‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 81 sur 169 · UN VXGE · texte numérisé non relu

UN VXGE

Lettre d'Amélie à Eugène, lue par Lucien.

Monsieur,

Figurez-vous une pauvre fille en larmes, presque déshonorée et perdue, qui se met à genoux devant vous, et qui vous écrit, ne pouvant vous parler. Je ne sais si je suis folle dans ce que j'espère, ou si c'est le ciel qui m'inspire, mais ce ne peut être une mauvaise pensée que celle d'une tille qui, pour sauver la vie et l'honneur de sou père, ose dire à un homme qui lui est presque étranger : Mousieur, vous qui me semhK z noble et bon, vous quiavezété trahi comme moi, venez à mon aide, tendez-moi la main pour sauver mon père, je vous béniiai toute ma vie si vous le faites; toute ma vie, je serai pour vous une... Mon Dieu! monsieur, je ne puis écrire ce mot, vous ne comprendriez pas. Daignez lire le récit de mes angoisses que j'ai souffertes depuis quelques heures, et peut-être alors m'exeuM'iez-vous sans m'exaucer. Ah! je pleure et je rougis en vous écrivant; mais Dieu sait, et vous aussi, monsieur, que je n'ai à rougir de rien, et cependant on m'a fait un malheur qui est nue boule, un malheur qui me met à genoux devant vous, et qui me force à vous parler les yeux baissés. Bfe eomprendrez-vous, monsieur? Oh! ayez pitié du désespoir qui m'égare, si vous n'avez piiié de moi; 1 1 si vous ne voulez pas me sauver, ne riez pas de ce que j'ai cru à la protection du ciel en faveur d'une infortunée. Mais je commence, je commence, car l'heure passe et le danger presse.

Lorsque je vous quittai, cette nuit, je rentrai immédiatement dans ma chambre; Victorine y était. Dans mon désordre, je ne l'aperçus pas d'abord, mais elle m'avertit de sa présence, en me disant d'un ton d'autorité sévère :

— D'où viens-tu ?

Je me reculai d'elle en poussant un cri, et je la mesurai du regard, comme un fantôme hideux qui vous menace. Mais l'indignation surmonta rapidement l'effroi qu'elle m'avait inspiré, et je lui répondis avec uu accent qui la troubla à son tour :

— D'où je viens, je vais vous le dire, madame : je viens...

Je n'avais pas achevé ma phrase . que la porte de ma chambre s'ouvrit, et que m m père parut. 11 élait paie; je devinai, au tremblement coavulsif, de ses lèvres, l'effort qu'il faisait pour contenir sa

colère; il me sembla voir entrer en même lemps le ju ;c qui allait condamner et l'exécuteur qui allait punir. J'eus peur p »ur m i bellemère; l'eus presque pitié u elle. Je fus pies de m'éla.ùvcr enli n mi i ri la, coupable; mais ie contemplais encore avec effroi 1 1 contenance terrible de nu m père, que Val iriue était dans jes bras, et

lui disait avei une voix pleine d'amour, de prière et d< fiance :

— Ohl mon ami, vous m'aviez promis de ne pas venir, et de me laisser seule intci i ogei Vméiie '

Elle! ininteii"- i , m, a! pourquoi' le ne pus comprendre, it cependant ce mot m'épouvanta. J'avais bien des choses à répondre à nii'ii père, s'il m'eût Interrogée, el m i rép mse eût peut Mre él '• un auei de nmii pour \ u in me; mais elle, .pi'.i v .1 1 1 elleà m. demander? Je vu ii^ l'ai dît, je m compris rien à ce mot; mais j'eus peur, el cette peur me glaça lout à l'ail Le orui ■, loi-, pi,, mou père , ('•«allant de lui Victoriue avec une tendre sollicitude, lui répondit tristement, laudis qu'il jetait sur moi des regards in il

— Viclorine, Amélie n'esl pas votre Bile, moi seul ici dois être son juge, moi seul dois l'interroger.

Et comme il achevait es paroles, il me marqua d'un geste impératif la place où il voulait ni'enleiidre, en fac ■ d G lui, pie- d'une lumière qui éclairait mon visage. J'obéis, et les regards stupéfaits que je promenais de mon père a Victoriue témoignaient tellement de la confusion de mes pensées, que ma belle-mère murmura tout bas à l'oreille de mon père :

— Ménagez-la, voyez dans quel état la terreur l'a jetée.

Je crus que je rêvais: je passai avec violence mes mains sur mon Iront et sur mes yeux, pour en arracher le sommeil qui me livrait à une si horrible vision, et ce geste eut tant de désespoir qu'ils me crurent folle, et que Victoriue s'écria ;

— Laisse/.-la, mon ami. laissez-la... Nous le voyez, sa tète se perd, sa raison s'égare.

Mon père, que l'aspect de mon épouvante et de mon trouble touchait -ans doute au milieu de sa colère, mon père tomba assis sur un siège, et je le vis cacher ses larmes dans ses mains. Alors je retrouvai la force d'agir, sinon celle de penser, et je me précipitai aux genoux de mon père, en l'appelant de ce nom sacré. Je pleurais aussi, je ne puis dire de quoi. Il ne me repoussa pas, et appuyant ses mains sur ma tête, il la retint sur ses genoux, et il me dit d'une voix qui tremblait à travers des sanglots :

— Amélie, si tu avais été coupable, je t'aurais tuée; mais ils m'ont dit que tu ne l'étais pas... répète-le-moi.

Je m'arrachai à l'étreinte de mon père, et le regardant en face à mon tour, je lui criai :

— Coupable! moi ! et de quoi?

A cette question, il me repoussa avec violence et se releva ; je me relevai aussi, el j'osai l'approcher : il leva la main sur moi; Victoriue l'arrêta en s'éeriant :

— Mon ami! épargnez-la! épargnez-la!

— Elle demande de quoi elle est coupable! repartit mon père avec fureur , elle ajoute l'impudence à sa faute.

— Oh! dit Victorine, pardonnez à son effroi!

— Oui, s'écria mon père, j'eusse tout pardonné à un aveu sincère, à son repentir. Mais elle ose me demander de quoi elle est coupable, l'infâme !

Et en parlant ainsi, il s'avançait vers moi, et ma belle-mère le retenait à grand'peine. Un mouvement d'indignation et de désespoir me saisit, et je me jetai de nouveau à. genoux devant lui , le» bras levés au ciel, la poitrine découverte, et je lui criai avec audace :

— Tuez-moi, mon père, tuez-moi tout de suite, j'irai dire à Dieu pourquoi vous m'avez tuée, et peut-être il vous pardonnera ce crime.

Il s'arrêta devant moi, il eut le temps de me regarder ; ses mains levées sur ma tète s'abaissèrent lentement, de nouvelles larmes coulèrent de ses yeux, et il s'écria en retombant encore sur son siège:

— Si elle me disait encore qu'elle n'est pas coupable!

Je me relevai encore, et j'allais encore demander de quel crime on m'accusait, quand ma belle-mère m'arrêta, et me dit d'une voix suppliante et assez rapide pour ne pas me laisser le temps de l'interrompre :

— Ne mens pas, Amélie, il sait tout ; il sait que la cause des refus de M. de Graverend vient des assiduités de M. de Fremery près de toi.

A ces mots, je reculai sous l'impression d'un sentiment indéfinissable, mais je ne puis vous le dire autrement que comme je l'ai senli. Je ne vis plus Victorine, ce n'était plus une femme qui me parlait; je croyais voir, et je le voyais, un serpent hideux à la voix flatteuse et douce ; son regard avait cette puissance infernale qui attire et donne le vertige: j'étais comme entourée de ténèbres, et je n'avais pour toute lumière que la clarté sanglante de ces yeux qui me dévoraient, puis j'entei, dais cette voix qui me disait :

— Oui, ton père a tout appris, M. de Graverend a tout dit; il lui a bien fallu expliquer la cause de ses refus; M. Eugène t'aime, et ton prétendu a cru deviner que tu partageais cet amour. Mais cet

CONFESSION GÉNÉRALE

amour n'est pas coupable, j'en suis sûre, je le jurerais devant Dieu. Mais tu me le diras à moi qui suis ton amie, et ta mère aussi, quoi que dise ton père ... tu nie l'avoueras. Cel aveu, si lu veux le faire, te méritera ton pardon. Amélie, parle! parle, je t'en supplie!... Bonges-y, ton père ne le pardonnerai! pas plus ton silence obstiné qu'il ne te pardonnerait un crime.

A mesure que j'entendais ces paroles, il me semblait que j'étais entraînée par une force irrésistible dans un abîme du fond duquel nie parlait celte voix humaine ; je me sentais y aller sans Inné pour résister el comprendre le Mai sens de tout ce qui venait de ni'èlre dit. Mais la voix démon père vint briser ce vertige el l'éclairer d'une lueur ell'rayanlo, et il rcpiil en voyant m< >n immobilité profonde :

— Écoute-moi bien, Amélie, un père doit avoir devant Dieu le droit de tuer sa tille coupable, comme devant la loi il a le droit de tuer sa femme coupable.

Je \is Yiclorine tressaillir ; il se croyait le droit de la tuer. Je compris alors comment elle m'avait perdue pour se sauver. Mon père s'approcha de moi, et me relevant la tête pour me forcer à le regarder eu face, il ajouta :

— Je ne te méprise pas jusqu'au point de croire que tu aies peur de mourir si tu n'as pas craint de me déshonorer ; Amélie, es-tu coupable?

Depuis que j'avais deviné aux regards haletants de Victorine par quelle épouvantable duplicité elle avait rejeté sur ma tète la honte de son crime, j'avais perdu tout mon courage... Je nie sentis prise d'une horreur et d'un dégoût invincibles d'une vie soumise à de si basses et à de si effroyables trahisons, et je fus sur le point de répondre que j'étais coupable. Mais sans doute Dieu me détourna de ce suicide de ma vie et de mon honneur en m'en faisant voir les horribles conséquences. C'était plus que la mort, c'était mon père se croyant déshonoré que j'allais frapper, mon père à qui j'imposais le crime de me tuer ou le désespoir de me laisser vivre ; et puis, n'était-ce pas voire vie aussi dont je disposais? n'était-ce pas mentir à l'honneur, de ma mère morte? Je compris tout-cela dans un éclair indicible de raison, et c'est alors que je lui répondis en le regardant avec assurance :

— Ce n'est pas pour me sauver que je vous le dis, mon père, mais c'est parce que je vous dois la vérité : non, je ne suis pas coupable.

El croyez, monsieur, que lorsque je disais que ce n'était pas pour nie sauver que j'attestais mon innocence, je ne faisais point de fausse fierté, je parlais selon mon cœur. Mon pèrç ne répondit rien.

L'accent avec Lequel j'avais l'ait ce serment avait dû l'étonner; ce n'était pas celui d'une fille accusée qui se lave d'un crime, mais à qui cependant reste une taule : car mon amour pour vous en eût été une; c'était plus que cela : c'était l'accent de l'innocent dans toute sa conscience. J'avais été-trop loin dans la vérité, car, après un momtnt de silence, mon père reprit:

— Et cependant tu l'aimes, cet homme!

Hélas! monsieur, on peut bien accepter une accusation qui vous frappe d'un seul coup, et ma résolution éiait bien prise de ne pas démentir le mensonge qui devait cacher à mon père je déshonneur de sa femme et le mien ; mais je ne savais pas tout ce qu'il me faudrait encore de courage pour accomplir mon sacrifice. Je vous l'ai dit: on peut se précipiter dans un abîme ouvert, c'est l'ciloii d un moment; mais y descendre peu à peu, avec la certitude de ne pouvoir plus s'en arracher, c'est une bien horrible torture, el je l'ai soufferte dans tous ses détails. A cette question de mon père, de savoir si je vous aimais, je courbai la tète: puis il me demanda quand avait commencé cet amour, comment je l'avais accueilli, si je n'avais pas eu de remords de l'éprouver; il me demanda ce que. vous m'aviez dit, par quelles paroles mensongères, par quelles promesses vous m'aviez abusée.

— Mais enfin, seciia-t-il, quelle étaiUson espérance, à ce misérable ? car c'est lui qui a dû te forcir à me cacher cet amour; sans cela, Amélie, tu me l'aurais dit ; je ne suis pas un père inflexible, lu te serais réfugiée vers moi; et si son espérance eût été celle d'un honnête nomme, pourquoi ne l'aurais-je pas accueillie? Mais non, il te trompait, c'était ton déshonneur et le mien qu'il voulait.

Jusqu'à ce moment, monsieur, je n'avais répondu que par des larmes, je laissais toutes ces accusations frapper sur mon cœur, sans oser, sans pouvoir eu repousser aucune; mais lorsque je vis que vous alliez les subir, je voulus vous défendre, et je m'écriai :

— Oh! non, mon père, M. de Kremery n'est pas coupable.

— Tu l'aimes donc bien, me dit-il, que tu le défends encore ! Mais enfin que voulait-il?

Il s'arrêta el ajouta amèrement :

— M. le comte de Eremory l'a-t-il bercée de l'honneur de son noble nom?

J'oubliai encore combien chacune de mes paroles avail de contradiction avec l'accusation que j'avais acceptée, et je m'écriai :

— Oh ! jamais... jamais !...

— Jamais il ne t'a parlé de t'épouser? s'écria mon père.

— 11 ne peut en avoir la pensée.

— Mais que voulait-il donc? s'écria -t-iL

Et moi, je dus encore baisser la tète et répondre par des larmes

qui devaient encore m'aceuser. Oui, monsieur, je pleurai, je pleurai sur moi, sur vous, sur mon père; mais, dans les inextricables nœuds dont l'infamie de Viclorina m'avait enveloppée, je l'avoue, ma raison était coionie enchaînée ; je ne prévoyais pas où nous allions; je ne me demandais pas comment tout cela finirait; j'espérais mourir à la peine avant la (in de cette horrible scène, lorsque le dernier mot de mon père vint pour ainsi dire me révéler que tant de sacrifices avaient été inutiles.

— Oh ! s'écria-t-il en sortant et en fermant la porte avec violence, .il me le dira, lui, ce qu'il voulait!

C'était un duel avec vous pour l'honneur de sa fille qu'il m'annonçait ainsi; il pouvait v mourir en me croyant coupable. Je melançai vers celle porte : Yictorino osa se placer devant moi, Yiclorine!

Oh! si vous saviez de quel mouvement furieux de haine et de vengeance je me sentis prise à son aspectl Jâ la saisi- par les mains, et avec une force irrésistible, je la jetai à genoux devant moi, pins je la traînai à travers machambre jusqu'à la sienne, en lui disant d'une voix sourde :

— Venez, venez, il ne faut pas que mon père nous entende, madame; il ne faut pas qu'il sache que vous êtes la maîtresse de M. de Craverend.

Oui, monsieur, je la traînai ainsi, sans qu'elle osât résister. Je renferma.! av<-'c nioi, et lorsque je la tins en mon p mvoîr, si je ne l'ai pas souffletée, oui monsieur, si je ne lui ai pas craché au visage, c'est parce que nous n'étions que deux femmes, et que les femmes ne peuvent se battre pour de telles injures. Mais si vous saviez avec quelle lâcheté elle a accepté toutes celles que je lui ai jetées, la misérable Victorine! l'infâme qui joue la vie des hommes comme un hochet, elle n'a dit qu'un mot, qu'un mot ignoble el tremblant :

— Ah ! ne me perdez pas, Amélie, il me (lierait !

Elle qui Venait de me perdre, elle me demandai! à genoux ce qu'elle appelait sou honneur; elle qui m'avait livrée à mon père, elle avait peur: pas un autre sentiment qu'une basse frayeur n'a battu dans son aine. Mais j'aurais été coupable, moi, que je me serais relevée, que j'aurais ouvert cette porte fermée pour crier à mon mari :

— Venez vous venger; mais délivrez- moi de tant d'outrages! Mais non, monsieur, elle a tout accepté, tout, et rien ne lui a fait

tressaillir le cœur que celte épouvante houleuse qui répétait sans cesse :

— Oh ! ne me perdez pas, il me tuerait !

Ce que celte scène a duré, monsieur, je ne puis vous le dire; car alors j'ai été dans le délire de la colère. J'ai jeté sur elle et sur vous tous, sur vous aussi, monsieur, toutes les imprécations de mon âme. Car que nous avions-nous fait, moi et mou père, pour venir ainsi nous précipiter l'un et l'autre dans le désespoir? Pourquoi maintenant doute-t-il de sa fille et pourquoi suis-je flétrie et privée ae son amour? car je ne parle pas de celui d'un autre. Oh! monsieur... si, dans un tel désespoir, il s'est glissé un moment de joie, c'est celui où j'ai pensé que j'avais échappé au danger d'appartenir à l'homme qui avait pu pousser aussi loin que M deGraverend la bassesse et la duplicité. Mais, dites-moi, ai-je mérité mon malheur ? mon père a-t-il mérité le sien? N'est-ce pas une affreuse fatalité, et ceux qui l'ont, assumée sur leur tête ne sont ils pas bien coupables?

\ oilà ce (pie je pensais durant celte scène cruelle; voilà ce que je disais tout haut, en me tordant de désespoir... Et ce n'était pas tout : dans mon exaspération, j'avais oublié les dernières paroles de mon père. C'était une menace contre vous, une menace contre lui-même; car ce ne pouvait être qu'un duel... mais enfin j'y pensai.

Alors, j'interpellai Yiclorine; je demandai à ce génie, si adroit pour faire le mal, d'inventer un moyen, une perfidie nouvelle, s'il le fallait, pour faire le bien et prévenir ce duel : mais je ne trouvai rien, rien... Je parlais à mi c-prit anéanti sous sa terreur, et. comme je l'accablais encore, elle m'épouvanta à mon tour en me faisant part de l'effroi qui la glaçait.

— S'il va provoquer Eugène, Eugène lui dira tout, puisque vous m'avez dil qu'il savait tout.

Comprenez-vous, monsieur, ce que c'est qu'une si horrible position ? Mon père se h 1 1 lia avec vous, si le hasard ou voire amour pour Victorine vous force à vous taire; et >i vous parlez pour me sauver, il faut qu'il se batte avec M. de Craverend: si ce n'est pour sa fille, ce sera pour sa femme qu'il risquera sa vie... Il peut périr pour l'une, et même s'il tSia.it vainqu ur, il ne peut échapper a son désespoir connue père ou comme mari... Que vous dir.d-je ? C'est alors qu'à mon tour, accablée et éperdue, ce n'esl plus avec des menaces que j'ai supplié Victorine de le sauver,ç'a élé avec des larmes... c'a été a genoux... Efforts inutiles! Hors l'ail des basses intrigues, il n'y a rien en elle: car un mensonge, pour sauver mou père l'eût rachetée à mes yeux; elle n'eu a pus trouvé un, car c'est moi qui ai trouvé celui que je vous propose, et quel mensonge!... vous le dirai-je?...

Arrivée à ce moment; je m'arrête, comme je me suis arrêtée... Oh I monsieur... diles-m ii... avez-vous lu ma lettre d'un bouta l'autre? l'avez-vous comprise? me comprenez-vous, maintenant?... Je ne puis le croire... Non, celle idée est une folie... Que suis je pour vous? qu'est mon père? deux étrangers indifférents. Que j'aie voulu sacrifier.

ma vie et mon honneur pour lui, cela se comprend; m;iis vous, que viens-je vous demander; quel sacrifice me devez- vous?... Non, jamais je n'écrirai le mol qui doit voua dire mon espérance... El cependant, si vous aviez pitié de moi, si vous vouliez nous sauver tous... lisez la lettre que je joins a celle-ci; vous pourriez la montrer à mon père... ce Bcrail la meilleure justification du mensonge auquel il croit. Lisez, et puis décidez-vous...

(Ici la lettre étail interrompue, et reprenait plus bas.) le viens d'écrii e cette lettre. \ tête brûle «le lu m le, ci mon cœui bc soulève de désespoir. N'importe, il faul que je Bauve mon père, ou, «lit moins, que je le tente jusqu'au bout. Peut-être suis-je folle.., Ce serait un bienfait du ciel de m'enlever la raison; si je me suis trompée... décidez-en.

Je Unis, car je îvc nierais devant ce que j'ose.

faire... Nous recevrez

ces deux lettres avant

la \ isite de mon père.

J'attends votre réponse à genoux... Ob ! croyezmoi, la reconnaissance d'un cœur comme le mien vaudrait peutêtre l'amour d'un antre.

Amélie.

CONI ESSION GÉNÉB \LK

Lettre d'Amélie à Eugène, lue par '/. Cartel.

Voici cette lettre qu'Eugène avait remise à M. Cantel :

Eugène,

Je vous l'avais bien dit que notre amour nous serait fatal! Tant d'obstacles nous séparaient ! vos engagements avec M. Deville, les miens avec M. de Graverend : et cependant, comme deux insensés, nous avons cède à une passion qui ne pouvait être que coupable. Aujourd'hui, nous en recueillons la fatale conséquence; aujourd'hui , je suis perdue, car je sais que vous ne pouvez m'épouser. Et cependant, Eugène, si vous vouliez rompre les liens qui vous retiennent, si vous ne teniez point compte de mon peu de fortune , si vous oubliiez que je ne suis qu'une pauvre fille qui a un cœur reconnaissant, je serais sauvée.

Oh! croyez-moi, monsieur, j'aimerai sincèrement et saintement celui qui sera mon mari, surtout si je lui dois le repos et le bonheur de mon père ; car il vous pardonnera et à moi aussi. Hélas! hélas! je rougis en vous écrivant ainsi; car je n'ai aucun droit, vous ne m'avez fait aucune promesse; ce n'est que votre... (ici Amélie, emportée par la "vérité de sa position, avait écrit le mot générosité; mais elle l'avait effacé, et y avait substitué le mot amour)... ce n'est que votre amour que j'implore. Eugène, Eugène, ayez pitié de moi ! Amélie.

Si tout autre que M. Cantel eût lu la lettre, il en eût été assez étonné , pour comprendre qu'elle ne pouvait être l'expression d'un sentiment vrai. La pauvre Amélie avait failli au mensonge, du moment qu'il lui avait fallu le mettre en action! Et peut-être M. Cantel lui-même, s'il eût relu cette lettre, eût-il deviné qu'elle cachait un mystère; mais un singulier sentiment d'indignation le domina assez pour qu'il la déchirât avec colère. Et celte indignation ne vint

pa de ce qu'Amélie parlait de son amour; elle vint de l'humilité de cet amolli-. Il B'irrila de ce que sa fille implorai qui nue ce pût être, ''t il fut sur le point de renouveler la querelle dans toute sa violence, lorsque Lucien, qui n'avait pas terminé la lettre explicative d'Amélie, s'interposa, et lui dit avec un ton de franchise qui l'arrêta :

— Monsieur Cantel, il j a dans certaine! familles des secrets qu'on ne peut expliquer à tout le monde; j'en apprends un en ce moment

qui peut être un bonheur | r nom tons. \u nom du ciel, encore

quelques minutes, et j'esperc que vous serez satisfait comme voua méritez de l'être.

Quelle que fût sa colère, le commandant ne se dissimulait pas

qu'un duel avec Eugène sciait toujours fatal a l'honneur de sa Bile; il se contint donc; mais sitôt qu'il vit (pie Lucien avait fini de lire la lettre , il se leva en ■ disant :

— Eh bien , monsieur'.'

— Eh bien! dit Lucien , dont le regard alla chercher celui d'Eugène, je vous demande au nom de M. de Fremery , la main de mademoiselle Amélie.

Le commandant parut peu étonné de la proposition, mai- M. de Graverend bondit dans son coin. M. Cantel semblait embarrassé de répondre. Eugène s'approcha de lui d'un air de confiance; le commandant, qui tenait les épées, les jeta loin de lui et lui tendit la main, puis, se tournant vers Philippe, il lui dit :

— Quant à vous, mon cher ami, vous comprenez...

— M. de Graverend, dit froidement Lucien, comprend parfaitement qu'il doit renoncer à revoir madame de Fremery, et si un changement de garnison lui pouvait être agréable... je me chargerais volontiers de l'obtenir pour lui.

— Et pourquoi? dit Philippe, assez irrité de voir ainsi disposer de sa personne.

— Le voici, dit Lucien en l'entraînant

Victonue. jî01.s je ia piece; et y

lui montra quelques passages de la lettre d'Amélie, qui lui expliquèrent le sacrifice de celle noble fille, et i! lui dit ensuite :

— Et, maintenant, faites comme M. de Fremery, décidez.

— Je partirai demain, dit Philippe.

— Sans regret pour Victorine? dit Lucien.

— On appelle cela une coquette, repartit Philippe; moi je dis que c'est...

— Chut! on peut nous entendre, fit Lucien. Quand ils rentrèrent dans la chambre, Cantel et Eugène se parlaient avec effusion.

— Allons, dit le commandant, partons pour le Pressoir.

— Permettez-moi de vous y devancer, dit Lucien; il faut ménager les bonnes nouvelles au cœur, connue les mauvaises.

.Nous ne répéterons pas ici la leçon sévère que Lucien donna à madame, Cantel, ni l'admiration et le respect qu'il voua à Amélie; et quelques mots suffiront à dire complètement comment se dénoua cette histoire si compliquée. Lorsque Eugène parut devaut Amélie,

elle rougit, baissa les yeux, et de grosses larmes s'en échappèrent. Lucien emmena M. Gantel et Victorine. Quand Eugène et Amélie furent seuls, celle-ci, joignant les mains et ployant les genoux, lui dit avec L'inspiration d'une sainte reconnaissance :

— Oh! merci, monsieur, merci!

11 lui prit les mains, la releva et lui dit tristement :

— Amélie, m'aimerez-vous? — Oh! s'écria-t-elle, je vous aime!

— Par reconnaissance?

— Eugène, lui dit-elle, si l'on aime un homme parce qu'il est bon, généreux, par ce qu'il vous a comprise, parce qu'il vous a sauvée, je vous aime !... Mais vous?

— Amélie, vous êtes sainte pour moi! lui dit-il. Je n'avais pas encore aimé, je le

sens.

— Eugène, dit -elle en baissant les yeux, ne dites pas cela.

— Oh! non, Amélie, je le sens, je n'avais pas aimé, et tu seras mon premier et unique amour !

Elle se tut et reprit après un moment : — • Nous nous étions donc trompés tous deux.

Page 1