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mes brâs et la portai dans ma chambre : quel doux iardeau |>our un amant I
« Il est donc vrai, me dit-elle en sanglotant, qu'une {iremicre faute entraine toujours une faute plus grave! Il est donc vrai qu'une fille malheureuse, trahie par son cœur, abusée d'un fol espoir, quand elle a commence par hasard quelques démarches inconsidérées , peut linir par violer ses devoirs les plus sacrés ! Pourquoi suis-je venue si souvent à ce fatal parloir? Pourquoi vous ai-je reçu dans ce jardin , plus fatal encore? Ah I je n'aimais pas la vertu, puisque je lui ai préféré mon amant! Ah! j'ai mérité mon opprobre, puisque je me suis si légèrement exposée! — Sophie, que dis -tu! quelles horribles réilexions empoisonnent ton bonheur!... — Mon bonheur!... Est-ce donc au sein des remords que je puis le goûter? — Sophie, dès ce soir, quelle que soit l'intention de M. Duportail , je pars avec toi pour Gorlitz; nous irons nous jeter aux pieds de ton père... — Ah! jamais, jamais je n'oserai me présenler devant lui. — Tu ne m'aimes donc pas? — Je ne t'aime pas! moi! ah! Faublas, ah! mon ami! Sophie, maintenant avilie à ses propres yeux , bientôt déshonorée aux yeux de sa famille entière, ta Sophie pourrait-elle supporter la vie si ton amour ne lui restait pas?... Cher amant ! cher époux ! mon repentir t'olfense, mes remords t'outragent : eh bien! pardonne-moi .mes remords et mon repentir : va , dans ce moment même , où ma conscience alarmée gémit, ah! je le sens bien, ma raison égarée, ma faible raison , cède encore à ma passion fatale! »
Sophie se jeta dans mes bras : un même lit nous reçut tous deux. Il était plus de midi quand nous nous endormîmes; un bruit aifreux nous réveilla quelques heures après.
ne VIEnUCHEVALIER
. No vous en avisez pas , criail Derneval , je brûle la cervelle à quiconque ose entrer ici ! • Au moment même on m'ordonne d'ouvrir ma porle ; j'entends avec autant de surprise que d'elTi'oi la voix de mon père. Sophie tremblante se cache sous la couverture; je m'habîlle à la hâte et trèsnégligemment, j'ouvre ma porte. M. Duportail entre avec le baron de Faublas : « Vos indignes projets sont donc remplis ! me dit celui-ci : vous avez donc osé. . . > A l'Instant même ceux qui frappaient à la porte de Derneval entraient dans ma chambre. Je reconnais madame Muniuh : ■ Le
voilà! c'est lui, • dit-elle à un vieillard qui la suit. L'inconnu m'appelle infâme ravisseur, et met l'épée à la main. Je saule sur la mienne, je m'écrie : • Quel est donc cet insolent étranger? » Le baron m'arrête, il me dit : ■ Malheureux! c'est un père qui vient chercher sa fille à Paris le jour même
que vous l'enlevez ! — Quoi 1 monsieur serait... » Le vieillard m'interrompit. « Je suis le baron de Gorlitz. »
A ce nom , Sophie jette un cri terrible ; elle écarte la couverture et les rideaux , se soulève avec effort , étend les bras vers son père et s'évanouit. « Ainsi le crime est consommé, » s'écrie M. de Gorlitz à la vue de Sophie presque nue. M. Duportail a peine à retenir mon père, qui m'accable de reproches. Le baron de Gorlitz me crie de me mettre en garde : « Tu as déshonoré ma vieillesse, vil séducteur; je veux me venger ou mourir. » 11 dirige vers moi la pointe de son épée ; je jette la mienne à ses pieds : « Frappez , je ne me défendrai pas contre le père de Sophie; mais plaignez votre fille, écoutez sa justilication. Sophie se meurt, secourons-la. — La secourir! répond M. de Gorlitz; que cent coups mortels me vengent et la punissent ! » Il court à sa fille l'épée haute; je me précipite sur lui, je le saisis au corps. 9 Barbare ! prends ma vie ; mais garde-toi d'approcher de Sophie, je la défendrais même contre son père... Monsieur, daignez m'entendre; votre fille est innocente, c'est moi qui l'ai perdue , je suis seul coupable. »
Tandis que je m'efforce de fléchir M. dé Gorlitz, tandis que M. Duportail essaie de calmer la fureur de mon père, madame Munich prodigue à ma Sophie des secours inutiles. Sophie vient de pousser un long soupir et d'ouvrir les yeux ; mais, en voyant ceux qui l'environnent, elle est retombée dans un évanouissement plus profond.
C'est alors que Derneval , suivi de trois hommes armés , se précipite dans ma chambre; il demande fièrement de quel droit on vient troubler le rej^os des voyageurs. « Et quel intérêt prenez- vous à nos querelles? » lui répond mon père sur le même ton. Je ne sais quelle réplique Derneval
VIE DU CHEVALIER
lui prépare ; mais , forcé de partager mon altention entre plusieurs objets également chers , je crie à Derneval : « Mon ami, modérez- vous ; voilà mon père, et voilà le père de Sophie. » Derneval et ses gens se retirent; mais ils s'arrêtent dans le corridor.
Cependant M. de Gorlitz s'est assis; aux emportements de sa colère a succédé tout à coup un calme apparent. Il garde un eifrayant silence; d'un œil sec il contemple tour à tour mon père, sa lille et moi. Je le crois livré au plus affreux désespoir, car je sais que les grandes douleurs sont muettes et n'ont pas de larmes.
Mon père s'approche et tâche de le consoler. Je vole à Sophie, que madame Munich veut rappeler à la vie. M. Duportail est au chevet de son lit ; il n'a pas l'air moins ému , moins agité, moins tremblant que moi. En un instant je répète cent fois le nom de mon amante ; à ma voix elle ouvre un œil mourant : « Hélas 1 tu m'as perdue, » me dit -elle ^ et ce reproche trop mérité augmente pour moi l'horreur de cet affreux moment.
Mon père continue de dire à M. de Gorlitz ce qu'il croit le plus propre à calmer sa douleur. Celui-ci l'interrompt sans cesse par cette exclamation si cruelle : « Elle n'est point ma fille! » M. Duportail unit ses prières à celles de mon père; il dit à M. de Gorlitz : • Ah! du moins écoutez sa justification ! il ne se peut guère que votre fille soit tout à fait innocente , mais peut-être est-elle excusable. Sous des dehors aussi intéressants, cache-l-on un cœur corrompu? Écoutez sa justification.
Le baron de Gorlitz. — Messieurs, je vous répète à tous deux qu'elle n'est point ma fille.
M. Duportail. — Mais...
DE rAUBLAS. â?0
Le baron de Gorlitz. — Elle n*est pas ma fille , sa gouvernante le sait bien; madame Munich vous dira que j'avais adopté cette enfant pour lui donner une partie de mes biens. Elle avait à p^ine sept ans quand mes collatéraux avides et jaloux tentèrent de l'empoisonner; c'est pour cela que je l'ai fait élever en France.
M. DupoRTAiL (ému). — Elle n'est pas votre lille! connaissez-vous ses parents ?
Le baron de Gorlitz. — J'aurais pu les découvrir ^ans doute, je ne les ai point cherchés; c'est un crime dont le" ciel ne permet pas que je recueille le fruit
M. DupoRTAiL {vivement). — Monsieur!...
Le baron de Gorlitz (avec humeur). — Monsieur, daignez me donner un moment d'attention, o
Qu'on se figure l'inquiétude que j'éprouve pendant cette étrange explication. Sophie voudrait parler, sa faiblesse ne le lui permet pas ; mais elle écoute péniblement. Son visage se couvre d'une pâleur mortelle; une sueur froide coule sur son front décoloré.
« Messieurs, continue le baron de Gorlitz, j'ai passé
ma vie au milieu des armes. En i77i je servais dans les armées russes, nous faisions la guerre à des Polonais révoltés.
M. DupoRTAiL. — A des Polonais! en 1771 ?
Le baron de Gorlitz. — Oui, monsieur; mais vous m'interrompez à chaque instant... Après une sanglante victoire remportée sur eux , je ne demandai pour ma portion d'un butin considérable qu'un enfant Agé de deux ans à peu près.
M. DupoRTAiL (se lève el court vers Sophie). — Ah! ma chère Dorliska!
MO VIE DU CHEVALIER
Le baron de Gorlitz {le retenant). — Dorliska! c'est le nom que j'ai trouvé écrit au bas d'une miniature attachée sur sa poitrine.
M. DupoRTAiL (tire promptement un portrait de sa poche). — Monsieur, voilà le pareil portrait... 0 ma fille! ma chère fille!
Le baron de Gorlitz {le retenant encore). — Votre (ille! monsieur, quelles sont les armes de votre maison ?
M. DupoRTAiL {montrant son cachet). — Les voilà !
Le BARON DE Gorlitz. — C'est cela même; elle les porte gravées sous l'aisselle. »
Sophie pousse un cri, recueille ses forces, tend les bras à M. Duportail ; Lovzinski l'embrasse et pleure.
« Ah ! ma chère fille , tu m'es enfin rendue ! mais , hélas ! en quel lieu! dans quel état je te trouve! Quelle amère douleur empoisonne le moment le plus heureux de ma vie ! Dorliska! sais-tu quelle était ta mère? Ta mère brûla pendant plusieurs années d'un amour légitime et chaste ; amante vertueuse, elle fut digne de devenir épouse; mère tendre , elle ne cessa de pleurer ta perte ; ton souvenir remplit ses derniers moments. « Cherche partout ma chère Dorliska , » ce furent les derniers mots que prononça Lodoïska mourante. Moi, depuis douze ans, je me suis occupé d'un soin si cher à mon cœur ; depuis douze ans je n'ai pas imaginé de plus grand bonheur que celui de retrouver ma fille adorée. . . Hélas ! et quand je la tiens dans mes bras , je gémis sur elle et sur moi!... 0 la plus sage des épouses! ô la plus respectable des mères ! Lodoïska , les mânes fidèles errent sans doute autour de nous. Que tu dois plaindre Dorliska séduite , maintenant au pouvoir d'un ravisseur ! que tu dois plaindre Lovzinski, devenu, par un destin bizarre et cruel,
le complice de Tenlévement de sa iiile, le témoin de son déshonneur! »
M. Duportail se jette dans un fauteuil; sa fille éperdue oublie qu'elle est presque nue ; elle se précipite hors de son lit et tombe aux pieds de son père. Madame Munich attentive saisit la courte-pointe dont elle enveloppe Sophie. Celle-ci s'écrie :
« Ah! vous êtes mon père; mon cœur me le dit, votre générosité me le prouve; vous daignez reconnaître une fille indigne de vous ! »
M. Duportail repousse sa fille, il détourne le visage: « Cruelle enfant ! » lui dit-il.
Sophie tient une de ses mains, je m'empare de l'autre, je me jette aux genoux de Lovzinski.
« Âh! monsieur, votre douleur me tue! Je ne suis plus heureux, puisque vous souffrez ; mes fautes deviennent plus graves puisqu'elles coûtent des larmes à mon ami , à l'ami de mon père , au père de ma Sophie 1 Lovzinski , vous êtes outragé; mais que votre colère retombe tout entière sur celui qui l'a méritée. . . votre fille est innocente. Votre fille !.. . si vous saviez dans quels pièges elle fut attirée, combien de temps elle résista à la séduction , par combien de combats elle m'a fait acheter ma coupable victoire!... Lovzinski, votre fille est innocente; lavez vos affronts dans mon sang... ou plutôt, vous qui portez un cœur sensible et tendre, vous qui connaissez le pouvoir d'un amour vif et mutuel , vous qui savez combien les passions peuvent égarer un jeune homme ardent, une fille abusée; Lovzinski, ne soyez point inexorable, ayez pitié de notre âge; excusez-la... pardonnezmoi. D'un mot vous pouvez réparer nos crimes et légitimer nos faiblesses; conduisez-nous au pied des autels : là je
aS3 \ty. DU CUKVALIKU
répéterai les serments qui m'unissent à ma Sophie; là vous retrouverez votre Doriiska. ■
Mon pure joint ses prières aux miennes : M. Duportail parait ému, il se lait pourtant; mais on voit qu'il médite sa réponse. Enfin, il embrasse sa fille avec un mouvement passionné, il me regarde sans colère, cl, d'un ton calme, il demandé que tout le monde se retire , qu'on le laisse passer le reste de la soirée avec sa fille.