‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 74 sur 169 · VIII- — U.-NE FEMME · texte numérisé non relu

VIII- — U.-NE FEMME

Nous sommes à Poitiers. Au pied de la ville coule une petite rivière qu'on nomme le Clain. Elle est encaissée entre deux collines chargées d'arbres qui se mirent dans son lit. A hauteur de la ville, la vallée que forment ces deux collines se développe comme une vaste coupe au fond de laquelle la gracieuse rivière, retenue par une large chaussée, étale une belle nappe d'eau qui s'échappe ensuite par nombreuses tranchées en faisant tourner des fabriques, des moulins, des usines de toute sorte. Mais si vous remontez ce petit courant d'eau, peu à peu les collines se rapprochent, la vallée se rétrécit, et vous arrivez à une espèce de petite gorge où le Clain n'est plus qu'un ruisseau que les grands arbres du rivage couvrent presque entièrement d'un côté à l'autre.

A cet endroit et à cent pas du rivage tout au plus s'élève une

CONFESSION GENERALE

assez grande maison, ou plutôt un assemblage de petites bâtisses qui se touchent et dont on a l'ait une habitation unique. Autrefois cet endroit s'appelait encore la ferme du Pressoir, et dépendait du beau château de Graverend, qui est situé au sommet de la colline; mais toutes les terres dépendantes de ce château ayant été vendues pendant la révolution, cette ferme devint la propriété du colon paritaire qui l'exploitait pour son compte et celui du marquis de Graverend. Ce colon s'appelait Canlel; il mourut en laissant cette ferme pour héritage à son 01s unique, Joseph Cantel, alors capitaine de grenadiers dans la garde impériale. C'était en 1808. Joseph étaiLdéjà à cette époque un homme de quarante-six ans; il était veuf, et avait une fille de huit ans, qui, grâce aux services de son père, avait été admise à Ecouen. Au moment où son père était mort, Joseph ne pouvant s'occuper de l'exploitation de sa propriété, l'avait louée par parcelles aux paysans dont elle touchait les exploitations, et ne s'en était réservé que les bâtiments et un jardin de quatre arpents qui s'étendait de ces bâtiments jusqu'à la rivière. Je ne puis dire si ce fut hasard ou prévoyance qui fit garder au capitaine Cantel cette habitation : mais il fut ravi de la retrouver en 181 o, lorsque après le licenciement de l'armée de la Loire, il fut mis à la retraite avec le grade de commandant, qu'il avait gagné dans la campagne de Russie. Ce fut à cette époque qu'il donna une nouvelle destination à tous ces bâtiments contigus; il ouvrit des fenêtres, perça des portes, fit carreler et parqueter le sol, cacha les poutres sous des plafonds, restaura les toits, recrépit les murs, et parvint à se créer une maison d'habitation d'une apparence extérieure assez désagréable, mais dont l'intérieur était aussi confortable que pouvait le désirer un vieux soldat qui possédait un revenu de 3,600 francs, indépendamment de ses 1,900 francs de retraite et de sa croix d'officier de la Légion d'honneur.

Grâce à tous les travaux qu'il avait fait exécuter, l'écurie des chevaux était devenue un grand salon, l'étable une salle à manger, et une grange à battre le blé une belle salle de billard. Il avait distribué en quatre jolies pièces contiguës les deux immenses chambres qui servaient autrefois à l'habitation du colon partiaire et de ses gens. La plus petite de ces pièces, donnant sur la cour, était la chambre du commandant; la seconde, celle de sa fille; les deux plus belles, dont les fenêtres ouvraient sur le jardin du côté de la rivière, étaient la chambre et le cabinet de travail de madame Cantel : car j'ai oublié de dire qu'en 1815 M. Cantel s'était remarié. Je ne puis affirmer qu'il fit une sottise; mais, ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il crut faire une bonne action; ce qui, au dire de certains mauvais esprits, est absolument la même chose. Comme cette histoire a besoin d'authenticité, j'ai lieu d'expliquer comment cela arriva; je préfère citer une pièce originale, et cette pièce n'est autre qu'une lettre écrite alors sous l'influence d'un testament qui ne peut être accusé de prévention, car cette lettre ne devait pas servir alors à l'usage auquel elle est destinée aujourd'hui. Du reste, la voici :

ELGÈ3E DE FREMERY A. LUCIEN DEV1LLE.

Mon cher Lucien ,

Grande nouvelle, merveille, prodige! la perle est retrouvée; j'ai retrouvé le bel ange brun : les Parisiens sont des niais; il n'y a qu'eux d'exilés en France. Tu vas être furieux : elle est ici, ici à Poitiers, dans cette abominable ville où l'on ne sait quel est le plus pointu, ou de ses pavés ou du visage de ses femmes. Mais je te connais, tu es homme à ne rien comprendre à mes exclamations, et à prendre tes grands airs, en disant du bout des lèvres :

— Hein! qu'est-ce que c'est?

— Voici ce que c'est.

Te souviens-tu du sermon en trois cents points que tu me fis, le jour où je me décidai à entrer dans la magistrature et à suivre la carrière du parquet ?

— Si l'on te donne quelque chose à Paris, me dis-tu, fais-toi greffier, si tu veux, fais-toi expéditionnaire ou moins encore, si c'est possible; car, une fois l'audience levée ou l'heure du bureau passée, on redevient l'homme qu'on veut ou plutôt l'homme qu'on est. A Paris, la profession ne classe que là où elle s'exerce. Dans le monde, c'est l'esprit, les manières, la distinction, qui marquent la place qu'on vous y donne. En province, la hiérarchie vous suit partout : à la promenade, à table, dans un salon. 11 faut presque demander la permission à son chef pour avoir de l'esprit devant lui. Personne ne s'inquiète de ce que vous valez, mais de ce que vous êtes; et quand on aura dit que tu es un substitut de procureur du roi, tu seras immédiatement classé, dans l'estime de la société, juste à la place que t'assigne ton emploi dans l'Annuaire du département.

Ge n'est qu'à Paris qu'on est homme du monde; en province, on est procureur général, directeur de l'enregistrement ou douanier; le titre ne vous quitte jamais : il vous dénonce partout et vous classe partout.

T'en faut-il une preuve matérielle ? Vois les militaires. A ceux qui sont en garnison à Paris il est permis, dès que l'heure de leur service est passée, de se dépouiller de leur habit a revers, et alors les

voilà des hommes comme les autres : c'est leur affaire d'être beaux, spirituels, élégants; rien ne les en empêche. Mais en province, L'ordonnance les condamne à l'uniforme et à L'épaulette; ils restent partout M. le colonel, M. le major et M. le sous-lieutenant; ils portent sur l'épaule le degré de considération qu'ils méritent; et ce qui est matériellement vrai pour eux seuls est moralement vrai pour tous.

Qu'iras-tu donc faire en province? Te mettre au dernier rang d'une société tracassière, "bavarde, médisante? Y comptes-tu sur quelques hommes de plaisir? Mais, s'il y en a, ils te seront interdits; tu ne dépouilleras jamais ta robe de substitut, et on ne \a pas en bonnet carré à une joyeuse orgie. Espères-tu y trouver des femmes ?... Mais... d'abord je nie qu'il y ait des femmes en province. Il y a des mères et des filles, des tantes et des nièces, des épouses fidèles et infidèles, mais des femmes !... Une femme, ce produit indéfinissable de la civilisation et de la corruption parisiennes, cet être doux, méchant, gracieux, spirituel, volontaire, faible, emporté, naïf, hypocrite, qui résiste ou qui se donne, qui vous domine ou qui vous obéit, qui vous aime ou qui vous trompe, qui vous perd ou qui vous sauve, mais qui, bon ou mauvais, fatal ou heureux, devient votre pensée, votre vie, votre ambition ; cet étrange assemblage de vices et de qualités, dont la beauté même est indéfinissable, car elle ne tient ni à des traits ni à des formes parfaites, car elle est toute dans un ensemble admirable de détails imparfaits, dans une harmonie remplie de beautés franches et apprêtées ; ce quelque chose de précieux, d'exquis qui prête des grâces à tout et qui en reçoit de tout, qui pare son luxe et qui en est paré, qui va bien à sa vie et à qui sa vie va bien ; cette âme qui a du tact pour tout comprendre, du goût pour tout faire, cette fée mortelle et visible qui possède cependant le pouvoir le plus tyrannique et le plus inaperçu, le charme! une femme enfin, ce que j'appelle une femme, il n'y en a pas en province, il n'y en a qu'à Paris.

Eh bien ! mon cher Lucien, il y en a à Poitiers, une du moins, et tu ne nieras pas que ce ne soit la femme comme tu l'entends; car toi-même, tu l'as dix fois proclamée la reine de ces magiciennes que tu déchires et que tu adores si cordialement.

Du reste, il faut également que je te raconte comment je l'ai retrouvée, puisqu'à mon départ de Paris je t'ai promis de te faire un récit exact de mon arrivée à Poitiers, de mes visites et de mes présentations.

Mais je te fais grâce d'une douzaine de caricatures que j'ai esquissées à ton intention; car je ne pense pas que tu tiennes beaucoup à savoir que nous avons un président de chambre, vieux galanlin qui se vante de n'avoir pas mis son chapeau sur sa tête depuis quarantesept ans; un capitaine de gendarmerie qui joue de la guitare, et qui, au dessert, chante : Fleuve, du Tage; un avocat gênerai qui va de son hôtel à l'audience en robe rouge, avec des patins et un parapluie ; et un maire qui dit tous les soirs avec la même satisfaction de son esprit et le même gros rire. :

— Je suis père et maire de mes administrés.

Tout cela sent son Pigault-Lebrun d'une lieue, et mes prétentions à peindre des originaux ne me fourniraient que d'assez plates copies. Ce qui t'intéresse, c'est de savoir comment je l'ai retrouvée. Le voici.

Je suis arrivé à Poitiers il y a près de quinze jours, et je suis allé sur-le-champ à l'hôtel de mon oncle, M. d'Ertenel. Je n'y ai trouve qu'un vieux concierge maussade qui m'a déclaré ne point avoir la clef des appartements. 11 m'a donc fallu retourner à l'auberge, et le lendemain, après avoir fait mes visites d'étiquette, j'allai voir mon oncle à son château de Grand-Pin, qu'il habite maintenant toute l'année. Il est toujours vert, malgré ses quatre-vingts ans, et m'a reçu avec affection, mais sans se départir de ses habitudes cérémonieuses et de ses airs de vieille cour. Il m'a retenu près de quinze jours, pendant lesquels on m'a préparé un appartement dans un des coins de son immense hôtel.

Je ne te parle pas de la morale que ce cher oncle m'a faite, des conseils qu'il m'a donnés sur les gens que je devais voir fréquemment, sur ceux qu'il est bon de visiter de temps à autre, et particulièrement sur ceux qu'il faut éviter comme la peste.

Tu dois aisément te douter que, parmi ceux-ci, les buonapartistes ont été les premiers signalés. Mais ce qui m'a fort étonné, c'est qu'après m'avoir tracé avec une vraie gravité de vieillard une règle sévère de. conduite comme magistrat et comme politique, il a consacré toute une soirée à me prémunir contre les dangers d'une liaison. Le bon oncle a ses théories comme toi, mais elles mit moins de poésie.

— Mon neveu, m'a-t-il dit, vous avez vingt et un ans; vous allez entrer dans le monde avec un état qui exige une grande discrétion dans le choix de ses intimités; vous serez exposé a voir des femmes de trois classes bien différentes : celle de la noblesse, chez lesquelles votre nom vous fera admettre ; celles de la robe, que votre profession vous oblige à voir, et celles de l'administration, que vous rencontrerez chez nos premiers magistrats. En thèse générale, vous ne vous adresserez jamais à une demoiselle. La séduire, si elle est pauvre, est une sottise, car eu s'expose à l'épouser en cas de malheur; si elle est riche, c'est une infamie, car on semble avoir eu sa fortune en vue plus que son amour; et dans tous les cas, vous êtes trop jeune pour un établissement, quel qu'il soit. Restent donc les femmes mariées.

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Jo regardai mon onde pour voli s'il ne n moquai! pas de moi; mais il avait son air princier cl sévère, el ne parlai! pas moins doctoralomenl que lorsque la veille il m'avait expliqué mes devoirs de magistrat. Il pril une prise de labacdansla tabatière d email que lui donnajadismadamoDubarry,dont tu sais qu'il est grtud admirateur,

et continua ainsi :

— Restent don* les femmes mariées, si vous m en croyez, vous ne tenterez rien du côté îles femmes de la noblesse. D'abord elles sont de trop bonne compagnie pour prendre un amant qui n'esl pa lait. Vn-si (lan> ce monde il esl très-difficile «le réussir a votre ige, el l'on s est ridicule tirs qu'on ne réussit pas. C'esl un immense danger, à pari celui d'être tué par nu frère, oncle ou cousin. Ce danger, voua ne le trouvères pas près des femmes de robe, mais un autre vous y attend : elles sont prudes, dévotes, casanières, el onl des propriétés dans le pays. Il en résulte que, pour elles, une affaire de cœur esl une chose grave, persistante, qui fait partie du ménage, el qui doil durer aulanl que les baux à ferme de leurs terres : neuf, dix-huit ou vingt-sepï ans. Il j a telle femme de conseiller à la cour qui vous fera rester quinze ans substitut, de peur que le moindre avancement ne vous éloigne d'elle. D'un autre eoté, elles commencent

presque Imites assez, lard, entre trenle el trente-cinq ans. Ajoutez à

cela une liaison de dix ans, c'esl le moins, el à trente ans vous vous trouverez l'amant d'une vieille femme acariâtre qui vous tiendrait de toute l'énergie d'un dernier amour, et nui, pour comble de malheur, serait capable de devenir \eu\e, el par conséquent libre. Je

ne parle pas des cas où il v a scandale : c'est affreux, c'est toute une

famille renversée, désunie, vingt procès honteux, et la rancune de toutes les robes fOUges : on est perdu. Donc, si vous voulez suivre mes conseils, vous vous tournerez du côté des femmes de l'administration. Ola esl ramassé dans tous les coins de la France, eela n'a point de famille à sa suite qui la dénonce a son mari. Elles ont du m ride, el savent se conduire avec adresse dans l'occasion; mais ce qu'il y a de mieux, c'est qu'habituées à de fréquents changements de résidence, elles savent que lapins tendre liaison peut être rompue par un ordre ministériel, et elles ont cela d'admirable, qu'elles poursuivent avec une rare persévérance l'avancement de leur mari, dût-il les séparer de leur amant : quant à l'avancement de celui-ci, c'est son affaire; mais elles n'y font point obstacle sous le prétexte du désespoir que leur causera une séparation. Vous aurez donc à vous pourvoir de ce côté, si vous voulez être sage. Ce que vous devez vous interdire aussi, ce sont les femmes de la bourgeoisie; là, s'il y a honnêteté, c'est un crime que de la tenter; car chez ces gens-là l'honneur des mères est le patrimoine des filles; s'il n'y en a pas, alors ce uVsl plus '>>"> ie vice abject où vous ne devez pas vous mêler.

J'écoutai le cher oncle, je lui promis de suivre ses avis, et mon appartement à Poitiers se trouvant enfin prêt, je revins à la ville. C'est là que j'appris qu'un domestique s'était présenté deux fois pendant mon absence pour réclamer un petit paquet dont j'avais dû être chargé pour un M. Cantel. Je me rappelai, en effet, avoir mis un rouleau à cette adresse au fond d'une des malles que j'avais laissées à Paris, et qui devaient m'arriver par le roulage. Je tis dire au domestique, qui se présenta une troisième fois, qu'aussitôt ce paquet arrivé, je le ferais remettre à son adresse. Ces malles me parvinrent il y a trois jours ; je trouvai le rouleau, et jallais l'expédier par un domestique, lorsqii'en l'examinant je vis que c'était delà musique : la cavatine de Jean de Paris, de François de Foix, quelques parties de. la Servaenamorata, plusieurs duos, mais tous des morceaux de femmes. Des femmes, des virtuoses de province; je pensai au capitaine de gendarmerie avec lequel j'avais diné la veille, et je sonnai pour envoyer le fameux rouleau. Le domestique élait absent, et je pensai alors qu'il serait plus poli d'aller porter moi-même une chose qu'on avait attendue avec tant d'impatience. Je tis demander où demeurait ce M. Cantel, et je vis que j'avais une promenade charmante à faire.

Je partis préoccupé de je ne sais quelle idée involontaire que je marchais à une aventure. Cependant je commençai à douter de mes prévisions à l'aspect de la bicoquerie où demeure M. Cantel (je dis hicoquerie, attendu que c'est un vrai faisceau de bicoques). J'entrai dans une cour assez bien tenue, mais faite tout de travers ; une grosse iille rouge vint me dire que M. Cantel élait absent. J'allais remettre mon rouleau à la servante, lorsque j'aperçois sur le seuil d'une porte une robe blanche, une taille de nymphe, un visage de fée. Je regarde mieux, c'était elle... elle, Victorine... — Mademoiselle Landais ici! m'écriai-je. — Madame Cantel, me répondit-elle avec ce sourire si lin et ce léger clignement d'yeux qui, comme tu disais, prêtent un air de confidence au moindre mot de cette femme... — Je n'étais pas encore revenu de ma surprise, qu'elle m'avait fait entrer dans un salon coquet, gracieux, irrégulier et charmant comme elle. — Mon mari et sa tille Amélie sont absents, me dit-elle : j'en suis ravie, nous pourrons causer. — J'avoue que j'avais besoin de ce qu'elle m'apprit pour m'expliquer comment cette Victorine Landais, qui se taisait entendre pour quelques louis dans les grandes soirées musicales de Pai is, se trouvait à la l'ois exilée en province, loin de tout ce qui peut apprécier son admirable talent ou le rendre profitable,. et mariée solennellement, quand nous nous faisions un jeu de rire de ses airs de

princesse. Tu sais ip Tel le disparu! soudainement, lorsque nous allions essayer de percer le mystère de sa position misérable et de sa pai faite éducation. C'esl alors qu'elle se maria avec M. Cantel. El voici comment cela arriva : Victor! ne Landais est orpheline et fille d'un officier morl au soi \ les «le l'empereur. Elle fui élevée à Écouen, où elle él fil

restée comm i maîtresse; m. lis la franchise de ses opinions la

lii renvoyer au commencement de 181 1. (Elle a des opinions, elle esl I apartlstc, elle m'a fort amusé quand elle m'a dil cela). Privée de

toutes ressources, elle se servit il I 1 1 < 1 1 1 pour vivre, en r,n li.ml

ce qu'elle était, ce qui l'eut peut-être fait exclure de certaines maisons royalistes. C'esl alors que nous l'avons rencontrée. Grâa conseils (elle t'estime comme un homme très-fort), grâce a tes oon-

il . elle alla il se décider a prendre la carrière du théâtre, lorsqu'un jour elle rencontra Amélie, uni' Iille d'officier, qui avait été élevée

comme elle à Écouen. Celle ci esl cependant beaucoup plus jeune que Victorine, qui doit avoir vingt-deux ou vingt trois ans, tandis quA-

iného a tOUt au plus seize ans. La jeune Iille présenta son aie i Compagne à son père, en lui coniaiil ruminent .sa roeuiinai

pour l'empereur l'avait compromise. Le vieux commandant en pi ura d'admiration ; il invita mademoiselle Landais à venu les voir pendant leur séjour à Paris. Victorine y alla ; le commandant la trouva char-

manie ! Sa Iille était bien jeune pour lui être d'une c

assidue; elle avait d'ailleurs besoin d'être encore guidée et protégée par une femme accomplie pour le devenir elle-même. \ ictonne élait

déjà une amie; elle étail belle, jeune et bonaparlisle : c'en élail Imp

pour la tête du vieux commandant; il en devmi fou el lui demanda sa main. V ici mi ne était pauvre, sans famille, sans a venir certain ; le. commandant est un digne homme encore fort bien : elle se aller et consentit.

Elle m'a conté tout cela avec cet air candide el lin que tu lui connais; il y a, à la fois, de l'enfant et du démon, de la timidité et de la malice dans le langage de cette femme. Kilo est heureuse, m'a-t-elle dit; elle aime son mari, qui est noble et bon pour elle; elle aime sa belle-tille, qui esl un ange de candeur et de grâce, el que j'ai aperçue dans le jardin, velue absolument de blanc comme sa belle-unie. Celle-ci est allée la rejoindre un instant, et je ne puis te dire quel charme j'éprouvai à suivre ces deux ombres blanches et svelles allant doucement à travers le feuillage des grands arbres qui bordent la rivière. Au milieu d'une nature agreste et rude, ces deux corps aériens si fluides, si souples, si gracieux; dans ce pays si brute, parmi ses habitants si grotesques, ces deux modèles de grâces élégantes et achevées, ces deux femmes enfin, comme tu les appelles, c'était comme une apparition céleste, et je me suis laissé aller à une rêverie à laquelle elle seule a pu m'arracher. Sans doute, elle allait reprendre le cours de ses confidences, lorsqu'on a annoncé une visite r c'était un M. de Graverend, un homme de trente ans, décoré et fort beau, de la beauté d'un officier de cuirassiers; il est capitaine du régiment qui tient garnison dans cette ville, et je l'avais déjà rencontré une fois chez le général : c'est un officier de l'empire très-brave et trèsdistingué, dit-on, je le crois, parmi les cuirassiers. Il est entré comme un ambassadeur, avec une suite de saluts infinis. Elle l'a accueilli assez froidement, mais presque aussitôt mademoiselle Cantel est entrée, et, au trouble qui l'agitait, j'ai deviné ce qui l'appelait au salon. J'ai pris congé, et, en sortant, j'ai dit à Victorine : — Lst-ce que c'est un futur gendre ? — Je le crois, m'a-t-elle dit avec un sourire et un regard adorables. C'était à la fois une confidence de famille et une prière d'être discret qu'elle me faisait par ce sourire et ce regard; j'étais déjà de l'intimité de Ja maison; je partis el je revins à Poitiers dans l'état d'un homme ivre d'opium. Il me semblait que je marchais en l'air; je regardais avec mépris cette sale ville, ses femmes baroques, aux gestes serrés et à la voix criarde; je sentais que j'avais près de moi un refuge où je pourrais aller oublier le boston et le vinaigre des soirées poitevines, une oasis où je respirerais un parfum délicieux de nos beaux salons de Paris. J'allai chez le préfet, où je trouvai toutes les femmes abominables et mises comme des revendeuses de chansons, et je me relirai de bonne heure, pour emporter mon bonheur, sans qu'il se ilétrit au contact de tous ces petits ridicules de province. Voilà deux jours qu'il dure; mais ce n'est qu'en recevant ta lettre ce matin que j'ai pensé à te l'écrire. Je n'ai pas revu Victorine depuis trois jours; mais demain je dîne chez elle : je viens de recevoir une invitation de M. Cantel. Dans quelques jours je répondrai à ce que tu me demandes relativement à ton procès. Pas un mot de ma rencontre à nos amis. C'esl a loi seul que j'écris, entends-tu bien ? Je les connais, ils riraient de moi et médiraient d'elle, et je ne le veux pas. Adieu, mon cher Lucien ; ne me plains pas trop, et amuse-toi, puisque tu prends le plaisir pour le bonheur.

Eugène de Fremery.

Quand Valvins eut fini la lecture, Noël et Fabien se regardèrent comme pour se demander en quoi toute celte histoire pouvait les intéresser, Valvins les devina et leur dit froidement :

— Messieurs, vous êtes jeunes, et peut-être ne prévoyez-vous pas où ce récit va nous mener; c'est qu'il y a une grande différence entre le vice du monde el le vice des tribunaux'. Celui-ci peut se dire

CONFESSION GÉNÉRALE

en un mot, il s'appelle le vol ou le meurtre ; mais l'autre a besoin

d'êlrc saisi dans ses plus légers détails pour être nfhipris, car c'est surtout là qu'il est hideux.

Les doux jeunes gens tirent un léger mouvement d'impatience, et Val\ ins continua :

— Deux mois s'étaient écoulés depuis le jour où Eugène de lïemery écrivit à Lucien l)e\ille la lettre que j'ai citée au commencement de celte histoire-. Qn était au mois de juillet, et Eugène de l'ivuiery, seul dans son cabinet, se promenait eu gesticulant el an murmurant à voix liasse une espèce de monologue sans (in. Quelqu'un qui eût pu le voir et l'entendre de loin, se rappelant qu'il était substitut du procureur du roi, eût jugé à sa pantomime el au bruit de sa parole, tantôt lente, tantôt rapide, qu'il répétait une improvisation dont sa mémoire n'était pas encore bien sûre; mais quelqu'un qui l'eût vu el entendu de près eût deviné à l'exaltation de ses regards et au reloue périodique de certains sons, qu'Eugène Taisait des vers. Faire des vers à vingl cl un ans, faire des vers pour la femme qu'on aime, dire avec des mots sonores et doux les espérances et les angoisses de son amour; à ces émotions, si charmantes parce qu'elles sont jeunes, ajouter le charme d'une douce harmonie, écouter le murmure de son cœur et se le répéter dans un écho poétique, aimer et croire à l'amour et à la poésie, à l'amour comme à une vérité, à la poésie comme à un ami, c'est le privilège de la jeunesse, c'est l'ineffable bonheur de ces heures qui font tant souffrir et qu'où pleure dès qu'on n'en souffre plus. Eugène en était là; il aimait, de cet amour qu'on n'a pas deux fois en sa vie; car celui-là n'a eu encore ni remords ni déception. Amour délicat qui ne s'est pas encore heurté aux calomnies ou aux trahisons ; amour chaste qui n'est pas flétri dans une faute, el qui ne tremble pas devant son bonheur. Aussi, le visage d'Eugène rayonnait d'une joie sérieuse; on sentait qu'il était heureux, mais d'un bonheur qui caressait son âme sans l'alarmer. Après avoir longuement modulé les vers qu'il composait, il se mit devant une table pour écrire; et à mesure qu'il les écrivait, il semblait leur sourire comme à des confidents intelligents qui avaient bien compris son âme, et qui lui répétaient harmonieusement ce qu'il leur avait confié. Il achevait d'écrire ses stances, lorsque la porte s'ouvrit brusquement; Eugène prit son papier pour le cacher, mais il s'arrêta à l'aspect de son ami Lucien Deville, qui entra rapidement, en jetant avec humeur son chapeau dans un coin du cabinet.

Qu'as tu donc? lui dit Eugène; tu as vu ton notaire, ton avoué;

aurais-tu de mauvaises nouvelles de ton procès ?

Lucien se sardonique :

Lucien se posa en face de son ami

ion procès , et lui ré

îpondit d'un ton assez

Je suppose que les nouvelles de mon procès t'intéressent fort peu ; car, depuis deux mois et demi que tu es à Poitiers, tu n'as pas daigné t'en informer, malgré la promesse que tu m'avais faite dans la première et la seule lettre que j'ai reçue de toi. Depuis lors, je t'ai écrit cinq ou six fois, je n'ai pas eu une seule réponse ; il m'a donc fallu venir moi-même dans cette ville pour m'occuper de mes intérêts ; ce n'est donc pas ma faute si je suis ici, mais la tienne.

— La manière dont tu me reproches ma négligence, répondit Eugène, n'est pas généreuse. Hier, quand tu es arrivé, je me suis excusé, comme je le devais, d'un tort que tu m'avais promis d'oublier.. Toutefois, je ne puis t'en vouloir de ta mauvaise humeur, car je crains que ton affaire ne soit désespérée, et que m'a négligence y ait contribué pour beaucoup.

— Mon affaire est excellente, mon cher Eugène, repartit Lucien, et je ne la crois pas douteuse, quoique j'aie un avoué; il l'avait déjà suffisamment embrouillée pour me la faire perdre, mais, en quelques mots, je l'ai débarrassée de tout le fatras de subtilités dont il l'avait entourée, el pourvu qu'il veuille suivre mes conseils, el n'avoir raison que par la raison , je crois pouvoir être sûr de ne pas perdre mes cinquante mille francs.

— Je l'en félicite, dit Eugène ; cela te rendra d'autant plus fort dans l'entrevue que je t'ai ménagée avec M. de Graverend, ton adversaire. Tu sais que j'aime mieux la plus mauvaise conciliation que le meilleur procès, et j'ai pensé que deux hommes d'honneur, mis en présence par des amis loyaux, termineraient plus vite et plus juslement un arrangement d'argent que le tribunal le plus impartial.

Lucien considéra un moment Eugène, et après un silence assez long, il finit pa<- lui dire :

— Soit, j'accepte cette entrevue : pour beaucoup de raisons, je suis bien aise de connaître ce 11. de Graverend; où dois-je le rencontrer?

Eugène sembla hésiter à répondre à cette question ; mais Lucien l'ayant répétée, il lui dit :

— Nous le verrons chez M. Canlel.

— Chez M. Cantel ! répéta Lucien d'un ton surpris.

— C'est ce qu'il y avait de plus convenable,, lit Eugène avec impatience. M. de Graverend dîne aujourd'hui chez le commandant; je vais passer presque toutes mes soirées chez lui; lu es mon ami, lu connais madame Cantel, tu m'accompagnes, tu rencontres comme par hasard ta partie adverse, et cela n'a pas la solennité d'une entrevue arrangée à l'avance, et à laquelle, jusqu'à un Certain point, je ne pouvais pas prêter mou concouis, en ma qualité de magistrat.

In sourire assez moqueur fut d'abord la seule réponse de Lucien aux paroles d'Eugène- Il sembla encore les médite! assez longtemps, ri repartit avec le même ton sardonique :

— Soit : je suis non moins charme du lieu de l'entievue que de l'entrevue elle-même; mais ce qui me plaît surtout dans ce que tu viens de me dire, c'est l'observation exacte des convenances qui' t'impose ton rôle de substitut de procureur du roi.

— Penses-tu (pie je les aie jamais oubliées? dit l'iemery avec quelque hauteur.

— Je crois toujours le mal qu'on dit de mes amis, répondit Lucien.

— Cela est flatteur pour eux, repartit Eugène ironiquement, et cela est d'un véritable ami.

— Cela est d'un véritable ami, précisément parce que ce n'est pas flatteur; les gens qui boivent à longs traits l'éloge quon leur fait de ceux qu'ils aiment et le blâme qu'on jette sur leurs ennemis, sont des niais qui tendent la main pour mendier de la fausse monnaie; moi, je croirai le mal qu'on m'a dit de toi, jusqu'à ce que lu m'aies jure mu l'honneur que tout ce que j'ai appris n'était pas vrai.

— Et qu'as-tu donc appris dont j'aie à me justifier ? s'écria Eugène à qui le rouge moula au visage.

— Oh ! calme-toi, on ne t'accuse ni de délit, ni de crime, honteux prévus par le code pénal; ce dont on t'accuse est bien pis a mes xeu.x : car il s'agit tout bonnement de ton avenir et de ta considération, que tu perds.

— M'expliqueras-tu cette énigme?

— C'est ce (pie je vais faire sur-le-champ, si tu veux bien te donner la peine de m'écouter.

Lucien fit signe à Eugène de s'asseoir puis il commença ainsi :

— Tu te rappelles sans doute la belle lettre (pie tu m'écrivis sur l'importante découverte (pie tu venais de faire à Poitiers ? L'ange brun, la perle des femmes était retrouvée, dis-tu : c'était une ombre blanche, une vision céleste, une oasis, enfin mille sottises de cette force... Laisse-moi parler, et ne brise pas cette vieille chaise vermoulue , que le concierge de ton oncle porterait à ton mémoire de dépenses, comme si elle était neuve. Tu m'écrivis donc que tu avais retrouvé Victorine, et voici ce que je te répondis : « Tu as raison, il y a de l'enfant et du démon dans cette femme : de l'enfant, parce qu'elle est volontaire, capricieuse et sans cœur; du démon, parce qu'elle est flatteuse, hypocrite el persévérante.» J'ajoutai : «Je ne sais pas ce que cette femme veut faire de toi, mais prends-y garde, et de tous les rôles qu'elle te proposera, n'accepte pas surtout celui de son amant. »

— Je ne suis pas son amant I s'écria Eugène avec vivacité.

— Sur l'honneur ? dit Lucien.

— Sur l'honneur ! répondit Eugène.

— C'est déjà quelque chose, dit Lucien. Je vois que tu vaux mieux que ta réputation.

— Que ma réputation ? répéta le substitut, qui ose dire une teiie calomnie?

— Quelqu'un avec qui on ne se bat pas en duel, tout le monde ; lu passes pour l'amant de madame Cantel; lu es tous les jours chez elle; tu as abandonné tous les salons, où ton devoir et les convenances t'appellent, pour lui consacrer toutes tes soirées; on ne te voit [dus nulle part, quelque temps qu'il lasse, si ce n'est à l'audience, ou sur le chemin qui conduit au Pressoir.

— N'ai-je donc pas le droit de choisir les gens que je veux voir?

— C'est parfaitement juste. Mais quand on est substitut du procureur du roi Louis XVIII, on ne fait pas son unique société d'un commandant de l'ex-garde impériale : voilà ce que pensent les magistrats.

— Eh ! mon Dieu ! qu'ils me dénoncent et me fassent destituer, ce sera un acte inique à ajouter à tous ceux de l'intolérance politique du parti qui nous gouverne.

— Voilà précisément ce que je te disais tout à l'heure; voilà où en est ton avenir, à l'espérance d'une destitution.

— Il en sera tout ce qu'on voudra; mais je ne sacrifierai pas mes affections à de si misérables exigences, et si ce que tu me dis est vrai, je veux bien reconnaître que je perds mon avenir.

— Tu oublies ta considération; car si les magistrats trouvent que tu as tort de voir un buonaparliste, les honnêtes gens se demandent qu'est-ce que tu vas faire si assidûment dans une maison où il n'y a que deux femmes, dont l'une est fiancée à M. de Graverend, el dont l'autre est mariée. Nécessairement tu trahis quelqu'un.

— Ah çà I mon cher Lucien, dit Eugène en ricanant, est-ce que nous sommes au sermon ? est-ce (pie tu entres dans les ordres, et viens-tu t'essayer chez moi à l'éloquence sacrée ?

— D'abord, mon cher Eugène, repartit Lucien très-froidement, d'abord ceci n'est pas du tout, du tout spirituel ; et d'ailleurs, si c'est sur ce ton- là (pie tu veux le prendre, j'en suis : c'esl le mien. Je ne suis point magistrat, moi; je n'ai pas à faire appliquer la loi; je ne tnuie pas, au nom de la vertu et de la morale, contre les crimes de la société; je ne suis pas le gardien des bonnes mœurs: j'ai le droit de rire des maris dupés, quand ce n'est pas moi qui les trompe: mais, à ce compte, j'ai le droit de rire des amoureux dupés, fussent-ils mes amis les plus chers.

— C'est pour moi que lu dis cela? s'écria Eugène.

CONFESSION GÊNER M.K

— c'est pour toi.

— Victorine me tromperai! ! répéta-! 11 en palissant.

— Si in n'es pas boo amant, je ne vois pas en <|n<>i elle peul te tromper, reprit Lucien.

— Son amant I Lucien; non, je ne le *uis pas; et cependant, ajouta- 1 -il avec rage, si je le savais!... Mais tu ne peux pas comprendre cela, t«>i.

— Si l'ait, si l'ait, dit Lucien; je le comprends. El maintenant, écoute-moi bien, et sois franc comme tu le dois avec moi, ton Irère,

Ion ami.

— Je le serai.

— Eh bien, reprit DeviUe, n'est-ce pas mie Victorino est une Femme

qu'il faut aimer avec passion? N'a-t-clle pas

des grâces inconnues pour tout faire, pour

parler, s'asseoir, se lever, marcher, écouter?

N'est-ce pas que, lorsqu'elle s'assied à son piano et qu'elle se prend à chanter un air d'amour, elle, Victorine , l'habile cantatrice nui ne connaît point de difficultés en musique, bésite sonvent et semble ne pouvoir Franchir certaines notes, prononcer certaines syllabes-.' Yeslce pas (pie tous ces lieux communs de nos faiseurs de romances :

Celui que j'ai n>r — Celui que je n'ose nommer — Bonheur d'amour est d'être aimé; n'est-ce pas que toutes ces phrases banales ne sortent de sa bouche qu'avec un tremblement qui semble dire combien elle craint une passion qu'elle n'a pas éprouvée ou qui la dévore en secret?

— C'est vrai , dit Eugène.

— Et alors , comme on sent un ai dent désir d'être celui à qui parlera d'amour cette àmc qui jusqu'à présent crie au hasard dans la solitude, comme un enfant perdu !

— Oh! tu as raison, dit Eugène; on donnerait sa vie pour un tel bonheur.

— N'est-ce pas? Et lorsqu'elle se croit seule, et qu'à demi couchée dans un large fauteuil elle oublie que ce doux affaissement de son corps en trahit toutes les grâces, dans

ce mol abandon où sa tète s'incline sur sa main, tandis que ses yeux se lèvent au ciel , ne semble-t-il pas qu'on peut suivre leur regard ardent et humide, cherchant en haut une espérance voilée? et s'il arrive qu'avertie tout à coup de votre présence elle baisse ce regard sur vous, au trouble qui la prend, puis à l'effroi qui la saisit, n'estil pas vrai qu'on peut croire que son âme a murmuré en elle-même : Le voilà, celui que tu rêves; prends garde qu'il ne te devine !

— Lucien!... Lucien!... dit Eugène en regardant son ami en face, tu as aimé Victorine!

— Comme un fou, comme un fou furieux !

— Et tu ne m'en as jamais rien dit.

— M'as-tu parlé de ton amour, loi ?

— Mais, dit Eugène embarrassé, c'est bien différent; d'ailleurs, je t'ai écrit.

— Une lettre, une seule lettre, et si tu avais attendu un jour de plus, tune m'aurais pas écrit du tout. En revenant de diner de chez

— Je demeure rue Chantereine, n» 7. — Page 13.

M. Cantel.tu aurai- racheté pour beaucoup la lettre que tu m'avais envoyée le matin. Est-ce \ rai?

Eugène hésita encore a répondre: mais la vérité l'emporta, et il

lui dit:

— Oui, c'est vrai,

— (l'est toujours le même procédé, dit Lucien.

— Qu'entends-tu par là '

— (l'est qu'elle t'a imposé le silence connue elle me l'avait Imposé.

— Elle ne m'a rien ihi ; et comment d'ailleurs eût-elle pu ordonner

Il discrétion à un amour qu'elle ignorait encore?

— Qu'elle ignorai! ! repartit Lucien en souriant. Crois-tu qu'une femme moins adroite qu'elle ne devine pas aisément le trouble qu'elle

inspire ? El des que Victorine a été sûre de ta folie, elle a dû vouloir qu'elle n'eût pas de confident, et surtout que ee confident ne fût

pas moi

— Llle ne m'a rien dit pour cela, je te le répète.

— Elle ne t'a rien dit? repartit Lucien.

— Rien , absolument.

— C'est-à-dire qu'elle ne t'a pas pris à part, et qu'elle ne s'est pas textuellement exprimée ainsi : Monsieur, je vous prie de ne dire à personne que vous m'aimez. Mais rappelle-toi bien : estce qu'elle n'a pas développé quelque charmante théorie sur le bonheur de ces amours secrets profondément ensevelis dans l'âme.

de ceux qui les éprouvent, et qui ne se sont jamais révélés que l'un à l'autre? ou bien, à défaut d'une théorie dont tu n'eusses pas fait une application intelligente toimême , n'a-t-elle pas raconté quelque aventure d'une femme qui avait fini par se donner à celui qui l'aimait, parce que jamais une plainte, une confidence, un mot, n'avait fait soupçonner cet amour à personne?

ou bien encore n'at-elle pas dit, en te regardant, que l'homme qui se vante de l'amour qu'il éprouve est aussi coupable que celui qui se vante de l'amour qu'il inspire ?

car souvent une femme souffre, grâce à la malignité du inonde, autant de l'amour quelle fait naître que de l'amour qu'elle ressent... Ou bien...

— Lucien, Lucien, s'écria Eugène épouvanté de voir raconter si formellement tout ce qui lui était arrivé, Lucien, as-tu été l'amant de Victorine?

— Non ; mais j'ai été assez adroit pour ne pas être son mari.

— Et lu lui en veux de ce qu'elle ne t'a pas cédé?

— Non, j'avais même oublié tout le mal qu'elle m'a fait; je lui avais pardonné sa coquetterie, perfide comme une trahison; elle était alors une pauvre fille assez abandonnée, et le désir d'un mari et d'un nom peut excuser bien des crimes. Mais aujourd'hui que je te trouve entre ses mains, livré sans défense aux mêmes séductions, je me demande ce qu'elle veut faire de toi.

— En vérité, Lucien, reprit Eugène avec impatience, tu te sers d'expressions dont l'étrangeté dépassC l'inconvenance. Je suis livré sans défense, dis-tu ; tu cherches ce qu'on veut faire de moi? Prends

CONFESSION GÉNÉRALE

garde! quoique je n aime pas madame Cautel comme tu le dis, je ne souffrirais pas dun autre des expressions pareilles.

— Elles sont cependant justes, ces expressions qui te révoltent. Oui, tu es livré sans défense à la coquetterie la pins impitoyable que je connaisse. A Paris, quelque amour qui vous tienne, on peut s'y arracher par un antre amour; car, vois-tu, c'est une grande erreur de croire que le cœur oublie : il remplace, voilà tout. Mais dans une ville comme celle-ci, que deviendras-tu, le jour où tu découvriras que ces regards furtifs, ces demi-mots, ces silences rêveurs, ces tressaillements soudains, ces joies de te revoir, ces craintes de demeurer près de toi, ces tristesses de te quitter, tout cela n'est qu'un jeu, une trahison froidement calculée, un piège ignoble?

— Et pourquoi un jeu, un piège ignoble?

à quoi bon ?

— C'est ce que je ne sais pas. C'est ce qui m'épouvante : car enlin elle ne s'est pas donnée à toi.

— Mais si elle l'avait fait, que ne dirais-lu pas d'elle, toi qui la juges si cruellement lorsqu'elle est encore pure?

— Si elle s'était donnée à toi, je lui pardonnerais. Dans ce crime de l'amour où elle t'entraîne , elle, ne peut avoir d'excuse qu'en t'y suivant.

Qu'une femme s'empare du cœur d'un homme, lui fasse tout oublier au monde, amitié, devoirs, fortune, avenir, et qu'elle oublie tout à son tour, je le comprends. Qu'elle perde la vie de son amant, mais en risquant la sienne; qu'il ne puisse périr sans qu'elle périsse; qu'elle 1 aime enfin comme il l'aime ; ce peut être un malheur, mais il est pour tous deux. Et crois-moi, Eugène, je ne t'eusse pas dit un mot de Victorine . si j'avais supposé qu'elle t'aimât.

— Mais elle m'aime!

repartit Eugène d'une voix basse où vibrait toute l'exaltation de son amour.

— Te l'a-t-elle dit?

— Oui.

— Comment ?

— Ecoute : un soir, j'avais trouvé près d'elle M. de Graverend; il me sembla qu'ils causaient avec une familiarité que je n'avais

pas remarquée; je ne puis te dire quelle douleur j'éprouvai, mon cœur se serra et devint froid : un soupçon s'empara de moi. Je me crus trompé, et je pensais que je tuerais Victorine si c'était vrai; cette sensation ne fut que d'un moment, la raison me revint avec le doux sourire dont elle m'accueillit, et dans le morne silence où je demeurai après ce mouvement si violent et si rapide, je me demandai de quel droit je me faisais l'arbitre des sentiments de Victorine. J'avais cru sentir qu'elle m'aimait, à l'ivresse que j'éprouvais près d'elle, mais elle ne me l'avait pas dit ; moi-même je n'avais jamais osé donner un nom à cet hommage absolu que je lui portais tous les jours ; savait-elle que je l'aimais, et ne s abusait-elle point sur mes sentiments, comme je me trompais peut-être sur ceux que je lui suppo sais ? Ce nouveau doute me fit trembler, je ne voulus pas rester plus longtemps dans une incertitude qui me rendait presque Tou, depuis un moment à peine que je l'éprouvais. Je me résolus à parler, et M. de Graverend s'élant éloigné, je m'assis près d'elle, et là, avec

une audace inouïe, ou plutôt avec un désespoir qui fit toute ma hardiesse, je lui dis :

— Madame, je vous aime.

Elle pâlit et resta immobile; je repris d'une voix haletante et brisée, car j'étais presque fou dans ce moment :

— Je vous aime et je suis jaloux.

Elle me regarda d'un air stupéfait et répéta :

— Jaloux ! et de qui ?

— De cet homme qui vous quitte, et qui parlait assis près de vous. Et un sourire triste d'indignation passa sur ses lèvres, et elle répondit en se levant :

— M. de Graverend et Amélie vous devront des remercîments,

car vous aurez hâté leur mariage.

— Serait -il vrai?

m'écriai-je.

— C'est ma seule réponse à de honteux soupçons.

Je la retins et elle se rassit près de moi , la tête baissée, les yeux fixes devant elle , les lèvres contractées.

— Oh ! pardonnezmoi cette injure , lui dis-je : si vous saviez de. quel amour je vous aime , combien vous êtes devenue l'unique espérance de ma vie, voué auriez pitié de moi.

Elle garda le silence, et je repris avec plus de désespoir :

— Oh ! après mon injure, pardonnez-moi cet aveu. Jamais, peutêtre, jamais, sans cet affreux soupçon qui m'a glacé le cœur, je n'aurais osé vous parler ainsi. Car je n'avais pas besuiu de » ous dire que je vous aime :

vous deviez le sentir, vous deviez comprendre que je ne vivais que de vous, que votre présence était mon rêve de toutes les heures et l'unique joie de ma vie. Et, s'il faut tout vous dire, j'ai cru...

Elle tressaillit et se recula de moi.

— J'ai cru que vous aviez pitié de ce délire... que vous-même...

Elle se détourna.

— Oh ! je n'ai pas cru que vous m'aimiez I... J'ai cru que, bonne et sainte comme les anges, vous vouliez bien me permettre de vous aimer, pour ne

pas me faire mourir en me chassant loin de vous. Est-ce vrai? Victorine, me suis-je trompé? ignoriez-vous cet amour? et maintenant que vous le savez, faut-il vous quitter, dois-je ne plus vous revoir?

Pendant que je parlais ainsi, Victorine, les lèvres serrées, le regard immobile, les mains contractées, ne trahissait son émotion que par le mouvement haletant de sa poitrine, qui semblait ne pouvoir contenir sa colère ou sa douleur : je m'approchai d'elle; je voulus lui prendre la main en lui disant :

— Victorine, m'aimez- vous?

Elle s'éloigna en cachant son visage dans ses mains, et en murmurant d'une voix désespérée :

— Oh! mon Dieu, c'est affreux!

Ce soir-là, nous ne fûmes plus seuls un moment, mais elle avait repris sa grâce, elle était calme, gaie, souriante. Je souffris les plu? poignantes angoisses quand je sortis de chez elle. Je quittai M. de

Pourquoi as-lu laissé entrer cet homme? — Page 10.

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