SUR
LOUVET DE COUVRAV.
De tous ceux qui combattirent dans cette arène sanglante où la Convention renversa tant d'hommes et tant de préjugés , nul ne fut l'objet d'aussi dures attaques que J.-B. Louvet. Nul homme , doué ^ de qualités plus douces , de mœurs plus simples , ne fut si fréquemmeîit^ni si injustement accusé de dévergondage et de fanatisme. Triste exemple offert aux ambitieux que cet auteur brillant arraché aux jouissances d'une condition modeste , et qui , célèbre à deux titres différents , parvint au pouvoir , but de ses désirs , et obtint la renommée si pleine de dégoûts , même dans ses faveurs !
J.-B. Louvet de Couvray naquit à Paris en l'année 1761. Ses parents le destinaient au barreau; mais, dégoûté d'études arides , il se retira dans le magasin d'un libraire , et bientôt il y fut saisi de la passion d'écrire , que le contact des livres ne donne que trop souvent, n publia en 1787 la première partie de la Vie et des aventures du chevalier de Faublas ; cet ouvrage eut un grand succès , succès de vogue qui pourrait sembler étonnant si l'on voulait juger avec froideur la forme du drame , le style , les invraisemblances d'un livre qui laisse peut>-etre à désirer sous ces rapports , mais qui est resté sans égal peur l'esprit, la vigueur, la grâce, la richesse d'imagination. Œuvre chérie d'un auteur de vingt-trois ans, Faublas a tous les défauts de cet âge ; il évoque tous les rêves de la jeime,sse , comme elle il est franc et sans voile. Quelques personnes avaient pensé tout cela , aucun n'eût osé l'avouer , pas un ne l'aurait écrit. Mais combien
X NOTICE
de regards avides lurent cette épopée d'amour! Combien de beaux yeux se remplirent de larmes à ces épisodes où la grâce se joint au sentiment ! Que de fronts soucieux se déridèrent sous l'impression du sourire ! Que de désirs formés , que de portraits reconnus fidèles ! Que de souvenirs joyeux jetés dans toutes les imaginations ! Quels éléments certains et inappréciables pour assurer à im écrivain toutes les sympathies , toutes les affections ! Ne sont-ce pas là les causes véritables de l'enthousiasme des contemporains de Louvetî Que d'autres cherchent à s'expliquer autrement la faveur accordée à ce chefd'œuvre d'un genre d'écrits où se montrent tant de concurrents si divers ! On ne saurait reconnaître à Louvet le talent de peindre exactement les mœurs d'une société qu'il ne fréquentait pas , d'étudier et de bien dessiner les caractères de ses personnages , d'écrire avec une parfaite correction ; c'est donc par l'art tout puisant et inimitable de peindre les passions , de pressentir et de flatter les goûts , de dwmer une impression aussi vive que la réalité , que Faublas vit s'accroître le nombre de ses lecteurs. Les esprits frondeurs y cherchèrent la satire amère de la régence et de quelques-uns des vieux seigneurs de la cour du vertueux Louis XVL Les femmes applaudirent à ce chevalier qu'elles avaient deviné , à ce Faublas si vif et si loyal , à sa valeur et à ses sentiments tout français ; les hommes jeunes et les vieillards eux-mêmes, qui gardaient le souvenir d'une madame de LignoUe et d'une madame de B***, revenaient sur bien des pages pour les relire encore ; tous enfin consacraient à cet ouvrage un succès qui fut long , car il dure toujoiu*s ; et , s'il est vrai de dire que les mœurs se sont améliorées , oserait-on affirmer pour cela que la nature humaine ait changé!
On a raconté , mais cette erreur ne peut s'accréditer , que Louvet , livré à la dissipation , avait esquissé d'après lui - même soo principal personnage. Ceux qui l'ont connu nous le peignent, au contraire , vivant à la campagne près d'irne amie d'enfance à laquelle il s'était attaché ; femme bien illustre aussi par le cœur, bien intéressante par son courage et son dévouement ! elle partagea toutes les
SUH LOUVKT DE COUVRAY. XI
vicissitudes de Louvet. Son âme, élevée et toute noble, avait su l'apprécier, cet homme qu'elle aimait et ne put avoir pour premier époux; le sort devait à son amour de le lui rendre. L'union la plus touchante , l'intérieur le plus heureux , des consolations douces et toutes-puissantes, l'approbation d'une femme aussi grande par son énergie et ses vertus que célèbre par ses grâces et sa beauté , de cette Lodoïska , qui nous est représentée si suave et si pure , donnèrent à Louvet la force de supporter toutes ses disgrâces ; et , dans l'exil encore, arrivé au comble du désespoir, il choisissait pour suicide sa rentrée en France , dans sa patrie , à Paris , où sa tête allait tomber sur l'échafaud : « Il le devait , dit-il dans ses mé- •• moires , à ses amis , et voulait surtout mourir en songeant à " Lodoïska, le visage tourné vers elle. " Un mariage de convenance les avait séparés ; mais ils se réunirent dès que, libres, ils purent le faire , et ne se sont quittés qu'à la mort. Cette tendresse affectueuse , cette douce constance lavent Louvet du reproche de licence, et suffisent pour eflEsicer la teinte romanesque qu'on essaya de répandre sur le tableau de sa vie privée. De savants critiques , de l'espèce de ceux qu'un auteur de l'antiquité compare aux animaux grugeurs, ont voulu retrouver , dans des mémoires du temps , le type de Faublas. Ce serait , selon eux , l'abbé de Choisy , favori de madame de Maintenon... Que nous importent ces découvertes érudites et ce doute qu'on puisse tout et si bien inventer! Que devient le plus beau marbre aux mains du statuaire inhabile!... Qu'est la toile d'un tableau sous la main de l'artiste qui sait disposer ses personnages et nuancer ses couleurs !. . . Lisons , et goûtons le plaisir, sans nous soucier de ces recherches, de ces attaques !... Laissons douter, laissons nier ces écrivains , ces esprits si peu inventifs que surprend tout ce qtii n'est pas fiction , et qui ne sauraient croire à l'intuition et aux richesses de la poésie ! . . . Mille de ces seigneurs , qui donnèrent à l'envi leur patronage au livre , se complurent sans doute à retrouver, eux et les amis de leur folle jeunesse , dans le roman de Faublas; mais pas un n'eût été le type fidèle de cette figure si grande dans i
notigk:
les fastes de la galanterie , et semblable au héros de la fable qui seul résume tous les travaux de cent demi-dieux.
La verve entraînante et la véracité de Louvet le rendirent bientôt populaire au sein des réimions patriotiques du commencement de la révolution. Il fiit, dans la section des Lombards, un des orateurs délégués par les jacobins impétueux. Passionné, doué de cette facilité de parler que donnent l'enthousiasme et la conviction , il produisit sur les hommes ardents comme lui une impression profonde ; on Técoutait religieusement ; ses motions furent adoptées , et celui qui disposait d'une des sections les plus nombreuses et les plus énergiques devint assez considérable pour que les hommes éminents du parti de la Gironde recherchassent son amitié. Ce fut à leur instigation qu'il parut à la barre de l'assemblée , le 27 décembre 1791 , suivi des membres les plus influents de sa section. Une flatteuse distinction l'accueillit. Interprète des vœux secrets des girondins, il sut les exprimer avec une chaleur et une hardiesse qu'il puisait dans son patriqtisme et la vivacité de ses sensations ; il démontra la nécessité d'une prompte guerre contre des ennemis implacables : « Députés de la France » s'écria-tril , nous vous deman- » dons un fléau terrible , nous vous demandons la guerre ! . . . Prompts " comme la foudre , que des millions de nos concitoyens se préci- » pitent sur la féodalité et ne s'arrêtent qu'où finira la servitude ; » qu'on dépose la Déclaration des droits dans les chaumières ; H que l'homme , en tous lieux instruit et délivré , reprenne le sen- " timent de sa dignité première . que le genre humain se relève et » respire ! »» Sa pétition fut vivement appuyée. Par un travers bizarre de son caractère envieux et despote , Robespierre se prononçait alors pour le maintien de la paix. Louvet , jeune et emporté, traita dédaigneusement les argumentations de son adversaire , et provoqua cette haine sotmie et implacable dont il ne tarda pas à sentir les atteintes. La Gironde triomphait, les événements prenaient une tournure belliqueuse. Le ministère se retirait. Dumouriez, chargé d'en former un nouveau , voulut confier à Louvet le minis-