VI. — tt BARON
L'aeeuell que Noël venail de recevoir étall si extraordinaire, qu'une Fols seul il Be demanda ce qu'il pouvall signifier. Noël n'ignorait pas que M. d*Àrvilliers ne lût son parent à un degré assez rapproché; mais, à ce litre, Noël eût du a la fois rencontrer plus d'intérêt et moins d'embarras; il crut deviner que sa position vis-à-vis de M. d'Arvilliers devait avoir quelque chose de secret et de particulier, el ce qui lui donnait lien de croire d'autant plus à cette supposition, c'est l'étoimemenl de la dame Inconnue en entendant prononcer Le nom de Varneuil. Ces réflexions reportaient Noël but le mystère de sa vie, et il se demanda, avec plus de curiosité que jamais, ce qu'il était et pourquoi sa mère avait constamment vécu séparée de son mari. Il prit aussi, dans ses réflexions, la conviction (pie les personnes à qui sa mère mourante l'avait adressé étaient pour quelque chose dans ce mystère et qu'il pouvait l'apprendre d'elles: ce l'ut donc avec la détermination <F examiner soigneusement l'accueil qu'on lui ferait qu'il se rendit chez M. le baron de Gabarrou, à qui était destinée la seconde lettre que sa mère lui avait laissée.
11 arriva dans eette disposition rue des Mathurins, et frappa à la porte d'un lies-bel hôtel, où un concierge en riche livrée l'envoya à une antichambre du rez-de-chaussée. Un valet, en bas de soie, lui demanda son nom pour pouvoir l'annoncer à M. le baron.
Noël, qui pensait que ce nom pouvait être un avertissement poulie baron, refusa de le dire, et répondit que c'était inutile et qu'il avait à remettre une lettre à M. de Gabarrou lui-même.
— De quelle part? lui demanda insolemment le valet.
— C'esl ce que je dirai à votre maître.
— En ce cas, répondit le valet, monsieur peut se retirer, car j'ai l'ordre de M. le baron de ne laisser entier personne sans qu'on dise qui l'on est ou de quelle part on vient.
— Je vous dis, s'écria Noël, qu'il faut que je parle à M. de Gabarrou en personne, et tout de suite.
— Je ne dis pas non; mais comme je n'ai pas envie de me faire chasser pour vous, je ne vous annoncerai pas.
Noël Fut désappointé de la ténacité du valet; mais, fort décidé en même temps à ne pas se nommer, pour juger de l'effet de son apparition, il demanda au domestique s'il pouvait écrire à son maître, et s'il lui remettrait un billet; le valet n'y vit point d'inconvénient, et Noël écrivit sur un morceau de papier les quelques mots que voici :
« Monsieur, une personne que vous ne connaissez pas désire vous remettre une lettre fort importante et très-pressée; elle vous prie de vouloir bien la recevoir. »
Noël remit ces deux lignes au valet qui crut devoir en prendre lecture, tout en se dirigeant vers l'appartement de son maître.
Noël était fort ignorant des usages de la domesticité des barons, mais il lui sembla d'instinct qu'il eût donné avec plaisir un coup de pied au cul de ce drôle. Cependant il attendit patiemment, et au bout de quelques minutes le domestique reparut et lui rendit son papier en lui disant :
— M. le baron n'a que faire de recevoir des intrigants.
— Insolent misérable, s'écria Noël avec colère, sais-tu à qui tu parles? Va dire à ton maître que c'est M. le vicomte de Varneuil qui veut le voir.
A ce titre de vicomte, le valet prit un air fort étonné; le titre était nouveau en 1810 : il était revenu en Fiance avec la restauration, de façon que, pendant quelque temps, il partagea avec le titre de marquis un air d'aristocratie particulière que n'avaient point les titres de baron,- de comte et de duc prodigués par l'empire. Par la même raison, il avait en même temps quelque chose d'antique et d'antirévolutionnaire qui laissait croire qu'il ne pouvait guère être porté que par des émigrés en ailes de pigeon, ou par ces vieux officiers de la royauté connus alors sous le nom de voltigeurs de Louis XIV. Quant a Noël, qui savait que le titre de son père lui donnait le droit de prendre celui de vicomte, il ne fit pas attention à l'ébahissement du valet et attendit le résultat de son message. Le domestique reparut, et l'air impertinent et joyeux qui éclatait sur son visage annonça à Noël que le drôle avait de quoi se venger du respect involontaire que le vicomtat de Noël lui avait inspiré.
— M. le baron, dit-il, ne connaît pas monsieur le vicomte.
La bonne pensée qui était venue à Noël, que ce maître laquais méritait une correction, le. prit tellement à la gorge qu'il lui fallut le souvenir de la sainteté du message qu'il apportait, pour ne pas la lui administrer; toutefois, il ne voulut pas accepter si facilement cette insolence, et il lui dit :
— J'écrirai à r*otrc maître; mais en attendanl vous lui dire/ de ni.i ;ui i que vous êtes \u\ manant,
— Hoiii ! lit le domestique, qui ça un manant '
— Vous, car je ne veux pas croire que M. de Gabarrou m'eût refu ■■
sa porte, si \uiis aviez annoncé ma visite comme nous le deviez.
— Pai'dlcU, dit le vallel d'un ton et avec un gc I les allures
,1,. |a canaille de cabaret percèrent l'enveloppe de la livrée, vous pouvez éci Ire ce que vous voudrez, Je m'en soucie comme de...
Le ralet n'avait pas achevé qu'une femme parut; celle-ci pouvait avuir vingt-cinq ans; elle était grande, maigre, d'une éfd éblouissante de parure, <r i beauté contestable, mais d'une physionomie supérieurement impertinente.
— Qu'est-ce que c'esl ? dit-elle en entrant.
— Pardoh, mademoiselle, lii le domestique en s'inclinant, c'est monsieur qui veut absolument voir M. le baron.
— Eh bien? lit la demoiselle.
— Monsieur le baron ne veut pas le recevoir.
— Et pourquoi? reprit-elle en lorgnant attentivement le jeune homme.
— Tarée qu'il ne le connaît pas. .
— Eh bien, il le connaîtra.
— Je lui ai déjà dit le nom de monsieur.
— Et il n'a pas voulu le recevoir?
— Non, mademoiselle.
— Qu'est-ce qu'il a donc? Est-ce qu'il est malade?
— Non, mademoiselle.
— Âvez-vous absolument besoin de voir M. de Gabarrou? dit la dame en s'adressant à Noël.
— Oui, madame, car j'ai pour lui une lettre que je ne dois i émettre. qu'en ses mains.
— Eh bien, monsieur, si vous voulez me suivre, je vais vous annoncer.
— C'est trop d'obligeance.
— Et où est-il, le baron? reprit la dame en s'adressant au valet.
— Il s'habille.
— Oh! c'est différent! repartit-elle avec un accent plein d'emphase; il s'habille! alors je comprends. Puis elle se retourna vers Noël et lui dit d'un air de gravité plaisante :
— Si monsieur peut repasser dans trois ou quatre heures, je puis lui promettre qu'il verra M. Gabarrou.
Le ton libre de cette femme étonnait fort Noël, et il se demandait ce qu'elle pouvait être près de M. de Gabarrou, chez qui elle pai lait en maîtresse et dont elle semblait disposée à parler avec assez peu d'égards ; il se contenta de répondre ;
— Si M. de Gabarrou avait bien voulu me faire dire qu'il s'babi liait, j'aurais...
— Vous auriez attendu, reprit la dame en l'interrompant, croyant que c'était l'affaire d'un quart d'heure, et vous auriez perdu votre temps : plaisanterie à part, revenez dans une heure, je l'aurai averti de votre visite. De qui dois-je lui parler? fit-elle en se dirigeant vers la porte pour entrer.
— On me nomme Noël Varneuil.
— Eli! s'écria-t-elle tout à coup, que dites-vous là ? Noël Varneuil I et elle l'examina de la tête aux pieds avec une curiosité extraordinaire, puis elle se mit à rire intérieurement, en murmurant :
— Oh! je reconnais bien le baron à ça... il lui refuse sa porte... mais il ne sera pas dit qu'une fois en sa vie il ne sera pas puni par où il a péché... Suivez -moi, monsieur, je vais vous faire parler à M. Gabarrou.
Noël commença à croire que son nom était un talisman, et sa personne quelque chose de mystérieux à quoi étaient attachées les plus étranges destinées; il suivit donc cette, dame clans un trouble singulier d'idées. Elle passa devant lui, le laissa dans un salon et entra dans une pièce où sans doute devait se trouver M. le baron de Gabarrou, car Noël put entendre une conversation ou plutôt une discussion assez animée. Cet entretien dura une demi-heure, au bout de laquelle Noël entendit les portes s'ouvrir et se fermer, puis un silence absolu remplaça l'éclat des vorx, et presque aussitôt le baron de Gabarrou parut. C'était un homme jeune encore et d'une beauté commune admirable; il avait un pantalon collant, couleur serin, qui affichait avec impudicité des formes athlétiques; d'épais favoris noirs, lustrés avec soin, encadraient un visage brun sur lequel se dessinait une bouche rose comme celle d'une jeune fille ; ses cheveux étaiei arrangés en coup de vent, et les pointes de sa cravate empesée s'élançaient hors des revers de son habit comme les paratonnerres horizontaux qu'on met à l'angle des monuments. Sa main petite, mais velue, était chargée de bagues, et on voyait à son poignet des bracelets d'or et de cheveux ; il portait haut comme certains chevaux, et eût eu besoin d'une martingale pour que sa tète fut maintenue dans une position convenable; il s'avança les bras tendus vers Noël.
— Eh! mon garçon, c'est toi ! sans rancune, n'en parlons plus, ta mère est morte, c'était une pauvre fille bien malheureuse; mais enlin ce qui est fait est fait... elle m'a écrit, donne-moi ta lettre, voyons ce qu'elle me dit... Comment diable s'est-elle souvenue de moi et m'a-t-elle éuit?... Je sais qu'il y avait de quoi... Tu es bel
homme, mon cher... très-bel homme; nous te ferons faire ton chemin... mais in le nids mal. ça n'est pas bon genre cette mise; tu me diras que tu es en deuil, mais encore y a-t-il deuil ci deuil... Ah! voilà la lettre, n'est-ce pas?.. .je la lirai plus tard...
— Je pense, monsieur le baron, que vous feriez mieux de la lire tout de suite, repartit Noël, à qui cet accueil paraissait bien autrement extraordinaire que celui de i'évêque.
— Tu le veux , repartit Gabarrou, c'est sans doute de l'argent que tu viens chercher... mais je t'avertis que tu l'adresses mal,, je suis ruiné; cette folle de Carmélite nie mange tout... Ah! mon cher, les Femmes, ne le fourre jamais dans leurs griffes... Voyons ce que chaule celte lettre... hum! hum!
Noël regardait M. le baron de Gabarrou dans un muet étonneineni. et quoiqu'il sùl que c'est presque une indiscrétion que de ne pas quitter des yeux un homme qui lit, il ne put s'empêcher de considérer attentivement le baron pendant qu'il parcourait la lettre de madame de Yarneuil. Cette lecture étonna probablement le baron, car son air délibéré disparut, il se gratta l'oreille en homme qui se trouve en l'ace d'un cas embarrassant, et il dit assez haut :
— Diable ! diable! ceci change bien la thèse, mon cher monsieur, vous Bentez que maintenant que je sais... que vous ne savez pas... Vous n'avez pas lu cette lettre du moins?
— Mlle n'eût pas été scellée, monsieur, repartit fièrement Noël, que, du moment qu'elle ne m'était pas destinée, j'aurais cru manquer à l'honneur...
— Tant mieux, dit M. de Gabarrou, vous avez bien fait... et maintenant, mon cher, que me voulez-vous?
— La lettre «pie je viens de vous remettre ne vous dit-elle rien sur ce que je puis vous demander?
— Lsl-cc que vous l'avez lue? dit le baron.
— Je vous ai dit que non, monsieur, répondit Noël d'autant plus sèchement que M. Gabarrou, avec ses beaux habits et ses somptueux appartements, lui paraissait un manant du dernier ordre; mais puisque ma mère a cru devoir m'adresser à vous, je pense qu'elle avait des raisons.
— Mais oui, dit Gabarrou en se posant devant une glace, elle avait ses raisons...
Puis il reprit après avoir considéré Noël :
— Ma foi, mon cher, je ne peux pas m'en dédire, tu es très-bel homme, mais c'est tout ce que tu auras de moi.
Le rouge monta au visage de Noël, qui s'écria :
— J'avoue, monsieur, que je ne vous comprends pas.
— Je l'espère bien, repartit Gabarrou, ainsi n'en parlons plus. Maintenant, je vais vous dire ce (pie je puis faire pour vous. J'ai besoin d'un jeune homme instruit pour tenir les comptes de la maison, je vous donnerai cette place, je tacherai de vous faire donner mille ou douze cents francs d'appointements, vous mangerez avec l'intendant et la femme de charge, et vous serez heureux comme un poisson dans l'eau.
— Vous oubliez à qui vous parlez, répondit Noël en mettant son chapeau, et si je pouvais en vouloir à ma mère morte , je ne lui pardonnerais pas de m 'avoir exposé à un pareil affront.
— Comme il vous plaira, mon cher, dit Gabarrou, bon voyage et quittons-nous bons amis.
Noël sortit sans saluer, et comme il traversait l'antichambre dans un état décolère rentrée, il rencontra le domestique qui lui ri ï t :
— Mademoiselle Carmélite vous attend pour savoir ce qui est arrivé.
— Qu'est-ce que c'est que ça, mademoiselle Carmélite? repartit Noël avec un superbe mépris.
— Eh pardieu ! dit le valet, celle qui vous a fait entrer chez M. le baron de Gabarrou, la couturière de la princesse.
— De quelle princesse? repartit Noël avec emportement.
— Pardieu, de la princesse chez qui vous êtes, la princesse Cadacoff.
— Cet hôtel n'appartient donc pas à M. le baron de Gabarrou?
— Pas encore, «pie je sache.
— Et en quelle qualité y est-il? demanda Noël.
— En quelle qualité? répéta le valet en ricanant, en quelle qualité... 11 s'arrêta, et reprit en s'éloignant : Ce n'est pas mon affaire, je vous ai dit que mademoiselle Carmélite vous attend, elle csl dans un fiacre au coin de la rue, allez-y ou n'y allez pas, ça ne me regarde pas... Bonjour.
Les étonnemenls de Noël se succédaient avec une telle rapidité, qu'il commençait à douter de sa raison; il quitta l'hôtel et suivit la rue sans intention d'aller d'un côté plutôt que d'un autre; il était à quelque distance de l'hôtel lorsqu'un : St! st ! parti d'une voiture, lui lit lever la tète. Noël vit un nacre rangé le long d'une porte; une femme qui était dans la voiture lui lit signe d'approcher, et pendant qu'il traversait la rue elle appela le cocher, lui dit d'ouvrir la portière, puis, se rangeant d'un côté de la banquette, elle laissa une place libre près d'elle, et Noël monta dans cette voilure sans se douter, pour ainsi dire, de ce qu'il faisait.
— Rue de Chartres! cria la dame, et la voiture se mit en route.
— Eh bien, dit à Noël l'élégante couturière, car c'était elle, qu'estce qu'il vous a dit?
Noël regarda alors mademoiselle Carmélite, et s'aperçut seulement à ce moment de l'action machinale à laquelle il s'était laissé aller.
— Pardon, lui dit-il, j'étais si distrait; ce n'est pas moi sans doute que vous attendiez?
— C'est \ou>, mais qu'avez-vous donc? est-ce que Gabarrou vous a mal reçu? est-ce qu'il a refusé de \<>u< reconnaître?
^ — Moi? reprit Noël, et en quelle qualité voulez-vous que ce misérable put me reconnaître?
— Comment , dit mademoiselle Carmélite, en quelle qualité? mais... mais vous ne savez donc rien de ce que II. Gabarn pour vous?
— Pour moi! repartit Noël avec surprise; il avait été inconnu pour moi jusqu'à ce jour, et je regrette qu'il ne soil pas resté ce qu'il était, mais j'espère que je n'entendrai plus parler de cet homme, car il n'entendra plus parler de moi.
— Bah! fit la demoiselle d'un air étonné... et... il ne vous a rien offert... rien proposé?
— L'insolent! repartit Noël, il m'a parlé d'une place de commis, de domestique, que sais-je?...
— C'est bien digne de lui! reprit la couturière. Et ce n'est pas faute d'argent qu'il est avare comme ça : il a plus de cinq cent mille francs de bon bien qu'il a ama-sés déjà dans les affaires de la princesse. Est-ce qu'il ne vous devait pas au moins trois ou quatre mille livres de rente?... Ah! si j'étais à votre place , je les aurais bien vile, moi, je vous en réponds.
— Trois ou quatre mille livres de rente, moi ! dit Noël, et (\ue je les reçoive de M. Gabarrou! et à quel titre?
Carmélite regarda Noël un moment et parut sur le point de lui dire un grand secret, mais elle s'arrêta et repartit : ^— D'ailleurs, il n'y a peut-être pas de preuves, et je n'ai pas intérêt à me brouiller avec Gabarrou. Mais, ajouta-t-efie lentement, si j'étais assez adroite pour vous obtenir ça de lui, vous n'êtes pas assez ingrat pour ne pas reconnaître un pareil service?
— Mais je n'ai aucune envie de le demander à personne.
— Vous êtes donc bien riche, dit assez aigrement la couturière, pour refuser comme ça une fortune?
— Je serais plus pauvre que je ne le suis, dit Noël, que je ne voudrais rien de M. Gabarrou, me dùt-il quelque chose, ce que je ne crois pas.
— C'est ce qui vous trompe, monsieur, répondit Carmélite , mais je ne puis rien vous dire quanta présent. Si vous voulez revenir me voir, je vous en apprendrai peut-être plus que vous ne pensez.
La dignité de Noël, qui d'abord avait é!é révoltée de se trouver en contacl avec la couturière, amie de M. de Gabarrou, tit place à un vif sentiment de curiosité, et il reprit :
— Mais, mademoiselle, ce que vous pourrez me dire plus tard, ne pouvez- vous me le dire tout de suite?
Carmélite regarda encore le jeune homme et répondit avec une hésitation assez franche :
— Dame! ça n'est pas facile... et puis, il m'a dit ça une fois un peu en l'air, et c'est un miracle qu'en entendant votre nom ça me soit revenu tout d'un coup; et puis. Gabarrou est le plus grand menteur de la terre, surtout en fait de ces choses-là, quoiqu'il n'y ail guère de quoi se vanter de ce qu'il a fait.
Elle s'interrompit, et prenant un ton tout particulier, elle ajouta :
— Votre mère était-elle jolie?
Noël rougit, et reprenant sa retenue, il repartit avec hauteur :
— Ma mère était la plus sainte el la meilleure des mères, la plus nob!e el la plus vertueuse des femmes.
— Pauvre jeune homme, reprit Carmélite d'un air de pitié sincère... Je ne sais pourquoi, mais vous m'intéressez..'. Venez me voir après-demain, le soir... j'aurai peut-être quelque chose à vous dire... Me voilà devant ma porte... à demain.
Le fiacre s'était arrêté; Carmélite en descendit sans s'occuper de le payer, et après avoir fait un petit signe de la main à Noël , elle s'élança dans une allée assez profonde. Noël, qui se trouvait en voiture malgré lui, descendit à son tour, et tout en payant le cocher, il lui demanda la rue de Chartres.
— Vous y êtes, dit le cocher.
— Ici?
— Oui, cette daine m'a dit rue de Chartres.
Noël n'avait pas entendu l'ordre, mais il s'étonna du hasard qui l'avait amené précisément à l'endroit où il des ait aller, et il tira la lettre destinée à M. Je vicomte d Ambret : c 'était bien rue de Chartres, n° 8; il leva les yeux en l'air pour voir le numéro, il était précisément devant le n° 8 , dans la maison où était entrée mademoiselle Carmélite. Cette réunion de petites circonstances le frappa presque autant que la singularité des visites qu'il venait de faire, et il restait immobile, la lettre d'une main, et son argenl de l'autre, lorsque le cocher se mit à murmurer :
— \h çà! est-ce qu'il est fou celui-là? Hé! donc, monsieur! on m'a dil rue de Chartres, n° 8, nous y voilà : avez-vous envie d'aller plus loin?
— Non, je reste, dit Noël.
. ONFI SSlON i',i \u; \i i
— Ei tous pouvez me paycf mon heure.
— Qu'est-ce que c'csl que voire heure?
Le cocher à son tour regarda Noël comme pour s'assurer si le ieune homme n'était pas quelque peu pris de vin, et après une pe littf grimace qu'il s'adressait sans doute à lui-môme, il répondit : \\ou heure... c'est... c'est cent sous.
— Les voilà, dit Noël.
Le cocher les prit et les retourna avec hésitation ; puis, un moment aptes, il repartit : — Est-ce qu'il n'j a rien pour boire? Noël lui donna quelque monnaie, et le cocher lui répondit :
— Au plaisir de vous voir, bourgeois.
Cela dit, il laissa Noël sur la porte, et tandis qu'il s'éloignait, il se retourna sm son siège, pour examiner l'étrange original qu'il venait ne conduire. Enfin , Noël se décida à entrer, et s'adressa au portier en demandant le vicomte d'Ambret
— Au second, lui dit-on . la petite porte en race de celle < ù il \ a une plaque de
eiiiv iv.
Noël monta , et ari i\»; à l'étage désigné,
il lut sur cette junte :
MADI MOISI 1 I I < tRMELl- TE, COUTURIÈRE M I \
min de Russie. Alors il jugea que le hasard seul avait amené celle rencontre, qui d'abord lui avait paru si étrange, et il reprit un peu de sang-froid.
Il sonna à la porte qu'on lui avait indiquée comme étant celle de M. d'Ambret, et une servante de lionne mine vint lui ouvrir : elle était jeune . jolie . et avait un air décidé.
— Qui demandezvous? dit- elle à Noël.
— M. le vicomte d'Ambret.
— 11 est chez lui.
Par ici : monsieur déjeune.
Klle passa la première, et entra dans une chambre à coucher, en se dirigeant vers une commode ouverte, où elle paraissait ranger du linge, et dit sans faire autrement attention ni à son maître ni à celui qu'elle* annonçait :
— Voilà quelqu'un qui vous demande.
— Cécile, repartit aigrement le vicomte assis dans un vieux fauteuil, à côté d'un
guéridon sur lequel il y avait un maigre déjeuner consistant en une tranche de jambon, dû pain et une bouteille de vin; Cécile, dit-il, je vous ai dit cent fois de ne jamais introduire quelqu'un sans lui lemander son nom et l'annoncer.
videj elle s'écria avec un accent de mauvaise humeur :
— J'en étais sûre. Le temps d'aller jusqu'à la porte et de revenir, et vous avez tout bu. Ma parole d'honneur, c'est à n'y pas tenir!
— Cécile!... reprit le vicomte d'un ton solennel.
— Ah ! laissez-moi donc tranquille, répliqua la servante en enlevant les restes du déjeuner, répondez à monsieur, si vous pouvez.
A celte injonction, faite avec toute l'aigreur possible, le vicomte s.> leva pour s'avancer vers Noël. C'était un homme de cinquante ans, coiffé en poudre avec une queue. Son visage couperosé était
étroit cl maigre, ses yeux rougi et chassieux n'avaient plus de cils aux paupières. Il étail velu d'une grande robe de chambre en baziu blanc. Je dis bazin blanc, parce que tel aval! dû être autrefois le nom de l'étoffe. Qu mt au m imenl dont je parle, c'était une
uille d'un f I roussatre, tatouée de taches de vin et de tabac, sur
laquelle Se dessinait un ruban rouge de Saint Louis. Le rc te du costume consisl lil en une chemise aussi »ale que la robe de chambre, une culotte de soie, dus bas chines, cl des souliers à bout les, dont le quartier étail replié' pour servir de pantoufles, et dont les oreilles traînaient Bur le carreau mal balayé de la chambra.
Le vicomte d'Ambret se leva et s'approcha de Noël avec une volonté de bonne grâce qui trahit l'indécision de ses jambes: il trébucha et retomba sur son I lutcuil en balbutiant :
— Oui ai-je l'honneur de recevoir i liez
moi . monsieur".'
Noël était prêt ù remettre a cet homme la lettre desa mère : mais il lui sembla que ce serait une profanation, et il se contenta de répondre :
— Je m'appelle Noël Varneuil.
— .Noël Varneuil !
répéta le vicomte , à qui ce nom produisit un effet assez extraordinaire pour le faire pâlir. Puis il baissa les yeux et se mit à dire, comme s'il parlait seul :
— C'est Pierre Varneuil,jeme souviens..] il était soldat dans ma compagnie, à Toulon.
— Vous avez servi sous la république? dit Noël étonné.
— Oui, parbleu! j'ai servi , dit le vicomte, toujours absorbé dans ses réflexions avinées :
c'est ce qui a nui à mon avancement militaire. On a dit que je n'étais pas pur, et on m'a retraité comme colonel, tandis que d'autres, qui ont été assez heureux pour émigrer tout de suite sans se battre , sont aujourd'hui mestres de camp et lieutenants généraux.
— Ainsi, dit Noël, vous avez connu mon père à Toulon ?
— Votre père ! répéta le vicomte, il n'est donc pas mort?
— Non, monsieur.
— Vous êtes en deuil,
pourtant?
— C'est de ma mère.
— Votre mère? dit le vicomte en balbutiant; et comment Papp > liez-vous, votre... votre mère?
~ Son nom était Angélique du Premic de Kerolan. Le vicomte se recula en saisissant les bras de son fauteuil, se leva, et se mit à crier avec épouvante :
— Cécile, Cécile, Cécile!
La servante entra, et le vicomte, lui montrant Noël, lui dit en tremblant :
— Pourquoi as-tu laissé entrer cet homme? Je n'ai rien à lui dire, je ne le connais pas. Qu'il s'en aille.
Le visage de M. d'Ambret avait quelque chose d'égaré et d'imbécile à la fois.
Cécile le força à se rasseoir sur son fauteuil, et lui dit :
— Eh bien ! que vous a-t-il dit, ce monsieur?
— Ce qu'il m'a dit?... s'écria M. d'Ambret. Sa tète retomba sur sa poitrine, et il ajouta lentement : 11 ne m'a rien dit.