‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 68 sur 169 · LE MATELOT · texte numérisé non relu

LE MATELOT

— Or, puisque vous connaissez mademoiselle du Premic, je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle est de Brest; ce qu'il faut que vous sachiez, c'est que j'en suis aussi. Elle avait deux ans tout au plus, et moi j'en avais vingt-cinq, lorsque je fus pris pour le service de l'ex-roi et obligé de m'embarquer sur la frégate que commandait M. le baron du Premic, son père. J'aimais la mer; j'y ai vécu depuis que je vis, mais le régime de la marine royale ne ni'allait pas. Je rechignai au service tant que je pus, ça ne dura pas longtemps : le capitaine du Premic ne plaisantait pas avec les mutins. Je compris qu'il n'y avait

rien a gagner que des coups de garcette et autres douceurs à faire le méchant; je me soumis, et il ne me dit plus rien; du reste, ce tut noire bon temps : le capitaine était sévère, mais il était juste. Au bout de deux ans nous revînmes à Brest.

C'était un drôle d'Iiomme que le capitaine : pendant les deux ans (pie dura noire expédition, il ne faisait pas autre chose que se lamenter avec ses officiers de ce que le bon Dieu lui avait fait avoir une lilie. A son arrivée, voilà qu'il apprend que sa femme vient d'accoucher d'un garçon, et voila qu'au lieu de s'en réjouir il entre dans des fureurs atroces.

Le capitaine d'Ambret se mit à rire en disant :

— Je le comprends facilement.

— Je le comprends aussi, moi, vis-à-vis de la femme et do bambin de contrebande, repartit Jean: aus-i je n'ai rien dit du tout quand j'ai appris qu'il avait souffleté la baronne et lavait renvoyée dans sa famille avec le marmot; je comprenais bien même qu'il pût avoir du chagrin de ça, vu qu'il y a des gens à qui ça lait de l'effet : mais c'était pas une raison pour en faire souffrir l'équipage, qui au fond n'était pas fautif delà chose. Le baron ne resta à terre que le temps nécessaire pour se débarrasser de sa femme, puis il prit sa tille Angélique, qui avait alors quatre ans, et l'emmena à bord avec sa nourrice, qui était restée chez la baronne comme servante. Huit jours après, nous nous remîmes en mer avec la h mne et la petite fille. Ce n'était pas dans l'ordre, mais il parait qu'on fut si louché de la chose arrivée au capitaine, qu'on ferma les yeux sur cette infraction à la règle. Voilà d'où est venu le malheur.

— Et de là aussi sans doute, dit M. d'Ambret, votre haine pour mademoiselle du Premic?

— Ma haine pour mademoiselle du Premic? reprit Jean, je ne la déteste pas, je vous jure; elle ne m'a rien fait : c'est son père que je voudrais exterminer.

— Ah! j'entends, dit le capitaine d'Ambret, et ne pouvant vous venger sur lui, c'est sa fille que vous voulez faire condamner.

— Tout juste ! pour qu'il apprenne en Angleterre, où il sera bienôl . que c'est Jean Mirot, son ancien matelot, qui lui a fait tuer sa fille qu'il aime tant. Je vous réponds que ça lui fera plus de peine que si j'étais parvenu à le prendre lui-même.

D'ambret fronça le sourcil, et le bas Breton continua.

Comme je vous l'ai dit, quand le capitaine revint à son bord, il était comme un enragé; à la moindre faute, c'étaient des punitions terribles; il ne dormait ni jour ni nuit; toujours allant, venant, courant, furetant comme un rat emprisonné, et bousculant, tapant, abîmant tout le monde comme un haut qu'on a manqué, si bien qu'on avait coutume de dire, dès qu'on le voyait paraître :

— Gare aux cornes du capitaine !

Cependant on ne murmurait que de loin, lorsque vint un jour où tout ça changea en un tour de main, ou, pour mieux dire, en un tour de langue. Voici comment ça ce passa. J'étais appuyé le dos sur l'affût d'un canon, dandinant mes jambes de ci de là, et ne pensant à rien de mal qu'à me figurer que la nourrice de la petite Angélique était diantrement jolie, une fine fille de Bretagne, quoiqu'elle eùL fait un poupon: ferme sur l'avant et sur l'arriére, et qui pourtant filait vite et serré entre tous les galants de l'équipage, qui eussent bien voulu l'aborder. Je songeais, à part moi, que ce serait un bon quart d'heure que celui... Vlan ! au même instant, je me sens un coup de pied dans les chevilles, qui coupa court à mon bonheur. Cré matin! je me retire d'un bjnd les poings fermés: c'était le capitaine.

— Qu'as-tu à dire ? me fait-il en me regardant de travers. J'étais hors de moi, et je lui réponds sans considérer rien du

tout :

— J'ai à dire que parce que votre femme vous a fait cocu, ce n'est pas une raison pour traiter le matelot comme ça.

— Tu lui as dit ça ? reprit le capitaine d'Ambret avec une expression particulière de hauteur, comme si toute sa vanité de gentilhomme se fût intéressée à l'injure adressée à un autre gentilhomme ; car, en ce moment, ce n'était pas le capitaine républicain qui tutoyait le citoyen matelot, mais le vicomte qui tutoyait le manant.

— Tu lui as dit ça, et il ne t'a pas jeté par-dessus le bord ou passé son épée à travers le corps?

Probablement l'influence de ses souvenirs avait ramené Jean Mirot au temps où il se considérait lui-même comme le considérait M. d'Ambret, car il lui répondit tranquillement :

— Je crus qu'il allait le faire ; il devint pàle-vert , il me regarda avec des yeux qui me semblèrent rouges comme des charbons, je me crus mort; mais tout ça se passa comme un éclair, et il me répondit après un moment de silence :

— Tu as raison, Jean, tu n'étais pas en faute.

Là-dessus il se retira dans la cabine et ne reparut pas de la journée. A partir de ce moment, ce ne fut plus le même homme, ou, pour mieux dire, il redevint l'homme d'avant son all'aire, froid et sévère, si ce n'est pour moi, à qui il passait tout; j'en prenais à mon aise, du service, et mes camarades me faisaient des compliments de mon bonheur, qui leur profitait aussi bien qu'à moi, et un soir j'entendis notre aumônier. .M. l'abbé d'Arvilliers. disant à un officier...

CONFESSION ( ÈNÊRALB

— L'abbé d'Arvllllori, dll le vlcoi an Interrompant oe récit,

que ■ 'i i le mè me l'évoque de ce nom '

— La même, reparti! Mirot : c'est un cousin germain de M. du

Premic. ,

— Ali ! bien ! Mi M. d'Ambret, un oncle a la m. ulc de Bretagne de

mademoiselle de Lterolan.

— .Iiislc. Vous lr .• laisse/ aussi ?

D,, nonJi voiji tout, comme ayant été condamné a morl par le

tribunal révolutionnaire a Nantes.

— C'est ça.

— El quesl ce qu'il <lis;iil a un officier?

Il lui disait : il semble que le roprocho de ce matelot a frappé

M. du Premic comme un avertissement du ciel, cl tout ce que n'avaient pu mes exhortations depuis huis mois, une seule parole où la vérité parlait dans toute sa naïveté l'a fait «'n un instant. —Vous voyez donc que j'avais eu raison de répondre comme j'axais répondu : tout le monde en était mieux traité et moi aussi. Tout allait comme sur des roulettes, ci je ne me défiais «le rien. Il im avail que ce singe de Gabarrou qui me répétait toujours : Ohél matelot, prends garde aux cornes du capitaine !

— Gabarrou, dit Pierre Yarneuil, c'est le nom de votre camaïadu (|ui s'csi battu avec vous ï

— Col lui-même; Nicolas était alors mousse de chambre de

M. du Premic, m11" le choyail beaucoup, parce qu'il était très-gentil, à ce que disait le lieutenant.

— Alors, dit le capitaine d'Ambret, il a reconnu mademoiselle du Premic au Champ des Batailles?

— t'as du tout, j'ai eu bien soin de ne pas la nommer devant lui, et comme il a quitté la frégate le lendemain de mon affaire, il y a de ça quatorze ans, cl que la petite en avait alors quatre et demi) il n'y a pas de chance qu'il l'ait reconnue.

— Dites donc, vous, farceur, dit Yarneuil, comment arrangez-VOUS ça? nous prétend» que Gabarrou vous disait de prendre garde au capitaine, cl VOUS venez de nous couler qu'il avait quitté la frégate le lendemain de votre affaire avec M. du Premic.

— Ai-je dit un mot de ça, capitaine? repartit Mirot; j'ai dit, cancre de sergent, qu'il avait quitté la frégate le lendemain de ma grande affaire; mais c'est d'une autre que je ne vous ai pas encore coulée.

— Parlez donc, repartit M. d'Ambret.

— Très-bien, mais ne m'interrompez plus, parce que ça m'embrouille.

Ce n'étaient pas les interruptions parlées de ses confidents qui embrouillaient Jean Mirot, mais bien les interruptions silencieuses qu'il se taisait lui-même avec les bouteilles. D'Ambret tit signe au sergent de le pousser encore à boire, et le matelot continua ainsi :

— J'étais donc heureux comme un poisson dans l'eau, faisant du service tout juste de quoi me dégourdir les membres, et passant le reste de mon temps à reluquer Mariolle et à lui glisser dans l'oreille toutes sortes de séductions. C'était difficile, mais heureusement j'avais gagné le mousse de chambre du capitaine, en lui faisant siroter en cachette des petits verres de genièvre qu'il aimait déjà solidement; et comme son service l'appelait toujours sur le gaillard d'avant que Mariolle ne quittait presque jamais, nous pouvions nous entendre , car elle m'aimait, j'en suis sûr, et je jurerais encore aujourd'hui qu'elle n'était pour rien dans la trahison qu'on m'a faite.

— Une trahison ? dit le capitaine.

— Oui, une trahison abominable. Voici : J'étais donc amouraché de Mariolle et Mariolle de moi. Les rendez-vous n'étaient pas commodes; mais enfin, grâce à Gabarrou, qui m'introduisait dans une cabine séparée où Mariolle demeurait avec la fille du capitaine, nous \ arrivions tout de même. Comme c'est l'usage, nous nous étions l'ait de petits présents : je lui avais donné une croix d'or qui venait de défunt ma mère, et elle m'avait l'ait cadeau en retour d'une demidouzaine de mouchoirs bleus, en vrai cholet.

Je n'aurais pas donné mon sort pour celui du maître d'équipage, lorsque voilà un matin qu'un remue-ménage extraordinaire a lieu sur le vaisseau : on raconte qu'il y a eu un vol commis. L'état-major s'assemble, on visite partout, on fouille dans tous les paquets des matelots, et j'entends qu'on dit, après avoir visité le mien :

— Voilà les objets volés, c'est Jean Mirot qui est coupable.

— Jean Mirot, un voleur ! que je m'écrie en fureur; qui dit ça?

— Moi, répond l'officier qui commandait la visite; Mariolle Deschamps a déclaré qu'une demi-douzaine de mouchoirs bleus lui avaient été volés, et on vient de les retrouver dans ton paquet.

— (.'.'est un mensonge, que je fais, Mariolle n'a. pas dit ça... Mariolle en est incapable.

— C'est ce que nous verrons, dit l'officier, mettez les fers à ce misérable, et enchaînez-le à fond de cale.

l'y demeurai trois jours au pain et à l'eau, et j'eus le temps de réfléchir sur ce qui m' arrivait; je cherchais sans rien découvrir, car je ne pouvais m'imaginer que Mariolle m'eût accusé; il ne tenait qu'à elle de ravoir ses mouchoirs, pourvu qu'elle me rendit ma croix; j'étais bien loin de penser que ce pût être une vengeance du capitaine Je n'y pensai qu'au moment où l'on me fit remonter sur

le pont pour méjuger. J'aperçus au haut do l'écou Lille le visage de ce petit scélérat de Gabarrou: il ne me dit rien, mais il me lit les cornes. Ce fut comme une lumière pour moi; je devinai tout de suite éliminent le capitaine m'avail ami né dans Le piège en avant le ne plu-, taire attention a moi. Voici ce qui me perdit i"^1 s l'ail. Jein i -ùv «le mon affaire, que je me figurai qu il n'j aurait

rien à répondre à ce que j'allais déclarer; je nous pas Le t ps de

réfléchir sur la Bottlse que j nllai faire . et au premier m ,i qu on me dit, je me mis a crier que c'était une ven ;eancedu capitaine soi ce

que je lui axais reproché de sa femme; je jurai, je criai, et j

m'aperçus que j'avais envenimé paon affaire, que lorsque le mal était l'ait. Le lieutenant qui présidait le tribunal me M bâillonner, et je fui

forcé d'entendre siih mot dire la déposition de Mariolle, qui déclara

[en pleurant, il esl vrai qu'elle ne m'avait pas donné Bes mouchoir . i Des matelots m'avaient vu quitter mon hamac dans la nuit; d'autres m'avaient aperçu me faufilant du côté de l'avanl ; quanl s •- 1barrou, Le petit brigand répondit qu'il ne savait rien du tout. Depuis

quatre ans que je l'ai retrouvé, je ne -ais pas encore Si ce fui par

méchanceté qu'il ne voulut rien dire, ou de peur d'être puni pour m'avoir aidé à entrer chez Mariolle; toujours est-il que je fut damné à courir la bouline et à dix. ans de galères par-dessus Le marché. Tout autre que moi eûl crevé à la première course, car on ne m'épargnail guère; les gredins lapaient de toutes leurs forces, Je passai siv fois comme ça sous la bordée de tout L'équipage. Quand j eus

fini , j'étais une plaie vivante; mais j'avais pris un n mède intérieur qui me soutint; j'avais juré que je me vengerais du capitaine, qui ,

j'en suis sûr, avait mené la chose et forcé Mariolle a m'accuser. En trois semaines j'étais sur pied, et en un mois j'étais aux galères. J'v

suis resté mes dix ans; c'est là que j'ai appris que le capitaine renvoyé Gabarrou le lendemain de ma bouline, et L'avait donné: au capitaine d'un brick qu'il avait rencontré en mer. C'est là que j'appris aussi qu'après son retour à Brest, il avait renvoyé sa (iile à terre et l'avait confiée à une vieille tante, mademoiselle d'Arvilliers, la sœur aînée de notre aumônier, qui demeurait à Lorient. Cést chez cette dame qu'elle demeura depuis ce temps; et c'est de chez elle qu'elle partit avec l'évêque son oncle pour venir rejoindre M. du Premic, son père, qui était en rade de Toulon; car c'est un des scé lérals qui ont livré la flotte aux Anglais. Aussi s'est-il enfui avec eux, quand vous avez eu pris la ville.

— Il est donc parti seul? reprit le capitaine.

— Seul , non, car l'évêque l'a rejoint sur le vaisseau anglais où il était.

~ Mais comment mademoiselle du Premic n'est-elle pas partie aussi avec M. d'Arvilliers et son père?

— C'est ce que je ne peux pas vous dire; ce que j'ai su tout récemment, c'est qu on les avait vus ensemble à Toulon, la veille du jour où la ville a été prise, et que l'évêque s'est embarqué seul le matin de votre entrée.

— Ah! fit le capitaine, et comment as-tu su cela?

— Ah! ça, je l'ai su bien par hasard.

— Ah ! par hasard ?

— Ma foi oui. Le jour même de l'entrée des troupes, j'avais eu une permission de venir à terre, lorsqu'au moment de descendre dans le canot qui devait m'y mener, je vis filer à l'entrée du goulet une petite embarcation ; elle était conduite par un galérien. J'approche et je le reconnais pour un ancien camarade avec qui j'avais fait deux ans de galère à Lorient. Vous savez que ce sont les forçats qui ont éteint l'incendie de l'arsenal et qui l'ont sauvé quand ces canailles d'Anglais ont voulu y mettre le l'eu. Ça fait que personne ne s'est étonné d'en voir un à bord, en liberté dans un canot. Comme il passait à côté de nous, il me fit un signe d'argot, pour me dire qu'il m'attendait à terre; à peine débarqué, je vois Lafautîle, c'est son nom, debout sur le quai.

— En voilà une drôle qui m'arrive, me dit-il; tu sais bien ton capitaine du Premic, le scélérat, le gueux, il s'est sauvé.

— Comment ça? que je lui dis.

— Voilà la chose. Hier, comme j'étais sur le pont, un homme d'une cinquantaine d'années, accompagné d'une jeune tille, vint à moi et me dit :

— Veux-tu gagner cinquante louis ?

Je les regarde et je leur réponds :

— Que faut-il faire pour ça ?

— Me procurer une embarcation et quelqu'un capable de la conduire pour demain à quatre heures du matin.

— J'ai votre affaire, voici l'embarcation, lui dis-je, lui montrant ce canot; l'homme, C'est moi.

— Suffit.

— Où allons-nous?

— Je te le dirai.

— Quand ?

— Demain.

— C'est boii, je me prépare. A quatre heures, j'étais à mon poste; à quatre heures une minute, le vieux était arrivé. — Tiens, vous êtes seul? que je lui dis.

CONIESSION GÉNÉRALE

— Oui, qu'il mo répond, ma nièce est restée à la maison, Allons vite, je suis presse, je veux être de retour avant le jour.

— J'embarque, nous liions.

— Sortons de la rade, me dit-il.

— J'avais bien idée qu'on oe payait pas un bateau cinquante louis pour traverser le port; pourtant ça me chiffonne, el Je veux faire nue observation. À l'instant, le vieux chien tire une paire de pistolets de sa poche, el me les montrant par le mauvais bout, il me dit : — Si lu dis un mot, lu es mort; si nous sommes découverts, tu es mort, car je suis prêtre et condamné; ainsi, arrange-toi pour me sauver et loi aussi. Ça n'était pas aisé; mais on n'a pas été forçat pour rien. Je file doucement entre les navires, je pagne le goulet, et une fois là, le calotlin me montre un petit point rouge à l'horizon en me disant :

— .Mène-moi là.

— C'était donc le capitaine? dis-je à Lafaufile.

— Du tout, < j li "il me répond, tu vas voir : je rame, je rame; enfin, nous approchons, et à dei^ pieds du bord, je reconnais une chaloupe en panne, et tout aussitôt une voix qui s'écrie :

— r.st-ce vous, d'Arvilliers ?

— Oui, c'est moi, dit l'homme en sautant dans la chaloupe.

— Et ma fille? s'écrie celui qui avait parlé.

— Dieu la sauvera, répondit le cafard en tombant à genoux. Alors, vois-tu, voilà une scène d'attendrissement qui commence : le père qui voulait mouler dans mon bateau et venir à terre pour chercher sa fille; le vieux qui lui disait qu'elle avait disparu sans qu'il put savoir ce qu'elle était devenue. De tout ça, je n'aurais rien appris si le commandant de la chaloupe ne s'était mis à dire : « Du courage, monsieur du Premic, votre fille sera sauvée, il faut l'espérer; si M. l'évêque d'Arvilliers n'a pu la retrouver à Toulon, vous ne serez pas plus heureux. » Pendant qu'ils se débattaient ainsi, voilà que je me mets à réfléchir à ce nom de du Prenne que tu m'as dit tant de lois; je devine que la jeune personne était cette demoiselle que Main lie avait nourrie et qui est une belle fille aussi, maintenant.

— Je le sais bien, dis-je à Lafaufile, puisque je l'ai revue, il y a un an, à Prest, quand je suis revenu dans le pays; continue.

— Soi!, lit-il donc, je pensais à la drôlerie de tout ça, lorsque l'officier anglais se met à dire :

— Vous avez sans doute réglé vos comptes avec ce marin (il parlait de moi); alors, en route et au vaisseau.

— Pas du tout, que je me mets à crier; le calotin m'a promis, ruais il n'a pas paye. Là-dessus, le capitaine regarde de mon côté. Lu forçat ! s'écrie-t-il, un misérable qui sait que ma fille est à Toulon, it qui va la dénoncer sans doute. Voilà toute la récompense qu'il mérite! Et, sans crier gare, voilà qu'il saute sur les pistolets de l'abbé; je n'ai que le temps de donner un coup d'aviron, et j'entends deux balles me siffler aux oreilles. Je gagne le large, et comme la nuit était noire en diable, j'esquive les sept ou huit coups de fusil qu'on m'offrait en échange de mes cinquante louis. Enfin, je revenais de cette belle expédition," quand je t'ai reconnu.

— Voilà, continua Jean Mirot, comment j'ai su que mademoiselle du Premic était à Toulon; et maintenant je compte sur vous pour la retrouver, vous me Pavez promis. Le père m'est échappe, mais je tiens la fille, et elle payera pour lui.

— C'est trop juste, dit le capitaine d'Ambret, mais où la retrouver ? toi qui connais Toulon, tu n'as pas quelque idée de l'endroit où elle a pu se cacher?

— Si j'en avais une idée, repartit Jean Mirot, qui commençait à balbutier, je ne vous dirais pas de m'aider.

— C'est juste, fit M. d'Ambret, mais tu pourrais nous dire les quartiers où lu as cherché, nous irions d'un autre côté.

— Je suis allé partout.

— Partout? dit le capitaine en hésitant, même dans la rue...

— Hein ! fit le matelot en se redressant, dans la rue de... Vous connaissez drôlement Toulon; comment croyez-vous qu'une demoiselle comme mademoiselle du Premic soil dans la rue de... Il n'y a que des cabarets cl des...

— C'est vrai, dit le capitaine, ce n'est pas là qu'il faut la chercher. Eh bien! si tu veux, dès demain nous nous concerterons, et je te promets, foi de républicain, de te la livrer.

— Accepté, dit le matelot,. à qui le reste de la bouteille d'eau-devie qu'il venait d'absorber avait donné le coup de grâce; soit, à la vie et à la mort de la du Premic; vous êtes de bons patriotes, vive la république, une et indivisible, ou la mort!

Et, en disant cela, il tomba la tète sur la table, oh il continua à grogner encore quelques mots sourds, jusqu'à ce que ce murmure entrecoupé, passant par diverses modulations, arrivât à un ronflement sonore et régulier.

Quand le capitaine se fut assuré que le matelot avait jeté l'ancre dans un fond solide de sommeil (style marilime, ls^.'i), il fit un signe à son sergent, et tous deux quittèrent la cliaml re.

— Eh bien?... fit Varneuil en regardant le capitaine.

— Eh bien ! dit M. d'Ambret, il faut sauver cette jeune fille.

— J'ai bien compris que c'était votre idée, repartit le sergent : mais, pour la sauver, il faut savoir où elle est.

— Elle est rue do..., n°...

— Dans cet affreux quartier! s'écria le sergent.

— Il me semble qu'un piètre et une honnête fille n'avaient pas de meilleur endroit pour se cacher; qui eût [tu les soupçonner li? c'est moi qui leur ai indiqué cette maison.

— Vous! reprit le sergent d'un air stupéfait.

— Écoute, Pierre, dit le capitaine; tu te rappelles peut-être que, l'avant-veille de notre entrée à Toulon, nous étions de garde aux avant-postes?

— C'est vrai.

t — Tu te rappelles qu'un charretier qui avait amené le matin des légumes m'a fail demander sous prétexte d'une venle qui ne lui avait pas été soldée?

— Oui; je me rappelle très-bien; une paysane était avec lui; il faisait déjà nuit, et vous vous êtes éloigné avec eux.

— Eh bien ! c'était .M. d'Arvilliers et sa nièce. Depuis plus de dix jours, il était caché dans les environs du camp, sans pouvoir pénétrer à Toulon: il savait que je faisais partie de l'armée de siège, car mon non, a été mis deux fois à l'ordre du jour, el mon père el lui avaient été amis de collège. Cependant M. d'Arvilliers n'avait pas encore osé venir, lorsqu'il apprit que la ville était sur le point de se rendre, et que, par conséquent, il n'aurait bientôt plus la chance de s'embarquer, s'il n'y pénétrait avant notre occupation ; en désespoir de cause, il a pensé que, si je lui refusais de le servir, du moins je ne le livrerais pas, et il est venu à moi ; il m'a raconté la position dangereuse où il se trouvait, caché chez un paysan dont il ne s'assurait le silence qu'à force d'argent. Je lui ai su bon gré de sa confiance, et c'est moi qui lui ai c mseîllé de venir au camp sous prétexte de vendre des légumes, d'en refuser le prix ou de s'arranger de manière à avoir quelques réclamations à m'adresser ; de celte façon, il a pu rester au camp jusqu'à la nuit, il est arrivé jusqu'aux avant-postes; c'est moi qui lui ai servi de guide pour les traverser, et qui...

Le capitaine s'arrêta, et Pierre, levant sur lui un regard curieux, ajouta en baissant la voix :

— C'est vrai, vous avez pris par le pelit sentier des Oliviers, et... C'est donc ça que, lorsque le caporal a été pour relever la sentinelle qui était au bout, il l'a trouvée morte.

— Tu as bien dû voir, reprit vivement le capitaine, par le récit de Jean Mirot, que l'évêque ne craint pas de se servir de pistolets à défaut de burettes ?

— Oui... c'est possible, dit le sergent, mais la sentinelle n'avait autre chose qu'un coup de sabre à travers le cœur... et L'évêque n'avait pas de sabre, ajouta-t-il en regardant celui du capitaine.

Celui-ci pâlit et garda le silence ; mais un momeut après il reprit :

— Tu n'as pas oublié, Pierre, que ta mère a été ma nourrice.

— Non, monsieur le vicomte, dit Varneuil, je ne l'ai pas oublié; Paulre est mort, c'est bon, n'en parlons plus, ajouta-t-il en secouant la tête comme pour chasser une mauvaise pensée. Maintenant, que voulez-vous faire pour sauver la demoiselle ? je suis avec vous, pourvu qu'il n'en coûte pas mort d'homme.

Le capitaine pinça ses lèvres avec colère, et après un moment de réflexion, il repartit :

— Pierre, tu -payeras lot ou tard ce que tu as fait au Champ des Batailles, comme ce que j'ai fait au chemin des Oliviers, pour peu que cela se découvre; songes- y bien, el pense que, si tu as mon secret, j'ai le tien.

— Est-ce que je vous ai menacé d'en parler?

— Non, mais je te dis cela seulement pour bien établir les choses.

— Soit donc, n'en parlons plus, c'est le mieux, et dites-moi maintenant ce que vous voulez faire.

— Tu vas retenir Jean Mirot dans ma chambre jusqu'à ce que je sois allé dans la maison que je t'ai désignée voir si mademoiselle du Premic s'y trouve encore.

— Allez donc.

Le capitaine parut près de partir, mais il jeta un regard sur la porte de la chambre, il sembla hésiter et reprit :

— Non, vas-y plutôt toi-même, je... je garderai Jean Mirot.

— Vous avez peur que je jase, vous devez pourtant savoir que je suis discret, et que...

— Oui, tu as raison, dit M. d'Ambret. Mais tu comprends que je ne puis en plein jour entrer dans une maison comme celle où se trouve mademoiselle du Premic...

— Au fait, c'est moins compromettant pour un sergent. Du reste, je veux bien courir le risque de passer pour un mauvais libertin; comme je ne mérite pas cette réputation, elle me fait moins peur qu'à vous.

— Pierre, reprit le capitaine avec colère, tu abuses...

— Oui, c'est vrai, j'ai tort... c'est pas le moment de parler de ça. Mais aussi," pourquoi tuer la sentinelle ? C'est un assassinat ça, et un chef qui approche avec le mot d'ordre, et qui, lorsqu'un soldat lui parle de confiance, lui enfonce son sabre par derrière...

— Pierre !

— Oui, reprit le sergent, le sabre était entré par le dos, je l'ai vu, c'est une infamie, c'est...

. ONI ESSION Gl MU \l.l i Pieri'i \ m

L'officier serrai! les poings el morduil Ba raoustachi iii'iul j'en . 1 1 << 1 1 ni el i c, i il :

— M.iis j'ai dit que je n'en parlerais plui i adleu,adieu, capitaine, attendez-moi là, je reviens.

— Tu demanderas Louise Firon.

— Louise Firon ! dit Pierre en m' relournanl violemment.

— Eh bien ! oui,. ht If capitaine avec embarras, i ai dit a l évê pic de prendre le nom de Martial Firon, et à mademoiselle du Premic celui de Louise Firon.

— c'est bien . dil Pierre avec un ton el un regard de mépris : le ,,1,111 tin mari el de la femme, Que Dieu vous proie" ;e, mon captaino, vous qui jouez avec l utes ces i hoses-la. Mais je pars, je pars... pour

qu'il n'en >oit plus question.

Le soldai s'éloigna, el le capitaine demeura pendant quelque temps pensif devant la porle de" sa ebambre, puis il rentra el regarda le marin qui continuait à ronfler le plus paisiblement du inonde. Alors il se promena quelque temps avec agitation , discutant en lui-même quelque question d'un grand intérêt sans doute, cai il passa pics d'une heure dans un état visible d'exaltation. Enfin il sembla avoil pris son parti, car il ouvrit son portemanteau, le touilla avec soin, et cacha sous sa chemise quelques papiers soigneusement déposés au fond.

Il eu lira aussi une grosse bourse de cuir remplie d'or, et le dis- U'ibua dans ses poches, de manière à ce que le volume , ainsi réparti, ne se montrât nulle part. 11 finissait à peine de se munir de plusieurs autres bijoux, que Pierre rentra clans la chambre et le surprit dans celte occupation. Le sergent considéra un moment son capitaine , et lui dit tout à coup, comme s'il avait parfaitement compris son dessin :

— Au l'ait, monsieur le vicomte, vous ferez bien de \ous en aller:

vous avez beau faire , vous n'êtes pas de cœur avec nous. Je ne suis pas le seul à m'en apercevoir, il y en a d'autres qui le disent

tout bas. Ça Unira par se découvrir, et alors gare la Magdelaine (1; ! Le capitaine essaya de rire et repartit :

— Ah ça ! quelles idées t'es-tu donc mises en tète aujourd'hui ?

— Voyons, capitaine, reprit Varneuil, ne faites pas le fui avec moi. Vous vous êtes engagé pour qu'on ne vous coupât pas le cou, je vous ai fait élire capitaine par les volontaires, en disant qu'en votre qualité de cadet vous étiez enragé pour la révolution ; mais le fait est que tout ce qui se passe vous fait mal au cœur. Je suis patriote, moi, c'est tout simple, je suis paysan; mais vous êtes noble, vous, ça ne peut pas être la même chose. Partez, émigrez, ça vaudra mieux: d'ailleurs, vous n'aurez jamais eu une plus belle occasion, car vous pouuez sauver du même coup une pau\rc iille qui est bien malheureuse el qui court grand ris pie d'y passer si elle ne s'en va pas bientôt de Toulon.

'., Nom populaù

Je me relire d'un bond les poings fermas : c'était le capitaine. — Page 5.

• ioi I mademoiselle du Prcmic?

— L'autre l'a découverte.

— nui ça, l'autre '

— Eh bien ! l'autre matelot, Gabarrou,

\ ce n de Gabarrou, Jean Mirol se Boulcva de la lablc : ou eûl

dit que*je nom exerçait sur lui une puissance particulière, eu Pien i l avail pion (• a n ■ ■ i x ba

— où est-il, Gabarrou ' éci la le matelot en cssayanl do w. p sur ses jambes dans l'altitude de combat qu'il avail prise au Champ des Batailles.

^près cette exclamation, Jean regarda autour tic lui, et pecon

'il le capitaine cl le sergent, il rel ha sur sa chaise eu

ut :

— Qui parle di barrouV qu'a-t-il fait t

— Il a fait, dit le sergent , qu'il vante" qu'il sauverait

• l'aristocrate.

— Il a dit ça , le ■ 1er il ! s'éci m f .n

Mirol.

— (lui, il a dil ça .

— Il faut que je le trouve et que je l'extermine, reprit Jean

en essayo.nl de sortir et en se heurtant aux murs;

— Par dieu, reprit le sergent , i] ne sera pas difficile de le trouver; je l'ai laissé, il n'y a qu'un instant , sur" le port , au cabaret de la Fédération, où il se vantait de l'avoir battu au Champ des Batailles, en ajoutant que , si tu voulais donner un coup de pied à un chien , il t'en empêcherait, rien que pour le plaisir de te vexer.

Ces paroles de Pierre Varneuil excitèrent jusqu'au plus haut point la fureur de Mirot ; il s'élança hors de la chambre, el Pierre Varneuil, après avoir fait signe à son capitaine de l'attendre, reconduisit Mirot jusqu'à la porte de la caserne, en ayant grand soin de l'entretenir dans ses dispositions furieuses contre Gabarrou. Un moment après, il rentra, et le capitaine lui dit aussitôt :

— Pourquoi envoyer ce drôle près de Gabarrou? celui-ci peut se vanter d'avoir rencontré M,le du Prcmic pour narguer son ennemi et lui apprendre

ainsi où elle est cachée, sans pouvoir la sauver ensuite.

— D'abord, dit Jean, si Mirot va où je lui ai dit et qu'il rencontre Gabarrou, qui est sorti de la ville, il aura bien du bonheur; ensuite, il faut que mademoiselle du Premic ait quitté l'abominable maison où elle se trouve avant une heure : allons chez elle.

— Et pourquoi cela?

— Pourquoi ! elle me l'a raconté, la malheureuse, et ça m'a t'ait frémir... Mais nous n'avons pas de temps à perdre, il faut lui trouver un autre logement. Sortons ensemble, je vous expliquerai cela.

Ils sortirent, et Pierre Varneuil dit à son capitaine les raisons qui exigeaient que mademoiselle du Premic changeât de logement; ce récit parut faire une singulière impression sur M. d'Ambret, car il l'écouta d'abord avec une sorte d'horreur; puis ensuite, au lieu de répondre aux questions du sergent sur ce qu'il comptait faire, il s'abandonna à une préoccupation sans doute fort agréable, car un sourire moqueur parut plusieurs fois sur ses lèvres, et déjà Van

CONFESSION GENERALE

commençait K s'étonner de ce silence, lorsqu'il aperçut un petit écriteau annonçant une maison garnie.

— Voilà notre affaire, dit-il.

— Oui, sans doute, di1 le capitaine; mais il faudra donner là le nom de mademoiselle du Premic.

— Pourquoi pas celui de Louise Firon , puisque vous le lui ave/, donné?

— Oui, mais on lui demandera des papiers; et il vaudrait mieux, ajouta le capitaine après un moment de réflexion, dire que c'est ta sœur ou ta femme.

— Et pourquoi pas la vôtre? dit Pierre.

— On s'étonnerait que la femme d'un officier ne logeât pas à la caserne, au lieu que

tu sais bien que celles des sous-officiers n'ont pas droit au logement.

— C'est juste, dit Pierre Varneuil , va donc pour ma femme.

Je vais entrer pendant que vous allez la chercher , je vous attends

— Tiens, voilà de l'argent, dit le capitaine, aie soin de prendre une chambre qui n'ouv re pas sur la rue ; une femme seule toute la journée s'ennuie, la curiosité peut la pousser à se mettre à la croisée, au risque de sa vie, et...

— C'est bon , c'est bon , dit le sergent , tout sera fait comme il est dit.

Le capitaine s'éloigna et revint une demi-heure après, accompagné de MUe du Premic, qu'il installa dans la chambre; puis il ressortit avec le sergent et lui dit :

— Rentre à la caserne et dis que je ne rentrerai peut-être pas.

Varneuil regarda le capitaine en l'ace; celui-ci baissa les yeux.

— C'est que nous espérez, lui dit -il à voix basse et en faisant un geste significatif, c'est que vous espérez pouvoir cette nuit même...

— Oui, oui, fit le capitaine avec empressement; le plutôt sera le mieux : un bateau et trois hommes , et dans trois jours je peux être en Italie.

— J'aimerais autant ça pour vous deux ; car elle aussi m'intéresse malheureuse !

— Tu trouves?... dit le capitaine en souriant. Tu vois que Gabarrou'n'a pas si mauvais goût.

— Quelle horreur! dit le sergent, un misérable qui a voulu abuser I...

— C'est bon, fit le capitaine, ne t'inquiète pas de moi, et ne viens pas rôder par ici demain : il y a deux gaillards intéressés à découvrir mademoiselle du Premic, et qui pourraient te suivre.

— C'est entendu, lit le sergent, et il s'éloigna.

Le lendemain, à dix heures, le capitaine n'avait pas reparu, et le sergent supposait qu'il avait trouvé le moyen de quitter Toulon sûrement, et de gagner la frontière ou de s'embarquer, lorsqu'il L vif traverser la cour d'un air très-préoccupé. M. d'Ambret lit signe à Varneuil de le suivre, ils montèrent dans la chambre du capitaine, et celui-ci, en a vint fermé la porte avec soin, dit aussitôt à Pierre :

— Laissez-moi, s'ûcriu-l-elle , je yeux mourir. — Page 10.

elle est si belle, si bonne, si douce, si

— Eh bien ! tu vois ce qui est arrive,

— Quoi donc ?

— I ne défense expresse à tout bateau de sortir du port.

-- Bon , fit le sergent, il me semble que c'est comme cela depuis notre arrivée.

— Oui, sans doute, fit le capitaine avec embarras; mais on ne tenait pas d'abord la main à l'exéeulion de la mesure, tandis qu'à présent il parait (pie la surveillance est devenue très- rigoureuse. Toujours est-il que j'ai erré sur le port toute la nuit, espérant trouver quelque pêcheur qui voulût m emmener, mais rien; et, pour comble de malheur, j'ai rencontré Gabarrou et Mirot ce matin ensemble.

— Ensemble, vous voulez dire s'assommant ?

— Non, bras dessus, bras dessous. Ils ont eu la maladresse de s'expliquer avant de se battre. Comme GabaiTOU n'avait pas pu sortir de la ville, il est retourné chez mademoiselle du Premic, et ne l'a pas retrouvée; et comme, d'un autre côté, Jean .Mirot n'a pas rencontré Gabarrou au cabaret de la Fédération , ils ont compris que tu les avais joués, et ils sont furieux contre toi.

— Ils sont allés me dénoncer! s'écria Pierre, qui devint tout pâle.

— C'est bien autre chose, reprit le capitaine, ils ne parlent pas moins que de t'assommer s'ils te rencontrent.

Le sergent fit un geste particulier en montrant son briquet.

et repartit avec un air de dédain :

— Si ce n'est que ça, passons; pourvu que la guillotine n'en soit pas, je suis leur homme.

— Tu as raison , fit le capitaine, qui, tout en parlant, avait l'air fort inquiet de l'effet que ses paroles produisaient sur le sergent, tu as raison, et cependant j'ai pense qu'ils pourraient bien en venir à leurs fins, surtout Gabarrou , à qui l'on a accordé ta grâce : c'est un Marseillais, c'est-à-dire un féroce gredin. Alors j'ai voulu prévenir le danger.

Et comment? fit

le sergent , à qui la peur commença à reprendre

— Je suis allé chez Barras.

— Hein! fit Varneuil tout alarmé.

— Je lui ai tout dit.

— Vous! s'écria Pierre en pâlissant.

-- Il s'est très-bien souvenu de ton affaire, et il m'a dit alors : Je mus de votre avis, la vengeance de ce matelot est odieuse; mais qu'y faire, j'ai promis. Puis il a ajouté : Quel diable d'intérêt ce soldat avait-il à sauver cette fille?

— Je ne savais trop que dire, mais ma foi une idée m'est venue, et j'ai répondu aussitôt :

— C'est que je crois qu'il en est amoureux.

— Tiens! s'écria Pierre avec un gros sourire niais, vous avez dit ça?

— Ma foi oui, reprit le capitaine; Barras a fait comme toi, il a souri, et m'a demandé d'un air tout singulier :

— Est-ce qu'elle est jolie?

I 0NFESS10N Gl m R \LE

— Charmante, à ce qu il dit. Tu vols, J'ai fall icmblanl de ne pas

la c laitre el j'ai ajbutt! : Voyons, n') a i il pas moyen de Bauvcr

cette fille? — Que lu sergenl fa cache bien, m'a-t-il répondu : nue aristocrate, i v-i un crime impardonnable. \ ce momenl une nouvelle Idée m'a frappé. Mais si ce n'était plut une arisloci le?

— Comment ça '

— si elle épousait Pierre \ arneuil.

— M'épouser, moi, mademoiselle du Premic I dit le sergent «l'un

air ébahi: est-ce qu'elle \ bail' Puis il ajouta en balançant la

tète : D'ailleurs, moi, je ne suis pas d'âge; j'ai vingt el un ans à peine... el puis... je \en\ fairé^mon temps de garçon.

— Eh .' mon Dieu, lit le capitaine, qui le parle de l'épouser sérieusement ? Tu sais bien que par le lemps où nous sommes on se marie en vingt-quatre heures el on divorce au bout de six mois. Barra i très-bien compris, quoiqu'il n'en ait rien dit. Tu épouserais mademoiselle du Premic qui court grand risque d'être guillotinée; mais personne n'oserait plus demander la tôle de la citoyenne V arneuil, de h femme du brave républicain Pierre Varneuil; ça durerait

quinze j< urs, un mois, deux mois, el an bout de ee temps-là, quand

je pourrais m'enfuir avec elle, tu demanderais le divorce.

— Oui dà, lii le sergent, el je passerai pour...

— Pour quoi ?

— Tiens, pour un mari dont la femme s'en est allée avee un autre . merci I

— Voilà un drôle de scrupule, puisque ce ne sera pas la femme,

— C'est égal, la réputation vous en reste; je ne pourrais pas dire à tout le monde le dessous des cartes... et puis, plus tard, si je me mariais véritablement, ma femme pourrait se dire : Il l'a été une fois... il en a l'habitude... je puis bien... Non, merci, je ne veux pas de ce moyen-là.

Le capitaine se mordit les lèvres; il semblait embarrassé. Enfin il reprit :

— Mais si je la laissais partir seule comme quelqu'un qui éuii-re.

— Oh! alors, c'est différent. Cependant, c'est ennuyeux de prendre une femme comme ça.

— Tu veux donc la laisser guillotiner?

— Mais après tout, il faut une permission à un militaire pour se marier.

— La voilà, dit le capitaine, Barras me l'a donnée.

Le sergenl regarda sou capitaine en face; mais celui-ci continua :

— Tu sais bien que les représentants du peuple ont tout pouvoir,

— C'a élé vite, dit Varneuil d'un œil soupçonneux; et même, ajouta-t-il en lisant le papier, on nous dispense des formalités,

— C'est que Barras a compris que ce n'était qu'un mariage postiche pour sauver une malheureuse.

— C'est drôle, lit le sergent.

— Crois-tu qu'on puisse perdre du temps pour sauver mademoiselle du Premic? Maintenant, c'est de toi que cela dépend; c'est à loi à finir ce que lu as commencé.

— J'ai commencé, c'est-à-dire c'est vous... et c'est moi...

— Voyons, il faut te décider : veux-tu abandonner cette fille malheureuse à la vengeance de Mirot et aux infâmes projets de Cabanon?

Le sergent réfléchit et répondit bientôt d'un air résolu :

— Non, je la sauverai, c'est dit, c'est une bonne action; ça m'a porté bonheur la première fois, ça me portera bonheur la seconde.

— Viens donc, dit le capitaine, je vais te conduire près d'elle. En 1793, dans une ville comme Toulon, qui venait d'être reprise

par l'armée révolutionnaire, les actes de l'état civil ne se faisaient pas avec toute la régularité possible. D'un autre côté, une permission donnée d'une façon si extraordinaire, par les proconsuls de la Convention, et accordée à un soldat pour épouser une fille noble dont le père avait émigré, était un châtiment infligea cette fille ou une conquête de l'esprit d'égalité : on supposa donc ne pouvoir célébrer trop vite une pareille union. En conséquence, dans la journée, le mariage fut municipalement enregistré, et mademoiselle du Premic de Kerolan devint légalement la citoyenne Varneuil.

Avant la cérémonie, les deux futurs ne s'étaient pas adressé la parole; seulement Pierre avait remarqué qu'Angélique était la plus jolie femme du monde, et qu'elle portait en elle un air de charmante naïveté. Puis, pendant que l'officier municipal leur faisait un sermon civil et patriotique, la pensée lui vint plus d'une fois qu'il serait ravi si le mariage qu'il contractait avec l'intention de le rompre eût pu être sérieux. Mais l'air d'affliction d'Angélique, les larmes qui roulaient dans ses yeux et qu'elle ne retenait qu'à grand'peine, prouvaient à Pierre que le sacrifice qu'elle faisait à sa sûreté lui coûtait beaucoup. Il remarqua même que les regards qu'il jetait sur elle l'embarrassaient étrangement, et il s'interdit de l'admirer plus longtemps, malgré le plaisir qu'il y prenait. Ce fut alors qu'en portant ses yeux au hasard autour de lui, il aperçut un homme d'assez mauvaise mine qui faisait un signe au capitaine, qui répondit en mettant son doigt sur sa bouche.

Pierre, qui cherchait à se distraire le plus qu'il pouvait de l'acte important qu'il faisait, se promit d'observer ce que deviendrait cette muette intelligence, et lorsqu'il quitta la salle du mariage, il vit cet

boni me aborder le capitaine. M.d'Ambrel embla e refuser d'abord a écouter l'inconnu, mais celui-ci lui ayant lépoudu assez haut pour que le sergenl pûl l'entendre :

— Aujourd'hui OU jamais,

Pierre vil le capitaine se rapprocher de col homme, cl upri un

n ni de conversation animée, ils se séparèrent, el il entendit

qu'ils je disaient pour adieu •

— Ce soir donc, a six heui

Le sergenl crul deviner qu'il s'agissait de la fuite du capitaine, ci il bu dil en sortant de la municipalité :

— Si c'était pour ce soir six heures, ce n'était pas la peine de...

— Conduis la femme chez elle, el rentre a la caserne, je te dirai

ce dont il s'a il

Le sergent obéit; il offrit respectueusement le bras à sa femme, cl celle-ci, le visage caché dans son mouchoir el la tête basse;, marcha a côté de sou mari, qui lui dil pour toute consolation :

— N'ayez pas peur, ça ne durera pas longtemps, nous trouverons bien moyen de vous faire partir, le capitaine et moi, et alors vous ne serez plus la citoyenne Varneuil.

Il était quatre heures à peu près quand Pierre quitta sa femme sur la porte de la maison qu'elle habitait ; il rentra à la caserne, mais le capitaine n'était pas chez lui; une heure, deux heures se passèrent, le capitaine ne revint pas,. A six heures, Pierre com-

paru? quel diable de

nieiica à s'alarmer. Est-ce- qu'il s'esl défié de moi? se disait-il, il nie l'ail rentrer à la caserne; ou est-il allé? est-il parti? rôle m'a-t-il fait joue]' dans tout ça?...

Une heure se passa dans cette attente, et M. d'Ambrel ne parut

pas. Il ('lait sept beures, Varneuil ne put résister à -on impatience, el voulut voir jour dans une a lia ire qui lui semblait forl louche; il ouitta la caserne el se dirigea vers la demeure de mademoiselle du Premic; il en approchait lorsqu'il vit la porte s'ouvrir, et une femme en sortir précipitamment; il crut la reconnaître et courut à elle, c'était Angélique.

— Ou allez-sous donc comme ça? lui dit-il avec un' peu d'humeur.

— Laissez-moi, s'écria-t-elle, je veux mourir.

— Mourir! dit pierre en l'arrêtant avec force, et pourquoi ça?

— Il m'abandonne, il s'est enfui.

— Qui? le capitaine? s'écria Pierre.

— Oui, il est parti seul.

Pierre lâcha un jurement confortable en ajoutant :

— C'est bien digne de lui.

— Je suis perdue, dit Angélique.

— Non, s'écria Pierre, vous ne l'êtes pas... Je vous ai déjà sauvée, je vous sauverai encore; je suis votre mari, après tout, devant tout le monde, et je vous jure sur mon nom de Pierre Varneuil qu'on ne vous toueliera pus-, où j'y passerai le premier.

— Non, non, laissez-moi mourir... dit Angélique.

— Mais soyez donc raisonnable : un brave garçon comme moi qui ira de tout cœur pour vous sauver vaut mieux qu'un mauvais gueux sans âme ni honneur qui n'a pensé qu'à lui.

— Oh ! non, vous ne me sauverez pas, vous non plus; non, c'est encore une trahison.

— Voyons, est-ce que vous croyez que j'ai fait semblant de vous épouser pour vous laisser guillotiner? Non, pas de ça. Soyez tranquille, car maintenant vous pouvez attendre une occasion favorable; jusque-là vous passerez pour ma femme, et au fait, vous l'êtes, suites registres du moins, et nous n'avons pas besoin de nous alarmer comme ça.

Angélique se mit à pleurer, et sa résolution sembla s'en aller avec ses larmes, car elle répondit en éclatant en sanglots :

— Ah! ne me trompez pas, vous... ne me trompez pas.

— Jamais, dit le sergent, jamais, sur ma vie, voyez-vous; mais rentrons, nous nous expliquerons mieux là-haut, et nous pourrons aviser plus tranquillement à ce qu'il faut faire pour vous sauver.

Angélique baissa la tête, Pierre la prit doucement sous le bras et la fil rentrer dans la maison, où il la suivit.

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