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que vous avez été interrogés par moi, et que je n'ai rien trouvé de suspect chez vous ni dans vos réponses.
Saturnin, la marquise et Marguerite sortirent; Julien et Louise restèrent seuls.
— Je vous remercie de votre humanité, dit Louise à Julien, je vous remercie de ce que vous venez de faire pour mes amis.
— Pour eux? répliqua Julien, détrompez vous, c'est pour vous seule que je l'ai fait, Louise ; si vous n'aviez pas été dans celte cabane, la marquise de Perbruck, ce jeune homme, la femme qui l'accompagne déguisée sous dis habits de paysan, eussent été arrêtés par mes ordres, et alors même que je n'eusse pas appris tout ce que je •sais maintenant, vous ne pouvez douter du sort qui les attendait. Mais vous les appelez vos amis, ils vous ont recueillie, et je les sauverai. Celte fois pourtant, je mettrai une condition à leur salut et au vôtre.
— Si c'est celle que vous m'avez proposée déjà ure fois, répondit mademoiselle de Paradèze avec embarras, je refuse. Vous n'avez qu'à les rappeler, et j'ai assez de foi dans leur courage pourêlre convaincue qu'ils ne me demanderont pas ce sacrifice pour assurer mon existence et la leur.
— Je vous suis donc bien odieux? dit Julien avec un mouvement de colère contenu cependant sous les formes calmes et polies qu'il affectait vis-à-vis mademoiselle de Paradèze.
— Vous, monsieur? dit Louise, non... non... et je n'ai pas le droit de vous haïr; la prisonnière que vous avez rendue deux fois à la liberté et dont vous voulez encore sauver la vie ne peut avoir pour vous que de la reconnaissance, mais mademoiselle de Paradèze ne peut pas accepter l'amour d'un homme qui se fait gloire de la cruauté avec laquelle il poursuit le parti auquel elle appartient: si vous aviez une sœur, monsieur, qu'elle fût entre les mains des royalistes et que, pour sauver ses jours et ceux de quelques amis, elle consentit à devenir la maîtresse ou même la femme de l'un de vos ennemis les plus acharnés, vous la maudiriez et vous la mépriseriez!... Vous feriez plus, vous la condamneriez.
— Je la tuerais, repartit Julien d'un ton sombre.
— Eh bien ! moi, reprit Louise, je n'ai ni père ni frère pour me punir de ma lâcheté, mais, à défaut de l'un et de l'autre, cette main, qui a été impuissante pour délivrer la Bretagne d'un monstre, ne le serait pas, je vous le jure, pour me délivrer, moi, de la honte d'un pareil crime.
Julien garda le silence et se promena pendant quelque temps d'un air profondément agité ; Louise le suivait des yeux avec une anxiété curieuse, car malgré la fierté de sa réponse Louise était assurée que Julien la sauve-ait. Elle épiait seulement le moyen par lequel il sortirait de la position critique où il s'était plaeé.
Julien s'arrêta et jeta autour de lui ifn regard soupçonneux, puis il reprit à voix basse :
— Ne trouveriez-vous aucune excuse dans votre cœur pour celui qui accomplirait ce que vous avez vainement tenté?
— Quoi ! s'écria Leuise en se penchant vers Julien, vous assassineriez Carrier ?
— L'assassiner, repartit froidement le jeune homme, non, le poignard est l'arme des vaincus et des proscrits, et un homme comme Carrier ne mérite pas que sa mort coûte l'honneur ni la tête de personne. Mais si je renverse Carrier, si je le chasse de Nantes, si je lui fais expier sur l'échafaud les crimes dont il souil:e la sainte cause de la république, et si je reviens ensuite à vous en vous disant :Yoilàceque j'ai fait pour vous, Louise, pour
vous seule, entendez -vous ! que me répondrez -vous?
Louise, à son tour, garda le silence, pendant que Julien épiait dans l'expression agitée de sa physionomie la résolution qu'elle allait prendre.
Tout à coup elle lui tendit la main et lui dit d'une voix câline et fière :
— Faites cela, Julien, et vous serez content de moi.
— Eh bien ! donc, lui dit-il, je me fie à votre promesse. Parlez, quittez laFrance, je ne veuxrien devoir qu'à votre libre volonté, et si, lorsque j'aurai accompli le grand acte qui doit délivrer la Bretagne, vous ne revenez pas pour tenir la parole que j'aecepte, j'aurai été trompé, voilà tout ; mais alors ne vous étonnez pas , Louise, si l'homme à qui vous aurez menti devient peut-être plus cruel que celui dont vous lui demandez aujourd'hui la tête.
— Sa tête ! dit Louise, effrayée de l'expression farouche de Julien, je n'ai point dit..
— Sa tête ou la mienne, répondit violemment le jeune homme : à l'époque où nous vivons, on ne tombe que sur l'échafaud.
Ils en étaient là, lorsqu'un grand bruit vint les interrompre tout à coup.
Mais avant de continuer notre récit, il faut que nous apprenions à nos lecteurs la cause de ce tumulte.
Nous avons laissé madame de Perbruck, Saturnin et Marguerite sortant de la cabane. A quelques pas de la porte ils avaient rencontré * quelques soldats républicains, auxquels ils avaient montré les cartes qui leur avaient été, remises par Julien. C'était une sauvegarde complète; ils se croyaient donesauvés, lorsque tout à coup ils virent passer un homme à cheval, portant une ceinture rouge et un plumet rouge: c'était un des soldats de l'horrible compagnie de Marat, créée la veille par Carrier. Il demanda où se trouvaient les représentans du peuple et apprit de quelques paysans qu'ils avaient établi leur siège dans l'ancien presbytère II s'y rendit en toute hâte; les paysans le suivirent en tremblant, de façon que la maison du presbytère fut bientôt entourée d'une foule nombreuse à laquelle s'étaient mêlés Saturnin avec Marguerite et madame de Perbruck.
Peu de temps après on entendit dans l'intérieur de la maison les vociférations les plus violentes, et bientôt quelques soldats demeurés près du représentant Bourbotte, sortirent en toute hâte pour aller porter des ordres à ceux qui s'étaient dispersés dans les environs. Chacun se demandait avec étonnement quelle pouvait être la cause de ce mouvement extraordinaire, lorsqu'on entendit battre la générale, et presque au même instant le maire parut accompagné du représentant du peuple Bourbotte et de l'homme à la ceinture et au plumet rouge. Il lut un arrêté par lequel il élait ordonné à tous les babitans de la commune de se trouver réunis dans une heure sur la place publique du village. Cet arrêté portait en outre que tout habitant surpris, soit dans sa demeure, soit dans les champs, après le délai expiré pour la réunion, serait considéré comme rebelle et traité comme tel, c'est-à-dire fusillé. Immédiatement la plupart des paysans se dispersèrent pour aller chercher, l'un sa femme, l'autre ses enfans, tous leur famille et leurs amis.
Saturnin, épouvanté de celte mesure extraordinaire, resta des derniers pour savoir quel pouvait en être le motif, et ayant entendu Bourbotte qui disait au maire :
— Où est donc Julien? lui serait-il arrivé quelque malheur?
Saturnin s'avança et répondit :
— Je viens de le voir entrer dans une maison ('ont il interroge les habilans.
— Puisque tu sais où il est, lui dit Bourbotte, va donc le chercher et dis-lui qu'il s'agit de bien autre chose que de découvrir les fuyards de la bataille de Savenay; dis-lui que Carrier vient de me faire avertir qu'un monstre qui a osé menacer la vie d'un représentant du peuple s'est échappé et doit être dans cette commune.
C'est ainsi que ces hommes parlaient des malheureuses
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FREDERIC SOI LIE
victimes que le désespoir poussait, à lever le poignard contre ceux qui les envoyaient par milliers a lu mort.
Saturnin, épouvanté «lu danger qui menaçait Louise, se bftta Secourir vers la cabane on il l'avait laissée avec
Julien. Mais il y avait été devancé par Marguerite, qui s'était éloignée aux premières paroles du maire. Elle expliquait à Julien ce qui venait (le se passer.
— Oli ! s'écria celui-ci, comment la sauvera présent?
— citoyen, lui dit Marguerite avec enthousiasme, j'étais présente s. l'arrestation d'Angélique Desilles lorsqu'elle se laissa arrêter pour sauver sa sœur Louise. De pareils exemples ne sont pas inutiles pour ceux qui savent les comprendre.
— Mais, reprit mademoiselle de Paradoxe, Angélique a payé ce dévoûmenl de sa tète. Je ne veux pas.
— Oh ! s'écria Marguerite avec colère et désespoir, personne ne voudra donc de ma vie en ce monde !.. Ne comprenez-vous donc pas que-là où vous périrez, je serai sauvée, moi. Je suis trop malheureuse pour mourir.
— D'ailleurs, dit Julien, l'important c'est de vous soustraire d'abord à cette arrestation, Louise. Cette jeune tille sera protégée par son innocence même.
— Qu'importe! dit Marguerite.
Elle ramassa les habits dont on avait dépouillé mademoiselle de Paradèze et disparut en disant a Julien :
— Laissez-moi dire, et vous prononcerez ensuite. Julien hésitait encore à s'éloigner, lorsqu'il vit arriver
Bourbotte et le soldat de la compagnie de Marat. Il se hâta d'aller à leur rencontre et les interrogea. Voici ce qu'il apprit. Le lendemain de la première noyade, Carrier, qui se repentait de n'avoir pas présidé lui-même à l'engloutissement de la femme par qui il s'était vu menacer, Carrier, disons-nous, savait que la malheureuse avait été laissée au fond d'une barque qui avait disparu. Aussitôt il avait envoyé sur les deux rives de la Loire. Deux heures après, il apprenait qu'on avait vu fuir au cours de l'eau une barque emportant une femme vêtue de blanc. A cette nouvelle, Carrier était entré dans un de ces accès de fureur qui ressemblaient à des attaques d'epilepsie. L'écume lui venait à la bouche, il se tordait de rage avec d'horribles malédictions. Dans ces momens, il regrettait de ne pas être un géant doué d'une force surhumaine pour pouvoir se précipiter, armé d'une hache, au milieu d'une foule pour s'y gorger de sang et de carnage.
Ce fut alors qu'il donna ses ordres à ses exécrables agens : c'était une fortune pour celui qui lui ramènerait le coupable... c'était la mort pour ceux dont les recherches seraient inutiles.
Celui qui le premier avait découvert l'apparition de cette barque abandonnée était remonté à cheval et avait couru à toute bride sur la rive gauche de la Loire. Partout on avait confirmé l'apparition de cette barque. Enfin, à une maison située en face de Donches, on lui dit qu'une barque partie de ce village était venue au secours de l'embarcation abandonnée. Il avait fallu que cet homme remontât à plus d'une demi lieue pour pouvoir trouver un bateau capable de faire passer la rivière à lui et à son cheval, mais enfin il était arrivé à Donches, bien certain que la fugitive devait être dans le village, ou que du moins ceux qui l'avaient recueillie s'y trouvaient et pouvaient dire ce qu'elle était devenue.
Voilà ce que Julien apprit pendant que Marguerite revêtait les habits ensanglantés de mademoiselle de Paradèze, et que celle-ci prenait les habits d'homme de Marguerite.
Bientôt les paysans arrivèrent successivement sur la place publique. Le représentant du peuple Bourbotte, Julien, le soldat de la compagnie de Marat, le maire et quelques autres personnes, étaient placés sur une espèce d'estrade en pierre ou se trouvaient les mesures métriques décrétées par la convention nationale, et que les administrateurs de certains districts avaient fait placer d'autorité sur la place de quelques villages. De là ils pouvaient dominer la foule qui se rassemblait peu à peu autour de
cette estrade. Julien pouvait à peine dissimuler son inquiétude; il espérait ne p;is voir paraître 1rs personnes auxquelles 11 avait promis sa protection, et déjà ses regards, perdUS au loin, les avaient vainement cherchées,
lorsqu'on les ramenant sur ceux qui entouraient cette espèce de tribune, 11 ne put s'empêcher de tressaillir en
reconnaissant parmi les plus voisins madame de Per-
bruck, placée entre Saturnin et Louise habillée en paysan.
Quand l'heure du délai fixée par les représentans du peuple fut expirée, celui-ci éleva la voix et annonça à tous les babitans que la république avait été instruite (ceci était du style de l'époque) qu'uni' barque flottant sur la Loire et portant une femme vêtue de blanc, avait été abordée par une autre barque, partie de Donches, et ramenée dans ce village ainsi que lu personne qu'elle portait.
— Citoyens de Donches, ajouta le représentant, vous êtes invités à dénoncer celui qui a commis cette action, si vous ne voulez voir tomber sur vous la colère et les rigueurs de la loi. Cinq cents francs sont promis à celui qui dénoncera ceux qui ont recelé cette femme.
De longs murmures circulaient dans la foule et il n'était pas douteux que Saturnin ne fût désigné par un grand nombre d'habilans comme l'auteur de ce prétendu crime, et cela, plus encore peut-être par la crainte du châtiment que pour obtenir la récompense promise, lorsque celui-ci prévint toutes les voix prêtes à l'accuser en s'avançant au pied de la tribune et en disant hardiment :
— Citoyen représentant, il n'y a pas besoin de menace ■ ni de récompense pour connaître celui qui a recueilli, ce malin même, une barque abandonnée, c'est moi.
— Quoi ! s'écria Bourbotte, c'est toi qui as osé...
— Comment, dit Saturnin, je vois au milieu de la rivière une barque à la dérive avec quelqu'un qui semblait appeler au secours, je me jette dans un bateau, je rattrape la barque, je la ramène, vous en auriez fait autant à ma place.
Bourbotte, qui, comme Carrier, voyait un crime dans toutee qui ressemblait à un acte de générosité, fut sur le point d'injurier Saturnin ; mais Julien l'arrêta en lui disant tout bas :
— Cet homme ne se doute pas de l'importance de la capture qu'il a faite, et il serait peut-être imprudent de l'en avertir.
Alors il interrogea lui-même Saturnin et lui dit:
— Et cette femme-là, qu'en as-tu fait ?
— Elle était blessée, malade, reprit Saturnin, elle est restée à la maison rPardieu, dit-il en regardant Julien, c'est celle que vous avez interrogée vous-même, citoyen.
— Malheur à toi si elle s'est échappée s'écria Bourbotte; courez à la maison de cet homme et fouillez-la de tous côtés avec soin. En attendant, emparez-vous de cet homme.
Saturnin fut placé entre deux soldats pendant que d'autres couraient vers sa demeure.
Bientôt après on vit apparaître Marguerite portant sur sa tête la couronne de fleurs qui avait orné le front de Louise.
Elle avait revêtu aussi sa robe souillée de boue et tachée de sang, et elle s'avançait entre quatre soldats, la tête basse, mais d'un pas résolu.
Julien était dans un horrible état d'inquiétude; de temps en temps il regardait madame de Perbruck, qui voulait vainement entraîner Louise. Julien ne pouvait prévoir quelle serait l'issue de cette scène.
Dès que Marguerite fut arrivée au pied delà tribune, Bourbotte lui adressant brutalement la parole, lui demanda qui elle était.
— D'après ce que m'ont dit les soldats, je suis celle que tu cherches.
Quoique Marguerite fût counne dans le village, personne n'avait soupçonné que ce pût être une femme, et personne ne la soupçonna sous les nouveaux vêtemens qu'elle venait de prendre.
— Mais sais-tu, repartit Bourbotte avec fureur, quelle est celle que je viens chercher?
-— C'est celle, dit Marguerite en élevant la voix, qui a assisté hier à l'infâme orgie de Carrier, qui l'a voulu tuer, et qui, condamnée par lui à mourir, a échappé par miracle au supplice que ce monstre a fait subir à plus de douze cents prisonniers, en les faisant noyer dans ia Loire, sans qu'un seul d'eux eût été jugé.
Un frissonnement d'horreur parcourut la foule des paysans, et Bourbotte repartit :
— Tu mens, misérable !
— Tais-toi, lui dit tout bas Julien ; elle dit vrai. Bourbotte le regarda avec stupéfaction.
— Déjà plus de cinquante cadavres ont été recueillis sur les rives de la Loire, reprit Julien ; fais arrêter cette malheureuse, qu'elle ne prolonge pas une scène qui pourrait peut-être exaspérer les esprits.
Et sans attendre le consentement de Bourbotte, il s'écria :
— Faites entrer cette femme dans cette maison , et qu'on repousse toute cette populace.
Et lui-même, s'élançant au bas de la tribune, il gourmanda les soldats qui retenaient Saturnin; il leur dit:
— Allons, laissez cet homme, qui n'est pour rien dans toute celte affaire, et chassez tout ce monde.
Et aussitôt marchant vivement vers madame de Perbuck et Louise qui voulaient élever la voix, il leur dit avec une brutalité afleclée :
— Allons, la vieille, et vous, mon garçon, allez vouscn ; vous n'avez pas besoin d'écouter aux portes ce qui va se dire.
Fuis il ajouta tout bas en s'adressant à mademoiselle de Paradèze:
— Par grâce, Louise, fuyez et partez; je la sauverai, je vous jure !
— C'est ce que je saurai, dit Louise ; Où laconduisezvous ?
— A Nantes.
— A Nantes, reprit mademoiselle de Paradèze ; j'y serai demain.
— Vous ! s'écria Julien.
— Moi, répliqua Louise. Je veux être prête à prendre sa place sur l'échafaud si elle doit y monter.
Le lendemain, Carrier, dont la vie était une suite de fureurs qui chaque jour plus insensées semblaient ne devoir se satisfaire que par la destruction entière de ce qui l'entourait, Carrier, disons-nous, était avec Angélique et ses deux aides-bourreaux, Fouquet et Lamberty. Au silence tremblant qu'ils gardaient, on pouvait juger du degré de rage où leur maître était arrivé. Il s'était assis la tête entre les mains, les coudes appuyés sur une table. Ses doigts crispés frémissaient, et il semblait vouloir s'arracher les cheveux; ses pieds battaient la terre avec fureur, des cris rauques et sourds s'échappaient de sa poitrine. C'est quelquefois ainsi que se montrent les colères exaltées et obstinées des enfans mutins, quand nulle raison ne peut se faire entendre à ces jeunes têtes insensées. Mais les transports de l'enfance excitent la pitié par leur impuissance. La colère de Carrier répandait autour de lui une terreur glacée : cet homme suait la mort
Tout à coup il se leva et s'écria :
— Eh bien! oui, je le ferai... oui. Ah! ils veulent donner des fêtes patriotiques à ces généraux vainqueurs!.. Des généraux!... qu'est-ce que cela? des manœuvres, des Anes qu'on devrait envoyer à la guillotine quand ils ont fini leur besogne. Et les reprég^uans
du peuple sont invités à assister à cette fête! C'est pour les humilier, c'est pour mettre la 'souveraineté nationale au-dessous de la puissance du sabre. C'est une trahison, une infâme trahison ! La commune m'en répondra sur la tête de tous ses membres. D'ailleurs, ils ont combattu sans ordres. Westermann, Kléber, Marceau, n'ont attendu ni Bourbotte, ni Prieur. Ils ont méprisé les représenlans du peuple; ce sont des traîtres. Je les dénoncerai à la Convention... je les ferai arrêter... on les fusillera. Oui, je le veux, je le veux!
— Carrier, dit Angélique en s'armant de courage, il faut que tu ailles à cette iête, ton collègue Francastel y va.
— Francastel est un lâche et Bourbotte aussi ; ils baisent les boites de ces épauletiers... Je n'irai pas... Je veux que mon absence les épouvante... D'ailleurs, ajouta-t-il avec un regard sanglant, il y a des assassins partout.
— Prends garde, Carrier, en dira que tu as peur. Carrier se tourna vers Angélique.
— Qu'as-tu dit? fit-il en marchant sur elle le poing levé,|tu as dit que j'avais peur?
— Non, dit Angélique tremblante, je disais que des brigands...
— Tu as dit que j'avais peur! s'écria Carrier en s'élançant vers elle, tandis que la malheureuse mettait la . table entre elle et cette bête fauve.
— Ah! tu te sauves? fit Carrier en prenant un pistolet.
Peut-être allait-il punir sa détestable concubine de lui avoir dit un mot de vérité, lorsqu'un coup violent frappé à la porte de l'hôtel l'arrêta tout à coup.
— Qu'est-ce que c'est que ça? dit-il avec effroi. Que me veut-on ? qu'y a-t-il ? Je ne veux voir personne, personne, entendez-vous !... On frappe encore?... Va donc, Lamberty; va, Fouquet... Voyez ce que c'est. Je n'y suis pas, qu'on n'entre pas. Ah ! reprit-il tout à coup en voyant Angélique qui s'apprêtait à sortir, reste, Angélique, ne me laisse pas seul. Reste, je t'en prie... reste...
Il tomba haletant, épuisé, sur un fauteuil, le corps agité d'un horrible tremblement.
Telle était l'existence de ce misérable qui faisait payer à ses victimes la terreur que lui inspiraient ses propres crimes ; d'autant plus ardent à frapper que ses craintes s'accroissaient avec le nombre de ceux qu'il envoyait à la mort, il espérait éteindre les vengeances par la terreur, ne calculant pas que chaque coup qu'il frappait enfantait une haine de plus. Il était là la lèvre pendante, l'œil fixe... lorsque Lamberty rentra tout à coup en disant d'un ton joyeux :
— On vient d'arrêter la misérable qui a voulu vous assassiner.
— Qui parle d'assassiner? dit Carrier, pendant qu'on introduisait Marguerite accompagnée de Julien.
— La voilà! la voilà! dit Lamberty, en arrachant à Marguerite le voile qui cachait son visage.
— Quelle est cette femme? dit Angélique en regardant Marguerite.
— Celle qui a voulu attenter à tes jours, dit le soldat de la compagnie de Marat, qui avait amené l'arrestation.
— Mais ce n'est pas elle, s'écria Angélique.
— Non, ce n'est pas elle, reprit Lamberty en l'examinant à son tour.
Cependant Carrier restait immobile, et cherchait à se remettre de la terreur qu'il avait éprouvée. Lorsqu'il fut bien assuré qu'il n'avait rien à craindre de ceux qui l'entouraient, il sembla tout à coup reprendre ses fureurs. Il promena un regard ardent sur ceux qui avaient amené Marguerite, et s'écria :
Quel est le scélérat qui m'a amené cette malheureuse? quel est le traître qui a laissé échapper la vraie coupable?
Le soldat de la compagnie de Marat, tremblant de voir
:no
i REDÊEIC SOULIÉ.
tomber sur lui la colère du li'rocc proconsul, recula on
disant :
— C'esl le citoyen Ici prêtent qui a procédéi l'orrastalion de celte femme.
— Qui es-tu? m canicr d'un ion de menace et en s'a
dressant a Julien.
celui-ci resta calme el froid comme toujours et lui répondit :
— J'étais avec, le citoyen Bourbolte, lequel a ordonné l'arrestation de celte ûlle, el c'esl luiqul m'a chargé de te
la livrer.
—■Le citoyen Bourbotte est un Imbécile! décria Carrier toujours furieux, et toi tu es un traître. Vousfavez voulu laisser s'échapper l'infâme qui a ose lèvera le couteau sur un représentant du peuple: Je dénoncerai Bourbotte a la Convention nationale, el quanl a toi tu vas aller
en prison avec celte misérable. Vous me paierez de votre tête, toi ton crime pour avoir laissé échapper celle que tu devais arrêter, étoile sa maladresse pour s'être laissé arrêter à sa place.
— Fais attention, citoyen Carrier, que ce n'est pas un crime prévu par la loi que de se tromper sur un coupable, ni d'être arrêté à la place d'un autre, dit dédaigneusement Julien.
Carrier parut consulter du regard tous ceux qui étaient près de lui. Il se demandait quel était l'homme qui osait ■répondre lorsqu'il avait prononcé un arrêt.
— Qu'on l'envoie sur l'heure au tribunal révolutionnaire ! s'écria-l-il, et que cette tille l'y accompagne.
— Je suis prêt à m'y rendre, repartit Julien en souriant. Je ne veux que des juges, et cette jeune tille va me suivre.
— Qu'on les emmène, qu'on les emrnèue ! dit Carrier, et qu'ils soient exécutés a la sortie du tribunal.
Julien et Marguerite, escortés par quelques hommes de la compagnie de Marat, furent immédiatement éloignés, et Carrier demeura seul avec Angélique et ses conlidens.
— Eh bien ! lui dit celle-ci, iras-tu à la fête?
— Non, répondit-il brusquement. Qu'on aille me chercher Notron, il doit y avoir d'autres bateaux de prêts,
Pendant ce temps on emmenait Julien et Marguerite; ils eurent à traverser un grand concours de monde; car toute la population nantaise se portait du côté par où devait entrer l'armée républicaine, amenant avec elle plus de quatre mille prisonniers. Toutes les croisées étaient pavoisées de drap?aux tricolores. Les membres des divers clubs populaires marchaient par troupe, portant d'immenses pancartes au bout de longues perches. Toutes avaient des inscriptions menaçantes. Ce n'était plus, comme autrefois, des vœux pour la France ou pour la liberté, ce n'étaient plus ces mots : Vive la nation, ou vive la république ; c'étaient des vœux comme ceux-ci :