PARIS
J. MALLET ET C", ÈDlTETItS,
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ZHl.
AVIS DES ÉDITEURS
En donnant à cette nouvelle édition de la Vie de Faublcus le relief de l'illustration, en appelant le (concours des artistes Baron, Célestin Nanteuil et Fi*ançais, dont les crayons habiles ont multiplié les délicieuses productions , nous n'avons voulu rester en aucun point au-dessous du Télémaque et de la Jéi'usalem délivrée , derniers ouvrages que nous venons d'illustrer et auxquels le public a daigné faire un si favorable accueil. Non-seulement les mêmes soins, le même zèle ont été apportés par nous dans la correction du texte , pour lequel nous avons consulté les meilleures éditions publiées par l'auteur lui-même, dans la typographie et dans la collection des vignettes; mais nous avons cru qu'il était de notre devoir de justifier le choix que nous venons de faire : nous devions pour conserver la faveur accordée à nos publications, nous devions pour nous-mêmes , prendre la défense de Faublas et de son auteur; nous le tenterons du moins.
On Je peut Je ressaie , un plus savant le fasse.
On a porté de l'un et de l'autre bien des jugements divers ! « On a fait bien du bruit à l'occasion de ce petit » livre bien frivole! Au milieu des légèretés dont il est » rempli, tout homme impartial lui doit au moins cette » justice que, dans tous les passages sérieux où se montre » l'auteur, la morale et la vérité sont éloquemment rêvé-
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» lues d'une saine philosophie. » Mais, comme il arrive trop souvent, la prévention une fois établie chacun s'est cru obligé de poursuivre les attaques commencées. Nous croyons, nous, que ce livre est loin d'être dangereux, comme on l'a dit et répété, peut-être sans une intime conviction. Comment croire que son auteur, jeune encore, qui, pour sa droiture, sa sincérité, ses bonnes mœurs, obtint le témoignage unanime de ses contemporains, dont les adversaires mêmes louaient la simplicité, en même temps qu'ils proclamaient son beau caractère et son énergie; comment croire que Louvet n'eût voulu qu'amuser seulement ses lecteurs? Nous, éditeurs, nous avons consciencieusement étudié l'ouvrage, nous avons laborieusement recherché la vérité sur l'auteur dans les écrits du temps, dans ceux de ses antagonistes, et nous avons pu le connaître et le juger. Nous ne voudrions jamais faire du scandale un moyen de succès; et nous avons la persuasion qu'une probité précoce, une vertu solide étaient au cœur du jeune auteur, qui se laissait emporter par une imagination ardente. Madame Roland, «cette femme dont le » moindre mérite avait été de réunir toutes les grâces, » tous les charmes , toutes les vertus de son sexe , cette » femme dont les rares talents et les mâles vertus auraient o honoré les plus grands hommes, o madame Roland était l'amie intime de la femme de Louvet. Jamais leur amitié ne sWaiblit; l'union des jeunes époux, qui avaient été élevés ensemble et, pendant cinq ans, séparés par un premier mariage, fut un modèle de constance au milieu des plus rudes épreuves. Louvet, dans ses mémoires, parle ainsi de sa femme : (f Puisse toute sa correspondance » et la mienne , précieux dépôt laissé en France aux mains
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»d'un ami fidèle, se conserver et quelque jour être » publiée! c'est là que se rencontrerait ma justification n complète. Fier d'elle , j'ai l'orgueil de croire aussi que » le monument où l'on verrait nos âmes ne paraîtrait pas ') indigne de ses auteurs. Il m'importe assez peu qu'après » avoir parcouru le recueil un lecteur superficiel se » demande si l'homme qui gagna le cœur d'une femme >i douée de tant d'esprit, d'une sensibilité si exquise, od'un si grand courage et 'd'une foule de rares talents, )) n'en avait pas lui-même un peu plus que bien d'autres ; )> mais ce que j aime à penser, c'est qu'aucun homme hon- » néte et sensible n'achèverait cette attendrissante lecture » sans s être dit plus d'une fois : Puisqu'il mérita d'être aimé » d'elle, il fut vertueux. » Ce simple et touchant éloge était bien dû à celle qui, après la mort de Louvet, ne pouvait survivre à sa perte et s'empoisonnait; l'amour maternel put seul balancer ses regrets et la décider à vivre. Louvet fut désigné pour être ministre de la justice % il est mort investi du titre de consul à Palerme. Il avait été, à l'âge de dix-huit ans , appelé à plaider la cause d'une domestique qui, après avoir soutenu sa maîtresse et ses deux filles tombées dans la misère , s'était vouée à la pénible profession de garde-malade, afin de leur continuer ses secours; les efibrts du jeune défenseur furent couronnés de succès : sa vertueuse cliente obtint le prix Monthyon ; et les syndics des corps et métiers, comme preuve de leur reconnaissance, ofirirent à Louvet un logement k l'hôtel qui leur était affecté.
Devant ces nobles et solides affections, devant ces écla-
*. Une faction seule empêcha cette nomination d*étre rendue officielle.
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Umtes preuves d'estime, nous n'avons pu refuser la nôtre
il l'auteur, et, dégagés de toute prévention, nous avons
plus justement apprécié son livre. Madame Roland, que
nous venons de citer, disait du style de Louvet : <• C'est
)) la raison en déshabillé , se jouant avec le ridicule sans
» perdre de sa force ni de sa dignité. »> Louvet s'exprime
ainsi dans une des préfaces de Faublas : c( Je m'engage à
» prouver que cet ouvrage, si frivole en ses détails, est au
» fond très-moral, qu'il n'a peut-être pas vingt pages qui
» ne marchent vers un but d'utilité première, de sagesse
» profonde, auquel j'ai tendu sans cesse. J'avoue qu'il sera
» donné à peu de gens de l'apercevoir d'abord ; mais je
0 maintiens que je le pourrai découvrir à tous, et le jour
» de mes confidences sera, je vous le promets, le jour des
» surprises. . . J'ai tâché que Faublas, frivole et galant
» comme la nation pour laquelle et par laquelle il fut fait,
)) eût pour ainsi dire une figure française. ))
Nous rappelons ces paroles de Louvet parce que, avant de les connaître, nous aussi nous avions reconnu que dans Faublas étaient consignées beaucoup de vérités, parce que nous avions constaté que des scènes très-gaies, très-bouffonnes, libres, sans cependant qu'un seul mot obscène soit tracé ou qu'elles puissent même l'inspirer, amenaient souvent des leçons sévères, des réflexions trèsprofondes, et, comme l'apologue, nous donnaient une morale d'autant plus forte qu'elle était imprévue. Louvet savait que les Spartiates faisaient enivrer des esclaves devant leurs enfants pour leur inspirer l'horreur du vin.
Tôi ou tard les auteurs , ou du moins leurs ouvrages , sont victorieux de ces tracasseries dont la médiocrité est exempte. Une charmante petite pièce, le Procès du
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fandango , est une raillerie ingénieuse de celles qui assaillirent l'œuvre de Beaumarchais. Le Mariage de Figaro ^ ou plutôt les Noces, restèrent comme un chef-d'œuvre d'esprit malgré leurs imperfections ; et Faublas , qui eut le iqéme succès d'enthousiasme, Faublas est aussi resté, avec toutes ses incorrections, malgré toutes ses invraisemblances ; il est resté comme un modèle de grâce et de délicatesse, qui n'a son égal chez aucune nation et que ne peuvent eOacer les aventures fabuleuses du héros; il est resté comme une grande et haute comédie où chaque acteur a son rôle marqué et constamment rempli. Le gentil chevalier n'est qu'un intéressant étourdi, sans aucun vice de cœur, enlant gâté par le hasard et qu'une longue métaphore nous représente encore plus heureux qu'audacieux dans ses amours herculéens. £h! qui serait un instant la dupe de l'auteur à ces rencontres si subites et si peu vi*aisemblables? N'est-il pas évident que brodant sur un canevas si heureux, Louvet ne pouvait trop charger les tableaux qu'il couvrait de fleurs? n'est-ce donc pas un trait de génie d'avoir touché l'impossible sans trop s'écarter de la vérité? Que de sévères péripéties ! que de terribles punitions! quelles aiïreuses catastrophes ramènent le lecteur à l'inexorable réalité! Que les esprits sérieux veuillent bien les étudier, et les folles fictions, et les chaleureux récits ne leur apparaîtront plus que comme les prémisses de sublimes antithèses : qui ne voit tout d'abord dans les hardiesses de la marquise de B''*'' qu*a chaque pas dans le vice elle s'entache de honte? L'auteur, en multipliant ses coupables inconséquences, ne laisse-t-il pas percer le mépris sous les égards du baron? ne nous la peintnil pas compromise envers ses femmes, avilie dans
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le monde et à ses propres yeux? et sa fin n'est-elle donc pas une morale à cette fable, à cette création d'une femme jeune, belle, riche et titrée qui forfait à tous ses devoirs? Il est aussi de tels avis, de telles leçons que ne comporte aucun genre d'écrits , les plus futiles comme les plus sérieux, et qu'il est, suivant nous, aussi impossible d'amener en prenant le froid et didactique langage de la morale qu'en badinant avec la folie. Le tour que Louvet a su donner aux faits qu'il invente , le cadre qu'il a choisi lui ont fait surmonter cette difficulté. Les divers caractères de ses personnages, les oppositions si tranchées de leurs actes, de leurs discours; les folles vivacités du loyal chevalier, l'esprit caustique et le sang-froid de ce roué Kosambert, la fermeté, la tendresse paternelle du baron toujours pleine de dignité; le courage, la résignation, les vertus et la bonté de Duportail ; ces délicieux portraits de femmes charmantes, intéressante galerie que commence la marquise et que termine gracieusement cette Sophie si pure et si suave; tout, et surtout l'épisode de Lodoîska, habile contraste calculé, sans doute, au milieu d'un ouvrage si badin par la forme et plus grave au fond; tout, et le fatal dénouement de cette œuvre légère et ravissante, nous semblent constituer un drame qui n'est pas sans quelque haute portée : des actions plus que folâtres, des étourderies, des fautes impardonnables, décrites en un style enchanteur; fautes qui, dans aucun endroit du livre, ne sont ni palliées, ni excusées, et qui partout au contraire sont justement et cruellement punies, indiquent assez la marche constante de l'ouvrage ; elles révèlent évidemment la suite d'un plan savamment combiné , qui nous semble dans un rapport parfait avec les principes.
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les sentiments, les niœm*s de l'auteur, et justifie l'honorable sympathie qu'il inspire et qu'après de mûrs examens nous devions partager.
Nous voudrions qu'une plume exercée, qu'un éloquent écrivain vînt enfin présenter Louvet sous le jour constamment favorable de la vérité et défendre sa mémoire contre cette assertion banale et qui s'attaque à tant d'auteurs : qu'eux-mêmes se sont peints dans leurs écrits; nous voudrions que cet écrivain remplit l'engagement pris par Louvet; chacun reconnaîtrait alors que FaublaSy ouvrage d'esprit, largement conçu, n'est pas si frivole qu'il le parait, et nous sommes convaincus qu'on le peut lire avec fruit : nous ne le mettrions pas aux mains de nos enfants; cependant, à Feutrée dans le monde de notre fils chéri, Faublas, dévoré,... mais médité par lui, ne lui serait peutrêtre pas moins utile que notre morale aride et grondeuse, et pourrait suppléer à ces prudents ménagements des avis paternels toujours empreints d'une retenue pudique et sage.
Voilà comment nous avons compris Faûblas, et c'est après avoir acquis nos convictions que nous avons projeté de l'illustrer. Ce n'est pas une édition de poche que nous publions et que l'écolier puisse aisément soustraire aux regards, c'est une belle reproduction que nous avons enrichie de spirituels dessins; mais qu'on y jette les yeux , ils ne causeront que du plaisir et ne sauraient plisser ni rougir aucun front : nous avons étendu partout une gaze décente, nous avons tiré le rideau sur les scènes les plus vives. Aussi nous ne craignons pas de l'aflirmer : les gravures offertes en tous lieux aux acheteurs présentent plus de nudités que les vignettes du livre de Faublas que
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nous faisons précéder de ce simple avis, auquel notre qualité d'éditeurs ne nous permettait peut-être pas, du moins comme semble le constater l'usage, de donner autant d'étendue.