VIL — BUS HISTOIRE
— Ma chère duchesse, dit madame de Kadicoff, les hommes d'esprit et même les femmes de génie de votre pays ont souvent dit que les femmes devaient surtout se défier de leur cœur et de leurs sentiments. D'abord, les hommes d'esprit n'y connaissent rien, et les femmes de génie sont des hommes d'esprit à si peu de chose près, qu'elles ne s'y connaissent guère mieux. Ce n'est pas de leur cour et de leurs sentiments que les femmes doivent se défier, mais de leurs idées : c'est presque toujours parce qu'elles veulent faire quelque chose en vertu de certaines raisons qu'elles font des sottises. Les passions, qu ù qu'on en dise, produisent cent fois moins de malheurs que les utopies.
Ainsi, ma chère, à l'époque dont je vous parle, la mode était aux philosophes, aux penseurs. Ces messieurs, à forci de se faire lire, avaient fini par persuader à toute la noblesse de l'Europe qu'ils valaient de leur personne comme de leurs écrits, et il y eut un moment où les grandes daines préféraient pour amant un écrivain athée au plus élégant gentilhomme ou à l'abbé le plus coquet. Nous c «nprenez bien que le cœur entrait pour fort peu de chose dans ces liaisons, et que si ce n'eût été la folle idée qu'on avait alors qu'un peu d'esprit et de talent valait la naissance et la condition, aucune des femmes de la cour qui se compromirent alors avec: ces messieurs ne les eût seulement regardés.
Du reste, vous n'ignorez pas, ma chère, qu'il ne faut pas attribuer toute la faute de cette manie à la n blesse seule. Les rois leur donnèrent l'exemple, et à la tête de ces souverains égarés, il est juste de mettre d'abord Frédéric, qui avait des correspondances avec M. de Voltaire, et notre grande impératrice Catherine II, qui se laissait écrire des lettres obscènes par votre philosophe Diderot.
Ce fut de laque partit le mal, et vous ne pouvez vous faire d'idée avec quelle rapidité il s'étendit parmi tous ceux que la grandeur de leur nom attachait à la cour. Nous ne rêvions que morale philosophique, égalité humaine, et entre un homme de rien et un homme de notre condition, amoureux tous deux d'une même femme, celleci eût préféré l'homme de rien, précisément parce qu'il n'était rien.
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CONFESSION CFNÉHALE
A\;mt de rapporter plus longuement cet exorde étrange de la princesse Kadicofl', Il laul le commenter un p<" pour le rendra Intelligible.
Ce qu'elle disait était vrai, mais dans de certaines limites, et ce n'était pas Bans quelque raison qu'elle sYlaii Bervie du mot égalité humaine. En elTet, durant les années qui précédèrent la révolution, (ciir question que l'homme valait l'homme, humainement parlant, avait pénétré dans la société: mais cette vérité, bien autrement importante, que l'homme valait l'homme, socialement parlant, n'était pas encore admise, si même elle était entrer ue. Ainsi, il s'établissait aisément «les liaisons entra les pins grands noms arlstocra*
tiques et ceux dont l'éclat ne brillait que d'hier, mais il n'y avait
pas d'alliances. Une duchesse pouvait avoir un amant de rien,
comme disait madame de KadlCoff, mais elle n'épousait pas un
homme de rien. Voilà pourquoi le mot égalité humaine nous semble parfaitement dit par la princesse. Nous pomons maintenant la laisser conUnuera
— Il y avait alors une jeune femme du plus haut rang, mariée do fort bonne heure à un prime riche de la plus immense fortune.
— Ali! dit la duchesse, qui n'était pas fâchée de reprendre un petit
avantage, c'était une de vos compatriotes?
— Oui, dit madame de Kadicofl sans se déconcerter.
— Portant aussi le titra de princesse?
— Oui , répondit encore la Russe, ce n'est pas un titre rare dans un empire dont presque toutes les grandes lamilles ont été jadis souveraines de petits États; toutefois, je ne prononcerai pas son nom. Hais pourquoi me regardea-vous ainsi?
— C'est «pie, repartit la duchesse, vous oubliez que mon père a habité la Russie avant la révolution; qu'il connaît tous les grands noms de la cour de Catherine II, et qu'il me sera facile de savoir quelle était la femme dont vous allez me révéler l'histoire.
La princesse, qui sentit l'attaque, sourit dédaigneusement et repartit :
— Si vous ne m'aviez pas interrompue, vous auriez vu que cela ne vous eut menée à rien, attendu que ce n'est point à Saint-Pétersbourg, mais à Paris, que celte aventure est arrivée.
— Ah ! lit la duchesse avec un air d'étonnement si naïf que madame de Kadicoff s'y laissa prendre ; venons donc à l'aventure, car je vois bien que, pour les personnages, je ne pourrai les connaître.
En disant cela, madame de Fosenzac avait déjà la conviction que celle qui parlait était l'héroïne de l'aventure, mais elle voulait en avoir la certitude; elle se promit de ne plus interrompre le récit.
— Je vous disais donc, reprit la princesse, qu'il y avait alors à la cour de Russie une femme du plus haut rang, et il faut que j'ajoute de la plus grande beauté. C'était un assemblage parfait dé toutes les grâces que peut donner la nature et de toutes celles que peut enseigner l'éducation la plus soignée.
Cette phrase confirma la duchesse dans son opinion, mais elle n'en montra rien, de peur de mettre obstacle au torrent d'admiration dont les premiers flots venaient de paraître et qu'elle voulait laisser déborder pour son instruction particulière. La princesse continua :
— Imaginez-vous une petite femme légère, fluette, admirablement proportionnée, souple comme un gant, des yeux bleus d'une langueur céleste, des dents comme des perles, une bouche rose, des cheveux d'un blond doux et languissant, avec une taille de guêpe, un chef-d'œuvre de la nature enfin.
— C'est cela, se dit la duchesse, le portrait est si peu ressemblant qu'il est impossible de ne pas le reconnaître.
Cependant elle se tut encore, et la conteuse reprit avec une activité de babil qu'on ne lui eût pas supposée un instant avant :
— Quant à l'esprit de cette femme, il était à la fois naturel et orné, brillant et profond; son caractère était un mélange charmant de douceur et de fierté, de franchise et de retenue, c'était enfin. .
— Une femme qui a dû inspirer de bien violentes passions, dit la duchesse avec un soupir, comme si elle eût rêvé que le ciel n'avait pas été juste de donner tant et de si supérieures qualités à une seule îemme.
— Mais oui, repartit la princesse en caressant son reste de beaux cheveux, elle a été aimée... mais, avec tous ces dons de la nature pour être heureuse, celte femme avait un grand défaut.
— Ah! fil la duchesse, voyons le défaut.
— Cette femme était d'une excessive sensibilité ; l'idée de faire du mal à quelqu'un ne fût jamais entrée en son cœur, et la vue des souffrances d'un malheureux lui portait des atteintes dont elle avait toutes les peines du monde à se remettre. C'est ce qui amena son départ pour la France. Le prince son mari avait pour secrétaire un jeune Allemand nommé Mésinger, qui chantait à ravir et qui composait de charmante musique.
La princesse avait distingué ce jeune homme et voulut lui donner le moyen de se produire. Pour un homme de talent (et je dois dire qu'elle avait cette manie de protéger le talent, manie qui était alors celle de tout le monde), pour un homme de talent, dis-je, la meilleure protection qu'on lui puisse accorder, c'est de faire connaître ses œuvres. La princesse, qui comprenait les choses dans leur sens
le plus élevé, voulut servir la gloire de Mésinger, et pour cela clic mit quarante esclaves à sa disposition.
— Quarante esclaves, dit la duchesse, pour servir la gloire d'un
musicien !
— Oui, hl la princesse en souriant, c'était pour se composer un orchestre.
— Ah! dit la duchesse, ces esclaves savaient la musique.
— Vous ne me comprenez pas, (lit madame de KadicofTj la princesse donna à Mésinger quarante esclaves pour leur apprendre a exécuter sa musique, et pour «pie ce don lui fût profitable, elle i
sistail de temps en temps aux leçons. Aus>i les progrès lurent rapides. Sous les veux de la prinres-r, le chef des esclaves n'osait se départir
de la sévérité qui lui était commandée, et comme la princesse était
fort houne musicienne, à la moindre faute d'un violon ou d'un alto, elle n'avait qu'à faire un signe, et l'exécutant recevait une si rude correction, qu'il savait bientôt sa partie.
— Ah ! lit ladu< hesse, je comprends que de pareilles leçons devaient
être un véritable tourment pour cette pauvre femme.
— Vous ne pouvez, unis en faire l'idée, reprit tranquillement la princesse; ce pauvre Mésinger était le plus malheureux deB hommes,
les choses allaient tout de travers, et il soutirait de véritables torlures quand une fausse note venait lui érorcher les oreilles; la princesse le prenait en pitié et lui venait en aide de son mieux; mais elle ne put jamais obtenir pour les œuvres de son musicien cette perfection qu'elle voulait absolument, quoique deux esclaves eussent déjà succombé à la bonne volonté quelle mettait à le servir.
Cette phrase commença a faire comprendre à la duchesse l'espèce de sensibilité particulière à un coeur de femme russe. Mais elle alla beaucoup trop loin en s'imaginanl que, pour arriver à une pareille cruauté, il fût nécessaire que celle qui l'avait exercée fût dominée par une passion aveugle. Il était réellement vrai (pie la princesse anonyme protégeait à coup de knout les succès de sou amant; mais il n'eût pas été nécessaire que le musicien Mésinger fût si tendrement chéri pour que les leçons fussent menées avec cette activité : un caprice à satisfaire en eût ordonné autant. La duchesse l'ignorait, et elle en resta à la supposition que nous avons dite, pendant que la princesse continuait ainsi :
— Cependant l'orchestre marchait assez passablement pour qu'on pût le risquer dans une grande fête où la princesse comptait éclipser tout ce qu'on avait tenté jusque-là. L'impératrice seule possédait un orchestre aussi complet et aussi nombreux, et c'était une véritable audace que d'oser rivaliser avec elle. Mais aussi quel triomphe si elle réussissait! La fête fut annoncée, et tout le monde en parla d'avance avec un enthousiasme qui ravissait Mésinger; on attendait l'épreuve avec une grande impatience. La princesse ne quittait plus les répétitions, et le secrétaire musicien passait toutes ses journées près d'elle. Comme je vous l'ai dit, ma chère, il était fort beau, et comme, dans cette occupation journalière à laquelle ils se 'livraient ensemble, la princesse avait quelquefois oublié les lois de l'étiquette, on osa dire que leurs entrevues n'étaient pas toutes consacrées à la musique.
Ces calomnies n'arrivèrent pas malheureusement aux oreilles de la princesse, qui les eût fait cesser aisément, mais elles parvinrent à celles de son mari, et cela précisément le jour de la fête et dans des circonstances dont il profita avec un horrible raffinement de barbarie.
La soirée était à son plus haut degré de magnificence : c'était le moment où l'on devait entendre le fameux orchestre. Tous les regards étaient fixés sur Mésinger et sur la princesse. 11 faut le dire, son trouble, qu'elle ne put suffisamment dissimuler, pouvait autoriser les soupçons qu'on avait élevés contre elle. Quant à Mésinger, il était comme un roi devant son pupitre, et toutes les femmes le contemplaient avec une admiration envieuse. Le moment solennel arriva enfin; la princesse fit un signe, et l'orchestre commença. Mais, dès les premiers accords, voilà qu'un malheureux, qui était chargé d'une partie de trompette, commence à détonner d'une façon horrible; des rires bruyants parcourent le salon de musique; je rougis; Mésinger devint pâle comme un cadavre.
La princesse était si animée à son récit, qu'elle ne s'aperçut pas du : je rougis, mais la duchesse ne le laissa pas passer. Madame de Kadicoff continua :
— On se regardait en chuchotant, les quolibets couraient de bouche en bouche; Mésinger se montra un véritable héros : il se lève, arrache à l'esclave son instrument et joue sa partie avec une vigueur et une intrépidité qui enlèvent tout le monde; le premier morceau eut un succès magnifique.
Mais, à dix pas de l'endroit où se tenait la princesse, dans un groupe près duquel se trouvait son mari, un mot aflreux avait été prononcé :
— Comment peut-on aimer un homme qui joue de la trompette!... Madame de Kadicoff s'arrêta, et après un moment de réflexion,
elle reprit :
— Permettez-moi de ne pas vous répéter l'ignoble quolibet dit par un jeune gentilhomme prussien, et qui avait pour conclusion cette horrible phrase :
— Son triomphe est complet, mais fi des baisers qui sentent l'esclave l
CONFESSION GÉNÉRALE
11 tant remarquer que c'était une femme qui parlait aune femme, et qu'il y a, .dans ce sexe une intelligence qui comprend parfaitement les phrases les plus obscures : dune la duchesse comprit ce qu'avait voulu dire son amie. Celle-ci poursun it avec une nouvelle animation :
— Ce mol l'ut entendu par le prince, et il lui apprit la vérité. Comme c'est difficile de mentir ! En effet, déjà madame de Kadicoff
a avoué par un je. involontaire qu'elle était l'héroïne de l'histoire, et voilà maintenant qu'elle reconnaît comme vérité ce que, quelques phrases avant, elle appelait calomnie. Cependant elle n'avait pas interrompu son iccit, et si nous sommes obligés de le faire, c'est que nous avons à rendie compte à la fois de ce que dit une femme et de ce qu'une autre en pense, deux choses bien différentes, vous le pouvez croire.
— Oui, ma chère, dit la princesse, il suffit de ce mot pour éclairer le prince, et comme c'était un homme d'une violence extrême; il résolut immédiatement d'en tirer vengeance. Punir sa femme eût été difficile : elle avait une famille qui ne l'eût pas souffert. Ce fut donc contre Mésinger que se tourna toute sa colère.
— La fête était terminée; la princesse, retirée dans ses appartements, recevait les félicitations de son mari, qui les lui prodiguait avec un empressement dont elle eût dû se défier; mais l'éloge, même d'un mari, fait du hien à une femme,, et celui de Mésinger dans la bouche du prince était si piquant, si original, si amusant, que la princesse s'amusait à le lui faire répéter à satiété. Tout à coup, au milieu de l'exaltation outrée du prince et de la joie sardonique de la princesse, des cris douloureux s'élèvent de l'une des cours intérieures du palais.
— Qu'est cela ? s'écria la princesse.
— Rien, ma chère, fil le prince, jai voulu que le misérable qui a failli compromettre votre succès fût puni de manière à ne pas donner aux autres l'envie de recommencer.
— Que voulez-vous dire ? repartit la princesse.
— J'ai fait, dit le prince, j'ai fait appeler le correcteur des esclaves aussitôt après le concert, et je lui ai ordonné d'appliquer deux cents coups de knout aa drôle qui a joué de la trompette.
— Mais, s'écria la princesse dont les cris de plus en plus déchirants venaient frapper l'oreille, ce n'est pas la voix de l'esclave qui crie... c'est celle de Mésinger.
Le prince se mit a rire si bruyamment, qu'il couvrit l'éclat de ces cris de douleur.
— Vous êtes folle, ma chère; comment voulez-vous qu'on se soit trompé à ce point ? le pauvre Mésinger, il en mourrait; il n'y est pas accoutumé.
— Mais, reprit la princesse avec horreur, c'est sa voix, je la reconnais. Ah ! le correcteur s'est trompé.
Elle s'élança vers la fenêtre pour l'ouvrir et ordonner qu'on cessât cet horrible supplice.
Mais le prince, l'arrêtant d'un ton badin, reprit en ricanant :
— En vérité, ma chère, vous me feriez croire, que vous n'avez dans les oreilles que la voix de ce Mésinger... Ah ! faites-y attention... on en parle !
— Ce dernier mot fut prononcé avec une expression telle que je ne pus m'y méprendre (encore un je indiscret).
— Laissez donc finir cette expédition et parlons affaires, dit le prince. 11 y a longtemps que vous désirez voir la France, il s'offre une admirable occasion pour vous de satisfaire votre curiosité.
A ce moment, les cris arrivèrent à une violence effrayante ; il n'y avait plus moyen pour la princesse de les méconnaître, car le malheureux Mésinger invoquait le nom de celle qui l'avait perdu, et les mots :
< — Phoedora ! Phœdora ! à moi ! parvenaient clairement à ses oreilles.
Le prince les entendait aussi, mais son visage était calme, et sa parole élait aussi tranquille que s'il n'eût éprouvé ni le ressentiment de son outrage ni la joie de sa vengeance.
Il continua en disant :
— Ou je suis un mauvais courtisan ou votre triomphe de ce soir déplaira souverainement à l'impératrice. De deux choses l'une, ou il faut ne plus recommencer une pareille lutte, et ce serait témoigner
. une crainte servile pour un déplaisir de vanité, ou il faudrait la continuer, et ce serait alors vous attirer un véritable danger. Le plus sûr parti qu'il y ait à prendre pour vous et pour moi...
Et il appuya sur ce pour vous et pour moi de manière à lui donner toute la signification possible.
— Le plus sûr moyen, dit-il, est de quitter Saint-Pétersbourg sous I deux jours et de vous rendre en France, où je vous suivrai dès que j j'aurai terminé ici quelques affaires.
ILa princesse écoutait son mari, tandis qu'elle suivait avec anxiété le bruit mourant des cris de la victime. Déjà le malheureux se taisait et le prince ne parlait plus... Il régnait un silence terrible dans le salon, on ne se plaignait plus dans la cour. Mais un bruit s'entendait encore; c'était celui d'un knout frappant toujours sur un corps où il n'y avait plus assez de vie pour exhaler une plainte. A ce moment, l'horreur de celte infortune égara la princesse au point qu'elle se précipita aux pieds de son mari en s'écriant :
— Oh ! grâce ! grâce ! au moins pour sa vie !
Le prince lit l'étonné et repartit d'un air railleur :
— Comment, madame, vous avez lue* deux esclaves parce qu'ils n'apprenaient pas assez vite la musique de M. Mésinger, et vous ne
voulez pas que j'en corrige un seul pour le punir de ne-pas l'avoir apprise du tout !
Je l'avoue, la princesse douta du témoignage de ses oreilles, elle crut que cette voix n'était pas celle de Mésinger, ou que son mari s'était Irompé de bonne foi; elle tremblait d'avoir laissé échapper un aveu fatal, lorsqu'une portière se leva et un esclave parut.
C'était l'exécuteur.
— Votre altesse, dit-il au prince, m'a ordonné de lui venir apprendre le résultat de l'exécution.
— Est-elle donc terminée? dit le prince.
— Non, monseigneur, mais comme masler Mésinger est mort au cent vingtième coup, je venais demander à votre altesse s'il fallait continuer jusqu'à deux cents.
La princesse tomba sur un divan, attachant sur le prince des regards épouvantés. Il répondit par un léger sourire de raillerie, et se retournant aussitôt vers l'esclave, il lui dit :
— Ah! Masisthi est mort!
— Mais non, votre altesse : c'est le master Mésinger.
— Comment, Mésinger! s'écria le prince, en feignant une grande colère et une vive surprise ; qui vous a donné cet ordre?
— Mais, reprit l'esclave tremblant, votre altesse ne m'a-l-elle pas dit de donner deux cents coups de knout à l'homme qui avait joué de la trompette pendant le concert? et ne m'a-t-elle pas répété...
— Assez ! s'écria le prince en l'interrompant, tu payeras cette erreur de ta vie, misérable. Sors!
L'esclave partit, le prince et sa femme restèrent seuls; elle lui dit alors, au risque de se perdre :
— Vous êtes un lâche d'avoir tué Mésinger, un homme libre, comme un esclave , et vous êtes un bourreau de vouloir tuer cet esclave parce qu'il a accompli vos ordres.
Le prince lui repartit en la saluant de la main :
— Il faut bien justifier mon erreur. Adieu, ma chère, car je ne pense pas vous revoir avant votre départ pour la Fiance.
Le lendemain, la princesse partit pour Paris, où l'attendait l'aventure que je voulais vous raconter d'abord, mais que vos questions m'ont fait retarder pour pouvoir vous expliquer ce qui avait amené cette femme en France.