée se passa à l'attendre, et il était près de minuit lorsque Saturnin rentra. On s'informa à lui du motif qui l'avait retenu si longtemps hors de la maison.

— Une course fort longue, dit-il, un fardeau pénible à porter.

Quand Saturnin donnait un pareil prétexte à son absence, il en apportait toujours la justification. C'était le salaire de ce travail qu'il remettait immédiatement à sa mère. Ce soir-là il ne rapportait rien. Un regard signill catif de madame de Perbruck avertit Louise de la néces site d'une prompte explication. Mais l'heure était troj avancée pour que madame de Perbruck pût se retirer, et il fallut remettre l'explication au lendemain.

Ce jour-là Saturnin sortit avant que personne fût levé. Un mot laissé sur la table du cabinet où il couchait apprit à sa mère qu'il ne rentrerait pas de la journée et qu'il était presque inutile de l'attendre ie soir. Il disait avoir trouvé une occupation extraordinaire et qui lui rapporterait d'assez bons profits pour dispenser madame de Perbruck du travail inces?ant auquel elle était forcée de se livrer. Le soir vint, la nuit se passa. Saturnin ne revint pas; trois jours s'écoulèrent ainsi. Enfin, le quatrième jour il arriva à l'heure du souper ; il était pâle et paraissait épuisé de fatigue.

Sa mère lui adressa quelques reproches sur son absence et sur les travaux excessifs auxquels il s'était livré.

— Qu'importe, ma mère, dit-il, pourvu que je puisse amasser d'ici à quelques jours de quoi vous mettre à l'abri de cette pauvreté qui n'est pas faite pour vous. •

— Est-ce que je m'en suis jamais plaint, Saturnin?

— Non, reprit-il amèrement, mais elle m'est insupportable, elle m'humilie. Tenez, ajouta-t-il, voici déjà cinq cents francs que j'ai gagnés en ces trois jours : cela vaut bien la peine de se fatiguer un peu.

Il y avait dans la façon dont répondait Saturnin une brusquerie qui ne lui était pas habituelle.

Madame de Perbruck se tut, mais à peine le souper futil fini qu'elle sortit pour aller porter un ouvrage de broderie au magasin pour lequel elles travaillaient elle et Louise. Saturnin voulut l'accompagner; elle s'y opposa formellement. Saturnin se prépara à sortir dès qu'elle se fut éloignée; il était plus sombre, plus soucieux que jamais.

— J'ai à vous parler, Saturnin, lui dit mademoiselle de Paradèze; ne voulez-vous pas rester?

— Vous avez à me parler, mademoiselle, et pourquoi ? dit Saturnin avec une émotion étrange.

— Oui, dit Louise, j'ai à vous parler de la part de votre mère.

— Ah! dit Saturnin avec abattement, de la part de ma mère; c'es'. bien, je vous écoute.

Il s'assit comme un enfant obstiné et obéissante la fois, qui sent au fond de son âme l'inutilité de ce qu'on va lui dire. Louise reprit alors d'une voix douce et calme :

— Votre mère a remarqué votre tristesse, votre amour de la solitude; elle s'en alarme et désire en savoir la cause.

— Si elle me l'avait demandée, peut-être la lui auraisjedite.

— Elle a pu craindre, reprit Louise, d'aborder un pareil sujet; elle s'imagine que la position dans laquelle vous êtes...

— La pauvreté, dit Saturnin avec dédain, je la garde rai comme un manteau tant qu'elle sera nécessaire pour nous cacher; le jour où elle me fatiguera, ou bien le jour où elle paraîtra trop lourde à porter à ma mère, je la chasscai vite. La misère n'est le partage que de la paresse ou de l'incapacité absolue ; je ne la redoute pas.

— Vous m'avez mal comprise, Saturnin : en vous parlant de votre position, je n'ai pas entendu vous dire que vous étiez fatigué de la vie misérable que vous menez; je

FREDERIC SOI LIÉ

vous estime trop et voire mère pense trop bien de vous pour avoir sucette pensée; J'entends, ou plutôl elle en (end, par votre position, le malheur qui fait... pardonnez* m. il, mais je ne voudrais pas voua blesser..., le malheur par lequel vous vous trouvez ne plus vouloir porter un nom quevousavez cru le vôtre, sans pouvoir prendre celui qui vous appartient. Ces! <ie cette position que

madame de Perbruck veut parler.

— l'Ile est donc bien humiliante, dit Saturnin avec étonnrmcnl, que ma mère suppose qu'elle est la cause de ma tristesse.

— A Dieu ne plaise! dit Louise, que je veuille vous dire rien de désobligeant; mais votre mère a pu croire que VOUS en étiez blesse.

— Je n'y avais pas pensé, dit amèrement Saturnin, et vous venez de m'apprend re que c'est un chagrin de plus a ajoutera ceux que j'éprouve.

Louise garda le silence; elle avait le cœur oppressé. La question qui devait naturellement suivre la réponse de Saturnin devait être pour lui demander quels étaient ces chagrins dont il parlait; elle ne l'osa pas et reprit d'une voix altérée :

— Ainsi, je puis dire à votre mère que, jusqu'à ce jour du moins, vous n'avez pas souffert de la douleur qu'elle vous supposait?

— Mon, dit fièrement Saturnin, et peut être un jour viendra-t-il oU je puiserai quelque consolation dans cette idée, que je n'appartiens ù personne.

— Que voulez-vous dire? fit mademoiselle de Paradèzc surprise.

— Que vous importe? reprit tristement Saturnin; seulement, je vous dois quelques explications, que je vous prie de redire à ma mère, ou que je lui donnerai moimême si vous répugnez à me rendre ce service.

— Pourquoi doutez-vous de moi?

— Je ne doute pas de vous, mademoiselle, mais je vous expose à entendre des choses qui vous seront peut-être difficiles à entendre.

—Je suppose que vous ne m'en direz pas, que ne puisse écouter une jeune fille de la part d'un jeune homme.

— Ce n'est pas cela; mais peut-être déplairont-elles à mademoiselle de Paradèze, à l'héritière d'une noble famille.

— Vous oubliez où je suis, dit Louise ; d'ailleurs, j'ai promis ù votre mère une réponse.

— Eh bien ! dit Saturnin d'un ton ferme, dites-lui donc que ma position ne m'a jamais préoccupé. J'ai aimé la bonne et sainte femme qui m'a élevé, pour sa vertu, son honneur, la tendresse dont elle a protégé mon enfance. J'aime et je respecte ma véritable mère pour sa vertu aussi et pour ce qu'elle à souffert-, mais il m'importe peu, dans le fond de mon cœur, de m'appeler Fichét ou de me nommer Perbruck. Chacun, à mon sens, ne vaut que par lui-même. Le nom que le hasard m'a refusé m'eût peutêtre rendu fier et vain si j'avais été élevé avec cette idée que la noblesse du sang est un mérite, mais je ne pense pas ainsi ; et d'ailleurs, à supposer que j'eusse hérité du nom qui m'appartient, vous savez aussi bien que moi que ce n'est pas de la gloire que j'avais à y ajouter, mais de la honte qu'il eût fallu en effacer. Si telle eût été ma tâche en ce monde, je l'eusse acceptée sans murmure : le der. nier crime de mon père m'en a dispensé. J'accepte donc ma position telle qu'elle est. Que je m'appelle Perbruck, Fichet ou simplement Saturnin, il importe peu, car l'enfant perdu, sans nom, sans fortune, sans appui, s'est senti un moment assez d'énergie pour se faire un nom, une fortune et devenir l'appui des autres.

— Eh! dit Louise émue et tremblante, cette énergie l'avez-vous donc perdue ?

— Non, mademoiselle, mais je n'ai plus besoin de tout cela.

— Et pourquoi? dit Loui-se dont la poitrine haletante avait peine à contenir l'émotion qu'elle éprouvait.

— C'est que toute ambition a un but, mademoiselle, tout effort appelle une récompense.

— La gloire, la considération, ne sont-elles pas d'assez liantes récompenses ?

—Non, elles son) le terme du succès, nisis elles n'en

sont pas la couronne, du moins pour moi, tel queie suis aujourd'hui.

Louise le regarda, elle ne le comprenait plus.

— Tel que vous êtes aujourd'hui, avc/.-vous dit?

— Un Jour viendra peut-être, reprit Saturnin amèrement, OÙ devenu égoïste comme la plupart des hommes,

ou méchant comme beaucoup d'entre eux, je retrouverai

en moi ce désir de parvenir, pour ma satisfaction personnelle seule, ou peut-être aussi pour en faire aux autres un sujet d'envie, mais je n'en suis pas encore la. J'avais rêvé, voyez ma folie, qu'un jour je pourrais dire à quelqu'un : Nous nous sommes rencontrés tous deux pauvres, proscrits, persécutés. Cependant dans ce malheur même une large distance nous séparait .j'étais un malheureux sans nom, vous étiez l'héritière tombée d'une illustre famille. Alors je me suis dit : Je commencerai par elle; moi, malheureux, je la replacerai au rang qui lui appartient, et une fois qu'elle sera là, bien plus loin encore de moi qu'elle n'était avant, je ne lui dirai qu'un mot : Attendez ! Et alors cette distance qui nous sépare je l'aurais comblée en quelques années par la renommée, par la fortune, parle rang que j'aurais acquis, et je serais venu lui demander ce qui est la véritable récompense de toute ambition..., une affection qui vous tend la main et qui vous dit merci !

Louise se détourna, de grosses larmes coulaient de ses yeux, sa main tremblait. Saturnin attendit. Mais Louise ne répondit pas. 11 se leva doucement et lui dit :

— Cet espoir, je ne l'ai eu que quelques jours ; j'ai vu bien vite qu'il m'était défendu. Je l'ai chassé de mon cœur; pardonnez-moi de vous l'avoir dit. D'ailleurs, ajouta-t-il avec amertume, vous ne devez pas savoir à qui il s'adresse.

Aussitôt il quitta sa chambre et rentra dans le petit cabinet où il devait passer la nuit; un moment après madame de Perbruck rentra à son tour et trouva Louise tout en larmes.

— Qu'ya-t-il, Louise, qu'y a t-il?

— Ah I s'écria Louise en se jetant dans ses bras, je savais bien ce qu'il avait... il m'aime.

— Yous, Louise ? et cet amour vous offense peut-être?

— Pourquoi m'offenserait-il ?

— Sa position misérable...

— Oh 1 madame, dit Louise, qu'importe sa position ! Ce n'est pas cela qui m'a forcée à paraître ne pas le comprendre, à le renvoyer désespéré.

— Quoi! vous n'avez pas eu un mot de consolation pour lui?

— Et que pouvais-je lui dire ?

— Ah ! vous le haïssez donc bien ?

— Mon Dieu ! s'écria Louise, c'est donc ainsi que l'on traduit mon désespoir.

— Yotre désespoir ! dit la marquise. Comment se fait-il que cet amour puisse vous causer tant de douleur?

—C'est que je l'aime aussi, moi ! s'écria Louise en fondant en larmes.

— Tu l'aimes et tu le désespères !

— Est-ce que je suis libre, moi ? reprit Louise.

— Tu es orpheline, et ta volonté suffit pour que tu . puisses disposer de ta main.

— Oubliez-vous ce que j'ai promis à Julien ?

— Julien, reprit madame de Perbruck. Mais ne pouvons-nous nous soustraire tous à la puissance de cet homme?

— Et laisser périr la malheureuse qui s'est dévouée à ma place! Non... non... Les tortures que cette malheureuse a déjà souffertes pour moi crient assez haut dans mon cœur. Je ne veux pas que son sang versé vienne me poursuivre an milieu du bonheur que j'aurais acheté à ce prix. Saturnin le refuserait, madame, il me mépriserait de le lui offrir ainsi. Je le mépriserais de l'accepter.

— Ainsi donc, reprit madame de Perbruck avec accablement, vous deviendrez l'épouse de ce Julien?

Louise tressaillit; puis, après un moment de silence, elle répondit d'un ton sombre :

— Je ne sais pas, mais je ne mentirai pas à cet homme à qui nous devons tous la vie, de qui nous l'avons tous acceptée.

Le lendemain Saturnin sortit de très bonne heure, rentra au milieu de la journée; il était gai, fier, rayonnant. Louise le regarda avec étonnement et tristesse.

— Ma mère, et vous, mademoiselle, il faut que je vous raconte ce que j'ai fait ces jours derniers, car enfin je vous dois compte de ma conduite.

Louise regarda madame de Perbruck. Si depuis la confidence qu'elle avait à la mère faite de Saturnin, celle-ci eût vu son fils, Louise eût pu croire qu'elle lui avait dit son amour. Mais madame de Perbruck était tout aussi étonnée que Louise du changement survenu dans l'humeur de Saturnin.

— Pourquoi me regardez-vous ainsi , reprit-il doucement P Croyez-vous que sij'ai le cœur joyeux, c'est parce qu'il m'est arrivé quelque chose qui m'est personnellement bon ; non, c'est que je puis le partager avec vous, ma mère, avec vous, Louise.

— Avec moi ?

— Oui, avec vous, reprit gravemeut Saturnin. Vous affirmer que c'est une certitude, je ne le puis ; mais c'est une espérance, et je veux que vous la partagiez.

— Vous ne doutez pas, dit Louise, de la part que je prendrai à tout ce qui peut vous arriver d'heureux?

— Vous y avez votre part, vous aussi. Tenez, ajouta-t-il avec effusion, je ne sais si vous me comprendrez; mais moi, j'estime que c'est un grand bonheur que de se débarrasser, avec honneur cependant, de certaines obligations... difficiles à tenir. Quand on a de l'honneur, ajouta Saturnin, dont la voix tremblait, on se sacrifie à ses promesses, et l'on a raison ; mais s'il arrive que le hasard ou un ami vous en délivre...

— Juste ciel ! sécria Louise, vous auriez?...

— J'ai... j'ai... dit Saturnin, permettez que je vous raconte ce que j'ai fait.

— Oh! ma mère, dit tout bas Louise à madame 6e Perbruck, it nous a entendues.

— Ecoutons-le, écoutez-le, dit madame de Perbruck.

Elles se placèrent devant Saturnin, qui les regardait avec bonheur.

Louise avait les yeux baissés, mais une joie secrète, une curieuse espérance, animaient ses traits.

— Je vous ai raconté, leur dit Saturnin, ma rencontre avec la Colette, cette danseuse du théâtre Audinot : c'est une bonne tille incapable de nous trahir par méchanceté, mais assez bavarde pour ne pas garder longtemps notre secret. J'ai voulu savoir ce qui en était, et je suis allé chez elle le jour même de notre rencontre. Je la demande : on dit qu'elle ne peut pas me recevoir; je lui fais dire que c'est le commissionnaire à qui elle a remis une lettre le matin même, qui veut lui parler; aussitôt on me fait entrer. J'avais bien fait d'aller la voir, car la première parole que j'entendis en entrant, fut celle-ci, qu'elle adressait à un monsieur assis au coin de sa cheminée :

« — Précisément le voilà.

» — Ah ! ah ! dit celui-ci, c'est là M. Saturnin Fichet ? Très bien, très bien! »

Imaginez-vous un homme de trente ans tout au plus, mais pâle, maigre, flétri, courbé et presque chauve; le désordre, je dirai presque la saleté de ses vêtemens, l'eût fait prendre pour quelque libertin de bas étage, si l'activité, l'intelligence de son regard et je ne sais quoi de hardi et d'impérieux dans son visage, ne l'eût révélé à

l'instant comme un homme supérieur. Il se tourna vers moi et me dit brusquement:

— Etcs-vous adroit? êtes-vous discret? et voulez-vous gagner beaucoup d'argent? •

Je répondis à ces questions en lui disant que je pouvais garantir ma discrétion, et que j'essayerais de lui prouver mon adresse, si toutefois il voulait l'employer à des choses honorables. Il se prit à rire, et repartit aussitôt :

— Je ne vous demande pas si vous êtes adroit comme le Scapin de Molière ou le Figaro de Beaumarchais ; je vous demande si vous êtes adroit de votre personne, capable de diriger un fourneau , de manier une chaudière, un alambic ou une cornue, etc., etc., etc.

— Je sais me servir de mes mains, lui dis-je, mais je dois vous déclarer ma parfaite ignorance des secrets de la chimie ; car je suppose, aux mots dont vous vous êtes servi, que vous comptez me faire travaillera des opérations chimiques.

— C'est précisément cela, dit-il, et ce qu'il me faut surtout, c'est que vous n'y compreniez rien.

— Cette fois, je puis vous répondre de moi.

— Eh bien! mon garçon, me dit-il, voici l'affaire. La république française trouve des soldats tant qu'elle veut, on lui fabrique volontiers tous les fusils dont elle a besoin, mais elle est fort en peine d'équiper ses soldats; il lui faut du cuir pour les fournimens, pour les souliers, pour les selles, pour les harnais, et il n'y en a plus en France; ©n n'en fait pas en quarante-huit heures, car, d'après les procédés actuels, il faut près de deux ans pour rendre une peau de cheval ou de bœuf susceptible d'êîre employée. Ces procédés incomplets, moi, j'ai la prétention de les remplacer par un moyen qui ne durera pas plus de huit jours. Avec cela, je compte gagner des millions. Mais avant d'y arriver il faut que j'expérimente. Voilà quatre jours que je travaille sans pouvoir réussir à rien ; je suis seul, et quand mes expériences vont bien d'un côté, je ne puis les surveiller d'un autre. J'ai voulu me faire aider par un apprenti chimiste; celui-là comprenait trop : mon secret eût été en sa possession au bout de huit jours, et je n'ai envie de le partager avec personne. J'ai pris alors un manouvrier; celui-là ne comprenait pas du tout : il a failli me faire sauter avec le laboratoire. J'allais chercher quelqu'un, lorsque Colette m'a par hasard parlé de vous. Vous êtes arrivé, vous me convenez, cela vous va-t-il ?

Cette façon brusque de me parler ne me blessa nullement; on voyait qu'elle était dans les habitudes de cet homme indépendamment de la personne à qui il s'adressait. D'ailleurs, rien n'était plus vraisemblable ni plus raisonnable que ce qu'il me disait. J'acceptai ses offres.

— Entendons-nous, me dit-il. D'après ce que m'a dit la Colette, vous êtes homme, malgré votre ignorance, à deviner parfaitement la combinaison chimique que je prétends faire réussir ; mais, d'un autre côté, vous êtes dans une position à être discret ; pour des raisons que je ne sais pas et que je ne veux pas savoir, vous êtes obligé de vous cacher ; c'est-à-dire que si on vous découvrait vous courriez grand risque de payer de voire tête, comme tant d'autres, le malheur d'avoir déplu peut être à quelque savetier de votre quartier ou d'avoir eu des amis ou des protecteurs dans le parti royaliste. Or,mon garçon, soyi z discret, et je fais votre fortune, je vous fais obtenir votre grâce et celle de ceux à qui vous vous intéressez. Avisezvous de parler, et je vous fais couper le cou. Vous m'avez-compi is ; cela vous va-t-il comme cela?

— J'étais bien triste, reprit Satuinin, le jour que celle singulière proposition me fut faite; je l'acceptai sans y voir autre chose que l'espérance d'adoucir notre position, et de pouvoir peat-être venir en aide à Marguerite. Ces quelques jours d'absence que j'ai passés loin de vous ont été employés par moi à aider cet homme dans ses recherches, mais, le dirai-je? son esprit entreprenant, son originalité, l'indifférence presque cynique avec la*

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I Hl. M HIC SOULIE.

quelle n perle detoui lea partie, même de celui qu'il sert, m'onl lui supposai- qu'il n'y avait pas de danger à oonlier a cii bomme quelque chose de notre position.

•— .ic vous soi lirai de la, ma dit-il, Je vous sortirai de

la ; VOUS en savei plus loi» ; • qUJB vous ne me le mouliez,

mais je me (le a vous par deux raisons puissantes, i.a première, o'esl que voua u'avez aucun Intérêt a me trahir: la seconde, c'est que mois y trouveriez vous quelque lu» térêt, vous n'êtes pas en étal d'y penser —Pourquoi cela y lui démandai-je.

— l'aire que vous êies amoureux, me répondit-il brusquement.

— 11 t'a dit cela! dit madame de l'erbruc.k avec, surprise, pendant qua mademoiselle deParadèze baissait les yeux.

— Oui, ma mère, reprit Saturnin, et cependant, je vous le jure, je ne lui avais fait aucune confidence qui [>\U l'autorisera me parler ainsi; mais si vous saviez, ajouta Saturnin en souriant et en hésitant, combien cet homme pst bizarre, vous ne vous étonneriez pas de celle parole. Comme moi-même je lui en témoignais ma surprise, il a ajouté :

— Quand on est jeune, vigoureux, intelligent et beau garçon, on n'a pas une mine de pendu comme la vôtre, même quand on court le risque d'avoir le cou coupé; et si on est trisie, c'est qu'on est amoureux.

— El il avait deviné juste, n'est-ce pas Saturnin? dit madame de Perbruck.

— Oh! manière, s'écria celui-ci, ne m'interrogez pas, c'est mon secret ; que ceux qui l'ont deviné le gardent, comme je veux garder, moi, celui qtie j'ai pu apprendre. 11 y a des choses qui ne doivent se dire que le jour où elles peuvent s'avouer t-ans crainte pour le cœur qui les dit, comme pour le cœur qui les enlend.

Louise tendit la main à Saturnin et lui dit d'une voix douce :

— Continuez.

— Eh bien, reprit Saturnin, hier soir, par un bonheur dont je ne puis me rendre compte, j'ai deviné quel était l'Obstacle qui avait déjà fait manquer vingt fois nos expi: iences au moment du succès; je l'ai signalé à celui que j'aidais dans ses recherches, et alors il m'a sauté au cou en me disant :

— Demande-moi tout ce que tu voudras et je te le donnerai.

Je savais quelle était votre pénurie, je ne pensais alors qu'à cela, je lui ai demandé de l'argent. Il m'en a donné beaucoup plus que je ne l'espérais, beaucoup moins qu'il ne m'en doit, m'a-t il dit, car il ne parlait pas moins que de m'associer à ses opérations. Hier soir, cette fortune inespérée, cet avenir qui s'ouvrait devant moi, m'attrista plus (lue je ne puis vous le dire. Quand le cœur souffre d'une douleur sincère, les faveurs de la richesse le blessent comme une cruelle raillerie. Que vous dirais-je, c'est à peine si j'acceptai une faible partie des propositions qu'il me lit dans le premier transport de sa joie. IVlais ce matin, ce n'était plus de même, je voulais être riche, je voulais être puissant; je voulais surtout qu'une seule personne ne payât pas la rançon de reconnaissance que nous devons à celui qui nous a sauvés.

— Eh bien ! dit Louise avec anxiété.

—Durant les longues journées, les longues nuits que nous avons passées avec cet homme, reprit Saturnin, vous devez penser que notre conversation a dû aborder bien des sujets divers. Il m'a vingt fois parlé de Robespierre, dont il e^t très connu, et qui s'intéresse vivement au succès de ses expériences.

Il m'a même parlé de presque tous les hommes célèbres etinfluens de notre époque, avec lesquels il est lié; je l'interrogeais moi-même à leur sujet, afin de pouvoir mêler dans mes questions un nom qui ikus intéresse tous. Un jour qu'il me parlait de Robespierre, je lui demandai quel était ce Julien, en qui son patron avait une si grande confiance

— c'est un enfant, me répondu Leguin ; c'est le nom de cel homme ; téta exaltée, qui, sous les empareura romains, eûl mil un martyr; qui, s'il étail né M. le marquis de Saint-Julien, serait probablement, a l'heure qu'il est, a la léte de quelque bande vendéenne, mais qui, né dana le peuple, rêve la liberté comme une déesse sanglante

parer qu'il ne l'a pas vue autrement ; ça lui passera.

— \ nus le croyez donc capable de générosité?

— Qu'entendez vous par la ? me dit-il.

— Eb biénl lui dis je, supposez qu'une Jeune fille lui

eût promis son amour, en retour du salut d'un ami qu'il lui aurait promis; pensez-vous qu'il lui pardonnerait s'il venait à découvrir que cette jeune fille a donne cet amour à un autre, et ne serait-il pas homme à se venger de ce qu'il pourrait appeler mit* trahison?

Je tremblais en prononçant ces paroles, tandis que Leguin me regardait d'un regard scrutateur.

— Diable! diable! reprit-il, ceci change bien la question ; personne n'aime à être pris pour dupe, et Julien moins qu'un autre. 11 a la tête près du bonnet; tête de fer, qui devient rouge quand la passion l'échauffé, et qui, dans son premier mouvement de colère, serait assez folle pour vous envoyer tous à la Conciergerie ; et une fois là, D*ieu seul pourrait vous en tirer.

— Mais, fil madame de Perbruck avec inquiétude, on luiavaitdonc dit que c'était Julien qui nous avail sauvés?

— Non, ma mère, repartit Saturnin, mais cet homme semble doué d'un esprit de divination ; je croyais l'avoir interrogé de la manière la plus indifférente du monde, et il savait déjà le secret de mon cœur et de mes craintes. Il réfléchit assez longtemps et finit par me dire :

— Laissez revenir Julien, et ne vous avisez pas de lui faire entrevoir ni vos craintes ni vos espérances; laissez-moi agir; si l'affaire est arrangeableje l'arrangerai; et si Julien n'est pas raisonnable, nous emploierons les grands moyens.

Voilà ce qu'il m'a dit ce malin, ma mère, voilà ce qu'il m'a dit, Louise, et si je suis si joyeux, c'est parce que j'espère que c'est une bonne nouvelle pour nous tous.

— Oh ! Saturnin, Saturnin ! dit Louise en lui prenant encore la main, je ne puis yous le dire à présent, je... Oh I non, reprit-elle, je n'ose pas, ce serait tenter peut-être le malheur; attendons le retour de Julien et le salut de Marguerite.

Ainsi, ils s'entendaient, ils se comprenaient, mais ni l'un ni l'autre ne voulait prononcer le mot d'amour, qui errait sur leurs lèvres, jusqu'à ce qu'ils fussent libres. La conversation continua, et ce fut danse ce long et doux entrelien que se firent les plus beaux projets de vie obscure , retirée, heureuse. Ce fut aussi alors que Saturnin apprit à sa mère et à Louise que Guillaume Poiré avait, été arrêté. Celte circonstance se rattachait d'une façon tout à fait singulière à l'incident qui avait fait connaître à Saturnin lhomme étrange qui lui promettait sa protection.

Cet homme (et il n'y a pas assez longtemps qu'il est mort pour qu'on ne nous pardonne pas de cacher son nom sous celui de Leguin), cet homme était en rapport avec Robespierre, qui était depuis longtemps le véritable dictateur de la France comme président du comité de salut public. Cet homme avait plusieurs fois été admis dans le comité, pour y proposer les moyens qu'il croyait avoir trouvés pour satisfaire promptement aux besoins de nos armées; il y avait rencontré Marat, et s'était lié avec lui. Ce n'est pas qu'il partageât en rien l'exaliation furieuse de ce misérable, mais Marat avait alors, grâce au club des jacobins, dont il était le premier meneur, une influence énorme sur les décisions du comité. Leguin allait donc voir Marat pour s'en faire un appui. Il avait trouvé chez lui Guillaume Poiré, qui servait d'intermédiaire aux montagnards furieux pour correspondre avec, Carrier. C'était Marat, en effet, qui par ses vociférations et celles de ses auu& de la Montagne avait obtenu de

la Convention l'approbation des horribles missives du bourreau de Nantes. Ce fut chez Marat que Guillaume Poiré apprit quelles étaient les espérances de notre inventeur. Il y vit autre chose que Robespierre et Marat lui-même; il y vit une excellente affaire aussi bien qu'un immense service rendu à la république, et il avait insinué à Leguin que, s'il avait besoin d'argent pour poursuivre ses essais, il pourrait en mettre à sa disposition.

L'inventeur avait accepté, en se réservant de lixer la part qu'il donnerait à Guillaume dans l'exploitation de cette nouvelle industrie. Ils étaient dans ces termes le jour même où Saturnin fut rencontré par la Colette et refusa de porter la lettre dont celle-ci avait voulu le charger. Cette lettre était plus importante pour Guillaume que n'eût pu le croire Saturnin et la Colette elle-même, s'ils en avaient pu lire le contenu. Elle demandait un rendezvous immédiat à Guillaume. Ce rendez-vous, auquel Poiré ne put se rendre, puisqu'il ne reçut pas la lettre, l'eût sans doute sauvé. En effet, le matin même de ce jour notre inventeur se trouvait chez Robespierre au moment où à force de sollicitations Julien avait enfin obtenu de son patron la révocation de Carrier. Rebespierre s'y était longtemps opposé, en disant que cette mesure soulèverait des orages dans le club des jacobins.

A cela Julien avait répondu qu'il était temps de savoir si c'était la Convention ou le club des jacobins qui gouvernait. Alors il avait révélé à Robespierre que les membres les plus exaltés du club écrivaient sans cesse à Carrier de frapper sans relâche et sans pitié. « Nous forcerons bien la Convention à tout approuver, disaient-ils dans leurs lettres, et si elle résiste, nous savons comment on renverse toutes les tyrannies et toutes les trahisons. » Julien apprit encore à Robespierre que l'agent de cette correspondance était Guillaume Poiré. Son arrestation était une conséquence de la révocation de Carrier. Robespierre y consentit.

Tout cela s'était passé devant Leguin ; mais il était si complètement et si constamment absorbé dans ses combinaisons chimiques, que c'est à peine si l'on prenait garde à sa présence. Il entendit tout ce'a, et, après avoir fait part à Piobespierre des divers essais tentés par lui, il se retira. Il courut chez la Colette, pendant que, de son côté, Julien allait chez mademoiselle de Paradèze lui annoncer, comme nous l'avons vu, la chute de Carrier. Quant à Leguin, il se garda bien de confier à un papier le secret qu'il venait d'apprendre. Mais il en eût averti Guillaume Poiré, si celui-ci eût reçu la lettre et fût venu •au rendez-vous qui lui était donné.

Mais, comme on l'a vu, la lettre n'était point partie. La Colette l'avait rapportée à l'homme aux inventions, qui l'avait prise et jetée dans le feu en se disant, avec celte indifférence qu'il portait à toutes choses :

■ Ma foi, j'aime autant qu'il en soit ainsi; il eût peutêtre pris fantaisie à ce rustre-là d'aller faire du tapage aux Jacobins. Robespierre eût deviné d'où et it parti l'avertissement, et je pouvais fort bien me trouver écrasé dans le conflit comme un maladroit pris entre deux cylindres. »

Saturnin racontait tous ces détails à sa mère et à Louise, et l'on comprend que cela dut ramener nécessairement la conversation sur les paroles de Guillaume, au sujet de l'important secret qu'il croyait posséder, et qui intéressait si vivement madame de Perbruck.

Chacun se perdait en conjectures sur ce que pouvait être ce secret, et l'on ne doutait pas qu'il ne concernât la forlune de M. de Perbruck. L'espoir de ressaisir une partie quelconque de la richesse qui lui avait élé enlevée n'était pas de nature à pousser madame de Perbruck ni Saturnin à risquer la sécurité dont ils jouissaient. 11 fut donc décidé qu'on ne donnerait aucune suite à celte révélation.

L'entretien dont nous venons de rapporter les principales circonstances avait lieu six jours après le départ de Julien pour Nantes, et aucun de ceux qui y prenaient

part ne croyait le revoir de si tôt, lorsque tout à coup, et quand la nuit était déjà venue, ils entendirent monter rapidement l'escalier, et presque aussitôt Julien parut. Il arrivait couvert de boue, pâle, brisé, les vêiemens en désordre ; il avait fait à cheval le chemin qui sépare Nantes de Paris, suivant Carrier poste à posie pour s'assurer qu'il ne tenterait pas de se retirer dans une ville, dont il eût ameuté la populace. Mais le funèbre conventionnel ne se croyait en sùreié qu'a Paris au milieu du ciub des jacobins, et il avait voyagé aussi rapidement qu'il avait pu. Julien l'avait «donc ramené jusqu'à la bairière sans que Carrier s'en doutât. Le premier soio de Julien devak. être d'aller rendre compte à Robespierre du résultat de sa mission, mais ce n'était ni Robespierre ni le comité de salut public qui tenaient dans leurs mains la récompense que Julien ambitionnait : c'était Louise, et il étaji accouru chez elle. Son entrée fit évanouir tous les rêves de bonheur auxquels venaient de se livrer les trois proscrits. L'aspect de Julien avait en effet quelque chose d'ellravant et de beau à la lois. Ses longs et blonds cheveux, chassés en arrière par la rapidité de la course, laissaient à découvert son Iront pâle et marbré de rouge; ses yeux, creusés par six journées de fatigue et d'insomnie, brûlaient d'un feu sombre et fiévreux. Un orgueil cruel, une joie fière, animaient son visage.

— Il est à Paris, s'écria t-il en entrant, Nantes est délivré de son bourreau. Louise, j'ai tenu ma parole.

— Et vous venez réclamer la mienne, dit Louise tremblante.

— Pas encore, reprit Julien : je l'ai abattu, il faut que je l'achève. Je ne veux pas vous associer aux dangers que j'ai attirés sur moi : Carrier luttera, car il aura beaucoup de défenseurs. Ou bien il a agi selon l'esprit de la Convention, et malheur à ceux qui l'auront arrêté ! ou bien il a abusé abominablement des pouvoirs dont on l'avait investi, et alors il faut qu'il porte la peine de ses crimes.

— Tous vous êtes assuré sans doute des appuis influens à la Convention ? dit Saturnin, dont l'âme généreuse admirait le courage de celui qui lui disputait ses plus chères espérances.

— Ce n'est pas de ce côté que je veux triompher, dit Julien ; la Convention, dominée par la Montagne, surtout par cet esprit de corps qui doit vouloir lui faire considérer comme inviolable chacun de ses membres, la Convention défendra Carrier tant qu'elle pourra ; mais le pourra-t-elle contre les clameurs que je veux faire sortir du fond de cet abîme d'iniquités? c'est ce qui ne sera pas, je l'espère. Mais j'oublie que j'ai d'autres devoirs à remplir. A bientôt, Louise, a bientôt; vous n'avez pas en vain compté sur moi, et je ne compte pas en vain sur vous, n'est-ce pas ?

— Vous n'avez pas oublié Marguerite? lui dit Louise. | J— Son salutest dans ses mains, il ne dépend plus que d'elle.

Julien s'éloigna, et la tristesse resta après lui; malgré les promesses du nouveau patron de Saturnin , chacun sentait qu'il serait bien diflicilede faire plier une volonté comme celle de Julien, et de détourner de son but une passion qui y courait à travers de si puissans obstacles et des dangers si menaçans.

Quelques jours se passèrent ainsi ; Saturnin allait toujours travailler avec le protecteur que le hasard lui avait donné. Grâce à l'adresse, à l'intelligence de Saturnin. ■ | homme avait enfin ailciiu le but tant désiré ; il l'avait annoncé au comité de salut publie, mais au lieu d'accepter la récompense nationale qui lui était offerte, il s'était modestement refusé à une ovation de paroles : il voulait attendre, disait-il, d'avoir mieux mérité de la patrie : ce

FREDERIC SOI LIE

moyen de mieux mériter de la république était de donner ;i son Invention loua ses résultats, h pour cela il s'était i h i ■ ,.., lournlrà l'administration tous les cuirs dont elle pouvall .'noir besoin.

L'Etat, pressé qu'il était, les eûl payés plus cher qu'autrefois, à la condition d'être approvisionné rapidement. Notre inventeur eut doue, causée gagnée en les offrant ;iu même prix, el en se contentant, disait-il, d'un bénéfice moindre que celui des autres fournisseurs.

Saturnin se trouvait, chez Leguln le jour de cette importante nouvelle, et nous croyons devoir répéter à nos lecteurs leurs entretiens pour leur taire t onnailVe l'homme bizarre qui a conquis une réputation considérable, lon-seulement par ses talens, mais encore par ses immenses spéculations, sa fortune colossale et son originalité excessive.

Il rentra dans le modeste appartement où l'attendait Saturnin, on s'écrlant :

— Le voilà ! le voilai

— Qui donc?

— Mon marché, dit-il en jetant quelques papiers sur la table-, ma fortune est faite et la tienne aussi, car je compte sur toi. Nousallous monter une maison maintenant... il me faut un vaste local, il me fautdes ouvriers, des commis; il me faut des machines... dans huit jours il faut que tout cela marche.

Il se jeta sur une chaise, ôta son habit crasseux, prit une plume, du papier et se mit à faire des chiffres. Une ardeur étrange brûlait dans cet homme, ses yeux lançaient des rayons, ses nerfs s'étaient tendus, son visage avait une expression inspirée, et, selon le langage de Diderot, son front fumait.

— Ecoute-moi, reprit-il. Je leur ai fait la partie belle ; ils ne peuvent pas se plaindre : je ne demande que quinze pour cent de bénéfice. Je t'en donne un ; j'en donne un demi à la Colette. C'est une bonne fille qui m'a compris et qui m'a prêté jusqu'à son dernier bijou pour faire nos essais. J'ai besoin encore d'un et demi pour trouver des capitaux et pour faire ordonnancer mes paiemens. Il me reste donc douze pour cent... Je suis riche, je gagne trois millions cette année.

— Avec douze pour cent.

Le calculateur se mit à rire.

— Ah ! toi aussi tu ne comprends pas ! Je te croyais plus fort que le comité, à qui j'ai prouvé que je n'aurais guère que cinquante mille francs de bénéfice. Suis-moi bien. J'ai besoin de cinq cent mille francs pour commencer; je les trouverai. Je donnerai cinq cent mille francs de bénéfice avec un.

Saturnin le crut fou. L'homme aux inventions se tordit de rire sur sa chaise.

— C'est pourtant bien simple, dit-il ; c'est bête comme deux et deux font quatre... mais aussi, c'est comme le nouveau monde ; il fallait le trouver... Quoique, ajoutat-il, il n'y ait pas de petit commerçant qui n'en fasse autant sans s'en douter. Comprends-moi bien : J'ai là cinq cent mille francs ; j'achète avec cela pour un million de marchandises, sur lesquelles je paie trois cent mille comptant; mes frais de fabrication en absorbent deux cent mille. Voici donc mon compte : un million d'achat, deux cent mille de main-d'œuvre, douze cent milleà douze pour cent de bénéfice, soit cent quarante mille francs... C'est juste l'opération que faisaient nos devanciers. Seulement, ils achetaient leurs marchandises à un an et dix-huit mois de date, de façon qu'ils les avaient complètement payées quand ils pouvaient les livrer au commerce, puisque leur opération durait près de deux ans. Ajoutons à cela qu'ils avaient dépensé, argent comptant, deux cent mille francs à les faire fabriquer ; ajoutons encore les frais généraux de leurs établissemens pour ces deux années, leur entretien, etc., etc. Les plus habiles faisaient rapporter à leurs capitaux de huit à neuf*pour cent. Eh bienl comprends-tu, Saturnin, ce bénéfice, moi je l'obtiens avec un capital beaucoup moindre ; et comme l'o-

pératlon, au lieu de durer deux ans, dure, de quinze à vingl jours, je renouvelle mes bénéfices de quinze a vie 51 fois par an. Rfalnti oant, calcule qu'au lieu de borner ma fabrication à ce que pouvaient me procurer ces cinq cent mille francs, Je la double an quatrième mois, J'opère sur deux millions d'achat, et dans un an J'aurai remboursé mon prêteur en doublant son capital, je t'ai fait gagner deux cent mille francs et ma fortune est commencée.

— C'est-à-dire qu'à ce compte votre fortune est faite.

— Ma fortune! dit l'homme a projets, est-ce qu'un homme est riche avec deux ou trois millions? Eh mon Dieu, ne vis-tu pas avec deux femmes qui avaient le double- de ceci et qui sont aujourd'hui obligées de travailla r pour manger. Cela ne leur fut pas arrivé si elles avaient eu des capitaux prudemment placés en Angleterre, 1 n Autriche, en Espagne; que diable! toutes les nations ne se mettent pas à danser la carmagnole le même jour! Mais ces nobles n'ont jamais eu la moindre prévoyance.

— Pensez-vous que jamais prudence humaine put prévoir la proscription, la spoliation poussées aux excès que nous voyons?

L'inventeur regarda Saturnin d'un air ébahi.

— Comment ! qui pouvait savoir! mais il y a dix ans que c'est une chose claire comme le jour. La maison s'en allait en ruine et il fallait que ce fût la noblesse qui l'abattît pour la reconstruire, mais elle était trop mal avisée, trop suffisante et trop ignorante pour le faire; eh mon Dieu, la leçon est terrible, ce me semble, et pourtant il n'y a pas six mois que des fous proclamaient Louis XVII dans la Vendée, et il y en a qui recommencent dans la Bretagne. Vous tous, car je sais que lu es de ce monde-là, vous vous imaginez encore que vous rétablirez l'ancien ordre de choses. Sache bien, pour ton avenir, que l'on peut tout faire en ce monde, excepté de recommencer le passé; s'il en était autrement je ne vois pas pourquoi nous ne serions pas Romains, ou Egyptiens, ou Phéniciens, ou tout simplement sauvages comme nos ancêtres : mais attendu que si, dans tous les temps, il y a eu un nombre donné d'imbéciles ou de vieillards pour trouver que le passé était préférable au présent, il y a eu un nombre décuple de jeunes gens et d'esprits aventureux pour supposer que l'avenir vaudra mieux que tout ce qui a vécu, cela n'est jamais arrivé. Mais nous avons à nous occuper d'autre chose que de politique. Voyons, où en es-tu avec Julien?

Celui-ci raconta à son protecteur ce que Julien avait dit.

— C'est un enragé, il réussira, reprit Leguin, et nous aurons bien de la peine à le faire renoncer à sa maîtresse.

— Ce mot!... s'écria Saturnin.

— Oh! ne discutons pas sur les expressions, elle est tout ce que tu voudras ; le fait qui domine tout ceci, c'est qu'il en veut... et il en veut à tout prix.

— Peut-être ne l'aime-t-il pas autant que vous le pen- • sez.

— Un homme qui a fait presque une révolution politique pour obtenir une femme, et qui se la voit souffler! s'écria Leguin ; mais si j'étais à sa place, je mettrais tout à feu et à sang .. si toutefois je pensais jamais qu'une femme vaut la moitié de tout ce bruit-là; mais il y a des hommes faits comme ça... et Julien est du nombre.

— N'avez-vous donc plus d'espoir?

— Est-ce que je ne t'ai pas promis de te sauver, Saturnin? dit eet homme. J'écarterai Julien, et je réussirai, dussé-je le faire bouillir dans une des chaudières de ma future fabrique ! je te l'ai promis, et je réussirai, dussé-je faire sauter la Montagne tout entière! Ah! ah ! tu me regardes avec stupéfaction, tu te dis que je suis un fou... Laisse-moi faire, te dis-je... Ah! ils voulaient me donner une couronne de chêne !.. nenni, nenni ! Je veux de l'or; c'est la grande puissance, vois-tu, mon garçon, la force supérieure à toutes les autres... Royauté, république, oligarchie, tout cela ce sont des noms ; le vrai pouvoir c'est l'or 1

Tel était l'homme en qui reposaient toutes les espérances des héros de notre récit. Qu'on nous permette de montrer à nos lecteurs quels adversaires il avait à combattre et par quels moyens il devait agir contre eux.

Plus d'un mois s'était passé depuis le retour de Julien, et rien de ce qu'il avait promis n'était accompli. Quelle en était la raison ? Peut-être la trouvera-t-on dans l'entretien suivant. Il faisait à peine jour, une lampe veillait sur une misérable table de bois de noyer, devant laquelle était assis un jeune secrétaire écrivant sous la dictée d'un homme au visage étroit, pincé, aux lèvres minces, au front fuyant ; ses yeux petits et inquiets se cachaient sous la proéminence des sourcils. Il dictait d'un ton emphatique et d'une voix traînante et théâtrale. Enfin il arrive à cette phrase :

« Je suis fait pour combattre le crime et non pour le » gouverner ; le temps n'est pas encore arrivé où les hom- » mes de bien pourront servir impunément la patrie. »

Cet homme qui dictait, c'était Robespierre, celui qui écrivait, c'était Julien.

— En voilà assez, dit Robespierre en se jetant sur une chaise. Puis il ajouta :

— Qu'en penses-tu?

— Que la première partie de cette phrase est juste et que tu apprendras que la seconde partie de cette phrase ne l'est pas.

— Tu te trompes, Julien, ce discours que je viens d'écrire est mon testament de mort.

— Te laisserais-tu ainsi abattre, toi le véritable souverain de la France !

— Louis XVI aussi a été le véritable souverain de la France.

— D'où te vient ce découragement, lorsque le peuple est pour toi ?

— Ah ! dit Robespierre en se levant, quelle faute nous avons faite en censurant Lebon et en rappelant Carrier! C'est toi qui l'as voulu !

— Penses-tu à ce qu'il faisait?

— Et que faisons-nous à Paris? Que faisait Fouquier lorsqu'il dressait l'échafaud dans la salle même des audiences?

— Mais le comité le lui a fait défendre.

— Le comité, oui, le comité, dit Robespierre avec impatience, mais non pas moi.

— Mais enfin , reprit Julien, songe à la différence. Dans cette capitale de six cent mille âmes, c'est à peine s'il tombe soixante têtes par jour, tandis qu'à Nantes, dans une ville de soixante mille habitans, on en massacrait jusqu'à cinq cents dans une journée!

— Mais c'était au centre de dixdépartemens révoltés, c'était pour la plupart des rebelles. Ah ! nous avons reculé d'un pas: on nous repoussera jusqu'au pied de la guillotine!

— Mais tes amis ne te défendront-ils pas?

— Je me défendrai, crois-moi, et par tous les moyens. J'attends Saint-Just, mon frère revient; Couthon mourra avec moi ; Lebas est sur ; Henriot, Dumas, me pressent d'en finir.

— Toute la Montagne t'appartient.

— C'est elle qui me menace. J'ai demandé à Barrère de me sacrifier Léonard Bourdbn, Yadier, Tallien et ce Carnot qui se pare si insolemment du succès de nos armées : Barrère ne veut pas.

Julien se tut, et Robespierre s'écria dans un vif mouvement d'humeur :

— Ah! sans cette bataille de Fleurus, sans ce succès, je n'en serais pas là ! Si nous avions été vaincus, il aurait bien fallu sauver la France, et alors on serait revenu à moi.

— Et alurs, dit Julien, on aurait compris la nécessité de nouvelles rigueurs.

— A propos, sais-lu ce que le comité a décidé relativement aux membres du tribunal révolutionnaire de Nantes?

lie Siècle.

— Mais, dit Julien en hésitant, il paraît que le procès va commencer sous peu de jours.

— Je ne le veux pas! je ne le veux pas! dit Robespierre. J'avais écrit à Billaut que je ne voulais pas qu'on donnât aux ennemis de la république le spectacle de législateurs qui font condamner ceux qui ont exécuté leurs ordres. Ecris sur-le-champ à Cambon que je m'y oppose. Ne serait-ce pas les irriter davantage !

— Mais les modérés?

— Que m'importe? ils veulent ma tête! un grief de plus ne les rendra pas plus acharnés ou plus puissans, et cela me conserve Carrier. D'ailleurs, cela fera bon effet aux Jacobins.

Julien écrivit sans oser faire d'autres observations, mais lorsqu'il eut fini, il tendit la lettre à Robespierre en lui disant:

— Que n'allez-vous en personne au comité pour y dicter votre volonté? voilà plus de quarante jours que vous n'y avez paru.

— Je n'y rentrerai que le jour où le cabinet actuel aura cessé d'être, pour être remplacé par un autre où je ne trouve plus d'orgueilleux comme Billaut, d'insolens puritains comme Carnot et de fripons comme Cambon.

— Et quand comptez-vous les attaquer?

— Quel est le quantième du mois ?

— C'est aujourd'hui le 5 thermidor.

— Saint-Just arrive le 8 : il a un rapport foudroyant contre Carnot; mon frère sera ici demain... nous serons prêts le 8. Ecoute; il faut que les jacobins soient nombreux cejour-là... Qu'est donc devenu un certain Cincinnatus? cet homme était chaud.

— Tu sais bien, dit Julien, qu/il a été arrêté à l'occasion du rappel de Carrier ;il était son correspondant.

— Il faut lui rendre la liberté... il le faut... les jacobins le reverront avec plaisir ; charge-toi de cela.

— Mais il faudrait un ordre écrit.

— Ah! dit Robespierre en regardant attentivement Julien, déjà! tu as déjà peur?

— Moi! dit Julien avec exaltation; tu te trompes, cet homme peut perdre quelqu'un à qui je m'intéresse, mais périsse celle que j'aime et toutes mes espérances plutôt que de laisser croire que je puis t'abandonner à l'heure du danger.

Robespierre tendit la main à Julien.

— Non, lui dit-il, tu es un enfant et je ne jouerai pas ton bonheur dans la partie que je vais engager. Il en est encore temps, sauve celle que tu aimes ; peut-être dans trois jours ne pourrai-je plus la protéger, ni toi non plus.

Julien ne répondit pas encore cette fois, et Robespierre, après lui avoir donné quelques instructions, le quitta et se rendit à la Convention, où il était encore tout-puissant.

Le même jour, Julien reçut un petit billet de Leguin; l'invitation était fort pressante, et Julien s'y rendit eu toute hâte.

11 trouva Saturnin qui s'occupait activement d'organiser l'exploitatif n de son protecteur.

— Pourquoi m'as-tu fait mander? dit Julien à Leguin.

— Le voici; écoute-moi et réponds-moi franchement. Quand est-ce donc que les membres du tribunal révolutionnaire de Nantes seront mis en accusation?

— Je ne sais, dit Julien froidement.

— En ce cas, nous pouvons causer?

— Bien volontiers.

— Ecoute-moi bien, Julien, je n'ai jamais rien demandé à personne, il faut que tu m'obtiennes aujourd'hui une grâce.

— Laquelle?

— Il faut que tu m'accordes la mise en liberté d'un homme qui est initié à l'affaire de Carrier ?

— De qui donc?

— D'un certain Guillaume Poiré.

— Et pourquoi t'intéresses-tu à cet homme?

— Parce que lorsque je manquais d'argent pour faire

MO

FRÉDÉRIC SOUL1É

lea expérience! nécessaire! ;• ma grande entreprise, il m'en a prêté généreusement. Ceci était bien peu de chose en apparence, mais ça a été Immense pour mol el la république, etjeveux l'en récompenser. Si l'on nefail pas le procès des Nantais maintenant, c'esl qu'on ne le tara jamais, ou bien si on le fait, ce sera avec celui de beaud'autres, et, ma foi, en ce cas, Dieu sait qui y passera! Veux-tu me faire obtenir la grâce de cet homme?

— Il y a deux heures, Robespierre m'en a parlé, el je l'ai décidé a le laisser en prison,

— Le protecteur de Saturnin se mordit les lèvres.

— Eb bien, «lit-il, n'en parlons plus.

Julien, préoccupé de la résolution de Robespierre, reprit cependant après un moment de silence :

— Du reste, dans (rois jours, ce n'est peut-être plus ni a moi ni à Robespierre qu'il faudra l'adresser pour avoir sa grâce.

— Oh ! fit l'homme à projets, c'est bien. Celte conversation n'eut pas d'autre résultat. Saturnin avait paru y rester complètement étranger;

cependant il l'avait suivie avec une cruelle anxiété. Les motifs qu'il avait pour cela étaient plus puissans qu'on ne peut se l'imaginer ; en effet, les voici.

La veille de ce jour, la Colette était allée à l'Abbaye voii une de ses camarades, qui avait été incarcérée pour avoir paru sur la scène avec unjiœud de rubans blancs dans les cheveux. Arrivée dans la prison, la danseuse s'était souvenue que Guillaume Poiré s'y trouvait enfermé, et elle avait demandé à le voir. On n'avait pas pu le découvrir, ou plutôt personne n'avait voulu se donner la peine de l'avertir ; mais à côté de la Colette se trouva une femme prisonnière aussi, et qu'on avait employée au service de la maison. Cette femme était Marguerite. Julien, en lui faisant accorder ces fonctions, l'avait mise à l'abri d'une condamnation immédiate; en effet, oh sait de quelle façon les victimes étaient dénoncées à l'accusateur public : des hommes appelés moutons, et que personne ne connaissait, s'introduisaient dans les prisons, espionnaient ceux qui étaient enfermés, et, selon la passion ou le caprice qui les poussaient, ils faisaient une liste qu'ils envoyaient à l'accusateur public. Une fois désignées, les victimes étaient perdues ; il n'y avait pour ainsi dire ni accusalion ni défense ; du moment qu'on paraissait devant le tribunal révolutionnaire on était condamné.

Il résultait de cet état de choses que la moindre haine vous envoyait à la mort, comme la moindre protection pouvait vous sauver. Julien, toujours armé du nom puissant de Robespierre, avait dit au directeur de la prison que son patron entendait que la fdle appelée Marguerite ne fût mise en accusation que sur son ordre. 11 n'en avait pas fallu davantage pour que son nom n'eût point été porté sur une des listes faites par les agens de Fouquier.

Donc, Marguerite, ayant entendu nommer Guillaume Poiré, écoula la conversation de la Colette, et l'entendit bientôt dire à sa camarade :

— Dis donc, te souviens-tu de ce beau garçon si gai, si amusant, Saturnin Fichet?... eh bien, je l'ai retrouvé au coin d'une rue faisant le métier de commissionnaire.

A ces mo-ts, Marguerite s'était approchée de la Colette et lui avait demandé ce qu'était devenu Saturnin. La Colette, on l'a sans doute deviné, avait toutes les confidences de Leguin, lequel avait toutes celles de Saturnin.

Femme qui sait un secret d'amour et qui est interrogée par une autre femme, manquerait plutôt à sa nature que de ne pas dire sur-le-champ, non-seulement tout ce qu'elle sait, mais encore tout ee qu'elle suppose.

Marguerite apprit donc de la Colette la nouvelle position

de Saturnin et son amour pour une personne qui demeui rail avec sa unie. A celle révélation , Marguerite II

saillit il demanda pourquoi Saturnin n'épousait pas cette jeune personne puisqu'il l'aimait el qu'elle L'aimait i bj m:, doute, La Colette lui répendit que la jeune Bile avait promis d'épouser Julien, il qu'elle ne pouvait paa lui manquer de parole, attendu que le secrétaire de Robes*

pierre tenait, dans ses mains la vie d'une jeune lille qui l'avait sauvée en se dénonçant à sa place. Elle ajouta que Cette demoiselle aimait mieux renoncer a son amour, épouser Julien, et même mourir s'il lufallailquede laisser condamner la prisonnière.

Marguerite avait écouté ces confidences la pâleur sur le front -, la Colette, la voyant essuyer quelques larmes, lui dit alors :

— Eh bien ! qu'est-ce que cela vous fait, cette histoire?...

— Je ne puis vous l'apprendre, repartit Marguerite, mais dites à Saturnin de la part de la prisonnière de Douches qu'il n'a plus rien à craindre ni de Julien, ni de personne au monde, mais qu'il faut qu'il voie Guillaume Poiré; il y va de son bonheur.

La Colette n'avait eu rien de plus pressé que de raconter cette conversation à son dévoué, comme elle appelait le citoyen Leguin ; celui-ci en avait fait part à Saturnin, et ni l'un ni l'autre ne doutèrent que cela n'eût rapport au secret important qui, selon le dire de Guillaume Poiré, regardait madame de Perbruck. Saturnin voulait à toute force aller voir Guillaume ; son nouvel ami s'y opposa.

— Où iras-tu demander un permis sans dire pourquoi tu veux voir Guillaume,? Diras-tu que c'est pour des affaires de famille ? on ne doit point avoir d'affaires de famille avec un suspect par le temps qui court. Moi j'ai tout au contraire une raison bien simple , je dois de l'argent à ce Guillaume, et encore ferai-je mieux de dire que c'est lui qui m'en doit : on ne comprendrait pas qu'un homme qui n'y est pas forcé allât rendre de l'argent à un prisonnier qui peut être exécuté dans quelques jours. Je verrai ce Guillaume Poiré, et je saurai ce qu'il veut nous vendre.

— Nous vendre ! dit Saturnin.

— Si tu connais quelque peu Guillaume Poiré, tu dois savoir qu'il ne possède rien qu'il ne soit prêt à échanger contre de l'argent, excepté peut-être sa tête. Comme elle est un tant soit peu entre nos mains, nous tâcherons qu'il l'estime à la valeur de son secret, sinon nous le paierons en d'autre monnaie.

Le lendemain de ce jour, le protecteur de Saturnin se rendit à l'Abbaye avec un permis qu'il avait demandé au maire Fleuriot.

Leguin savait comment il fallait traiter avec l'ex-jardinier.

— Je suis venu te voir, dit-il à Guillaume Poiré, pour régler nos comptes, car je te dois de l'argent, et je ne me soucie pas d'avoir affaire avec des héritiers.

Cette façon d'entrer en matière fit pâlir Guillaume Poiré.

— Ah ! dit-il d'une voix tremblante , tu penses donc que mon affaire sera bientôt faite?... L'infâme conspiration qui se trame dans les prisons est donc sûre du succès ?

— Ah! dit l'inventeur d'un ton indifférent, il y a donc une conspiration?

— Oui, oui, il y a ici des aristocrates qui commencent à lever le nez. C'est une femme appelée la Cabarrus qui leur donne toutes ces espérances ; elle est en correspondance avecTallien, j'en suis sûr. Va, va, je sais le secret, et j'en avertirai Robespierre. Je ne suis pas encore mort.

Leguin écouta cette révélation avec la plus profonde indifférence.

-— Ça ne nous empêchera pas de régler nos affaires, lui dit-il. Je ne sais pas ce qui se passe, mais il y a deux chances contre une pour que tu sois expédié, et je veux me mettre en règle.

— Comment! deux chances contre une?... fit Poiré en pâlissant de nouveau.

— Tu sais que je ne me rafle pas d'affaires politiques, mais dans mon petit jugement voici ce qui va arriver : il faut que la lutte se décide entre Robespierre, Saint- Just, les jacobins, Billaud-Varennes, Tallien, Barras et les autres. Si Robespierre est battu, Carrier, toi et les autres vous y passerez ; voilà une chance contre toi.

— Sans doute , répliqua Poiré ; mais si Robespierre triomphe?

— Tu as use chance pour toi, c'est juste; mais il est possible que l'on s'arrange, que l'on se réconcilie ; or, si cela a lieu, cela se fera comme toujours, en faisant payer aux petits les sottises des grands. Peut-être les comités abandonneront-ils à Robespierre Barras et Maillard, et Robespierre abandonnera au comité Carrier et toute sa séquelle.

Guillaume devint vert. Leguin continua :

— Ça te fait deux chances d'y passer, sans compter que si Robespierre triomphe, il est bien capable de faire pour son compte ce qu'il ne veut pas se laisser imposer parles autres, ce qui te ferait une troisième chance d'être guillotiné ; mais ce n'est qu'une supposition et je ne veux pas te ravir toute espérance ; voyons, comptons.

— Mais , reprit Poiré tremblant, que ferais-tu à ma place ?

— Ma foi, je tâcherais de sortir d'ici pendant que les cartes sont brouillées et que la partie n'est pas engagée.

— Mais le moyen?

— Tu as, à ce qu'il paraît, attrapé le secret d'une conspiration ; vends-le pour ta liberté.

— Eh bien, soit, dit Guillaume.

— Mais, reprit Leguin, ce serait peut-être encore un mauvais moyen, on se servirait de toi, et tu senis bien plus sûr encore d'y passer si on ne réussissait pas, car si ceux que tu dénoncerais avaient le dessus, ils ne te manqueraient pas, et ce serait justice.

— C'est égal, dit Poiré, je verrai... j'essaierai.

— Dans ces sortes d'affaires-là, le meilleur, vois-tu, c'est de se rapetisser, de se réduire à rien, de se faire mettre à la porte comme un prisonnier inutile. Est-ce que tu n'as pas d'amis?

— Des amis? dit Poiré ; est-ce qu'on a des amis!

— Ah! tu as raison, fit Leguin en riant, j'ai dit une bêtise; mais quelquefois on peut intéresser quelqu'un de puissant, parce qu'on peut lui rendre un service ou qu'on possède un secret qui peut le compromettre.

— Eh bien ! j'écrirai à Barras que je sais ses menées, et Barras...

— Barras te dira que tu as menti ; te sauver serait un aveu qu'il ne fera pas : c'est prendre le plus court chemin pour aller à la guillotine. Mais comment, toi, qui as vécu à Nantes où il s'est passé tant de choses, où il y a eu tant de nobles compromis, tu ne sais rien qui intéresse l'un d'eux?

— Et quand je saurais quelque chose, dit Guillaume en observant Leguin, est-ce que la protection des nobles est bonne à quelque chose.

— Que tu es bête ! dit notre homme ; est-ce qu'ils n'ont pas des sœurs, des femmes, des parentes? et crois-tu que les représentans soient tous des Catons ? Je ne puis pas tout te dire, mais enfin on essaie.

Guillaume comprit enfin ce dont on voulait lui parler.

— Connais-tu, dit-il à Leguin, alors une certaine marquise de Perbruck?

— Perbruck? oui, je crois que je connais quelque chose comme ça.

— Crois-tu qu'elle soit puissante?

— Si elle est jeune, il y a chance; si elle est vieille... n'y compte pas.

— Elle est vieille.

— A-t-elle une fille?

— Non, mais un fils dont elle ne soupçonne peut-être pas l'existence.

— Eh bien ! ce fils-là peut être puissant, lui ; mais je ne connais pas de jeune Perbruck ; il me semble qu'il a péri à l'affaire du château de la Rouarie.

— C'est un autre, fit Guillaume en baissant la voix, et je sais par une prisonnière de l'Abbaye qu'il vit et qu'il esta Paris.

— Alors on peut le retrouver; il s'appelle aussi Perbruck?

— Non, on l'appelait autrefois Saturnin Fichet.

— Saturnin Fichet... je connais ça... c'était un petit jeune homme qui fréquentait, avant la révolution, les coulisses des théâtres des boulevards.

— Précisément.

— La Colette m'en a parlé, elle l'a retrouvé, je crois ; et il paraît qu'il est en passe d'arriver; il est... mais je m'en informerai mieux.

— Ah bien? dit Guillaume en souriant, il faut le retrouver.

— Mais quel avantage pourrais-tu procurer à ce garçon pour qu'il s'intéressât à toi, dit Leguin, ou qu'il poussât ses amis à s'y intéresser? car je me rappelle mainte* nant que la Colette m'a dit qu'il avait des amis.

Guillaume Poiré regarda son interlocuteur et lui dit tout à coup :

— Tu viens de sa part.

— Tu es un imbécile, repartit froidement Leguin; mais comme je n'ai pas le temps de te le prouver, fais comme si je venais de sa part. Que peux-tu pour ce jeune homme ? Allons, parle, dépêche-toi ! J'ai autre chose à faire, et je te préviens qu'une fois nos comptes réglés, je ne remets plus les pieds dans cette maison, à moins que je ne puisse t'être bon à quelque chose, ce qui ne me parait pas probable, si tu gardes si précieusement les secrets qui pourraient te sauver.

— Ecoute donc, lui dit Guillaume Poiré, et tâche de voir si tu ne peux pas tirer parti de ce que je vais te confier. Après tout, le secret n'est pas d'une grande importance ; ce qui est essentiel, c'est d'en avoir les preuves, et la preuve, je ne la donnerai qu'à bon escient.

— Je t'écoute, dit Leguin.

— 11 faut te dire, reprit Poiré, que lorsque je fus appelé à Paris pour témoigner contre Morillon, qui m'avait fait arrêter illégalement, un certain Mathurin Fichet, qui habite Nantes, me chargea de savoir à Paris si son frère, qui venait de mourir en émigration, n'avait pas laissé en France quelque valeur ou quelque titre de propriété chez le notaire qui était chargé de ses affaires. Il me donna à cet effet une lettre pour ledit notaire, chez lequel je jne rendis. Celui-ci me remit un compte d'intérêts, quelque argent que je fis passer à Fichet, et un tas de paperasses que je me réservai d'examiner plus tard. C'étaient les comptes de la gestion de la fortune de monsieur de Perbruck, au milieu desquels je rencontrai par hasard un paquet dont la suscription m'étonna étrangement; il était cacheté et portait ces mots :

« Pour madame la marquise de Perbruck, soit après ma mort, soit après celle de son mari, si par hasard je ne pouvais revenir en France. »

— Diable ! dit l'interlocuteur de Poiré ; et tu supposes que dans ce paquet il y a un secret qui intéresse grandement la marquise?

— Oui, répondit Poiré, la marquise et surtout son fils Saturnin Fichet.

— Comment, Saturnin Fichet, dit Leguin en jouant 1( plus grand étonnement; Saturnin Fichet est le fils de h marquise de Perbruck?

— Parfaitement, dit Poiré, ce paquet contenait un: déclaration dont je ne me rappelle pas précisément les termes, mais qui est à peu près ainsi conçue :

« Sur le point de quitter la France et ne sachant si l'avenir me permettra de dire la vérité, je déclare que monsieur le marquis de Perbruck, mon maître, m'introduisit une nuit dans l'appartement de madame la marquise, qui venait d'accoucher d'un enfant du sexe mas-

FRKDÉRIC SOULIÉ.

Cttltl, DM femme s'y trouvait déjà: alors il nous répéta ce qu'il nous avait déjà dit, t'est qu'il entendait ne paa reconnaître cel entent comme aoo héritier légitime, maie qu'il consentait fi le laisser vivre, à condition qu'il paasciait pour mon tiis et celui de ma femme. La marquise protesta contre la déclaration destin mari, el quoique J'ignore la raison qui a pu dicter! monsieur le marquis la conduite qu'il a tenue, je puis et je dois certifier devant Dieu, (inc ma femme el moi nous restâmes convaincus de l'innocence de la marquise. Monsieur de Perbruck

lui-même l'avoua dans le coins de la discussion qui eut lieu, mais il menaça tant de lois madame la marquise de Perbruck de la déshonorer publiquement si elle ne saeriflait pas la position de son enfant, que la pauvre femme consentit a ce qu'il passât pour notre fils. L'enfant nous fut remis et fut baptisé à Saint-Germain, sous le nom de Saturnin Fichet. Le marquis était présent au baptême et à la déclaration que je dus faire, de façon que l'acte de baptême est parfaitement régulier. Cependant quelques jours après je remis au prêtre, qui avait fait le baptême et écrit l'acte de naissance, un paquet cacheté où se trouve une déclaration en tout semblable a la présente. Cette déclaration est signée de moi et de ma femme, ainsi que celle-ci. Nous les avons faites dans l'intention de rendre un jour à l'enfant proscrit le nom et le rang qui lui appartiennent , et pour aider sa mère dans les preuves qu'elle pourrait vouloir faire de la légitimité de l'enfant. Si je n'ai pas plus tôt révélé ce secret, et si je ne le révèle pas encore, c'est que je suis bien convaincu que si M. le marquis de Perbruck savait que son fils ou sa femme sont à même de réclamer contre cette suppression d'état, il n'est aucun moyen qu'il n'employât pour faire disparaître ces pièces et au besoin l'enfant qu'elles concernent. »

Guillaume Poiré avait si facilement débité le texte de la déclaration, que son interlocuteur comprit qu'il l'avait apprise par cœur.

— Diable ! diable ! dit Leguin après un moment de réflexion, voilà qui est grave et formel, et s'il n'y a pas matière à une reconnaissance immédiate et à une prompte restitution d'état, il y a au moins matière à un bon procès. Seulement, ajouta-t-il négligemment, par le temps qui court, il n'y a pas grand avantage à prouver qu'on est le fds d'un marquis rebelle, et il est bien possible que Saturnin, s'il en a le pouvoir, refuse de se remuer pour obtenir de toi des papiers dont il ne voudrait pas se servir -, ce n'est pas là une grande chance de salut.

— Tu crois, dit Poiré, qu'alarma l'indifférence de Leguin.

— Mais, reprit l'inventeur, il y a encore des gens assez fous pour tenir à ces choses-là, peut-être Saturnin Fichet est-il du nombre; dans tous les cas, la Colette s'en informera, et je te ferai savoir la réponse. Combien demandes-tu de ces papiers?

— J'en veux, dit Poiré, cent mille écus, outre ma liberté.

— Allons, allons, dit tranquillement Leguin, faisons nos comptes.

— Mais, dit Guillaume en l'interrompant, s'il ne peut

mp ftnnnpr ppnf millp pphc ip mp p^ntpntprai f\p la mnilip

dans un justepressentiment, il avs île mort. Connue on l'a vu, Legui Julien et de lui demander l'ordre Guillaume Poiré. On a vu aussi auprès deJuliea fut tout à mit lui

Apres sa sortie, Saturnin se i premier échec, car il avait fait p tence de cette pièce importante, e que tourmentait sans cesse le rci position de son (ils, madame, de avait accepté cette espérance ave que Saturnin tremblait à la pens éprouverait s'il fallait qu'elle y i dans un morne silence, lorsque t< inventions se leva et s'écria avec i ii i n i n ne lui avait jamais vue :

— Allons, allons, il fautemplo il faut que les uns ou les autres y s et songe à être en permanence ai faire un peu de révolution à notre ment je m'y entends. Seulement il venue, c'est que si tu n'es pas ici, pendant ces jours-ci , de ne te lais:

se passera pas beaucoup de temp obligé de te montrer.

Saturnin alla porter ces nouvel] Lorsqu'il approcha de la modeste taient encore, malgré le changer fortune, il entendit parler "à nanti

C'était Julien qui s'exprimait a lui était pas habituelle. Saturnin la chambre, craignant que le seert se fût laissé aller à manquer de Louise.

— Qu'y a-t-il et qu'avez-vous t mère et Louise en larmes.

— Il y a, dit Julien, qu'il faut absolument Paris. Ce n'est poii donne, c'est un avis que je viens

— Mais, dit Saturnin sévèren pareil avis, s'il a été donné ami ment, ait pu faire pleurer ma n Paradèze.

— C'«t que vous ne savez pas, sieur Julien vient nous annoncer

— Qu'est-ce donc? dit Saturni

— C'est que dans quelques jou rai plus rien pour vous, dit Juli ce danger, car il peut vous attein siez avoir la moindre influence s trois jours Robespierre doit atta membres des comités qui s'oppos phera ou succombera dans cette périrai avec lui. Je ne vous den souvenir que j'ai voulu vous sai votre position, c'est qu'il suffira p intentions à votre égard pour qu de Robespierre vous persécutent me suis voué est trahi par ses a

tainp TVnn antrp enfp il np nnm

oublier que c'est en écrivant aux comités et en les fatiguant de mes demandes pour la destitution de Carrier, que j'ai amené le dissentiment de Robespierre et de ses collègues. Parce qu'il a cédé une fois âmes instances, ses ennemis ont prétendu qu'il cédait sans cesse à des demandes pareilles, et il a été pour ainsi dire exilé des affaires; ainsi, d'un côté, il est abandonné par ses collègues, de l'autre il est froidement accueilli par les jacobins, qui lui reprochent sa faiblesse. Je périrai donc, qu'il triomphe ou qu'il soit vaincu. Et dans tous les cas le danger est égal pour vous; partez donc, partez!

— Non ! dit Louise, non ! si Marguerite doit expier sa générosité, j'expierai, moi, le crime dont on m'accuse.

— Voilà pourquoi pleurait votre mère, dit Julien, lorsque vous êtes entré, et mademoiselle de Paradèze pleurait parce que nous-mêmes étions tombés à ses pieds pour la supplier de céder à nos prières; joignez-y les vôtres, Saturnin.

— Ils ont raison, reprit celui-ci.

— Ah ! dit Louise en le regardant, vous ne pouvez pas me donner ce conseil, vous?... Vous n'accepteriez pas pour votre soeur une pareille lâcheté ! ...

Us étaient tous dans cette position désolée, lorsqu'ils entendirent tout à coup une voix criarde qui demandait monsieur Saturnin. •

— C'est la Colette, dit Saturnin en ouvrant la porte. La danseuse parut aussitôt.

— Ah ! miséricorde ! s'écria t-elle ; quelle course ! quelle course!

— Qu'y a-t-il ? dit Saturnin.

La Colette regarda Julien et dit :

— Peut-on parler devant monsieur?

— Sans doute, dit Saturnin ; c'est un ami.

— Eh bien ! dit-elle, je sors de l'Abbaye; j'y ai trouvé la balayeuse du greffe.

— Marguerite ! s'écria Julien.

— Oui; elle avait l'air de n'en pouvoir plus; j'ai cru qu'elle allait passer ; je me suis approchée d'elle ; elle m'a reconnue et m'a dit : « Tenez, voilà une lettre que vous remettrez le plus tôt possible à la demoiselle qui habite avec Saturnin. » Elle n'avait pas fini de me dire ça qu'elle s'est trouvée mal et qu'on a été obligé de l'emporter.

Ce fut un mouvement d'étonnement et de douleur pour toutes les personnes présentes.

— Avant que vous n'ouvriez cette lettre, s'écria Julien, n'oubliez pas ce que je vous ai dit, mademoiselle; je n'ai pu tenir le serment que je vous avais fait ; je ne puis plus vous répondre du salut de Marguerite ; je vous rends donc votre parole; je ne veux pas qu'un accident ou une maladie, en disposant de la vie de Marguerite, me dis-

— La lettre ! s'écria-t-elle d'une Julien la déplia et répondit d'un --Nous serons deux à vous pj

pri ;on, moi sur mon écliaiaud !

--Mais qu'est-ce donc? dit ma(

I ille prit la lettre et la lut à hauti « Mademoiselle, j'ai appris au f

» Saturnin, ou plutôt le marquis d » I ai appartient, je le sais ; j'ai ap » i in vous aimait, et que vous l'ai » \./]core que le seul obstacle qui s » et à votre bonheur... c'était moi » abandonner la malheureuse qui » vous restez pour tenir votre paro » a promis de me sauver... Eh bie » en dégage ; il ne me sauvera p; » ne me sauvera... Quand vous n » serai morte... vous n'aurez plus » vous pouvez fuir et vous soust » désormais sans but... Ne me n » crificedema vie, ne le considér » de dévoùment sublime ; c'est m< » circonstance... c'est moi qui me » des tourmens, de l'humiliation c » Saturnin vous aime et j'aimais » bien qu'il faut que je meure... J

— Et je vous pardonne aussi, n'eusse pa,s mérité cette trahison (

— Une trahison ! s'écria Loui ment-, vous vous trompez, Julte maîtresse de commander au pench cette parole que je vous ai donn vous ne m'en eussiez pas dégagée nir encore.

— Vous êtes heureux, monsieui lien... vous aurez une digne épou fuyez Paris... dites-moi seulemei écrire une dernière fois, car vou:

venir de moi; et maintenant, adie

II s'éloigna tout aussitôt, mais maison que Leguin entra sur la pi

— Oui, il faut sortir d'ici, ma un quart d'heure que je suis là ; vos belles phrases et trépignant peut arriver à tout moment.

En parlant ainsi, notre homme un paquet de vêtemens.

— Qu'est-ce que cela? s'écrie 1

— Eh bien ! ton costume de tri quel tu as dansé la carmagnole i Notre-Dame avec Beaupré de l'Op la jeune fille, dit-il en s'adressani mère, ajoutez-moi ce tablier roug lore et ces rubans rouges à votre nous ; allons, allons, Colette, affist je ne regarde pas, quoiqu'il y ait i

FRKDÉRÏC SOULIE.

séqusde l'apprendre à Carrier, u m'a conté ça en se frofr tant les mains ci d'un air ravi. J'ai rengainé mes écua, Je l'ai laissé en prison el Je suis accouru. Du reste, il n'étail lu nii dans la prison que de la mort de la jeune mie qui t'était empoisonnée.

— Mi! la malheureuse ] Ql Louise.

— Ah e^i ! est-ee fait? «lit Leguin. Allons, la marquise, donnez-moi le bras, et tous, mademoiselle, donnez le bras à la Colette : je vas vous conduire en lieu de sûreté.

— Où donc ?

— Au cabaret, d'abord.

— Comment? dit Saturnin.

— Il n'y a pas à barguiner, il faut y passer la journée : on n'arrête pas des femmes qui s'amusent. Colette vous tiendra compagnie et vous fera respecter. Dans tous les cas, ce n'est pas pour un propos leste qu'on peut entendre qu'il faut jouer son cou.

— Vous avez raison, dit Louise.

— Quanta toi, Saturnin, j'ai besoin de toi. Nous reviendrons prendre ces dames à sept beures ; nous les mènerons au spectacle... c'est encore un lieu d'asile. Nous les y laisserons, car nous avons fort à faire de notre côté. Ces dames attendront >a Colette à la sortie du spectacle, quand elle aura Uni son rôle; et elle les ramènera chezcllc. Tu entends, Colette; vous nous attendrez toute la nuit... il le faut.

Tandis qu'il parlait, la marquise et Louise achevaient leur toilette.

— Mais cette chambre? dit la marquise.

— Fermez-la à clef* dit Leguin ; si les estafiers de Fouquier viennent, ils auront la peine d'enfoncer la porte. Mais n'emportez pas une brib<; de la maison ; n'ayez pas l'air d'avoir voulu déménager : ceux qui viendront pour vous arrêter s'y tromperont, et ils sont capables de vous attendre ici toute la journée et toute la nuit dans l'espoir de vous voir revenir. Ce sera autant de gagné sur eux pour les dépister, et, par le temps qui court, les heures sont des siècles, car ça marche, ça marche!

Ils avaient déjà quitté la maison. Us descendirent le boulevard, prirent un fiacre et arrivèrent à la porte d'un cabaret de la rue Saint-Honoré, où Leguin les fit descendre. Il paraît qu'il était connu dans la maison, car il dit au cabaretier :

— Voilà deux petites femmes avec qui, moi et mon camarade, comptons souper ce soir. Tâche de me les fourrer dans quelque coin où on ne les reluque pas trop. La vieille qui les accompagne a fait sortir la petite en cachette de chez sa mère, et je ne voudrais pas crue quelqu'un pût la reconnaître.

Grâce à cette recommandation,^ cabaretier fit monter les femmes dans une chambre particulière, toutefois, après avoir frappé familièrement sur l'épaule de notre homme et lui avoir dit :

— Ah! libertin, libertin! tu en as donc toujours de nouvelles !

Heureusement que la Colette n'entendit pas cette plaisanterie du cabaretier. Leguin s'excusa près de ces dames de la manière dont on les avait présentées , mais en revenant toujours à son grand argument, qu'il ne fallait pas risquer son cou pour quelques propos ou quelque fâcheuse position.

Une beure après, Saturnin et son ami étaient dans la rue Basse-du-Rempart, au coin de la rue Saint-Honoré. Là se trouvaient une douzaine d'hommes réunis. Saturnin frémit en les entendant nommer : c'étaient tous des membres de la Convention dont les noms se rattachaient aux actes les plus violens de la Convention : Tallien, Billaud-Varcnnes, Barras, Dubois-Crancé, Cambon, Barrère, Vadier.

L'arrivée de l'ami de Saturnin fut un événement.

— Eh bien ! lui dit-on de tous côtés, pourquoi nous astu mandés ici?

— Le tigre aiguise ses griffes, repartit celui-ci ; Robespierre doit vous accuser incessamment.

— Que veut-il? dit Barrère de sa petite voix flûtee.

— Demander à la Convention un décret de mise en accusalion contre vous.

— Il ut; l'osera pas! s'écria Vadier, vieillard tremblant et à mine de chacal qui avait épouvante l'Ariége de ses persécutions.

— Il l'osera, dit le beau Dubois-Crancé, et vous vous laisserez condamner comme des lâches.

— Non, dit Tallien en se levant avec une sorte de fureur, c'est Robespierre qui sera condamné. Je le condamne!

— 11 faut prendre garde aux jacobins, dit doucement Barrère.

— C'est de la canaille, repartit Billaud-Varennes avec mépris. Le jour où on enverra cent hommes avec des bâtons chasser tous ces criards, ils disparaîtront.

. — Tuuh ! tuuh! tuuh! dit Leguin en sifflant, il ne s'agit pas de faire des phrases ; il faut agir et se tenir prêt pour le jour de l'attaque. Quand aura-t-elle lieu ? Voilà la question.

— Le 8 thermidor, dit Saturnin ; je le sais.

— Quel est ce jeune homme?

—Un homme sûr,dit l'ami de Saturnin Je lui ai choisi son rôle, et il le remplira bien. Ainsi donc, Robespierre attaquera le 8 thermidor?

— Il faut l'attaquer avant, dit Dubois-Crancé.

— Sur quoi ? pourquoi? fit Leguin-, est-ce parce que depuis plus d'un mois il s'est retiré des comités ; mais s'il est coupable aujourd'hui, il l'était autant il y a quarante jours. Tous ses actes de despotisme sont antérieurs à cette époque. N'ayez pas l'air de vouloir accabler le tyran ; il vous attend, et c'est ce qui le rend furieux. Laissons-le venir ; mais ayez vos ripostes prêtes ; que chacun de vous accumule tout ce qu'il sait de particulier.

— Il est encore en correspondance avec Catherine, s'écria Cambon.

— 11 a donné des certificats de civisme à des aristocrates, dit le vieux Vadier.

Saturnin, à qui Julien en avait procuré un, se sentit devenir froid.

— lia maintenu Lavalette dans le commandement des gardes nationales du Pas-de-Calais, dit Dubois Crancé.

— Il nous a pris nos attributions, s'écria Billaud-Varennes, il a envahi tous les pouvoirs, il a décidé, sans nous, les questions les plus importantes, il a envoyé son frère et Saint-Just auxarmées pour y contrecarrer les opérations de Carnot; il a souhaité la défaite des armées de la république et il y a travaillé de toutson pouvoir, parce qu'il a peur de tout homme supérieur. C'est un ambitieux et un tyran. Ce n'est pas quelques misérables actes de sa vie qu'il faut attaquer, c'est la politique tortueuse, cruelle, ambitieuse qu'il suit pour réunir tous les pouvoirs dans une seule main. Il a fait un plus grand crime : il nous a fait tuer Danton !

On voulut se récrier.

— Et nous avons obéi, reprit Billaud-Varennes, et il veut nous faire tuer à notre tour, et on obéira si nous ne le tuons le premier.

— Très bien! très bien! dit Leguin; accumulez, accumulez, chacun à votre guise, les gros et les petits péchés, les fautes vénielles et les crimes capitaux. Que tout cela pleuve sur lui comme grêle; mais il faut de la tactique... Comment comptez-vous accueillir son discours?

— Nous ne l'entendrons pas.

— Au contraire, dit notre homme, il faut l'écouter... l'écouter sans interruption... jusqu'au bout, et dans le plus morne silence.

— Mais, dit Barrère, les tribunes applaudiront, les jacobins y viendront tous.

— Et s'il n'y a plus de place, dit Leguin, si nous avons sous les ordres de ce garçon que voilà, et qui ne craint rien, quatre ou cinq cents ouvriers déterminés qui n'agiront que sur un signe de lui, qui resteront muets comme des termes... tant qu'il le faudra... aurez-vous encore

peur des tribunes ? Laissez parler Robespierre tant qu'il voudra, laissez tomber dans un silence profond et stupéfiant cette faconde plate et verbeuse qui n'a d'autre valeur que les tempêtes qu'elle excite; qu'au lieu de vous irriter ou de vous faire bondir comme les vagues mobiles de la mer, elle vous trouve immobiles et glacés comme des rochers, et vous verrez cette parole qui vous fait trembler se perdre en grondemens inutiles. Le jour où vous laisserez parler Robespierre à son aise, il sera perdu, il tombera de son piédestal, entraîné par le poicis de sa nullité. Cet avis fut adopté, puis il fut convenu que d'un côté les députés de la Montagne ennemis de Robespierre verraient ceux qu'on appelait les députés da la plaine, qui s'étaient toujours refusés aux mesures violentes.

— Etpuis,;s'écna encore l'homme aux inventions, il y a encore contre Robespierre ce mot éternatlement répété autour de lui et à propos de tout : « C'est Robespierre qui le veut, c'est Robespierre qui l'a diî, c'est Robespierre qui l'a fait. » Eh bien, que ce mot avec lequel la populace a si longtemps célébré le pouvoir du tyran, soit celui sous lequel ce pouvoir s'écroule... Renvoyez-le au peuple avec la liste de tous les crimes qui ont ensanglanté ses dix-huit mois de terreur et criez à tous : « C'est Robespierre qui a dit, c'est Robespierre qui a voulu, c'est Robespierre qui a fait. »

— Et maintenant regardez-bien mon homme, dit l'ami de Saturnin en le montrant px conspirateurs, il sera aux tribunes. Un doigt sur les tevres deBillaud-Varenues voudra dire silence, et les tribunes resteront muettes, jusqu'à ce qu'il mette son chapeau... alors ce sera un affreux tumulte. Quand Tallien posera sa main droite sur son cœur, ce sera des vivats pour les comités. Mais fais bien attention à ceci, quand Billaud jettera les deux mains jointes au dessus de sa tète, alors commenceront les cris : à bas le tyran. Alors ce sera votre affaire... Osez... Eh mon Dieu! un tyran n'est pas plus difficile à faire tomber qu'une pièce de théâtre; il s'agit d'un sifflet, voilà tout.

On se sépara, et Saturnin et son patron prirent ensemble le chemin de la fabrique qu'ils avaient établie dans le faubourg Saint-Antoine. Ils préparèrent durant le trajet la petite scène qu'ils comptaient jouer devantles ouvriers.

Ils arrivèrent dans un immense atelier où se trouvaient réunis près de deux cents ouvriers. D'abord chacun d'eux examina les travaux, et, selon ce dont ils étaient convenus, le patron parut fort mécontent de ce qui se passait, tandis que Saturnin soutenait que les ouvriers ne pouvaient en faire davantage; la discussion parut s'échauffer : enfin, le patron impatienté se mit à dire :

— Vous avez donc envie de me faire couper la tète? et c'est ce qui m'arrivera si je n'ai pas livré à temps ce qui m'est commaudé.

— On ne coupe pas la tête à un homme parce qu'il ne peut pas faire l'impossible, fit Saturnin.

— Va dire ça à Robespierre, dit le patron; tu verras ce qu'il te répondra Crois-tu qu'il tienne beaucoup plus à ma tête qu'à celle de Vergniaud, de Gensonné, de Danton, et de tous ceux qui ont contrarié ses volontés. Allons, travaillez, ou bien je vous renvoie, j'en prends d'autres, et vous irez demander de l'ouvrage à Robespierre.

— Eh bien ! s'écria Saturnin , sî Robespierre agit comme ça, il n'est pas raisonnable.

— C'est vrai, répondirent quelques ouvriers, il n'est pas raisonnable.

Dans l'état des esprits, avoir fait dire à quelques ouvriers que Robespierre n'était pas raisonnable était une chose immense.

— Vous tairez-vous ! s'écria le patron ; vous mériteriez tous d'être guillotinés pour avoir dit ce mot-là.

— Bah ! dit Saturnin, on ne guillotine que les riches et les nobles; le jour où Robespierre voudra toucher au peuple, le peuple lui montrera qu'il est toujours le maître.

— Je le sais bien, dit le patron, mais le peuple pourrait bien l'oublier, et c'est moi qui en serais punis. Allons, à l'ouvrage.

Et il sortit.

— Est-ce vrai, dirent quelques ouvriers à Saturnin, que Robespierre l'a menacé ?...

Saturnin répondit d'un ton mystérieux :

— C'est vrai. Il paraît qu'il a dit que les ouvriers du faubourg Antoine étaient des paresseux, de mauvais citoyens, et que ceux du faubourg Marcel étaient les seuls adroits et les seuls travailleurs.

— Eh bien ! s'écria un énorme geujat d'une force herculéenne, si Robespierre a dit ça...toutRobespierre qu'il est, c'est une bête, et je le lui dirai.

— Chut, chut ! dit Saturnin, pas de mauvais'propos ; il n'est pas commode avec sa figure de fouine... Ah çà! dites donc, vous autres, apprenez-moi donc ça, car vous savez que je ne suis revenu à Paris que depuis peu de temps, est-ce vrai que Robespierre, le roi des sans-culottes, porte toujours la poudre, les culottes courtes, l'habit à boutons de métal, et qu'il méprise le pantalon, la carmagnole et le bonnet rouge.

— Je ne sais pas s'il les méprise, mais il ne les porte pas, répondit-on.

— C'est drôle, dit Saturnin; je ne l'ai jamais vu ; on m'avait dit ça, mais je ne voulais pas le croire. Ah çà, il est donc mis comme un aristocrate?

— A peu près.

Saturnin fit une grimace et ajouta:

— C'est drôle. Je trouve ça extraordinaire. Est-ce qu'il est fier ?

— Mais dame! quand on est le maître.

— Est-ce que quelqu'un est le maître du peuple? s'écria Saturnin ; est-ce que notre costume n'est pas celui de l'égalité ! Ce n'est pas vrai, Robespierre n'a pas gardé la poudre.

— Ah ! dit quelqu'un, il ose tout, celui-là.

— Avec votre permission pourtant... C'est égal, la poudre et les culottes courtes, ça me déplaît.

En insistant sur ce misérable détail de costume, Saturnin suivait les avis de son protecteur. C'est en leur traduisant aux yeux, lui avait-il dit, l'insolent mépris que fait Robespierre de ceux qu'il emploie^ que ces intelligences absurdes comprendront que cet homme veut faire le maître. Ils lui feront un plus grand crime de sa culotte de nankin et de ses bas de soie, que d'avoir fait tomber cent têtes innocentes. Qu'on le blâme pour un nœud de ruban, qu'on le discute pour son habit bleu, et de là on passera à sa politique : laisse-les faire, une fois qu'ils auront mis la main sur lui, ils ne le là* lieront pas qu'ils ne l'aient dévoré.

Cependant Saturnin en resta là, lui et son patron avaient réservé des coups plus décisifs pour les jours suivans. La journée finie, ils se rendirent au cabaret où les attendaient la Colette, Louise et madame de Perbruck.

Malgré les instances de la Colette, les deux dames n'avaient voulu rien prendre. Le cabaretier était de mauvaise humeur, Leguin devint furieux.

— Que diable ! s'écria-t-il quand il eut rejoint les dames, si vous faites des mines comme ça, on vous devinera bientôt pour des princesses déguisées.

II commanda un repas splendide, et pour prouver au vertueux et très républicain cabaretier que lui et ses convives avaient la joie au cœur et ne s'inquiétaient nullement des malheurs du temps, il mangea et but pour ceux qui ne pouvaient en faire autant, la Colette l'aida de son mieux, Saturnin fit des efforts, et il en résulta que l'hôte fut content. L'amphitryon paya sans marchander, et l'on

LES AVENTURES DE SATI'RNIN FICIIET.

s'apprêtait a s'embarquer pour le spectacle, lorsque le cabaretier arrêta Leguin.

—Citoyen, lai dit-il d'un ion de mauvaise humeur, il parait, les qu'on m*adit,que tu es bien avec Robeeblerre

et les comités:''

— Je suis bien avec tous les bons patriotes.

— Eh bien! dis-leur done que c'est une Indignité d'a- \oir été la guillotine de la place de la Révolution pour la porter à la barrière du Trône.

— Et pourquoi ça ?

— Sais-tu que je paie cette boutique ci l'entresol quinze cents livres, et que je l'ai louée le double de. ce que ça vaut parce que les charrettes révolutionnaires passaient par ici : on y venait faire des dîners lins et on y buvait à la samté de ceux qui avaient gagné a la grande loterie de la guillotine. Depuis que le comité a pris l'arrêté qui a exilé la guillotine au faubourg Saint-Antoine, je ne fais plus rien, ça me ruine. Ah ça, est-ce qu'ils rougissent de la guillotine, les membres des comités, qu'ils la renvoient dans un faubourg? Sa place devrait être aux Tuileries... dans Pex-salle du Trône !

— C'est possible, répondit notre imperturbable inventeur, mais les autres marchands de la rue Saint-Honoré se sont plaint de ce que ça nuisait à leur commerce, et tu sais bien que la plupart fermaient leur boutique.

— Ce sont des aristocrates, dit le cabaretier furieux ; on aurait dû les mettre en accusation.

— Pour avoir mis des volets à leurs carreaux. Eh bien ! et la liberté?

— La liberté, dit le cabaretier, n'est faite que pour les patriotes.

— Ne dis pas ça, repartit tout bas l'amphitryon ; on te prendrait pour un aristocrate.

— - Moi ! reprit l'hôte stupéfait; je suis un aristocrate?

— Dame! que disaent autrefois les nobles, c'est que la liberté n'était faite que pour eux. Tu dis la même chose, donc tu es un aristocrate; prends-y garde, Robespierre ne les aime d'aucune façon, qu'ils soient en escarpins ou en sabots, il les enverra tous à la grande coupeuse, et si ça te plaît, le jour oii tu iras, je me charge de faire passer les charrettes par ta rue.

Le cabaretier baissa la tète; le nom d'aristocrate qu'on lui avait donné l'avait terrifié ; c'était là l'accusation terrible et vague avec laquelle on accablait ceux à qui l'on n'avait aucun fait précis à reprocher. Que de têtes sont tombées pour des propos plus innocens que l'aphorisme politique formulé par le cabaretier sans-culotte.

De là les convives de Leguin allèrent au théâtre d'Audinot ■; on y jouait ce soir-là une vieille pièce de Mercier, dont le sujet a été porté par Sedaine à l'Opéra-Comique, le Déserteur. La pièce de Mercier est pleine de cette boursouflure pédante mais passionnée, que l'auteur a mise dans toutes ses œuvres. Depuis, quelque temps la scène où Louise, la fiancée du déserteur, demandait et obtenait la grâce de son amant, avait été changée, et le représentant du peuple qui remplaçait le roi, refusait la grâce en disant que la nation ne connaissait d'autre amour que celui de la patrie. 7

Dans les premiers jours, ce changement avait été accueilli par des trépignemens furieux; mais depuis lors, soit l'habitude de revoir trop souvent la même chose, soit que l'esprit public se fût déjà modifié, il n'y avait plus que quelques gredins de l'espèce du cabaretier de la rue Saint Honoré qui applaudissaient à cette scène.

Au moment où elle arriva, le patron de Saturnin, qui avait remarqué quelques-uns de ses ouvriers dans la salle, poussa rudement le bras à Saturnin et à Louise en leur disant:

—•Allons, soutenez-moi, commençons le branle.

Et tout, aussitôt, sans les prévenir de ce qu'il voulait faire, il se met à crier :

— La scène de la grâce... la grâce !

Le parterre étonne se retourne; Saturnin fait signe aUX ouvriers et s'écrie à son tour:

— Oui, la grâce, la grâce... En voilà assez! la grâce... Les ouvriers répondent avec enthousiasme : La grâce. Des furieux montent sur les banquettes en criant:

— Non, qu'on le fusille!

Alors, tout le monde s'en mêle, les uns demandant la fusillade, les autres* la grâce. Ce fut Un tumulte horrible, des menaces affreuses. Madame de Perbruck, tremblante, se serrait contre Saturnin qui insultait les plus furieux. Mais Louise, entraînée elle-même par ce mouvement, se levé à son tour en criant :

— La grâce... la grâce...

L'aspect de cette belle fille, avec sa cocarde tricolore et son costume coquet, enflamme les modérés qui se mettent à hurler : Grâce, grâce...

Un commissaire de police arrive, réclame le silence et ne l'obtient que pour entendre Saturnin lui crier d'une voix formidable:

—Le peuple souverain veut la grâce ; obéissez au peuple souverain.

A cette violente apostrophe, toute la salle éclata en cris :

—La grâce... la grâce...

Le commissaire baisse la tête, les terroristes se taisent et la scène est jouée comme autrefois devant un public qui est resté debout sur les banquettes, qui applaudit avec fureur et qui trépign%avec tant d'enthousiasme que bientôt la salle est perdue dans une nuée de poussière.

Leguin en profite pour quitter sa place, mais au lieu de sortir par la porte du boulevard, où des agens de police auraient pu l'attendre, le suivre et l'arrêter, il entraîne Saturnin, Louise et madame de Perbruck par les couloirs, et, comme en sa qualité d'habitué du théâtre de la Colette, il avait une clef du théâtre, il les fait passer sur la scène et les conduit tous les trois dans la loge de sa belle. Comme on était convenu, les des deux dames passèrent la nuit chez l'actrice, et Saturnin retourna avec son patron à l'atelier, où était arrivée ce qu'on appelait l'escouade de nuit. En effet, un certain nombre d'ouvriers travaillaient depuis six heures du matin jusqu'à six heures du soir et un nombre égal continuait les travaux depuis six heures du soir jusqu'à six heures du matin. Ceux-ci étaient les plus turbulens, la plupart étaient les spectateurs assidus des exécutions qui se faisaient à la barrière du Trône. Ils étaient plus difficiles à entraîner que les autres, aussi le patron et Saturnin avaient-ils pour cela arrangé un autre moyen.

Le patron se mit à parcourir l'atelier avec les mêmes recommandations qu'il avait faites le matin et en recommençant à peu près la même scène qui avait eu déjà lieu. Les ouvriers écoutaient, mais ne paraissaient guère se soucier du danger qui pouvait menaeer leur maître, lorsque celui-ci s'écrie avec fureur, en demandant pourquoi une douzaine d'ouvriers ne sont pas arrivés;... il menace de les chasser... il les appelle des brigands.

— Eh bien ! dit l'un des ouvriers, quand ils s'amuseraient un peu?

— Ils ne s'amuseront pas longtemps où ils sont, dit Saturnin.

— Eh bien ! où sont-ils?

— A la Conciergerie.

— Arrêtés I s'écrie-t-on de tous côtés; et pourquoi?

— Parce que, hier matin, dans un cabaret de la barrière Charonne, ils ont bu à la santé des jacobins, avant de boire à celle de Robespierre.

— Bah! dirent les ouvriers, ce n'est pas possible.

— C'est pourtant comme ça, dit Saturnin, attendu que Robespierre ne veut pas qu'il y ait autre chose que lui : ni comité, ni Convention, ni jacobins, ni peuple!

Il y eut un moment d'indécision ; le hasard détermina l'explosion : un homme à moitié ivre, qui sans doute ne savait ce qu'il disait, crie :

— A bas Robespierre !

Et tout l'atelier hurle : A bas Robesp ierre.

Bien plus, il fallut calmer ceux qu'un moment avant on craignait de ne pouvoir entraîner. Ils voulaient aller trouver Robespierre. Mais Saturnin leur apprit qu'il devait parler le lendemain et leur promit de les faire tous placer dans les tribunes.

Le patron et Saturnin, à peu près assurés de leur monde, endoctrinèrent peu à peu les ouvriers et finirent par leur persuader qu'il ne fallait pas juger Robespierre sans l'entendre; qu'on le laisserait parler le lendemain, mais qu'on ferait taire les esclaves du despote.

Pendant ce temps, les jacobins, avertis par Robespierre, agissaient dans leur sens et par les mêmes moyens; ils avaient recruté tout ce que les faubourgs Saint-Marceau et Saint-Antoine avaient de plus vil pour occuper les tribunes et faire une ovation à Robespierre. Mais ils eurent un tort énorme, ce fut de distribuer de l'argent; et le matin du 8 thermidor, lorsque toute cette canaille gorgée de vin voulutaller s'installer dans les tribunes de la Convention, elle les trouva à peu près remplies par les ouvriers de Saturnin et toutes les femmes qu'ils avaient pu entraîner à leur suite. Saturnin était au milieu, en vue de tous les siens, et pouvant les faire agir d'un geste.

Le patron s'était retiré sur la plus haute banquette, pour pouvoir surveiller les mouvemens, tous deux en ouvriers, le bonnet rouge en tête, sans veste, les bras retroussés et le visage déguisé par des teintes livides de vin.

Déjà la veille Robespierre avait commencé son attaque: une pétition avait été lue, et cette pétition était un éloge furieux de Robespierre et une accusation contre tous ceux qui s'opposaient à son despotisme. Cette pétition avait été. écoutée en silence par ceux mêmes dont elle semblait réclamer la tête. Les jacobins en avaient triomphé et disaient dans leur séance du soir que les traîtres terrifiés avaient baissé la tête pour l'holocauste sacré.

C'était de ce style qu'on parlait des guillotinades.

Robespierre n'était pas content; mais pressé par Henriot, Fleuriot, Dumas, Boulanger, par son frère, qui était arrivé ce jour-là, il se décida à prononcer son fameux discours. Lorsqu'il parut à la tribune, où il ne se montrait presque plus, quelques mains l'applaudirent; mais une voix aigre s'écria tout à coup :

— Silence 1 laissez parler le roi des patriotes!

Ce mot de roi si bizarrement jeté dans cette assemblée surprit tout le monde, et un profond silence s'établit en effet. Robespierre, qui voyait devant lui tout ce peuple à bonnets rouges, supposa que c'étaient là ceux qui devaient le soutenir de leurs acclamations et commença sa harangue. Nous ne voulons pas relater ici ce long factum dont l'histoire elle-même n'accepterait pas l'ennuyeuse et détestable phraséologie. Nous dirons seulement que c'était là un acte d'accusation formel en même temps qu'une défense personnelle. Tous ceux dont Robespierre voulait la mort y étaient désignés clairement, mais aucun n'y était nommé. Il commença d'abord par annoncer qu'il allait étouffer le flambeau de la guerre civile par la seule force de la vérité : ceci passa sans transports, mais quelques mains applaudirent; on les fit taire ; Robespierre, dont l'orgueil s'irritait devant le silence, reprend avec plus d'animation ; il trace l'historique des événemens qui ont agité la nation depuis quelque temps ; il fait le récit de la marche de la Convention à travers les obstacles, les trahisons, les lâchetés de quelques-uns de ses membres, et donne à sa voix tout l'éclat qu'elle peut avoir en s'écriant :

« Qui donc dans ces jours de danger a sauvé la Convention? La montagne, ou à son défaut... »

Les tribunes avaient promis de lancer la réplique : « C'est Robespierre! c'est toi! » devait-on crier de tous côtés- Pas une voix ne s'élève, et l'orateur en est Réduit à se répondre à lui-même : « C'est moi ! »

Ce mouvement sur lequel il avait compté, tourna au rilie Siècle.

dicule. Robespierre pâlit et continue d'une voix altérée ; il bredouille, il hésite, il se répète et se hâte d'arriver à un passage, sur lequel il comptait encore; il se plaint de ce que la calomnie l'entoure, de ce qu'on lui reproche les rigueurs de la liberté, il pleure avec hypocrisie sur la terrible responsabilité qu'il a appelée sur lui; il déclare qu'il est l'esclave de la liberté, un martyr vivant de la république, sur lequel on rejette tout ce qu'elle a ordonné de terrible; il sanglotte, et dit qu'il n'est même plus un citoyen; que c'est un crime de le connaître; il se lamente, il chancelle

Rien ne répond à cette comédie; pas une voix ne lui jette une consolation, pas un cri ne lui vient dire qu'il n'a pas raison de se croire abandonné de tous. Sa parole tombe dans ce silence vide et sans écho. Alors, la colère s'empare de lui ; il arrive aux accusations, il les formule, il insulte les feuillans; il traite de fripons Cambon, Ramel et autres, il s'anime, et emporté par sa rage, il va audelà de toute prudence; il rapetisse les victoires que viennent de remporter nos armées, il les calomnie ; rien ne lui réussit. Enfin, il veut tourner contre ses ennemis les armes avec lesquelles on l'attaque ; il reproche aux comités leurs cruautés, il se pose en homme modéré, et enfin en victime dont le dévoûment à la liberté a été calomnié. Le silence le plus profond avait duré pendant ce long discours , des émissaires envoyés aux tribunes avaient stimulé le zèle de quelques jacobins qui avaient pu y pénétrer. Quelques cris s'élèvent, mais la même voix les domine et s'écrie :

— Mirabeau a dit que le silence du peuple était la leçon des rois, c'est la leçon de tous les tyrans, de quelque nom qu'ils s'appellent !

Ace mot foudroyant, Couthon bondit à sa place, le député Lecointe, prévoit le danger, et pour ne pas laisser aux partisans de Robespierre l'avantage d'une première décision, il propose l'impression du discours, et son envoi dans toutes les municipalités. Bourdon, de l'Oise, s'y oppose; enfin, Couthon s'élance à la tribune, la menace et la fureur à la bouche; il ne veut pas de discussion, il veut, il exige de l'enthousiasme, il le commande, et telle est la terreur qu'inspire cet énergumène que l'assemblée obéit et vote l'impression.

Les jacobins des tribunes, enhardis par cette faiblesse de l'assemblée, hurlent quelques cris de: A bas les feuillans! aussitôt étouffés, et un nouveau cri railleur et cruel se faisait entendre :

— Robespierre est un dieu; à genoux devant lui!

Cette apostrophe ironique éveille les ennemis de Robespierre. Tout à coup l'orage éclate; chacun s'élance à la tribune ; tous veuleBt parler. D'abord Vadier y paraît ; mais Cambon s'y élance et le précipite de la tribune, et levant enfin l'étendard de l'attaque, au lieu de se défendre, il accuse Robespierre ; le nom de tyran lui est jeté à la face. Billaud-Varennes lui succède, et enhardi par le trouble de Robespierre, qui n'avait répondu que quelques mots sans vigueur, il l'attaque plus vivement, l'appelle calomniateur; il le somme de nommer les députés qu'il n'a fait que désigner; il le presse, l'interroge, le défie. Robespierre, dont la féroce vanité ne s'était jamais imaginé qu'on pût lui parler le langage qu'il parlait, aux autres, hésite et finit par dire qu'il a signalé des abus, mais qu'il n'accuse personne.

Si à ce moment il eût esé jeterjinsolemment à l'assemblée les noms de ceux qu'il voulait perdre, peut-être cette audace les eût-elle arrêtés; mais sa lâcheté le perdit. On le hue, on le presse, et Barrère, profitant du mouvement, demande qu'on rapporte la décision qui ordonnait l'impression du discours et fait accepter sa proposition.

Robespierre, pour la première fois publiquement vaiHcu, se retire le cœur gonflé de rage. Il se rend atz Jaccbins; les portes en avaient été forcées et quelques hom* mes dévoués y avaient suivi Saturnin. Ils y venaient pour observer. On y savait la défaite de Robespierre et l'on voulait l'en dédommager. Julien occupait la tribune et

FIIÛDÉRIC soulié.

dénonçait avec foreur lesennemis de la république, et disait que la liberté venail de déserter la Convention pour u réfugier eux Jacobine sous ta figure <ic Robespierre.

A ce moment, il paraît, on lui demande son discours-, il le relit au milieu des applaudissemens les plus frénétiques. Saturnin, qui l'avait déjà entendu, ne pouvait comprendre que ce fussent là les mêmes paroles qui avaient laissé r'aulre assemblée si morne cl si placée. A ce moment son patron se glisse Jusqu'à lui.

— Hein ! lui dit-il; que penses-tu qui fut arrivé si on leur avait laissé allumer l'autre assemblée comme celle-là?

Saturnin allait répondre lorsqu'il voit Julien près de lui; le jeune homme l'avait reconnu.

— Peut-on compter sur vous? dit-il.

— Sans doute, répond intrépidement Leguin.

— Les aristocrates, dit Julien, ont à ce qu'il paraît rempli les tribunes de la Convention de leurs séides ?

— Ah bah! dit naïvement l'inventeur.

— Pouvez-vous nous répondre de quelques hommes?

— Certainement.

— Eli bien, voici une carte; vous pourrez entrer avant tout le monde par la porte du pavillon du bord de l'eau.

Le patron empoche la carte ?

— Que voulez-vous faire? lui dit Saturnin.

— Eh bien, nous y ferons entrer les nôtres. Le tour est bien joué.

Julien, qui s'était éloigné un moment pour distribuer d'autres cartes, se rapprocha d'eux pour leur dire l'heure. Puis il se pencha vers Saturnin et lui dit :

— Où puis-jevous envoyer un paquet?

— Chez moi, répond Leguin; Saturnin part demain pour l'armée, il se fait soldat.

— Très bien, dit Julien en s'éloignant.

— Pourquoi lui dites-vous cela? dit Saturnin.

— Parce qu'il a la chance que xous vous fassiez tuer, et que ça le maintiendra en bonne disposition pour votre belle.

Cependant les applaudissemens avaient cessé, et Robespierre,voulant animer l'assemblée en sa faveur, répète les mois qu'il avait dit quelques jours avant à Julien :

« Ce discours que vous venez d'entendre, dit-il, est mon testament de mort. »

Alors on crie, on hurle, on jure, on menace. Couthon demande qu'on expulse de l'assemblée tous ceux qui ont voté contre Robespierre, et il en donne tout haut la liste. On les injurie, on les précipite des tribunes. A ce moment Robespierre pouvait encore être sauvé. Un homme osa demander qu'on allât sur-le-champ arrêter les conspirateurs Tallien, Rarras, Carnot, Cambon ; et si Robespierre eût accepté ce parti violent, peut-être triomphait-il, peutêtre renouvelait-il la destinée entière de Cromwell ; mais Robespierre n'avait de courage que pour l'injure ; il ne savait pas agir : il remit ce moyen extrême au lendemain. Robespierre voulait encore parler; il ne pouvait se persuader qu'il ne fût plus le maître de cette assemblée, qu'il avait vue tant de fois trembler devant lui. Cependant on prévit le cas d'une nouvelle défaite : la commune et les jacobins devaient rester en permanence, el si Robespierre était battu, les magistrats devaient déclarer que le peuple rentrait dans sa souveraineté, et que la Convention était dissoute.

Henriot répondait de la force armée. La lutte n'était pas finie et menaçait de tourner au profit de Robespierre ; il fallait donc une majorité imposante, écrasante pour le renverser, et la veille les députés de la plaine, contenus par le regard de Boissy-d'Anglas, avaient assisté comme de simples spectateurs à la lutte engagée. Dubois-Crancé, qui avait été de la Constituante avec lui, se chargea d'aller le trouver. Repoussé trois fois par le calme et le dcdain de son collègue, il trouve enfir, une de ces phrasts qui sont des victoires.

— Tu refuses, s' écrie-t-il en le quittant, eh bien! qae

tout le sang Innocent que versera encore Robespierre retombe sur ta tête!

Cette malédiction émeut ltoissy-d'Anylas, qui donne enfin sa parole.

Pendant que les chefs agissaient aux Jacobins, leurs partisans si' remuaient ouvertement i le bulletin de la

séance étail répandu de tout côtés, commenté d'i façon

Eacbeuse pour Robespierre; il l'était le plus souvent contre la Convention.

En effet) les rues appartenaient à la commune. On avait déchaîné tout ce que la populace renferme de plus ai>j< et.

Les sections se prononçaient tout haut pour Robespierre, en même temps Saturnin et Leguin ramassaient leurs partisans et les disposaient à la séance du lendemain. Ce fut le patron qui alla prévenir le comité de l'envahissement projeté des tribunes. Grâce à lui, cent cinquante gardes nationaux furent conduits dans la nuit au palais des séances et mis de garde à la porte par où devaient passer les jacobins. L'huissier Bonnebaut, qui devait livrer cette porte, fut arrêté et enfermé dans une des caves du palais. Cependant Saint-Just était arrivé et s'était rendu au comité. Collot-d'Herbois, chassé quelques heures avant du club des jacobins, l'interpelle, l'insulte, lui dil qu'il vient pour dénoncer tout le monde, mais Saint- Just lui répond dédaigneusement qu'il fera son rapport à la Convention, et cependant, selon l'usage établi, il promet de le soumettre aux comités. La nuit entière se passe dans ces allées et venues. Tout s'agitait dans Paris, les prisons elles-mêmes frémissaient d'inquiétude, car on savait tout ce qui se passait à la Convention, on savait quela veille quelque hommes avaient voulu faire retourner la charrette qui conduisait le nombre accoutumé de victimes à la guillotine ; Henriot était survenu et avait fait continuer la marche. Cette charrette emportait Roucher et André Chénier.

Paris resta éveillé durant cette nuit.

Le matin du 9 chacun était à son poste : Fleuriot à la commune, Henriot à cheval, suivi de ses aides de camp, parcourant les rues. Pendant ce temps, les jacobins s'étaient présentés avec leurs gens à la porte secrète qui devait leur être livrée. On la leur refuse, et on leur dit que la porte ordinaire va s'ouvrir. Ils y courent, mais elle était encombrée depuis le point du jour. On l'ouvre en effet, et, comme la veille, tous ceux que conduisent Saturnin et son patron pénètrent dans les tribunes, et c'est à grand' peine que quelques jacobins y peuvent trouver place. Le reste se retire et va peupler les tribunes de la commune, où elle apporte les nouvelles de ce premier échec.

Les députés arrivèrent bientôt en foaîe et alarmés ; la plupart avaient traversé Paris et n'avaient pu deviner quelle était, à vrai dire, la situation de l'esprit public.

On était sans doute fatigué de la tyrannie de Robespierre et de la commune, mais la faiblesse de la Convention épouvantait les plus résolus; on doutait de l'énergie que la séance de la veille semblait promettre, tandis que personne ne doutait des terribles représailles qu'exerceraient les jacobins contre ceux qui auraient appuyé les ennemis de Robespierre. D'ailleurs personne, même dans les sections, ne savait l'opinion de ses voisins, tout le monde était ou paraissait terroriste. Tant de comédies étaient jouées pour détourner de soi la dénonciation aux aguets des portes de toutes les maisons, que souvent les plus modérés étaient redoutés comme les plus féroces.

En ce moment suprême tout le destin de la Convention était à elle-même. Il lui fallait le courage, la hardiesse, la volonté et la rapidité, elle les ont suftisammant pour le succès, parce que ses ennemis manquèrent absolument de ces qualités ; mais si Robespierre eût été l'honteie de son ambition, s'il eut osé suivre le conseil que lui donnait la veillé le terrible Payan de faire arrêter les membres ùes comités el les conspirateurs, il remportait, encore fut-il bien près de l'emporter, s'il avait

su profiter delà terreur qu'il inspira jusqu'au dernier moment.

En effet, la Convention, il faut le dire, avait tellement l'effroi de cet homme, qu'elle n'osa pas l'entendre, qu'elle s'enivra de ses propres cris pour oser le punir ; mais c'est là une trop grande et trop intéressante page de notre histoire pour que nous ne demandions pas la permission à nos lecteurs de leur en transmettre le récit.

Les députés étaient arrivés ; c'était, de toutes parts, une agitation fiévreuse. Les montagnards couraient en tumulte dans les couloirs, sellicitant l'appui des députés delà Plaine, qu'ils avaient si souvent menacés. Si Robespierre tombait, disaient-ils, tout désordre, toute sévérité, devaient disparaître avec lui.

Tallien s'agitait, pérorant, menaçant, suppliant.il avait plus décourage que n'en donne le soin do sa propre vie, il avait plus de passion que n'en donnent le bien public et l'humanité ; il avait le courage et la passion que donne l'amour. Du fond de sa prison, une femme d'un esprit éminent, d'une beauté suprême, l'excitait, l'enflammait et l'avait armé. Collot-d'Herbois, tout meurtri de l'insulte qu'il avait reçue la veille aux jacobins, se tenait au fauteuil de la présidence, d'où les cris des jacobins ne le chasseraient pas ; sombre, taciturne, il attendait sa vengeance. Vadier, criaillant de sa voix fêlée, ne trouvait pas, dans l'hyperbole gasconne, des mots assez forts pour anathématiser les tyrans Billaud-Varennes était appuyé contre un mur, les poings serrés, et paraissait prêt à prendre son élan pour sauter sur ses ennemis. Toutes les voix parlaient, soit à grands cris de malédiction et d'injure, soit à voix basse et avec de sinistres paroles. C'était un tumulte sombre, terrible, sillonné de menaces éclatantes, et au-dessus duquel semblait planer cette question fatale : « Qui doit mourir aujourd'hui?» Jamais, à l'approche d'une bataille où les hommes vont être couchés par milliers dans la tombe, une si puissante émotion ne fit battre le cœur de tant d'hommes résolus.

Pendant que ceux-là s'agitent, Robespierre, Lebas, Couthon, restent immobiles et assis à leur banc; seulement, leurs regards interrogent les visages, épient les gestes et vont quelquefois arrêter la sollicitation sur les lèvres d'un ennemi qui demande leur condamnation, et la promesse de celui qui était prêta l'accorder.

Tout à coup Saint-Just paraît ; il portait avec lui le signal du combat : c'était le rapport qu'il avait promis de communiquer aux comités, et qu'il leur avait laissé ignorer, à rencontre de ses engagemens.

Tallien, qui la veille avait juré de commencer l'attaque, s'écrie en le voyant entrer :

— C'est le moment.

Et tout aussitôt il va prendre place, suivi de tous ceux qui avaient juré de le seconder. Les ennemis étaient en présence, Saint-Just calme, dédaigneux, parfumé, Saint- Just le sanglant muscadin, monte lentement à la tribune le sourire du mépris sur les lèvres, comme blessé de l'odeur de ces fortes passions qui écument autour de lui, il se cache un moment le visage sous un mouchoir de batiste brodé. Toujours tranquille et toujours insolent, il jette un coup d'œil méprisant sur ses ennemis et commence la lecture de son rapport.

Saint-Just terrifiait l'assemblée plus encore que Robespierre.

Plus net, moins diffus et surtout plus hardi, il était plus redoutable dans les momens décisifs. Il commence et prend position, il se place, il s'élève au-dessus des partis, il annonce qu'il va parler au nom de la vérité seule, déclarant qu'il sait aussi bien que personne que la roche Tarpéienne est près du Capitole. Déjà on l'écoutait lors-

que Tallien, prévoyant l'attaque ferme et directe qui va sortir de ce préambule, l'interrompt violemment, en déclarant qu'il ne veut pas voir reoommencer la scène de la veille. Hier, dit-il, un membre du gouvernement est venu ici dénoncer ses collègues, aujourd'hui, un autre vient en faire autant ; c'est as^ez, il faut enfin que le voile qui cache ces sinistres projets soit déchiré. •

Un instant insaisissable d'hésitation plane sur l'assemblée, mais une main donne le signal des applaudissemens, ils éclatent alors tout à coup, montent de l'assemblée aux tribunes, et roulent avec fracas à trois reprises différentes, portant la confiance aux uns, la terreur aux autres. Saint-Just, toujours impassible, s'arrête et déclare que ce n'est point seulement un membre du gouvernement qui parle, mais le représentant des comités réunis.

Billaud-Varennes lui crie qu'il ment, gravit la tribune et dénonce enfin cette insolente tyrannie qui s'arme des volontés non consultées du pouvoir exécutif pour présenter à la Convention ses volontés personnelles. Un tumulte terrible commence, on s'interpelle, on s'injurie déjà ; mais Billaud-Varennes suspend un moment tout ce bruit en passant de l'accusation presque banale de tyrannie à l'accusation plus directe de conspiration, il raconte, il dénonce la séance tenue la veille aux Jacobins. Il redit leurs projets, leurs menaces, leurs insultes aux députés, l'appui qu'ils ont promis à Robespierre, et, pour donner plus d'autorité à ses paroles, il chosit un homme dans les tribunes et le désigne pour un des assassins qui ont promis au tyran la tête des députés fidèles. Il demande qu'on le chasse, et, par un signe de Saturnin qui veille à tous les incidens de cette scène, ce misérable est enlevé et jeté de mains en mains jusqu'à la porte des tribunes, où les gendarmes le sauvent plutôt qu'ils ne l'arrêtent.

A cet instant Lebas jette un regard furieux sur les tri' bunes, se lève, s'écrie, trépigne ; mais une voix encore oso crier à l'ordre, et cent voix répondent , mille voix approu* vent; elles partaient de tous côtés, sans que le président voulût entendre si elles venaient de l'assemblée ou des tribunes. Billaud continue et laisse déborder ce torrent d'accusations, que son orgueil, longtemps dominé par celui de Robespierre, avait accumulé dans son sein. Il parcourt tous les détails de l'administration, cite les actes, dévoile la marche patiente de l'ambitieux qui a toujours mis sa volonté à la place de celles de ses collègues, et qui, les jours où il a trouvé une résistance, s'est retiré, non point pour reconnaître les droits de chacun à agir selon la vérité et la conscience, mais pour préparer dans l'ombre les dénonciations, les complots, les proscriptions. Billaud savait tout ce qui s'était passé dans le conseil des jacobins : il dit tout.

Robespierre pâle, tremblant de rage, enflammé de ces terribles passions qui, tant de fois ont fait frémir l'assemblée sous les accens de sa voix acre et sifflante, Robespierre monte à la tribune, il arrive, et Billaud-Varennes s'arrête en le sentant si près de lui. Toute l'indignation excitée par l'accusateur est prête à reculer. Robespierre demande insolemment la parole. Le président allait la lui accorder. Tout pouvait être perdu. Un cri s'élève des tribunes : A bas le tyran ! hurle Saturnin. A ce nom, à ce cri Robespierre menace des poings, mais mille voix unies, terribles, lui renvoient, comme un tonnerre, ce cri: A bas le tyran. Robespierre ne cède point, il veut parler, mais déjà Tallien s'est élancé à la tribune. Le silence renaît un moment pour lui. C'estalors qu'il se pose en accusateur, en juge et en bourreau. Il dit qu'il a vu la séance des jacomns, qu'il a suivi les plans du nouveau Cromwell, qu'il a condamné l'ennemi public, et que ne sachan t si la Convention oserait le décréter d'accusation, il s'était armé d'un poignard pour tuer le tyran, et tout aussitôt il jette le poignard sur la tribune.

Robespierre veut encore s'écrier, mais de frénétiques

FREDERIC SOI l II.

applaudtssemeos éditent de tous côtés et êtouffenl les fureurs de Robespierre, n comprit lion qu'on ne voulait point l'entendre, maie comme attaché à la tribune, 11 ne in quitte polnl pendant que Talllen demande l'arrestation d'Henrlot cl desautres conspirateurs. Déjà c'en était t'ait de Robespierre, mais tout à coup

un Incident suspend la séance: Barrère parait, Barrère qui vient pour pa rler au nom des comités, homme incertain, faible, ambitieux, qui n'avait pu se résoudre à n'être

rien et qui tremblait maintenant d'être quelque chose. Il était depuis une heure aux aguets à la porte de la salle,

suivant le cours de la discussion, plongeant sa main tantôt dans sa poche de droite, tantôt dans sa poche de gauche, car il avait dans l'une un discours qui devait taire absoudre Robespierre, dans l'autre un discours qui devait l'écraser.

Représentant des comités , il arrivait armé de toute leur autorité. Le mouvement désespéré de Tallicn, l'enthousiasme qui l'accueille, décident Barrère. il pousse la porte, paraît tout a coup, s'arrête comme frappé du tumulte qui agite l'assemblée, et monte à la tribune comme un nomme qui vient accomplir un grand devoir, sans s'informer du danger qu'il peut courir. Toutefois, telle était la crainte qu'inspirait Robespierre que tout en essayant de le renverser, ce n'est pas à lui-même que ies comités osent s'adresser : c'est dans ses agens qu'on le frappe. On demande l'abolition du décret qui donne à un commandant général permanent l'autorité militaire, et le rétablissement de la loi qui le remettait successivement à chacun des chefs commandant une légion. C'était destituer Henriot, c'était enlever à Robespierre tout secours. Barrère poursuit, et obtient qu'on mande le maire et l'agent national à la barre. C'était décapiter la commune, qui pouvait encore agir.

Le décret est adopté au milieu de l'agitation que maintiennent les tribunes. Malheureusement peur lui, Robespierre avait quitté la tribune pour se concerter avec Saint- Just, qui, à moitié couché sur son banc, mordillait le coin de son mouchoir avec le dédain d'un homme qui regarde des laquais se disputer. Ils avaient espéré en Barrère, et furent terrifiés de son abandon. Le vieux Vadier monte à la tribune, reprend l'attaque, mais ses lenteurs, sa faiblesse, la puérilité de ses accusations, font frémir Tallien d'impatience ; il remonte à la tribune, s'empare de la parole, déjà vingt fois refusée à Robespierre. Tant de passion et tant d'espérances peut-être agitaient cet homme, qu'il y retrouve une nouvelle colère, de nouveaux accensplus terribles, plus précis, plus énergiques encore que les premiers. Robespierre debout, penché bors de son banc, l'interrompt par ses cris. Tallien continue, sans daigner lui répondre. Robespierre redouble de fureur et demande encore la parole, le président agite sa sonnette, et Tallien continue : il accuse, il tonne, et, emporté par sa fureur, il oublie de conclure. Un député se lève et demande la mise en accusation ; les voix accoutumées répondent par un cri unanime : L'accusation! Alors ce n'est plus qu'une effroyable mêlée de cris, de voix, d'injures. Robespierre jeune demande à partager le sort de son frère, on dédaigne son dévoûment, le mot : l'arrestation ! tonne de toutes parts. On voit Robespierre s'agiter au pied du bureau du président, qui couvre des tintemens de sa sonnette les cris impuissans de celui auquel deux jours avant on obéissait en tremblant. Alors Robespierre se tourne vers la Montagne ; il n'y voit que malédiction et menace : c'était la fureur d'amis qu'il avait voulu écraser. Il ose s'adresser à ceux de la Plaine, dont il avait tant de fois insulté le modérantisme, on détourne la tête avec mépris. Enfin, furieux, il s'écrie, dans un dernier transport de fureur:

— Président des assassins, pour la dernière fois, je te demande la parole.

La sonnette impassible du président lui répond.

Alors, suffoqué de rage, il porte ses mains avec un dé-

B6i polr furieux sur son front, et semble prêt à succomber.

— Le sang de Panton l'étouffé! lui crie une voix.

— Ah! qu'un tyran est dur à abattre! s'écrie une autre.

— Est-ce «ine cet homme restera encore ^longtemps notre maître? dit-on d'un autre côté.

Puis le cri : L'accusation ! reprend, terrible, incessant, forcené, éclatant de la voûte au pavé de la salle; et cette fois le sort de Robespierre est décidé.

Cependant l'arrêt rendu ne s'exécute pas encore. Les coupables restent fièrement à leur banc, et les huissiers, habitués à les voir régner dans celte enceinte, hésitent à porter la main sur eux. Mais l'heure de l'audace était passée ; il leur eût fallu avoir la veille le courage de jouer leur vie, dont eux-mêmes tirent si bon marché le lendemain. On les précipite à la même place de proscription où eux-mêmes ont fait asseoir tant de vertu, de courage et de patriotisme.

La victoire était complète, achevée, irrévocable -, du moins l'assemblée le croyait-elle, car à cinq heures elle se sépare et remet à sept heures la reprise de ses séances. En même temps on fait emmener les accusés dans la salle du comité de sûreté générale, pour qu'ils y soient interrogés par les membres de ce comité.

Ce fut une imprudence qui faillit devenir bien fatale à la Convention; car par une sorte de coïncidence bien extraordinaire la commune avait également suspendu sa séance. En effet, elle avait agi de son côté; elle avait reçu le décret qui révoquait Henriot, mais elle ne l'avait pas proclamé; tout au contraire, elle avait envoyé ses agens sur la place de l'Hôlel-de-Ville, où se trouvait une foule immense, pour l'avertir que le vertueux Robespierre, le vertueux Saint-Just et le vertueux Couthon étaient menacés par les aristocrates et les traîtres. En même temps on avait réuni les sections, appelé le commandant de la force armée ; une députation s'était rendue aux Jacobins pour leur demander d'envoyer au quartier général de la commune ceux qui voulaient le salut de la patrie. Dans ce message, on promettait la bien-venue aux citoyens et aux citoyennes des tribunes qui les accompagneraient. Non contente de la populace rassemblée aux portes delà commune, la commune expédia les plus infâmes agens de la police dans le faubourg Saint-Marceau pour amener tout ce qui était resté dans les cabarets et dans les bouges immondes de ce quartier.

Henriot, ivre et furieux, était monté à cheval; il avait gagné par les boulevards le faubourg Saint-Antoine, et partout, lui et ses aides de camp, allaient s'écriant que Robespierre, Saint-Just et Couthon, les sauveurs de la patrie, étaient menacés d'être égorgés par les' traîtres vendus aux aristocrates et à l'étranger. Arrivés au faubourg Saint-Antoine, il apprend là seulement l'arrestation de ses amis, qu'il ne croyait qu'en danger, et n'obtient d'autre victoire sur le peuple de ce faubourg que de forcera laisser passer les charrettes qui emportaient encore une fois les condamnés à la guillotine. Saturnin y avait expédié quelques-uns de ses ouvriers ; mais s'ils furent assez forts pour empêcher leurs camarades de suivre Henriot, ils ne le furent pas assez pour les porter à s'opposer à l'exécution de ce qu'on appelait encore la loi.

Enfin, Henriot court au Luxembourg, fait monter la gendarmerie à cheval, et profitant de l'absence de laConveniion, il revient hardiment aux Tuileries pour délivrer les prisonniers. •**

Heureusement que les soldats choisis pour s'opposer à l'entrée des jacobins par la porte secrète des tribunes, étaient encore à leur poste. Ils croisent la baïonnette et défendent à Henriot d'entrer. Un homme, dont l'histoire ignore le nom, mais qui n'était autre que celui que nous appelons Leguin, reconnaît Henriot et rappelle aux soldats le décret de la Convention qui ordonne l'arrestation

d'Henriot. On le saisit et on le conduit dans la même salle où se trouvaient ceux qu'il venait délivrer. Les membres chargés d'interroger les accusés avaient accompli leur mission. Il ne s'agissait plus que de transférer les accusés en prison. Mais chaque heure de ce jour devait amener sa péripétie. La commune, instruite de l'ordre donné par les commissaires de la Convention, expédie immédiatement à tous les concierges de toutes les prisons de Paris, l'ordre de refuser tous les prisonniers qu'on y présenterait. On y obéit, et tandis que les membres du comité de sûreté générale croyaient les deux Robespierre, Saint-Just, Couthon, Lebas, sous les verrous, ils étaient remis aux administrateurs de la police et ramenés triomphalement à la commune. Leur présence enhardit les rebelles. Un de ses membres, ancien président des jacobins, se met à la tête de quelques soldats, pénètre dans la salle du comité de sûreté générale, que les grenadiers avaient abandonnée depuis le départ des accusés, et enlève Henriot, qui redescend sur la place publique, assure insolemment que le déeret qui le destituait vient d'être révoqué, et il reprend le commandement des troupes.

Quel temps effrayant et étrange que celui où, dans une grande vflle comme Paris, le même homme avait pu être, dans une journée, commandant légal de toutes les forces militaires, révoqué de ses fonctions, rebelle, arrêté, délivré dans le palais même où siégeait la représentation nationale, reprenant par un mensonge le grade qu'on lui avait enlevé en s'en servant pour ameuter le peuple et tourner les canons contre l'autorité suprême qu'il était chargé de défendre.

C'en était fait à ce moment, l'insurrection était proclamée, le tocsin commençait à s'ébranler de toutes parts, les faubourgs se levaient, tous les citoyens, à quelque parti qu'ils appartinssent, se répandaient dans les rues. Les prisons s'agitaient sourdement, les délateurs y préparaient de nouvelles listes de victimes, selon que la victoire resterait à Robespierre ou à la Convention. Jamais angoisse plus universelle et plus terrible n'agita la grand» cité ; tout est debout, tout est encore incertain, et la Convention rentre alors en séance. Chacun venait comme il était venu le malin, apportant les nouvelles de la partie de la ville qu'il avait traversée, et chaque arrivant jetait un nouvel effroi et un nouveau tumulte dans l'assemblée.Pointde présidence, point de tribune, pointd'ordre, des cris confus, des allées et venues tumultueuses ; il semblait que rien ne pût rendre à ces hommes surpris par les événemens le calme et l'énergie qui leur étaient nécessaires, lorsqu'une voix vient leur annoncer que les canons de la commune sont braqués sur Ja Convention et que le feu va commencer.

A ces mots, tout se calme, Collot-d'Herbois s'assied au fauteuil de la présidence Jes députés se placent sur leurs bancs, les huissiers se rangent à leur place, la séance est déclarée ouverte.

C'est ainsi que les sénateurs romains se placèrent sur leurchaise curule au moment où les Gaulois forcèrent les portes de leur ville. ^

Au tumulte des premiers momens succède un instant de silence majestueux. Mais bientôt la délibération recommença et le tumulte avec elle, jusqu'à ce que cette même voix, qui avait tant de fois donné le signal durant les deux dernières séances, s'éleva encore une fois au milieu de l'assemblée pour prononcer le mot terrible : Hors la loi les brigands.

Le décret est rendu et quelques députés vont le proclamer sur la place du Carrousel en face même des canons braqués contre eux par Henriot. Immédiatement celui-ci est abandonné et n'a plus que le temps de fuir et d'aller porter à la commune l'annonce de ce décret.

Enfin chacune de ces deux puissances avait pour ainsi djre son armée, et la bataille pouvait s'engager.

La commune avait un général et la Convention en nomma un.

Mais l'homme qui agit avec le plus d'audace fut Léonard Bourdon, qu'on lui avait adjoint pour commander quelques bataillons restés fidèles. Seul ou presque seul, il quitte le palais national, pendant que les sections en armes, poussées par la commune, descendaient rapidement de la Grève aux Tuileries. Le sabre nu d'une main, et un pistolet de l'autre, il s'avance jusque sur la première section qu'il rencontra et lui crie d'une voix tonnante :

■—Citoyens, suivez-moi, les brigands de la commune sont hors la loi.

La section hésite. Bourdon traverse les rangs et ordonne à la section de marcher sur l'Hôtel-de-Ville en faisant un demi- tour. La section obéit et le suit. Il en rencontre une seconde, fait de même, recommence encore, va toujours et fait si bien, qu'au moment où il arrive sur la place de la commune, il avait à sa suite les mêmes hommes que la commune venait d'envoyer contre la Convention.

Où étaient donc ces hommes qui prétendaient détruire l'assemblée des ceprésentans du peuple? Au lieu d'être à la tête de leurs partisans, l'épée à la main, comme faisaient leurs ennemis, ils délibéraient dans une salle de l'Hôtel-de- Ville, le pistolet au poing peur se faire sauter le crâne s'ils étaient vaincus. Ce n'était donc pas le courage de mourir qui leur manquait, c'était le courage qui ose, qui agit, qui attaque, c'était le courage qui fait les Cromwell et les Napoléon.

Si Robespierre, descendu dans la rue et marchant à la tête des sections, avait tué Bourdon du coup dont il essaya de se tuer lui-même, peut-être la première de ces sections qui rebroussa chemin à la voix de Léonard eût passé avec fureur sur son cadavre et se fût ruée sur la Convention en entraînant toutes les autres à sa suite ; mais telle fut l'ineptie et la faiblesse des conspirateurs, que leurs ennemis s'en étonnèrent au milieu de leurs séances, et que Bourdon s'arrêta à l'entrée de la place de l'Hôtel-de- Ville, s'imaginant que des hommes devant qui la France avait tremblé si longtemps ne pouvaient se laisser abattre sans quelque héroïque effort.

Mais déjà ce n'était plus que désordre et terreur dans cette réunion, qui prétendait renverser la Convention; ce n'était plus qu'injures, que récriminations que se renvoyaient les conspirateurs. On reproche à Henriot sa lâcheté, et on le précipite du haut d'une fenêtre; Robespierre le jeune s'y précipite de lui-même ; Lebas se fait sauter la cervelle -, Robespierre veut l'imiter et ne se fait qu'une horrible blessure.

Il était temps, les portes de la commune étaient brisées. Un jeune homme, armé d'une hache, avait dédaigné les ordres de Léonard Bourdon, qui voulait les faire enfoncer à coups de canon. Il avait traversé seul sur la place déserte de l'Hôtel-de-Ville et avait attaqué la porte principale avec une activité, une force qui l'avait bientôt fait voler en éclats.

Cet homme, c'était Saturnin, à qui son patron avait glissé tout bas dans l'oreille :

— C'est le moment de gagner ton procès et de n'avoir besoin de personne pour obtenir ta grâce.

Saturnin s'était donc élancé; son exemple fut suivi par quelques hommes, les portes furent brisées et les salles envahies. C'en était fait, la terreur était vaincue. Il était trois heures du matin.

A peine Saturnin était-il redescendu sur la place de Grève, où il annonça à Léonard Bourdon que tout était fini, que Leguin qui s'y trouvait encore, le prit par la main, et le présentant à quelques députés qui étaient remontés jusqu'à la Grève, pour savoir des nouvelles de ce qui s'y passait , leur dit :

— Je vous recommande le citoyen de Perbruck, qui, dans ces deux journées, a bien mérité de la patrie.

FREDERIC SOULIE

il l'entrain! aussitôt du côté «le la Convention, rencontre Barras el lui rail la môme présentation; si bien qu'au boul d'une heure, le nom tic Perbruck quon ne connaissait, avant que pour celui de l'un des hommes qui avaienl les premiers levé l'étendard de la révolte dans Il Vendée, élall répété par cent bouches différentes, comme le nom du citoyen qui B'étail le plus énergiquem, ni mêlé au renversemenl de Robespierre.

La nuit avail été cruelle pour madame de Perbruck et Louise Depuis deui Jours elles ittendaiejil avec une profonde anxiété l'issue de cette terrible lutte, qui était pour elles, comme pourtant d'autres, la cessation de craintes perpétuelles ou la certitude de dangers plus menaçans. Mais à l'angoisse générale se mêlait pour elles la terreur tic savoir Saturnin engagé dans ces mouvemens, il avait profité de la suspension de la séance de la veille et les avait conduites de chez la Colette dans le logement de son patron, où elles s'étaient retirées. Ce logement étal! situé aux abords du pont Neuf. Saturnin leur avait appris l'arrestation de Robespierre et de ses adhérens, niais depuis ce moment elles avaient vu défiler les sections, elles avaienl entendu les cris des sans-culottes entraînés par la commune, elles avaient frémi au bruit du tocsin ameutant la populace contre la Convention. Plus tard, penchées à leur fenêtre, elles avaient vu le mouvement rétrograde des sections, et aux premières clartés du jour naissant elles avaient reconnu Saturnin et son patron marchant ù côté de Léonard Bourdon. Entin, la victoire était assurée, mais elles ne savaient pas si elle avait coûté du sang et un combat, et ne voyant pas revenir Saturnin, elles avaient gardé leur inquiétude. Enfin, vers neuf heures du matin, Saturnin arriva. Le délire de ioic qui agitait Paris fut encore plus vif pour eux. A ce moment il n'y avait pas de bornes à leurs espérances ; ils oubliaient que Carrier était libre, qu'il s'était tenu prudemment à l'écart, et que dans toutes ces voix occupées à demander la tôle de Robespierre, pas une ne s'était élevée pour accuser le bourreau de Nantes. Ne restait-il pas debout, et quoique l'influence de ses pareils dût être tout ù fait anéantie, Louise avait cependant à se reprocher un de ces crimes que la Convention devait nécessairement punir, alors même qu'il s'adressait à l'un de ses membres dont elle désapprouvait te plus la conduite.

Mais combien n'y en eut-il pas qui furent imprudens dans ce premier moment de joie. Le patron de Saturnin lui-même, cet homme si soupçonneux des hommes et des choses, arriva bientôt. Il venait de voir Barras, Tallien, et annonça à madame de Perbruck que quelques jours après il y avait une fête chez madame de Cabarrus et qu'ils y étaient invités.

Les royalistes avaient hâte de se revoir, de se reconnaître, de se confier leurs espérances et leurs projets. Ils oubliaient que cette révolution venait d'être faite par les hommes qui avaient été leurs plus ardens persécuteurs, et qui ne s'étaient arrêtés dans ce système sanguinaire que lorsque Robespierre avait voulu l'étendre jusqu'à eux. Ils se croyaient déjà sûrs de tout ; Tallien, le grand orateur de la journée, leur appartenait par son nom, sa naissance, et surtout par ses mœurs, son élégance et son aristocratie personnelle. La fête eut lieu, mademoiselle de Paradèze y parut sous son nom, madame la marquise y présenta Saturnin comme son fils. Ceci paraîtra incroyable, mais l'entraînement du succès, le délire de la joie est là pour expliquer les plus folles imprudences. On y raconta tout bas ce qu'avait tenté Louise; on y sut la part que Saturnin avait prise aux mouvemens de la Vendée, et quelques jours après de nouveaux dangers entouraient madame de Perbruck et ses enfans. Julien était arrêté, et Carrier relevait sa tête hideuse au club des jacobins. Mais ce qui semblait devoir les perdre les sauva.

On avait saisi dans les papiers de Robespierre la correspondance de Julien au sujet du farouche proconsul de

Nantes; OB avait saisi dans les propres papiers du jeune secrétaire les documens les plus complets sur les crimes

co ris eu Bretagne. < In lui rendit la liberté, on fit plus,

on le chargea d'instruire le procès de tous les membres du tribunal révolutionnaire de Nantes,

Saturnin assistait à tes effroyables débats le jour

même où ïul'en faisait sa déposition. On écoutait avec horreur les révélations du jeune secrétaire, lorsque tout à coup il s'écrie :

— Mais ce n'est pas assez de tous ces crimes imposés par Carrier à ses agens, ce n'est pas assez de ces jugemens précipités, de ces exécutions encore plus précipitées, Carrier tuait de sa volonté propre, sans loi, sans mesure, sans même savoir le nom des victimes qu'il condamnait.

Aussitôt Julien raconte ces noyades nocturnes suivies ou précédées de honteuses orgies, et comme l'accusateur public nie de pareils excès, il repond qu'il existe des lémoins vivans de ces crimes, et qu'il s'engagea les faire entendre. Saturnin se lève et se présente. A son tour il raconte, il accuse, et excite une telle indignation dans les juges eux-mêmes, que la séance est suspendue aux cris poussés par l'auditoire tout entier demandant Carrier !... Carrier !...

Bientôt la Convention, assaillie des mêmes cris, excitée par l'indignation publique, par les réclamations du tribunal lui-même, nomma un comité de vingt et un membres pour interroger Carrier. Soutenu par les jacobins, qui accusaient la réaction thermidorienne de trahison, il se soumet avec colère, mais en gardant encore toute son audace ; il accuse à son tour, veut rendre la Convention nationale responsable à son tour des crimes dont il n'a été que l'exécuteur. Il nie les ordres qu'on lui impute et demande qu'on lui montre ses ordres écrits ; il réclame des preuves matérielles. Ce fut alors que Tallien lui jeta ce mot terrible :

« Tu demandes des preuves matérielles, eh bien I qu'on fasse refluer la Loire vers Paris ! »

Mais les détails de ce jugement sont inutiles à ce récit. Carrier fut condamné, et le jugement qui le frappa rendit en même temps à la liberté tous ceux qui n'avaient été que ses agens. Parmi ceux-là se trouvait Guillaume Poiré, qui avait quitté Paris et était disparu sans que tous les renseignemens qu'on avait pris eussent pu mettre sur sa trace. Ainsi, la sécurité que donnait à nos héros la condamnation de Carrier était troublée parle chagrin d'avoir perdu les preuves qui pouvaient amener la reconnaissance de Saturnin. Cependant, quelques bruits fâcheux couraient parmi les amis qui avaient retrouvé madame de Perbruck; on se demandait quel était ce jeune homme qu'elle avait présenté comme son fils, lorsque le seul fils qu'on lui avait connu était mort dans l'incendie du château delà Rouarie. Déjà quelques parens éloignés de mademoiselle de Paradèze, trouvaient sa position inexplicable et peu convenable; un de ses oncles l'avait réclamée.

C'était un soir, Saturnin, madame de Perbruck et Louise cherchaient' une issue à cette triste position, lorsque quelqu'un se présente.

C'était le patron de Saturnin.

—Voici, dit-il, un paquet qui a été remis à mon adresse pour mademoiselle de Paradèze.

C'était une lettre de Julien ; la voici :

«Mademoiselle, disait-elle, ma tâche est finie, demain je pars, demain je vais chercher sur les champs de bataille une mort à laquelle j'ai voulu échapper à Paris, parce qu'il me restait une promesse à tenir.

»Je vous avais juré de renverser le pouvoir sanglant qui pesait sur votre ville. J'ai tenu parole. Mais lorsque je vous ai fait ces sermens, je m'en étais fait un autre à moi-même, c'était de vous donner le bonheur après le salut. Vous savez comment j'ai appris que je pouvais devenir un obstacle à votre félicité, et vous n'eussiez plus entendu parler de moi» si, dans la prison où j'ai été dé-

tenu quelques jours, je n'avais rencontré un hcmme qui pouvait vous perdre et qui le voulait, qui pouvait vous sauver et qui ne le voulait pas. J'ai acheté le silence de cet homme en lui promettant le mien devant le tribunal révolutionnaire où il allait être appelé. Pour parvenir à le sauver, j'ai dû accepter la mission qu'on m'offrait de faire partie des commissions que la Convention avait chargées de faire une enquête sur cette détestable affaire. 11 en est résulté que tous les papiers saisis chez cet homme à l'époque de son arrestation m'ont passé par les mains. Au milieu de ces papiers j'ai trouvé la déclaration que je joins ici. Ce n'est pas à madame de Perbruck ni à son fils que je l'envoie, c'est à vous. Je donne un nom à celui que vous aimez et je rends possible un mariage que vous n'eussiez peut-être pas osé contracter en présence du blâme de toute votre famille et de tous ceux de votre parti. Ce mariage fera votre bonheur, je l'espère ; j'aurai donc tenH tous mes sermens, ceux que je vous ai faits comme ceux que je me suis faits à moi-même. Que me rendrez-vous en retour de tout cela? je vais vous le dire. Quand des temps plus calmes seront venus, quand le jugement des hommes qui auront survécu à notre révolution flétrira sans pitié ceux que l'on considère comme les agens les plus actifs de ses décrets sanguinaires, quand l'amitié de Robespierre sera une flétrissure dont il sera presque impossible de défendre celui sur qui elle pèsera, élevez la voix ; dites que parmi ces hommes, il en fut un

qui eut de la pitié, du courage et peut-être quelque gêné rosité. »

Quand les faits et les secrets que renferme ce livre furent révélés à celui qui les a écrits, l'homme qu'il a présenté sous le nom de Saturnin Fichet portait son véritable nom, et il avait le titre de marquis. C'était alors un vieillard de soixante ans, vivant dans sa maison, à Fougères. Celle que nous avons nommée Louise de Paradèze était devenue sa femme et aimait à l'entendre conter les terribles histoires de leur jeunesse;c'était d'ordinaire le soir, au coin de la vaste cheminée de leur salon, qu'il rappelait tous ces événemens à l'auteur qui les recueillait avec avidité. Cette maison où il entendait ces confidences était celle de mademoiselle Moëllien. Cette cheminée, au foyer de laquelle il se réchauffait le soir après de longues marches dans les bois à la poursuite d'un sanglier, était celle où Thérèse avait brûlé la liste des conjurés de la Rouarie. — Aujourd'hui il ne reste plus rien de tout cela, ni la maison qui a été démolie, ni Saturnin, ni Louise, qui sont dans leur tombe. Il ne reste d'eux qu'un souvenir. C'est ce souvenir que j'ai voulu consacrer.

Qu'on oublie l'insuffisance de l'auteur à le raconter, et qu'on le garde comme une leçon de ces temps funestes où périrent tant de justes et tant de braves.

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