‹ Les aventures du chevalier de FaublasChapitre 26 sur 37 · XXXVIII A MON SOSIE · texte numérisé non relu

XXXVIII A MON SOSIE

et cependant je suis persuadé que maintenant vous sentez, ainsi que moi, le terrible inconvénient qu'elle entraîne. A quelle marque certaine deux rivaux si ressemblants, en même temps lancés dans la vaste carrière, seront-ils reconnus et distingués? Quand le monde retentira de notre éloge commun; quand nos chefs-d œuvre, pareillement signés, voyageront d*un pôle àlautre, qui séparera nos deux noms confondus au temple de Mémoire? Qui rae conservera ma réputation, que sans cesse vous usurperez sans vous en douter? Qui vous restituera votre gloire, que je vous volerai continuellement sans le vouloir? Quel homme assez pénétrant pourra, par une assez équitable répartition, rendre à chacun la juste portion de célébrité que chacun aura méritée? Que ferai-je pour qu on ne vous prête pas tout mon esprit? Comment empêcherez-vous qu'on ne me- gratifie de toute votre éloquence? Ah! monsieur! monsieur!

Il est vrai que Tingrate fortune à mis entre nos destinées une différence pour vous toutp avantageuse : vous êtes avocat au, je ne suis qu avocat en; vous avez prononcé, dans une grande assemblée, un grand discours, je nai fait qu'un petit roman. Or, tous les orateurs conviennent qu*il est plus difficile de haranguer le public, que d'écrire dans le cabinet ; et tous les gens instruits sont épouvantés de l'immense intervalle qui séparç Içs avocats en des avocats au. Mais je vous

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A MON SOSIE. XXXÎX

observe (Ju'il y a encore dans l'état des milliers d'ignorants qui ne connaissent ni mon roman, ni votre discours, et qui, dans leur profonde insouciance, ne se sont pas donné la peine d^pprendre quelles belles prérogatives sont attachées à ce petit mot au, dont, à votre place, je serais très-fier. Ainsi, monsieur, vous voyez bien que malgré le roman et le discours, et le en et le au, tous ces gens-là, qui ne peuvent manquer d entendre bientôt parler de vous et de moi, nous prendraient continuellement Tun pour l'autre. Ah ! monsieur, croyez-moî, hâtons-nous d'épargner à nos contemporains ces perpétuelles méprises qui donneraient trop d'embarras à nos neveux.

D'abord j'avais imaginé que, vous trouvant le plus intéressé à prévenir les doutes de la postérité, vous voudriez bien faire comme vos nobles confrères, qui, pour la plus grande gloire du barreau, augmentent ordinairement d'un superbe surnom leur baptistère, devenu trop modeste.

Depuis, en y réfléchissant davantage, j'ai senti que délicatement je devais me donner ce ridicule pour vous l'épargner. Voilà ce qui me détermine. Vous pouvez, si bon vbus semble, rester M. Louvet tout court; moi, je veux être éternellement, LOUVET DE COUVRAY.

La seconde édition s étant faite en 1790, j'ajoutai la note suivante (i).

(1) Oui; mais ne voilà-t-il pas que la plus impertinente

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