L.DEGHOUY
Oui, ma nn're, répondit Noël, je vous le jure. — Page il.
CONFESSION GÉNÉRALE
Noël fut encore plus stupéfait qu'il ne l'avait été jusqu'à ce moment de l'impression produite par son nom; et ne sachant que faire cl que répondre, il chercha du regard les yeux de la servante, qui, placée à côté de son maître, lui ht signe, en posant son doigt sur son front, que la raison du vicomte était dérangée.
Noël se leva pour se retirer; mais la servante l'appela du regard, et lui dit à voix basse :
— Si vous avez quelque affaire sérieuse avec monsieur, venez de très-hon matin. A celte heure, il a encore toute sa tète; mais une fois la journée commencée, tout déménage.
— C'est donc une habitude sans ressource, que celle de M. d'Ambret? dit Noël en montrant la bouteille vide.
— Ce n'est pas ça qui l'a mis dans cet état, répondit-elle eu secouant la tète; il n'a bu qu'une bouteille de vin à son déjeuner; mais, dame ! on ne fait pas la vie qu'il a faite sans avoir à s'en repentir.
Noël ne se souciait guère d'interroger une servante sur le compte de son maître; mais il avait à accomplir la volonté de sa mère, et bien qu'il ne comprît pas à quoi pourrait arriver la remise de la lettre qu'il avait pour le vicomte d'Ambret, il la tira de sa poche, et dit à Cécile :
— J'avais cette lettre à remettre à monsieur d'Ambret.
— Est-elle pressée?
— Je l'ignore.
— Eh bien ! je la lui remettrai ce soir; le directeur de monsieur doit venir dans la soirée, et il ne sera plus dans l'état où il est maintenant.
— Comme il vous plaira, dit Noël, qui avait hâte de quitter ce lieu qui lui inspirait un dégoût étrange.
Noël remit sa lettre et se dirigea vers la porte ; mais s'étant tourné, par un mouvement machinal, vers le vicomte, il le vit à genoux, se frappant la poitrine, et marmottant des prières. Cécile lui fit signe de ne point le troubler, et le reconduisit jusqu'à la porte.
Noël hésita à sortir, car il entendait la voix de mademoiselle Carmélite sur le palier, causant avec action.
Cependant Cécile avait ouvert la porte, et, en se langeant, elle lui dit assez haut : — • Monsieur viendra- t-il chercher la réponse?
— Je ne sais, répondit-il en passant et en saluant rapidement mademoiselle Carmélite, qui reconduisait une jeune dame en grand deuil d'une exquise beauté.
— En ce cas, reprit Cécile, où faudra-t-il envoyer la réponse?
— Chez M. Noël Varneuil, rue Chantcreine, repartit le jeune homme en descendant l'escalier.
Mais il n'avait pas franchi deux marches, qu'une voix répéta avec une vive surprise ce nom fantastique de Varneuil; Noël se retourna, et vit la belle dame en deuil, qui le regardait avec une curiosité extrême. Décidément, il pensa qu'il était doué d'une existence fabuleuse, et fut sur le point de remonter, pour interroger cette dame sur sa surprise. Mais elle rentra dans l'appartement de mademoiselle Carmélite, avec celle-ci, et Cécile avait fermé la porte de M. d'Ambret
A la manière dont cette dame avait entraîné la couturière dans l'intérieur de son magasin, Noël ne put douter que ce ne fût pour l'interroger sur son compte; car cette étrangère devait supposer que mademoiselle Carmélite le connaissait' puisqu'il l'avait saluée d'un air de connaissance. Noël demeura immobile sur l'escalier, et il lui prit une espèce de vertige. 11 douta un moment de la réalité de ce qui lui arrivait, et il se secoua pour s'éveiller du rêve fantastique auquel il lui semblait être en proie. Mais il était bien éveillé, et la certitude qu'il ne rêvait pas lui rendait encore plus incompréhensibles les rencontres extraordinaires dont il paraissait le jouet. Un seul espoir restait à Noël de trouver le fil du labyrinthe dans lequel il marchait en aveugle : c'était sa visite au comte de Varneuil, son
père. Celui-là devait savoir le mystère de sa vie, et il avait le droit de le lui demander.
Noël se décida donc à aller à Passy ; mais il voulut mettre quelques heures de réflexion entre sa résolution et sa visite, il voulut interroger un moment cette destinée passée qui ne pouvait lui répondre ; mais sa tète s'égarait dans ce dédale inextricable, et il voulut aussi mettre un intervalle entre son trouble et sa réflexion. Il fut sur le
fioint de retourner chez ui. Mais Noël recula devant la solitude qui l'y attendait, et dans un premier moment, s'imaginant que le bruit et le mouvement étaient des compagnons, il s'achemina vers le jardin des Tuileries , où les derniers beaux jours de l'automne avaient amené une foule comme on n'en voit plus guère de nos jours.