IV. — LE MUSICIEN
On était au mois de septembre 1788 : il sonnait dix heures du soir, la nuit étail sombre el pluvieuse. A l'angle d'une des nombreuses routes qui traversent la forêt de Fontainebleau, s'élevait eu ce. tempslà une petite maison de chétive apparence, isolée, et dont la première sauvegarde devait être la pauvreté de ceux qui l'habitaient, car il n'y avait ni barreaux de fer ni contrevents aux fenêtres. Aussi, malgré l'heure avancée de la nuit, voyait-on reluire une lumière à l'une des croisées de cette maison. En regardant à travers les carreaux, si quelqu'un se fût trouvé là pour examiner l'intérieur de celle misérable cabane, on eût aperçu un homme assis à côté d'une étroite, table de chêne. Une bouteille et un verre étaient sur celte table. De temps en temps cet homme remplissait son verre; une fois son verre plein, il le regardait assez longtemps; mais au lieu de le vider, il se croisait les jambes et les bras, puis, jetant ses regards en l'air, il demeurait ainsi plus d'un quart d'heure sans faire un mouvement de son corps. Son visage seul avait une pantomime extrêmement animée. Tantôt il affectait une préoccupation sérieuse, tantôt une rage concentrée; quelquefois une expression de mépris hautain paraissait sur les lèvres de cet homme, un inslant après des larmes brillaient clans ses yeux. C'est alors seulement que cet individu prenait son verre avec une espèce de colère et le vidait d'un seul trait; mais à la grimace de dégoût qu'il faisait après avoir bu, on devinait aisément ou que le vin était détestable ou que celui qui le buvait ne le faisait point par plaisir.
Ce manège dura près d'une heure, jusqu'à ce que l'énorme bouteille fût à peu près vidée. A ce moment, cet étrange buveur se leva et se mit à parcourir la chambre où il se trouvait; mais on eût dit que cet exercice donnait un plus actif essor à la lutte qu'il avait à soutenir. Car alors, non-seulement on pouvait lire sur son visage l'expression des sentiments les plus divers, mais encore il gesticulait avec une violence qui avait quelque chose de furieux et de théâtral. Il se posait, levant les mains au ciel, et semblait le prendre a témoin, puis il paraissait supplier et maudire: enfin il alla jusqu'à s'emparer d'un bâton énorme et à le brandir comme s'il eût voulu tuer quelqu'un. Ce fut lorsqu'il fut arrivé à cette espèce de paroxysme qu'il retourna tout à coup à sa bouleille; mais au lieu de boire avec la mesure qu'il y avait mise jusque-là, il se versa trois ou quatre rasades de suite et les vida avec une fureur qui témoignait que boire, pour lui , était un acte auquel il se livrait par désespoir plutôt que par goût.
11 paraît que celte fois la dose était convenable, car, au bout de quelques minutes, au lieu de continuer sa promenade solitaire ou de retourner sur sa chaise pour se livrer à ses réflexions, le buveur se dirigea vers une porte située au coin de la chambre où il se trouvait, el qui ouvrait sur un cabinet au fond duquel on voyait un lit. Mais, avant d'y arriver, le buveur s'empêtra les pieds dans un vieux panier qui (rainait par terre et tomba tout de son long sur un tas de paille jeté à l'un des coins de cette porte. Soit qu'il n'eût pas la force, soit qu'il n'eût pas la volonté d'aller plus loin, il se blottit de son mieux sur ce las de paille et bientôt il y ronfla du sommeil le plus engourdi que puisse procurer à l'homme cet horrible breuvage qu'on récolle clans le département de Seine-et-Marne, sous le nom spécieux de vin. La chandelle demeura allumée, mais, faute d'être mouchée, la
CONFESSION GENERALE
mèche se couronna d'épais champignons qui absorbaient l'éclat de la lumière, de manière que, si quelqu'un fût entré, c'esl à peine s'il eût aperçu dans son coin l'ivrogne endormi.
Quel était cet homme dont le visage ne manquai! pas d'une certaine distinction, dont les mains frêles et blauches n'annonçaient pas l'habitude d'un travail grossier? Toul le monde croyait le savoir. En effet, si l'on eût consulté un des paysans des environs, il eût répondu, comme s'il se fût agi d'un voisin qu'il connût depuis vingl ans : C'est Grégoire, le serpent de la paroisse. — D'où vient-il? — Je ne sais pas. — N',i-t-il pas un autre nom que celui de Grégoire?
— Je ne lui en ai jamais entendu donner d'autre. — One fait-il?
— Il joue du serpent et se grise tous les soirs. Et puis, je ne me suis pas occupé de ce qu'il était avant.
Ce quil y a de remarquable, c'est que, si l'on eût interrogé vingt paysans sur le compte de cet homme, ils eussent tous répondu de même. Or, voici déjà quelque chose de-bien étrange, qu'un homme fût dans un village sans y avoir toujours été, et qu'à défaut de savoir quelque chose sur son passé, on n'eût pas fait déjà mille suppositions pour ou contre lui.
En effet, Grégoire était arrivé à Val vins, car nous sommes à Valvins, au mois de janvier 1790, par une nuit encore plus humide et plus froide que celle où commence cette histoire. Il était tombé, à moitié épuisé de fatigue et de faim, sur un banc devant la pute du (curé. Il y avait passé la nuit, et le curé, qui s'était levé de grand matin, l'y avait trouvé presque mort. Aidé de sa \iei!le gouvernante, le bon prêtre avait fait entrer le mendiant dans la maison, car Grégoire en avait toute la tournure; il lui avait donné à manger devant un bon l'eu, et une fois le malheureux remis en état, il l'avait interrogé sur ce qu'il était. Il parait que la raison de Grégoire ne s'était pas réconfortée comme son estomac, car il se mit à battre la campagne, parlant de princesses, de marquises, d'exil, de Sibérie, de théâtre, et mille autres balivernes sans suite. La seule chose que le enré y comprît, c'est qu'il était musicien.
Or, à ce moment, la cure était profondément humiliée dans son orgueil, attendu que toutes les cures environnantes avaient les unes des orgues, les plus misérables un serpent. Une occasion se présentait de relever l'église paroissiale d'où dépend Valvins de cette disette, et le curé crut entrevoir la possibilité de le faire immédiatement et de le faire à bon compte. Faire vite et économiquement est le suprême degré de l'industrie. En cette circonstance, le curé se montra admirablement industrieux ou industriel, comme on voudra, car une heure après, Grégoire était engagé comme serpent de la paroisse.
L'homme est vaniteux; il a la prétention de compter pour quelque chose dans son existence, et ne veut pas que le hasard fasse souvent pour lui ce qu'il ne sait ou ne peut faire lui-même. Le curé, dont l'ambition avouée depuis longtemps était d'avoir un serpent, ne voulut pas avoir l'air de devoir son succès à une rencontre fortuite. 11 y avait cependant ici occasion à un sermon excellent sur le soin que Lieu prend de répondre aux justes désirs de ses serviteurs; mais sans doute le curé pensa que la providence divine n'avait pas besoin d'un si petit événement pour êlre démontrée à ses ouailles, tandis que lui-même pouvait recevoir un grand lustre de l'arrivée de son musicien. Le jour même il annonça donc au prône qu'il avait voulu ménager une surprise agréable à ses paroissiens, qu'il avait fait venir de loin un serpent pour les accompagner au lutrin, et que, s'il avait tenu cette négociation secrète, c'était pour que les paroisses rivales ne lui enlevassent pas cette conquête. Quelques jours après, le serpent débuta; il eut le plus grand succès.
Voilà comment Grégoire fut établi à Valvins. Du reste, il vivait seul, ne jouait point au piquet, ne regardait point les tilles et ne buvait (pie chez lui. D'une exactitude admirable dans son service, il ne donnait jamais prise aux reproches d'où parlent ordinairement les enquêtes impiisitoriales. Sans prétention vis-à-vis de personne, il ne donnait pas lieu aux discussions qui amènent presque toujours les médisances. Un seul danger l'eût peut-être menacé : c'cstqu'il était admirablement beau, et sans doute, siles filles de Valvins s'en fussent aperçues, cela eût donné à Grégoire pour ennemis tous les garçons laids du village, classe qui, à Valvins, comme dans toute notre belle France, forme la majorité des habitants valides. Mais son élat sauvait Grégoire de ce danger; Grégoire jouait du serpent, et il n'y a pas de beauté qui tienne contre un pareil exercice. Apollon jouant du serpent eût été ridicule, donc Grégoire l'était, et là où il y a du ridicule, il n'y a plus rien: ni beauté, m esprit, ni vertu. Quant à l'âge de Grégoire, il eût été difficile de le déterminer d'une manière juste. Ses traits fatigués étaient d'un homme de quarante ans, mais la lichesse de sa chevelure noire comme l'ébène et qui' ne nuançait encore aucun de ces tils d'argent que nos ancêtres combattaient avantageusement avec la poudre à poudrer, une taille svelte et cambrée, des dents pures et blanches, et une chaleur de regard qui brillait souvent malgré lui. donnaient à Grégoire un air de jeunesse en désaccord avec son visage.
Tel était l'homme l'ont nous venons de raconter l'occupation au commencement de cet article : et voilà tout ce qu'on savait de son histoire dans le pays qu'il habitait.