POUR SERVIR DE SUITE A SA PREMIÈRE ANNÉE
Le lendemain j'épousai Dorliska.
L'auguste cérémonie s'achevait. Dans un discours qui m'avait paru long, l'éloquent ministre venait de nous recommander des vertus que je ne croyais pas difficiles. Sophie me nommait son époux; ma bouche répétait à Sophie un serment qu'avouait mon cœur, lorsque la voûte sacrée retentit d'un cri lamentable et perçant.
Chacun se retourne eiïrayé. Déjà , loin des spectateurs étonnés, s'est élancé vers les portes du temple un jeune homme dont je n'aperçois plus que l'uniforme bleu.
On l'a vu quelques instants auparavant entrer précipitamment, brusquement fendre la foule, s'approcher de l'autel avec la plus grande agitation. Ses regards sont tom-
nu
VIE DU CHEVALIER
bés sur Sophie; d'une voix plaintive il a dit : C'est donc elle! et puis il a. poussé ce long gémissement dont mon cœur s est ému. inquiet et curieux, je veux voler à lui; mon père s'y oppose et m'arrête; mais mon généreux ami, mon cher compagnon d'armes et d'amour, Derneval , plus libre et non moins alarmé que moi peut-être, Derneval court aussitôt sur les traces de Tinconnu.
C'est pendant le tumulte momentané causé par cet événement étrange que Sophie se penche à mon oreille, et me dit en tremblant : 0 mon ami! prends garde à moi!
J'allais lui répondre , j'allais l'interroger, quand M. Duportail , un moment distrait dans le trouble général, mais apparemment aussitôt rappelé par le mouvement qu'il a vu faire à sa iille, vient reprendre auprès d'elle la place que peutêtre il se repent d'avoir un instant quittée. Je le vois lancer un regard sévère sur ma timide épouse, qui baisse les yeux en pâlissant. Une foule de réflexions cruelles tourmentent mes esprits dans le court espace de temps qu'emploie le ministre pour terminer la cérémonie.
« Quoi! Derneval , mon ami, quoi ! sitôt de retour !... Eh bien! ce jeune homme, le connaissez- vous ? Quel est-il? que veut-il? que vous a-l-il dit? — Mon cher Faubias, ses gens lui tenaient dans le cloître un cheval tout prêt; il était au bout de la rue avant que je fusse à la porte du temple. —
— Et vous ignorez ce qu'il est devenu ? — Mon ami , il courait au galop, et j'étais à pied. A tout hasard , je me serais volontiers jeté dans la voiture qui a conduit madame de Faubias ici, mais l'indocile cocher n'a pas voulu marcher.
— Derneval , vous ne savez pas combien j'ai d'inquiétude... Promettez-moi de ne pas nous quitter aujourd'hui, ne partez que demain. — Demain? Si dos aujourd'hui mes perse-
DE KAIJBLAS. 435
cuteurs... — Je croîs vos dangers possibles , mais les miens sont peul-ètre inévitables. Depuis la terrible scène d*hier, depuis que le baron de Gorlitz et madame Munich sont partis, Lovzinski s'est emparé de sa fille, de sa fille, que je n*ai revue qu'aujourd'hui, que je n'ai revue qu'à l'autel. A peine a-t-on daigné souffrir que je lui adressasse un mot, toute réponse lui semblait interdite ; ce n'est qu'aux pieds de l'Kternel qu'elle a pu me renouveler sa foi , ce n'est qu'à ma femme qu'on m'a permis de jurer que j'adorerais toujours mon amante! Derneval, examinez Lovzinski, remarquez son visage sombre et soucieux, son regard observateur et défiant; lui trouvez-vous cet air de satisfaction que montre toujours un bon père qui donne à sa fille l'époux désiré? A-t-il, dites-moi, le maintien noblement orgueilleux d'un homme offensé qui pardonne?... Et ma chère Dorliska, ma jolie cousine, ma belle Sophie, quelle impression de tristesse profonde je vois sur cette figure céleste que devrait embellir l'idée d'un bonheur suprême aujourd'hui légitime !... et dans ses yeux obscurcis une larme qu'elle s'efforce de retenir ! Qui peut donc altérer sa félicité? qui peut lui faire d'un jour d'allégresse un jour de tourment? Quelle crainte ou quel regret?... Ce jeune homme, d'où la connalt-il? que venait-il faire ici?.. . Un affreux soupçon déchire mon cœur... Mais non, Sophie ne peut me trahir: elle va donc succomber victime d'une trahison ! C'est donc elle ! a dit l'inconnu. Prends garde à moi, m'a dit Sophie. Mais comment la défendre? Quels sont nos ennemis? A quels périls faut-il me préparer? Derneval, je vous en conjure par notre confraternité , ne m'abandonnez pas dans des circonstances aussi critiques. Si vous me quittez , je suis perdu. Une obscurité profonde couvre les desseins de nos
ennemis , une incertitude aflreuse enchaîne toutes mes facultés. Gomment prévenir des complots que j'ignore? Et, dans la foule des malheurs que je pressens, comment deviner celui qui peut m'accabler? »
Je n'attendis pas la réponse de Derneval , car Sophie, toujours accompagnée de son père, regagnait déjà les portes du temple. « Mon ami, ne venez-vous pas? » me dit-elle. Il y avait dans son regard tendre une expression de douleur si forte, il y avait dans l'inflexion de sa voix une altération si marquée , que je sentis s'accroître encore mon inquiétude mortelle.
Nous arrivions dans le cloître. Est-ce par distraction ou par incivilité que Lovzinski , sans prendre garde ni à Dorothée ni à mon père, fait monter sa fille la première et se place aussitôt i côté d'elle? Pendant que je me fais cette question, Lovzinski ferme la portière, et le cocher, déjà prêt, donne aux chevaux de grands coups de fouet, i^a voiture, rapidement emportée, est à plus de cinquante pas de distance avant qu'aucun de nous soit sorti de la profonde stupéfaction où le jette cette fuite imprévue. Le premier je me réveille; plus prompt que l'éclair, je m'élance; la grandeur de la perte que je puis faire , Tespérance de recouvrer l'inappréciable bien qu'on m'enlève, ajoutent à ma légèreté naturelle des forces extraordinaires; je me sens une vigueur plus qu'humaine; bientôt j'atteindrai la voiture, bientôt j'arracherai ma femme à son ravisseur... Mais, hélas! Derneval et mon père sont, trop tôt pour moi, revenus de leur étonnement, et leur activité bruyante va me devenir plus funeste que la funeste immobilité dans laquelle je les ai laissés. Tous deux ils me suivent de loin en criant de toutes leurs forces : * Arrête I » Moi , je cours si vite que
Di: FAUBLAS. àll
je ne puis crier. Plusieurs soldats viennent à passer; en me voyant seul et silencieux brûler le chemin de mes élans rapides , ils imaginent que c'est moi qu'on iK)ursnit. Tout à coup le cercle est fait , et me voilà environné : je veux m'expliquer, je parle français à des Allemands! Désolé de n'être pas compris et de perdre en vains discours un temps si précieux , j'essaie de forcer la barriôre ; mais que peut un homme contre huit? Ma résistance ne fait que les irriter; ils me maltraitent. Ce n'élait rien que des coups, je les sentais à peine; mais j'entendais le bruit sourd que faisait la voiture déjà beaucoup plus éloignée , et chaque tour de roue était un coup de poignard pour mon cœur. Tout en me débattant, je jette sur la route un regard douloureux; dans le lointain je distingue à peine un faible nuage de poussière. Alors, saisi d'un mortel désespoir, je sens expirer mon courage et s'anéantir mes forces ; alors se fait dans toute la machine ébranlée la plus prompte et la plus atfreuse des révolutions... Je tombe sans connaissance aux pieds des barbares qui m'ont arrêté , aux pieds de mon père et de mes amis qui ont enlin pu me rejoindre. Je tombe... Ah ! Sophie , mon âme te suit !
Malheureux chevalier! quand tu revins à toi, où étais-tu?
Sur un lit de douleur Le baron veillait à mon chevet, qu'il baignait de ses larmes. Sophie fut le premier mot que je prononçai quand je recouvrai ma raison. « Voyez comme sa tisane a déjà fait son effet ! dit un petit homme que j'aperçus derrière le baron; voilà laccës passé! il entre demain dans son quatrième jour. — Quoi ! monsieur, je ne suis ici que depuis trois jours? Quoi! mon père, il n'y a que trois jours qu'ils m'ont arraché Sophie? — Oui, mon ami , me répondit-il en sanglotant, trois jours se sont écou-
Vit: DU CHEVALIER
lés depuis que Ion père désolé attend que tu le reconnaisses et que tu le nommes. — Ah! pardon, cent fois pardon... Mais vous ne savez pas, vous ne pouvez concevoir quel énorme fardeau pèse sur mon cœur, combien je me sens accablé du [)oids de mon infortune. — Tel est, mon (ils, reflet ordinaire des passions qui égarent la jeunesse insensée. Ii)lles ont d'abord amolli ton âme au sein des plaisirs: maintenant elles te livrent sans force aux coUps de l'adversité. A Dieu ne plaise que je veuille aujourd'hui te reprocher tes fautes; le sort t'en a trop cruellement puni. Tu as besoin d'un appui; ce sont des secours que je prétends te donner. Mon fils, entends ma voix gémissante, recueille mes consolations palernclles. Écoute un ami tendre qui souflre de les maux, un père alarmé qui frémit pour lui-même en tremblant pour toi. Ta Sophie t'appartient, nul ne peut t'en priver. Duportail, en la conduisant au temple, a perdu tous ses droits sur elle. Mon ami, nous la chercherons. En quelque lieu que nous puissions la découvrir, je te promets de ne rien négliger pour la tirer de sa retraite, je te promets de te rendre ta femme. Toi, mon ami, rappelle ton courage, ouvre ton cœur à Tespérance, prends pitié de ma peine extrême, et rends-moi mon fils. — Oui, qu'il continuesa tisane de la Véronnière, interrompit le petit homme, et nous le guérirons. — Ah ! mon père, je vous devrai deux fois la vie. — El moi, monsieur, reprit le petit homme, croyez-vous ne me rien devoir? Comptez-vous pour rien les boissons que depuis ce matin je vous administre? — Mon père, sait-on au moins ce qu'elle est devenue? — Non , mon ami; Derneval et Dorothée sont partis avant-hier, et m'ont promis de faire des recherches. — Messieurs, dit encore le petit homme, voilà un entretien qu'il faut finir.
DE KAUULAS. 410
Nous guérirons ce jeune liomine-lii, puisqu'il parle déjà raison ; mais qu'il se taise et qu'il continue sa tisane. Demain tout ira bien, et nous pourrons le faire transporter. ■ Le petit homme, en parlant ainsi, alla remplir une énorme tasse, et, me l'apportant d'un air de triomphe, m'invita doucereuseihent ù avaler ce breuvage consolateur. Un amant jeune el vif à qui l'on vient offrir un verre de tisane quand il demande sa maltresse enlevée peut bien ressentir un mouvement d'impatience et n'être pas exactement pôti. Je pris le vase avec promptitude, et je le vidai lestement sur ta tête pointue de mon Esculape. L'épais liquide, découlant le long de sa face oblongue, inonda aussitôt son maigre corps. - Ha ! ha ! dit froidement le petit homme en épongeant sa ronde perruque et son babil court, il y a encore du délire! Mais, monsieur le baron , que cela
' vous inquiète pas, qu'il continue sa tisane ; seulement ,
MO
VIE DU CHEVALIER
ayez soin de la lui donner vous-même, parce que, comme vous êtes son père , il n'osera |)eut-ôtre pas vous la jeter au nez. »
Le meilleur médecin esl celui qui , connaissant nos passions, sait les flatter quand il ne peut les guérir. Aussi les promesses du baron préparèrent mon* rétablissement bien plus eificacement que ne l'aurait pu faire la tisane du petit homme. Dès le lendemain, je me sentais mieux; je fus transporté comme on me l'avait annoncé la veille. Nous allâmes au village de HoUriss, situé à deux lieues de Luxembourg, occuper une maison bourgeoise que mon Esculape venait d'acquérir tout récemment. On avait conseillé cette retraite au baron. La tranquillité du lieu, sa gaieté champêtre, le charme de la campagne, les travaux delà saison, tout m'y offrirait, avait-on dit, de consolantes distractions ou des occupations utiles ; je pourrais sans aucun danger respirer un air salubre et prendre un exercice modéré dans un grand jardin. Mon père aussi avait pensé que nous serions beaucoup mieux cachés dans un village obscur; à la précaution, peut-être surabondante, du changement de lieu , il avait ajouté la précaution , sans doute plus nécessaire, du changement de nom. On 1 appelait M. de Belcourt; je me nommais M. de Noirval. Le valet de chambre du baron et mon fidèle Jasmin composaient notre domestique. Mon père avait envoyé le reste de ses gens sur diverses routes, avec la double commission de chercher Lovzinski et de veiller à ce que nous ne fussions pas inquiétés.
En arrivant dans le nouveau domicile qu'il nous avait choisi, M. de Belcourt visita toutes les chambres pour m'y faire donner celle qu'il jugerait la plus commode et la plus tranquille. M. Desprez (c'est le médecin) nous fit remarquer
DE FAUBLAS. « hàt
un petit pavillon entre cour et jardin. Il nous dit qu'il y avait au premier étage trois chambres fort gaies, mais que le dernier propriétaire s'était vu forcé d'abandonner à cause des revenants. « Noirval , répondit mon père en souriant, ne craint pas les esprits : il a maintenant ses pistolets; quaiid il se portera mieux , il aura son épée. » On me mit donc en possession d'une des trois pièces. Jasmin s'empara gaiement de Tune des deux autres, et promit de garder encore la troisième contre les esprits. M. de Belcourt alla prendre son logement dans le corps de logis plus considérable , situé sur la rue.
La nuit vint, les esprits ne vinrent pas; ils me laissèrent tout entier à mes réflexions douloureuses. O ma jolie cousine ! ô ma charmante femme ! que je versai de pleurs en songeant à vous !
Où son père l' avait-il conduite? JPourquoi me l'avait-il enlevée? Quelle raison assez puissante avait pu porter à cette extrémité si dangereuse Lovzinski , naturellement compatissant et doux ; Lovzinski , dont le cœur avait éprouvé l'irrésistible empire d'une grande passion vainement contrariée? L'inconsolable époux de Lodoiska devait-il être un père cruel ? D'ailleurs un prompt hymen n'avait-il pas réparé ce qu'il appelait mes égarements? Que pouvait exiger de plus l'honneur de sa maison, involontairement compromis? Enfin, n'était-ce pas à mes fautes mêmes qu'il devait le bonheur inespéré d'avoir retrouvé son adorable fille? Et l'ingrat osait me la ravir ! et le barbare ne craignait pas de l'immoler!... Oui, sans doute, de l'immoler 1 Accablée de ce coup affreux, Dorliska, l'infortunée Dorliska... 0 ma Sophie ! si déjà tu n'es plus, du moins en me donnant ta dernière pensée tu auras emporté le juste espoir de
Hht
VIE DU CHEVALIER
n'être pas pour long-temps survécue. Va , je ne tarderai pas à Taccomplir. Bientôt, loin du monde jaloux , loin des pères dénaturés , libre de l'insurmontable fardeau des tyranniques bienséances , affranchi du joug odieux des préjugés persécuteurs, j'irai, j'irai, satisfait et tranquille, me réunir à mon épouse heureuse et consolée. Bientôt, aiï sein d'une inaltérable paix, dans l'Elysée promis aux lirais amants , nos âmes , plus intimement rapprochées , s'enivreront des délices d'un éternel amour.
Ainsi , dans le calme des nuits , ma douleur se nourrissait des idées les plus propres à l'augmenter. Le jour m'apportait quelque repos. Mon père , toujours levé avant l'aurore , ne se lassait pas de me répéter ses promesses : il me parlait des moyens qu'il comptait employer avec moi pour retrouver ma femme, et, ne paraissant pas douter de leur succès , il me défendait de mon désespoir. Par un de ses décrets immuables et bienfaisants , la nature a voulu que la crédulité naquit de l'infortune. Rarement l'espérance abandonne un mortel malheureux , et plus ses maux sont grands, plus aisément on lui persuade qu'ils vont bientôt finir.
Quelquefois agité d'un soupçon inquiétant , je demandais à mon père ce qu'il pensait de ce jeune homme dont je croyais encore entendre le lamentable cri. M. de Belcourt ne savait que me répondre quand je le priais de me dire comment cet inconnu avait pu nous suivre à Luxembourg, quel dessein l'y amenait, en quel temps il avait connu Sophie , et pourquoi Sophie ne m'avait jamais parlé de lui.
Quelquefois aussi , reportant ma pensée moins triste sur cette foule d'événements qui avaient rempli ma seizième année, je me plaisais à donner quelques souvenirs à cette
Aâs
intéressante beauté par qui le commencement de ma carrière y semé de tant de fleurs, m'avait été si doux. Pauvre marquise de B*** ! qu'est-elle devenue? .. Peut-être enfermée ! peut-être morte ! Lecteur équitable , je m'en rapporte à vous: pouvais-je, sans ingratitude , refuser quelques larmes au sort de cette femme malheureuse , seulement coupable de m'avoir trop aimé?
Je ne dois point oublier de dire que mon cher docteur aussi 9 M. Despre2, continuait à me donner de salutaires distractions. Tous les matins il me demandait si quelque revenant ne m'avait pas tourmenté; tous les soirs il me recommandait de continuer Vexcellenle tisane de la Véronnière ; mais, quoique je l'en priasse instamment, il ne voulait jamais me la donner lui-même. J'étais étonné que mon père m'eût choisi cet étrange Esculape , qui ne croyait qu'à sa tisane et aux revenants. Voici ce que m'apprit .M. de Belcourt, à qui j'en parlai. Le plus habile médecin de Luxembourg , d'abord consulté sur mon état , avait ordonné des remèdes et le régime nécessaires; M. Desprez, instruit qu'on avait arrêté de conduire le malade à la campagne dès que le transport pourrait se faire sans danger, était venu dès le troisième jour offrir à mon père ses services et sa maison. Le premier médecin , en applaudissant au choix du lieu , qu'il connaissait , avait rejeté la concurrence humiliante et dangereuse d'un moderne confrère qu'il ne connaissait pas. M. de Belcourt, pour mettre les rivaux d'accord, avait accepté les soins de l'un et la maison de l'autre.
C'était le médecin connu de Luxembourg qui me gouvernait; l'ignoré docteur de Hollriss n'avait d'autre mérite que celui de nous louer sa maison fort cher. J'étais le maître
hHH VIE DU CHEVALIER.
de craindre ses revenants; mais je n'avais rien à redouter de ses ordonnances.
Plus de huit jours, cependant, s'étaient passés, lorsqu'enlin nous reçûmes des nouvelles encourageantes. Dupont, celui de nos domestiques que mon père avait envoyé sur la route de Paris, écrivit qu'en sortant de Luxembourg il avait appris à la première poste qu'on venait d'y donner des chevaux à un homme d'un âge mûr, accompagné d'une jeune fille éplorée. Dupont, ne doutant pas que ce ne fût ma femme et mon beau-père , les avait suivis de près jusqu'aux environs de Sainte-Menehould , où malheureusement il s'était démis la cuisse en tombant de cheval. Cet accident l'avait empêché de nous faire passer plus tôt l'intéressant avis qu'il nous donnait.
M. de Belcourt, habile à saisir tout ce qui pouvait flatter mon espérance , ne manqua pas de m'observer que désormais l'objet de nos recherches, devenu plus facile, se trouvait circonscrit dans l'étendue du royaume , ou plutôt dans l'enceinte de la capitale. « M. Duportail, ajouta-t-il, a bien senti qu'il pouvait, sans courir un grand danger, retourner à Paris , on on le connaît peu ; et qu'en supposant que nous parvinssions à découvrir sa retraite, nous n'oserions l'y venir troubler. — Je l'oserai, m'écriai-je avec transport; je l'oserai, mon père, et bientôt j'embrasserai ma Sophie. »
Le môme jour vint une lettre de M. de Rosambert, à qui M. de Belcourt, depuis notre changement de demeure et de nom , avait fait passer les détails de ma funeste aventure. Le comte, toujours caché dans l'asile qu'il s'étai tchoisi, se portait déjà beaucoup mieux , et comptait venir bientôt nous joindre et me consoler. Il avaitenvoyé au couvent savoir des nouvelles
d'Adélaïde, que notre absence inquiétait beaucoup et chagrinait davantage. Le marquis n'était pas mort; Rosambert ne disait pas un mot de ihadame de B^^^. Le silence qu'il atToctait sur le compte d'une femme trop malheureuse et trop aimable , dont il ne pouvait douter que le sort incertain ne dôt exciter au moins ma vive curiosité , me parut étrahge. Je ne fus pas moins surpris qu'il ne m'eût pas écrit en même temps qu'à M. de Belcourt ; mais , en y réfléchissant plus mûrement , je devinai que mon père , pour le moment peu curieux de me voir occupé de cette correspondance, interceptait ses lettres.
Si , dans les nouvelles que je venais de recevoir, il n'y avait rien d'assez positif pour me rassurer entièrement, j'y trouvais du moins de quoi me tranquilliser un peu. Ma convalescence commença. Le petit docteur contestait à l'amour et à la nature le mérite de cette prompte cure, pour en attribuer tout l'honneur à la fameuse tisane si rarement bue. Une chose seulement lui faisait croire que quelque divinité pro-
pice veillait sur nos destinées : les revenants ne m'avaient pas encore tourmenté depuis que nous habitions notre nouvelle demeure! M. Desprez me parlait si souvent de ses revenants , qu'enfin je le priai de vouloir m'apprendre ce qui pouvait donner lieu à cette éternelle plaisanterie. Aussitôt , d'un ton sérieux , il commença ce triste récit :
« Une petite métairie , dont le fermier s'appelait Lucas, existait sur le terrain même où nous sommes , à la place de ce petit corps de logis, qui , par conséquent , n'existait pas. — Votre conséquence est frappante , monsieur Desprez. — Lucas adorait sa femme Lisette , et Lisette adorait son mari Lucas. Si Lucas n'avait jamais aimé que Lisette, peut-être que Lisette aurait toujours aimé Lucas. — Eh ! bon Dieu l
us VIE nu CfiEVALIER
monsieur Desprez , que de Lisette et de Lucas ! — Monsieur, puisque je conte une histoire , il faut bien que je nomme les
personnages ! — . Vous avez raison , docteur ; mais quand vous les nommeriez moins souvent, il n'y aurait pas de mal; cependant ne vous gênez pas. — Je vous ai déjà fait entendre fort adroitement que Lucas et Lisette étaient mariés ensemble. A présent, je crois devoir vous prier de remarquer que , pour qu'un mariage soit heureux , il faut que les époux fassent bon ménage. — Excellente remarque, monsieur Desprez! — Et, pour que les époux fassent bon ménage, il est nécessaire qu'ils aient des goûts d'espèce semblable et des humeurs de qualité pareille. — Bravo! docteur. — Or, je vous ai dit que Lucas aimait autre chose que sa femme. — Ha ! monsieur Desprez , que vous contez bien! — N'est-il pas vrai que je n'oublie rien? — Et vous vous répétez, de peur qu'on n'oublie. — C'est qu'il faut être clair, monsieur. Or donc, cette autre chose que Lucas
aimait autant et peut-être plus que sa femme , c'était le bon vin du pays à trois sous la pinte, mesure de SaintrDenis ; et ce goût diirérent que la femme avait, c'était celui de l'eau de la fontaine , car elle ne pouvait souffrir le jus de la treille. — Gomment! docteur, de la poésie? — Quelquefois je m'en mêle , monsieur. Il y avait dans le goût de Lucas cet inconvénient que , le vin échauflant les fibres irritables de son estomac, portait aux fibres chaudes de son cerveau brûlé les vapeurs acres qui faisaient qu'il était grossier, méchant et brutal quand il avait bu. — Voilà, permettez-moi de vous le dire, docteur, une définition presque digne du Médecin malgré lui. — Vous m'offensez , monsieur ; moi , je le suis devenu malgré tout le monde ; mon génie médical m'a entraîné... El , dans le goût tout différent de Lisette, il y avait cet autre inconvénient tout contraire , que Tabondance d'eau noyant ses viscères relâchés, délayant trop ses aliments mal cuits, détruisant enfin le ton des ressorts, troublait les digestions, préparait un mauvais chyle, causait le malaise, les insomnies, les bâillements, l'ennui, et portait aux membranes affaiblies de sa petite cervelle cette humeur tenace et mordicante qui fait que les petites femmes qui ne boivent que de l'eau sont en général criardes, entêtées et revéches. Or vous voyez, monsieur, qu'il aurait fallu fondre ensemble ces deux goûts extrêmes et différents pour n'en composer qu'un seul et même appétit bien ordonné. Il aurait fallu que Lisette mit un peu de vin dans son eau, que Lucas mit beaucoup d'eau dans son vin; parce que le tempérament du mari et le tempérament de la femme auraient bientôt sympathisé par un juste milieu ; parce que leurs humeurs se seraient trouvées parfaitement d'accord; parce que... — Ne vous tourmentez pas, docteur, je devine le
ft48 VIE DU CHEVALIER
reste. — Il demeure donc prouvé , monsieur, que si les choses avaient été réglées de la manière que je viens de vous expliquer, il ne serait pas arrivé à ces malheureux époux la funeste catastrophe dont il me reste à vous enlretenir* — Voyons, docteur, la catastrophe. — C était, monsieur. Tan 1773, le vendredi 13 octobre, à huit heures treiie minutes du soir. Je vous observerai, en passant, que le concours de plusieurs nombres treize est toujours fatal. — J'en faisais tout bas la remarque, monsieur Desprez. — On achevait alors la vendange, parce que les vignes avaient mûri tard cette année. Lucas, en sortant de la cuve où il venait de fouler le raisin, avala treize pleins verres de vin nouveau. Quand il rentra dans la ferme, ce n'était plus un homme, c'était un diable. Malheureusement sa femme Lisette avait mangé à son dtner une petite omelette aux rognons de treize œufs, et n avait bu que de Teau. La digestion s'était faite péniblement. Lisette, en voyant Lucas un peu gris, bâilla, lit la grimace, et tint un propos aigre. Lucas répondit par un geste menaçant et par un gros mol. Dans un petit moment d'humeur, Lisette jeta treize assiettes à la tète de Lucas; Lucas, dans un premier mouvement, assomma Lisette de treize coups de broc. Quand il la vît morte, il sentit qu'il l'aimait; il se jeta comme un désolé sur le cadavre, et lui demanda pardon de l'avoir tuée. « Hélas ! s'écriait-il piteusement, voilà pourtant la première fois que cela m'arrivel Entin, il se releva d'un air rétléchi, alla droit à sa cuve, les bras croisés, et s'y insinua tout doucement la tête la première. On l'en retira au bout de treize secondes; il était déjà mort et noyé. — Ah! docteur, la belle et longue histoire ! — Je ne la fais pas, monsieur; c'est la traduction du pays; mais apprenez les suites. La
Di; FAUBLAS.
justice, indignée, prit connaissance de raifaire. Elle s'empara du corps de Lucas, qui, irès-heureuseiuenl pour lui, n'avail plus d'àme; elle le (il pendre par les pieds. On rasa la ferme, elle terrain fut mis à l'encan. Celui qui Tacheia s'en trouva mal , il n'osa jamais habiter ce petit corps de logis; et la raison, la voici : tous les ans, dans le temps des vendanges, quelquefois plus tard, il se fait un changement afTreux. La nuit vient, le ciel pâlU, la terre /rmonn^ , les éléments sonl en convulsion j le corps de logis saute sur ses fondements, le toit semble danser, les murs paraissent rouges de sang ou de vin. Il se fait dans l'intérieur un horrible charivari : on croit entendre le cliquetis des assiettes cl le choc des brocs; on croit entendre les gémissemenls d'une morte et les cris d'un noyé! — Ah ! monsieur Desprez, la belle histoire ! Ah ! je vous en supplie , ne la coniez plus à personne ; réservez-m'en l'exclusive propriété. Je veux , quand je serai de relour à Paris, en faire pour l'Opéra-Comique un joli drame bien réjouissant. J'aurai soin , pour satisfaire tout le monde, d'iniercaler dans chaque scène deux ou trois ariettes en vers presque rimes : je retiendrai votre manière, monsieur Desprez, et je n'écrirai pas plus mal que vous ne racontez. Si l'ouvrage est applaudi , s'il commence ma réputation, je tâcherai chaque année de traiter aussi heureusement deux ou trois sujeis de cette force-là. Alors les musiciens, qui jugent toujours si bien , s'arracheront mes poèmes; les comédiens, qui ne se trompent jamais , les proposeront pour modèles ; certain public , qui jamais ne s'engoue , demandera l'auteur avec un enthousiasme décent. Dans ce siècle de petits talents et de grands succès, mes chefs-' d oeuvre auront cent représentations s'il le faut. Partout les sots crieront que je suis un grand homme; et si je n'ai
VIE DU CHEVALIER
contre moi que les gens de lettres et les gens de goût , j'arriverai peut-être à 1* Académie. »
Assurément ce projet était noble et vaste; mais, comme on le verra par la suite y j'eus tant d'autres choses à faire quand je vins à Paris , que je ne pus m'occuper de son exécution.
1^^ épouvantable histoire du crédule docteur avait-elle un peu dérangé mon cerveau ? C'est ce que va décider la belle dame qui me lit; je veux laisser à sa pénétrante sagacité quelque chose à faire ; je me bornerai donc à lui raconter naïvement ce que je crus sentir et voir le lendemain matin. Si vous êtes sensible, ou si vous l'avez été, madame, vous savez que de tous les chagrins ceux du cœur sont les plus amers; vous savez que l'amour, s'il nous donne quelquefois de très -heu reuses nuits , nous en fait quelquefois aussi passer de très-mauvaises. Trop souvent, peut-être, il vous arrive de ne pouvoir vous endormir tout de suite , parce que le soir une belle dame, seule entre deux draps, se recueille et réfléchit. En ce moment toujours critique , madame, vous vous rappelez sans doute avec plus d'amertume les torts d'un ingrat , ou vous partagez avec plus de vivacité l'impatience d'un absent. Et quand, depuis minuit jusqu'à quatre ou cinq heures du matin , vous êtes en proie à vos tendres tribulations, la nature, qui veut que le lendemain encore vous ayez les yeux vifs et le teint frais, la bienfaisante nature vous envoie le sommeil réparateur. Alors , belle dame , n'en rougissez point et convenez-en , celui qui tourmentait vos veilles vient embellir vos songes. Eh bien 1 voilà précisément ce qui m'arriva. Vous me représentez qu'il n'y a rien de merveilleux à cela; je l'avoue; mais attendez donc. Dans un rêve qui dura deux heures à
peu prés , je vis presque contiaueUenient ma jolie cousine ; la marquise de B*** se présenta cinq à six fois dans les intervalles; el seulement une fois... ne me grondez pas, belle dame... une fois seulement je crus entrevoir cette charmante petite créature chiffonnée dont je vous ai parlé dans ma première année, cette ingrate Justine, vous savez
bien?... Je ne saurais vous dire laquelle de ces trois beautés m'embrassa; mais, ce que je puis vous certifier, c'est que je fus embrassé; je le fus, madame, et si bien, si bien, que je n'aurais pu l'être mieux par toutes les trois ensem-
Vie DU CHEVALIER
ble! Je me réveillai en sursaut : le jour commençait à poindre. D'honneur, belle dame, je sentais sur ma lèvre brûlante la vive impression de cet acre baiser ; mes rideaux de toile orange s agitaient avec un doux frémissement; il se faisait dans mon appartement un petit bruit aigu... Je me jette en bas de mon lit, en trois sauts je fais le tour de ma chambre, qui n'est ni très-longue ni très-large... Il n'y a personne, tout est bien fermé, bien tranquille. Je suis donc fou ! L'amour et les revenants m'ont donc tourné la tète! Madame, qu'en pensez-vous? Oh ! si vous êtes laide et vieille , vous trouvez mes folies bien impertinentes; mais vous en riez , si vous êtes jeune et jolie.
Quand MM. de Belcourt et Desprez entrèrent chez moi , j'étais encore si alfecté du baiser reçu , que je leur racontai qu'un revenant m'avait embrassé. Mon père sourit et augura sur-le-champ mon entier rétablissement. Le docteur parut enchanté, et cependant me conseilla quelques rafraîchissants.
Ceux qui ne croient point aux esprits seront bien étonnés d'apprendre que le surlendemain je fus réveillé comme je l'avais été la surveille ; j'éprouvai la même sensation , j'entendis le même bruit : je lis dans ma chambre des recherches plus exactes et non moins inutiles; il fallut en conclure qu'avec mes forces était déjà revenue mon ardente imagination.
O ma Sophie ! depuis plusieurs jours je supportais plus impatiemment l'incertitude de ton sort et le tourment de ton absence; je ne cessais de presser mon retour à Paris. Malheureusement mon père venait de recevoir des nouvelles fâcheuses qui semblaient apporter à l'accomplissement de mes vœux d'insurmontables difficultés. On ne par-
lait dans la capitale que de mon aventure et du duel qui l'avait terminée. Des deux parents du marquis y celui contre lequel M. Duportail s'était battu avait été tué. On le regrettait généralement; ses amis, puissants et nombreux, faisaient contre nous de vives sollicitations. Je ne pouvais me montrer dans la capitale sans m'exposer à porter ma tète sur un échafaud. M. de Belcourt paraissait effrayé du danger que je sentais moi-même, et qui pourtant ne m'eût pas arrêté s'il n'eût fallu que le braver pour retrouver Sophie; mais avant d'aller affronter le péril , au moins devais-je savoir en quel lieu gémissait ma femme infortunée. Héduit moi-même à ne pas sortir de la maison que nous occupions , j'allais toute la journée promener dans le jardin ma douleur et mes ennuis.
Un soir, en me déshabillant, je trouvai dans mon bonnet de nuit un billet soigneusement plié; pour adresse étaient écrits ces mots : Noirval^ renvoie ton domestique et lis. Je renvoyai Jasmin , et je lus :
« S'il est vrai que le chevalier de Faublas ne craigne pas )» les revenants, qu'il brûle ce billet, et qu'il garde cette » nuit un profond silence , quoi qu'il lui arrive. »
Voilà, m'écriai-je assez haut, une petite plaisanterie du cher docteur! Je brûlai le mystérieux papier, j'éteignis ma lumière, je me couchai et je m'endormis.
Ce ne fut pas pour long- temps. Mon premier sommeil ,
quoique profond, ne devait pas résister à l'impression
accoutumée de ce baiser si vif qui brûlait mes lèvres et faisait palpiter mon cœur. Pour cette fois, un songe vain ne m'abusait plus; ce n'était plus une ombre fugitive qui m'embrassait; dans mon lit même, et bientôt dans mes bras , se trouvait un corps bien vivant dont le voluptueux
hbH
VIE DU CHEVALIER
contacl. . . Mais doucement donc ! étourdi que je suis 1 j'allais conter tout cela à cette jeune dame, qui déjà se trouble et rougit.
Madame 9 c'est votre faute aussi. Depuis plus d\un quart d'heure vous feuilletez indiscrètement ce petit livre! Tenez , donnez-le à monsieur l'abbé, qu'aussi bien cela impatiente, et priez-le de vous lire à mi-voix le passage eOrayant. Vous , pendant ce temps-là , belle dame , cherchez sur votre toilette un colifichet nécessaire ; murmurez à votre femme de chambre deux ou trois plaintes inutiles; essayez devant votre petit miroir quelques grimaces minaudières; parlez bas à la petite Rosette , la chienne chérie; n'ayez pas l'air d'entendre une syllabe de ce qu'on vous lit, et cependant n'en pefdez pas un mot.
Eh bienl vous, monsieur l'abbé, que faites-vous donc? — Monsieur le chevalier, je cherche l'endroit. — De l'autre côté, monsieur, page 33, ligne 16..., dont le voluptueux contact... — Ah! dont le voluptueux contact! Monsieur le chevalier, j'y suis. — Eh bien ! monsieur Tabbé , finissez la phrase ; vous ne le voulez pas? ni moi non plus. Commencez-en une autre.
Aussitôt je me sentis , non pas brusquement saisi , mais mollement attiré par une charmante petite main... que je baisai, monsieur l'abbé, ne vous en déplaise. — Et vous fites mal , monsieur le chevalier ; loin de l'épouse qu'il adore, un fidèle époux , bien désolé, ne doit baiser la main de personne. — Ha! ha! monsieur; et que vouliez-vous donc que je fisse de cette main-là ? — Il fallait , monsieur , la repousser bien promptement, vous jeter hors du lit, appeler du monde, faire apporter des flambeaux. — Oui! et tout cela pour désespérer et compromettre une femme !
DK FAUBLAS.
et de peur de faire à la mienne une infidélité passagère qu'elle devra ignorer toujours ! — Monsieur le chevalier , la fidélité conjugale... — A tort quand elle impose des lois impossibles y monsieur Tabbé. Sans doute j'avais résolu de n'aimer que Sophie ; mais puis-je ordonner les événements? Et , pourvu que je ne les prépare pas, qu'a-t-on à me dire ? Ne pas chercher l'occasion , soit ; l'éviter quand elle va s'oflrir, passe encore; mais la repousser quand elle presse ! Vous qui parlez, l'auriez-vous fait? — Sans doute. — Sans doute ! Mais d'où vient donc ce jeune abbé-là ? Est-il tout fraîchement sorti du séminaire? Comment I de l'hypocrisie ! Et vous, madame , qui vous êtes chargée de son éducation , vous souffrez tout cela ! en vérité, vous n'y songez pas! On sait maintenant qu'un abbé n^est pas plus scrupuleux qu'un colonel ; mais cela ne suffît point : il faut encore qu'il ne paraisse pas moins eflronté qu'un page. Allez, petit rigoriste de boudoir, je ne crois point à vos délicatesses aflectées. Si vous vous étiez trouvé où je me trouvais, vous auriez fait ce que je fis; mille appas séducteurs ne vous auraient pas été vainement offerts; comme moi, vous auriez promené sur tant de charmes une main caressante et curieuse ; enchanté du résultat de vos recherches , comme moi , vous auriez dit poliment et bien bas , de peur que votre domestique ne vous entendit dans la pièce voisine : Charmant revenant, que vos formes sont belles, et que vous avez la peau douce!
Oh ! oh ! monsieur l'abbé , comme vous lisez bien cela ! quelle vivacité! quelle chaleur! D'honneur, je craindrais de vous échauiïer trop; je n'en dirai pas davantage. Un homme de grand sens m'a représenté qu'en pareil cas il ne fallait pas tout conter, que de toutes manières on gagnait
VIK OU CHEVALIER
toujours beaucoup ù laisser travailler rimagination du lecteur, surtout quand ce lecteur était un abbé de cour, ou
une femme de qualité. Belle dame , reprenez le livre hardiment. Seulement je prendrai la liberté de vous faire remarquer, le plus décemment possible, que, dans cette lutte nocturne, un convalescent ne devait pas être vainqueur. Ne vous étonnez donc pas d'apprendre que mon aimable adversaire eut très-promplement t'honnt^ur de ma défaite. Encore si le revenant, moins taciturne, avait bien voulu causer familièrement avec moi! mais il s'obstinait à né pas répondre un mot. C'était un sur moyen de me rendormir, moi qui, comme tant d'autres, aime assez à parler quand je n'ai rien à faire.
Lorsque j'ouvris les yeux , le jour venait de paraître , et j'étais seul dans ma chambre. J'y commençai mes perquisitions , déjà plusieurs fois inutilement faites. Mes deux
DE KAiJBLAS. hbl
portes et mes quatre fenêtres se trouvaient bien exactement fermées ; aucune fausse porte n'était pratiquée dans les murs; il n'y avait point de trappes au plancher, point de coupures au plafond. Par où donc le revenant femelle pénétrait-il chez moi? Le cher docteur n'avait ni femme ni fille ; la maison n'était habitée que par des hommes. D'où venait donc l'esprit tentateur dont le sexe m'était bien connu? Lisette voyageait-elle de l'autre monde dans celui-ci pour se venger du pauvre Lucas? Une fermière dans mes bras! fi donci J'aimais mieux me croire lo Tithon rajeuni de la timide Aurore, ou le moderne Endymion de quelqqe fière déesse humanisée. O ma Sophie ! de tout temps peut-ôtre il était écrit que ton époux prédestiné ne pourrait seulement pendant trois semaines te demeurer fidèle; mais au moins l'encens qui t'appartenait ne devait brûler que pour une divinité !
Je fus bien aise de consulter sur cette aventure le comte de Rosambert, dont il était bien étonnant que je ne reçusse aucune nouvelle directe. La lettre que je lui écrivis avait trois grandes pages. En vérité, dans les deux premières, il n'était question que de ma Sophie; j'avais resserré dans la troisième l'inconcevable histoire du joli revenant.
Je l'attendais la nuit suivante; il ne revint que la huitième nuit. Pressé du vif désir de connaître la nocturne beauté qui me visitait, je lui demandai comment elle s'appelait, car, nymphe ou déesse, elle avait un nom; depuis quand elle m'aimait, car, sans fatuité, je pouvais me flatter de lui avoir plu ; dans quel endroit elle m avait rencontré , car elle me traitait au moins comme connaissance. Ces questions et plusieurs autres moins embarrassantes ne me valurent
aucune réponse. Alors, de tous les moyens connus de faire jaser une femme, j'employai le plus décisif; mais le malin démon femelle , avec une présence d'esprit imperturbable , épuisa toutes mes ressources , sans se permettre même une exclamation. Je m'obstinais d'autant plus que ce silence impoli devenait , par la circonstance , une ingratitude. Cette fois , je me comportai assez bien pour obtenir un remerciement : tous mes efforts furent inutiles; je vis avec chagrin que les femmes de l'autre monde, quoique très-sensibles aux bons procédés , n'ont pas , dans les occasions intéressantes , le tendre bavardage , le jargon caressant de la plupart des femmes de ce monde-ci.
Ennemie du jour délateur, ma discrète amante n'attendit pas chez moi le lever de l'aurore. Quand je l'entendis préparer son départ, j'essayai de la retenir; mais elle posa sur ma bouche l'index de sa main droite , sur mon cœur sa main gauche, sur mon front deux baisers; et puis, m'échappant avec un soupir, elle s'en alla prestement je ne sais par où. Seulement je crus distinguer le craquement d'un mur qui s'ouvrait, et l'aigu sifflement d'un gond criard. Apparemment j'avais mal entendu , car je visitai mes quatre murailles dès qu'il fit jour, et le simple papier qui les tapissait, bien uni dans sa surface, ne m*offrit aucune trace de déchirement; mes portes et mes fenêtres étaient bien exactement fermées.
Le même soir, je trouvai dans mon bonnet de nuit un second billet : t Je reviendrai dans la nuit du dimanche au » lundi , si le chevalier de Faublas me promet , foi de gen- » tilhomme, de ne faire aucune tentative pour me retenir. » Ah ! j'entends ; le courrier , c'est mon bonnet de nuit I Le lendemain mon docile commissionnaire fut chargé de mes
courtes dépêches, qui contenaient la promesse qu'on exigeait de moi.
Il vint enfin ce dimanche , peul-^tre impatiemment attendu ! Bientôt elle allait m'environner de ses ombres perfides, cette nuit si remarquable dans l'histoire de ma vie! Jasmin, qui depuis le dîner s'était absenté, revint sur la brune. Dès qu'il me vît seul, il m'apprit la nouvelle imprévue de l'arrivée de Rosambert : le comte s'était arrêté à Luxembourg , d'où il avait secrètement dépêché vers Jasmin, pour de grandes raisons qu'il me dirait lui-même; il ne pouvait venir à Hollriss qu'une heure avant minuit; il importait extrêmement que personne ne le vit entrer • dans la maison; j'étais donc instamment prié de lui ouvrir moi-même , à onze heures précises , la petite porte du jardin.
Je suivis ponctuellement mes instructions. M. de Belcourt, i&ché que je le quittasse plus tAl qu'à l'ordinaire, en lit la remarque. M. Desprci répondit par une plaisanterie
VIE DU CUEVALIËR
dont je ne fus pas d'abord aussi frappé que par la suite : « Laissez aller ce convalescent, dit-il à mon père; il a sans doute avec les esprits quelque commerce qu'il n'avoue pas. »
Au lieu de monter chez moi, je me glissai doucement dans le jardin. Rosambert m'attendait à la petite porte. « Ho ! bonsoir, mon ami ; où est ma Sophie? qu'est devenue la marquise? avez-vous des nouvelles de son père? son mari vit-il encore? comment se porte ma sœur? que dit-on de ce duel? que pensez- vous de cet inconnu? que vous semble de ce revenant? pourquoi ne m'avez- vous pas écrit? comment vous portez-vous? — Eh ! de Noirval , un moment donc I que de vivacité ! quelle impatience ! Vous ressemblez beaucoup à ce petit chevalier de Faublas dont on parle tant dans Paris ! D'abord asseyons-nous sur ce banc , et permettez-moi d'apporter dans mes réponses un peu plus d'ordre que vous n'en avez mis dans vos questions. Mes vigilants émissaires ont vu M. Duportail à Paris; ils suivront ses traces jusqu'à ce qu'ils aient découvert la retraite de sa iille; 00 nous rendra bon compte. — O ma Sophie, je te reverrai ! — Doucement , mon ami ; ne m'étouffez pas. Madame de B^*^ est apparemment dans une de ses terres, on ne la rencimtre ni à la cour ni à la ville. — Pauvre marquise! je ne la verrai plus! — Peut-être: ne vous chagrinez pas... Le marquis, dont la blessure n'est pas jugée mortelle , ne désire sa guérison que pour vous aller chercher en quelque lieu que vous soyez, Faublas; il assure qu'il vous reconnaîtra partout. — Rosambert, on ne sait pas où elle est? — Apparemment dans une de ses terres, mon ami. — Oui , madame de B***; mais Sophie? — Ah ! dans Paris, Irèsrprobablement. — Mon ami, croyez-vous
que le marquis soit homme à lui pardonner? — Pardonner à la marquise ! eh I pourquoi pas? l'aventure n*est pas commune, j'en conviens, mais le mal est ordinaire. Ce n'est donc qu'un peu de bruit! Ohi la marquise est femme à lui faire entendre raison là-dessus. — Rosambert, dites sans me (latter, pensez-vous qu'on puisse le forcer à me la rendre?
— Comment, forcer le marquis à vous rendre sa femme!
— Eh! non, mon ami, c'est de la mienne et de son père que je vous parle. — M. Duportail! il n'y a pas de doute, on l'y forcera Irès-certainement. — Je ne la reverrai plus !
— Au contraire, puisqu'il sera contraint de vous la rendre, vous la reverrez. — Âh ! mon ami , je pensais à cette femme si malheureuse. — Ah! mon ami, vous êtes toujours le même, le mariage ne vous a pas changé... Mais permettez qu'à mon four je vous fasse quelques questions. D'abord je vois que vous êtes à peu près rétabli. — Oh ! l'espérance de revoir bientôt ma Sophie. . . — Oui ! oui ! ma Sophie ! el fHÔs cette femme si malhettreuse ! ,. — La marquise ? je vous assure que mon intention n'est pas de l'aller chercher. Il est vrai que parfois je me surprends m'occupant d'elle , mais c'est que... — Sans doute, chevalier, je vous entends; c'est qu'on n'est pas maître de cela. Malgré lui , un jeune homme bien né se rappelle les bons procédés d'une femme jeune et belle qui a formé son adolescence. — Rosambert , toujours vous plaisantez! Dites- moi... auriez vous par hasard entendu parler de la petite Justine? — Quoi! la femme de chambre aussi vous tient au coeur? Ah! c'est que vous l'avez formée celle-là. Mais vous m'avez dit, ce me semble, que La Jeanesse... — Allons, Rosambert, pour cette fois j'ai tort; ne parlons pas de cela. — Non , mon cher Fanblas , parions de ce revenant. . . — Oui ,
VIE DU CHEVALIER
Rosambert; comment le trouvez - vous , mon revenant? N'est-elle pas singulière , cette femme qui jamais ne dit mot et toujours se comporte à merveille? N'est-il pas drôle, ce petit démon qui entre chez moi , je ne sais par où? — Faublas, il vous visite toutes les nuits? — Non. — Non! — Mais tenez, justement je l'attends celle-ci. — Ah! tant mieux; nous éclaircirons le doux mystère! nous saurons... Mais je me suis amuse à écrire dans cette auberge au lieu d'y souper; chevalier, j'ai faim. — Attendez , je vais avertir Jasmin... — Faire du bruit dans la maison 1 gardez-vous-en bien. Tenez , je crois que ma chaise de |K>ste n'est pas encore partie, j'y dois avoir quelque chose; quand je fais route , j'emporte toujours des provisions. »
Il me quitta et rapporta un moment après une moitié de poularde avec une bouteille de vin : « J'ai pris deux verres, me dit-il, parce que vous souperez avec moi... — Ici? — Ici , dans ce jardin , chevalier ; nous avons à causer, et votre chambre n'est pas sûre. D'abord nous boirons à la santé d'Adélaïde, dont vous ne m'avez parlé qu'une fois. — Ah ! ma chère sœur ! je l'aime pourtant beaucoup ! Comment se porte- t-elle? — Bien, très-bien. Toujours plus charmante! Je n'ai pu résister au désir de l'aller voir une dernière fois avant de quitter la France. L'aimable enfant! comme sa douleur l'embellissait! comme elle souffre de ne voir ni son père , ni son frère , ni sa bonne amie! Faublas , buvons à sa santé , buvons , mon ami ; je sais que ce n'est pas du bon ton , mais nous sommes à la campagne , et puis des voyageurs... Tenez , prenez un morceau ; je ne puis souper seul , vous le savez bien. — Rosambert , je suis charmé de vous voir ici... Mais à quoi bon dans ce jardin? Pourquoi ce mystère? — Parce que je n'aurais pu vous entretenir en
DE FAUBLAS. Ml
particulier; parce que le baron, qui a déjà intercepté les
lettres que je vous écrivais , se serait d'abord emparé de moi; parce qu'il m'aurait sans doute prié d'altérer, selon ses vues , les nouvelles que j'apporte. — Vous avez raison.
— Et puis ce revenant... croyez-vous qu'il ne m'occupe pasi... Faublas, à la santé de Sophie. — Mon ami, depuis plus d'un mois je ne bois plus de vin ; vous allez me griser !
— A la santé de Sophie I vous ne pouvez vous en dispenser.
— Allons, va pour Sophie I 0 ma jolie cousine! ce ne sera pas la dernière fois que tu m'auras fait perdre la raison !
• Bosambert, voilà du vin terriblement fort; il me casse la tête. Rosambert, que pensez-vous de cet inconnu qui, pendant la cérémonie... — Ma foi, je ne sais qu'en dire.
afta
VIE Dti CHEVALIER
Parlons de votre nouvelle amante, de cette nocturne beauté qui vous aime avec tant de discrétion. Faublas, la croyezvous jolie?... — Belle, mon ami. — Une femme qui fuit le jour!... — Oh! belle, j'en suis sûr. — Allons, il est encore amoureux de celle-là. — Amoureux!... non. — Faublas, je parie, moi, qu'elle est laide! — Cent louis qu'elle est charmante! — Va, cent louis sur parole. — Comte, voilà qui est dit... Ah çà! mais comment ferai-je pour la voir?... Et puis vous vous en rapporterez donc à moi? — Volontiers, s'il le faut. IMais croyez- vous que je sois moins curieux que vous de connaître?... Depuis que vous m'avez écrit votre aventure , je brûle du désir de contribuer à la mettre à lin. Preux chevalier, votre frère d'armes est avec vous; permettez qu'il vous aide !... Faublas, nous allons monter chez vous sans lumière et sans bruit; vous vous coucherez vite et ne direz pas un mot, et moi je resterai caché dans votre ruelle. Je suis muni d'une lanterne sourde que je ferai valoir à propos ; et si le revenant n'est passorcier, nous verrons quelle figure il a. Chevalier, encore une santé ! vous avez oublié quelqu'un... — Ah! oui, la belle marquise. — Fidèle époux , je savais bien qu'il ne faudrait pas vous la nommer. Allons , deux doigts de vin |K)ur la marquise! — Vous vous moquez, mon ami... Charmante femme!... Versez tout plein. »
Maintenant que de sang-froid je me rappelle et je vous confesse cette indélicale exclamation , mon aimable lectrice, justement irritée , je ne vois qu'un moyen de vous calmer un peu , c'est de réclamer toute votre indulgence pour un convalescent que les santés précédentes avaient déjà mis en gaieté.
Celle-ci m'acheva, je tombai tout à coup dans le délire
DE FAUnLAS.
de r ivresse. Déjà chaque objet me paraissait déplacé, mobile et double. Je parlais sans me faire entendre , ou plutôt je bégayais au lieu de parler. Bientôt rêveur et pesant, je perdis ma joie babillarde , mon corps s airaissa , mes paupières s'appesantirent 9 T invincible sommeil allait fermer mes yeux. Rosambert, qui s'en aperçut, me pria de le conduire à ma chambre , non sans me répéter plusieurs fois qu'il fallait ne pas faire le moindre bruit , et surtout garder un exact silence. Il recommanda à Jasmin , qui attendait mes ordres dans le jardin , de se retirer sans lumière et sans bruit. Nous arrivâmes , éclairés seulement par la lanterne sourde , que nous laissâmes dans le corridor. Comme j'entrais à tâtons, soutenu par Rosambert, je rencontrai dans mon chemin une chaise longue , sur laquelle le comte m'étendit, afin, me disait-il tout bas, de me déshabiller avec plus de facilité. Prudemment je laissais faire mon nouveau valet de chambre; mais il s'acquittait de son emploi avec tant de lenteur et de maladresse, qu'en attendant qu'il lui plût de unir , je tombai dans un assoupissement profond.
Monsieur l'abbé , reprenez le livre. Quoique le i*écit que je suis obligé de vous faire ne soit pas très^gai , je crains d'alarmer, sans le vouloir, votre innocente amie, dont la pudeur est si prompte à s'effaroucher.
Une heure de sommeil ayant abattu les fumées du vin capiteux qui m'avait ôté la raison , je fus réveillé par un bruyant éclat de rire. < Enfin , s'écria Rosambert, me voilà complètement vengé ! je veux qu'on m'assomme si ce n'est pas ellel » Au même instant, j'entendis un gémissement sourd et suivi d'un grand soupir. Je me trouvais encore sur ma chaise longue , placé de manière qu'à travers une porte
VIE DU CHEVALIER
entre-bâillée j'apercevais, au fond du corridor, la faible lueur de la lanterne sourde. Aussitôt , déterminé par rinquiétude autant que par la curiosité, je cours dans ce corridor et rentre brusquement la lanterne à la main. Je promène sur les objets environnants sa lumière tremblante ; je vois... Hélas! aujourd'hui même, comment le raconter sans gémir!... Je vois sur mon lit dont il s'était emparé, à ma place qu'il usurpait , Rosambert à peu prés nu , tenant étroitement embrassée, dans la moins équivoque des situations , une femme. . . O madame de B*** ! que vous me parûtes belle encore , quoique vous fussiez évanouie!
Le comte , dès qu'il put croire qu'aucun détail de cette cruelle pantomime ne m'était échappé, abandonna sa victime, et, reprenant ses habits à la hâte, il me dit en riant: « Adieu, Faublas, je vous laisse avec cette belle désolée; je crois que vous allez avoir une singulière explication ! Persuadez-lui , si vous le pouvez , que vous n'étiez pas d'accord avec Rosambert. Adieu : ma chaise de poste m'attend, je retourne à Luxembourg; demain je vous donnerai de mes nouvelles. »
Le cruel discours de Rosambert ne m'indigna pas moins que son horrible action ! Dans le premier mouvement de ma fureur, j'allais sauter sur mon épée et le forcer à me faire raison de son infâme procédé, lorsque madame de B^^^ se releva tout à coup , me saisit par le bras et me retint.
Rosambert eut tout le temps de s'éloigner ; la marquise prit alors ma main , aussitôt couverte de baisers et baignée de larmes. « Oh! de quel poids je me sens soulagée! me dit-elle; oh! qu'il m'a été consolant d'entendre que vous participiez point à cette infamie ! »
Madame de B*** voulait continuer; mais son extrême
DE FAUULAS.
agitation ne le lui permit pas. Elle sanglota long-temps sans pouvoir me dire un mot ; puis , redoublant de pénibles efforts , d'une voix entrecoupée elle reprit :
< Faublas, si vous aviez été capable de me livrer à cet indigne homme, si vous m'aviez à ce point méprisée, plus grande que tous mes revers, ma dernière infortune eût entratné ma mort. Mon ami , je sens qu'il m'est possible de vivre, et de n'être pas tout à Fait inconsolable , puisque , dans mon avilissement profond, je puis encore espérer votre estime; puisque, dans mon malheur extrême, je dois au moins compter sur votre pitié. — Si , pour adoucir votre peine amère, il suffit de la partager, ma chère maman, mon aimable amie... — Que je suis malheureuse! — Et que je vous plains ! — Comme le perfide, aidé par un hasard fatal , s'est joué de ma vaine prudence ! comme un instant a renversé mes projets les plus sûrs et détruit mon plus cher espoir ! »
A ces mots , la marquise laissa retomber sa tête sur mon oreiller, ses bras s'étendirent immobiles, son regard se Axa , ses pleurs s'arrêtèrent. Insensible à mes soins secourâbles, sourde à mes discours consolateurs , elle paraissait, dans le recueillement du désespoir, se pénétrer de l'horreur de sa situation. Elle garda pendant plus d'un quart d'heure cet effrayant silence; puis, d'un ton qui me parut calme, elle me dit enfm : « Tranquillisez- vous, mon ami, asseyezvous auprès de moi, ne craignez rien, donnez-moi toute votre attention ; je vais me montrer à vous tout entière , et quand je vous aurai dit quels vains projets j'avais formés , et quelles immuables résolutions je viens de prendre, vous saurez précisément jusqu'à quel point vous devez me plaindre et me blâmer.
tes VIE BU CHEVALIER
. M. de B*** venait de vous rencoDU-er aux Tuileries. Il entre chez moi furieux; devant vingt personnes, il me
reproche ses outrages récents , et m'annonce sa prochaine vengeance. Étonnée du cruel abandon où vous me laissez , dans un moment également fatal à mon amour et à raoD honneur, je suis forcée de me dire qu'un intérêt plus pressant, qu'un objet plus cher vous occupe. Justine va plusieurs fois chez vous et ne vous trouve pas ; alors je chaîne Dumont, le plus ancien et le plus aflidé de mes serviteurs, celui-là même qui fait ici le personnage de Desprez , je le charge , dis-je , d'aller vous attendre aux environs du couvent qui renferme mademoiselle de Pontis , et d'éclairer vos
démarches jusqu'au lendemain. Dumont vous voit entrer au couvent , attend que vous en sortiez , vous suit sur le champ de bataille et sur la route jusqu'à Jalons , où il perd vos traces. Il ne revient pas assez tôt pour être le premier qui m'apprenne deux enlèvements dont le bruit s'est déjà confirmé dans tout Paris.
» Dumont, à son retour, trouve mes dispositions déjà faites. J'ai rassemblé mon or, mes bijoux, quelques effets de banque ; je me suis revêtue d'un uniforme bleu que vous ne me connaissez pas , et moi*même je vole à Jalons. Tandis que j'y questionne le maître de poste , arrive un homme que je reconnais , et qui , sans le vouloir , va m'indiquer votre retraite. C'était Jasmin, qui conduisait une chaise de poste (celle que M. Duportail et moi nous avions laissée à Vivray , pour courir à franc étrier sur les traces de Sophie) ; je le suis toujours à quelque distance , et , comme lui , j'arrive à Luxembourg vingt-quatre heures après vous : on me dit qu'il se fait dans la ville un grand mariage, qu'un jeune homme qui traînait à sa suite une jeune fille enlevée... C'en est assez, je n'écoute plus rien, je cours au temple, je me précipite... On venait de vous unir!... Un cri m'échappe; et soudain , rassemblant mes forces, je me dérobe à votre vue. Trop heureuse de pouvoir fuir, je fuis sans savoir où; bientôt l'amour, plus fort, me ramène à Luxembourg, il me dit qu'il faut au moins savoir ce que vous deviendrez. Faublas , en vérité, la joie que je ressentis en apprenant que ma rivale vous était arrachée fut moins vive que l'inquiétude où me jeta le dangereux délire dont on vous disait atteint. Animée du double désir de veiller sur les jours de mon amant et de le conserver pour moi , pour moi seule, je bâtis aussitôt mon plan.
VIE DU CHEVALIER
» Dumont m'accompagnait; nous parcourûmes les environs de Luxembourg. Sous le nom de Desprez, Dumont loua cette maison. Dans le pavillon que je vous destinais, je fis promptement quelques changements nécessaires à l'exécution de mes desseins. La marquise de B***, déterminée à tout souffrir, pourvu qu'elle ne vous perdit pas , alla s'enfermer dans un misérable grenier de l'autre corps de logis.
» Votre père vous fit conduire ici ; j'eus le plaisir de loger avec mon amant , presque sous le même toit , de le voir sous mes yeux revenir à la vie, d'aller quelquefois, dans le silence des nuits, respirer son haleine et sentir palpiter son cœur... Sans doute j'aurais dû, pour m'enivrer d'un bonheur plus grand encore , attendre que sa convalescence fût plus attermie ; mais le moyen de résister sans cesse au charme de sa présence ! le moyen de combattre des désirs toujours renaissants!... Eh! de quoi lui parlai-je?... Faublas, l'instant approchait où mes desseins allaient s'accomplir. Dans trois jours je déchirais le voile presque magique dont je m'étais enveloppée; dans trois jours je me découvrais sans mystère. Je vous montrais la marquise de B^^^ songeant à peine à son rang perdu pour vous , et ne désirant autre chose que de vous donner des jours heureux dans quelque retraite ignorée. Si mon amant savait m'entendre, je lui gardais encore un sort digne d'envie!... Si l'ingrat m'osait résister.... chevalier, mon parti était pris, je vous enlevais malgré vous ; malgré vous je vous conduisais... que sais-je? peut-être au bout du monde! Oui, j'aurais mis l'immensité des mers entre mon perfide amant et ma rivale préférée. »
La marquise, d'abord calme, ensuite attendrie, mainte-
nant exaltée , mit dans ces derniers mots une expression si forte, que je ne pus retenir quelques signes d'étonnement qu'elle remarqua.
« Rassurez- vous , me dit-elle; vous êtes désormais libre, et me voilà pour toujours enchaînée. Il est passé pour moi, le temps des passions tendres!... Je ne dois maintenant éprouver que la plus impétueuse, la plus implacable de toutes... L'amour s'enfuit chassé par l'opprobre : comment, en effet , remettre en vos bras une femme à vos yeux flétrie , avilie à ses propres yeux?... Amenée par le malheur, excitée par la plus lâche des trahisons , la vengeance , l'horrible vengeance s*empare de mon cœur déjà rongé de son fiel empoisonné... Faublas, j'aime à croire, et j'ai vu que vous seriez prêt à servir mon juste ressentiment; mais Rosambert, dans ce combat dont le succès ne serait pas douteux , aurait encore à se glorifier de sa chute; sa vie, perdue sans honte, serait une trop faible réparation de l'irréparable affront qu'il vient de me faire... Chevalier, son châtiment me regarde, et, je vous le jure, j'accomplirai son châtiment ! »
Madame de B^^^, le visage enflammé, l'œil furieux, s'exprimait avec tant de rage , que je craignis pour elle les suites d'un état aussi violent. Mon infortunée maîtresse vit que j'allais l'interrompre, et se hâta de poursuivre :
« Vous essaieriez en vain de changer ma résolution. Un lâche Ta rendue trop nécessaire pour qu'elle vous paraisse étonnante, ou pour que je m'arrête épouvantée des faibles dangers qu'elle entraîne. . . Hélas ! je n'ai plus rien à perdre. Le perfide vient de combler mon déshonneur et de m'arracher mon amant ! Faublas, je vous le répète, je vous défends d*épouser ma querelle; seule je prétends la soute-
VIE DU CHEVALIER
nir. Je serais désespérée qu'un autre m'enlevât le plaisir de la vengeance... On sait ce que peut une femme outragée; on verra ce que peut une femme telle que moi. Oui, je le jure par mon amour flétri, par mon honneur perdu, un jour, dans votre étonnement, vous vous demanderez si quelqu'un au monde eût pu venger la marquise de B^^^ mieux qu'elle-même. »
Elle garda quelque temps un morne silence. J'osai lui donner un baiser; mes larmes se répandirent sur son sein découvert. Elle répara promptement son désordre, qu'apparemment elle n'avait point encore aperçu, et, d'un ton moins agité, mais non moins douloureux, elle me dit :
« Oh! oui; prenez pitié de moi. J'ai besoin de consolations. Demain je vous quitte; demain nous allons nous séparer, nous séparer pour long- temps peut-être. Je retourne à Paris... — A Paris ! — Oui, mon ami; ce ne fut point la crainte qui me chassa de la capitale. Ce n'était point pour me cacher que je volais à Luxembourg. Eh ! que n'ai-je pu , selon mes désirs , vous consacrer le reste de ma vie!... Je vais reprendre ma fortune et mon rang, puisqu'il ne m'est plus permis de vous en faire le sacrifice.... Je retourne à Paris ; soyez tranquille sur mon sort ; quand une femme qui n'est pas tout à fait sans esprit et sans attraits ne s'étonne pas , reposez-vous sur elle du soin de ramener répoux le plus justement aigri. Pour réussir dans cette entreprise délicate , il me reste à moi deux moyens , dont le plus facile n'est pas le meilleur. Comme tant d'autres, je puis me borner à pallier ce que mon aventure a de trop humiliant pour l'amour-propre du tiers compromis , confesser ingénument tout le reste, et, me servant du pouvoir que la beauté conserve encore sur celui qu'elle offensa , solliciter
une grâce qui ne me sera pas refusée. Mais ce parti toujours extrême , quelquefois bon à prendre dans le moment , offre pour Tavenir de grands inconvénients. Pour le repos de M. de B^^^ lui-même, je ne veux point qu'il puisse jamais s'armer contre moi de mes propres aveux , me poursuivre éternellement de sa jalousie, me soupçonner d'avoir (lié dix intrigues quand je n'ai eu qu'une seule passion, et peutêtre me contester la légitime naissance du seul enfant que je lui ai donné. D'ailleurs, pourquoi demanderais-je humblement un pardon que je puis fièrement arracher? Non, non; j'aime mieux user de l'irrésistible ascendant qu'un esprit ferme a toujours sur un esprit faible. Je ne serai pas la première qu'on aura vue , forcée à des mensonges invraisemblables, nier hautement une infidélité prouvée. Peut-être me sera-t-il moins difficile que vous ne pourriez croire de faire entendre à M. de B^^^ que le chevalier de Faublas fut toujours pour moi mademoiselle Duportail ; et si je ne persuade pas le marquis, je tâcherai toujours de l'embarrasser de manière à le laisser indécis.
» Je sais bien que le public méchant, qui , loin de s'aveugler sur les torts véritables, est toujours prêt à en supposer, ne prend pas le change aussi aisément qu'un mari crédule. Je sais bien que je dois m'attendre à l'humiliante célébrité qui suit toujours les aventures galantes quand elles sont extraordinaires. Nos élégants, presque beaux-esprits, vont me chansonner; nos douairières converties me déchireront ; dans les cercles , si j'ose y paraître , je me verrai l'objet des chuchotements affectés, des malins regards, des sarcasmes détournés, des plaisanteries équivoques; il me faudra souffrir les airs impertinents de nos sots petits-maitres, les froids mépris des prudes inexorables, les dédains
m VIL DU CHEVALIER
conceriés des prétendues femmes honnêtes, Taccueil con- Traternel des beautés le plus mal famées; aux spectacles et dans les promenades publiques , si j'ai le courage de m'y montrer, la foule m'environnera; un essaim de jeunes étourdis, bourdonnant sans cesse autour de moi, murmurera: La voilai c'est elle!... Hébien!FaubIas,cerdlesl pénible, que plusieurs femmes de mon rang oot pris par choix, je le remplirai par nécessité. Comme elles , peutrètre , hardie dans mon maintien , libre dans mes discours , stoïquement environnée de mon ignominie, je pourrai m'accoutumer h repousser la honte par l'ellronterie et le blâme par l'impudence.
• Voilà donc à quel excès d'avilissement m'aura , par degrés, conduite une passion criminelle, si l'on veut , mais
pourtant excusable à bien des égards. Ah ] puisqu'il est vrai
DE PAUBLAS.
que , pour n'être jamais malheureuse , il faut toujours sévèrement remplir ses devoirs , pourquoi nous en imposet-on de si difficiles? Une fllle qui s'ignore elle-même tombe, à quinze ans , dans les bras d*un homme qu'elle ne connaît pas. Ses parents lui ont dit : La naissance, le rang et l'or constituent le bonheur ; tu ne peux manquer d'être heureuse, puisque sans cesser d'être noble tu deviens plus riche; ton mari ne peut être qu'un homme de mérite, puisqu'il est homme de qualité. La jeune épouse, trop tôt désabusée, ne trouve que ridicules et vices où elle attendait talents agréables et qualités brillantes; le luxe qui l'environne, les litres qui la décorent, offrent à ses ennuis des distractions bien insuffisantes, bien passagères. Déjà, peut-être, ses yeux ont distingué, son cœur a senti le mortel aimable qui manque au bonheur de sa vie. Alors, si le maître impérieux qu'elle s'est donné prétend encore user quelquefois des droits de l'hymen, s'il la soumet aux empressements repoussants de l'habitude et du besoin , l'infortunée victime, caressant jusque dans les bras du mari l'image de lamant, gémira de prostituer à celui qui le profane un bien qu'un autre mériterait sans doute et saurait mieux apprécier. L'époux volage, au contraire, après l'avoir long -temps négligée, la laisse-t-il eniin dans un abandon total , il faudra qu'elle subisse les continuelles rigueurs d'un célibat prématuré, ou qu'elle s'expose aux plaisirs périlleux de l'union vivement souhaitée. Retenue par ses devoirs, mais dominée par son penchant, tourmentée de plus d'une crainte, mais vivement sollicitée par l'amour, s'imposerat-elle long-temps des privations pénibles sans aucun dédommagement ? Supposons qu'elle résiste ; le hasard ne lui garde-t-il pas , comme à moi , quelque séduction toute-
d'îO
VIE DU CHEVALIER
puissante, quelque inévitable danger?... Malheureuse! en un instant elle perdra le fruit de plusieurs années de combats, elle le perdra sans retour; car, après la première faute, quelle femme peut s'arrêter? Faublas , elle adorera celui qui la lui (it commettre. Rassurée par quelques précautions inutiles, elle négligera les plus nécessaires. Ses périls, devenus plus imminents , ne Teffraieront plus. Bientôt compromise par un événement imprévu , peut-être immolée par un lâche ennemi , elle perdra pour jamais l'objet cher à son cœur, et se verra publiquement diffamée ! Voilà, mon ami, voilà quel est le sort des femmes dans cette France où Ton prétend qu'elles régnent!
• Ainsi je fus sacrifiée, ainsi je combattis long-temps, ainsi je fus entraînée quand vous parûtes. Le lendemain de cette nuit si fatale et si douce, qui m'eût dit que je venais d'ouvrir sous mes pas un abime au fond duquel m'attendaient la vengeance , l'opprobre et le desespoir? Mon ami , je vous quitte, qu'allez -vous devenir? Hélas! vous brûlez de vous réunir à ma rivale fortunée. Ah ! puissiez* vous la rejoindre et lui demeurer toujours lidèlc! Que celle-là du moins ne soit pas malheureuse! Faublas, je vous quitte, je vous laisse pour un temps livré aux perfides insinuations de rinfàme Rosambert; gardez-vous de Técouter, si mon souvenir vous est cher, si vous aimez Sophie; mon ami, le comte vous ferait prendre dans sa société le goût des occupations futiles et des plaisirs pernicieux ; il vous enseignerait l'art détestable des séductions, des perfides noirceurs, des trahisons lâches... Peut-être il vous paratt étrange d'entendre madame de B*** vous moraliser; mais c'est encore une de ces singularités que vous réservaient votre heureux destin et ma bizarre étoile. Faublas , je l'avoue, je
liE FAUBLAS. àll
ne vous verrais qu\avec le chagrin le plus vif altérer, au sein de l'oisiveté corruptrice et de la débauche avilissante , les dons précieux que vous prodigua la nature et que j'eus le bonheur de développer. Hé ! mon ami , tant d'hommes trèsordinaires savent corrompre des beautés qui ne demandent qu'à céder. Dès que tu voudras , je le sais bien , tu deviendras l'idole des femmes; mais il te convient d'ambitionner des succès plus dignes d'un grand cœur. Un joune homme tel que toi peut prétendre à tout et tout embrasser. Les sciences t'invitent , les lettres t'appellent , la gloire t'attend dans nos armées ; descends dans la carrière et marche à pas de géant; que tes ennemis se voient réduits au silence; que tes rivaux soient forcés à l'admiration. Tes premiers succès apporteront à ma douleur un premier adoucissement; les éloges que tu mériteras, je croirai les avoir obtenus; l'estime qu'on aura pour toi me rendra l'estime de moimême; tes vertus justilieront mes faiblesses, ta gloire opérera ma réhabilitation ; un jour viendra qu'avec orgueil je pourrai dire partout: Oui, je l'avoue, je me suis déshonorée, mais c'était pour lui ! »
Madame de B^^^ venait de faire passer dans mon âme le noble enthousiasme dont la sienne était enllammée: entraîné par une force supérieure, j'allais me précipiter dans ses bras; elle me retint.
« Adieu, chevalier; dans tous les temps, comptez sur moi. Je ne me souviendrai jamais sans attendrissement et sans reconnaissance, que si ma jeunesse, tourmentée de tant de peines cruelles , eut quelques beaux jours, ce fut à vous que je les dus tous. Mais ne vous abusez point sur la nature de mes sentiments : de tous les revers , le plus funeste et le moins prévu m'a éclairée en m'accablant; j'en
VIE OU CHEVALIER
ai fait la trop fatale expérience ! il ne faut point espérer de trouver te bonheur dans un attachement illégitime. Chevalier, la faible marquise de B*^^ n'est plus. Vous voyez maintenant une femme capable de quelque énergie, uniquement occupée du soin d'assurer sa vengeance et de préparer votre avancement. Adieu, Faublas; c'est votre amie qui vous embrasse. » Elle me donna un baiser sur le front , et s'en alla par la cheminée.
Comment , monsieur, par la cheminée ! — Oui , madame, c'était par là qu'elle entrait chez moi : au fond de l'âtre, la plaque en tombant découvrait une espèce de soupirail assez large pour que la marquise passât librement. Eh ! que des gens qui ne savent rien n'aillent pas attribuer à ma belle maltresse cette ingénieuse invention : dans ce siècle fécond en découvertes utiles, long-temps avant madame de B^^^, une cheminée fut ouverte ainsi par un duc aimable pour une beauté captive dont le nom , devenu célèbre , ne périra point.
Le jour qui succéda à cette nuit si malheureuse m'apporta de consolantes nouvelles : avant midi je reçus de Rosaml)ert une lettre que d'abord je ne voulus pas lire. Le seul Desprez était chez moi quand on me la remit. « Tenez, Dumont, voilà une écriture que je reconnais , faites-moi le plaisir de porter à madame de B^^^ cette lettre : dites-lui que je ne veux pas l'ouvrir, et qu'elle peut en disposer à son gré. •
Dumont partit pour revenir un quart d'heure après. Madame la marquise me faisait prier de la venir voir un moment. J'arrivai chez elle avant de m'ëtre aperçu que j'avais eu trois étages à monter ; et je me serais probablement brisé la tête contre les lambris de son nouvel appartement , si l'on n'avait pris plusieurs fois la peine de m'aver-
DE KAUULAS. 470
tir que je me trouvais dans un grenier ; je ne voyais que madame de B^^^, sa tristesse, son abattement, sa pâleur. Je lui demandai comment elle avait passé la lin de la nuit. « Hélas ! dit-elle , comme j'en passerai désormais beaucoup d'autres; » et, me présentant un papier baigné de ses ^larmes , elle ajouta : « Voici la digne épttre de mon lâche per* sécuteur : mon ami , j'ai pu la parcourir une fois , je pourrai l'entendre encore; lisez, lisez tout haut. — Tout haut! — Ce sera de votre part une cruelle complaisance; mais je
l'exige. — Permettez — Faublas , accordez-moi cette
dernière grâce. — Cependant... — Chevalier, je le veux. »
« Respectez enfin votre maître, mon cher Faublas. Hier
» vous l'avez vu frapper un grand coup médité depuis plus
>» d'un mois. Lisez et admirez. Dans ma retraite, j'apprends
* que le jour de votre mariage un inconnu est venu au » temple se donner en spectacle; quelque temps après ^ » vous-même m'écrivez qu'un revenant à la fois discret et » familier vous rend des visites intéressées; moi qui connais *» bien l'entreprenante marquise , je soupçonne et je » m'informe; bientôt je sais, et je me garde bien de vous » dire que madame de B^^^ a disparu le jour même de
• votre fuite; il devient certain pour moi qu'elle est avec » vous et que vous l'ignorez. On n'oublie pas aisément les » torts d'une aussi aimable femme; depuis dix mois j'avais » sur le cœur sa piquante infidélité. » — Mon infidélité, s'écria la marquise; comme si jamais... Le fat! l'insolent!... Mais continuez , mon ami , continuez.
« J'entrevois le moyen de m 'assurer une vengeance com^ » plète et douce autant que difficile ; je me hâte de guérir » et je prends la poste. Pour amener la galante catastrophe , «» il a fallu vous griser un peu , mon ami ; je me suis vu forcé
VlIC DU CIIEVALIEIt
d*employer cette petite ruso innocente, que sans doute vous me [)ar<ionnerez.
» Ce matin , pourtant , je suis inquiet : après mon départ, qu'a-t-elle dit? qu'a-t-elle fait? Bon! je parie que, toujours habile à saisir le seul parti convenable à la circon* stance, elle aura joué la douleur touchante, le désespoir inquiétant, l'intéressant repentir. Je parie que, toujours crédule et compatissant au môme degré, il aura sincèrement partagé la tribulatîon de son innocente maltresse traîtreusement violée. Je parie que l'ingrat ne soupçonne pas encore l'obligation nouvelle qu'il vient de contracter avec moi! cependant je l'arrache à la maîtresse qui le subjuguait, je le rends sans partage à l'épouse qu'il chérit.
» Faublas, par un juste décret du sort, madame de B^^* revient à son premier maître. • — A son premier maUre! interrompit madame de B***, cela n'est pas vrai! — « Un adroit voleur s'était depuis dix mois établi chez moi. » - Chez lui, s'écria-t-elle encore , cela n'est pas vrai! — Je l'en ai chassé par surprise , ne pouvant employer la force, et je suis rentré dans mon bien. Chevalier, soyez l'unique possesseur du vôtre; Sophie attend son libérateur ; madame de Faublas gémit renfermée dans le couvent de ^^^, faubourg Saint -Germain , à Paris. Vous devinerez pourquoi je n'ai pas voulu vous apprendre hier cette importante nouvelle. Allez, mon ami; dégui-sez-vous, courez à la capitale; et quand vous embrasserez votre charmante femme, n'oubliez pas de lui dire qu'elle doit au comte de Rosambert le plaisir de vous avoir sitôt revu. Je suis votre ami , etc. » Ma femme au couvent de *** à Paris ! m'écriai-je eu finis-
DB PAUBLAS. tSl
sant la lecture de cette lettre. Ah ! moa amie; vojfez comme je suis heureux! — Cruel enfant, me répondit-elle avec un mouvement passionné qui exprimait et son amour et soil désespoir; cruel enfant! c'était donc vous qui deviez me porter le dernier coup 1 »
J'allais tomber à ses genoux ; j'allais la prier de me pardonner mon étourderie; mais son trouble s' étant à l'Instant dissipé, elle me demanda avec plus de fermeté ce que je comptais faire, et quels services j'attendais de son amitié. Je lui témoignai le vif désir de retourner à Paris; elle parut épouvantée des périls qui m'y attendaient et me parla des inquiétudes que ma fuite allait causer au baron. Je lui observai que vraisemblablement je quittais mon père pour une quinzaine seulement, et qu'en usant de quelques précautions sages jo pouvais espérer d'échapper aux périls
4HS VIE DU CUEVALIER
que mon retour dans la capitale enlrainatt effectivement. Madame de B^^^ ne se rendait pas. « Mon amie, lui dis-je, loin de moi ma femme désespérée se meurt peut-être; je ne connais pour moi-même aucun danger plus pressant que celui qui la menace , et mon premier devoir est de la secourir. — Ce n'est poinl à moi, répondit-elle en soupirant, qu'il convient de blâmer les imprudences que la plus impérieuse des passions fait commettre. Puissé-je, devenue la confidente de vos témérités, ne jamais regretter en secret le temps, peut-être heureux, où j'en hasardai de pareilles ! Allez, mon cher Faublas, à travers mille périls, chercher cette jeune Sophie, dont la beauté m'a coûté tant de larmes. O destinée vraiment bizarre ! je dois aujourd'hui , pour vous réunir, prendre autant de soins qu'autrefois je me donnai de tourments pour vous séparer. L'inquiète amitié, n'en doutez pas, veillera sur l'amour inconsidéré. Je veux , autant qu'il me sera possible , écarter les dangers dont je vous vois environné et préparer les beaux jours qui vous sont promis. De toutes les précautions, la première et la plus nécessaire est celle de votre travestissement; je me charge de vous en trouver un commode et convenable , je me charge de tous les apprêts de votre départ. Le mien , dont rheure était iixée , sera remis à demain à cause de vous. Quittez-moi, mon ami; dites à Desprez qu'il vienne me parler; attendez-moi dans votre chambre, au milieu de la nuit prochaine. »
Elle s'y rendit en effet, et pour cette fois elle entra par la porte. D'abord elle me lit ôter mon habit, et d'un petit |)aquet mystérieusement ouvert elle tira une grande robe noire dont je me vis aussitôt affublé. Une batiste menteuse, avec art disposée, parut receler le trésor d'un sein pudique
et naissant Sur mon modeste front, déjà couvert d'un bandeau blanc, vint retomber encore un voile clair et léger à travers lequel mon timide regard* allait cherchant celui de Tofficieuse amie qui me déguisait. Gomme je la vis rougir et se troubler! qu'avec peine et plaisir je l'entendis étoutrer un soupir douloureux et tendre ! que de fois ses yeux mouillés de larmes se baissèrent pour éviter la rencontre des miens! que de fois sa main tremblante s'arrêta sur quelque partie de mon ajustement , qui jamais n'allait assez bien ! et moi , pour qui cette main si jolie n'était pas encore assez lente; moi qui, doucement penché sur mon intéressante amie^ jouissais en silence de son émotion délicieuse à mon cœur, comme je me sentis pressé du vif désir d'éteindre mon ardeur et ses regrets dans un dernier erabrassement! 0 ma Sophie ! dans aucun moment de ma vie ton souvenir ne fut plus nécessaire à ma vertu chancelante; et même je dois, pour m'en punir, l'avouer franchement, si j'avais été bien intimement persuadé que madame de B^^^, non moins faible que moi... Enfin, je n'essayai pas de m'en convaincre; et tu dois, ma charmante femme, me savoir quelque gré de n'avoir pas mis à cette rude épreuve le courage de la marquise et la fidélité de ton époux.
Madame de B^^^, quand elle vit qu'il ne manquait plus rien à mon déguisement, ne put retenir quelques larmes, et d'une voix faible me dit: « Adieu, partez, rentrez en France, volez à Paris ; dans deux heures je vous suis; deux heures après vous, j'entre dans la capitale. Faublas, nous allons arriver pour ainsi dire ensemble, la même ville va nous renfermer, et cependant nous ne nous verrons plus!... Ah! du moins, je veillerai sur vous, je préviendrai le péril ou je l'écarterai ; ma tendresse inquiète... Vous verrez,
VIK DU CHEVALIER
VOUS verrez si je suis véritablement votre amie. Chevalier, descendez rue de Grenelle -Saint -Honoré, à Thôtel de Y Empereur; vous n'y resterez qu'un moment; il viendra de ma part quelqu'un à qui vous pourrez donner toute votre coniiance. Chevalier, écoutez ses avis , conduisez-vous par ses conseils, surtout ne faites pas d'imprudences , je vous en supplie. Vous n'avez plus qu'un moyen de me récompenser de mes soins , c'est de n'en pas détruire l'effet par de folles témérités. Que ne m'est-il permis de vous accompagner sur la route et de partager les dangers qui vous y attendent peut-être ! Tenez , mon amj , à tout hasard, prenez vos pistolets. Quant à ce meuble, ajouta-t-elle en me montrant mon épée pendue au chevet de mon lit, ce ne peut jamais être celui d'une religieuse , permettez-moi de me l'approprier. *
J'allai la détacher et la lui présentai : elle la saisit avec transport, la tira promptement, parut prendre plaisir à considérer sa line trempe ; puis , l'ayant remise dans le fourreau et s'étant emparée de ma main , qu'elle serra avec une force dont je ne l'aurais pas crue capable : « Grand merci! me dit-elle du ton le plus véhément; je serai digne de ce présent. »
Sans attendre ma réponse, elle me conduisit vers l'escalier, que nous descendîmes en silence ; sans bruit , nous traversâmes le jardin, dont la petite porte s'ouvrit dès que nous parûmes : je vis une chaise de poste qui m'attendait. Je voulus remercier la marquise, plusieurs baisers me fermèrent la bouche. J'espérais au moins lui rendre ses tendres caresses; mais, plus prompte que l'écluir, elle s'arracha de mes bras, ferma la porte sur elle et mo fit entendre un dernier adieu. Je partis, je partis pour te rejoindre, ma
âft5
Sophie; mais combien de malheurs, d'ennemis et de rivales devaient encore retarder le moment de notre réunion I.
Il était à peu près cinq heures du matin; nous entrâmes à la pointe du jour sur les terres de France. Tout homme qui voyage dans un pays où il s'est fait une fâcheuse affaire imagine que quiconque le regarde le reconnaît; il lui semble impossible que son inquiétante aventure » écrite $ur son front, ne soit pas lue de chaque passant : d'ailleurs, il était tout simple qu'unit religieuse courant la poste fût curieusement remarquée. Voilà ce que je me dis à moi-même aux environs de Longwy, première place frontière, où je crus m'apercevoir que j'étais observé. Ces belles réflexions m'ayant rassuré, je me livrai aux trompeuses douceurs d*un sommeil, hélas! trop court. A quelques centaines de pas, ma chaise ftit environnée; j'ouvris les yeux au bruit que produisirent mes portières brusquement ouvertes. Avant que j'eusse le temps de me reconnaître, on se précipita dans la voiture , on me saisit , on me lia ; les archers , trop respectueux ou trop inattentifs, soit qu'ils eussent un reste de considération pour mon sexe ou pour mon habit, soit qu'ils imaginassent ne devoir rien craindre d'une religieuse qu'apparemment ils ne croyaient point armée , ne me fouillèrent pas; mais la troupe sacrilège osa souiller ma s^iaie ékunine en l'enveloppant d'un manteau guerrier, et ne craignit pas de cacher mon voile bénit sous une toile grossière et profane. Leur chef s'assit cavalièrement près de moi , le postillon eut ordre d'avancer.
Où me conduisait-on? Apparemment sourd et muet, le discret satellite qui veillait sur moi n'était pas plus touché de mes questions que de mes plaintes. L'espèce de serviette dont ma tète restait enveloppée ne me laissait parvenir
486 VIE DU CHEVALIER
qu'une lumière trop faible* pour que jo pusse rien distinguer. Seulement le bruit d'une cavalcade frappait mon oreille, et j'en augurais très-raisonnablement que, pour plus grande sûreté, des soldats m'escortaient. Une fois même, tandis que la troupe, un instant arrêtée, prenait vraisemblablement des chevaux frais, j'entendis quelqu*un prononcer distinctement le nom de Derneval et le mien. Où me conduisait-on?
La maudite voiture allait toujours, et nous n'arrivions pas. Depuis , j*ai calculé que nous avions fait route pendant trente-six heures à peu près : trente-six siècles ne paraîtraient pas plus longs ! Que d'affreuses inquiétudes m'agitaient! à quelles réflexions j'étais livré! Je me voyais environné de juges, j'entendais prononcer l'arrêt terrible, j'apercevais le fatal échafaud! Quelle situation I... La belle occasion de faire des phrases ! Vous qui chérissez le deuil des tentures, la pompe des funérailles, la solitude des tombeaux; vous qui aimez tant à peindre, et qui peignez si bien les douleurs d'une agonie longue, les horreurs d'un trépas funeste, venez, pathétique d'Ar***; venez, profitez du moment. Asseyez-vous dans mon fauteuil , accoudez-vous sur mon secrétaire, et prenez votre plume. Bon I son œil se mouille, sa figure s'allonge, sa |K)itrine se gonfle; il vient de tirer son mouchoir ! Commencez , mon cher confrère , et ne vous gênez pas. Pleurez beaucoup, pleurez long-temps; gémissez, gémissez encore; lamentez-vous, lamentez-vous bien. Mais si les lecteurs impatientés s'ennuient de tant de jérémiades, permettez-moi de reprendre ma place et d'essayer de leur rendre un moment de belle humeur. Chacun sa manière et chacun son goût.
Pardon de la petite digression , ma belle dame; elle étîiit,
plus que vous ne pouvez penser, nécessaire. Je reviens à mon sujet.... J'entendais prononcer l'arrêt terrible, j'apercevais le fatal échafaud I Ce n'était pas pour moi seul que je frémissais de mes dangers : non, mon père; je songeais à cette lettre que j'avais laissée pour vous sur la table, et dans laquelle je vous promettais de revenir bientôt.
Hélas ! peut-être votre lils ne devait plus vous embrasser !
Ce n'était pas pour moi seul que je regrettais la vie : non , ma jeune épouse , non ; je songeais à tes appas encore naissants, à notre hy menée si court, à nos doux liens sitôt rompus. Eu supposant que ma déplorable fm n'entratnât pas ta fin prématurée, du moins, j'en étais sur, tu resterais fidèle à ma mémoire ; jamais personne n'aurait à se glorifier du bonheur d'avoir épousé la veuve de Faublas. O ma Sophie ! je m'attendrissais sur le sort d'une enfant de quinze ans, condamnée aux ennuis d'une viduité qui pouvait durer plus d'un demi-siècle, et réduite à regretter si long-temps les rapides plaisirs de deux nuits.
Enfin nous arrivâmes. On me descendit; on me porta, je ne pouvais deviner où. Je ne pouvais , à travers la toile dont mon visage était couvert et dans les ténèbres de la nuit, examiner les lieux. Au défaut de mes yeux , j'exerçais mes oreilles ; j'écoutais avec autant de curiosité que d'inquiétude. J'entendis le fracas des portes, le bruit des verrous, le cri des grilles, la marche prompte de plusieurs personnes accourues de divers côtés. L'endroit où l'on me déposa me parut humide et froid; je fus assis dans un immense fauteuil de bois; assez loin de moi l'on murmurait quelques mots qu'il m'était impossible d'entendre, et mes oreilles étaient seulement frappées de cette espèce de gémissement sourd et prolongé que produit dans un lieu vaste, ordinai*
iS% VIE DU CUEVALIKH
rement solitaire , te bourdonnement inaccoutumé de plusieurs voix réunies.
Quelqu'un s'étant approché , se pencha à mon oreille, et d'un ton fort doux m'adressa ces paroles , en même temps consolantes et terribles : • Grand Dieu ! qu'allez-vous devenir? Ah ! pourrai-je vous sauver ? •
''J10i^vli5':^^.
L'instant d'après j'entendis le son d'une cloche funèbre; il me sembla que beaucoup de gens entraient ensemble et m'environnaient. Au tumultueux brouhaha d'une grande assemblée succéda tout i coup un profond silence , qui dura quelque temps. Mon âme s'en émut, mon imagination travailla; je ne sais quel sentiment jusqu'alors inconnu....
Allons 9 chevalier de Faublas, point de détour gascon, tu avais peur. Pourquoi ne pas Tavouer bonnement? De grands philosophes 9 Gumberland et Puflendorf entre autres, ont assuré que l'homme était naturellement timide; et monsieur ton colonel, quoiqu'il ne soit pas philosophe de soii métier, et qu'il ait pris comme toi l'engagement tacite de n'éprouver de sa vie un mouvement de frayeur, monsieur ton colonel t'excusera pourtant ; car il sait bien que le plus brave homme n'est pas brave tous les jours, et qu'une ter* reur, fùt-elle panique , se pardonne même à un héros d'histoire. Témoin le grand Fréd^^^, qui s'enfuit , dit-on , à la première bataille qu'il livra. Au reste, mon ami, je ne cite pas ce fait pour le garantir, mais pour te justilier.
Hé bieni soit, je l'avoue, j'eus peur. Une voix grêle rompit enfin l'eflrayant silence , et m'ordonna de dire un Ave Maria. Un Ave Maria ! Trois fois je me (is répéter cet étrange commandement, et trois fois ma langue embarrassée refusa d'obéir : je ne pus,, dans mon trouble extrême, me rappeler une syllabe de l'oraison demandée. Quelqu'un l'entonna, qui me la lit répéter mot pour mot. Ensuite commença le court interrogatoire, dont voici l'exact procèsverbal :
< D'où venez-vous ? — Que sais-je ? Demandez à ceux qui m'ont amené. — Qu'avez-vous fait depuis quevous êtes sorti d'ici? ~ Ici ? je n'y suis peut-être jamais venu I Où suis-je? — N'avez-vous pas séduit mademoiselle de Pontis ? — Mademoiselle de Pontis ! O Sophie !... — Oui, Sophie de Pontis : vous la connaissez ? — J'ai entendu parler d'elle Si je l'avais connue, je l'aurais adorée et non séduite. — Gon^ naissez-vous le chevalier de Faublas? — Ce nom-là est venu jusqu'à moi. — Derneval, le connaissez-vous? — Non. »
VIE DU CHEVALIEH
Ce nom , répété par plusieurs voix, circula dans l'assemblée. « Ne vous appelez-vous pas Dorothée? — Non. »
Celui-ci fit encore plus d'e(fet que Tautre. La voix qui m'interrogeait reprit : « Qu'on lui ôte cette serviette et qu'on lève son voile. »
L'ordre aussitôt s'exécute; et quel spectacle vint m'étonner! Devant un autel, sur un banc circulaire qui m'enveloppe en son vaste contour, sont rangées à la file plus de cinquante... Mes yeux ne me trompenUts pas? Non, ce n*est point un rêve de mon imagination égarée. Plus je regarde, et plus je vois que cinquante religieuses sont là qui m'examinent; je les entends même s'écrier en chœur : « Ce n'est pas elle ! »
« Ce n'est pas elle ! » répéta celle qui paraissait présider l'assemblée. < L'affaire est embarrassante, » continua-t-elle après un moment de réflexion. « Il faut en écrire dès ce soir à nos supérieures ; demain nous recevrons leur réponse. En attendant, qu'on la mette au cachot, et que l'une de nos sœurs veille auprès d'elle. »
Quatre jeunes professes me saisirent et m'emportèrent. Je n'avais garde de résister : j'étais lié d'abord, et puis je trouvais la voiture assez douce. D'ailleurs, toules ces fem-mes me suivaient; moi, je prenais plaisir à les regarder. Dans le grand' nombre de ces visages féminins, j'en voyais de Crès-respectables par leur forme^ et de irès-précieux par leur antiquité. Il s'en trouvait de toutes les couleurs , blanc, gris, jaune, vert, plus ou moins foncé; celui-ci était commun, celui-là singulier, cet autre ridicule; mais aussi, du coin de l'œil, j'en lorgnais de si nouveaux , de si jolis 1 cette vue achevait d'éloigner les idées funestes qui tout à l'heure portaient l'épouvante au fond de mon âme; et, quoique ma
situation fût encore inquiétante, ma foi! je n*y songeais plus. Que voulez-vous, noa belle dame, je suis ainsi fait. Dans aucune circonstance de ma vie, quelque embarrassante que vous l'imaginiez, je n*ai pu voir de près plusieurs femmes ensemble sans avoir de longues distraclions.
Cependant on me promenait à la clarté des flambeaux dans un long souterrain , au bout duquel je vis une chapelle. Tout auprès on ouvrit une chambre qui n'avait d'un cachot que le nom. C'était une espèce de cellule où se trouvait un lit sur lequel on me posa. Une lampe fut allumée , on lit donner une chaise à ta sœur Ursule , à qui les vénérables, en s'en allant, recommandèrent de prier religieusement près de moi jusqu'au lendemain matin.
O mon étoile! grâces te soient rendues! De tous les jolis visages que j'avais distingués , celui d'Ursule était le plus charmant. Quel teint! quel éclat! quelle fraîcheur! que de douceur dans son regard timide ! que d'innocence sur son front ingénu ! A moins qu'on n'y rencontre ma Sophie, on ne voit pas de ces (igures-là dans le monde; et du jour que , dans les bras de son heureux amant, mademoiselle de Pontis devint la plus belle des femmes, Ursule dut être proclamée la plus jolie des (illes.
Quoique prisonnier, je n'eus plus d'autre inquiétude que celle dont il fallait ressentir le vif attrait près de cette beauté si touchante. Quoique très-fatigué, je n'éprouvai plus le besoin du sommeil; et puis il s'agissait bien de dormir ! Allons, Faublas, galant compagnon de Rosambert, docile élève de madame de B^^^, c'est ici qu'il te faut montrer digne de tes maîtres. Le triomphe peut te paraître difficile, mais enfin la carrière est ouverte, et vois comme il est digne de toi le prix que le hasard propose en ce
VIE DU CHEVALIER
moment à l'éloquence : une lîtie charmante el la liberté! Si jamais séduction fut excusable, assurément voici le cas.
Prélat curieux, qui, seul au coin du feu, parcourez dévotement ce méchant livre , si vous êtes aussi étourdi que son jeune auteur, composez de quoi remplir les six pages suivantes ; mais prenez garde à la censure , elle ne permet pas de tout imprimer
Je venais de lier ensemble les deux jolis pieds d'Ursule,
DE PAUBLAS. ««S
je venais de charger ses mains des liens dont elle avait débarrassé les miennes ; je préparais à regret le mouchoir qui devait lui couvrir la bouche : « Un moment , dit-elle j un moment encore. Je veux vous répéter vos dernières instructions, qu'il faut bien retenir. Guidé par la faible lueur de cette bougie, vous entrerez dans le souterrain que nous venons de parcourir ensemble. A quelques pas d'ici , comme je vous l'ai fait voir, vous détournerez à gauche; bientôt vous arriverez à cette trappe que nous avons eu tant de peine à lever ; tout près de là , sous le hangar de la petite cour , vous prendrez l'échelle du jardinier ; enlin , avec cette clef-ci vous ouvrirez la grille du jardin que vous connaissez, et veuille le ciel vous préserver de tout accident I Ah I j'oubliais encore une précaution nécessaire ; je l'oubliais, parce qu'elle ne regarde que moi. Pour qu'il paraisse moins douteux qu'on a employé la force pour vous arracher d'ici , ayez soin , en sortant , de jeter à l'entrée du cachot l'un des deux pistolets que la maréchaussée vous a si heureusement laissés. Partez, mon ange, sauvez- vous, il est déjà tard. Adieu, divin jeune homme; l'abeille n'a pas de miel plus doux que tes paroles, le feu de ton regard brAle mon cœur , mon âme repose dans la tienne. Couvremoi le visage, hâte- loi de sortir d'ici. »
J'eus quelque peine à ne pas lui désobéir ; il fallut bien m'y décider pourtant. Je cachai sa belle bouche sous un mouchoir, que j'arrangeai de manière à faire croire que l'on avait ainsi enveloppé le visage de la pauvre nonne pour que ses cris ne fussent pas entendus. Ensuite, au lieu de perdre le temps en remerciements inutiles, je quiltai ma libératrice à peu près tranquille sur son sort, quoi qu'il put arriver , mais encore fort inquiet pour mon propre compte.
40A VIE DU CHEVALIER I
Jugez quelle fut ma joie lorsque , après avoir heureusement parcouru le souterrain , franchi la trappe , traversé la petite cour, ouyert la grille, je me vis dans un jardin que je i
reconnus , et que sans doute vous reconnaissez aussi , ma belle dame ! — Moi ! monsieur, point du tout. — Gomment! point du tout, madame I Comment! depuis une demi-heure vous me lisez sans m 'entendre? Quoi! vous ne comprenez pas qu'on a de près suivi les traces d'une religieuse enlevée depuis plus d'un mois ; que Faublas , revêtu de l'habit fatal , et rentrant en France par la route que Dorothée avait suivie pour en sortir, a été pris pour elle; que la maréchaussée, charmée d'avoir arrêté cette religieuse, vivement recommandée par ses supérieures et par ses parents, s'est hâtée de la reconduire à son couvent de Paris! que... — Ah! bien, fort bien, monsieur. Maintenant, je suis au fait; tout le reste s'explique. — A la bonne heure, madame; mais convenez que vous auriez dû ne pas me forcer à ces détails soporifiques. Ho! je vous le demande en grâce, donnez-moi quelquefois de votre pénétration. Vous ne savez pas combien il est désagréable pour un conteur d'être obligé de tout dire. Je vous dirai pourtant qu'il ne tient qu'à vous, ma belle dame , d!entrer avec moi dans ce jardin ; venez , je ne vous y garderai qu'un moment. N'ayez pas peur de l'échelle que je porte; elle est légère, et je ne suis pas maladroit. Tenez, c'est ici que je la place : cette partie du mur est celle que Derneval et moi nous avons si souvent escaladée ensemble ; derrière est la rue ***; c'est par là que je compte m'en aller. Avançons un peu ; vous connaissez ce pavillon ? Saluez-le de la main. Entrons sous l'allée couverte ; votre cœur n'est-il pas ému? Le mien palpite, et mes yeux se remplissent de larmes. Je la revois, cette promenade chérie
DE fAUBLAS. 195
OÙ soupirait ma jolie cousioe. Quels sentiments j'éprouve ! un trouble religieux, un saint respect m^lé d'attendrissement ! ces lieux sont pleins de sa présence et des monuments de nos amours. Elle rêvait ici le jour que je lui chantai ma romance; ce fut là qu'elle se trouva mal; ce fut là-bas que je ta portai. Sur ce banc que je touche elle venait s'asseoir dans les heures de récréation pour que nous pussions nous voir à travers la jalousie de mon pavillon. Voici la place où je la rejoignais presque tous les soirs ; ici , dans un cruel épanchement , nous confondions souvent nos soupirs et nos pleurs... Plus loin... Oui, le voilà, c'est lui!... Je l'ai salué d'un cri de reconnaissance et de joie; ne le voyez-vous pas, le jnarrownter propice.' cet arbre consacré par ses derniers combats et mon triomphe. Vite , madame , prosterneZ'Vuus! moi , je vais baiser ses rameaux tutélairesj je vais , sur son tronc protecteur, graver mon chiffre et celui
de ma femme... De ma femme I ah! nous étions amants,
VIE DU CHEVALIER
et nous vivions réunis ! nous sommes époux , et nous languissons séparés I Adieu, madame... Je vole vers elle... Grand Dieu I le jour va bientôt paraître , et si Ton me découvre ici j je suis perdu.
Je courus à mon échelle, sur laquelle je ne montai que difiicilement , à cause de la longue robe dont Ursule avait voulu que je restasse affublé. Déjà cependant je touchais au chaperon du mur, lorsqu'on me penchant du côté de la rue , je vis une escouade du guet qui s'y promenait. Je redescendis précipitamment, fort embarrassé de savoir par où je sortirais. Il ne fallait pas songer à me sauver chez M. Fremont , où j'étais trop connu , et je ne savais par qui était habitée la maison que je voyais à côté de la sienne ; mais quel qu'en fût le propriétaire , aucun séjour ne pouvait être plus dangereux pour moi que celui du couvent : je me détermine donc à planter mon échelle le long du mur mitoyen.
Pour faire avec moins de difficulté ma périlleuse incursion , je songe à quitter l'ample vêtement qui gêne tous mes mouvements ; mais un léger bruit se fait entendre et m'effraie; au lieu de perdre du temps à me déshabiller, je grimpe le plus vite qu'il m'est possible; et, me mettant promptement à califourchon sur le chaperon, j'enlève Téchelle que je veux planter de l'autre côté. A l'instant où je la tiens en l'air, je crois apercevoir quelqu'un près de la grille du jardin que je quitte. Mon effroi s'augmente, ma main tremble, l'échelle m'échappe et tombe; me voilà, dans un équipage très-incommode, à cheval sur un mur. Heureusement un saut de dix pieds n'est pas fait pour m'épou vanter; le temps presse; il n'y a pas à délibérer; je me précipite.
Au bruit 4b la double chute de mon échelle et de mon individu, une jeune fille en joli caraco est sortie de derrière une charmille où elle se tenait cachée. D'abord elle venait ' droit à moi : soudain elle s'arrête comme &i elle était autoi épouvantée que surprise » et elle se couvre le visage de ses deux mains avant que je sois assez près d'elle pour distinguer ses traits. Moi je la joins , je la rassure, et, tout en implorant son ^secours , je baise l'une après l'autre les deuit petites' mains que je voudrais écarter pour voir la figure apparemment jolie qu'elles me cachent.
« Unei religietise, dit alors une voix : c'est lui qui se déguise ainsi. Ah ! faquin^ je vous apprendrai à venir en couler à ma maîtresse. » '
Gomme je me retourne pour regarder d'où part la voix menaçante, je sens mes épaules rudement compromises. Sans i^pect pour ma robe , on me régalait de coups de bâton. Il est vrai, mon colonel, que j'en reçus plusieurs avant d'avoir eu le temps de tirer mon pistolet de ma poche ; mais vous allez décider si mon honneur, involontairement outragé, fut suffisamment vengé par la réparation à laquelle je forçai mes brusques agresseurs.
Ils étaient trois. Chacun d'eux suspendit ses coups dès qu'après avoir reculé quelques pas j'eus montré le redoutable instrument dont je venais de m' armer. Celui de mes adversaires que je regardai le premier avait à peine quatorze ou quinze ans. Je le reconnus pour un de ces petits enfants de jolie figure, un de ces jockeys élégants, qui, majestueusement courbés sur le faite menaçant d'un cabriolet colossal , font de gentilles grimaces aux passants que leur maître éclabousse, ou, d*une voix douce et flûtée, crient gare à ceux qu'il écrase. Je ne donnai qu'un coup d'œil au
VIK DU CUËVALIER
second ; c était un de ces grands coquins insolents et lâches que le luxe enlève à Tagricuiture , que nous autres gens comme il faut payons pour jouer aux cartes ou pour dormir sur des chaises renversées près des fournaises de nos antichambres; pour jurer, boire et se moquer de nous dans nos offices; pour manger au cabaret l'argent de monsieur; pour caresser dans les mansardes les femmes de chambre de madame. Le troisième s'attira toute mon attention ; sa mise était en même temps simple et recherchée, indécente et jolie : il y avait dans son maintien quelque noblesse et beaucoup de grâce; son air conservait quelque chose d'imposant jusque dans sa frayeur. Je jugeai qu'il était le maître des deux autres : « Monsieur, si vous osez faire un pas , si vos gens tentent la moindre résistance , je vous tue. Faites -moi la grâce de me répondre. Êtes -vous gentilhomme? — Oui, monsieur. — Votre nom? — Le vicomte de Valbrun. — Monsieur le vicomte, je ne vous dirai point comment on m'appelle; vous saurez seulement que je vous vaux bien. Cette aventure, dont le commencement m'a été si désagréable , (inira-t-elle heureusement pour vous? Il est vraisemblable que ce n'est point à moi que vous en vouliez ; mais enfin c'est moi que vous avez indignement outragé : monsieur, vous ne l'ignorez pas sans doute, l'honneur oflensé veut du sang. Malheureusement l'heure me presse, et je n'ai qu'un pistolet; cependant nous pourrons, si bon vous semble, vider notre différend sans sortir d'ici. D'abord, je vous prie de vouloir bien renvoyer votre domestique et votre jockey. »
M. de Valbrun fit un signe, et les deux valets s'éloignèrent. Soudain je fus au maître, et, lui présentant un de mes poings fermé : « Il y a là dedans quelques pièces de
DK FAUBLAS.
monnaie : pair ou non. Si vous devinez , je vous remets le pistolet, vdus tirerez à bout portant. Si vous ne devinez pas, vicomte, je vous déclare que vous êtes mort. » — Pair^ dit-il. J'ouvris la main^ il avait rencontré juste... Adieu, mon père! ô ma Sophie, adieu pour jamais!... M. de Valbrun, en prenant le pistolet que je lui présentais, s'écria : « Mon, monsieur, non; vous reverrez votre père et Sophie. » Il tira son coup en l'air, et tombant à mes genoux : « Étonnant jeune homme, continua- t-il, qui donc êtes- vous ?*Que de noblesse et d'intrépidité I je serais trop inexcusable si j'avais pu vous outrager volontairement. Songez que ce fut le hasard qui me rendit coupable, et daignez m'accorder mon pardon. » Je m'eflbrçai de le relever. « Monsieur, reprit- il, je ne quitterai point cette posture que vous ne m'ayez pleinement rassuré sur vos dispositions. — \icomte, vous me demandez grâce quand vous m'avez laissé la vie! Croyez que je ne conserve aucun ressentiment, et que je serai charmé d'obtenir votre amitié. — A qui ai-je le bonheur de parler? — Je ne puis vous le dire; je me ferai connaître dans un temps plus heureux ; souffrez que je me retire. — Gomment! avec cette robe de religieuse? Entrez chez moi , je vous ferai donner un habit ; ce sera l'affaire d'un moment. »
En effet, il était impossible que je sortisse dans l'équipage où je me trouvais; j'acceptai les offres du vicomte.
Cependant , la jeune flile qui avait causé tout le désordre était demeurée à quelque distance et ne disait pas un mot. M. de Valbrun l'appela; elle vint, en se cachant toujours le visage avec ses mains. « Quelle pudeur ! lui dit le vicomte ; comme cela est intéressant! vous concevez, ma mie, que je ne suis pas la dupe de cet air-là ! je voulais bien , comme
S0« VIEDUCHEVALIER
cela se pratique dans uae petite maisoD, vous céder quelquefois àd'bonnètes gens, qui sont mes amis; nous étions convenus que vous ne vous donneriez jamais sans mon ordre, et vous sentez que votre maître lic se soucie point d'être le rival de votre coiffeur. Puisque c'est ce beau monsieur qui vous plaît, hé bien! que ce soit lui qui vous paie Dt'S ce soir nous nous séparerons , mademoiselle
Justine
A ce nom , qui sonnait si doucement à mon oreille , j'interrompis M. de Valbrun : > Elle s'appelle Justine? Il serait
bien singulier Monsieur le vicomte, me permettez-vous
d'éclaircir un doute? • Il m'assura queje lui ferais plaîgir. Je m'approchai de la jeune lille, et j'écartai ses mains trop
discrètes; et comme il faisait assez clair pour qu'on pât
bien distinguer les visages, je reconnus cette jolie petite ligure chiflbnnée dont le piquant souvenir m'avait quelquefois donné du souci.
' Faublas. — Quoi I vraiment ! c'est toi , ma petite ?
Justine. -^ Oui, monsieur de Faublas^ c'est moi.
Le vicomte dc Valbrun. -— Monsieur de Faublas!... il est joli , noble, vaillant et généreux. Il croyait toucher à son heure suprême , et nommait Sophie ! Cent fois j'aurais dû le reconnaître. (Il vint à moi et me prit la main.) Brave et gentil chevalier, vous justiliez de toutes les manières votre réputation brillante : je ne suis point étonné qu^une charmante femme se soit fait un grand nom pour; vous* Mais dites-moi, comment ôtes-vous ici? comment, après l'éclat du plus ftcheux duel, osez-vous paraître dans la capitale? Il faut qu'un grand intérêt vous y entraîne.... Monsieur le chevalier, donnez-moi votre conliance , et regar-* des le vicomte de Valbrun comme lô plus dévoué âé vos amis. D'abord, où allez-vous?
Faublas. — A l'hôtel de l'Empereur, rue de Grenelle.
Le vicomte — Un hôtel garni ! et dans le quartier de Paris le plus habité! gardez-vous-en bien. Dans celui^i, d'ailleurs, vous étés connu; oseriez-vous vous y montrer pendant le jour ? Eh ! vous n'y feriez point vingt pas sans t^tre arrêté.
* Le vicomte avait raison peut-^re; mais je ne sentais que le vif désir de hâter le moment qui me rapprocherait de Sophie; j'insistai donc. « Eh bien ! soit, me dit-il; inais au moins souffrez que j'aille à la découverte pendant que vous allez mettre un habit. Justine , conduisez monsieur dans le cabinet de toilette, ouvrez-^lui ma garde4*obe, ayez soin qu'il ne manque de rien.
VIE DU CHEVALIER
Dès que le vicomte fut sorti , je demandai à Justine quel était précisément son emploi dans le lieu où je la rencontrais. « C'est ici , me dit-elle en bégayant , la petite maison de M. de Valbrun. — J'entends! tu es, dans ce temple de volupté, l'idole qu'on encense! Mademoiselle, vous êtes assez jolie pour cela. — Monsieur de Faublas, vous me faites des compliments. — Comment ta fortune a-t-elle si fort changé en si peu de temps ? — Ah ! l'aventure de madame la marquise m'a fait une espèce de réputation; c'était à qui m'aurait , il y a trois semaines. De tous les prétendants, M. de Valbrun m'a paru le plus aimable... — Le plus aimable ! et déjà tu lui fais de mauvais tours ! — Moi, point du tout, je vous assure; c'est qu'il est trèsjaloux, M. le vicomte! — Mais ce coiffeur? — Fi donc! l'horreur ! est-il seulement croyable que je m'occupe d'un être comme celui-là? — Comment donc, Justine, de la lierté!... Mais que diable allais-tu faire de si bonne heure dans ce jardin? — Prendre l'air. Au reste, si M. le vicomte se fâche, tant pis pour lui; je ne suis pas embarrassée de trouver des places... — Oui, des places dans de peiites maisons? — Dame, je veux faire une fin. Voudriez-vous que je restasse servante toute ma vie? j'aime bien mieux être la maîtresse de quelque seigneur qui me fera un sort honnête, et... — Voilà ce qui s'appelle solidement penser, Justine. Avec vos beaux calculs, pourtant, vous trahissez lâchement nos amours , perfide... Tu m'oubliais totalement , petite ingrate. — Oh ! non , répondit-elle d'un ton caressant , je suis charmée de votre retour et de cette rencontre. Monsieur de Faublas, vous serez bien sûr d'être aimé chaque fois que vous voudrez plaire, et ce ne sera point avec vous qu'on se montrera jamais intéressée. —
DK FâUBLAS.
Voilà, mon enfant, un discours bien tendre et un procédé bien noble; il me reste pourtant quelque doute. Tiens, ce La Jeunesse... —N'en parlons point. —Si fait, parlons-en, et ne mens pas. Mon enfant, il devait se marier avec toi. As-tu inhumainement sacrifié ton prétendu? — Sûrement, dit-elle en riant; je n'épouse plus que des gens de qualité, moi! »
J'allais répondre, quand M. de Valbrun rentra. « Ne vous avisez pas de sortir, me dit-il , la rue est certainement gardée. J'ai vu plusieurs escouades du guet se promener dans le quartier; j'ai vu rôder dans les environs beaucoup de gens de fort mauvaise mine. Passez la journée ici , je vais aller rassembler quelques amis; au milieu de la nuit prochaine , je reviendrai vous chercher en bonne compagnie, et si vous voulez me rendre un véritable service, vous accepterez dans mon hôtel un asile qui ne sera pas violé. Vous, Justine, faites en mon absence les honneurs de ma petite maison ; je vous ordonne de traiter monsieur comme vous me* traiteriez moi-même, et je vous pardonne, à sa considération, vos promenades du matin. Justine, je laisse, pour faire le service , mon jockey et La Jeunesse. — Ah ! ah ! monsieur le vicomte , ce grand coquin dont vous étiez accompagné au jardin , c'est La Jeunesse ? — Le connaissez-vous? — Oui, si c'est celui qui appartenait au marquis de B***. Parle donc, Justine, n'est-ce pas le même? — Oui... monsieur de Faublas... — Un bon sujet... — Un excellent domestique... — C'est toi qui l'as donné à M. le vicomte?... — Oui, monsieur de Faublas. — Bien, mon enfant, très-bien. Tu lui as fait là un véritable cadeau. »
Le vicomte , en me disant adieu , me prévint qu'avant de sortir il allait soigneusement faire barricader toutes les portes, et recommanda de n'ouvrir à qui que ce fût.
VIE DU OUEVALIER
Dès que nous fumés séiils/ Justine me demanda timidement par quelle espèce d'amusement je comptais remplir ma matinée. « Mon enfant , je déjeunerais volontiers si je n avais pas une grande envie de dormir. Fais-moi donner un bon lit, et seulement aie soin qu'en me réveillant je trouve i diner. » Elle pâlit, soupira;» pleura presque^ et me dit d'un ton dolent: « Vous êtes donc fâché contre moi? — Non , ma petite , je ne suis pas fâché , mais j'ai grand besoin de repos. » Elle soupira plus fort, me prit par la main, éi me conduisit dans une chambre à coucher, commode» rèchercbéé, galante plus que le galant boudoir de madame de B^^^. Et moi aussi, je soupirai dans ce moment; toais ce fut de réminiscence. Justine, restée là, paraissait réflë-* chir et m'examinait attentivement. Je la priai de se retirer: elle se le lit répéter doux fois , et tn obéit enûn en me lan^ çant un regard qui disait plus que bien des reproches.
Il n'y avait pas long-temps que j'étais couché, quand on m'apporta une tasse de chocolat. Sensible à cette 'attention de la maîtresse du logis , je me proposais de lui faire des remercimeots , quand je la vis entrer, seulement vétoc d'une gaze légère. Déjà voluptueuse cèmdie une grande dame, non moins délicate dans ses plaisirs ralBnés, la petite créature faisait fermer les volefe de manière que le plus faible jour ne pût pcnéirer. Les rideaux de taiTela» jaune furent lires , on plaça les bougies devant les glaces^ l'encens brûla dans là cassolette. Tout cela se faisait san$ qu'on daignât répondre un mol à mes fcéquenies questions ; mais dés que le jockey fut retiré, Jusline me dit que son premier devoir était d'obéir à M. le vicomU*, et sa plus douce envie de faire la paix avec M. le chevalier, k ces mois, plus prompte que l'éclair, elle s'élança près de moi : plus
DE FAUOLAS. il&
caressante que le zéphyr, eo moins d'une seconde elle me lit
oublier le coitTeur et La Jeunesse, et... Ne crains rien , ma charmante femme; près d'un aussi méprisable nom je ne placerai pas ton nom révéré.
Monsieur l'abbé, je vous entend murmurer, je crois? Je vous entends détailler la foule des moiifs que j'avais de résister; mais des moj>ens, vous n'en parlez pas. A vos cent raille raisons je n'en oppose qu'une, moi : l'entreprenante Justine me tenait dans son lit. S'il est vrai que vous sachiez ne pas succomber à des tentations aussi prochaines, aussi pressantes, dites>moi donc comment vous faites.
Peul-ëlre comme je; fis , hélas ! Vous laissez échap|>er l'occasion , après avoir multiplié d'inutiles efforts pour la saisir.
Vit DU CIIEVALIEU
Quelle injure je fis à tes appas, qui le mérUaient moins que jamais, jolie peliie Justine ! et assurément ce ne fut pas la faute. Tu te montras complaisante, patiente, empressée auiant que lu me trouvas faible, languissant et malheureux. Pour se voir réduit à cet excès d'abattement qui faisait alors ma honte et le désespoir de Justine, il faudrait avoir, comme moi, couru la poste pendant trente-six heures, cahoté dans une méchante voiture, tourmenic de mille inquiétudes, nourri seulement de bouillons; il faudrait surtout avoir soutenu , durant toute la nuit suivante , un entretien très- vif avec une nonne charmante... et bavarde comme on Test au cloître en pareil cas I
Ah! dit en fm la pauvre enfant d'un ton qui marquait sa confusion et sa surprise ; ah ! monsieur de Faublas, que je vous trouve changé! Il me parut que si cette exclamation, échappée à la tendre véracité de Justine , renfermait Tamère critique du présent, elle offrait aussi, dans son double sens, Tobligeant éloge du passé; mais , comme je me sentais aussi plus capable de mériter le compliment que de me justifier du reproche , je pris le sage parti de m'endormir sans observations préparatoires.
Justine me laissa tranquillement reposer, bien convaincue apparemment que , si elle prenait la peine de me réveiller, ce serait très-gratuitement pour elle. Cependant, elle demeura constamment près de moi, puisqu'en me réveillant je la sentis à mes côtés : je ne la vis pas , car les bougies étaient éteintes; il y avait vraisemblablement long- temps que je dormais. Il me sembla qu'il était temps de dîner; je sentais le vif aiguillon d'une faim gloutonne; mon premier mot exprima mon premier désir; je priai Justine de me faire apporter à manger. Elle se préparait à me quitter, quand je
me surpris quelque velléité de réparer mes loris envers elle; je crus même qu'il fallait commencer par là, et je lui fis part de cette seconde réflexion, qui me parut lui être plus agréable que la première. Elle accueillit ma proposition avec une pétulance qui ne lui était pas ordinaire, ce qui me fit présumer que, sans doute, elle imaginait qu'il n'y avait pas de temps à perdre. Quelque diligence qu'elle fit pourtant, elle ne se pressa pas encore assez; il était décidé qu'après avoir essentiellement manqué à tout le beau sexe des petites maisons, dans la personne d'une des plus gentilles créatures qui jamais s'y fût trouvée , je me verrais contraint de quitter ma désolée compagne avant d'avoir pu rétablir sa réputation et la mienne à la fois compromises. Au moment où cette fille si attentive , si digne de récompense , allait peut-être recevoir le prix de ses soins gon/^reux, il se fit à la porte de la rue un grand bruit qui m'eflraya , on frappait à coups redoublés. La Jeunesse accourut, qui, d'une voix altérée, nous dit qu'on demandait à entrer au nom du roi.
« Va, ma petite Justine, cours; ne souffre pas qu'on ouvre tout de suite, donne-moi le temps de me sauver. — Vous sauver! où? — Je n'en sais rien, mais qu'on n'ouvre pas. — Tenez, dans le jardin, je vais vous faire porter une échelle ; escaladez le mur à droite , et si notre voisine la dévoie, madame Desglins, est tentée de vous recevoir aussi bien que moi , eflbrcez-voûs de la récompenser mieux. — Justine, écoute donc. — Eh bien? — Tâche de faire passer de mes nouvelles à madame de B^^^. J'ignore ce que je vais devenir, mais c'est égal , mande-lui toujours que je suis à Paris, que tu m'as vu. »
Pendant ce court dialogue, on vint m'apporter de fa
5(18 VIE DU CHEVALIER
lumière; je me suis promplement emparé de la pièce la plus essentielle de l' habillement masculÏD , pièce dont l'exacte bienséance m'ordonne de vous laisser deviner le nom, ma belle dame, et que j'appellerai, si vous voulez bien le permettre, le vêtement nécestaire. Comme je me préparais à m'en couvrir, j'entends le fracas redoubler; il me semble qu'on enfonce les portes.
Je n'ai plus le temps de mettre les habits que JusUne m'a fait préparer, je ne prends que l'épée de M. de Valbrun ; en une seconde, ma main droileest armée du glaive prolecteur, et ma main gauche , au lieu d'un bouclier, porte le vêle-
ment nécessaire. Je m'élance sur l'escalier, je me précipite dans la cour, je vole au bout du jardin.
La Jeunesse me suit avec une échelle , il la plante , je monte. A la vue de plusieurs hommes qui viennent d'entrer avec des flambeaux dans la cour du vicomte, je sens que je n'ai' pas un instant à perdre, et, sans m'amuser à considérer le terrain, que d'ailleurs je ne pourrais reconnaître parce que la nuit est noire, je me jette hardiment de Tau* tre côté du mur. 0 ma Sophie I en serai-je quitte pour la petite contusion que je viens de me faire à la jambe?
Il est vrai que je marche sur un sable fin; mais j'estime qu'il est au moins dix heures du soir; je suis environné d'épaisses ténèbres dans un jardin que je ne connais pas ; la seule chemise dont je me trouve couvert ne me garantit point du vent de bise qui souffle avec violence ; je suis tourmenté de mille inquiétudes, et je meurs de froid.
Cependant, pourquoi perdre courage? A Paris, comme ailleurs , il n'y a pas de si mauvais pas dont un malotru ne se tire avec de l'argent; à plus forte raison, un enfant de famille quand il a sa bourse pleine d'or et l'épée à la main. Va donc , Paublas , va donc visiter un peu la maison que tu entrevois à quelques pas de ce bassin dans lequel tu as été bien près de tomber.
J'avance à pas comptés, sans bruit j'arrive, et doucement je tAtonne. Comment donc se iait-il qu'on m'ait entendu? Je ne le conçois pas; mais enfin la porte m'est ouverte; et comme je ne vois point de lumière , j'entre avec confiance.
« C'est vous, monsieur le chevalier? » me dit-on alors tout bas. Aussitôt, déguisant ma voix en l'adoucissant beaucoup, et d'un ton aussi mystérieux que le sien , je réponds : « Oui , c'est moi. » Elle avance au hasard sa main , qui rencontre la garde de mon épée. « Vous avez l'épi'^e à la main ?
VIE DU CHEVALIEK
-— Oui. — Est-ce qu'on vous poursuit? — Oui. — Est-ce qu'on vous a vu passer par la brèche? — Oui? — Ne le dites pas à ma maltresse, elle aurait peur. — Où est-elle? — Qui? ma maîtresse? — Oui. — Vous le savez bien ; dans son lit. Vous pourrez passer toute la nuit ensemble; monsieur est allé à Versailles accoucher une grande dame, il ne reviendra que demain. — Bon. Mène- moi chez ta maîtresse. — Ne savez-vous pas les êtres? — Oui , mais j'ai eu peur, ma tète n'y est plus; conduis-moi ..Là, bien, par la main. »
A peine avions-nous fait quatre pas, que la femme de chambre, en ouvrant une seconde porte, dit: « Madame, c'est lui. •
La dame du logis m'adresse la parole : « Tu viens bien tard ce soir, mon cher Flourvac. — Impossible plus tôt. — Us t'ont retenu? — Oui. — Hé bienl où donc es-tu? — Je viens. — Qui l'arrête? — Je me déshabille. »
Vous savez que je n avais pas besoin de me déshabiller, vous à qui j'ai conté que ma main gauche portait mon unique vêtement ; mais vous concevez que je ne devais marcher qu'avec beaucoup de précaution et de lenteur dans une chambre pour moi nouvelle, où très-heureusement il n'y avait plus ni feu ni lumière. Enfin , parvenu jusqu'au pied du lit , je dépose doucement par terre le vêtement nécessaire et mon épée; puis, soulevant une molle couverture dont Tédredon propice va me réchauffer, je tombe dans les bras d'une inconnue qui commence par me donner le baiser le plus tendre.
« Oh ! que tu as froid ! me dit-elle. — Il gèle si fort ! — Mon cher chevalier ! — Ma douce amie ! — La rigueur de la saison ne t'empêchera pas de venir? — Sûrement non.
— Toutes les fois que M. Desglins découchera? — Oui. — Batbilde, pour l'avertir, fera toujours comme aujourd'hui.
— Bien. — N'est-ce pas ingénieusement imaginé , ce petit lampion allumé sur sa fenêtre? — Oui. — Et ce pan de mur que j'ai fait abattre? — Oui, j'ai passé par la brèche.
— Et tu y passeras plus d'une fois, car nos voisins les magnéliseurs ne la feront pas réparer de l'hiver. — Sans doute. — N'es-tu pas content d'être venu loger chez eux?
— Très-content. — Tu sais, mon cher Flourvac, que mon mari est allé... — A Versailles, oui. — Nous pouvons passer ensemble la nuit entière. — Tant mieux. — Ah! j'étais sûre qu'il en serait bien aise, mon chevalier. — 0 mon amie! — Tu m'aimes toujours, Flourvac? — Tendrement.
— Je t'avouerai pourtant que j'ai eu du chagrin cette aprèsdtnée, mon ange. — Pourquoi? — Tu n'es pas venu me joindre au sermon. — Impossible. — Mais ce matin j'étais bien contente; et toi? — Ravi. — La messe ne t'a pas paru longue? — Ho! non. — Que j'avais de plaisir à te regarder ! — Et moi ! — Que tu as bien fait de mettre ta chaise à côté de la mienne ! — N'esi-il pas vrai? — Mais tu as mal fait de me parler. — La raison? — Toutes ces dames qui me connaissent et qui m'estiment , qu'auront-elles dit de me voir causer dans l'église avec un jeune officier? — Je conçois. . . — Tiens , mon cœur, ne viens plus me trouver à l'église? — Parce que? — Parce que dans le fond cela n'est pas bien. — Oh ! — Vraiment, ma conscience n'est pas tranquille. — Bon ! — Faire l'amour jusque dans la maison du Seigneur ! — Il est vrai que.... — Préférer la créature au créateur! — Vraiment.. « — Et un militaire encore ! — Comment I — Si du moins c'était un abbé ! — Mais... — A propos d'abbé , mon ange, as- tu fait ma com-
VIE DU CHCVALIËR
mission? — Laquelle? — Tu l'as oubliée? — Laquelle? — Tu sais que le maigre m* incommode. — Hé bien? — Quoi, Flourvac , vous ne vous souvenez pas que je vous avais prié d'aller consulter... — Ha ! oui, un médecin. — Point du tout, un prêtre. — Oui, oui, je me rappelle... — Un prêtre, pour lui demander la permission... — Il te Faccorde.
— A moi? — A qui donc? — Vous m'avez nommée, moi?
— Non, une parente. — Ah! bon... Ainsi, mon cœur, je puis donc faire gras le vendredi et le samedi? — Oui. — Ah I que je suis aise I Ah ! que je te remercie ! »
Le baiser qu'alors la dévote me donna me parut le plus vif de tous. J'en avais reçu beaucoup d'autres, pendant qu'occupé du soin de soutenir une conversation difficile , je m'étais efforcé de ne répondre que par de courts monosyllabes aux questions que multipliait l'inconnue trompé^. Cependant ses appas , quoique toujours défendus par une toile modeste, agissaient sur moi plus efficacement que l'édredon le plus chaud ; et mon sang s'étant ranimé , je me retrouvai ces dispositions heureuses dont , quelques minutes auparavant, Justine eût profité, si des gens ennemis de son bonheur n'étaient venus méchamment nous interrompre. Aussitôt j'essayai de prouver ma reconnaissance à l'hospitalière beauté qui me faisait si complètement les honneurs de chez elle. Mais qui de vous à ma place s'y serait attendu, messieurs? on m'opposa la plus sérieuse résistance.
« Finissez, me disaît^on, finissez, Flourvac... vous savez nos conventions... Ce n'est pas ainsi... Non .. non ..je ne le souffrirai point... je ne le veux pas. >»
Trè&«urpris de l'étrange caprice de cette femme inconcevable qui , dans l'hiver et par un temps affreux, fait escala-
der des murs à son amant pour qu'il vienne paisiblement sommeiller auprès d'elle j je me remets à ses côtés sans dire un mot, et bientôt je vais m'endormjr. Bientôt aussi je Fentends qui sanglote ; et toujours à voix basse je lui demande ce qu'elle a. « Ce que j'ai , répond-elle , ingrai , vous ne m'aimez plus, vous oubliez nos conditions... Près de moi vous restez immobile... Mes embrassements ne vous paraissent plus désirables 9 s'ils ne sont, comme ceux des femmes vulgaires , impudiques et criminels. »
Elle me tint plusieurs autres discours dont je ne pouvais pénétrer le sens obscur; mais enfin elle s'expliqua si clairement du geste et de la voix , qu elle m'enseigna ce que peutêtre, messieurs, vous serez étonnés d'apprendre. Mes désirs avaient été repoussés d'abord , parce que je les avais malhonnêtement exprimés; parce que, d'une main profane, j'avais voulu soulever l'unique voile dont les pudiques attraits de cette beauté toujours modeste devaient rester enveloppés. Il fallait, messieurs, sans écarter, sans déranger la fine toile artistement ouverte; messieurs, il fallait, le moins indécemment et le mieux possible, embrasser de toutes les femmes la plus vive et la plus chaste en même temps.
Et vous, que la nature n'a favorisée qu'à demi, vous, madame, qui portez une superbe tète sur un corps trésordinaire, ne vous moquez pas de ma janséniste. Si vous aviez prudemment employé le moyen dont elle usait , peutêtre que votre époux ne vous eût pas si vite abandonnée, peut-être que vos amants vous seraient demeurés plus longtemps iidèles.
J'avoue iK>urtant qu'une malheureuse femme ne doit s'aviser de ce moyen-là que lorsqu'il ne lui en reste aucun
VIE DU CHEVALIER
autre; j'avoue que pour mon compte je ne Taime pas. En vain la dévote, d'une voix entrecoupée, bégayait entre mes bras ces mots inusités, quoique expressifs : « Divins transports ! bonheur des élus ! joie du paradis !» je ne partageais que médiocrement cette joie, ce bonheur, ces transports si vantés
Peu curieux de rechercher encore une demi-félicité, je reprends à côté de madame Desglins une place que je suis presque fslché d'avoir quittée, et je ne songe plus qu'à Tadroit mensonge qu'il faut que je lui fasse pour que, sans allumer ses bougies, sans appeler sa femme de chambre, elle veuille bien me donner elle-même de quoi chasser l'appétit dévorant dont je me sens atteint. Mais j'aurais pu me dispenser de mettre mon esprit à la torture , il était décidé que j'irais souper ailleurs.
«On fait du bruit! dit-elle; mais qu'est-ce donc?.... Quoi !.... c'est la voix... Gela ne se peut pas.... Mais pourtant... Bon Dieu ! oui, c'est la voix du chevalier... de mon amant.... Comment cela se fait-il?.... Un inconnu! Ah! rhorreur !.... je suis perdue ! »
Au premier bruit que j'ai entendu , aux premiers mots qu'elle a prononcés, je me suis jeté hors du lit. Tandis qu'elle flotte incertaine, je mets précipitamment le vêlement nécessaire j non pas à mon bras gauche comme tout à l'heure, mais en son véritable lieu. Je prends mon épée, j'avance à tâtons, je pousse une porte entrebâillée; et, si je calcule bien, je dois être maintenant dans la première pièce où m'a d'abord reçu la femme de chambre qui faisait sentinelle. Ce qui confirme ma conjecture, c'est que non loin de moi j'entends un homme qui dehors grelotte, s'impatiente, et tout bas, mais très-
distinctemenl , répète sans cesse : « Rathîlde, ouvre- moi donc ! »
Cependant madame Desglins vient de prendre un parti. Sortie de sa chambre à coucher, elle avance dans la pièce où je suis; d'une voix étouflee elle appelle celui qu'elle a cru son amant. Au lieu de lui répondre, je m'arrête, et le bruit de sa marche me fait juger que, sans me toucher, elle a passé lout à Theure auprès de moi. « Qui que vous soyez, dit-elle alors, veuillez au moins m'entendre : ne me perdez pas tout à fait, fuyez sans que le chevalier vous voie; fuyez, et je vous pardonne si vous me gardez le secret. »
C'était mon intention; je comptais m'élancer dehors dès que la porte serait ouverte; mais l'infortunée dévote Tonvre trop lard. Après que madame Desglins a tourné deux fois la clef dans la serrure , à l'instant même où M. de Flourvac pousse l'un des deux battants, Bathilde, qui n'est point encore couchée, Bathilde, attirée par le bruit qu'elle entend, parait avec de la lumière. Quel spectacle pour chacun de nous !
La scène est dans une espèce de salle à manger. Dans le fond , sur ma gauche , la malencontreuse femme de chambre nous fixe les uns aprcs les autres en roulant de grands yeux ébahis; en face de moi, sur le seuil de la porte qui communique au jardin , je vois un jeune oflicier immobile d'étonnement ; dans l'espace intermédiaire, madame Desglins, consternée, tombe sur une chaise et se cache le visage; cependant elle ne l'a pas fait si vite que je n'aie pu distinguer ses traits; et toujours entièrement occupé de l'objet qui me touche le plus, toujours incapable de dissi* muler l'impression que me fait la vqe d'une jeune femme,
Sia VIE BU CBKVALIER
je m'écrie: " lille est, ma foi, gentille! — La perfide! répond l'ofÉicier furieux; scrupuleuse dévote, il vous en faut plusieurs ! "
Je veux parler, je veux justilier madame Desglins; mais le jeune homme, peut-être trop vif, ne m'écoule pas, et lire son épée que rencontre aussitôt la mienno. Aux premières bottes , je sens que le jeune Flourvac n'est psis fait pour lutter avec moi; bientôt serré de près, il se voit forcé de faire plusieurs pas en arrière; le jardin devient le théâtre du combat. Comme je veux surtout gagner du terrain pouim'assurer une prompte retraite, je ne cesse d'avancer sur mon adversaire , qui , surpris d'être vigoureusement poussé, recule toujours. Nous arrivons à l'entrée d'une allée qui me parait spacieuïie; là je romps brusquement la mesure et je m'échappe. Mon adversaire, aussi courageux que peu
DK FAUBLAS.
redoutable 9 me poursuit; et Tobscurîté ne me permettant pas de courir vite , il va bientôt m'atteindre. Je me retourne, le fer se croise de nouveau ; celui de l'ennemi , gouverné par un poignet faible, saute à dix pas. Les deux femmes sont accourues, qui saisissent et retiennent le vaincu; le vainqueur se jette derrière une charmille et fuit
Je vais le long du mur, cherchant la brèche dont je me souviens que madame Desglins m'a parlé : je la trouve eniin; je grimpe, et me voilà dans l'enclos des voisins les magnétiseurs.
Puisqu'il s'agit de vous intéresser, lectrices compatissantes, je ne dois pas omettre une circonstance qui augmentait alors le danger de ma position. Vous vous rappelez sans doute ce vent de bise dont je me plaignais il n'y a pas plus d'un quart d'heure? Maintenant il pique davantage encore, et, par un malheur plus grand, des nuages épais se choquent pour se dissoudre, versant des llocons de neige sur ma chemise , hélas ! trop fine. Plaignez, belles dames, plaignez un jeune homme à qui l'on ne peut reprocher que son exclusif amour ]x>ur vous : par quel temps et dans quel costume il est réduit à faire de jardin en jardin la plus pénible des promenades.
Celle-ci dura plus long-temps que je ne Taurais voulu, car je me vis, au l>out du vaste enclos des magnétiseurs y arrêté par une grille qui le fermait. Aussitôt je pris mon parti ; j'empoignai joyeusement mon rpée , et d'estoc et de taille je me mis à espadonner contre les barreaux, de manière à tout renverser $'41 était possible.
Au vacarme que je faisais, un mâtin aboya. O bon chien ! mon sauveur ! sans ton énorme gueule, où résonnait une énorme basse-taille, dont les échos circonvoisins mulli-
VIE DU CHEVALIER
pliaient les formidables accents; malgré mon espadon, peut-être , je serais demeuré dans ma prison jusqu'au jour, et Dieu sait ce qu'alors on eûl fait de moi , supposé qu'on m'y eût trouvé encore vivant. Un homme accourut, qui m'ouvrit la grille. « En voilà encore un , s'écria-t-il ; comme il est fagotté! queu vêtement pour l'hiver! et pis c'té fine lame! Ne dirait-on pas qu'il veut tuer des mouches dans le mois de novembre? Mais queu rage les pousse tretous à vouloir dormir del)out ! comme si nos ancêtres , qu'avaient cent fois pus d'idées que nous, n'avaient pas inventorié des lits pour qu'on se couchisse dedans. Allez , monsieur lepréiambule, remontez -vous dans le dortoir, et laissez tout du moins le repos de la nuit à un pauvre portier que vous persécutisez tout le temps que dure la sainte journée du bon Dieu. Je vous le demande de votre grâce, monsieur le sozambule, allez vous coucher avec tous ces autres... Non, pas par là... tenez donc, par ici... »
Je ne savais si je devais répondre, quand une femme furieuse vint à nous. Elle saisit mon conducteur, et l'entraînant avec elle : « Parguienne, lui dit-elle, t'es ben de ton pays, toi! n'as- tu pas peur qu'il ne trouve pas l'escalier sans chandelle? Hein! quai bêtise! que de balivernes!... gni en a pas un , va , de ces chiens de cornambules^ qui nous fera jamais le codiau de se rompre les ios. »
Elle avait raison, la femme! Sans me casser le cou, je trouvai Tcscalier : je cherchai le dortoir. Bien impatient de découvrir quelque coin solitaire et commode où je pusse me sécher et me réchauffer, j'allai toujours furetant jusqu'au second étage, où, dans une immense salle éclairée par des lanternes, une porte entre-bâillée me laissa voir beaucoup de lits rangés à la file, et dont aucun ne parais-
sait vide. Cependant j'en découvris un qui Tétait; tant de besoins si pressants me faisaient la loi de l'aller occuper, que je me glissai doucement jusqu*à lui. Là , je me dépouillai du vélemefU nécessaire; il était tout mouillé; mais, comme je n'oubliai pas qu'il renfermait mon trésor, je pris la sage précaution de le cacher sous mon chevet, près duquel je mis mon épée; ensuite j'ôtai vite et je posai sur une chaise ma chemise , imprégnée de neige fondue ; avec un des coins du drap j'essuyai mon individu , déjà presque inondé , et, tout nu que j'étais, je m'étendis délicieusement sur deux mauvais matelas, plus content que quand j'entrai dans le superbe lit du vicomte de Valbrun , tant est vrai le vulgaire adage qui tous les jours nous dit : Le plaisir vient de la douleur.
Oui ; mais souvent , quand le moment de la plus vive douleur est passé, la foule des douleurs plus petites ne tarde pas à vous assiéger, et le plaisir est promptement détruit. Dès qu'une chaleur progressive eut ranimé mon sang, dès que je pus remuer sans angoisse mes membres un peu dégourdis, les inquiétudes de l'esprit succédèrent aux fatigues du corps; je considérai avec effroi la foule des dangers qui m'environnaient; sans doute poursuivi au dehors, peut-être menacé au dedans, qu'allais-je devenir? Je n'ignorais pas dans quelle espèce de maison mon destin m'avait conduit, et quels gens extraordinaires la peuplaient; mais comment y rester? comment en sortir? surtout comment satisfaire ce vif appétit un moment oublié pendant mes plus grandes anxiétés, mais à présent revenu pour me crier qu'après les fatigues d'un long voyage et d'une courte nuit , je n'ai pris dans la journée qu'une tasse de chocolat... O ma Sophie! sans doute je dois des larmes à ton sort! tu
bW
VIE nu CIIËVALIEU
gémis séparée de Tobjet de ta tendresse; mais au moins elle t'est connue, la prison dans laquelle tu languis; mais au moins tu ne manques , en m'attendant, ni de vivres ni de vêtements. H est bien plus à plaindre , ton malheureux époux 1 Le moyen que , sans nourriture , il se conserve pour toi ! le moyen qu'il aille te rejoindre sans linge , sans habits et sans souliers !
Je demeurais livré à ces réflexions désolantes , lorsque plusieurs personnes , étant brusquement entrées , s'approchèrent de mon lit, qui fut aussitôt environné. Que faire en ce péril extrême? Puisqu'il n'y avait pas moyen de fuir, je pris le parti de fermer les yeux et de paraître plongé dans un profond sommeil dont les douceurs étaient bien loin de moi. Figurez-vous quelle peur je dus avoir quand, pour m'examiner de plus près, on me mit une lumière devant les yeux. Figurez- vous quel fut mon étonnement quand j'entendis mes quatre ou cinq observateurs tranquillement dialoguer ainsi :
« Je ne le connais pas. — Ni moi. — Ni moi. — Ni moi.
— Ni moi, dit*elle; mais attendez donc... si fait, si fait .. je... je sais qui c'est... un nouveau venu. — De ce soir? — Oui. — Ah! tant mieux. — H n'a pas mauvaise mim». — Pas du tout. — Bien ! très-bien ! un peu fatigué pourtant.
— Ah ! cela n'est pas étonnant , vous l'avez mis au baquet, madame. — Oui , répondit-elle. — C'est cela ; le baquet , la diète 1... — Sans doute, sans doute. — Son sommeil est-il bien naturel? — Il n'y a qu'à lui demander. — Oui, s'il veut le dire. — Essayons. — Soit; parlez-lui.
» Mon cher enfant, dit-elle, dormez-vous bien?... Il ne répond pas. — Faites-lui une autre question , madame. — Jeune homme, reprit-elle, pourquoi êtes- vous venu ici?...
UE PAUHLAS. SU
Allons, il ne dira mot. — Hé bien ! faisons-lui l'opéraliun, madame. — C'est mon avis. — Et le mien. — Et le mien. — Et le mien. *
A ce mot opération, je frissonnai; une sueur froide me prit quand je sentis qu'on levait ma couverture. • Hél bon pieu, s'écria-t-elle en la rejetant aussitôt, il est tout nu. — Il est tout nu ! répétèrent-ils. — Tenez , sur cette chaise, sa chemise! — Toute mouillée. — Trempée comme si on l'avait mise dans l'eau! — Oui, ma foi! — Tant mieux, c'est qu'il a transpiré. — C'est qu'il a transpiré. — C'est qu'il a transpiré. — Oh! mais sentez donc. — Une odeur très-forte! — Oui. — Oui, parbleu! messieurs, voilà une prodigieuse respiration! — HomI pas excessive, j'en ai vu... — De plus étonnantes! — Oui. — El moi aussi; mais
ce n'est pas l'ancienne médecine qui en produirait de
VIE DU CllEVALIEIl
pareilles! — Assurément, non... C'est que je n'en reviens pas!... Flairez donc, messieurs, flairez donc. Une humeur acre. — Très-jicre. — Fétide. — Effets d'une crise. — Crise très-lieureuse ! ~ Sans nous, il avait une fièvre inflammatoire. — Putride. — Ou une apoplexie. — Ou une catalepsie. — Ou une paralj/sie de poitrine. — Ou une sciatique dans la tète. — Et il courait grand danger! ~ Et il était perdu ! — Et il serait mort ! — Oh ! oui , il serait mort. — H serait mort. »
Pendant plus d'une minute, tandis que je commençais à me rassurer , ils répétèrent en chœur que je serais mort.
L'un d'eux interrompit le funèbre chorus pour dire : « C'est pourtant à vous, madame, qu'appartient l'honneur de cette cure. — En vérité , je le crois , répondit-elle« — Puisque cela va si bien, que ne recommencez- vous? » répliqua-t-il. Elle lui répondit : « Très-volontiers; mais faiteslui donc donner une chemise. »
Après qu'on m'eut passé la chemise aussitôt apportée , on me posa sur mon lit , de manière que mes deux pieds , qui d'abord restaient pendants, furent ensuite supportés par le premier bâton d'une chaise, sur laquelle il me parut que s'était assise la dame que l'on venait de prier de se mettre en rapport. Elle le lit à l'instant même; elle serra mes deux jambes entre les siennes, promena doucement sur plusieurs parties de mon corps sa main que je trouvais familière; et d'une façon tout à fait gentille frotta avec ses deux pouces les deux miens. Trop prudent pour témoigner combien cette opéralion de nouvelle espèce était de mon goût, je feignais toujours de dormir. « Voilà, dit quelqu'un, un sommeil bien opiniâtre. — Oui , qui tient de la léthargie. — Tant mieux, il produira plus sûrement le somnambulisme.
lit, FAUHLAS.
— Sachons donc s'il parlerait maintenant. Madame, vmilezvous bien Tinterroger?
« Beau jeune homme, me dit-elle, le magnétisme agit-il sur vous? » Je ne répondis pas un mot, mais je trouvai la <]uestion presque impertinente. Lecteur, qui me connaissez et m'honorez de quelque estime, vous me rendez , je pense, la justice de convenir que, précédée d'une nuit au couvent et suivie d'une séance dans le lit de madame Desglins, ma courte mésaventure avec Justine ne prouve rien : d'ailleurs, je vous ai dit, et vous me croyez, puisqu'à chaque instant je vous prouve ma franchise extrême , je vous ai dit que je fus dérangé au moment où j'allais faire à cette lille offensée la réparation la plus satisfaisante : jugez donc combien je dus être piqué des doutes injurieux qu'on affectait sur mon compte. iMe demander si le magnétisme agissait sur moi; sur moi, dont l'imagination si promptement s*allume, dont le sang s'enllamme si aisément!... Espiègle femelle, qui me faisiez cette interpellation maligne, sûrement vous ne l'ignoriez pas qu'il agissait sur moi le magnétisme; hûrement, du coin de l'œil, vous aperceviez son effet le moins équivoque, car tout d'un coup vous cessâtes vos chatouilleux attouchements , et d'un ton triomphant vous dites à ceux qui vous entouraient : « Messieurs , sous huit jours au plus tard, je vous garantis ce jeune homme-là radicalement guéri ; il y a plus, je reviendi-ai le questionner dans un quart d'heure, et je vous certifie qu'il sera déjà somnambule et qu'il me répondra. »
D('s que les médecins se furent éloignés de mon lit, je me hâtai d'ouvrir les yeux pour examiner la jeune dame qui tout à l'heure, avant de me quitter, m'avait, ce me semble, un peu serré la main. Sa voix ne m*était pas incon-
624 Vl£ DU CUEVALIfe:»
nue; mais je ne pouvais me dire où j'avais été frappé de ces doux accents. Malheureusement y la dame me tournait déjà le dos quand je la regardai ; mais il me sembla que j'avais vu quelque part cette taille élégante et svelte qui déjà m'enchantait.
Je la suivais toujours des yeux , quand on vint lui annon* cer que madame Robin demandait à la voir. Elle ordonna qu'on la fit monter, et puis elle dit à ceux qui l'entouraient : « Messieurs y madame Robin est une brave femme ; il y a tout lieu de croire que c'est elle qui nous a envoyé ce soir cette belle dinde aux truffes dont nous nous régalerons demain. *
Une dinde aux truffes! Hélas! j'entendais parler d'une dinde aux truffes , tandis qu'avec tant de plaisir je me serais accommodé d'un bon morceau de pain sec !
« Bonsoir, madame Robin, * lui dit-elle. L'autre répondit : « Votre très-humble servante, madame Leblanc. — Vous venez, madame Robin, pour voir la fille chérie? — Oui , madame. — Eh bien ! passons dans ce cabinet. »
Ce cabinet était en face de mon lit; on en laissa la porte ouverte; j'écoutai et j'entendis: « Jeune Robin, dormezvous? » Elle répondit d'une voix basse et d'un ton mystérieux : « Oui. — Cependant, vous parlez? — Parce que je suis somnambule. — Qui vous a initiée? — LSi prophétesse madame Leblanc et le docteur d'Avo. — Quel est votre mal? — L'hydropisie. — Le remède? — Un mari. — Un mari pour l'hydropisie ! dit la mère Robin. — Oui , madame , un mari, la somnambule a raison. — Un mari avant quinze jours, reprit mademoiselle Robin, car si je reste fille plus long-temps , je suis perdue. Un mari qui soit capable de l'être, j'en connais qui n'en auraient que le nom. Point de
DE FAURLAS.
ces vieux garçons maigres , secs , décharnés , édentés , rabougris, vilains, crasseux, infirmes, grondeurs, sots et boiteux. — Boiteux , interrompit madame Robin ; ah ! cependant il boite , ce brave monsieur UifHart qui la demande. — Paix donc, madame Robin, s'écria quelqu'un; tant que la somnambule parle, il faut écouter sans rien dire. — Fi de ces gens-là, reprit mademoiselle Robin, ils n'ont d'autre mérite que de prendre une fille sans dot; ils
font trembler une pauvre vierge dés qu'ils parlent de l'épouser. — Ahl pourtant... — Paix donc, madame. — Mais un jeune homme de vingt-sept ans tout au plus , cheveux bruns, peau blanche, œil noir, bouche \ernieille^ barbe bleue, visage rond, ligure pleine, cinq pieds sept pouces, bien taillé , bien portant, alerte et gai. — Ah ! dit madame Robin, c'est tout le portrait du fils de notre voisin M. Tubeuf, un pauvre diable... Ah! mon enfant, que n'ai-je de la fortune pour t'établir! • Tout d'un coup, au bruit de plusieurs chut, chul, prolongés , il se fit un profond silence. « Silence, dit madame Leblanc, le dieu du magnétisme m'a saisie, il me brûle, il m'inspire! Je lis dans le passé, dans le présent, dans l'avenir! Silence. Je vois dans le passé que la mère Robin nous a envojfé ce soir une dinde aux truffes. — Cela est vrai, répondit-elle. — Paix donc, madame, lui dit quelqu'un.. — Je vois qu'il y a quinze jours elle voulait marier sa fille au vieux garçon RilHart qui est infirme, grondeur et boiteux... — Un bien aimable homme, cependant... — Paix donc, madame Robin. — Je vois que la fille Robin a distingué le jeune Tubeuf, cinq pieds sept pouces , bien taillé , bien portant , alerte et gai... — Oui ; mais si pauvre, si pauvre... — Paix donc, madame Robin. — Je vois dans le présent que la mère Robin tient
cucliés au fond de l'uii des tiroirs de sa grande armoire cinij pents doubles... — O mon Dieu ! — Cinq cents doublti8... — IN'aclievez pas. — Cinq cents doubles louis en vingt rouleaux... — Ah! pourquoi l'avoir dit!... — Mais paix doue , madame Robin. — Je vois dans l'avenir que si la mère Robin ne dispose pas , sous quinze jours , de huit rouleaux... — Huit rouleaux! — Paix donu, madame Robin. — De huit rouleaux au moins |>our l'établissemenl de sa lille avec le iils du voisin Tubeuf... Je vois... l'avenir
m'épouvante... Ahl... pauvres Robin lille et mère! couple infortuné, que je vous plains... on ouvrira l'armoire de la mère, le cœur de la lille sera ouvert; on ravira l'argent de la mère , on aura ravi l'honneur de la lille ; la mère mourra de chagrin d'avoir été volée; la fille, désespérée, ira dans un pays étranger accoucher d'un garçon ! — \h I s'écria madame Robin , saisie d'é]M>uvante , ah I je la marierai ! je la
de; faublas.
marierai la semaine prochaine ! Oui , la semaine pro* chaîne, elle épousera ce coquin de Tubeuf. » Madame Robin, ainsi déterminée, s'en alla, et Tun des docteurs la recon* duisit poliment.
Ce que j'écris là , je le croyais à peine , quoique je l'eusse entendu. Un rêve imposteur me berçait-il de ses chimères, ou n'y avait-il plus un grain de raison dans mon cerveau totalement vide? De quelle scène le hasard venait de me rendre témoin ! D'une part , quel mélange d'eirronterie , d'extravagance et de charlatanisme ! que d'ignorance et d'imbécillité de l'autre! O hommes! il est donc vrai que vous êtes de grands enfants! il est donc vrai qu'avec sa gibecière le premier joueur de gobelets... Je méditais sur cette éternelle vérité dans un de ces moments courts et rares où la sagesse paraissait vouloir se rapprocher de moi ; mais la sagesse ne trouvant pas à loger dans ma folle tète, s'éloigna promptement; et, comme son brusque départ ne me permit point alors d'achever la réilexion solide et profonde , je ne puis aujourd'hui finir la phrase philosophique , épigrammatique et morale.
On va voir que mes idées prirent un cours tout diflcrent; je me fis des reproches peu délicats, mais naturels dans la circonstance; un homme alTamé n'est pas rigoureux casuiste. Pourquoi , monsieur le chevalier, ne pas vous être mêlé de la forfanterie pour en tirer profit? Pourquoi n'avoir pas répondu quand on vous interrogeait? Avec toute votre sagacité, vous ne savez rien deviner d'abord; avecr votre belle prudence , vous vous conduisez toujours comme un poltron ! C était bien la peine d'échapper à la fureur des éléments conjurés pour venir sur un misérable grabat mourir de peur et de faim ! vous mériteriez que la faute fût
VIE DU CHEVALIER
irréparable... Allons, Faublas, elle ne Test pas; allons, mon ami, de la tète et du cœur; un peu d'adresse et beau* coup d'audace ! il s'agit de te procurer un bon repas bien nécessaire , et peut-être d'obtenir encore une douce nuit.
Il faut convenir que l'obligeante prophétesse m'aida mer* veiileusement dans l'exécution de ce projet louable. Je suis sûr que madame Robin était à peine au bas de l'escalier , quand madame Leblanc dit aux docteurs de retourner à mon lit. A leur approche, je me hâtai , comme la première fois, de fermer les yeux. Bientôt la prophétesse accourut, commanda le silence, et d'une voix renforcée rendit l'oracle ellrayant : « Quelle puissance supérieure me transporte au-dessus des nuages ! Je plane dans l'immensité des cieux , mon regard parcourt l'univers , ma vaste science embrasse les siècles écoulés, le moment qui passe, et l'éternité. Je vois dans le passé que l'adolescent ici couché fut toujours un petit libertin de bonne compagnie; que, non content d'avoir en même temps une belle dame et une jolie demoiselle , il a encore osé , dans une rencontre assez singulière , souffler une aimable nymphe à M. le baron, son trèshonoré père. Je vois , dans le présent , que cet enfant gâté
s'appelle de Blasfau Je vois dans l'avenir qu'il ne sera
pas long-temps malade , et que tout à l'heure il va me répondre et somnambuliser. »
A mon véritable nom , que disait la prophétesse , en le déguisant par la simple transposition des deux syllabes qui le composent ; à l'histoire de mes amours qu'elle me faisait en abrégé; surtout à l'anecdote secrète qu'elle me rappelait malignement, je reconnus enfin.... Belle dame, savez-vous qui? Nonl eh bien! je ne veux pas vous le dire encore. Il me platt qu'auparavant vous écoutiez les répon-
ses que je vais faire aux questions de madame Leblanc.
« Beau jeune homme » dormez-vous? — Oui; mais je parle , parce que je suis somnambule. — Qui vous a initié ? — La plus aimable des femmes , celle dont je tiens la jolie main, la prophétesse. — Quelle est votre maladie? — Ce matin, c'était épuisement et dégoût excessif ; ce soir, au contraire, il y a pléthore et faim dévorante. — Que faut-il faire à cela? — Me donner le plus tôt pcfssible un morceau de dinde aux truffes. — Ah ! — Et cela , dans Tappartement de la prophétesse, qui voudra bien m'accorder un entretien particulier. — Ah ! ah ! — Je lui révélerai maintes choses essentielles à la propagation... du magnétisme. — Ah ! ah ! »
O Vénus ! Vénus ! tu voulus , pour l'amusement du beau sexe et de ma longue adolescence , tu voulus qu'on vit dans Faublas, âgé de dix-sept ans, la réunion de plusieurs qua* lités ordinairement incompatibles. Avec la jolie figure d'une jeune fille, tu me donnas la vigueur d'un homme fait, tu me donnas la gentillesse et la vivacité, l'enjouement et les grâces, l'esprit du jour et l'éloquence du moment, l'adresse qui fait nattre l'occasion, la patience qui l'épie, l'audace qui la brusque, mille agréments divers, dont un plus fat s'enorgueillirait davantage, et peut-être userait moins. Tu sais comment ma conduite t'a toujours prouvé ma reconnaissance, combien ton culte m'est cher, comme sur tes autels adorés j'ai prodigué les sacrifices I Cependant tu m'as réservé à des travaux plus qu'humains; si, prenant plaisir à multiplier sur ma route les obstacles et les tentations, tu veux que , depuis le couvent du faubourg Saint-Marceau jusqu'au couvent du faubourg Saint-Germain , je sois arrêté de maison en maison , et , sans relâche , forcé d'y choisir entre une infidélité passagère ou une éternelle séparation ;
VIK DU CHEVALIER
déesse , je te déclare que je suis prêt , que rien ne m'étonne; que, dussé-je périr, je tenterai d'aller jusqu'à Sophie. Mais toi, sois juste autant que tu es belle, proportionne les moyens aux difficultés , vois la peine extrême de ton favori ; tu ne l'as pas encore assez doué. Vénus, vous le savez, il ne s'agit ici ni des charmes périssables de votre efféminé chasseur, ni des efforls conjugaux de votre infortuné forgeron ; il faut, à qui doit courir ma brillante carrière, la force prodigieuse de votre immortel amant, ou le talent fabuleux de répoux des cinquante sœurs.
Mais non, ce n'est pas cela que Faublas vous demande. O divinité bienfaisante! vous n'êtes pas seulement la reine des plaisirs, on vous dit aussi la mère de l'amour 1 Deux époux, quand ils sont encore amanls, peuvent donc ne pas vous paraître indignes de votre protection. Du haut de Tempyrée, contemplez sans jalousie une mortelle aussi belle que vous; elle soupire, elle vous implore, elle m'attend. Honorez son chevalier d'un regard favorable, venez à mon secours, prévenez mes périls, écartez mes ennemis, conduisez-moi jusqu'à l'asile désiré; daignez me réunir à la plus chère moitié de moi-même. Alors sera brûlé sous vos auspices un encens délectable et pur ; alors vous sera fait , en action de grâces , un délicieux sacrifice également digne du ministre, de la victime et de l'idole.
Pendant que je fais celte poétique invocation , la prophétesse achève sa tournée dans le dortoir; bientôt elle descend chez elle et m'envoie chercher; il est inutile de dire que je mets le vêtement nécessaire et que je laisse mon épée.
« Eh ! bonsoir, mon aimable heau-fils! — Eh 1 bonsoir, ma charmante belle-mère ! — Faublas, dis-moi donc quelle aventure... — Conte-moi, Coralie, par quelle subite meta-
D£ FAtIBLAS. bit
morphoso. . . — Monsieur, je suis mariée. — Je suis marié, madame. — Mais cet événement-ci me fait trembler pour l'honneurdeM. Leblanc I — Mais, ôma Sophie! je crains bien de succomber encore à l'occasion! — Tiens! mon joli garçon, franchement tu arrives à propos, car un époux est une sotte chose, et j'ai besoin d'un amoureux. — Tiens, Coralie, je te retrouve fort heureusement, car la rencontre d'une jolie femme ne peut jamais me déplaire, et puis j'ai besoin d'un asile, d'un habit et d'un souper. •
Madame Leblanc me Gt donner une robe de chambre et commanda qu'on me servit. On m'apporta la bouteille si nécessaire et la volaille tant désirée. Je bus avec l'empressèment du musicien le plus sobre, qui, depuis trois heures d'horloge , concertant sans relâche en bonne maison , n'a
pas trouvé le moment de se rafraîchir. Je mangeai avec la
533 Vli: DU CUEVALIKH
constante avidité de tel auteur, qui , tous les lundis sans faute, admis à la table de tel gras libraire, y dine périodiquement pour le reste de la semaine. Pendant que j'employais ainsi mon temps de la manière la plus utile, Coralie me contait en peu de mots son histoire.
« Quelques jours après la comique catastrophe qui me ravit en même temps le père et le lils , un grave docteur est amené chez moi : M. Leblanc me fait la cour, tombe sérieusement amoureux , et m'offre sa foi , que je ne puis refuser, puisqu'il est riche. Je l'épouse donc... — Tu l'épouses! — Oui, je l'épouse! à l'église! et je te dirai même quelque chose de plus fort , c'est que depuis trois mois je suis iidèle ; mais cela commençait à m'incommoder. Oh ! je l'avoue, je ne suis pas faite pour être réduite au calendrier des vieillards. — Madame, en ce cas, je crains bien de n'être pas arrivé chez vous aussi à propos que vous me faites l'honneur de le croire. — Bon ! est ce que tu veux des compliments? Ne sois donc pas si modeste... Chevalier, pour revenir à M. Leblanc, je l'épouse donc. . . Il m'amène dans cette maison, que je trouve pleine de malades imaginaires et de prétendus docteurs. Mon mari , que chaque jour le magnétisme enrichit davantage, m'enseigne la fameuse doctrine^ que je pratique vraiment fort bien, parce qu'elle m'amuse. Tu sais, mon ami, que je suis née rieuse, et que toujours je me suis divertie aux dépens de ceux que j'attrapais. D'ailleurs, on m'éleva pour les tréteaux, et le somnambulisme est presque une comédie publique : d'honneur, au mariage près, ma nouvelle condition ne me déplaît pas. Coralie ne danse plus, mais elle magnétise; elle prophétise au lieu de déclamer ; tu vois qu'il me reste toujours un rôle à jouer, et que, dans le fond, je n*ai fait que changer de
UK FAUBLAS. 53»
théâtre. — Fort bien, Coralie; mais à présent que j'ai soupe , parlons sérieusement : tu ne veux pas me renvoyer au dortoir? — Assurément non. — Tu consens à passer la nuit avec moi, malgré Thymen? — Malgré l'hymen! dis donc à cause de lui, chevalier; tu as de l'esprit, et je suis obligée de te dire que celui qui paie, et le mari, c'est la même chose; et puis j'ai lu quelque part qu'on avait toujours du goût pour son premier métier. Je n'ai pas oublié le mien , Faublas; je sais d'ailleurs que depuis long-temps les honnêtes femmes s'en mêlent; je le réponds que jamais aucune ne s'en sera mêlée plus volontiers que moi et pour un plus aimable gentilhomme que celui que j'embrasse. »
Je rendis à madame Leblanc son baiser, et repris ainsi la conversation un moment interrompue :
<« Ton mari, où est-il? — A Beauvais pour des aifaires de famille. — Et ta femme de chambre ne causera-t-ellepas? — Ah! tu as raison : que je suis étourdie, moi! il faut lu mettre dans la coniidcnce. >>
A ces mots, elle sonna; la suivante accourut, sa maitresse lui dit : « Tenez, voilà un louis que je vous donne; mais ne vous avisez pas de dire à mon mari que monsieur a couché avec moi; car je réponds que vous en avez menti, je vous arrache les yeux et je vous chasse; allez. »
Après avoir prononcé du ton le plus majestueux cette harangue vraiment héroïque, madame Leblanc entra dans son lit , où bientôt elle me reçut.
Hélas! ce fut inutilement : le magnétisme, toujours trompeur, ne tint pas sa promesse, et Vénus, apparemment, ne m'avait pas entendu. En vain, pour amener l'heureux moment dont elle avait conçu l'espérance au dortoir, Coralie épuisa les ressources de son ancien métier et de son
3S4 VIE DU CHEVALIER
art nouveau; comme Justine, elle finit par m'adresser, dans son désespoir, ce reproche amer à mon cœur : « Ah ! chevalier de Faublas, que je vous trouve changé! D'honneur, ajouta -t-elle vivement, je n'aurais pas prophétisé celui-là ! »
Et moi , qui ne me souciais point d'entrer dans les détails d^une longue justification, je lis avec madame Leblanc ce (|ue j'avais fait auprès de mademoiselle de Valbrun : je m'endormis sans répondre un mot.
Vous , censeur scrupuleux , qui reprochez à mon histoire de ne renfermer aucune leçon profitable, voyez comme elle est sublime la moralité qui sort ici du fond même du sujet ! Admirez avec combien de justice et par quelle inévitable fatalité les deux plus indignes rivales de Sophie se sont trouvées l'une après l'autre, et de la même manière, précisément punies par où elles avaient péché.
Cependant, comme le premier devoir d'un historien est d'être fidèle, dût cet ouvrage en paraître un peu moins moral, n'imputons pas à h fameuse doctrine un tort qu'elle n'eut point. Disons, pour l'honneur de la science, que ce fut surtout par le secours du magnétisme qu'à la pointe du jour la prophétesse obtint de son malade une première preuve de convalescence. Mais aussi, puisqu'il s'agit d'être rigoureusement exact, ajoutons que le docteur femelle, apparemment retenu par la crainte de compromettre son art, n'osa pas tenter de m'initier une seconde fois.
Il était à peu près huit heures du matin , quand madame Leblanc me fit endosser un large habit noir qu'elle venait de choisir dans la garde-robe de son mari. Avant de déterminer le parti qui me resUit à prendre, il était bon de faire dire à M. de Valbrun quel asile ma bonne fortune m'avait offert.
DE PAUBLAS. 535
La commission était délicate; Coralie voulut bien s'en charger; mais il n'y avait pas cinq minutes qu'elle était partie quand je la vis revenir. Elle entra brusquement, poussa la porte, mit les verrous, et d'un air eOrayé m'apprit que, prête à sortir, elle avait entendu dans la rue la. voix de plusieurs hommes attroupés. L'un d'eux , en prenant le marteau de la porte cochére, avait dit : tr Cette religieuse ne peut être loin ; il faut faire perquisition dans les maisons voisines. Vous, courez chercher le commissaire C***; toi, GrifTard, garde le milieu de la rue, et ces messieurs vont entrer ici avec moi; nous n'avons pas besoin de permission, parce que c'est une maison publique. » Coralie, en me donnant cette fâcheuse nouvelle, m'avait conduit vers un escalier dérobé. « Chevalier, me dit-elle alors, tu ne peux t'en aller par la cour, parce que les suppôts de la police y sont déjà. — Ils y sont , Coralie ? — Oui , mon ami. Tout en donnant ses ordres, l'exempt a frappé ^ mon portier a tiré le cordon ; je n'ai eu que le temps de voler ici pour t'avertir du péril. — Mais par où leur échapperai-je? — Par là, Faublas. Monte tout au haut de ce petit escalier, grimpe sur le toit, et , je t'en supplie , prends garde de te casser le cou. — N'aie pas peur. »
Aussitôt je m'élance, je monte; j'arrivai aux mansardes, je passe par la fenêtre , je saute sur une gouttière , et je marche avec cette précaution timide que doit m'inspirer la hauteur et l'inégalité du terrain que je parcours. Il y avait quelques minutes que je me promenais de précipice en précipice, lorsque, dans un des jardins sur lesquels ma vue plongeait, je découvris un homme qui, m*ayant aperçu, donnait l'alarme. Je me hâtai de chercher un asile au fond d'un taudis dont l'entrée était seulement défendue par un mau-
536 VIE DU CIIEVALIKK
vais châssis garni de carreaux de papier. Là , sur quelques brins de paille, gémissait un jeune homme qui , d'une voix faible, me dit : « Que viens- tu faire ici? que me veux -tu? Toujours victime de Tinjuste mépris des hommes , j'aurai donc vainement espéré pouvoir dérober mes derniers moments à leur insultante pitié ! Réponds , indiscret étranger, réponds ; pourquoi viens-tu , par ta présence , augmenter F horreur de mon heure suprême? — Infortuné I que me di tes- vous ! je suis loin de voi\loir redoubler vos peines. Eh ! que ne puisje les adoucir ! que ne puis^je vous offrir quelque consolation ! — Je n'en veux pas, laisse-moi ; je suis trop heureux de mourir, si je puis mourir sans témoins. — Vous me faites trembler! Êtes -vous dévoré d'un mal si honteux que vous ne puissiez l'avouer à personne? — Oui, d'un mal honteux, cruel, insupportable! mais mille fois moins que ne le serait l'humiliant aveu qu'en vain tu prétendrais m'arracher. Laisse-moi.
Comme il parlait, un enfant que je n'avais pas aperçu, couché près de lui, se réveilla, me tendit les bras et cria : « J'ai faim. — Pourquoi donc ne pas lui donnera manger? — Pourquoi ! répondit le jeune homme, pourquoi ! • Et d'un ton douloureux, de ce ton (|ui perce le cœur et déchire les entrailles, l'enfant me criait : « J'ai faim! — Ah! pauvre malheureux ! quoi ! la misère... — La misère! interrompit le jeune homme, la misère! il est donc vrai qu'elle peut tout flélrir, tout, jusqu'à la vertu même! Est-ce ma faute à moi si , jeté par le hasard de la naissance dans la classe la plus indigente, j'ai vu mon enfance tourmentée de mille besoins et condamnée à toutes les privations? Est-ce ma faute si, faisant ensuite d'inutiles efforts pour Héchir l'ingrate fortune, je ne me suis livré qu'à des travaux mal
UK t'AUBLAS. jl7
pavés, |wrc« i]u'ils étaient pénibles; qu'à «les entreprises
échouées, parce qu'elles étaient tionnétr»; qu'à des danger» ignobles, parce qu'ils étaient infructueux? Kl lorsque, [Wiv venu depuis 6 m'élever jusqu'au barreau, j'ai cru m'ëtro ouvert une carrière également utile et glorieuse, 8uis-j<« coupable pour n'avoir rencontré que des confrères inléres* ses à nuire au talent qu'ils soupi^onnenl, que des procureurs incapables d'apprécier un mérite qu'on ne leur vante pas, que des amis hors d'éiat de me préier dix louis |>our acIiC' ter une grande cause ? Suis-je coupable [wur ra'ètre assotfic une compagne d'infortune, lorsque j'ai senti le vif aiguillon de cet appétit sensuel qui est le plaisir des gens ricbes et lu besoin des pauvres gens? Me blâmera-t-on de ce que, docile ù la voix de la nature, et ne pratiquant pas cet art deslructeur par lequel nos belles dames Ironipenl le premier de ses voeux , mon honnête femme m'a donné cet enfant par qui
âi8 Vit; DU CHEVALIER
notre misère s est augmentée? M'accusera-t-on d'avoir trop dépensé pour la maladie de mon épouse, bien morte de son mal , puisqu'elle n'a pas eu de médecin ! Hélas ! si ma vie fut dans son misérable cours traversée de mille accidents , agitée de chagrins sans nombre, vouée à des tourments de toute espèce , qui osera dire que la faute en est à moi ? Cependant je me suis vu lobjei de leur dérision , le ridicule m'a poursuivi; les humiliations m'ont été prodiguées, il m'a fallu supporter la menace et dévorer les affronts; on m'a chargé de malédictions et d'opprobres ; tous enfin se sont éloignés de moi, tous ont fui mon approche comme si mon approche les souillait , comme si je portais sur mon front détesté le signe de la réprobation publique. Grand Dieu ! qui m'avez tant éprouvé. Dieu puissant, qui lisez dans les cœurs, vous savez si jamais ma conduite a justifié le mépris des hommes; vous savez si je n'ai pas fait tout ce que j'ai pu pour que ma pauvreté fût du moins respectable. — Quoi! personne ne vous a secouru ? — Une fois seulement , pressé de ma détresse extrême, déterminé par les dangers de cet enfant, je me lis celte violence d'aller implorer l'assistance d'un homme qui se disait mon protecteur. Si vous saviez de quel ton le cruel me plaignit, avec quelle barbarie il éleva la voix, comme il me jeta son aumône devant un monde de valets!... Sans doute, j'ai mérité qu'on me traitât de cette manière : j'ai souffert que quelqu'un m'osât protéger! j'ai été chercher la bienfaisance dans le palais d'un riche; on n'y trouve jamais que la charité! j'ai souillé par une bassesse ma vie jusqu'alors irréprochable... Toi qui m'écoutes, si la nature t'a doué d'une âme forte , si tu as conservé cette fierté de caractère que donne et justifie la conscience d'une vie pure, tu sens que je ne pouvais, quelque pressant que
DE FAUltLAS.
:>iv
fût mon besoin , recevoir sans ignominie un secours accordé de la sorte; lu sens que de tous mes affronts le plus insupportable devait être le dernier; que la mort devenait mon unique ressource.... Non, généreux inconnu, non, garde ton or, il n'est plus temps pour moi... Je revins ici désespéré... Depuis trente-six heures trois pommes de terre ont nourri mon enfant... Non, généreux inconnu, je vous dis de garder votre or; je vous dis qu'il n'est plus temps... Mais, je l'avoue, votre douleur me console, vos pleurs m'attendrissent... O mon enfant! si, comme moi, tu étais réservé aux plus pénibles épreuves; si, comme moi, tu devais sans cesse combattre entre Topprobre et la faim , sans doute il vaudrait mieux que tu tombasses entraîné dans ma tombe; mais le ciel t'envoie un libiTateur. O mon fils! je me sens plus tranquille, je te laisse à ton pore adoptif; il est, je le vois, sensible et bienfaisant... Monsieur, veillez sur son enfance et laissez-moi mourir. — Pourquoi mourir? quel aveugle délire précipite votre jeunesse au tombeau? Aigri par le ressentiment de l'injure que vous fit un homme impitoyable, votre cœur se serait-il ouvert à cette vanité condamnable et petile qui refuse avec dédain tout secours étranger, qui rejette orgueilleusement celui que présente une main inconnue? ou me soupçonneriez- vous d'insulter intérieurement aux douleurs sur lesquelles je verse tant de larmes? — Non, le plus tendre intérêt règne dans vos discours et sur votre ligure; je crois qu'il est encore sur la terre un homme capable de quelque sentiment d'humanité. — Hé bien I vivez pour la société, que son injustice envers vous n'a |)oint privie du droit de réclamer vjos talents, dont l'exercice lui peut devenir utile; vivez pour votre fils , qu'une mort prômaturée livrerait sans
540 VIE DU CHEVALIER
défense aux coups du sort qui vous outragea trop longtemps; vivez pour moi... Oui, sûrement votre enfant sera le mien ; oui , je le reverrai , mais je veux vous revoir tous deux... Mon ami , ne vous obstinez point à garder une réso*-
lui ion funeste INe me refusez pas.... écoutez-moi... «
Depuis plus d'un an, jeté dans un monde nouveau, continuellement distrait par les plaisirs d'une vie très-dissipée^ j'ai négligé des devoirs que rien ne pouvait me dispenser de remplir. Je vous Tavoue, uniquement occupé de moi, j'ai tout à fait oublié ceux de mes frères à qui j'aurais dû son« ger tous les jours. Et que de familles honnêtes, maintenant ruinées sans ressource, j'aurais peut-être soutenues avec une partie de l'argenl prodigué dans mes vains amusements ! et que de malheureux sont peut-être péris que j'aurais pu sauver de leur désespoir ! Mon ami , daignez m'aider à réparer cette faute que je ne me pardonnerai point... — Je ne prétends pas vous offrir un faible secours qui ne vous arra-» cherait que pour un moment à l'horreur de votre situation déplorable : deux cents louis sont dans cette bourse, emprunt tez-m 'en la moitié.... — La moitié!.... — Empruntez, je vous en supplie. Cent louis pourvoiront à vos besoins les plus urgents, vous mettront à portée de perfectionner vos talents, vous donneront le temps d'attendre Foccasion de vous montrer, de vous faire connaître enfin. Cent louis commenceront peut-être votre fortune ! Hé bien! mon ami^ quand vous serez à votre aise, vous irez aussi chercher quelques douleurs à consoler; et la première fois qu'un malheureux vous aura dû la vie, vous aurez acquitté votre dette envers moi. — O bienfaisance! o générosité! — Allons, mon ami, reçois cet argent, reprends courage, embrassons-nous, console-toi. Va, je le sais bien, la misère
n'esl honteuse. que lorsqu'elle est le fruit de Tinconduite; et presque toujours un bienfait , quand il honore celui qui le donne y fait Téloge de celui qui le reçoit. — O mon ange libérateur !... C'est la Providence... c'est Dieu... Oui, c'est Dieu lui-même qui t'envoya pour nous sauver... Va, cha« que jour j'irai au pied de ses autels , j'irai remercier l'Éternel... j'irai.... j'appellerai sur toi les bénédictions du ciel. >
Sa voix était entrecoupée par des sanglots, et l'enfant promenait sa petite main caressante sur mon visage baigné des larmes de son père. O moment plein de charmes ! comment exprimer vos délices?
« Monsieur, reprit le jeune homme, dont la voix s'était ranimée I daignez m'apprendre à qui je dois la vie? — Je ne puis. — Vous refusez de me dire... Monsieur, prenez votre or. — Mais... — Vous voulez vous dérober à ma reconnaissance? Monsieur, je n'accepte pas votre argent.
— Mais auparavant sachez les raisons. . — Monsieur, je n'accepte pas. — Hé bien , je vais vous prouver une confiance sans bornes : je m'appelle le chevalier de Faublas. — Le chevalier de Faublas I Où tant de vertu va4reUe se nicher! —• Gomment I... — 0 mon bienfaiteur! pardon, taille fois pardon ; je vous oifense , en vérité , bien involontairement.
— Mes premières aventures ont fait quelque bruit dans la capitale, et vous me condamnez d'abord; peut-être êtesvous un peu trop sévère. 0 mon ami , excusez les folies de l'adolescence, plaignez les passions de la jeunesse, et pour me juger attendez quelque temps ; vous ne me connaissez pas encore. — Ah ! pardonnez vous-même une exclamation sans doute indiscrète. Ah 1 je vous connais et vous dois toute mon estime. Vous vous corrigerez, j'en suis sûr; avec un excellent cœur on ne peut s'égarer long-temps. «
Jw
VIE DU CHEVALIEH
Il prit fin main qu'il baisa plusieurs ris Va l'cmhrassant jclui demandai son nom « tlurvil iii< dil-il
- Florval , j'aime votre noble fraucliise; èles-vous sincérem^it disposé à ra'honorer de votre ainîtiéf — Quelle question I — Je vous reverraî donc dans un temps plus heureux? — Quoi!.. — Florval, il faut que je me cache, je ne sais ce que je »ais devenir, on me poursuit. — On vous poursuit ! Puissent vos ennemis se consumer en recherches vaines I Puisse leur rage être conrondue! Mais pourquoi cet habit? On vous l'a déjà vu |>eut-étre? que n'en prenez-vous un autre ? — Lequel ? — Tenez , dans ce coin , ces guenilles noires. C'est ma robe , c'est le meuble qu'il m'a fallu toujours conserver. Ce matin, je comptais l'aller vendre; mais je n'ai pas eu la force de gagner l'escalier. Et puis, qu'auraiUon voulu m'en donner? elle est si mauvaise !
Prenez*la toujours, elle peut vous déguiser parfaitement bien; cachez votre habit dessous, et par-dessus laissez tomber vos cheveux flottants dans toute leur longueur; ils sont encore assez poudrés »
Tout en m'occupant de mon travestissement nouveau , je me permis de faire à Florval plusieurs questions auxquelles il s'empressa de répondre.
« Ainsi vous êtes avocat, Florval? — Hélas! oui , mon* sieur. — J'avais toujours cru cette profession aussi lucrative qu'honnête. — Ah! monsieur, quel métier! forcer un pauvre diable à vous payer d'avance , pour ne pas être obligé de le faire assigner I grossoyer pour un procureur des requêtes à deux sous la page ! tous les matins mentir aux petites audiences pour un écu ! Ali ! monsieur , quel métier ! quel métier ! — Cependant il y a tant d'alfaires au palais que vous devriez être occupés tous ? — On le croirait; mais d'abord t ordre , l'ordre fcmieux , est composé de cinc] à six cents membres, avides d'argent plus que de renommée. J'ai vu tel confrère en vogue, caressant la fortune qui lui souriait, mais négligeant la gloire qu'il pouvait espérer, dans la même journée grilfonner des requêtes, compiler des consultations , brocher des factums , entasser des mémoires ^ plaider à toutes les chambres , et par cette activité meurtrière sucer le sang de cinquante clients amaigris , dévorer la substance de cinquante confrères affamée ! Ah 1 monsieur, quel métier! — Allons, Florval, tachez de vous faire connaître , or . . . — Et le moyen , monsieur ? Si vous saviez que de dégoûts ils me donneront , par combien de remises ils fatigueront ma patience , avec quelle adresse ils environneront mes débuts de dillicultés presque insui^ monlablesl — Florval, une meilleure fortune vous attend
VIE DU CBEVALIER
sans doute : songez aux orateurs célèbres ; Us eurent comme vous des obstacles à vaincre... — Que me dites^vous, monsieur? Tout rebute un talent naissant : la sublimité des grands modèles fait son désespoir, moins pourtant que ne le dégoûtent les inconcevables succès de certaines gens, si petits, si petits! Croyez-vous qu'il n'y ait qu'en littérature des réputations usurpées? Au barreau, comme ailleurs, monsieur , le mérite timide rougit et se cache , tandis que Taudacieuse médiocrité se reproduit, sollicite, manœuvre, se prône, parvient et brille d'un éclat qui n'est pas toujours éphémère. Pourquoi , lorsque avant-^hier , la rage dans le cœur, je regagnais mon grenier pour y expirer de faim , pourquoi mon confrère E^^^, toujours enivré de succès pendant toute sa vie , mourait-il d'une indigestion sous ses lambris dorés ! Ah ! monsieur, quel métier! quel métier! — N'en est- il donc aucun parmi vous qui mérite sa réputation? — On peut en compter plusieurs dont les talents vraiment recommandables honorent le barreau. Veuille le destin que le barreau les honore toujours; que jamais les haines secrètes, enfantées par les rivalités journalières, et la basse envie, ennemie née de tous les succès, ne s'attachent à leurs i^as pour opérer leur ruine et flétrir leur gloire! Ah! monsieur, quel métier! quel métier! Je lai vu de trop prés. Oh ! qui voudrait le faire , si par hasard il se rencontrai tde loin en loin quelque malheureux à défendi*e, au risque d'être raf/é du tableau! — Florval , mon ami Florval, le malheur vous aigrit. <- Il est vrai, me répondit-il presque en souriant, il est vrai qu'on n'envisage pas les. choses du côté le plus beau quand on a faim depuis deux jours... Monsieur le chevalier, vous voilà bientôt prêt,.. Je ne puis descendre dans la rue... vous n'avez rien fait pour
moi si VOUS ne prenez encore la peine de m'envoyer quelque nourriture. — Mon ami , j'y cours. »
Pendant qu'il me parlait , j'arrangeai la robe de manière que sa vétusté fût un peu moins remarquable. Chacun des côtés était déchiré par en bas , j'eus soin de les retrousser élégamment , comme si j'avais eu peur des crottes ; je fourrai Tun des pans dans mon gousset, je tins l'autre sous mon bras. Un long et large accroc laissait ma poitrine à découvert; je fis un grand rempli, et mis artistement des épingles; quant au dos, les trous se trouvaient cachés sous les plis. Ainsi tout allait au mieux ; le petit avocat venait de disparaître, j'avais l'air d'un procureur-syndic. < Adieu, Florval; si par hasard on vous questionne... — Plutôt souffrir le dernier supplice que de vous exposer au moindre péril I... Mais serai-je long-temps sans vous revoir? — Je n'en sais rien, Florval. — Oh ! je chercherai, je m'informerai! Vous, monsieur de Faublas, daignez ne pas oublier celui qui vous doit tout. — Florval, je n'oublierai pas mon ami. — Adieu, mon bienfaiteur ; ange libérateur, adieu. »
Et comme j'étais au bout du long corridor, l'enfant, forçant sa petite voix claire, me cria : « Adieu, mon papa. »
Son papa ! et le père m'appelle son ange libérateur I et j'arrache à la mort deux victimes ! et mes yeux sont encore mouillés des plus douces larmes qu'ils aient jamais versées 1 et mon cœur est plein d'un sentiment délicieux ! 0 plaisir ineffable que l'on goûte à faire une bonne action ! ô bonheur suprême dont je n'avais qu'une faible idée ! Mais qu'est-ce que donner de l'argent à un homme de confiance pour qu'il le distribue?... Il faut aller soi-même... O ma Sophie! un jour nous monterons ensemble dans les greniers , nous pénétrerons dans les réduits du pauvre; là, nous saurons
&d6 VIK DU CUEVALIEH
découvrir la misère qui se cache , prévenir ses pénibles aveux, proportionner les secours aux besoins, calmer les douleurs par les consolations. Là, ma charmante femme, vingt malheureux nourris de tes bienfaits te rendront un hommage selon ton cœur. Oh ! que tu me paraîtras plus belle quand je faurai vue t'attendrir sur leurs peines secrètes, quand tu viendras fière de leurs bénédictions ! A peine m'apercevront-ils, ils ne verront que toi! ce sera ta main qu'ils oseront baiser, ce sera loi qu'ils pourront appeler un ' ange libérateur!... Tu en as la figure céleste, chacun de tes traits atteste une âme divine... 0 ma Sophie! tu soutiendras les pères de famille, les orphelins, les pauvres veuves, les (iiles délaissées... Les veuves ! les filles!... Faublas, loin de vous cette horrible idée !... Respectez la beauté malheureuse que vous aurez secourue, ou renoncez à tout sentiment d'honneur , et demeurez à jamais chargé de la juste exécration des hommes.
Je m'en allai réfléchissant ainsi jusqu'à la porte de la rui-, où les périls qui m'environnaient fixèrent mes idées sur des objets tout diflërents. Je quittais à peine le sol hospitalier que plusieurs hommes me suivaient déjà. L'un d*entrc eux surtout m'épouvanta d'abord d'un coup d'oeil scrutateur; puis, d'un air tantôt irrésolu , tantôt décidé, reportant alternativement son louche regard sur ma figure pâlie et sur les basses figures de ses vils compagnons, il sembla plusieurs fois les consulter ; et plusieurs fois aussi leur dire : C'est lui ! Je vis le moment où j'étais pris. Persuadé que je ne pouvais échapper au danger qu'en payant d'audace, j'assurai promptement mon maintien , et ma mémoire m'ayant à propos servi , je répétai à haute voix le nom que m'avait dit madame Leblanc. « Griflart ! • m'écriai-je. Le
DE FAUeLAS. i^
vilain monsieur qui m'inquiétait, c'était juMeni<mi ff. nufn~ sieur GrilTarl! • Qn't&i-cequt y a? me dît-îl. — Vjtntnttrnt
lu ne me reconnais pas? — Jenesaispateticfire. U v/t»
messieurs? — Pisqui n'sait pas, lui, répondit l'an d'ew» jious n'savons pat ilou » Alors je pris noblement on air dédaigneux ; par-dessus mon épaule je passai toute la Irr^upi; en revue ; je toisai le chef de la tête aux pieds , enfin je laissai tomber de ma bouche ces mots : > Quoi! mes beaux messieurs, vous ne reconnaissez pas le (ils du commissaire C***? ■ A ce nom révéré, vous eussiez vu tous mes coquins, saisis de respect , soudain mettre bas chapeaux de laine ou Iwnnets de coton, d'une façon gentille empoigner leurs toupets , subtilement rejeter leurs pieds droits en arrière , et me faire ainsi, avec de trés-humbles excuses, la révérence
de cérémonie. D'un signe de tète, je témoignai que j'étais
548 Vif: DU GUEVALIER
content j et m'adressant à Griffart : « Eh bien ! mon brave , y a-t-il quelque chose de nouveau? — Pal encore, note maile^ mais y a gros que ça n' lardera pas. Je crois que nous l'avons reluquée sur le toit, la bonne fille ! faudra ben qu'elle en dégringole. Elle a pris les habits de mon sesque; mais c'est z'égalyje dis quoique ça qu'elle n'gourera pas Griffart. — Et si elle se présente au bout de la rue? — Ah !je dis , on la gobe. Bras-d'Fer rallume zavec les enfants perdus. — Et de ce côté là? — Tout de même pour changer. Trouvé-Tout bat l'antif avec les lurons. — Avec les lurons ! Tenez, mes enfants , allez déjeuner au cabaret ; toi , Griffart , je te charge de porter tout de suite un bon morceau de pain , une pièce de rôti et une bouteille de vin à un sieur Florval qui demeure là... dans cette allée, au cinquième étage. Ce qui restera de mes six francs , tu reviendras au cabaret le boire avec les camarades. »
Tous ces gens-là s'épuisùrent en remerciements plus grossiers qu'énergiques; et je trouvais leurs gestes aussi dégoûtants que ridicules, et leur joie m'attristait: elle était ignoble comme eux. Dès qu'ils m'eurent quitté, je m'interrogeai moi-même : d'un côté, Bras-de*Fer avec les enfants perdus! de l'autre, Trouvé-Tout et les lurons... oserai-je y aller?... m'exposerai-je à un second examen?... j'ai peur... celte prétendue religieuse qu'ils poursuivent a, disent-ils, pris des habits d'homme... si je pouvais me déguiser en femme... Je ne sais, mais Bras-de-Fer et Trouvé-Tout m'épouvantent!... Ah! ah! qu'est-ce donc que cette engageante demoiselle qui, de sa fenêti^e du second étage, appelle poliment tous ceux qui passent?... allons-y... peutêtre qu'avec de l'argenl... allons-y, nous verrons; toujours serai-je le maître, si je ne puis faire mieux, d'aller au bout
5ft0
de la rue présenter aux lurons le (ils du commissaire... allons 9 montons... c'est mauvaise compagnie, Faublas ; mais, ma foi ! sauve qui peut.
J'entrai de plein saut chez la pauvre fille, qui avait laissé sa porte entre-bâillée. Elle vit ma robe noire , et crut voir le diable. Le cri perçant qu'elle poussa dut être entendu de toutes les pratiques qu'elle avait dans le voisinage. Moi, qui ne me souciais point de me mettre sur lés bras la foule des amants de cette moderne Àspasie , je me hâtai , pour la rassurer, de me dépouiller de la robe ennemie. Sa crainte mortelle se dissipa dès qu'elle m'entendit protester que je n'étais pas monsieur le commissaire. Ce fut bien autre chose quand elle me vit tirer de ma bourse un double louis : le plus doux espoir brilla sur sa figure entièrement rassérénée. Par un mouvement machinal , son bras gauche fut porté en l'air, où il se posa... Que ne suis-je Tristram Shandi, ma belle dame ! Je vous dirais à quelle hauteur, sur quelle ligne et dans quelle situation. Quant à la main droite , je Tai bien remarquée; tout à l'heure partie de la tabatière de la demoi* selle, elle n'avait plus qu'un petit espace à parcourir pour arriver au lieu de sa destination; cependant elle ne put achever le court trajet, et s'arrêta fixée à la hauteur du menton. Là, j'eus quelque regret de m'apercevoir que, les doigts s' étant écartés, la bonne prise de tabac, auparavant serrée entre le pouce et l'index , venait de s'échapper. Un économe zéphyr, qui ne voulait pas que toute la denrée fût perdue, en souffla quelques parcelles sur ma membrane pituitaire; et, comme je ne prends jamais de cetle vilaine poudre, j'éternuai. Cependant Taimable fille, la bouche encore entrouverte, le front toujours radieux, les yeux invariablement fixés sur le brillant métal, ne m'adressa pas
VIE DU CHEVALIER
le plus petit mot de politesse; mais dans son maintien à la fois compatissant et gracieux y j*eus tout lieu d'observer qu'elle mourait d'envie de me dire : Dieu vous bénisse!
« Mademoiselle, ces deux louis sont à toi... — Je le veux bien , » interrompit-elle; et, plus prompte que Téclair, elle courut à sa |K>rte, qu'elle ferma; à sa fenêtre, sur laquelle elle étendit une toile vermoulue, que des gens moins didiciles appelleraient. un rideau; à son alcôve... < Venez, venez donc, (illo trop complaisante et trop vive; si vous aviez voulu m'entendre jusqu'à la lin , vous vous seriez épargné d'inutiles démonstrations qui doivent coûter a voti^ amour-propre autant qu'à votre pudeur... En vérité, mon enfant, tu as mal interprété mes intentions. Pour les deux louis que je t'oflre , je demande seulement que tu me fournisses des vêtements de femme et que tu m'aides à m'habiller.
— Je le veux bien , répondit-elle. — Cela est charmant ! Tu veux tout ce qu'on veut , toi ! — Dame ! il faut bien faire son état. — Que me donnes-tu là? Un jupon prétendu blanc, plein de crottes du haut en bas ! — C'est que l'autre jour je suis revenue de chez Nicoiet par un mauvais temps.
— Et ce caraco tout déchiré? — Je l'ai arrangé comme ça lundi dernier, en rossant un clerc de procureur qui ne voulait pas me payer. — Et ce lichu tout sale? — C'est un vieux moine qui me l'a chifTonnê. — Et cette baigneuse toute roussie ? — C'est que mon amoureux , dans un accès de jalousie, l'avait jetée au feu. — Allons, mademoiselle, reprenez vos guenilles, je n'en veux pas... Tiens, mon enfant, donne-moi tes meilleures nippes, je les paierai ce que tu les estimeras; les deux louis sont pour le secret. — Voilà qui est parler! foi d'honnête fille, Fanchette va vous donner ce qu'elle a de plus brillant, son ajustement du Pan-
Ihéon; tenez. — Diable! mais ceci est élégant! un habit de bal superbe! — Je crois bien! ça appartenait à une grande dame. C'est une belle marquise qui a porté ça ! Elle en a fait présent à sa femme de chambre, qui me l'a vendu. — Cette robe est fort belle. Quelqu'un de ma connaissance en avait une... elle est fort belle. — Si belle que je n'ose presque jamais la mettre! D'ailleurs elle m'est trop longue; je la céderais au prix courant : quatre louis. Et par-dessus le marché vous aurez encore ce grand chapeau noir avec son panache , et puis les preuves de mon amitié , si vous voulez , parce que vous êtes bien gentil. — Pour la robe et le chapeau , volontiers ; bien obligé du reste. »
Il me manquait encore une chemise : Fanchette eut beaucoup de peine à me la fournir médiocrement bonne ; elle eut beaucoup de peine à ne pas outrager ma timide pudeur en me la passant. La robe qu'elle me mit ensuite m'allait aussi bien que si on l'eût faite pour moi. « Comme cet habit vous sied 1 disait Fanchetto. — Parfaitement... et plus je le regarde... Dis-moi donc qui te l'a vendu ! — Une femme de chambre. — Sais-tu son nom ? — Oui , Justine. — Justine ! c'est Justine qui t'a vendu cet habit de bal ? — Oui. Vous la connaissez, Justine? — Non. Il appartenait, dis-tu, à une marquise? — Oui. Vous la connaissez, la marquise/ — Non... cet habit... en effet... sûrement... c'est lui... c'est lui-même! — Vous le connaissez, l'habit? — Non... Qui m'eût dit , il y a un an , qu'une seconde fois je me déguiserais avec , et cela dans un lieu... Ce que c'est que le monde, pourtant , comme on se rencontre !. . . — Qu'est-ce donc que vous marmottez dans vos dents? — Je me rappelle que dans le temps je le remis à Justine, qui l'aurait dû rendre à madame de B^^^ ; mais la friponne l'a jugé de bonne prise.
S91 VIE DU CflKVALIER
Comme tout se découvre I — Parlez tout haut, moa petit cœur. — Le voilà donc, cet habit, qui saos doute a quelquefois dignement ligure parmi les plus élégants 1 cet habit , qui parut avec honneur dans les plus brillants de nos cercles, le voilà ! — Comment dites-vous? — Dans quel endroit je le trouve, et possédé par qui!... — Plalt-il? — Quelle ignominie a souillé les jours de sa gloire si vite éclipsée!...
— Parlez donc plus haut , mon chou , que je vous entende.
— Étrange vicissitude des choses humaines!... ~ Ah! bien ça ! mais quoi que ça veut dire ? — Vous , mes belles dames, qui dormez en paix sur la loi du respect qu'on porte à vos vertus, et dans la sécurité que vous inspire la discrète fidélité de vos domestiques, osez donc, après uo tel exemple, osez nous soutenir avec assurance que rien
de ce qui vous appartient ne se verra jamais prostitué dans
nie FAUBLAS. 553
des lieux de honte! — Yoilà que je ne vous entends plus! pourquoi parler si bas? — Charmant habit que me prêta ma charmante maîtresse , habit galant dont une fois je me suis paré, qu'elle a paré plus d'une fois, pourrai -je te restituer aujourd'hui quelque faible partie de ton éclat passé!... — Je n'ai pu attraper que le dernier mot : Mon éclat passé. — Que de doux souvenirs tu me rends ! — Bah ! — Que de plaisirs tu me rappelles! — Moi! — Permets qu*un baiser... un seul baiser...
» Pourquoi pas plusieurs? interrompit-elle encore; je ne demande pas mieux; car tu es le plus joli homme que j'aie jamais vu des deux yeux. » Et elle m'embrassa tendrement au moment où j'allais embrasser l'habit.
• Femme tout aimable, cet habit est encore plein de toi... — Tiens, il me fait des compliments! — Oui, ce corsage a conservé l'empreinte de tes charmes... — Dame! c'est que j'en ai... — Mon imagination s'exalte! mon sang bouillonne!... — Quoi! rien qu'un baiser te met dans cet état-là? — Un feu dévorant me consume!... — Faut prendre garde à ça. — Ainsi , dit-on , brûla le vaillant Hercule, dès qu'il eut endossé la robe fatale de Déjanire.
» Ça, mon petit roi, c'est peut-être beau, mais je n'y comprends rien. Au reste, c'est égal... Que me voulezvous donc? Que faites-vous , mademoiselle? Lh ! non , non , laissex-moi, je ne veux pas... Tiens, Fanchette, voilà les six louis que je te dois. Fais-moi le plaisir d'aller chercher un fiacre et de me l'amener ; tu m'accompagneras dedans jusqu'à la porte du Luxembourg. En te quittant là , je te donnerai encore quelques petits écus pour ta course ; mais dépèche-toi surtout, et garde-toi bien de dire un mot à personne. — Je vous le promets. Je vous aime , parce que
Vl£ DU CHEVALIEB
VOUS êtes généreux , et je dis : vous avez de Tesprit y car vous me parlez, comme dans un livre, de tout plein de belles choses que je ne comprends pas. — Va, Fanchette, va vite. » Il n'y avait pas cinq minutes qu'elle était partie quand j'entendis la clef tourner dans la serrure. Jugez de ma surprise et de mon effroi lorsque, la porte s'étant ouverte, je vis entrer un inconnu qui, non moins familier que s'il eût été chez lui , me dit bonjour sans me regarder , et jeta sur le lit sa canne et son chapeau. Je m'aperçus que ses jambes chancelantes le portaient de travers, qu'il faisait fréquemment des tours sur lui-même, qu'il accrochait les meubles et battait les murs. Sa bouche s'ouvrait avec effort , sa langue articulait à peine; ses dents étaient mêlées; il prit une chaise et s'assit à côté ; puis , en se relevant , il se lit à luimême, après quelques jurements préparatoires, cette judicieuse remarque : « Je me suis trompé. » Il ajouta : « Fanchette , je suis sûr que tu as été inquiète de ce que je ne suis pas revenu c te nuit avant ce matin... t'a enragé de ça , comme d'juste... Ah! c'est qu'y avait zun monde à c't hôtel d' Àngueleterre ! . . un monde! .. et du beau monde, da, vante-t'en zen... tiens , notre voisin le pâtissier y était... et pis le maître d'hôtel de ce monsieur... Tu sais bien?... c'aiti... c'aiti des petites gens , ça !... Enfin , n'y a patu zune
querelle, juge! excepté zun qui en a tué zun autre,
mais v'Ià tout... au bout d'un quart d'heure il n'en était pu question... Ah ! c'est zun plaisir d'être zen bonne société... c'est zun plaisir à l'hôtel d' Angueleterre... y a des personnes qui s'y ruinent... avec zun agrément... c'est charmant d'Ies voir... quand on gagne surtout... j'ai gagné, moi!... En revenant... c'n'est pas que j'aie beaucoup bu zen revenant... mais le vin ne valait rien... tous ces caba-
DE FAUBL4S.
rets sont des coquins... et pis, faut tout dire, Tvin n'est pas de garde c't'année .. Est-ce que j'suis gris, moi... qu'en dis- tu, Fanchette?... quand queuque zun zest gris , il va de côté?... »
A ces mots, il se leva pour venir droit à moi ; mais, sans le vouloir, il prit à gauche , et se jeta sur la croisée , dont il brisa quelques vitres. Après bien des détours, il parvint pourtant jusqu'à moi, et, pendant quelques secondes, il me regarda sous le nez d'un air qui m'aurait beaucoup amusé si j'avais eu moins d'inquiétude. « C'est moi , repritil enfin; c'est toi«.. voilà ben ta chambre zet ta belle robe... mais j'suis gris.... t'as les yeux noirs et j'ies vois bleusl... t'es blonde et tu me semblés brune!... t'es petite, et j'te trouve grande ! ... Ah çà ! j'suis dedans, c'est clair.... mais quoi ça , j'ie veux persuader que t'es gentille et que j'suis ton zamoureux. »
Il s'approcha , je reculai ; il me suivit , je le repoussai ; il me retint , je lis un geste menaçant ; il me donna un coup de poing, je lui en rendis deux ; il se jeta sur mon panache, je le saisis par les cheveux. Sa chute entraîna la mienne. Le chevalier de Faublas , étendu sur le plancher, roula dans la poussière avec le vil amant d'une fille publique ! Ce qui faillit à rétablir en faveur de mon adversaire l'inégalité de cet indigne combat, c'est que je n'étais pas commodément vêtu pour faire un coup de poing. Cependant la victoire n'aurait pu long-temps rester incertaine, parce qu'il y avait dans cette manière d'escrimer cette différence tout avantageuse pour moi que, sans dire un seul mot, je tâchais de parer avant de riposter, au lieu que le vilain , jurant comme un cocher, négligeait la parade et ne cherchait qu'à me frapper et à me retenir : on juge donc que le plus braillard
VIE DU CBEVALIER
n'était pas le moins maltraité; mais a?ant que je fosse parvenu à me dégager, les voisins accoururent au bruit qu'il faisait. Charmés de trouver cette occasion de se détNirrasser de leurs odieux locataires, ils commencèrent par nous charger d'imprécations et de coups ; ensuite ils nous séparèrent, nous descendirent , et nous livrèrent à la garde, que l'un deux avait été chercher.
Deux soldats mirent les menottes à mon camarade, deux soldats me donnèrent la main ; le peuple me hua; les enfants me suivirent. Au bout de la rue, je passai triomphant au milieu des lurons qui n'attendaient pas, sous ces pompeux habits et dans cet honorable cortège, leur prétendue relî* gieuse en homme travestie. Mais combien de rues nous courûmes à pied! que de boue, en chemin ramassée, souilla l'habit charmant auquel j'avais espéré pouvoir rendre sa splendeur première ! que de grossiers propos j'entendis sur ma route! avec quelle brutalité me traînèrent mes incivils conducteurs! Ah ! pauvres iilles! Dieu vous préserve de la garde de Paris !
Dieu vous préserve aussi du commissaire! Un juge de paix trancher du magistrat! se donner les airs de condamner sans entendre!.... Un pesant caporal conta le fait, qu'il ignorait ; ses soldats attestèrent ce qu'ils n'avaient point vu, plusieurs témoins crièrent que j'étais femme publique et que je rossais mes amis; le clerc expéditif, comprenant peu de chose, mais écrivant tout, ferma le procè^verbal avant même qu'on eût daigné s'informer si nous n'avions pas quelques moyens de défense; et, tout à coup, du tribunal despotique de l'orgueilleux bourgeois émana cet arrêt sans appel : le garnement à l'hôtel de la Force; la fille à Saint- Martin !
À Saint-Martin ! il est donc vrai que j'y fus conduit! il est donc vrai que, de tous les adolescents le plus précoce, celui qui , plusieurs fois en certains cas , s'était montré si supérieur à tant d'hommes faits, celui dont les succès galants occupaient encore la capitale étonnée , le chevalier de Faublas, enfin, proclamé iille par un jugement public, se vit enfermé dans une succursale de l'hôpital pour y attendre apparemment le grand jour où le chef de la police le ferait, avec cent compagnes prostituées, transférer à la métropole I
Aussi pourquoi m'étais -je laissé entraîner dans cette ailreuse prison? Pourquoi? l'aveu de mon sexe chez ce commissaire ne m'eût-il pas attiré une foule de questions auxquelles je me serais vu très^m barrasse de répondi*e? Daii$ tous les cas, ce moyen extrême ne me restait- il pas toujours, et ne pouvais-je pas me flatter que -mille autres presque aussi faciles m'épargneraient le danger de celui-là? Avec de l'adresse et de l'or je forcerais les portes de Saint- Martin plus aisément que celles de la Bastille... Mais je devais me hâter, un instant pouvait me perdre ! dans le faubourg Saint-Marceau , devenu pour la seconde fois le théâtre de ma gloire et de mes infortunes, mille accidents pouvaient découvrir les traces que le chevalier de Faublas venait de laisser sur son passage. Allons, vite^ appelons à mon secours quelques amis... Des amis! Je n'ai plus à Paris que des connaissances... Rosambort... il m'a fait un vilain tour, Rosambert, et puis il est loin. Derneval est plus loin encore... Madame de fi^^* n'est peut-être pas arrivée... D'ailleurs, comment lui donner de mes nouvelles sans la
compromettre? Mais mon amie, mon amante, ma
femme?.... cest à elle., eh! oui, c'est à elle qu'il faut mander.... Non, Duportail est là qui sans doute a les yeux
558 VIE DU CHEVALIER
ouverts ; il peut intercepter les dépèches et m'enlever encore... Non, je ne ireux pas d*un moyen qui m'expose à me priver de ma Sophie^.* Reste le vicomte de Valbrun. Ce n'est pas à sa petite maison qu^il fout envoyer ; je ne sais où est son hôtel; le commissaire s'informera; écrivons au vicomte.
Ce que je vous dis là en trente lignes , ma belle dame, j'aurais pu, tout comme un autre, le délayer en trente pages , puisque ce fut le résultat de deux heures de réflexion ; mais parce que je me suis ennuyé , fautril que je vous ennuie? Je n'ignore pas qu'en littérature ou en librairie , ce qui est assez souvent la même chose , Tusage général est de barbouiller beaucoup de papier dans l'unique vue de multiplier les feuilles ; mais ce calcul purement mercantile est trop au-dessous d*un homme de ma qualité. Un nobl§ Uttéraleur calculerait comme un bel esprit roturier ! Cela serait sans exemple.
Mais revenons à Saint-Martin. Il y avait donc à peu près deux heures que j'y réfléchissais sur ma situation difficile, dont j'allais informer le vicomte, quand on appela Fanchette. Saisi d'effroi , je ne me décidai qu'avec peine à gagner le premier guichet. Là, je vis une élégante qui , m' ayant jeté deux ou trois coups d'œil dédaigneux, m'ordonna d*un ton sec de la suivre. Les portes de la prison s'ouvrirent , ma fière protectrice monta gravement dans sa voiture, et d'un signe de tète m'annonça que j'y pouvais prendre place sur le devant. J'obéis, nous partîmes; alors, m'adressant à l'inconnue : « Madame, que de remerclments... — Vous ne m'en devez pas, interrompit-elle; il est vrai que je vous ai tirée de ce bel endroit où vous n'étiez pas trop déplacée , je pense ; mais ce n'a pas été pour vous obliger personnelle-
ment, je vous assure. — Cependant, madame... — Cependant, mademoiselle, je vous priede raecroîre. — Pourquoi refuseriez-vous le juste hommage... — Bon Dieu ! cela fait
des phrases ! je ne les aime pas , mademoiselle. Ne causons pas ensemble, je vous en prie. <
Il y eut un moment de silence pendant lequel je me demandai tout bas quelle était cette incivile lîÉtératrice qui me rendait un si grand service et me traitait si mal, où m'engagerait cette nouvelle aventure, et ce que j'allais devenir.
La belle dame qui m'avait ordonné de me taire m'ordonna bientôt de parler. ■ Savez-vous lire? me demanda-t-
560 VIE DU CHEVALIER
elle. — Un peu , madame. ~ Écrire aussi ? — Tout de même. — Vous coiffez? — Les femmes? — lilh ! mais, sans doute. — Assez passablement, madame. Est-ce lù tout ce que... — En voilà assez, mademoiselle; vous oubliez qu'il ne vous appartient pas de me questionner. »
Bientôt la voiture s'arrêta devant un très-bel hôtel ; Tinconnue me lit entrer dans un superbe appartement, où je trouvai M. de Valbrun. « Bonjour, mon cher Faublas, me dit-il en m'embrassant ; n'êtes- vous pas content du zèle que madame la baronne de Fonrose a mis à vous servir? — Ah ! je Tai bien inquiété, mon cher Faublas, s'écria-t-elle en riant; demandez-lui si ]e n'ai pas déjà commencé la vengeance de mon sexe. Allons, gentil chevalier, ajouta-i-elle, point de rancune, ne voyez en moi qu'une fée secourahle qui vient de vous arracher à des enchanteurs ; et, pour me prouver votre reconnaissance, venez respectueusement me baiser la main. » J'obéis à la baronne en la remerciant, et puis m'adressant au vicomte : « Monsieur de Valbrun , partons. — Pour aller où ? — Voir Sophie. — Sophie es^elle à Paris? — Dans ce faubourg môme, au couvent d***, rue d***. — Tant mieux; mais pour un instant, modérez voire impatience; écoutez-moi : je dois vous dire ce que j'ai fait, et prendre avec vous des mesures pour ce qu'il me reste à faire. — Vous devez, monsieur le vicomte! moi j'aurais dû commencer par vous assurer de toute ma reconnaissance. — Êtes- vous jaloux de me la prouver? — N'en doutez pas. — Hé bien ! faites-moi le plaisir de m' entendre. ~ De tout mon cœur; mais partons». — Quelle pétulance 1 De grâce, écoutez-moi. — Ma Sophie. — Nous en parierons tout à l'heure. Chevalier^ au milieu de la nuit dernière , je suis revenu à ma petite maison , conune je vous Tavais pro-
mis. Justine, en me racontant ce qui s'était passé, m'a donné de grandes inquiétudes pour vous , ne sachant ce que vous alliez devenir, i^ voulant demeurer à portée de vous donner quelque secours si l'occasion s'en présentait, j'ai pris le parti de rester avec Justine. Cette petite, qui me parait vous aimer beaucoup, était continuellement à la fenêtre de la rue. Deux fois dans la matinée elle a cru vous voir sous deux habits différents. Il y a deux heures, enfin, c^lle m'a crié que la garde vous emmenait; qu'elle vous reconnaissait d'autant mieux sous votre nouveau travestissement, que la robe dont vous étiez vêtu avait très-certainement appartenu jadis à madame la marquise de B^^^. Aussitôt s'est mêlé dans la cohue qui vous suivait un fidèle émissaire, chargé de revenir le plus tôt possible m'apprendre ce que vous seriez devenu. A son retour, je n'ai pas été moins enchanté que surpris de savoir qu'un jugement ténébreux venait d'envoyer la prétendue Fanchette à Saint- Martin. Aussitôt j'ai volé chez madame de Fonrose... — Moi, d'abord, interrompit-elle, je ne pouvais que m'intéresser beaucoup au sort d'un jeune homme tel que vous. J'ai couru sur-le-champ vous réclamer à l'hôtel de la police, et vous savez quel prompt usage j'ai fait du mandat qui ordonnait votre liberté. — Madame, recevez tous mes remerctments... — Monsieur deFaublas, reprit le vicomte, écoutez-moi jusqu'à la fm. — Sophie m'attend. — Bientôt nous parlerons d'elle, écoutez- moi jusqu'à la fin. Pendant que madame la baronne allait à la police, je retournais au faubourg Saint-Marceau pour y prendre des informations; il n'y est plus question de Dorothée , on ne parle partout que du chevalier de Faublas. — Comment ! déjà ! — Pouvezvous en être étonné? La déclaration de je ne sais quelle
5«2 VIK: du CilEVALIËH
sœur Ursule, qui a, dil-elle, été mallraitée par les ravisseurs de la Religieuse, ne prouvait rien contre vous; mais ce qui a tout découvert, c'est la plainte qu*a rendue certain M. de Flourvac, qui a dit avoir été attaqué dans 1 enclos des Magnétiseurs par un jeuno homme qui se sauvait en chemise et répée à la main ; c'est la résistance qu'a faite aux officiers de la police madame Leblanc, qui a mieux aimé laisser enfoncer la porte de son appartement que de l'ouvrir; c'est enfin la déposition que s'est vue forcée de faire la vraie Fanchette, qui, revenue dans son taudis, y a été interrogée sur faits et articles. Le concours de tant d'événements extraordinaires vous a irahi; les plus étonnantes aventures ont élé mises sur le compte du plus étonnant jeune homme. Dans deux heures peut-élre on ira vous chercher à Saint- Martin pour vous transférer à la Bastille. Madame sera sans doute inquiétée; mais elle est bien avec le ministre. Qu'on ne vous trouve pas, je suis tranquille sur tout le reste. Les amis du comte de la 6^^^, que l'un de vos seconds a tué, sollicitaient vivement sa vengeance; mais j'ai des amis aussi, je jouis de quelque crédit, nous pourrons assoupir cette affaire, tin attendant... — En attendant, je veux voir ma Sophie, dussé-je me perdre! — Vous vous perdriez sans la voir! Si vous osez faire un pas dehors, vous êtes arrêté. Il ne faut pas douter que tout ce que la police a de plus vigilants suppôts ne soit aujourd'hui sur pied. De grâce, attendez quelques jours. — Quelques jours! les jours sont des siècles ! — Les trouveriez-vous moins longs dans une prison d'état, et lorsqu'on vous aurait enlevé jusqu'à l'espérance de revoir votre maîtresse? — Elle est ma femme, monsieur le vicomle. » La baronne nous interrompit : « Chevalier, si tout ce qu'on dit d'elle est vrai , je vous en félicite.
Di: FAUULAS.
— Très-vrai, madame : on chercherait long-lomps avant d'en trouver une (|ui méritât d'être adon e comme elle !
— Je vous crois. — Une qui frti plus digne de la tendresse et des respects de son heureux époux ! .. — Chevalier, reprit le vicomte, permettez... — Une qui... — De grâce, le temps est cher, prenons un parti. Promettez-moi de ne pas vous exposer. — Hélas ! je ne la verrai donc pas aujourd'hui ! — Songe/ que votre ail'aire peut maintenant s arranger, mais que si vous étiez une fois prisonnier, je ne répondrais plus de rien. Chevalier, vous réfléchissez; eh bien! — Vicomte, vous me voyez pénélré de reconnaissance; dans un tenq)s plus heureux je n'en aurai pas moins, et je saurai l'exprimer mieux; c'est dès aujourd hui vous en donner une preuve que de me rendre à vos conseils. Monsieur de Valbrun, réglez ma conduite et j 'obéirai. — Chevalier, je ne puis maintenant vous offrir un asile chez moi, parce qu'on viendra sûrement vous y chercher. — Pourquoi monsieur ne resterait-il pas ici? dit aussitôt la baronne. — Parce qu'il n'y serait guère plus en sûreté, madame. — Vous croyez, vicomte? — Mais je vous le demande à vous-même, qu'en pensez-vous ? — Moi , je ne vois pas trop. . . — Quoi ! madame, après la démarche que vous venez de faire! — Ho! mais, vicomte... — Vous m'étonnez , madame . répliqua-t-il encore avec un peu d humeur. Au reste, si vous voulez absolument garder le chevalier, je ne m'y opposerai dans ce moment-ci que par intérêt pour lui; vous savez que je ne suis point jaloux. — J'aime cependant, lui lépondil-elle, le petit ion piqué dont vous le dites; il prouve que vous avez pour moi plus d'attachement que vous n'en voudriez laisser paraître. Messieurs, ajouta-t-elle, il est tard, commençons par faire habiller et coiffer cette pauvre Fanchette, dont la parure est
VIE DU CHEVALIER
dans un grand désordre; ensuite nous passerons dans la salle à manger, où nous ne resterons pas long-temps; et, pendant le dîner, chacun de nous Irois voudra bien rêver aux moyens de sauver cet aimable chevalier, Tami de toutes les femmes et Tamant de la sienne. »
Au premier coup de sonnette, vint une femme de chambre, qu'on renvoya dès que je fus coiffé. La baronne, alors aidée du vicomte de Valbrun , qui ne nous quittait pas, voulut bien me passer elle-même un de ses plus jolis caracos, auquel il fallut sacrifier l'habil de bal à jamais flétri. Quand ma toilette fut achevée , madame de Fonrose me présenta sa main, dont s'empara le vicomte, plus prompt que moi; nous allâmes nous mettre à table. La baronne , qui n'était sortie de son recueillement profond que pour me fixer de lemps en temps , la baronne rompit le silence par un grand éclat de rire. Le vicomte lui demanda la cause de cette gaieté subito. « Je vais vous Texpliquer dans le salon , • réponditelle en se levant. Jo fus presque affligé de cette brusque incartade; car au vif appétit qui me restait encore, je sentais que j'aurais fort bien achevé mon dtner.
« Je viens de trouver pour cette jeune fille , nous dit-elle , •une place qui lui convient merveilleusement de toutes les manières. — Une place ! s'écria le vicomte. — Une place , oui. Factotum femelle, elle sera demoiselle de compagnie, secrétaire et lectrice chez madame de Lignolle. — La petite comtesse? — Oui. — Une demoiselle de compagnie à la petite comtesse! On en rira. — Qu'importe, vicomte! elle en veut une; celle que je vais lui donner en vaut bien une autre, je crois. — Mais à cause de M. de Lignolle... — M. de Lignolle! M. de Lignolle est un fort vilain homme à qui j'en veux depuis long-temps. Une de mes intimes amies
DE FAURLAS.
lui reproche des torts... de ces torts qu'une femme ne pardonne point. Mademoiselle Duportaii , ajouta la baronne en se tournant vers moi , je vous recommande la petite comtesse; elle est jeune et jolie, un peu étourdie, très-vive, impérieuse à Texcès, capricieuse aussi; je lui connais une fantaisie qu'elle alléctionne : souvent il lui arrive de vouloir être prude pendant un quart d'heure; alors , jouant la profonde ignorance de la vierge la plus inepte , elle se refuse aux plaisanteries les plus ordinaires, et l'instant d'après vous l'entendez vous tenir, d'un air très-indifférent, un propos très-leste. Au reste, elle a des travers qui la perdront , si elle n'y prend garde. A son âge elle fuit le monde ; personne ne la rencontre nulle part, et peu de gens ont le bonheur de la trouver chez elle. Je crois bien que son vilain mari n'est pas fâché de cette économique retraite ; mais ce n'est pas lui qui l'exige, car c'est elle qui commande. Monsieur de Faublas, je vous charge de former cette enfant; songez que c'est un etfet qu'il faut mettre dans la société — Ah! ma Sophie! madame la baronne, ma Sophie! — Oui , oui , votre Sophie ! fripon non moins fortuné que dangereux , si le bruit public ne m'a pas trompée sur votre caractère et sur vos talents, Sophie, puisqu'elle est absente, ne sauvera pas la comtesse. Je ne vous dirai que deux mots de son sot époux. C'est un homme épais, mal fait dans sa grande taille, et dont la grosse ligure fut peut-être belle dans son temps, mais n'eut jamais d'expression. On assure que plusieurs femmes ont tenté de lui plaire; mais on n'en peut citer une qu'il ait aimée. Ce monsieur a consacré sa vie aux muses; il est du nombre de ces petits beaux esprits de qualité dont Paris fourmille, de ces nobles littérateurs qui croient aller au temple de mémoire par des quatrains