‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 70 sur 169 · A PERSONNE · texte numérisé non relu

A PERSONNE

Les quatre lettres étaient enveloppées d'un papier qui indiquait dans quel ordre elles devaient être remises. La première était adressée :

A monseigneur d'Arvilliers, évêque de (ici le nom d'une ville d'Afrique), rue Saint-Dominique.

La seconde, à M. le baron de Gabarrou, rue des Mathurins.

La troisième, à M. le vicomte d'Ambret, rue de Chartres, en face du Vaudeville.

Et la quatrième et dernière enfin, à M. le comte de Varneuil, à Passy.

Sans doute Noël s'étonna que, de COI quatre lettres, la dernière qu'il dûl remettre lut Celle qui était à l'adresse de son père. .Noël

n'ëtail pas arrivé' à l'âge île vingt-deux ans -ans redemander souvent a a mère pourquoi il ne voyait jamais son père. Tant qu'il lui

assez, enfant pour quu xcuse illusoire pût i.' satisfaire, sa mère

lui répondit que le comte de Varneuil était ,j L'armée, cl le bruit incessant des guerres delà république el de l'empire ne permettait pas à l'enfant de douter de la vérité de ci' qu'on lui disait. Mais

lorsque la jeunesse succéda à l'entame, et que Noël put se rendre.

compte de la réalité des laits, gamère ne put l'empêcher de avoii

par les journaux que son père n'était pas toujours hors de Trame.

Alors il demanda pourquoi il ne venait pas voir sa femme et son

lils, ou pourquoi ils ne se rendaient pas près de lui. Alors il fallut imposer silence a ces questions auxquelles on ne pouvait répondre, el madame Varneuil lui dit enfui :

— Un joui' viendra, mon enfant, OÙ lu sauras tout.

Ce jour était venu, sans doute; niais, avant qu'il arrivât, Noë^ avail cherché toutes les raisons qui pouvaient expliquer cette séparation de son père et de sa mère. Il était difficile «le les supposer honorables pour tous deux. D'ailleurs, quelle que lut la solitude dans laquelle Noël vivait avec sa mère, il avait assez appris la vie

de ce monde pour savoir «pie de telles séparations sont toujours h; résultat des désordres de la femme nu de ceux du mari. Accuser sa mère ne pouvait entrer ni dans le cœur ni dans l'esprit de Noël. Sa tendresse eût refusé d'admettre un soupçon injurieux pour elle, si la raison en eût pu élever. En examinant sur (puis fondements se basait l'estime qu'on accordait aux femmes, il voyait bien que sa mère méritait cette estime plus qu'aucune autre au monde. I ne vie régulière, pieuse, retirée, la mettait à l'abri de tonte calomnie. Les souvenirs d'enfance de Noël ne lui rappelaient aucune des circonstances équivoques qu'il voyait interpréter souvent contre la vertu des femmes. C'était donc son père dont les torts avaient sans doute amené cette séparation. Tout devait le lui faire croire. Mais a ce compte la famille de sa mère eût dû prendre son parti, et madame de Varneuil en était également abandonnée. D'un autre côté, m: pouvait-on pas croire que la tristesse qui ne la quittait jamais était un remords, et. la pureté de sa conduite une expiation?

Tous ces doutes, toutes ces incertitudes avaient longuement et cruellement torturé le cœur de Noël au milieu de ses éludent jusque sous le regard de sa mère. Le jour était venu où ils allaient cesser; mais cette noble mère n'était plus là pour qu'il la respectât davantage, si elle n'avait été que malheureuse; pour qu'il l'aimât plus qu'il n'avait fait, si elle avait été coupable. Cette pensée fit couler ses larmes avec plus de désespoir; car il craignait de n'avoir pas été pour elle ce qu'il eût dû être.

Puis, enfin, il considéra longtemps ces lettres, comprenant qu'elles, renfermaient à la fois l'explication de son passé et la direction probable de son avenir, et un vague effroi s'empara de lui. Il eût préféré rester dans son ignorance; il comprit qu'un pareil mystère ne pouvait avoir qu'une explication funeste, et il hésita. Cependant la dernière volonté de sa mère parla plus haut que la crainte, et il sortit pour l'accomplir.

Il était neuf heures du matin, et Noël pensa qu'avec de l'activité il lui serait facile de faire en un jour les quatre visites qui lui avaient été imposées. 11 prit donc les quatre lettres et se dirigea de la rue Chantereine vers la rue Saint-Dominique. Nous n'avons pas à dire ici quelles furent les sensations de Noël, à l'aspect de cette ville si animée, si populeuse.

De telles sensations sont, en général, assez confuses pour que celui qui les éprouve ne puisse même s'en rendre compte. Presque toujours il y a moins d'étonnement qu'on ne pense dans la contemplation d'une si grande nouveauté. Soit que l'imagination, en vertu des récits qu'elle a entendus, ait supposé plus qu'elle ne voit; soit que les sens, sollicités tous ensemble par ce rapide et grand spectacle, n'en puissent pas voir nettement la grandeur et la diversité, toujours est-il que l'on trouve peu de provinciaux frappés soudainement de l'aspect de la ville de Paris. Leur premier mot est presque* toujours de dire :

— Quoi! ce n'est que cela?

Ce n'est que la réflexion qui les amène peu à peu à la juste comparaison de ce qu'ils voient avec ce qu'ils ont vu, ce qui leur fait enfin sentir l'énormité de la différence qui existe entre la xie qu'ils ont quittée et celle à laquelle ils se trouvent mêlés. Nous ne pouvons affirmer que ceci soit vrai pour tout le monde, mais cela fut vrai du moins pour Noël. Il passa au travers de cette ville, souvent avec dédain, quelquefois avec dégoût, et arriva rue Saint-Dominique, avec un pressentiment de désillusion qui devait ajouter à la timidité naturelle d'un jeune homme qui portait pour la première l'ois, et si complètement, la responsabilité de sa vie.

Noël, élevé par une femme, avait une élégance personnelle trop remarquable pour qu'il risquât d'être considéré par un laquais comme un de ces solliciteurs qu'on peut renvoyer dix fois avant de les annoncer. Dès qu'il parut, et sans lui demander son nom , un

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vieux domestique passa chez M. d'An illiers, pour lui annoncer qu'un jeune homme en grand deuil désirait lui remettre une lettre. L'évê-

que donna l'ordre de l'introduire, et Noël fut admis en présence de monseigneur.

.M. d'Arvilliers était un beau vieillard; il avait ce visage arqué qui, par un singulier contraste, atout ensemble un grand air de noblesse et un grand caractère de sottise. M. d'Arvilliers portait la poudre, il était vêtu d'une redingote noire, d'une élégance mixte entre le prêtre et l'homme du monde; il avait une culotte courte et (h1* bas de laine noire d'une finesse remarquable, dessinant une jambe admirable, aussi bien qu'eût pu faire la soie la plus éclatante. Ses mains étaient blanches et d'une délicatesse plus que sacerdotale, et il caressait un horrible petit carlin qui faillit dévorer les jambes êl. L'évêque finit par rappeler Finette, et l'animal ayant sauté sur Ses genoux, M. d'Arvilliers lui donna un petit coup sur la croupe, en lui disant :

— Eh bien ! Finette, voulez-vous vous taire! qu'est-ce que. c'est que cette conduite, mademoiselle? est-ce qu'on aboie comme ça? vous êtes bien mal élevée. Je serai forcé de vous corriger... Allons... eh bien! encore.' Dominique, ajouta l'évêque en s'adressant au domestique, portez ce chien à sa maîtresse.

Dominique prit le chien, et, traversant le salon, entra dans une partie encore plus intérieure de l'appartement.

Noël n'observa rien de ces petites circonstances, qui lui disaient qu'il y avait une femme dans la maison; que cette femme était la mai tresse d'un petit chien que l'évêque prenait sur ses genoux, et que cette femme logeait sans doute dans le fond de l'appartement après l'antichambre et le salon, c'est-à-dire dans les environs de la chambre à coucher. Mais Noël n'observait pas, il restait debout, embarrassé de sa personne, sa lettre à la main, et suivant de l'œil le carlin qui lui montrait encore les dents en cherchant à échapper à Dominique.

Pendant ce temps, M. d'Arvilliers le considérait avec attention et se demandait quel pouvait être ce jeune homme. La grande prétention de l'évêque était de deviner au premier aspect d'un individu ce qu'il était et ce qu'il faisait. Noël lui parut un jeune néophyte qui se destinait à l'étal ecclésiastique, et qu'on lui recommandait. En conséquence, il prit un air de mansuétude protectrice, et lui dit, avec un sourire paternel, en tendant vers lui ses belles mains blanches :

— Vous avez une lettre à me remettre, monsieur?

— La voilà, monsieur, répondit Noël rapidement, en présentant la lettre à l'évêque.

Celui-ci fronça légèrement le sourcil, pinça la lèvre et prit la lettre du bout des doigts, car le mot monsieur lui avait semblé une impertinence; l'air modeste de Noël ne pouvait laisser croire qu'elle lût volontaire, mais c'était en même temps une trop grossière ignorance des règles de la bienséance pour que la bonne tournure du jeune homme ne fût pas un manteau d'emprunt, qui ne cachait rien que de tout vulgaire.

Ce fut sous cette impression que l'évêque ouvrit la lettre, il la déplia lentement: puis, prenant une loupe déposée sur une table qui était à portée de sa main, il commença à en lire les premières lignes comme un homme qui n'a pas envie d'aller plus loin. Mais presque aussitôt une vive surprise parut sur le visage de M. d'Arvilliers, il porta la loupe au bas de la lettre pour en voir la signature et à l'instant il leva les yeux sur Noël, et lui dit d'une voix assez embarrassée :

— Vous êtes le fils de madame de Varneuil?

— Oui , monsieur.

L'évêque ne prit pas garde cette fois qu'on l'avait appelé monsieur, il regarda quelque temps Noël avec une singulière expression de curiosité, puis il reporta les yeux sur la lettre et l'acheva avec une attention extrême.

Quand il eut fini sa lecture, il demeura encore quelque temps absorbé dans des réflexions qui ne paraissaient pas être sans combat et sans inquiétude. Enfin il se tourna vers Noël, plutôt pour faire cesser ce silence embarrassant que comme un homme qui a pris un parti dans ses incertitudes, et il lui dit :

— Et c'est en mourant que votre mère vous a remis cette lettre pour moi?

— Oui, monsieur.

— Asseyez-vous, mon enfant, reprit l'archevêque, après avoir jeté autour de lui un regard qui semblait craindre des indiscrets; puis il continua à voix plus basse :

— Ne vous a-t-elle rien dit?

— Rien, si ce n'est de venir vous porter cette lettre. M. d'Arvilliers était en proie à une vive agitation; on sentait que

les idées les plus confuses et les plus contradictoires se pressaient en lui, car il retomba dans ses réflexions en articulant machinaement :

— Ah ! elle ne vous a rien dit?

Puis il murmura avec impatience :

— C'est grave, très-grave...

Et un moment après" il redit à Noël :

— Ainsi, vous ne savez rien?

— Rien, monsieur.

Apres eette réponse, le silence recommença, et l'évoque le rompit par une question dont la forme eût appris à Ni ël L'importance de

sa visite pour M. d'Arvilliers, s'il eût eu cette expérience du monde qui enseigne à lire la pensée d'un homme dans un mot ou une inflexion. Ainsi, M. d'Arvilliers, qui semblait errer dans un labyrinthe de projets confus, se retourna vivement vers Noël, et lui dit :

— Mais \ous, monsieur, quels sont vos desseins?

— Je vous avoue, monsieur, que je n'en ai encore formé aucun. Ma mère avait été, jusqu'à ce jour, le guide qui m'a dirigé, et j'espérais, continua Noël en hésitant, trouver des conseils auprès du petit nombre de personnes auxquelles elle m'a recommandé.

— Ah ! fit l'évêque d'un ton plus calme, je ne suis donc pas le seul pour qui elle vous ait remis une lettre pareille?

— Non, monsieur.

— Appelez-moi monseigneur, dit M. d'Arvilliers avec une douceur importante, c'est plus convenable: madame de Varneuil eût dû voua instruire de ces choses-là.

— Pardonnez à mon trouble, monseigneur, dit Noël, c'est moi qui ai oublié...

— C'est bien, c'est bien, mon enfant; mais à qui madame votre mère vous a-t-elle encore recommandé ?

Au moment où Noël allait répondre, une porte s'ouvrit, et une femme entra. Avait-elle trente ans ou quarante? c'était difficile à décider. Lu visage rose et plein, des lèvres appétissantes, un œil noir, vif, longuement fendu; des cheveux bruns et abondants lui donnaient un air de sève et de vie qui accusait à peine la trentaine; mais, d'un autre côté, une taille qui manquait de souplesse et qui ne devait sa rondeur qu'au carccrc duro du corset, un double menton très-prononcé, une gorge qui s'y joignait, des hanches trèsvolumineuses vieillissaient un peu ce visage coquet et pétillant. D'un autre côté, un amateur plus expert eût remarqué que le pied, d'ailleurs fort petit, ne participait pas à l'embonpoint du reste de la personne; il avait cette sécheresse que l'âge donne quand il n'amène point l'enflure; en même temps, les mains étaient d'une blancheur et d'un lustre qui ne vient que lorsque l'ardeur juvénile du sang commence à s'éteindre.

En entendant ouvrir cette porte, l'évêque cacha vivement sa lettre dans la poche de sa redingote, et prenant tout à coup un grand air de gentilhomme plutôt que de prêtre, il dit à Noël :

— Eh bien! monsieur, revenez me voir dans quelques jours... dans une quinzaine je saurai ce que je puis faire pour vous, j'examinerai votre demande.

Noël sentit le rouge lui monter au visage, et repartit assez fermement :

— Je crois que j'ai déjà trop importuné monseigneur, et je...

— Non, certainement, mon enfant, dit l'évêque en se ravisant; mais vous comprenez, ajouta-t-il, en mesurant ses phrases, que je ne puis prendre un parti si soudain... vous pouvez compter sur moi; revenez me voir dans quelques jouis, j'aurai réfléchi, consulté... votre mère a des droits à mon souvenir...

A ce moment, la dame, qui était demeurée à quelque dislance à examiner l'embarras de M. d'Arvilliers, s'avança vivement, et l'évêque reprit avec encore plus d'embarras :

— La mère de monsieur est morte, et elle veut bien me recommander son fils.

— Est-ce que monsieur se destine à l'état ecclésiastique? dit la dame en le lorgnant.

— Au fait, reprit l'évêque, qui semblait frappé d'une idée lumineuse, si c'était votre vocation, monsieur, je serais heureux de vous servir dans un si louable projet; j'ai quelque crédit, et certes...

— Je suis avocat, monsieur, reprit Noël, et toutes mes éludes ont été dirigées du côté du barreau.

— Alors, repartit l'évêque, qui parlait avec une volubilité étrange et sous l'influence d'un embarras qu'il ne faisait que montrer en essayant de le cacher, alors, monsieur, vous comprenez combien l'appui d'un homme comme moi vous serait inutile dans une pareille carrière, et je suis vraiment désolé de ne pouvoir rien pour vous... Croyez à mes regrets... ils sont sincères...

Et en parlant ainsi, M. d'Arvilliers marchait du côté de la porte et y poussait par conséquent Noël, qui, confondu de celte singulière réception, allait se retirer, lorsque la dame inconnue prit la parole pour dire :

— Vous pourriez cependant donner quelques mots de recommandation à monsieur, pour M. le président Larcher...

— Sans doute, sans doute, fit l'évêque, tout en continuant son expulsion amicale : je ferai pour monsieur tout ce que je pourrai.

— Alors, dit la dame, monsieur aura la bonté de revenir.

— Je ne veux pas lui donner cette peine, dit l'évêque.

— En ce cas, monsieur peut nous laisser son adre;>se, repartit la dame en interrompant.

— Je demeure rue Chantereine, n° 7.

— Ah! fit la dame, rue Chantereine, n° 7; monsieur?...

— Noël Varneuil, répondit le jeune homme.

— Varneuil! s'écria la dame stupéfaite et en attachant sur l'évê-

que dei yeiw où s,- peignaient à la rois la plua grand étormement el la plus vive irritation.

L'évoque te lai el un silence non moins étrange que les rapines interlocutions qui l'avaienl précédé s'étant établi entre ces trots personnes, Noël salua el su retira sans qu'on lui adressai de nouveau la parole.

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