‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 80 sur 169 · II. — LE MARI · texte numérisé non relu

II. — LE MARI

Malgré lui, celte idée préoccupa vivement Eugène, et la pensée d'avoir compromis mademoiselle Cantel vint ajouter aux angoisses et aux incertitudes où il était plongé; car il ignorait quelle avait été l'issue de l'explication du commandant et de Philippe, et il cherchait à deviner les projets de Victorine lorsqu'elle avait arraché la lettre de M. de Graverend, en disant :

— Celle lettre peut nous sauver '

Toutefois, Eugène ne rentra point chez lui; il ne voulut point reparaître devant Lucien sans avoir mis entre lui et ses railleries une action qui pût l'en garantir. 11 attendit donc que le jour fût levé, et dès qu'il put paraître décemment dans les rues de Poitiers, il rentra à la ville et se rendit chez M. de Graverend pour le provoquer.

L'officier était à la manœuvre, et son domestique dit à M. de Fremery que son maître ne rentrerait pas sans doute; car il lui avait ordonné d'aller le rejoindre après 1 exercice et de lui apporter ses épées de combat.

Ce renseignement fort inattendu fit croire à Eugène que, malgré le silence d'Amélie, M. Cantel avait découvert la vérité, et qu'un duel

en étail la conséquence nécessaire. Ne pouvant plus le prévenir, il rentra chez lui et trouva Lucien, déjà habillé, oui rattendail avec inquiétude;

— Tu m'as fait une peur horrible, lui dit celui-ci. Je nie suis trompé. Je l'ai compris quand je ne t'ai pas vu rentrer tout de suite... ; niais alors j'ai craint un oubli de votre part, une surprise de M. de Cantel : voira une heure qu'il fait grand jour, et... Lutin le voilà, je te félicite.

— Railles-tu ou parles-tu sérieusement? dit Eugène à Lucien.

— Très-sérieusement, je te jure; je ne te fais pas l'injure de croire que tu aies passé une nuit à la belle étoile, rien que pour me convaincre d'un succès qui n'existe pas.

— Eh bien ! alors, dit Eugène, écoutc-rnoi.

Et s'élant assis en lace de s<'n ami, il lui raconta, avec une franchise rare, tout ce qu'il avait ressenti de colère contre lui, tout ce qu'il a\ ait bâti de romans pour excuser Victorine, toutes ses folies et toutes ses fureurs ; puis il lui dit sa rencontre avec Amélie, et combien elle avait été sainte et bonne.

— Et lu as aimé Victorine à côté de cet ange ! s'écria Lucien. Oh ! les femmes font bien de tromper les hommes, car ils le méritent !

Eugène ne répondit point à cette exclamation, et continua son récit. Il dit à Lucien la visite qu'il avait l'aile chez M. de Graverend, ce qu'il y avail appris, et la supposition très-rais mnable d'une rencontre entre lui et M. Cantel.

A cette dernière confidence, Lucien fronça le sourcil et devinl tout pensif. Eugène ajouta :

— Je te préviens seulement que si M. de Graverend échappe à M. Cantel, il faudra qu'il me fasse raison aussi <1 • s;i conduite.

Lucien haussa les épaules.

— Tu voudrais, s'écria Eugène, que je permisse à ce misérable de se jouer de moi ?

— Je voudrais... dit Lucien.

Comme il allait continuer, un domestique parut et annonça M. de Graverend et M. Cantel.

— Je m'en doutais, dit Lucien.

— Quoi ! s'écria Eugène, tu penses?...

— Priez ces messieurs d attendre, dit Lucien, je vais les recevoir. Le domestique se retira, el Lucien dit à Eugène qui le regardait fixement :

— Écoule, Eugène, me crois-tu ton ami ?

— Oui.

— Alors tu es sûr que je mettrai ton honneur à couvert de tout soupçon, dût-il t'en coûter la vie?

— Oui.

— Alors tu me crois aussi plus calme que loi pour démêler les fils d'un intrigue où il serait par trop niais de périr sans se détendre ou se venger ?

— Oui.

— Eh bien ! reste là... reste là^ te dis-je, et laisse-moi i messieurs. Tu te battras s'il le faut, fût-ce avec M. Cantel, nuis ee ne sera du moins qu'à bon escient.

Eugène demeura dans la chambre de son ami, et Lucien passa dans la pièce où se trouvaient Philippe et M. Cantel.

A l'instant où Lucien entra dans le salon pour y aller rejoindre M. Cantel et Philippe, le domestique rentra dans la chambre d'Eugène, el lui remit une lettre fort pressée, apportée par un paysan qui avait dil être chargé d'attendre la réponse. Eugène reconnut une écriture de femme, et supposant que c'était une let le de Victorine, il désira la communiquer à Lucien pour qu'il pût agir en conséquence des avertissements ou des aveux que cette le1 lie devait suis doute renfermer j mais il était trop lard, Lucien était déjà avec le coinmandant el M. de Graverend.

D'une pari. Eugène pensa que la prudence seule de Lucien le servirait probablement mieux que s'il se liai! à dis renseignements qui étaient peut-être de nouveaux mensonges; de l'autre, h réfléchit que l'issue la plus fâcheuse de cette conférence ne pouvait èlre qu un duel, et dans sa situation de cœur et d'esprit, un duel avec M. de Graverend élait tout ce qu'il souhaitait; car il ne pouvait penser que, malgré ce qu'il avait dit, Lucien pût consentir a le laist battre avec M. Cantel.

Puis, en définitive, c'était à lui, Eugène, qu'appartenait le dernier mot dans cette affaire, et il se gardait le droit d'eu user comme il l'entendrait. Il ne lit donc point avertir Lucien, et resta seul, comme je l'ai dit. Pendant ce temps, Lucien recevait le mari et I amant de Victorine. Il les aborda d'un air gracieux, comme un homme qui n'a aucutt soupçon du molil de leur visite. Il se réservait ainsi l'avantage de les forcer à une explication complète.

— Eh bien, dit-il au commandant, aunez-vous fait entendre raison à M. de Graverend? est-il plus accommodant, et son amour pour mademoiselle votre Bile s'est-il décidé à accepter mes prop 'silions?

Quoi qu'il en eût, Lucien ne put s'empêcher de laisser percer un léger accent d'ironie en parlant de l'amour de Graverend pour Amélie, et M. Cantel s'étant reculé d'un pas, lui répondit froidement :

— J'accepte ce que vous venez de dire comme une nouvelle insulte : je l'accepte pour M. de Graverend, et alors il ne m'enviera

ÔO

i ON1 ESSION GÉNÉRALE

plus le droil auquel je tient, d'être le premier à venger notre commune cause; car je pense que voua pousserez le dévouement pour votre ami M. de i rem» rv, non-seulement jusqu'à lui servir de témoin, mais encoi e de second ?

Lucien fui véritablement étonné de la réponse de M. Cantel. Pans la persuasion où il étail que l'on avait dénoncé au commandant l'amour d'Eugène pour sa remme, il ne comprenait point que ce ,|u ii venait de dire de l'amour de Philippe pour Amélie fût une Insuite pour l'un ou l'autre de ces messieurs ; il les considéra l'un après l'autre, el put remarquer que Philippe baissa les yeux; son trouble étail visible, et il le manifesta d'autant plus, qu il reprit avec un ( mporteroenl mal contenu :

— M. Cantel a raison, et j'avoue que je ne serais pus fâché de vous donner une verte leçon pour vous apprendre à vous mêler de ce qui ne vous regarde pas.

Lucien , auquel il avait Bans doute compté faire peur, garda un moment le silence comme pour se recueillir, puis il dit avec le plus grand calme :

— Je n'accepte pas cette provocation.

— J'en étais sûr, s'écria Philippe; ces petits messieurs, qui sont si lestes à conter fleurette à des femmes, ont plus de prudence quand il s'agit de répondre aux hommes.

— Au fait, dit M. Cantel, monsieur peut agir comme il l'entendra,

j'y tiens forl peu; mais il. de l'reniery me rendra raison, ou je le soufflette en plein tribunal.

La violence de cette menace n'étonna point Lucien; elle était assez dans les habitudes militaires de l'empire, qui s'imaginaient volontiers que tout le courage français était sous l habit d'uniforme ; mais si elle n'étonna point Lucien, elle l'irrita assez pour qu'il tût près d'oublier la prudence qu'il s'était promise, et il repartit avec colère :

— Vous n'aurez besoin de souffleter personne, messieurs, et peutêtre recevrez-vous plus tôt que nous ne pensez la leçon que vous voulez donner.

— lui ce cas. dit Philippe, toute autre explication est inutile; nous avons des armes, et vous pouvez nous suivre.

L'empressement de Philippe rappela à Lucien le motif pour lequel il avait voulu voir seul les deux officiers, et se remettant aussitôt, il répondit d'un ton railleur :

— Je vous demande mille pardons, messieurs, une explication est nécessaire.

— Vous parlementez, monsieur! s'écria de Graverend.

Lucien se tourna vers lui, la pâleur de la colère sur le visage, et lai dit :

— Écoutez-moi bien : vous voulez voua battre avec moi ; eh bien, jt vous donne ma parole d'honneur que c'est un plaisir que je vous procurerai. Ainsi donc, tenez-vous tranquille, et permettez-moi, s'il taus plaît, d'avoir avec M. Cantel l'explication que je lui demande.

— Tout cela n'est que bravades, dit Philippe, venez, monsieur Cantel, il est inutile d'écouter des gens de cette espèce.

Lucien s'élança vers la porte et la ferma.

— Nous ne sortirez pasl Vous êtes entré chez des hommes d'honneur, pour les provoquer; vous me direz quelle est l'action dont vous nous demandez compte, ou prenez garde : je fais appeler ici tous les Cfficiers de votre régiment, qui logent à deux pas, et je les rends témoins de votre conduite.

M. de Graverend s'avança contre Lucien, mais le commandant, se jetant au-devant de lui, l'arrêta en lui disant :

— Monsieur a raison ; il est tout simple qu'il soit informé du motif de notre visite, puisqu'il prétend l'ignorer.

— Monsieur, ajouta-t-il, je suis venu demander raison à M. de Fremerv de sa conduite envers ma fille.

— Envers votre fille! répéta Lucien d'un air si stupéfait que M. Cantel en fut étonné, tandis que Philippe battait le parquet avec rage du talon de sa botte éperonnée.

— Oui, monsieur, je viens demander raison à M. de Fremerv de sa conduite envers ma fille; et si je vous ai associé à cette provocation, c'est que j'avoue que j'ai dû croire que vous étiez son complice.

— J'avoue, dit Lucien de l'air d'un homme qui rêve, j'avoue que je ne comprends rien à ceci, et que...

— Vous voyez bien, commandant, s'écria Philippe, c'est toujours la même comédie; vous n'obtiendrez rien de ces deux freluquets.

— Mais taisez-vous donc, monsieur, lui dit Lucien avec dédain; 3 est convenu qu'on se battra avec vous. Mais vous trouverez bon lue je sache pourquoi je me bats.

— Eh bien! vous le savez, lui dit Philippe.

— Pas assez clairement, monsieur; car je vous prie de remarquer pie, >i j'accepte votre provocation, ce n'est point parce que j'ai à

rendre compte de ma conduite vis-à-vis de vous, mais parce que je trouve la votre indécente vis-à-vis de moi.

— Que ce soit pour cette cause ou pour l'autre, finissons-en, dit Philippe.

— Pas si vite, monsieur, reprit Lucien, qui avait retrouvé tout son sang-froid. Je ne suis pas de ceux qui pensent qu'un duel absout un nomme de ses torts, surtout lorsqu'ils tiennent à des sentiments bas «t lâches. Je vous le répèle pour la dixième fois : on se battra... Mais

je ne ven\ |u>, moi, qu'après avoir été' plus que loyal \ w-:i \ i-s de M. Cantel, que j'estime, lui, comme un homme d'honneur, il puisse garder de moi la pensée que j'ai prêté les m, un. .1 une infamie quelconque.

— Toujours la même comédie, répéta Philippe en ricanant

— Lles-voiis bien sûr que c'est moi qui la joue, monsieur, dit

Lucien d'un ton menaçant, et pensez-vous que ma patience soit inépuisable? Mais je vmi. avertis que vous remplissez fort mal le rôle

dont on vous a chargé, et que vous êtes aussi maladroit ici que vous l'avez éle dani notre entretien d'hier.

Ce tut le tour de Philippe de rester aussi étonné qu'épouvanté en entendant cette parole qui lui rappelait le reproche qui lui avait été fait par Yirtorine. M. Cantel n'y comprit rien; mais le silence de M. de Graverend sembla réveiller en lui des soupçons éteints, car il ajout. 1 assez sèchement :

— N'oubliez pas, monsieur de Graverend, que je vous ai prié de m'accompagner ici connue témoin, et que jusqu'à présent vous vous êtes trop souvenu que vous êtes intéressé a celle affaire.

— Ne m'y avez-vous pas associé en entrant? repartit Philippe en grondant.

— Eh bien, je vous prie de ne pas vous en mêler, quant à présent du moins, repartit sévèrement M. Cantel ; car je ne vois rien que de raisonnable dans la demande de M. Deville.

Rien ne peut exprimer la rage de Philippe à ces paroles de SI. Cantel; et Lucien, qui commençait à démêler dans lout ce qui se passait quelque nouvelle perfidie de Victorine, comprit qu'en ce moment M. de Graverend eût volontiers cherché querelle à M. Cantel, connue à lui-même, s'il l'avait osé. Il voulait toutefois prévenir le retour des violences de l'officier, et tandis qu'il oll'rait un siège à M. Cantel, il dit tout bas à Philippe :

— Rassurez-vous, monsieur, je ne suis pas homme à perdre une femme, s'il y a moyen de la sauver.

Le regard de reconnaissance que M. de Graverend lui adressa pour cette parole, toucha presque Lucien. Celui-là aussi, dans ce qu'il faisait, lui parut être un instrument plus aveugle que coupable de la volonté de Victorine, et il se résolut à le ménager, si la révélation de M. Cantel le lui permettait. Le commandant commença ainsi :

— Lorsque je vous quittai hier pour aller demander compte à M. de Graverend des motifs de ses refus, je le trouvai avec ma femme. 11 est inutile que je vous dise tout ce que j'avais imaginé de fou et de déraisonnable pour expliquer la conduite de M. Philippe; mais il faut que vous sachiez ce qui a complètement détruit ces soupçons. J'étais peu disposé à entendre sa justification, et peutêtre, avec la violence de son caractère et du mien, notre explication eût-elle commencé par une provocation; mais heureusement Victorine était là : cet ange de bonté et d'indulgence se mit entre nous, et M. de Graverend s'étant éloigné un instant, elle osa m'avouer la vérité.

— Ah! fit Lucien en regardant Philippe, elle vous a dit la vérité? De Graverend était sur des charbons ardents; M. Cantel continua :

— Oui, monsieur, elle m'a dit la vérité. Philippe avait pris ombrage des visites trop fréquentes de M. de Fremerv; il avait cru remarquer de la froideur dans la conduite d'Amélie, depuis que M. Eugène était admis dans notre intimité. Toutefois, dans la crainte trop délicate peut-être d'accuser ma fille à mes yeux, il n'avait fait part de ses soupçons qu'à Victorine. Victorine aussi, qui évitait de m'affliger, m'avait caché les confidences de M. de Graverend, et elle avait dû croire que ces soupçons partaient d'un cœur jaloux; mais hier elle les partagea, car votre conduite parut les justifier.

— Ma conduite? dit Lucien, qui ne pouvait comprendre comment il se trouvait mêlé à cela.

— Oui, monsieur, reprit M. Cantel; on sait votre amitié pour M. Eugène ; vos projets ont toujours été de lui faire faire un très-riche mariage avec une personne de votre famille : son amour pour ma fille y eût fait obstacle, et cet obstacle était facile à faire disparaître, en assurant, par l'abandon de vos droits, le mariage d'Amélie et de Philippe.

— Et vous pensez, dit Lucien, que, pour un pareil but, j'eusse fait si facilement le sacrifice d'une somme de cinquante mille francs?

— Vous conviendrez, reprit M. Cantel, que, puisque vous avez fait devant moi ce sacrifice, il était plus naturel de croire que vous le faisiez plutôt pour voire ami que pour le bonheur d'Amélie et de Philippe, que vous ne connaissiez pas.

Lucien ne put méconnaître que ce commentaire de son désintéressement était beaucoup plus raisonnable que celui qu'il pouvait donner; car il ne pouvait guère avouer que ce désintéressement n'était qu'une épreuve qu'il avait tentée et qu'il n'avait véritablement poussée jusqu'au bout que lorsqu'il avait été moralement sûr que Philippe n'accepterait aucune condition d'arrangement. Il répondit donc à M. Cantel :

— J'avoue, monsieur, que, sous ce point de vue, vous avez pu soupçonner ma conduite d'intérêt personnel; mais, dans ce cas, je n'aurais pas été le complice, mais plutôt l'ennemi d'Eugènç.

— C'est que, repartit sévèrement M. Cantel, nous savons quelle est l'insolente légèreté avec laquelle certains hommes du régime

CONFESSION GÉNÉRALE

nouveau se croient autorisés à agir envers des hommes comme nous. On rencontre une jeune lille jeune et pure; on tâche de lui plaire. On lui plaît même; on tâche de la séduire, et si l'on y parvient, on en est quitte pour l'abandonner ou la marier à un autre; quand on est riche, un sacrifice d'argenl est peu de chose en pareille matière, et vous étiez admirablement placé pour le faire, sans que Al. Eugène eût l'air d'y prendre part.

— Mais, dit Lucien, une telle action serait le comhle de l'infamie.

— Non pas dans vos opinions, messieurs les royalistes, dit amèrement le commandant; avec un gouvernement qui veut nous ramener peu à peu au régime de la féodalité, de la dime et des droils du seigneur, il faut bien retourner aussi aux mœurs de la régence et de la Dubarry. Messieurs les marquis vos ancêtres n'en faisaient pas d'autres.

Lucien ne put s'empêcher de sourire de la bonne foi libérale de M. Cantel, qui croyait véritablement que le retour des Bourbons devait reconstituer la société et les mœurs détruites depuis quarante ans, et il répondit :

— Je ne suis ni assez riche ni assez marquis de l'ancien régime pour avoir de ces roueries, et j'avoue qu'il faut un esprit plus délié que le mien pour inventer et mettre en œuvre des menées aussi subtiles. Je suppose que madame Cantel, qui me connaît, n'a pu partager vos soupçons à cet égard.

— Je ne puis vous dissimuler, monsieur, que c'est elle qui me les a inspirés.

Lucien n'en doutait pas; mais il fut bien aise d'en avoir l'assurance, et il répondit sans se déconcerter :

— Je croyais ne pas avoir donné à madame Cantel le droit de soupçonner ma franchise ; toutefois, je comprends que les apparences qui vous trompent aient pu lui paraître des raisons irréfutables; mais un fait que je veux et que je dois affirmer sur l'honneur, dûtil ne rien changer à votre conviction, c'est que j'ignorais absolument ce prétendu amour d'Eugène pour Amélie, et que vous m'en voyez aussi surpris qu'un homme peut l'être d'une chose au monde.

— Mais, reprit M. Cantel assez sévèrement pour que Lucien reconnût qu'il doutait de ses paroles, mais comment expliquerez-vous les assiduités de M. de Lremery chez moi?

— Ce n'est pas mon affaire, repartit sèchement Lucien, et c'était peut-être à ceux qui y étaient intéressés à ne pas les souffrir.

— Ils en puniront du moins le résultat! s'écria le commandant, à qui la leçon était trop bien arrivée pour qu'il ne la sentit pas.

— Eh bien ! dit Lucien, c'est ce résultat que je voudrais connaître ; car je ne puis m'imagincr que mademoiselle Amélie soit aussi coupable...

— Coupable! s'écria M. Cantel, ma fille!... Vous ne m'avez pas compris, monsieur, à ce que je vois; si j'avais soupçonné ma tille d'avoir manqué à ses devoirs, ce ne serait pas pour me battre avec M. de Fremery que je serais ici, ce serait pour le tuer; ce ne serait pas le bonheur détruit de ma fille dont je voudrais lui demander compte, ce serait sa mort; car je l'aurais tuée aussi. Coupable, monsieur! reprit-il avec une fierté superbe, non, elle ne l'est pas, elle ne l'eût pas osé, elle, ni personne!... le nom que je porte est pur, monsieur!...

Lucien et M. de Graverend baissèrent les yeux devant cette confiance d'un père en l'honneur de son nom. Leur embarras fut visible, et Cantel, trompé par cet apparence, s'écria :

— En sauriez-vous plus qu'on ne m'en a dit? Parlez! parlez! Lucien se remit et repartit :

— Sur l'honneur, monsieur, je vous le répète encore, je n'avais aucune idée du prétendu amour d'Eugène pour mademoiselle Amélie, et je vous avoue qu'avant de consentir à le laisser se battre pour cette cause, il me faudra son aveu ou des preuves.

— Des preuves ! reprit M. Cantel avec colère; nierez-vous donc celle-ci?

— Laquelle? dit Lucien qui passait de surprise en surprise.

— Cette lettre, que ma femme a arrachée à M. de Fremery, lorsqu'il allait la remettre à ma fille.

— Une lettre?

— La voici.

Lucien la prit : c'était celle d'Eugène à Victorine ; et telle était l'audace de cette femme, qu'elle avait osé s'en servir pour sa justification, en en effaçant le premier mot, qui n'était que son propre nom.

Lorsque l'impudence du mensonge arrive à ce degré, elle doit réussir; qui pouiraiten effet soupçonner une démoralisation si profonde qu'elle joue l'existence d'une autre avec une telle cruauté? Lucien resta silencieux, les yeux fixés sur cette lettre, puis il dit à M. de Graverend ;

— Vous ne connaissiez pas celte preuve, monsieur?

— Je vous ai dit, reprit M. Cantel, que M. de Graverend n'était pas présent à cette explication, il n'est rentré que lorsque j'avais tout appris.

— Mais, reprit Lucien, mademoiselle Amélie vous a-t-elle fait des aveux qui confirment cet amour et cette correspondance?

— Dispensez-moi, monsieur, dit M. Cantel en se levant, de vous raconter des détails qui sont un secret même pour M. de Graverend,

et veuillez me dire ce que je d >is attendre de ma démarche auprès de vous.

— S'il est vrai, dit Lucien,. qu'Eugène ait eu des torts, ils ne me semblent pas d'une gravité telle...

— C'est possible, monsieur, dit M. Cantel, mais je ne liens pis compte à M. Eugène de n'avoir pas eu tous ceux qu'ii pouvait avoir; toujours est-il qu'il a réussi à troubler le repos de ma fille et à rompre son mariage ; car, lorsque M. de Graverend l'accepterait encore, ma fille a déclaré ne plus vouloir y consentir. Pensez-vous que cette rupture ne sera rien pour son honneur et pour le mien?

— Un duel, dit Lucien, leur serait peut-être encore plus fatal, et si vous vouliez consentir à m'en tendre...

— Prenez garde, monsieur, dit M. Cantel, vous justifiez les emportements de M. de Graverend. Je dois vous faire observer aussi, monsieur, que ce n'est qu'à ma volonté formellement exprimée de venger moi-même mon injure personnelle, qu'il a bien voulu céder, pour ne pas se charger lui-même de ce soin. Donc, si ce n'est pas le père qui se bat pour sa fille, ce sera le prétendu refusé, et crovez-vous que l'éclat de ce duel sera moins fâcheux?

— Le plus sage serait qu'il n'y en eût aucun, dit Lucien.

— Vous avez raison, Philippe/s'écria M. Cantel, tout cela est une comédie de monsieur, et.,.

— Monsieur, dit Lucien, M. de Graverend est votre témoin, et je serai celui d'Eugène, jusqu'à ce que cette première affaire soit \ idée : si cela convient à monsieur, nous reprendrons ensuite notre querelle. En attendant, nous restons juges de la manière dont le combat doit avoir lieu. Si vous étiez assez bon pour nous laisser seuls un instant, nous en réglerions les conditions.

— C'est trop juste, dit M. Cantel.

— Veuillez passer par ici, dit Lucien, en montrant au commandant une pièce voisine.

— Merci, monsieur, repartit M. Cantel, je me promènerai fort bien dans la cour pendant cet entretien, qui, ce me semble, ne peut pas être bien long.

A ces mots, il se retira, et Lucien, ayant regardé M. de Graverend en face lui dit :

— Eh bien, monsieur, qu'en dites-vous?

— Je ne laisserai point battre M. Cantel, assurément.

— En ce cas, je ne laisserai pas battre Lugène; car nous nous comprenons, je suppose. Je n'ai pas été un moment dupe de l'infâme supercherie de Victorine.

— Monsieur, s'écria M. de Graverend, vous en parlez en ternies...

— Qu'elle mérite, monsieur, dit Lucien; et j'estime assez votre caractère pour être persuadé que si vous aviez été présent à cette explication, vous ne l'eussiez point acceptée.

— Je vous remercie de l'avoir pensé; mais lorsque M. Cantel m'a rappelé dans le pavillon, tout était fini, il tenait la lettre, et il m'a bien fallu confirmer par mon silence tout ce qu'a\ait supposé Victorine. Que pouvais-je dire ? que devais-je faire ?... la perdre en disant la vérité ? Vous ne me l'eussiez pas conseillé...

— C'était embarrassant, en effet, dit Lucien, et cependant il est impossible que nous permettions un pareil duel.

— Je ne vois aucun moyen de le prévenir.

— Oh ! Victorine, l'infâme, l'infâme ! s'écria Lucien.

— Monsieur, encore une fois, s'écria Philippe, n'oubliez pas...

— Ce que je n'oublie pas, monsieur, c'est que, par son indigne coquetterie, elle a mis en jeu le repos, le bonheur et la vie de trois hommes, l'honneur de sa tille; qu'Amélie et nous sommes dans les plus affreuses angoisses, que nous avons tous plus ou moins subi les soupçons de M. Cantel, et qu'elle seule demeure pure et sans crainte au milieu de tous ces désastres. Car je vous prie bien de récapituler avec moi : à supposer la chance la plus favorable de toutes, à supposer que nous puissions persuader a M. Cantel que ce duel ne doit pas avoir lieu, vous êtes exilé de" la maison; car à quel titre vous représenteriez-vous chez lui désormais? Eugène en est déjà exclu. Que deviendra la malheureuse Amélie, à qui sa générosité interdira de se défendre, et qui peut-être ne le pourrait plus, car on l'accuserait de mensonge si elle osait dire la vérité? Une si horrible vérité passerait pour calomnie. C'est tout un avenir perdu. Et lui, M. Cantel, pensez-vous qu'il sera un père bien heureux en présence de sa fille qui lui aura désobéi ? 11 est vrai qu'il aura pour se consoler la tendresse fidèle et pure de sa femme !

— Eh! monsieur, laissons faire au temps, s'écria de Graverend en détournant la tète comme un homme qui répugne à voir en face le hideux tableau qu'on lui montre.

— Voilà cependant ce qu'elle a fait, dit Lucien.

— Tout cela est très-bien, sans doute, dit de Graverend ; mais cela ne nous fait pas sortir de l'embarras où nous sommes, et pour ma part, je n'y vois qu'un moyen.

— Et lequel ?

— De me battre avec M. Eugène; il doit me haïr assez pour accepter, et (juant à moi, je lui dois toutes les satisfactions qu'il peut exiger de moi.

— En ce cas, monsieur, reprit Lucien froidement, il faut prier M. Cantel de vouloir bien nous laisser sortir de l'hôtel, car je le

i ONEESSION GENER M B

Vois dans la oui . "il il |'Mt établi , munir un u.nde «lu commerce.

Philippe ii' M,i i (i poussa un cri de surprise.

— Quesl ce donc ' dit Lucien.

— Quelque nouvelle, car je vois le jardinier de M. Cantel, que celui-ci m mMc iniri i,-i i avec colère.

I . i, , Mri, i, , ,,i m m. m ii ii ni tenait par le cnllet un paysan loul treui l,l,u,i, .pu semblait ne répondre qu'en balbutiant aux que lions de bon in.nir,'. iviiin , il parut «| 1 1<* M Caulcl l'obligea i parler, cai presque aussitôt le commandant le repoussa avec violence, et revint rapidi menl dans l'appartenu ni.

— dû est M. de Freiner] •' 9'écria-t-Uj où est-il?

— M, lis monsieur... dit Lucien.

— Pas une iniuute, pa6 uu instant, pas une seconde de retard... Oli '. le misérable ' Savcz-vous ce qu'il la il maintenant, PUilippe ! il ht nue lettre de ma Bile, qu'on vient de lui remettre. Et savez-vous ce que faisait Amélie, pendant que vous m'imploriez généreusement pour elle, et que voua me taisiez promettre de ne pas l'accabler? ajouta-t-U en se tournant vers Philippe. Elle était au rendez indiqué par cette lettre, et que M. de rreraery aura eu encore l'infâme audace de lui demander quand il s'esl \ u surpi i> par \ ictorine. Mais où est-il donc; où se cache- t-il ?

— Me voilà, monsieur, <li! Eugène, en entrant.

— Enfin ! s'écria Cantel, en saisissant les épées.

— Vous venez me demander compte de l'honneur de votre fille, monsieur?

— oui. et un eompte sanglant !

— Dans un instant, monsieur, je serai à voles disposition; mais, auparavant, veuillez lire cette lettre.

— D'Amélie à vous? dit Cantel.

— Oui, monsieur... ouani à loi, Lucien, lis ceci, dît Eugène à son ami. in lui tendant une lettre.

— Je veux voir ce papier! s'écria Cantel,

— Pardon, m nsieur, dil Eugène; c'est un secret de famille qui doit millier beaucoup sur la détermination que j'aurai à prendre bout a l'heure; cela ne regarde '||l(' Lucien.

— Comme il vous plaira, reprit Cantel, supposant qu'il s'agissait du prétendu mariage d'Eugène avec une parente do Lucien; mais n'v cherchez pas un moyen d'échapper à ma vengeance.

— Veuillez lire, monsieur, dit Eugène. Je vous ai promis d'être à votre disposition, et je ne quitte pas cette chambre.

M. Cantel se retira dans un coin, Lucien dans l'autre, et ils commencèrent leur lecture, pendant que M. de Graverend et Eugène prenaient chacun un livre pour n'avoir pas à se parler.

Voici les deux Litres dont Eugène avait remis l'une à Lucien et l'autre à M. Cantel.

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