‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 78 sur 169 · UN PARAVENT · texte numérisé non relu

UN PARAVENT

Eugène, étant resté seul avec Lucien, lui dit à son tour :

— C'est étrange, en effet; et il doit y avoir un mystère dans tout :eci.

— Ce mystère, repartit froidement Lucien, je le soupçonnais depuis ongtemps^ et je l'ai dit à Victorine avant d'entrer en conférence avec 'es messieurs : ce mystère, c'est que M. de Graverend est l'amant de nadame Cantel.

Eugène pâlit à cette parole; un cri sourd de rage s'échappa de sa loitrine, et il s'avança contre son ami, le regard en feu et les poings serrés.

— Encore! s'écria-t-il en menaçant son ami qui ne savait pas au nilieu de quelle ivresse d'amour il avait jeté celte insultante parole. .no iv! répéta Eugène avec un geste menaçant.

— Sortons de cette maison, lui dit froidement Lucien; demain natin nous nous couperons la gorge si cela te convient; et si cela ' e convient, ce sera pour sept heures du matin. La seule faveur que e te demande au nom de notre vieille amitié, c'est de m'attend re à i\ heures, et de me donner une heure d'audience : lu seras plus aime, j'en saurai davantage, et peut-être reconnaitrai-je que j'ai eu orl.

— Quoi ! s'écria Eugène avec indignation, vous n'êtes pas sûr d'une areille infamie, el vous osez la proférer.

— J'en suis aussi sûr, repartit Lucien, que l'on peut être sûr d'une bose que l'on n'a pas vue; mais remettons toute cette explication

l'heure que je t'ai dite : tu n'es pas en état de m'entendre.

— Au contraire, reprit Eugène, je veux savoir sur l'heure, à instant même, ce que tu as vu, ce que tu as entendu, ce qui peut 'avoir donné un pareil soupçon !

— Tu le veux? dit Lucien, eh bien, soit. Mais il faut, avant, que. a me répondes franchement à une question : Victorine t'a-t-clle onné le rendez-vous que tu lui as demandé?

— Ce n'est pas de cela qu'il s'agit, dit Eugène.

— C'est absolument de cela qu'il s'agit, reprit Lucien; car si elle 2 l'a donné, je suis un sot, j'ai cherché ailleurs qu'où ils étaient les nolifs de M. de Graverend; si elle te l'a refuse, au contraire, j'ai aison, et tu joues ici le rôle qu'on m'a fait jouer autrefois, et qui est lus dangereux que tu ne penses; sois franc, t'a-t-clle donné ce endez-vous?

Eugène se tut encore ; il sentait bien malgré lui qu'avouer à Lucien u'il n'avait rien obtenu, c'était lui donner de. nouvelles raisons de ersister dans son opinion; et bien que lui-même fût déchiré par ;s soupçons que faisait naître- en lui la conduite de Philippe, Une put 2 résoudre à les confirmer dans l'esprit de son ami, et il répondit ar un mensonge.

— Eh bien! oui, dit-il, elle m'a donné ce rendez-vous.

La nuit était déjà avancée, Lucien ne pu! juger de la contenance e son ami; mais il devina à l'inflexion de sa voix qu'Eugène avait oulu le tromper. Cependant il ne répondit rien, et après quelques limites de silence, il tira sa montre et la lit sonner.

— 11 est dix heures, lui dit-il, ton rendez- vous doit être pour minuit, est l'heure des amants; je ne suppose pas que lu veuilles aller jusqu'à

la ville pour revenir ensuite jusqu'ici. A demain donc, el puissé-je

Être la seule dupe dans tout ceci !

— J'ai plus de temps qu'il ne m'en faut, reprit Eugène, je puis bien l'accompagner un pou.

— I.e fait est que la nuit est admirable, reprit Lucien, en reprenant son ion railleur, et c'esl un grand charme que de se promener au murmure des eaux, aux hurlements des ehiens de ferme et aux ois des chouettes I

Eugène ne parut pas très-empressé d'aborder ce e.enre de conveiv sation, et après un moment de silence, il dit à Lucien, en essayant de prêter à sa voix un ton très-dégagé :

— Tu es plus discret que je ne le pensai--, toi : voilà le second si crel que j'apprends aujourd'hui sur ton compte: car tu ne m'as jamais parlé de cette aventure à laquelle tu faisais allusion toul à l'heure.

( — C'est qu'elle n'en vaut pas la peine, et qu'il BSt bien peu d'hommes à qui elle ne soit arrivée à leur début flans le monde : c'est un état par lequel tout naïf jeune homme est appelé à passer au moins une lois en sa vie.

— Et quel est cet état? dit Eugène.

— Les vieux roués, repartit Lucien, lui ont donné un nom a>sez drôle : ils appellent un homme dans cette position, ils l'appellent...

— Eh bien? dit Eugène.

— Voici ce que c'est, reprit Lucien : une femme a un amant, elle a un mari jaloux, elle rencontre un bon et naïf enfant plein de cœur : elle lui fait juste assez d'agaceries pour le rendre fou amoureux d'elle; le pauvre garçon se laisse prendre au piège, et comme il n'a rien à cacher, le mari devine bientôt sa passion. Aloi -

lui qu'il observe, c'est lui dont il est jaloux, c'est lui qu'il espionne, tandis que la femme et l'amant abrités derrière le pauvre, niais, jouissent de leur amour dans la plus douce quiétude du monde et à l'abri de tout danger : c'est pour cela que les vieux libertins appellent cet amant supposé un paravent.

— \]n paravent! s'écria Eugène avec une expression si furieuse, que Lucien ne put s'empêcher de rire du contraste de l'accent et du mol.

— Un paravent, repartit Deville; c'est un rôle, je te l'ai dit, qu'on joue toujours une fois en sa vie. Mais il se l'ail tard, je te laisse, car il me se&tblé que le temps se couvre; je crains qu'il ne pleuve, et il y a plus loin d'ici à la ville que d'ici au pavillon du PrcsSOîr,

A ces mots, Lucien s'éloigna rapidement, et Eugène demeura seul.

Lorsque Eugène fut demeuré seul, il n'éprouva pas Rembarras plaisant qui semblait résulter de sa situation. En effet, en di Lucien qu'il avait obtenu un rendez-vous de Victorine, il s'était mis dans la nécessité de ne rentrer à l'hôtel, où ils logaient dans le même appartement, que lorsqu'un tertipp assez long se sciait écoulé; pour qu'il eût pu se trouver à ce rendez-vous et en être re\enu. C'était donc pour Eugène une promenade solitaire de quelques heures dans la campagne.

H y a plus d'hommes qu'on ne pense, que la vanité de faire croire à une bonne fortune a soumis à de bien plus rudes épreuves. J'en pourrais citer qui prennent des chevaux de poste et qui font quinze lieues à franc étrier. Arrivés à l'auberge d'un village quelconque, ils y laissent leur monture et leur postillon, et vont sentimentalement errer le long des chemins d'alentour ou dans quelque bois voisin, où ils mangent des mûres et cueillent des noisettes. Deux heures après ils reviennent, remontent à cheval, et rentrent à Paris. où on les attend, toul haletants, brisés, éreintés. Ils ont manqué un rendez-vous d'affaires, oublié un devoir, mais ils ont acquis le droît de raconter qu'ils ont fait trente lieues à cheval pour passer une heure avec elle.

Elle, ce mot qui veut dire la femme qui est la pensée, l'âme, la vie d'un homme quand elle existe; elle, ce mot derrière lequel on cache la belle dame inconnue, qui échappé pour vous à la surw illance de son mari et de sa famille: elle, pour laquelle on a des préoccupations qui frappent tous les regards; elle, pour qui l'on fait des voyages secrets; elle, dont personne ne saura jamais le nbm, car elle n'existe pas.

Je sais aussi un homme qui affectait de se troubler en voyant passer certaines femmes, et qui ne pouvait entendre prononcer IciTr nom sans tressaillir; il se laissait modestement railler sur ses liassions secrètes, jurant qu'on se trompait. Mais s'il était d'un dîner, il arrivait trop tard, arrêté parmi incident qu'il ne pouvait expliquer, et quand il était sûr d'être aperçu, il sortait secrètement le soir de sa maison pour aller coucher dans une détestable petite auhei personne ne l'attendait et où personne ne venait le joindre.

Probablement celui-ci dormait pendant les heures fortunées qu'il ménageait pour le lendemain à sa vanité de Lovelace : c'est le meilleur emploi à faire d'un pareil temps; mais je voudrais bien que quelqu'un pût me dire ce que doivent penser ceux qui, comme Eugène, s'amusent à se promener à la belle étoile pendant qu'on les suppose occupés à un tendre entretien.

Je comprends que leur prodigieuse vanité les étourdisse sur l'immensité de leur sottise, quand ils partent pour de tels rendez vous ou en reviennent s jus l'inspection de mille regards jaloux et curieux. , Ledépitou l'envie qu'ils excitent les enivre comme s'ils les méritaient,

CONFESSION GÉNÉR \l.K

mais c'est lorsqu'ils sont seuls en face d'eux mêmes, grelottant sous un ] arbre, ou arpentant les rues et les carrefours, a l'abri d'un manteau couleur de muraille, qu'ils doivent être fort embarrassés d'eux-mêmes.

Du reste, le seul individu de cette espèce qui ail in v fut»'- une heu reuse manière de remplir ce têle-à-lête solitaire, est un jeune poêle

qui, dans ces n lents d'un Bouvenir ineffaçable, composait pour le

lendemain des élégies délirantes Bur les voluptés ineffables «pi il était supposé avoir goûtées la veille.

Bien qu'Eugène se lût réduit i ce rôle ridicule en prétendanl nue

VictOJÏne lui avait donné un rendez-vous, il n'éprouva pas, conune

je l'ai dit, l'embarras de sa situation. En effet, son mensonge n'avait pas été celui d'une sotte vanité : c'était celui d'une passion aveugle

qui fuit la vérité, pane qu'elle apporte a\ee elle le désespoir; car

elle vous conduit au mépris de la religion qu'on B'esl faite.

Ainsi, des qu'Eugène l'ut seul, il ne se trouva ni honteux ni embarrassé de lui-même; il était resté avec les soupçons que la conduite de Philippe et les paroles de Lucien avaient jetés dans son ru'iir. Si on veut bien se rappeler celte comédie par laquelle \ iclorine avait

échappé aux sollicitations d'Eugène: si on Be figure ce qu'il avait dû rêver d'amour pour lui, dans cette femme qui se débattait avec tant de désespoir contre la passion qui la dominait, on conviendra qu'il devait être affreux de retomber de ces hauteurs célestes au rôle niais et grotesque si grossièrement désigné sous le nom de paravent.

Il lui fallait dépoétiser tout d'un coup cet ange appelé Victorine, qu'il avait adoré à genoux, et ce qu'il y avait de plus douloureux, ('est que cet ange tombé ne descendait pas dans sa chute jusqu'à l'abîme pour y devenir un démon superbe qui s'était joué de son cœur et l'avait déchiré de sa main de l'eu ; car on peut adorer l'ange devenu Satan : il reste grand devant l'esprit et le cœur; ce qu'il y avait de plus poignant, c'est qu'il s'arrêtait dans un milieu vulgaire, ignoble, repoussant.

Hélas I pauvre cœur déçu, ce n'est ni l'ange ni le démon, c'est tout simplement une femme du monde, très-habile, très-eorrompue, qui trompe son mari, qui se moque de vous et vous préfère un gros beau, bel homme avec qui elle fait l'amour.

Horreur! damnation! malédiction! Oh! que d'horribles combats Eugène eut à soutenir! Parfois il admettait l'horrible supposition de Lucien. Oui, Philippe était l'amant de madame Cantel; mais, dans ces moments mêmes, Eugène ne pouvait se résoudre à accepter ce fait dans sa vulgarité, et il en faisait un malheur. Il supposait un secret entre cette femme et cet homme ; elle était dominée par quelque mystérieux antécédent qui la livrait à la merci de M. de Graverend. Elle était dans sa main comme Marguerite dans celle de Méphistophélès. Ne pouvant la poser sur un autel comme une divinité bonne ou mauvaise, il l'y jetait comme une victime.

C'est qu'il est si cruel pour le cœur de perdre sa foi ! c'est qu'il sait si bien que le doute où il va tomber est un océan sans rivage où toute félicité s'engloutit, qu'il se rattache de tout son pouvoir au moindre brin d'erreur qui peut le ramener à sa croyance !

On s'étonne beaucoup de ce que, parmi ses mœurs dissolues et son indifférence politique, l'Italie eût jadis gardé tant de crédulité religieuse. Ne serait-ce pas plutôt une conséquence naturelle et forcée de cet état de démoralisation et de cynisme matériels? Faut-il s'étonner, quand tous les cultes humains sont détruits, qu'on se réfugie dans ceux qui ne sont pas de ce monde?

Quand la vie où l'on passe vous défend de croire à aucune vertu d'ici-bas, n'est-il pas tout simple que les instincts croyants de l'homme s'adressent plus ardemment à la vertu suprême d'en haut; et comme toute l'activité de cette foi innée en nous ne tend plus que vers un même point, ne serait-il pas permis d'en conclure qu'elle doit d'autant plus aisément dépasser le but et arriver à la superstition? Ceci ne serait-il pas une explication assez juste de la coexistence de certains crimes, et, par exemple, de la dissolution et du fanatisme religieux de nos grands siècles féodaux ?

Mais ceci veut-il dire qu'Eugène voulait se faire moine ou trappiste? Non, certes; car, au milieu de ses plus cruels soupçons, il laissait toujours un petit coin à l'espérance que la conduite de Philippe s'expliquerait d'une façon inattendue, mais qui ne serait pas celle de Lucien.

Quoi qu'il en soit, Eugène avait de quoi occuper sa solitude; car il flottait entre les sentiments les plus opposés, et après avoir plaidé jusqu'à la folie la cause de Victorine, il l'accusait aussi jusqu'à la folie, car une nouvelle passion venait de naître en lui : il était jaloux.

11 était en proie à cet horrible sentiment qui recommence toute l'histoire d'un amour avec une nouvelle manière de le comprendre.

C'est un livre allégorique dont la fantaisie vous a charme comme une réalité charmante, et dont on vous a expliqué le sens caché. A cette nouvelle lecture, tout change d'aspect : les hideuses vérités remplacent les sémillantes bouffonneries, et là où vous avez souri ou pleuré, vous détournez la tête avec dégoût.

Ainsi fait la jalousie; elle a de honteux commentaires pour tous les regards, toutes les paroles, tous les sourires ; elle dégrade les plus doux sentiments; elle arrache à l'amour son fard, ses parures, ses voiles, et n'en laisse au cœur qu'un squelette aride et difforme. Assurément, jamais Lucien, avec son esprit froid et railleur, n'eût prêté

i \ ictorine toute l'infamie dont l'accusait Eugène dans les moment-

ou c'était la jalousie qui parlait en lui.

Dans cette tempête de l'esprit et du coeur, les mouvements sont

rapides et violents, et il n'y avait pas une demi-heure que Lucien

avait quitté Eugène, que déjà celui-ci avait épuisé toutes les raisons

possibles d'accuser ou de défendre N iclorine.

El pendant ce temps, il errait autour de celte maison OÙ ('lait onl'enne le secret de son existence. Il regardait fixement ces murs, Comme s'il eût pu voir à travers; il cherchait l'endroit où devait êtrfl

Victorine, et il se Saurait où elle pouvait être, ce qu'elle «lisait, ce qu'elle faisait, il arrivait qu'alors il lui semblait la voir dans les bras

de Philippe, et alors il s'élancai! comme un furieux contre ces murailles ; il y appliquait l'oreille pour entendre leurs paroles d'amour ; il croyait reconnaître le murmure des voix. Il se frappait le Iront de rage, et puis il reconnaissait (pie ce n'était qu'un gémissement des arbres, une. rafale de vent, et il s'éloignait de quelques pas, en se maudissant de sa folie.

Mais il revenait aussitôt, et la dernière fois qu'il revint, bien résolu, comme toutes les autres, à s'éloigner tout à fait s'il n'entendait rien, il crut reconnaître un bruit de pas dans l'allée qui bordait le mur.

Ces pas étaient précipités, un gémissement sourd mêlé de sanglot! étouffés s'y mêlait. C'était Victorine, Victorine, sans doute, Victorine qui pleurait, fit. à quelque titre que ce fût, il fallait sauver Victorine si elle était malheureuse. Ces pas se dirigèrent vers la porte du jardin qui ouvrait sur la campagne. Eugène y courut ; il arriva comme la porte s'ouvrail, une femme sortit : c'était Amélie.

TUOMI'KS.

A l'aspect de la fdlc de M. Cantel, Eugène demeura interdit; à l'aspect de M. de l'remery, Amélie poussa un cri et s'arrêta ; mais elle ne put contenir ses larmes ni ses sanglots, et ils ne firent que redoubler lorsque Eugène, s'élant approché d'elle, lui dit d'une voix tremblante :

— Où allez-vous ainsi, mademoiselle ? Qu'avez-vous à pleurer, que vous a-t-on fait?...

(El comme elle ne répondait pas, il reprit à voix basse : ' — Qu'avez-vous appris ?

— Tout, répondit-elle d'un accent désespéré, je sais tout...

— Tout !... répéta Eugène d'une voix sourde.

Et Amélie, éclatant alors en larmes, s'écria dans un de ces puissants mouvements de cœur qui disent tant de choses en un mot :

— Ah ! monsieur Eugène, comme elle nous a trompés ! Associant ainsi dans un désespoir commun son innocent amour à

la passion coupable d'Eugène; car, dans les tortures de l'âme comme dans celles du corps, il s'établit une fraternité de douleur entre ceux qui souffrent, et qui les met au même niveau.

A ces mots d'Amélie : « Comme elle nous a trompés ! » Eugène répondit de même par une interrogation qui disait aussi tout ce qu'il soupçonnait, sans avoir besoin de l'expliquer :

— C'est donc vrai ? s'écria-t-il.

— Oui, répondit Amélie.

— Et où sont-ils maintenant? dit-il en s'avançant vers la porte.

— Ils sont avec mon père; ils le trompent aussi... lui, mon père... mon bon et noble père qui l'a ramassée dans la misère... qui en a fait sa femme. Oh ! la misérable... et M. de Graverend, un militaire qui a été le camarade de mon père, de mon père qui l'a reçu comme un fils, et qui le déshonore. Avouez, monsieur, qu'il est aussi misérable qu'elle.

Elle dit cela à Eugène, oubliant qu'il méritait presque autant que Philippe une pareille injure; et lui, à son tour, ne pensant pas que Philippe n'avait d'autre tort vis-à-vis d'un rival que d'avoir été plus heureux, s'écria avec violence :

— Oh ! celui-là me le payera de sa vie !

— Ah ! vous êtes heureux, vous, s'écria Amélie, vous êtes un homme, vous pouvez vous battre... mais moi, il faut que je pleure, que je souffre et que je me taise.

— Et pourquoi vous taire ?

— Pourquoi ? dit Amélie, qui, dans le désordre de sa douleur, se laissait aller aux idées les plus contradictoires, pourquoi ? Voulezvous que ce soit moi qui aille dire à mon père qu'on le trompe, qu'on l'outrage ! Vous ne connaissez pas mon père, monsieur Eugène ; on peut l'abuser longtemps : lui qui n'a jamais trahi personne, il ne suppose jamais le mal. Mais, ajouta-t-elle en baissant la voix, s'il soupçonnait la vérité, il tuerait M. de Graverend, ou M. de Graverend le tuerait. Mon père est vieux, monsieur, et Philippe est renommé pour son adresse. Oh ! non, je ne dirai rien, je me tairai, j'en mourrai, mais je ne ferai pas assassiner mon père !

Cependant Eugène s'était remis du trouble extrême que lui avaient cause cette rencontre et cette confirmation soudaine de ses soupçons; et, comme tous les cœurs frappés par une grande douleur, après être resté étourdi sous la douleur du premier choc, il en voulut connaître tous les détails.

— Mais, dit-il en se rapprochant d'Amélie, comment avez-vous surpris leur secret?

CONFESSION GÉNÉRALE

— Je vais vous le dire; mais éloignons-nous de cette porte; quelqu'un peut passer dans le jardin et m'entendre. Un mot peut être redit à mon père, et Dieu sait ce qui arriverait !

Amélie s'avança donc du côté des grands arbres qui bordaient la rivière, ue redoutant point pour son honneur d'être surprise la nuit, seule, avec un jeune nomme, tant elle avait la conscience de la noble action qu'elle faisait, en s 'oubliant elle-même pour l'honneur de son père.

Arrivés à une certaine distance de la maison, ils s'arrêtèrent, et Amélie commença ainsi son récit :

— 11 y a deux heures encore, je croyais à l'amour de Philippe, je croyais a son honneur; l'espoir d'être sa femme était ma seule ambition. Être aimée et

honorée, n'est-ce pas tout le bonheur d'une Inutile en ce monde ?

Aussi, ne vous dirai-je pas toutes les angoisses que j'ai éprouvées pendant la durée de la conférence de mon père avec votre ami et M. de Graverend. Je savais que mon mariage dépendait de ce qui serait décidé. Bien des espérances , bien des craintes, bien des suppositions sont passées dans mon cœur durant cet entretien ; mais il n'en est pas une qui eût rapport à Philippe. Je croyais tant à son amour, que je n'ai pensé qu'à sa fortune. Lorsque cette conférence fut finie, vous savez que mon père alla vous rejoindre avec M. Deville. Au moment où j'entendis ouvrir la porte, je quittai malgré moi la ebaise sur laquelle j'étais assise. Philippe parut; je m'étais mise sur son passage : n'était-ce pas lui avoir demandé suffisamment ce qu'on avait décidé de nous? 11 avait l'air irrité ; il passa sans m'adresser ni une parole ni un regard , et se dirigea vers le pavillon où était Victorine.

L'amour est bien aveugle, monsieur Eugène:

j'interprétai ce silence et cette fuite en faveur de Philippe; je crus que, n'ayant que de fâcheuses nouvelles à m'annoncer, il n'avait osé me les dire à moimême. Je ne doutai pas que votre ami n'eût été inexorable ;

mais déjà Philippe et Victorine s'étaient enfermés dans le pavillon; on y parlait sans doute de moi : c'était mon sort qu'on y disait à un autre. Dans ma folle anxiété, je me ci us le droit de le savoir; je me glissai vers le pavillon, pour écouter derrière une persienne. Croyez-moi, monsieur Eugène, c'était le secret du destin de ma vie que je voulais surprendre, un secret qui devait m'être révélé quelques minutes plus lard ; j'avais hâte de ma douleur. Oh ! je vous le jure, si j'avais supposé un moment que j'y pusse entendit' ce que j'ai entendu, je n'y sciai- pas allée; jamais je n'eusse voulu savoir le secret de mes ennemis d'une manière si basse, ma vie eûtelle dû en dépendre. Mais, je vous l'ai dit, j'allais écouter le récit de l'entrevue de Philippe et de M. Deville... J'approche... c'était Victorine qui parlait.

— Voyons, disait-elle, en aurez-vous bientôt fini avec vos exclamations et vos jurements; qu'avez-vous fait ?

— Ce que vous avez voulu, dit Philippe avec emportement; j'ai

Je me glissai vers le pavillon, pour écouter derrière une persienne

tout refusé; je n'ai voulu entendre à aucun accommodement; le procès se jugera, et mon prétendu mariage avec Amélie est ajourné encore pour longtemps.

— Il me semble, repartit Victorine avec humeur, que c'était convenu, et qu'il n'y a pas là de quoi paraître si colore.

— Oui-dà '■ fit M. de Craverend; mais ce qui n'était pas si convenu, c'est que M. Deville, que vous m'aviez annoncé devoir être si récalcitrant sur ses droits, s'est montré accommodant au point de ne plus vouloir plaider et de m'abandonner la somme en litige entre nous.

— Il a fait cela ! dit Victorine d'un ton surpris.

— Oui, il l'a fait, et vous pouvez juger de mon embarras pour ne

pas accepter.

— Voilà ce qu'il méditait, murmura Victorine , quand il m'a menacée.

Elle s'arrêta, cl Philippe s'écria :

— 11 t'a menacée, lui ! et de quoi ?

— Oui, dit Victorine à voix basse , il m'a menacée , car il m'a dit : « Je vais savoir enfin si M. de Graverend est votre amant ; »

et maintenant il doit le savoir. 11 n'est pas homme à expliquer autrement vos refus.

— Voilà qui m'importe peu, dit Philippe, car je suis homme aussi à faire taire ses explications; mais une chose à laquelle vous ne pensez pas , Victorine, c'est la manière dont voire mari les expliquera.

— Oh ! reprit Victorine , ji me charge de lui persuader que votre dignité n'a pu accepter des offres pareilles.

— Le moyen est ingénieux, repartit Philippe amèrement, mais je l'ai tenté, et le commandant n'en a pas été dupe; et lorsque je me suis écrié que je ne demandais pas l'aumône , il a jeté sur m ii un regard où il y avait peu de sympathie pour une fausse modestie.

— C'est que vous êtes si maladroit dans tout ce que vous faites !

reprit ma belle-mère avec impatience ; je vous avais bien donne le conseil de rendre cette entrevue inutile; mais, en voyant la

tournure qu'elle prenait, il fallait biaiser, il fallait accepter."..

— Accepter, n'est-ce pas? dit Philippe, pour fixer mon mariage avec Amélie dans un mois au plus tard...

— Eh bien ! d'ici là, nous aurions trouvé un moyen ; et, après tout, eussiez-vous été réduit à l'épouser, ce mariage ne nous séparait pas'.

— Oh !... s'écria Eugène à cette parole.

— Oui. monsieur, reprit Amélie, elle a dit cela. L'horreur que. j'en ai éprouvée a été si violente, que je n'aiqm entendre ce qu'a répondu M. de Graverend. Je suis demeurée anéantie et confondue devant tant de bassesse et de vice, et lorsque j'ai pu retrouver la force de les écouter, ils étaient déjà bien loin de penser à moi, ils p triaient de vous.

— De moi ! dit Eugène.

— Oui; il disait, lui, que ce n'étaient pas les soupçons de mon père qui faisaient peur à Victorine, mais ceux de votre ami, qui vous les ferait partager, et il ajoutait :

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— Écoute-moi, Viclorino, J'ai laissé venir ici ca jeune homme, parce nue lu m'as dit que l'amour que .je feignais pour Amélie ne sumsail pas ù nous cacher, el qui l'activité jalouse de Ion mari, eri surveillant l'amour do M, Eugène, l'aveuglei 'il sur le nôlre.

— Eh bien ' n'ai j ■ ps i rëm I ' repondail Victorine.

— A quoi? M. Cantel ne B'occune pas plu* de lui que de hum; mais moi. je m'en occupe. Je ne suis pas si aise* à duper. Eugène voub a dci'ij '

— oui. une lettre comme toutes celles que je vous ai déjà montrées.

— Je \cii\ la voir.

— La vqicij lu) dit-elle an la lui montrant,

Il \ àvail de la lumière dans le pavillon, ci je jugeai, au silence oui succéda à ce dernier mot, que Philippe la lisait; tout à coup j entendis un mouveraenl très-vif, el Victorine lui di1 :

— Ne déchirez pas celte lettre... elle peut nous sauver.

te lui à ce moment aussi que j'entendis le pas de mon père qui s'a\ iiiciii rapidement vers fe pavillon. Je voulus m'échapper, il m'aperçut, ei s'avançanl vers moi, il me tlil :

— Que faisais-tu là, Amélie?

— Moi'.'... lui dis-je.

Tu écbtitais, n'est-ce pas?

— Non, mon père...

— Tu pleures, reprit-il, tu sais tout. Mais soil tranquille, M. de Çraverend m'expliquera la cause (le son refus; ei s'il ne t'aime pas, comme je dois le croire d'après sa conduite, s'il a eu des raisons

d'éluder un mariage arrangé depuis longtemps, je le saurai, el alors j'agirai en conséquence.

.le -laissai parler mon père, qui me serrait dans ses liras et qui tâchait de me consoler. .Mais je pleurais toujours, et toile est la bonté de son noble cœur, qu'il finit par me dire :

— Eh bien, mon enfant, s'il était possible que les relus de Philippe tinssent à des motifs honorables, fût-ce même à une folle susceptibilité, comme il a essavé de me le l'aire croire, j'arrangerais tout cela : un peu moins de fortune pour moi, et ce que je lui donnerai remplacera ce qu'il a perdu par sasotte obstination à repousser' les offres de M. Deville. Beaucoup de bonheur pour ma pauvre Amélie, cela vaut bien un peu d'argent que cela me coûtera.

— Oh! monsieur Eugène, reprit Amélie, si vous saviez de quelle profonde pitié pour mon père mon cœur était rempli, tandis qu'il parlait ainsi! j'étouffais et no pouvais parler.

C'est alors qu'il m'a dit de rentrer chez moi; c'est alors qu'il a pénétré dans le pavillon... c'est alors que, la tète perdue, je me suis élancée hors de la maison

— Où voulez-vous aller? dit Eugène, qui craignit que des pensées de suicide n'eussent passé dans cette douleur exaltée.

— Que sais-je? repartit Amélie; depuis une heure que je rongeais

la douleur de mon âme, j'avais besoin d'éclatei ; cl j'allais loin de

toUS les yeUX, I le lOllleS les oreille,, puni pleuiel en liberté,

pour ci ier comme je i >ultVai i.

— Vous ne voulez pas mourir? dil Eugène.

— Mourir, moi?... s'écria Amélie; mourir, abandonner mou

père, lorsqu'il \a avoir besoin de toul l'a v de i Bile!.. Oh!

no insieur, je lui serai fidèle, moi; et s'il faut que loui ceci

ait une lin fatale, je resterai du moins près de lui Songez donc que je suis son enfant, et qu'il peut pleurer devanl moi...

Vil milieu de 88 propre douleur, Kil'jciie ne put s'empÔCnOl' il ad-

mirer celle noble résignation, ce sublime dévouement, et il estim i pour ce qu'il valait ce cieur candide el bon. près duquel il avait jusque la passé avec indifférence. A Bon tour, il essaya de consoler

\inelie el de l'encourager dans sa résolution.

— Quant i M. de (iraverend, lui dit il, c'est moi qui me chu ■•• ili' sa punition.

\i us l'exaltation de la douleur d'Amélie s'élail calmée; elle avaij

eu le temps de peser le sens des paroles dT'.ngeiie, et elle lui répondit : — De quel droit voulez-vous punir M. de (iraverend ? Est-ce île n'avoir point élé aus>i coupable que lui?

— Mademoiselle... dit Eugène avec embarras.

— Tenez, monsieur, reprit-elle avec une angéliq louceur, je

vous plains, .le Souffre trop de l'amour innocent qu'ils nul trompé, pour ne pas me faire une Idée de ce que vous devez soullïir. Mais je vous le demande, monsieur : n'ajoutez pas au malheur dont noue sommes menacés, par votre Imprudente intervention, ("est moi que cela regarde; et maintenant que cela est passé, maintenant que je suis plus câline, je comprends quel est mon devoir. Je saurai éloigner M. de (iraverend, ramener Victorine a se. devoirs: je romprai un amour qui fait le déshonneur de mou père; il ignorera tout, et je serai heureuse, si je réussis, de penser qu'il n'y a que moi de victime de leur trahison.

— Noble cœùrl... dit Eugène; et l'infâme, l'infâme qui a pu vous préférer cette femme !

Amélie ne put s'empêcher de sourire el de répondre :

— Vous l'aimiez bien, vous!

Eugène allait répondre, lorsqu'elle s'écria soudainement :

— On vient vers la porte... Adieu!

Elle s'enfuit; mais, avant d'être arrivée, la porte se ferma; elle appela, el elle se rouvrit.

— Tiens, c'est vous, mam'selle Amélie! dit une voix.

C'était le jardinier qui venait clore la maison ; car M. de Graverend était déjà parti. Amélie passa près de lui sans répondre, et le jardinier étonné, ayant fait un pas en dehors, poussa un ah! prolongé qui [trouva à Eugène qu'il avait été aperçu, et que le manant donnait une explication peu flatteuse pour la fille de son maître à la rencontre d'Amélie et d'Eugène.

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