‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 67 sur 169 · LE SERGENT · texte numérisé non relu

LE SERGENT

Le soir même de ce jour, les représentatifs du peuple Albite, Salieeli el Barras étaient enfermés pour aviser aux mesures ultérieures qu'ils avaient à prendre pour la réorganisation de la ville, lorsqu'on leur annonça qu'un des patriotes du Thémistocle demandait instamment à les voir. Quoique l'autorité de sang dont on avait investi ces hommes fût expirée depuis plusieurs heures, les représentants reçurent surle-champ celui qui s'annonçait sous un titre si redoutable. Jean .Mirot fut introduit devant les trois conventionnels, et il leur avait à peine expliqué comment un soldat avait refusé de conduire à la mort une victime désignée par lui, qu'on annonça un second patriote du mistoclc, et NicoïasGabarrouparutà son tour. Comme il l'avait promis, il venait défendre le soldat qui avait sain é mademoiselle du Premic; il expliqua aux représentants du peuple le reste de la scène, el ceux-ci furent fort embarrassés de donner satisfaction aux prétentions de ces deux grands citoyens. Cependant Barras finit par trouver un moyen terme qui devait ïousdeux les mettre d'accord, et s'adressant d'abord à Jean, il lui dit :

— Citoyen patriote, ta vertu civique sera récompensée : lu obtiendras la mort de celle que lu as proscrite : tâche de la découvrir dans la ville, cl l'aristocrate sera immédiatement exécutée.

Puis, se tournant vers Nicolas, il continua ainsi :

— Quant à toi, brave citoyen, lu auras aussi la récompensé : le soldat qui a désobéi à Jean Mirot mérite la mort; nous accordons sa vie à la puissante protection.

Après cette décision, les représentants du peuple mirent à la porle les deux vaillants patriotes, et ceux-ci se retirèrent, l'un assez mécontent qu'on lui eût abandonné une victime qu'il ne savait plus où retrouver, l'autre assez peu satislàit d'avoir obtenu une grâce dont il ne se souciait guère. Cependant aucun des deux ne voulut avoir l'air de se croire vaincu par l'autre, et Jean Mirot dit en s'éloignant à Nicolas Gabarrou :

— C'est égal, la demoiselle y passera malgré toi.

— C'est égal, répondit celui-ci, le soldat n'y passera pas malgré toi non plus.

CONFESSION GÉNÉRALE

neuv [ours après la scène que nous venons de rapporter, el sur la Champ dos Batailles encore, oui lieu la revue «lu bataillon auquel appartenait le soldai qui s'ctail opposé à la volonté de Jean Mirot. Pendant ces deux jours, ce Boldal u'avall pas quitté sa caserne, el se ii, mi à smi peu d'importance, il avail espéré échapper à la vengeante .lu patriote Muni. Gaborrou, qui n'avail qu'une bonne action .1 accomplir ne s'était pas donné la peine tic chercher le soldat pour lu, apprendre qu'il avait obtenu l'oubli de sa Haute de la générosité des représentants du peuple; mais le lu» Breton n'avait pas négligé sa vengeance comme le Provençal sa bonne action, et après avoir inutilement parcouru toute la ville dans l'espoir de découvrir madeiii m elle île ICerolan, il se décida à aller à la recherche du soldat, imaginant qu'il se serait informé de la demeure de sa protégée.

Pour cela il sYtaii établi sur le Champ des Batailles, el B'approchanl le plus près possible de la ligne «les troupes, il l'avait suivie dans toute sa longueur, sans pouvoir v décom ir celui qu'il cherchait.

Il n'eu avait pas été de même tlu soldat : il n'était pas depuis cinq minutes sur le Champ des Batailles, qu'il avait reconnu le matelot, el qu'il avait deviné le motif de sa présence. A la manière dont celui-ci passait devant les rangs, le soldat comprit que Jean Mirot n'était là que pour le découvrir, et il supposa que ce ne pouvait être que pour le dénoncer et l'envoyer à la mort. 11 se dissimula donc le mieux qu'il put derrière ses camarades, et il se crul sauvé lorsque le lus Breton

.ni parcouru i\cu\ fois toute la ligne sans paraître l'avoir aperçu.

Ccpi ndanl Mirot ne s'éloigna point et se porto à un desangles de la

plaie, dans l'espérance sans doute d'être plus heureux au moment du défilé des troupes.

Un moment après parut l'état-major, avec les représentants du peuple: ils parcoururent tous les rangs, et le malheureux soldat se sentit piis d'un effroi mortel lorsqu'il aperçut le commandant de son bataillon qui le désigna du bout de son épée au représentant Barras. Celui-ci se contenta de faire un petit signe affirmatif, et la revue continua. I, état-major revint ensuite s»placer au centre de la place, et un papier fut remis à l'un des représentants. On battit aux champs. Un nom fut appelé : c'était celui de Pierre Varneuil; ce nom, parti de l'état-major, fut répété par le commandant du bataillon, puis par le capitaine de la compagnie à laquelle appartenait notre soldat. Personne ne répondit, maison entendit la voix d'un gros sergent qui se mit à crier :

— lié! Pierre Varneuil, tu n'entends pas? c'est toi qu'on appelle, lit tout aussitôt le sergent poussa de sa main vigoureuse le soldat

tremblant hors des rangs. Pierre Varneuil, car tel était le nom de celui qui, le premier, avait voulu sauver mademoiselle du Premic, Pierre Varneuil, le visage pâle el le pas mal assuré, s'avança lentement du côté de l'état-major et en jetant des regards épouvantés sur Jean Mirot, qui témoignait par ses gestes l'avoir reconnu. Arrivé en présence de Barras, il baissa la tête, s'imaginant qu'il allait entendre prononcer son arrêt de mort. Ce fut alors que le représentant du peuple lui dit :

— Pierre Varneuil, la République française une et indivisible, voulant récompenser ceux de ses enfants qui l'ont bravement et patrioliquement servie, te nomme sergent de la compagnie à laquelle tu appartiens. Je te remets les insignes de ce grade en son nom.

Pierre Varneuil avait relevé la tète à ces paroles, et il regardait Barras d'un air si stupéfait, que le représentant se mit à rire et dit :

— Est-ce que ce garçon est devenu imbécile?

Le commandant s'empressa de répondre qu'il n'avait pas cette timidité dans le combat, et qu'il était sans doute saisi d'une crainte patriotique à la vue des personnages devant lesquels il avait été appelé. Sur un signe de son commandant, Pierre tendit machinalement la main, reçut ses galons de sergent, et regagna lentement sou rang, non sans avoir jeté un coup d'oeil furtif du côté où se tenait le matelot bas breton.

11 parait que Pierre avait bien mérité le grade qu'on venait de lui donner, car il fut accueilli par des cris d'enthousiasme au moment où il s'approcha de sa compagnie, et les félicitations les plus vives et les plus sincères ne lui manquèrent pas de la part de ses camarades; mais Pierre y resta insensible, et lorsqu'il prit le rang que son nouveau grade lui assignait, son regard alarmé alla encore chercher le visage de Jean Mirot.

En effet, Pierre présentait la singulière réunion du courage du soldai dans ce qu'il a de plus héroïque et de la pusillanimité civile dans ce qu'elle a de plus honteux. Vingt canons braqués sur lui ne l'eussent pas fait reculer, et l'idée de paraître devant un juge lui faisait perdre la tête. L'aspect de la guillotine l'eût tué. Aussi se sentit-il pris d'une terreur glacée, lorsque le matelot lui fit de la main un signe de reconnaissance.

Bientôt le spectacle des nouvelles promotions qui se proclamaient rapidement détourna l'attention des soldats qui s'étaient d'abord étonnés de la tristesse et de l'abattement du nouveau sergent; mais lien ne put triompher de l'effroi qui dominait Varneuil, et cet efl'roi devint presque de l'idiotisme, lorsque le bataillon reprit le chemin de la caserne, et que Pierre vit Jean Mirot se placer près de sa compagnie et la suivre de manière à ne pas le perdre de vue. Enfin Pierre crut toucher à la guillotine quand le matelot, s'étant approché

de lui au moment où il franchissait la porte de la ea erne, lui dit d'un ton assez grondeur :

— Hé! sergent, quand vous aurez fini là dedans, revenez un peu

par Ici, j'ai «bu \ mots à vous dire.

Le bataillon riait rentré, les rangs étaient rompus, les soldats remontaient dans leurs chambres pour y déposer leurs armes, cl Pierre Varneuil éiaii resté seul au milieu de la grande cour, immobile et tristement appuyé sur son fusil. Un capitaine, un homme de trente ans tout au moins, le considéra quelque temps d'un air d'in-

lérèl, puis s'approcha de lui, el le touchant légèrement sur l'épaule, il lui dit avec gaieté :

— A quoi diable penses-tu donc?

Le sergent bondit comme si on lui avait donné un coup violent;

puis, ayant reconnu son capitaine, il laissa la tête el regarda la poile de la caserne qui était ouverte et sur le seuil de laquelle .ban Mirot était posté.

Il (il un pas pour s'éloigner, mais il s'arrêta soudainement et se

prit i crier avec un effroi mêlé de colère :

— Tenez, le voilà, le scélérat, le gueux, le jacobin! Ce que j'ai

de mieux à faire, c'est d'aller lui passer ma haïonnelle au travers du ventre; fusillé pour fusillé, j'aime aulanl l'être pour avoir tué ce buveur de sang que pour avoir sauvé cette jeune demoiselle.

— Quel diable de galimatias me fais-tu là? repartit le capitaine tout étonné de cette soudaine explosion; pense a ce que tu dis, et surtout ne crie pas comme un sourd, si tu as quelqu'un à appeler jacobin et buveur de sang.

— C'est que vous ne savez pas, reprit Pierre, ce qui m'est arrivé. Eh bien! je vais tout vous dire, monsieur le vicomte.

— Appelle-moi ton capitaine, tâche d'oublier que je suis le vicomte d'Ainbrel, et parle plus bas, répondit l'officier avec impatience; estce que tu as perdu la tête depuis deux jours?

— Pas encore, mais ça pourrait bien ne pas larder. Je vous dis que voilà là-bas le scélérat qui m'en veut.

— Et pourquoi t'en veut-il?

— Mais, je vous l'ai déjà dit, à cause de la demoiselle du Champ des Batailles.

— Quelle demoiselle? Tâche de t'expliquer, si tu veux que je comprenne.

— C'est vrai, vous ne savez pas. Voici donc comment cela s'est passé. Là-dessus le soldat se mit à raconter ce qui lui était arrivé avec

Jean Mirot, la rencontre des deux matelots et la menace dont luimême avait été l'objet.

A mesure qu'il avançait dans son récit, le visage de l'officier devenait soucieux et pensif, et Pierre, croyant lire dans cette préoccupation que le capitaine partageait ses craintes, se remit à crier d'un ton désolé :

— Vous voyez bien que je suis un homme mort.

Et une larme brillait déjà dans ses yeux lorsqu'une voix rauque fit résonner tout à coup la cour de la caserne.

— Oh lié ! là-bas, du sergent, avez-vous bientôt fini? je vais monter en graine pour peu que je reste planté là plus longtemps.

— Vous l'entendez, capitaine, reprit Varneuil, à qui les jambes flageolaient sous lui.

— J'entends, répondit le jeune homme, que cet homme veut te parler. Va voir ce qu'il te veut.

— 11 veut me dénoncer, il veut me faire guillotiner.

— Mais s'il avait voulu le dénoncer, ce serait déjà une chose faite.

— Oui, s'il m'avait connu, c'est pour ça que depuis deux jours je ne quittais pas la chambrée I aujourd'hui il a bien fallu aller à la revue, et le septembriseur m'y a attendu, et voilà que...

— Il me semble qu'il n'a pas besoin de toi maintenant pour aller le dénoncer, et que, s'il veut te parler, c'est qu'il n'y pense plus.

— Ah ! fit Varneuil, si je savais que ça fût possible, j'irais...

Au moment où Pierre Varneuil se décidait enfin à aller parler au matelot, celui-ci entra dans la cour, s'approcha des deux interlocuteurs, et s'adressant à l'officier, il lui dit d'un ton assez bourru :

— Dis-moi donc, citoyen capitaine, est-ce que tu ne pourrais pas dire un peu à ton sergent de répondre à ceux qui l'appellent.

A cette interpellation, l'officier laissa échapper un vif mouvement de dégoût et d'indignation, mais il se contenta de répondre :

— Tu connais les devoirs du service, citoyen matelot; ils passent avant tout.

— C'est possible, repartit Jean avec une humeur de dogue mécontent, mais on peut répondre : J'y vais tout à l'heure.

— Eh bien, tout à l'heure, dit le capitaine avec hauteur, en faisant signe au matelot de s'éloigner.

Jean Mirot serra les poings et ne bougea pas.

— M'avez-vous entendu? dit vivement l'officier.

— Je t'ai entendu.

— En ce cas sortez d'ici !

— Qui m'en fera sortir ?

— Qui? reprit le capitaine avec colère en portant la main sur la garde de son épée.

— Oui, qui? repartit Jean: qui osera porter la main sur un patriote du Thétnhlucle ?

CONFESSION GÉNÉRALE

Le capitaine fit un pas vers l'insolent, mais le sergent, se jetant audevant de lui, s'écria vivement :

— Prenez garde, monsieur le vicomte !

— Ah ! vicomte ! dit Jean ; vous vous traitez de vicomte, c'est bien. — Allons I toi, repartit Pierre, dont tontes les teneurs semblaient

/être effacées tout d'un coup, allons, toi, défile devant moi; lioup ! plus vite (pie ça.

— Hein ! fit le matelot.

— Demi-tour à droite, et pas accéléré; vite, ou je te sale les reins d'un coup de baïonnette.

— Ah ! c'est connue ça, dit Jean; lu es bien insolent, parce que le représentant Barras a donné ta grâce à Gabarrou.

— Hein ! fit Pierre à son tour... le représentant...

— Eh ! ne fais pas l'étonné. Cette caque provençale te l'aura déjà dit, mais il a dû le dire aussi que, si je retrouvais mademoiselle du Premic, elle ne m'échapperait pas cette fois-ci.

— Mademoiselle du Premic! s'écria le capitaine; c'est de mademoiselle du Premic qu'il s'agit ?

— Est-ce que vous la connaissez, mon officier? s'écria Jean, oubliant son rôle de républicain; oh ! tenez, si vous pouvez me la livrer, si vous voulez me dire où elle est... oh ! je ne sais pas ce que je vous donnerais pour ce service-là... Excusez de la façon dont je vous ai parlé... dites-moi seulement où je trouverai cette femme, et je vous proclamerai le plus grand patriote de l'armée.

Le capitaine d'Ambret, qui avait eu le temps de se remettre de la surprise qu'il avait éprouvée pendant que Jean parlait avec volubilité, lui dit avec un air de familiarité amicale :

— Est-ce que c'était pour vous informer d'elle que vous vouliez parler à Varneuil?

— Oui, mon capilaine; il doit la connaître, il doit savoir où elle est, puisqu'il l'a sau\ée.

— Mais, dit Varneuil, je ne l'ai pas sauvée ; j'ai dit seulement qu'on ne pouvait pas tuer comme ça une femme sans savoir... C'est Gabarrou qui a tout fait... D'ailleurs, je ne sais pas où elle est...

— Vrai ? fit Jean.

— Vrai ! repartit Pierre, je le jure; tiens, je le jure sur les autels de la patrie.

— Alors, je vas la chercher ailleurs.

— In moment, dit M. d'Ambret; peut-être qu'à nous trois nous serons [tins heureux, car moi aussi je désire beaucoup découvrir la belle Angélique du Premic.

— Ah ! vous savez son nom de baptême ? fit le matelot d'un air soupçonneux.

— Tu vois, citoyen,' dit le vicomte en affectant le tutoiement.

— Et vous voulez la retrouver Y

— Certainement.

— Pour la sauver, peut-être ?

— Tu m'insultes, citoyen ! dit le capitaine.

— A la bonne heure, fit le matelot.

— Comment donc! repartit le capilaine, mais du moment que c'est pour la faire raccourcir, j'en suis, comme tout bon patriote.

Pierre ouvrait de grands yeux pendant que le vicomte parlait ainsi, puis il s'écria tout d'un" coup :

— Au lait, le capitaine a raison : je ne sais pas, moi, quelle idée m'a pris cle m'intéresser à cette aristocrate, car enfin je suis pour la république, une et indivisible, ou la mort... c'est mou devoir, je lui ai prêté serment et je le tiendrai.

Le capitaine haussa les épaules et ajouta :

— En ce cas, citoyen matelot, faites-moi le plaisir de monter dans ma chambre avec le sergent, vous nous direz un peu ce que vous sa\ez de mademoiselle du Premic et pourquoi vous lui en voulez tant, et alors nous pourrons combiner nos mesures pour la retrouver.

— C'est ça, dit Jean.

— Et comme il n'y a rien qui dessèche le gosier comme de causer, reprit le capitaine, sergent, fais-nous monter une demi-douzaine de bouteilles de vin.

— Et une bouteille d'eau-de-vie, dit le matelot.

— Tu aimes mieux l'eau-de-vie? dit le capitaine.

— Oui, après le vin, ça dégrise, repartit Jean.

Le matelot et le capitaine montèrent dans la chambre de celui-ci, Pierre les y rejoignit bientôt avec ses provisions liquides, et tous trois s'étant attablés autour des bouteilles débouchées, Jean Mirot entama son récit de la façon suivante.

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