I . . I ■ il
brève et entrecoupée. J'ai cru même surprendre quelques moments de délire. Ce matin, son visage s*est enflammé tout à coup, ses yeux sont devenus vifs et brillants. Elle a prononcé très-vile et très-bas quelques mots que Je n'ai pu entendre ; mais bientôt elle est retombée dans un accablement plus profond : Non, non, a-t elle dit, cela n'est pas possible,,, je ne le puis, je ne le dois pas,,, jamais il ne le saura,,, J ai vu des larmes couler de ses yeux. Elle a ajouté d'un ton douloureux : Comme je me suis trompée ! fen mourrai Ifen mourrai ! le cruel ! T ingrat ! ) ai pris sa main, elle a serré la mienne, et puis elle m'a redit ce qu'elle me répète sans cesse : Adélaide! Adélaïde! ah! que tu es heureuse! Sa gouvernante rentrait : Sophie m'a encore conjuré de ne rien lui dire. Cependant, mon frère, il faudra que j'avertisse madame Munich (c'était le nom de la gouvernante de Sophie), parce que je crains pour ma bonne amie. Qu'en pensezvous ? — Adélaïde, lui avez-vous dit que j'étais ici? — Oui ; mais j'avais bien raison de vous soutenir hier qu'elle ne vous aimait plus ; elle me l'a dit elle-même: — Sophie vous'a dît... — Oui, monsieur, elle me Ta dit, et elle m'a chargée de vous le dire. Hier, avant souper ,je lui racontais
' bu CHEVALIER DÉ FAUBLAS. io^
que vous aviez ?mené avec vous un jeune monsieur fort aimable. Elle a demandé son nom.
J'ai répondu, le comte de Rosambert.7?osam*er^' a- t-elle répété avec étonnément, Rosambertl c'est celui qui a mené votre frère che:( la mar- ; <,,;
quise de B"**. Ce it est pas un Jeune homme honnête ! votre frère en fait son ami : il gâtera '\;' ' tout à fait votre frère!... Adélaïde, il commence à se déranger y votre frère U,, Ah! ma bonne amie, je lui en ai fait des reproches, et je lui ai même dit que tu ne Taimes plus. — Vous lui ave\ dit que je ne Taime plus ? — Oui, ma bonne amie, mais il n'a pas voulu me croire, et il s'est mis à rire, et M. de Rosambert a ri aussi... Ces messieurs se sont mis à rire! m'a répliqué Sophie d'un ton fâché. Votre frère a ri^ et n'a pas voulu vous croire ! Adélaïde, quand revient-il, votre frère? — Demain, ma bonne amie. — Hé bien!
dites-lui qu'il est vrai que fai eu de tamitié pour lui, mais que je rien ai plus, plus du tout; et qu'afn de l'en convaincre, je ne le verrai de ma vie. Elle m'a quittée; et puis, un moment après, elle est, revenue me dire en riant : Oui, ma chère Adélaïde, tu as raison ; je n'aime pas ton frère, je ne l'aime pas. Ne manque pas de le lui dire demain. Elle riait; et cependant je vous
aog tlNË aNK'ÉË t>Ë U VIË
assure, Faublas, que tout de suite elle s*est mise à pleurer.
Tandis qu^Âdélaïde me parlait, mon cœuc était pénétré de douleur et de Joie.
Il faut, reprit ma sœur, il faut que je vous fasse part d*une singulière idée qui m'était venue dans l'esprit, je ne sais comment, je ne sais pourquoi. En voyant ma bonne amie rire et pleurer en même temps, je ne puis m'empêcher de craindre qu'elle ne soit un peu folle : cependant il y a là dedans quelque mystère que je ne pénètre pas. Sûrement quelqu'un lui donne du chagrin... mon frère, j'ai vraiment eu peur que ce ne fût vous. Pourquoi le hait-elle à présent ! me suis- je dit. Pourquoi ne veut-elle plus le voir? Serait-ce lui qu'elle appelle ingrat et cruel?... Vous sentez bien, Faublas, qu'en y réfléchissant un peu, je me suis convaincue que cette idée n'était pas raisonnable... Mon frère un ingrat! un cruel ! cela ne se peut pas. Et puis, quel mal a-t-il fait à ma bonne amie? quel mal aurait-il pu lui faire?
Adélaïde I m'écriai-je, ma chère Adélaïde !
Commçnt ! vous pleurez I me dît-elle ; seriezvous fâcha, contre moi ? Je vous assure que j'ai pensé tout cela malgré moi, et que je ne vous l'ai
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bO CHËVALtËft Dfe PAtJÈLAS. !iàg
pas dit pour vous offenser. — Je le sais bien, ma chère sœur, je le sais bien; c'est la maladie de ta bonne amie qui me fait pleurer. — Mon frère, pensez-vous qu'elle puisse devenir sérieuse? pensez-vous que je doive avertir la gouvernante de Sophie ? — Non, Adélaïde, non, ne l'avertis pas. Ta bonne amie a la fièvre, comme tu dis bien; et je connais un remède qui la guérira. Adélaïde, je vous apporterai demain matin la recette écrite sur un morceau de papier soigneusement cacheté. Vous ne montrerez ce papier à personne ; vous le donnerez à Sophie quand madame Munich ne sera pas avec elle. Il est essentiel que madame Munich ne voie pas ce papier. Vous m'entendez bien? — Oui, oui, soyez tranquille. Ah ! que je vous aurai d'obligations si vous guérissez ma bonne amie! — Adélaïde ! dites à ma jolie cousine que je crois connaître son mal, que je le partage, et que j'espère lui rendre sa tranquillité. Lui direz-vous bien cela, ma sœur? — Ah ! mot pour mot. Vous connaissez son mal, vous le partagez, vous le guérirez. Mon frère, je lui dirai même que vous avez pleuré. Mais ne manquez pas de venir demain ; demain apportez la recette, et, en attendant, ne négligez rien pour que son succès soit
2î6 U^E ANNÉE DE LÀ VIE
entier. Gardez-vous de ne vous en rapporter qu'a vous seul ; vous n'êtes pas médecin, mon frère : courez aujourd'hui chez les plus célèbres d'entre eux; voyez, interrogez, consultez; la maladie n'est pas ordinaire,' jamais je n'en ai vu de semblable, et je tremble qu'elle ne devienne infiniment dangereuse. Bon Dieu ! si, en voulant détruire le mal, vous alliez le rendre incurable... Mon frère, il faut que la guérison soit radicale... et prompte aussi! bien prompte! Hâtez-vous, hâtez-vous pour Sophie, qui souffre, qui dépérît, qui brûle; pour moi, qui suis si malheureuse de sa peine ; et, tenez, pour vous-même, mon frère ; car ma bonne amie, dès qu'elle se portera bien, vous aimera sans doute autant qu'elle vous aimait autrefois.
Revenu chez moi, je ne m'occupai que des discours d*Adélàîde, que des peines de Sophie. Malheureusement mon père donnait à dîner ce jour-là. Il fallut d'abord tenir table, et faire ensuite un maudit brelan, qui me retint jusqu'à plus de minuit. Quel tourment quand on aime bien, quand on se croit aimé, quand on veut écrire à sa maîtresse, quel tourment d'être obligé de jouer toute la soirée! je ne le souhaite pas à mon plus cruel ennemi.
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bu CttEVÀLiÉR Î3E FAUBLAS. 5ii
On devine que je dormis peu cette nuit. Le lendemain, je passai dans un petit cabinet pratiqué au fond de ma chambre à coucher; j'avais là quelques livres d'étude dont mon commode gouverneur ne m*ennuyait pas souvent. Je me mis à mon secrétaire. J'écrivis^ une première lettre, que Je déchirai ; J'en fis une seconde pleine de ratures, qu'il fallait bien corriger; et je prie le lecteur de ne pas dire que j'aurais dû recommencer encore la troisième, que voici :
Ma jolie cousine,
« Il est enfin venu ce moment tant souhaité » où je puis librement vous ouvrir mon cœur, » solliciter de votre tendresse un aveu bien doux, » et peut-être assurer ainsi notre bonheur com- » mun.
D Ahl Sophie! Sophie! si vous saviez ce que » j'éprouvai le premier jour que je vous vis ! » comme ma vue se troubla I comme mon cœur » fut agité! Mon amour n'a fait qu'augmenter » depuis : un feu dévorant circule aujourd'hui 10 dans mes veines... Sophie! je n'existe plus que » par toi! »
J'en étais là quand Jasmin, entrant brusquement, m'annonça le vicomte de Florville. — Le
iti DNË ANNëE DE LA VtË
vicomte de Florville I je ne le connais pas ! Dites que je n*y suis pas. — Monsieur, il est dans votre chambre à coucher. — Commentl-^vous laisseriez donc entrer toute la terre I — Monsieur, il a forcé la porte. — Au diable le vicomte de Florville I
Tremblant que cet inconnu si peu civil ne vînt jusque dans mon cabinet, et que, d'un œil profane, il ne parcourût ce papier, dépositaire de mes plus secrets sentiments, je me précipitai dans ma chambre à coucher. Un cri de surprise et de joie m'échappa. Ce prétendu vicomte, c'était la marquise de B***. Mon premier mouvement fut de pousser Jasmin dehors; le second, de verrouiller la porte; le troisième, d embrasser le charmant cavalier; le quatrième!... Les esprits pénétrants l'ont déjà deviné.
La marquise, toujours étonnée de ma vivacité, dès qu'elle eut repris ses esprits, me dit : Vous êtes un bien singulier jeune homme ! ne vous lasserez-vous jamais de prendre ainsi le roman par la queue? Il n'y a que vous dans le monde capable de commencer un raccommodement par où il doit finir ! — Hé bien ! maman, prenez qu'il n'y ait rien de fait; voyons, disputons-nous. — Oui, afin de nous raccommoder encore, n'est-il pas
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DU CHEVALIER DE FAUBLAS. 2i3
vrai, petit libertin? — Ah! ma chère maman, Je
n ai pas une idée que vous ne compreniez d abord. ^ y%^^
— Hier pourtant vous ne m'avez pas compris, ''^7V^ ingrat que vous êtes ! — Hier, je boudais encore, ' ;-
— Et de quoi, s'il vous plaît? Pouvais-je soupçonner que vous fussiez sous cette ottomane? "ii^ N etait-il pas essentiel pour vous et pour moi de " . retirer ce portefeuille des mains du marquis? — ' >*. Tout cela est vrai, maman; mais le dépit... — ' .'.Vv Le dépit!... vous avez du dépit! vous, pour qui , .i {oublie mes devoirs... toutes les bienséances,., le -'.' soin même de ma réputation; et de quel ton ré- .,-/i. pondez- vous à la lettre la plus tendre. (Elle tira ^^^> la mienne de sa poche). Tenez, ingrat, relisez la votre lettre ; relisez-la de sang-froid, si vous pouvez. Quelle cruelle ironie ! quel persiflage amer ! Et cependant je vous pardonne ! et cependant Je . >;^V>;; viens vous chercher! Je me conduis avec autant '^"^•,5|^5î de faiblesse et d'imprudence qu'un enfant de 1 douze ans... Faublas! Faublas! il faut que le ^] charme soit bien fort... il faut... que vous m'ayez ;^ ensorcelée ! — Petite maman ! — Hé bien ? — Grondez-moi fort, parce que nous nous raccommoderons. — Comment I fripon, vous n'avouerez seulement pas que vous avez eu tort? vous ne demanderez pas pardon? — Si fait!... Oh! que vous
Goô^b
êtes bellel... oh! que je vous demande pardon 1
Les gens qui ont de Tespritt et même ceux qui n'en n ont pas devineront encore qu ici la marquise et moi nous nous raccomodâmes.
On croit que nous allons recommencer à nous quereller; point du tout. Voici l'instant des petites caresses et des compliments tendres. .
Mon Dieu! Florville, que vous êtei séduisant dans ce joli négligé! que ce frac anglais vous va bien !
— Mon ami, je l'ai fait faire hier tout exprès. Il est, si je ne me suis pas trompée, de la même étoffe et de la même couleur que ce charmant habit d amazone dans lequel lamour, qui voulait ma défaite, te fit paraître à mes yeux pour la première fois. Devenue chevalier de mademoiselle du - Portail, j'ai senti qu'il me convenait de prendre ses couleurs. (Je le serrai dans mes bras.) — Et moi, désormais l'esclave du vicomte de Florville, je me plairai toujours à porter ses chaînes.
Maman, quelle douce réciprocité! — Mon ami, lamour est un enfant qui s'amuse de ses Métamorphoses ; il fit de mademoiselle du Portail uiie vierge folle ; il fait de la marquise de B**** un jeune homme imprudent. Ah! puisse le vicomte de Florville te paraître aussi aimable que mademoi-
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DU CHEVALIER DE FAUBLAS. 2i5 > ^
selle du Portail jcne sembla jolie ! — Aussi aima • - c ^:
bleî... bien d'avantage! Oh! non. répondit-elle, '^^Zv^
en se mirant avec complaisance, en me considé- -:-a|^
rant avec tendresse : ohl non; vous êtes mieux, ^ < A,
mon ami, plus grand, plus dégagé : il y a dans ,:> V*|
votre air quelque chose de hardi, de martial... — .^ à-^^:
Oui, maman; et, si fen crois un grand physiono- . f ^1 miste, quelque chose de plus nerveux... — Fau-
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blas, laissez là monsieur le marquis... Nest-ce ■l'S'-^i
pas assez du mauvais tour que nous lui jouons?... ^ .^/i Enfin, je ne suis pas venu ici pour m'occuper de * î'^h-^î
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lui... Oh! ça, mon ami, dis-moi sans flatterie comment tu me trouves? — Bien, plus que bien. Je n'aurais pas de peine à vous dire comment vous êtes mieux; mais puisque absolument, .^ .Y-vIl
homme ou femme, il faut qu'on s habille, ah ! je ''^y^
défie que, d'une manière ou de l'autre, personne 'i- :V^
soit jamais aussi jolie que vous. — Voilà bien le '^
langage d'un amant ! toujours enthousiaste, toujours exagéré!... Mon cher Faublas! quelle femme sera plus heureuse que moi, si tu me vois ' ^
toujours des mêmes yeux!...-^ Oh! maman, toute ma vie!
Je la tenais dans mes bras ; elle m'échappa pour aller prendre une épée qu'elle aperçut sur un fauteuil. En ajustant le ceinturon, elle me dit : J ai
2l6 UNE ANNÉE t)E LA VIE
un joli cheval anglais que je monte quelquefois. Nous touchons au printemps ; j aime beaucoup à me promener à cheval dans les environs de Paris. Voudrez-vous bien m'accompagner quelquefois, Fjiublas?... Veux-tu, mon ami, t'égarer de temps en temps dans les bois avec le vicomte de Florville? — Mais on nous verra. — Non, le marquis est souvent obligé d aller à la cour. — Hé bien, maman, quel jour? — Laissez donc paraître la verdure.
En me pariant, elle avait tiré mon épée; et s'escrimant en face de moi : En garde, chevalier, me dit-elle. — Je ne sais pas si le vicomte est redoutable ; mais ce que je sais bien, c est que ce n'est pas là : ce n'est pas ainsi que je dois me battre avec la marquise. Ose-t-elle accepter une autre espèce de combat? (Elle vola dans mes bras.) Ah ! Faublas, me dit-elle en riant; ah ! s'il n'y en avait jamais de plus meurtriers!... — Maman, ce ne serait plus parmi les hommes qu'on chercherait des héros.
Je venais de mettre la marquise hors d'état de me battre, et bien m'en prit.
Ma belle maîtresse me donna encore deux heures, que nous employâmes passablement bien. Si je n'écoutais que mon cœur, médit elle
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enfin, Je resterais ici toute la journée : mais voici l'heure à laquelle je dois rejoindre Justine dans un endroit et mes gens dans un autre. Nous nous dîmes adieu; je reconduisis poliment le vicomte de Florville. Déjà sortis de mon appartement, nous allions descendre l'escalier, lorsqu'à travers les rampes, je distinguai, dans le vestibule, Rosambert qui se disposait à monter. J en avertis la marquise : Rentrons promptement, me ditelle, je vais me cacher dans quelque coin de votre appartement; vous le renverrez vite. Aces mots, sans me donner le temps de la réflexion, elle'rentra, traversa ma chambre à coucher comme une folle, et se jeta dans mon cabinet.
Rosambert entra : Bonjour, mon ami; comment se porte Adélaïde? Comment se porte la jolie cousine? — Chut! chut! ne parlez pas de cela, mon père est là. — Où? — Dans ce cabinet. — Dans ce cabinet! votre père? — Oui. — Et que fait-il là? — Il examine mes livres. — Comment, vos livres?... Mais, non, il n'est pas dans ce cabinet; car, tenez, le voilà qui entre... Il y a de la marquise dans tout ceci I... Et pourquoi ne pas me dire tout bonnement que vous êtes en affaire? Adieu, Faublas; à demain. Il passa devant mon père, et le salua : Monsieur, vous avez
2l8 UNE ANNÉE DE LA VIE
quelque chose à dire à monsieur votre fils, Je vous laisse.
Cependant le baron me regardait d un air sévère et se promenait à grands pas. Impatient de savoir ce que m annonçait cet abord sinistre, je lui demandai respectueusement pourquoi il m'avait fait Thonneur de monter chez moi. — Vous le saurez tout à Theure, monsieur. Un domestique parut : Va-t-il venir? cria le baron. — Le voilà, monsieur, et mon cher gouvQrncur entra.
Le baron lui dit : Monsieur, ne vous ai-je pas chargé de la conduite et de Téducation de mon fils î— Oui, sans doute... — Hé bien, monsieur. Tune est très-négligce, et Tautre très- mauvaise. — Monsieur, ce nest pas ma faute; monsieur votre fils n aime pas Tétude... — Cest là le moindre mal, interrompit le baron; mais comment ne suis-je pas instruit de ce qui se passe chez moi? Pourquoi ne m'avertissez-vous pas des désordres de mon fils? — Monsieur, quant à ce qui se passe chez vous, je ne puis répondre que de ce que je vois; au dehors, je ne puis' répondre de rien. Monsieur vQtre fiU, quand il çort, souffre rarement qije j« Tgccompagnc; et... (un regard que je jetiii lur Ml Perron iVçr^il ^^'H çn %mX «ssça
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dit). Le baron reprit : Monsieur, je n'ai qu un mot à vous dire; si ce jeune homme se conduit toujours aussi mal, je me verrai forcé de lui choisir un autre instituteur. Laissez-nous, je vous prie.
Lorsque M. Person fut sorti, le baron prit un fauteuil, et me fit signe de m'asseoir. — Pardon, mon père, mais j'ai affaire. — Je le sais, monsieur; et c est précisément pour que cette affaire ne s'achève pas, que je viens vous parler. -^ Mon père... encore une fois, pardon ; mais il faut que je sorte... — Non, monsieur, vous resterez : asseyez-vous. Il fallut bien s'asseoir. J'étais sur les épines : le baron commença :
Se peut-il que Faublas ait de sang-froid médité des horreurs? Se peut-il qu'il veuille abuser la simple innocence et préparer des pièges à la vertu? — Moi! mon père! — Oui, vous.. Je viens du couvent, je sais tout.
Si mon fils, encore trop jeune pour sentir que plus une conquête est aisée, moins elle est flatteuse ; qu'il faut se garder de confondre une intrigue avec une passion ; que lamour du plaisir pe fut jamais de l'amour... — î^on père, daigne? parler moins haut, — Si mon fils, trop enivré de ce qu on ne peut appeler qu une bonne fortune,,,
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«— Plus bas, je vous en supplie. — Trop charmé de la découverte d'un sens nouveau et de la possession d*unc femme qui n*est pas sans attraits ; si mon fils, dans les bras de la marquise de B***... '•— Cen est trop! de grâce, mon père... — Avait oublié son père, son état, ses devoirs, je l'aurais plaint, mais je l'aurais excusé; je lui aurais donné les conseils d*un ami ; je lui aurais dit : Plus la marquise... — Mon père, si vous saviez... — Plus la marquise est belle, et plus elle est dangereuse. Examine avec moi la conduite de cette femme' dont tu es épris. Au premier coup d œil, ta figure la décide : elle te prend en une soirée... — Je vous conjure de ménager... — Pour satisfaire sa folle passion, elle expose sa vie et la tienne. Quelle doit être vive, ardente, emportée, celle... — Mon Dieu I — Celle qui sacrifie à la soif du plaisir son repos, son honneur, l'estime publique !... — Ah ! mon père ! ah ! monsieur ! — Je le répète, mon ami; plus la marquise est belle, plus -elle est dangereuse ! Tu croiras dans ses bras que la nature a des ressources inépuisables...
Désolé de ne pouvoir m'expliquer, bien convaincu que le bai'on ne se tairait pas, je me déterminai à attendre patiemment la fin de cette remontrance, que, dans une autre occasion, je
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bu CttEVALlER DE FAUBLÂS. àài
f .ii H ,i . . .. I..II..I..I MM . l.. > ii.lii o I.II ti m . r i „ .... .11 . !■ ■*
nauraîs peut-être pas trouvé trop longue. Le coude gauche posé sur le bras de mon fauteuil, je naordais ma' main de dépit, et mon pied droit, toujours en mouvement, battait la mesure sur le parquet. Mon père cependant continuait :
Tu lenerveras, la nature, au moment de la puberté, dans cet âge critique, où, travaillant au' développement des organes, elle a besoin de toutes ses forces pour achever son ouvrage* Je sais bien que Texcès des plaisirs produira la satiété ; mais le dégoût viendra trop tard, peut-^ être; mais déjà tu pleureras ta sa[nté détruite, ta mémoire perdue, ton imagination flétrie, toutes tes facultés altérées. Infortuné! tu deviendras, à la fleur de ton âge, la proie des noirs chagrins, des infirmités repoussantes; et dans les horreurs d'une yieillesse prématurée, tu gémiras d'être obligé de supporter le fardeau de la vie... O ! mon ami I redoute ces malheurs, plus communs qu'on ne pense : jouis du présent, mais songe à l'avenir $ use de ta jeunesse, mais garde des consolations pour rage mûr.
Cependant, ajouta le baron, mort fils, peu touché de mes représentations paternelles, aurait donné, en m'écoutant, mille signes d'impatience, il se serait dandiné sur son fauteuil, il m'aurait
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interrompu cent foîs, je n aurais pas eu l'air de m'en apercevoir. Plus effrayé de ses dangers, que sensible à mes injures, j'aurais continué tranquillement ; je lui aurais dit : La marquise de B***...
On conçoit ce que je souffrais depuis un quart d'heure ; je ne pus contenir davantage mon impatience longtemps concentrée : Hé! mon père, m'écriai-je, n*auriez-vous pas pu lui dire tout cela un autre jour? Le baron était naturellement violent; il se leva furieux. Craignant l'effet d'un premier transport, je me sauvai dans le cabinet, dont je poussai la porte sur moi.
J'y trouvai la marquise dans une situation bien pénible. Les bras appuyés sur le devant de mon secrétaire, elle tenait avec ses mains ses oreilles bouchées, et lisait, tn sanglotant, un papier posé devant elle. Je m'approchai de ma belle maîtresse : Oh! madame, combien je suis désolé!... La marquise me regarda d'un air égaré : Cruel enfant! quelles fautes tu m'as fait faire !... — Parlez donc plus bas. — Mais quel châtiment j'en reçois 1 — De giâce, parlez plus bas. — * Ton père!... ton indigne pèrel... il ose... — Mon amie, vous allez vous perdre î — Mais tu es cent fois plus cruel que lui. Tiens, regarde cet écrit funeste... vois ces caractères perfides... mes pleurs
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les ont effacés. (Elle me montrait la lettre commencée pour Sophie.) ,
Faublas, cria le baron, puvrez cette porte.
Vous n'êtes pas seul daps ce cabinet? — Pardonnez-moi, mon père. — J'entends quelqu'un vous parler. Ouvrez cette porte. — Mon père, je ne le puis. — Je le veux : ne me laissez pas appeler mes gens. — La marquise se leva brusquement : Faublas, dites-lui que vous êtes avec un de vos amis qui demande la permission de sortir... De sortir I Oh! oui, reprit-elle avec désespoir; quelque honte qu'il y ait à sortir, il y en aura moii;is qu'à rester. — Mon père, je suis avec un de mes amis qui demande la liberté de sortir. — Avec un de vos amis? — Oui, mon père. — Hé I que ne me disîez-vous plus tôt qu'iî y avait quelqu'un dans ce cabinet? Ouvrez, ouvrez ; ne craignez rien :' je suis tranquille. Votre ami peut sortir.
Conduisez-moi, me dit la marquise. Elle se couvrit le visage avec ses mains : j'ouvris la porte, nous entrâmes dans la chambre à. coucher; nous allions gagner la porte opposée qui conduisait à l'escalier. Mon 'père, étonné des précautions que l'inconnu prenait pour se cacher, se jeta sur notre passage ; il dit à ma malheureuse amie : Monsieur,
an tJNÊ AKNéË t>Ê LA VlB
je ne vous demande pas qui vous êtes; mais vous permettrez au moins que j aie l'honneur de vous voir, -j- Mon père, je vous conjure pour mon ami de ne pas exiger.,. Que signifie donc ce mystèrç? interrompit le baron. Quel est donc ce jeune homme qui se cache chez vous, et qui craint qu^on ne le voie en face? Je prétends savoir à Tinstant... — Mon père, je vous le dirai. Je vous donne ma parole d'honneur que je vous le dirai. — Non, non, monsieur ne sortira pas que je ne sache... La marquise se jeta dans un fauteuil, le visage toujours couvert de ses mains : Monsieur, vous avez des droits sur un fils ; mais sur moi! je ne le croyais pas. Le baron, entendant le son clair d'une voix féminine, soupçonna enfin la vérité : Quoi I s'écria- t-il, il se pourraitl ... Oh ! que je suis fâché!... que j'ai de regrets! Que d'excuses... Mon fils, vous devez sentir que votre père, jaloux de vous rendre à vos devoirs, s'est permis sur le compte de madame la marquise de B*** des expressions trop fortes, que le baron de Faublas désavoue... Mon fils, reconduisez votre ami.
La marquise, dès que nous fûmes dans l'escalier, donna un libre cours à ses larmes. Que je suis cruellement punie de mon imprudence!
disait-elle. Je voulus hasarder quelques mots de
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bU CHEVALIER DE PàUÔLÀS. ââ!
&i^f,ir-«>.. !.. n». .11 ■ i..,l»i.. n - II. -
consolation. — Laissez^moi ! laissez-moi I Votre barbare père est moins barbare que vous !
Nous étions dans le vestibule. J*ordonnai qu*on allât promptement chercher un fiacre ; et en attendant qu'il arrivât, je fis entrer la marquise dans la loge du suisse. Il ny avait qu'un instant que nous j étions, lorsqu'un homme présenta sa figure par le vagislas (i) entr'ouvert, et demanda si le baron était chez lui. La marquise se cacha le visage dans ses mains; je me jetai devant elle pour la couvrir de mon corps : mais tout cela ne put Sie faire assez promptement. M. du Portail (car c était lui) eut le temps de jeter un coup d'oeil sur la marquise* — Monsieur le baron est chez moi ; si vous voulez prendre la peine d'y monter, je vous rejoins dans un moment. Oui 1 oui I me répondit M. du Portail, en souriant.
On vint nous dire- que la voiture était à la porte. La marquise monta promptement; je voulus ,m'y placer un moment auprès d'elle :
Non, non, monsieur, je ne le souffrirai pas. La douleur dont je voyais son cœur serré passa dans le mien. Je laissai tomber quelques larmes sur
(i) Vagislas, c'est le nom que Ton donne à la vitre que let portiers ouvrent et ferment à volonté.
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une de ses mains que j*avais saisie, et qu'elle ne retirait pas : Ah ! vous vous croyez auprès de Sophie I Je voulus encore entrer dans le carrosse, elle retira sa main, et me repoussa : Monsieur, si, malgré les discours de votre père, il vous reste encore quelque estime, quelque considération pour moi, je vous prie de descendre et de me laisser. — Hélas! ne Vous reverrai-je donc plus? Elle ne me répondit pas ; mais ses larmes recommencèrent à couler avec plus d'abondance : Ma chère maman! quand pourrai- je vous revoir?
Dans quel lieu me permettrez-vous ?...— Ingrat ! je suis trop sûre que vous ne m'aimez pas; mais vous devez me plaindre au moins... LaissezmoL.. Remontez chez vous; le baron vous y attend. Elle dit au cocher de la conduire chez madame ***, marchande de modes, rue ***. Il fallut bien me décider à la quitter.
Je retrouvai dans l'escalier M. du Portail qui m'y attendait : Mon ami, si je suis aussi bon physionomiste que le niarquis de B***, ce si joli garçon que vous quittez, c'est sa belle moitié... Mais quavez-vous donc? vous pleurez! — Je ne sais où M. Person s'était fourré, nous le vîmes tout à coup derrière nous ; il me dit d'un ton suffisant : Je savais bien, monsieur, que tout cela
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finirait mal; vous ne faîtes aucun cas de mes avis. — Vos avis! monsieur, faites-m'en grâce... En vérité, c est précisément le maître d'école de La Fontaine ; je me noie, et il me sermonne ! M[ais qu'est-ce donc que tout cela? reprit M. du Portail. — Montez, montez chez moi, vous allez le savoir ; mon père m'a fait une scène !
En entrant, M. du Po^rtail demanda au baron ce qu'il y avait. Ce qull y a ! répondit mon père. Je rinterrompis : Ce qu'il y a! M. du Portail, ce qu'il y a!... Tenez, madame de B*** était dans ce cabinet : mon père entre ici, il s'assied là, il me fait des représentations sans doute très- justes, très-paternelles ; mais la marquise entendait tout, et mon père la traitait... Ah ! vous n'en avez pas d'idée! Moi, de peur de compromettre une femme... honnête... oui, honnête, quoi qu'on en puisse dire, je n'osais m expliquer; mais mon père connaît le profond respect que je lui porte; jamais je ne m'en suis écarté... Hé bien! il est témoin que je souffre, que je m'impatiente, que je lui manque... Monsieur, il ne sent pas qu'il y a là- dessous quelque chose qui n'est pas naturel! il continue toujours! il ne veut rien deviner! Jeune homme, répliqua le baron, votre excuse est dans vos pleurs; je vous pardonne les repro-
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a&S UNE ÂNKéS DE Là VtÊ
ches que vous osez me faire, à cause de la dou-* leur dont vous paraissez oppressé; mais plus vous semblez aimer la marquise... — Mon père... — Monsieur I madame de B*** n'est plus là. Pourquoi donc m'interrompez-vous î... Plus vous semblez aimer la marquise, et plus je suis mécontent de vous. Si votre cœur est préoccupé de cette passion, c'est donc avec froideur que vous avez médité la perte d une fille vertueuse, d'une enfant respectable, de Sophie! Vous n'êtes donc qu'un vil séducteur! — Mon père, entre Sophie et moi il n'y a d'autre séducteur que l'amour. — Vous n'aimez donc pas la marquise? — Mon père... — Monsieur, que vous soyez, ou que vous ne soyez pas véritablement attaché à madame de B'**, vous concevez que je m'en soucie peu; mais ce qui m'importe, c'est que mon fiU ne soit pas indigne de moi. Ah! baron! inter* rompit M. du Portail. — Je ne dis rien de trop fort, mon ami. Apprenez des choses qui vont vous étonner. Ce matin je vais au couvent : je trouve Adélaïde dans les larmes. Ma fille, ma chère fille, dont vous corfnaissez l'aimable can* deur, m'apprend que sa bonne amie est malade, et que son frère tarde bien à apporter l'infaillible remède qu'il a promis pour Sophie. Je la presse
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de s'expliquer; elle me rend le compte le plus exact des symptômes et des effets de cette maladie, que vous devinez, que monsieur connaît, qu'il a causée, qu'il se plaît à nourrir, qu'il voudrait augmenter. Monsieur abuse de quelques dons naturcls'pour séduire une enfant trop sensible; il prend sur son esprit un empire absolu, il prépare par degrés son déshonneur. — Son déshonneur! le déshonneur de Sophie? — Oui!
jeune in^nsé; Je connais les passions... — Mon père, si vous les connaissez, vous savez que vous déchirez mon cœur! — Mon fils, modérez cette impétuosité qui m'offense... Oui, je connais les passions; oui, cette enfant que vous respectez aujourd'hui, demain peut-être vous la déshonO' rerez, si elle a la faiblesse d'y consentir... (Il s'adressa à M. du Portail.) La recette que monsieur destine à sa jolie cousine sera renfermée dans un papier soigneusement cacheté, qu'il ne faut pas que madame Munich voie... Vous comprenez, mon ami?... Ainsi tout est prêt; la correspondance va s'entamer : Sophie, la pauvre Sophie, déjà séduite par les yeux, va l'être bientôt par son cœur. Elle fut trompée par une belle figure, signe ordinaire d'une belle âme ; elle va l'être par les charmes non moins perfides d'une
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23o UNE ANNÉE DE LA VIE
éloquence apprêtée : on va, dans des lettres étudiées, affecter avec elle le langage du sentiment : Sophie, attaquée de tous les côtés à la fois, tombera sans défense dans les pièges qu'on lui aura tendus... Et cependant, son séducteur n'a pas dix-sept ans !... Et dans un âge encore si tendre, il montre déjà les goûts funestes, il déploie les odieux talents de ces hommes aussi lâches que dépravés, qui, ne craignant pas de porter dans les familles la discorde et la désolation, se font un barbare plaisir d'entendre les gémissements de la beauté malheureuse, contemplent, en s'applaudissant, l'opprobre et les anxiétés de l'innocence avilie. Voilà ce qu'auront produit les dons naturels que je me plaisais à voir en lui, dont j'étais peut-être fier en secret; voilà comment se réaliseront les grandes espérances que j'avais conçues ! — Mon père, croyez que j'adore Sopljie... (Le fjaron, sans m'écouter, s'adressant toujours à M. du Portail.) Et savezvous par quelles mains monsieur compte faire passer ses lettres corruptrices ? Savez^vous à qui il confie l'honnête emploi de servir ses détestables projets?... A la vertu la plus pure et la plus confiante, à l'innocente Adélaïde, à ma chère fille, à sa sœur! — Mon pèrç, ne po condamnez pas çans m'çntcndre, -^
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/ DU CHEVALIER m FAUBLAS. 23i
Vous doutez de mes sentiments pour Sophie?
Hé bien, daignez nous unir, donnez-la-moi pour épouse. — Et vous disposez ainsi de Sophie et de vous ! Les parents de mademoiselle de Pontis vous connaissent-ils? Sont-ils connus de vous? Savez- vous si cet hymen leur convient? Savezvous s'il me convient à moi? Croyez- vous que Je veuille vous marier à votre âge? A peine sorti de Tenfance, vous prétendez à l'honneur d'être père de famille ! — Oui ; et je sens qu'il vous serait aussi aisé de consentir à mon mariage, qu'il m'est impossible de renoncer à mon amour pour Sophie. — Monsieur, vous y renoncerez pourtant. Je vous défends d'aller au couvent sans moi, ou sans mon expresse permission; et Je vous déclare que si vous ne changez pas de conduite, une maison de force me répondra de vous. — Ah! si au lieu de marier les Jeunes gens qui s'aiment, on les renfermait; mon père, je ne serais pas au monde, et vous seriez en prison.
Le baron n'entendit pas ma réponse, ou feignit de ne pas l'entendre. Il sortit ; je retins M. du Portail qui se disposait à le suivre. Je le priai de vouloir bien être médiateur entre mon père et moi, et d'engager surtout le baron {t révoquer Tordre cruçl qui m*intçrdl$ôit les
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2h UNE ANNÉE DE LA VIE
. .11. .Il ■ I
visites au couvent. Il m'observa que les précautions dont mon père usait étaient assez raisonnables. — Raisonnables! voilà comme parlent toujours les gens indifférents! Leur grand mot, c*est la raison! Monsieur, quand vous adoriez Lodoiska, quand Tinjuste Pulauski vous priva dû bonheur de la voir, vous ne trouvâtes pas ses précautions raisonnables. — Mais, mon jeune ami, remarquez donc la différence. — Il n'y en a aucune, monsieur, il n y en a pas : en France comme en Pologne, un amant, digne de ce nom, ne voit, ne connaît, ne respire que ce qu il aime; le plus grand malheur qu'il imagine, cest celui detre séparé de Tobjet adoré. Les précautions de mon père vous paraissent raisonnables; moi je les trouve cruelles; je ferai tout ce que je pourrai pour les rendres inutiles. Sophie apprendra mon amour ; elle l'apprendra malgré mon père; elle en sera bien aise, et malgré lui, malgré vous, malgré toute la terre, nous finirons par nous marier. Monsieur, je vous le déclare, et vous pouvez le dire au baron. — Je n'en ferai rien, mon ami, je ne veux pas aigrir votre père; je ne veux pas vous chagriner. Dans, ce moment-ci, vous avez 'la tête un peu exaltée; je vous laisse faire des
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réflexions sages, et dès demain, sans doute, vous v'''>J-'^|
serez plus raisonnable. — Raisonnable! oui, raisonnable ! je m'y attendais bien.
Resté seul, je ne songeai qu'aux moyens d'éluder la défense du baron, ou de la rendre • - ' r-J^^
vaine. Censeur austère, qui me blâmez de mon >: .
indocilité, je vous plains ! Si de vos maîtresses, ^;)^
la première ou la plus chérie ne. vous fît jamais "^f' >^
faire de fautes, ahl c'est que vous n'avez jamais beaucoup aimé.
En y songeant mûrement, je vis que ma ' ^ iJf4/;
situation, quelque pénible qu'elle dût me pa- ' '\ /^
raître, n'était pas désespérée. Rosambert, com- ' ^ //'i>
pâtissant aux peines de son ami, m'aiderait, ^ Zr^:^
sans doute; Jasmin m'était entièrement dévoué, ; '
et je croyais connaître assez mon petit gouverneur, pour être sûr qu'avec de l'or, je ferais ^ "^^^l
de lui tout ce que je voudrais. M. du Portail ^
paraissait vouloir rester neutre, je n'aurais que mon père à combattre. Mon père, occupé de son intrigue avec cette belle demoiselle de l'Opéra, sortait tput les soirs; il ne pouvait donc pas me veiller dé très-près. Voilà les réflexions sages que je faisais ; ce n'étaient pas celles que M. du Portail m'avait conseillées; mais JQ ne le trahissais pas, je l'avais prévenu.
Cependant il ne fallait pas, dans les premiers temps, heurter le baron de front; je devais prudemment m'interdire, pendant quelque temps, les visites au couvent : mais comment faire passer une lettre à Sophie? Cette lettre était si pressée, si nécessaire! Qui la porterait à ma jolie cousine? Je ne voyais aucun expédient pour me tirer dç cet embarras. Parmi ]^s ressources que je m'étais ménagées, je n'avais pas calculé celles qui me restaient dans Tamitié d'Adélaïde.
Une vieille femme m'apporte un billet, je rouvre : il est signé DE Faublas ! Ah! ma chère soeur ! Je baise l'écriture et je lis :
« Je crains bien d'avjir commis tout à l'heure )) une indiscrétion, mon frère : j'ai appris à mon )) père que vous m'aviez promis un remède qui )) guérirait ma bonne amie ; il s'est fâché, il a dît )) que c'était du poison que vous prépariez pour )) Sophie... Du poison!... Mon frère, en vérité, » je ne l'ai pas cru, quoique ce fût le baron )) qui l'assurât. .
)) J'ai conté tout cela à ma bonne amie, qui » attendait impatiemment la recette en question. )) Adélaïde, m'a-t-elle dit, vous, avez eu tort d'en )) parlçr au barop... Ce remfie dç votre frçr^
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DU CHEVALIER DE FAUBLAS, 235 ' r' -',4f$
» n'est peut-être pas bien bon ; mais enfin nous » aurions vu ce que c'est. Au reste, mon frère, » soyez tranquille : elle ne croit pas plus que moi » que vous ayez voulu l'empoisonner.
» Comme j'ai vu qu'elle mourait d'envie » d'avoir la recette, je lui ai conseillé de vous i^
» l'envoyer demander. Elle m'a encore répété » ces »mots qui me chagrinent : Adélaïde! Adé- » laïde I ah ! que tu es heureuse !
» Cependant je suis sûre qu'elle serait bien » aise d'avoir la recette. Envoyez-la-moi tout » de suite, mon frère, je la lui remettrai, et je » vous assure que je ne parlerai de rien à per- )) sonne.
» billet : 'elle m'a dit qu'elle ne jasait jamais » quand on lui donnait un petit écu. Votre » sœur, etc. »
P. 5. Tâchez de me venir vpir.
Transporté de joie, ie vais à la vieille : Madame, voilà six francs, parce que je vais vous charger d'une réponse, que je vous prie d'attendre.
Je rentre danf «ion cabinet, je mç mets à mon
» Donnez trois livres % la femme porteuse du \,' '\fÂ
Lv'>
Adélaïde de Faublas, '^' -M
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secrétaire. La lettre commencée pour Sophie est devant moi, je la vois encore mouillée de larmes... Hélas I ces pleurs, c'est la marquise qui les a versés ! quels discours elle a entendus ! quelle lettre elle a lue!... Pauvre vicomte de Florville! que de chagrins mon père et moi nous t'avons donnés !.., En me disant cela, je baise le papier, sur lequel la marquise a tant gémi; et le sentiment que j'éprouve alors, s'il est moins vif que Tamour, est cependant plus tendre que la piété.
Je reviens à moi, je songe à Sophie. Ce papier, détrempé en plusieurs endroits, n'est pas présentable; il faut recommencer la lettre trois fois écrite... Hé! pourquoi donc recommencer? Au nom, au seul nom de ma jolie cousine, je sens déjà mes paupières s'humecter, je vais sangloter, en lui écrivant! Sophie saura-t-elle que deux personnes ont pleuré sur le même papier? Moi-même pourrai-je, entre ces larmes confondues, distinguer celles qui seront venues de la marquise de B'*" et celles qui m'auront appartenu?... Ces réflexions me déterminent; je ne recommence pas, je apntinue : *
« Sophie, je n'exiéte plus que par toîî
» Et cependant tu te plains I tu gémis î tu m'ac» » çusfisd*ingratitu(iectdeçrug|ité! Tu.çrQÎ5, tu
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» peux croire qu'il existe au monde une femme, ^ *^
» une seule femme comparable à toi I une femme ' 3ji
» qu'on puisse aimer, quand on connaît Sophie I . V *v
» 01 ma jolie cousine! avec quel transport j'ai v^
» reçu la nouvelle de votre tendresse pour moi! '{^1^:
» Mais quelle douleur j'ai ressentie, en apprenant ^ ' ''l'Û
» qu'un noir chagrin consumait vos beaux jours, » altérait vos charmes naissants, menaçait votre » vie!... votre vie!... Ah! Sophie! si Faublas • '-
» vous perdait, il vous suivrait au tombeau ! ':.'!^^
» Ma sœur, qui m'a dévoilé, sans le vouloir, '' -ï, *
» les plus secrets sentiments de votre âme, ma , -û
» sœur m'a annoncé de votre part une éternelle ^"^^î
» séparation... Elle m'a dit que vous ne me re- » verriez de la vie... Ma Sophie! s'il était vrai, ,J;U
» elle ne durerait pas longtemps cette vie qui ' ;(, 3
» me deviendrait insupportable; et vous même! *^' *î
» vous-même!... Mais livrons-nous à des idées » plus douces; un avenir plus heureux nous at- » tend. Qu'il me soit permis d'espérer que ma n jolie cousine sera bientôt mon épouse, et que, » tous deux réunis, nous ne cesserons jamais » d'être amants. Je suis, avec autant di respect \
» que d'amour, votre jeune cousin, le chevalier » DE Faublas. »
Cette lettre cachetée, il en fallut faire une autre.
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St38 UNE ANNÉE DE LÀ VtË
a Que vous avez bien fait de m'écrire, ma » chère Adélaïde I Je suis privé du bonheur de » vous voir : le baron me défend de sortir; le » baron m*a fait une scène I... Il ne fallait pas lui y> parler de Sophie.
» Remettez promptement à ma jolie cousine le » billet que je lui adresse, et que je joins au » vôtre ; ne le lui remettez que quand elle sera » seule, et surtout ne parlez de cela à qui que ce » soit» Adieu, ma chère sœur, etc. »
Je mis ces deux billets sous une même enveloppe, et je confiai le tout à la discrétion dé la vieille^
Dès k même jour^ je voulus travailler à former la grande confédération que j'avais méditée. Mon père venait de sortir : je demandai M. Person; il était allé promener aussi. Il ne rentra qu'un peu tard, et vint à moi d'un air triomphant : Monsieur, vous avez entendu ce matin M. votre père : il m'a remis sur vous un absolu pouvoir^ — Monsieur Person, vous m'en voyez ravi. Je suis en effet trop heureux d'avoir un gouverneur tel que vous, \m gouverneur complaisant, honnête, indulgent surtout. bi — Monsieur, je savais bien qu'un Jour vous me rendriez justice. — Un gouverneur plein de politesse et d'aménité..* -** Vous
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bu CHEVALIER Î)E îî'AUBLAS. 2^9 . ;' '.:
me flattez, monsieur. — Un gouverneur qui sent • ' • ;'j
bien qu'un enfant de seize ans ne peut être aussi ^' -^^
raisonnable qu'un homme de trente-cinq...— As- ' ' '^i[ ,
sûrement. — Un gouverneur qui connaît le cœur - ^Cl
humain... — Cela est vrai. — Et qui excuse i^vj
dans son élève un doux penchant que lui-même ^ . • S^j
il éprouve. — Je ne comprends pas trop... — Asseyez-vous, monsieur Person : nous avons à traiter ensemble une matière fort délicate, qui mérite toute votre attention... Parmi tant de qualités qui brillent en vous, et dont j aurais pu faire une énumération plus longue, si je n'avais craint de blesser votre modestie; parmi . tant de qualités, il faut vous le dire franchement, monsieur Person, j'ai cru m'apercevoir qu'il vous en manquait une, qu'on dit fort importante, mais ' ; , ''^-j
que je regarde comme assez inutile, moi, celle '^'il
de savoir enseigner. — Monsieur, mais... — Je . .'^
ne dis pas cela pour vous mortifier. Je suis très- / i
persuadé que ce n'est pas l'érudition qui vous ^ v Vf
manque; mais on voit tous les jours des gens '''■'^'\^^
aussi malheureux qu'habiles, qui enseignent très- r I^J
mal ce qu'ils savent très-bien. Vous êtes dans ce cas-là, monsieur Person; et à cet égard, pour me servir des expressions dont usait le fameux cardinal de Retz, en parlant du grand Condé, vous ne
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remplissez pas votre mérite. — Oh ! monsieur, la citation. . . — N*est pas tout à fait juste ; jele sens bien. Vous n'êtes point conquérant, vous I vous n'avez pas une armée à conduire I Mais aussi, former le ^/'v , cœur d'un adolescent, étudier ses goûts, pour les
b^^ ■ , i combattre ou les diriger; amortir ou modifier
1^: * -^ des passions, quand on na pu les prévenir; polir
ùf^i *•, ' ses manières gauches, et orner 5on esprit inculte;
^Vvv. croyez-vous que cela soit une chose si facile? —
j^PaÉÉ Non sûrement; je sais que ma profession offre de
%'t^ grandes difficultés. — Hé bien! monsieur, les
ÏV.Jr parents n'entendent pas cela. Ils cherchent un
^l'iifv" gouverneur qui ait tous les talents et toutes les
é^"-: :, vertus ! -Et ils croient que cela se trouve I C'est un
homme qu'ils paient, et c'est un dieu qu il leur
faudrait! Mais revenons à ce qui nous touche...
Jai encore remarqué, monsieur Person, que
votre attachement singulier pour tout ce qui porte
le nom dé Faublas, vous a mené trop loin. —
, ,i Comment?... — Oui ; cette extrême affection que
vous portez à la famille en général, vous ne l'avez
pas également reversée sur chacun de ses
membres I — Je n'entends pas. — Tenez, vous
avez pour ma sœur des airs de prédilection !... Le
baron appellerait cela de Tamour I ... La difficulté
que vous éprouvez à enseigner, il la nommerait
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ineptie! Ce que je vous dis est' exact : si j'instruisais le baron de ces petits détails-là, vous ne resteriez pas vingt-quatre heures dans cet hôtel. Ce serait un grand malheur pour moi, monsieur Person, et un plus grand malheur pour vous. Je sais bien qu'on me chercherait vite un autre instituteur; mais, comme nous le disions tout à rheure, il n y a pas d'hommes parfaits sur la terre. En supposant que le nouveau venu se trouvât plus propre que vous à m'instruire, les premiers jours il me donnerait, avec distraction, des leçons que je recevrais avec ennui; et au diable les livres, dès que je Taurais surpris bâillant avec moi dessus ! Cependant mon nouveau Mentor participerait aux faiblesses de Thumanité; il aurait des défauts ou des passions que je connaîtrais vite, parce que je serais intéressé à les étudier. Animé des mêmes motifs, il pénétrerait mes goûts avec le même discernement.
La première semaine, nous nous serions observés comme deux amis également intéressés à se ménager. Cependant, vous, M. Person, vous ne trouveriez peut-être pas à faire ce que vous appelez une éducation. Je sais que beaucoup de petits abbés, qui ont moins de mérite que vous, trouvent des élèves, et même les con-
!i4a UNE ANKÈË DE LA VîË .
servent; mais tant d'autres aussi végètent sans emploi. Vous seriez peut-être réduit à recommencer le rudiment et la grammaire, avec les enfants gâtés d'un notaire marguillier, d'un marchand presque échevin, ou de quelque gros employé, tous gens trop fiers pour envoyer messieurs leur fils à l'université. Et prenez-y garde : les gens d'affaires qui savent calculer, veulent toujours accorder leur intérêt avec leur vanité; ils vous diront très-bien que Restant tout entier ne vaut pas une page de Barème; et si vous n'apprenez à vos petits bourgeois qu'à parler leur langue, si vous ne possédez pas à fond la science des chiffres, le maître d'arithméthique sera beaucoup mieux payé que vous.
Je veux vous épargner ces désagréments-là, monsieur. Je sens qu il serait dur pour le gouverneur dun noble de devenir le précepteur d'un roturier; je ne prétends pas changer votre condition, mais la rendre meilleure ; au lieu de diminuer vos émoluments, je vais les augmenter.
— Monsieur, je suis très-sensible... J'ai toujours bien dit que chez vous les qualités du cœur...
— Oh! les qualités du cœur! Oui, mon cher gouverneur, j'ai un cœur extrêmement' bon, extrêmement sensible... Vous savez que j'adore
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DO CHEVALIER £>Ë PAUBUS. 243
<• ■ I ■ IM I ■ Il . ■ ■ I !■■ ■ Il ■ I I I I .11 , ■ —
Sophie! Mon père veut m'empêcher de la voir.
-— Mais au fond, a-t-il tort? — Comment!
monsieur, s'il a tort? Vous me demandez s'il a tort! Mais vous n'avez donc pas compris ce que je vous ai dit? — Pas très-bien. — Je vais m'expliquer clairement. Si vous m'êtes contraire, je déclare au baron tout ce que je sais sur votre compte; on vous congédie, on me donne un autre gouverneur. Si vous voulez me servir... Monsieur Person, vous savez quelle somme le baron me donne par an pour mes menus plaisirs ; je vous en livre la moitié, et voilà un à-compte. (Je lui présentai six louis). — De l'argent! monsieur! fi donc! me prenez vous pour un valet? — Ne vous fâchez pas ; je n ai pas voulu vous offenser; j'ai cru... (Je remis les six louis dans ma bourse.) — Monsieur, j'ai beaucoup d'amitié pour vous ; et ce n'est pas rintérêt. , . Vous l'aimez donc bien fort, mademoiselle de Pontis ? — Plus que je ne saurais vous le dire ! — Et que voulez- vous que je fasse à cela, moi ? — Je vous demande seulement de prendre autant de peine pour détourner l'attention du baron, que vous en auriez pris à me tourmenter. — Monsieur, vous n'avez sur mademoiselle de Pontis que des vues honnêtes... légitimes? — Je serais
un monstre, si j'en avais d'autres I Foi de gentilhomme, Sophie sera ma femme. — En ce cas, je ne vois pas d'inconvénients... — Il n'y en a pas! — Je n'en vois aucun. Monsieur, pour une chose si simple, vous me proposez de largentl — Recevez mes excuses. — De l'argent! fi donc? Quelques présents, passe!..'. J'ai demeuré deux ans chez M. L*'*; il me faisait de temps en temps quelques cadeaux ; ses enfants m'en faisaient de leur côté : tout cela s'arrangeait assez bien. Un présent s'accepte. — Ainsi, monsieur Person, voilà qui est dit, je puis compter sur vous. — Assurément. — Écoutez donc, mon cher gouverneur; j'ai une observation à vous faire. Si ce que vous sentez pour Adélaïde est en eflfet de l'amour, ne croyez pas que je l'approuve, au moins. Celui dont je brûle pour Sophie est innocent et pur comme elle. Celui que vous éprouveriez pour ma sœur!... Monsieur Person, prenez-y garde!...
Je suis très-convaincu que la vertu d'Adélaïde la défendrait contre les entreprises d'un suborneur; mais ces entreprises mêmes seraient un aflfront!.,. Un aflfront que tout le sang du coupable n expierait que faiblement! — Monsieur, soyez trar^quille. — Je le suis. — Monsieur, comptez sur moi. — Mon cher gouverneur, j'y compte.
Person. sortait ; il revint pour me dire que dans raprès-dînée il avait été au couvent, de la part du baron. — Au couvent! pourquoi faire? — Pour défendre expressément à mademoiselle Adélaïde de paraître au parloir, quand vous irez seul la demander. — Vous l'avez vue, Adélaïde? — Oui, monsieur. — Elle ne vous a rien dit? — Ah!
qu'elle était bien fâchée de cette défense ! — Rien de plus? — Rien du tout. — Et Sophie? Avezvous demandé comment elle se portait ? — Beaucoup mieux depuis midi. — Et à quelle heure avez- vous été au couvent? — A cinq heures à peu près; il y a environ quatre heures. — Bien, fort bien. (Person s'en alla.)
Beaucoup mieux depuis midi ! C'est l'heure à peu près à laquelle elle a reçu ma lettre. Sophie! ma chère Sophie! ne te hâteras-tu pas de me répondre? Adélaïde! tu dois être bien contente! ta bonne amie est déjà guérie! Et dans les transports de joie que me causait la nouvelle d'une cure aussi prompte, je me mis à faire des sauts, des gambades, au bruit desquels accourut Jasmin. J'achevais un superbe entrechat quand il ouvrit la porte : Monsieur, je vous demande excuse; j'entendais un vacarme! j'étais inquiet. Jasmin, allez tout de suite chez le comtç de Rq-
Diôitized by GoOglCi
sambert, et priez-le de passer ici demain matin, sans faute.
i^^'^j Rosambert n'y manqua pas. De tous les évé-
&^- ' '<''\ • nements de la veille, Je ne lui racontai que ceux
^y-'' • qui se rapportaient à Sophie. Il me rappela en
g^yv-' • riant que ce n'était pas la jolie cousine qui était
y^i^^c J dans mon cabinet. Je voulus éluder;, le comte
f-'^^U^, me pressa si vivement, qu'il fallut tout avouer.
i^0 ' C*est une femme bien étonnante que la marquise
%».;' de B***, me dit-il alors. Personne ne sait comme
elle commencer agréablement une intrigue, la 1^^; iV filer vite, brusquer le dénoûment, qui ne lui dé-
*^'^^^. P^^it P^s, et que même on peut croire nécessaire
f "^ ':' • à sa constitution. Personne ne possède mieux le
grand art de retenir l'amant heureux, de supplanter une rivale dangereuse; ou, quand la chose est impossible, de tenir du moins la balance incertaine. Cette femme-là sait varier les plaisirs, de manière qu'avec elle, et pour elle, un amour de six mois est un amour nouveau. Un amour de six mois à la cour! Vous concevez que c*est un vieillard décrépit; hé bien, la marquise rajeunit ce vieillard-là! car quoiqu'elle m'ait quitté brusquement, je lui rends justice; elle n'est pas volage : je crois même lui avoir surpris quelques éclairs dç sensibilité. Au fond, il sç
DU CHEVALÎER DE FAUBLAÇ. 247
pourrait qu elle eût le cœur tendre. Son génie ^ intrigant s'est développé à la cour, dans tous les genres. Peut-être que si elle fût née si.mple bourgeoise, au lieu d'être femme galante, elle eût été tout bonnement femme sensible. Je vous répète qu elle n'est pas ce qu'on appelle volage. Je l'avais depuis six semaines, je l'aurais peut-être gardée trois mois encore ; mais votre déguisement a tout dérangé. Un novice à instruire! un fat à corriger! (il se montrait lui-même en riant) un mari presque jaloux à duper si plaisamment ! des obstacles de toute espèce à surmonter!... elle n'a pu résister à ces idées-là. Oui, quoique, vous soyez d'une figure charmante, je parierais que c'est surtout la difficulté de l'entreprise qui a déterminé madame de B***. D'abord la marquise a pris à tâche de ne pas suivre la route battue. Prendre cette semaine, avec distraction, un amant qu'on renverra maussadement la semaine prochaine, rompre et nouer des engagements uniformes ; voilà réternelle occupation de nos femmes de qualité ! Le personnage change, mais jamais la conduite ' de l'intrigue : on dit, on fait sans cesse la même chose : c'est toujours une déclaration à recevoir, un aveu à faire, quelques billets à écrire, deux ou Ifois tltç-à-tête à arranger, «ne ruptu|*e à çout
sommer. Tout cela répété devient d'une monotonie assommante. La marquise, au contraire, n'est pas fâchée que le même cavalier lui reste, pourvu que le manège varie. Ce n est pas par le nombre de ses amants qu'elle s affiche ; c'est par la singularité de ses aventures. Une scène ne lui paraît piquante que quand elle n'est pas ordinaire : elle ose tout pour la produire; elle se plaît à braver les hasards et à lutter contre les événements. Aussi le sentiment de sa force Temporte-t-il quelquefois trop loin. Quelquefois il arrive que toute son adresse ne peut lui épargner les désagréments d une démarche trop imprudente. Dans son aventure avec nous, par exemple, voilà deux terribles scènes qu'elle a essuyées : la premjèrel... c'est moi qui l'en ai tourmentée, et en conscience je la lui devais. Hier, elle est venue très-inconséqjiemment chercher ici la seconde; et le hasard peut-être lui •ip^ garde la troisième. Mais n'importe ! la marquise, toujours supérieure aux petites mortifications, accoutumée à considérer froidement, sous tous les rapports, les événements les plus fâcheux, la marquise tirera de ses malheurs mêmes un avantage contre ses ennemis, contre sa rivale et contre vous.— Contre sa rivale ! ab ! Rosambçrt, Sophiç
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DU CHEVALIER DE FAUBLÂS. 24g
sera toujours préférée!... Mais que dites-vous de * . l,;v;!^
ma jolie cousine qui ne répond pas? — Attendez ^} --'^^
donc quelle ait dormi. Ne vous souvenez-vous Atr^
pas qu*il y a huit jours qu çUe n'a fermé Toeil ? Votre lettre Ta doucement bercée... mais laissez-la donc goûter son bonheur. Savez-vous de quoi »
nous devons nous occuper? — Non. — Il faut aller chercher quelque bijou pour le cher gouverneur. Il vous a dit qu un présent s acceptait. — <
— Vraiment oui; fnaissi je sors, et quil me .tO; vienne une lettre de Sophie? — On fera attendre
la vieille messagère. — Hé bien, allons donc vite. ^ , ■ ,
— Vous oubliez votre chapeau. — Vous avez 'i/gv raison, répliquai-je d'un air distrait, et j'allai '■:'')îr4 m'asseoir. Rosambert me prit par le bras : où
diable êtes -vous ? A quoi rèvez-vous? — Je songeais à ce pauvre vicomte de Florville... Qu'elle doit être affligée, la marquise! Rosambert, croyez- vous qu'elle m'écrira ? — Nous parlons de la marquise à présent? — Oui, mon ami... Mais •* ne riez donc pas, répondez-moi. — Hé bien, mon cher Faublas, je crois qu'elle ne vous écrira pas. — Vous croyez? — Cela est très-vraisemblable ! La marquise s'est déjà consultée sur votre situation présente et sur la sienne. En femme bien apprise, elle a sans doute compris que vous
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25o UNE ANNÉE DE LA VIE
ne pourriez vous dispenser de venir à elle ; elle n ira point à vous ; elle vous attendra ; soyez sûr qu elle vous attendra.
Je sonnai Jasmin. Mon ami, tu connais- rhôtel du marquis de B'** ; tu connais Justine : prends un habit bourgeois, va demander Justine, et tu lui diras que tu viens de ma part savoir comment se porte madame la marquise. Ros'ambert, qui riait de foutes ses forces, me dit : Ah^ c'est que vous croyez qu'il ne serait pas poli de la faire trop attendre. Mais dites-moi : vous désiriez une lettre de Sophie ? — Sans doute. Jasmin, nous allons à deux pas? tu ne sortiras que quand nous serons rentrés. Jasmin, de la discrétion. Je compte sur toi : on nous fait la guerre; Tennemi est là-bas : en garde ! mon ami, en garde I — Oh ! monsieur, dans toutes mes maisons, j ai toujours été du parti des enfants contre les pères.— Bien, mon ami; sois sûr que je te récompenserai, quand je serai marié avec elle. — Marié avec madame la marquise, monsieur l Rosambert riait : Venez, venez mon ami, me dit-il, vous n y êtes plus.
J'achetai une bague assez belle ; mais quand il fut question de nous en aller, je ne pus jamais arracher Rosambert de la boutique : la bijoutière était jolie.
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DU CHEVALIER DE FAUBLAS. 25l ' ' ** '
A mon retour, Jasmin me remit une lettre.
La vieille n avait pas voulu seulement s'asseoir, parce qu'on lui avait défendu d'attendre une réponse.
Qu'on juge de ma douleur, en lisant ce qui suit :
« Si je n'avais vu mon nom vingt fois répété » dans votre lettre, monsieur, *je n'aurais jamais )) pu croire qu'elle me fût adressée. Je n'imagi- » nais pas que quelques mots échappés sans » conséquence, recueillis au hasard par ma » bonne amie, dussent être interprétés par son » frère d'une manière si étonnante I Je n'imagi- » nais pas que mon jeune cousin, qui se disait » mon ami, dût me traiter jamais d'une façon si » injurieuse.
» Qui vous a dit que je vous aimais, monsieur? » Adélaïde? Elle n'en sait rien. Qui vous a dit » que ces mots, Cruel... ingrat... Je ne le rêver- » rai de ma vie, vous fussent adressés? Qui vous » a dit que je mourais de chagrin, parce que ^j) vous ne m'aimiez pas? Si cela était, monsieur, )) il n'y aurait que moi qui pusse le savoir; vous » l'ai- je dit, moi, monsieur?
)) Et vous avez l'air d'être sûr de votre faitl » Vous aimez quelqu'un, et vous me dîtes que
» vous m'aimez, parce que vous croyez que je » vous aime I Vous pensez donc me faire une ' » grâce^ quand vous me demandez mon cœur et » ma main? Monsieur, si je suis assez malheu- » reuse pour n'inspirer jamais que de la compas- » sion, je serai du moins assez sage pour ne pas » aimer, ou assez discrète pour cacher mon » amour ; et certainement jamais l'amant d'une » autre ne sera le mien.
» Maintenant, c'est à vous et pour vous que je » dis ces mots : Je ne vous reverrai jamais. Ma » famille vaut bien la vôtre, monsieur; et vous » devez me savoir quelque gré de ne pas pousser » plus loin le ressentiment de l'outrage que vous » n'avez pas craint de me faire. »
Cette fatale lettre n'était pas signée. Le chagrin dont elle me pénétra est plus facile à imaginer qu'à décrire. Sophie ne m'aimait pas ! Sophie ne voulait plus me voir ! Je tombai dans un accablement profond, dont je ne sortis que pour verser un torrent de larmes. Si du moins Rosambert était là I il m'aiderait de ses conseils, il me donnerait quelques consolations.
Je me levai brusquement, j'essuyai mes yeux, je volai chez la bijoutière. Elle n'était plus au comptoir I Rosambert n'était plus dans la bouti-
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que ! Je parus si fâché de ce contre-temps, qu'une demoiselle de magasin eut pitié de moi. Elle me dit que si je voulais entrer au café de la ^égence^ qu elle me montra à dix pas de là, elle irait avertir le comte, qui nétait pas loin, et qui ne manquerait pas de me joindre dans une demi-heure au plus tard.
J'entrai dans ce café de la Régence. Je n y vis que des gens profondément occupés à préparer un échec et mat. Hélas! ils étaient moins recueillis, moins rêveurs^ moins tristes que moi. Je m assis d abord près d'une table; mais l'agitation que j'éprouvais ne me permettant pas de rester en place, bientôt je me promenai à grands pas dans le café silencieux; bientôt aussi, l'un des joueurs haussant la voix, levant la tête et frottant ses mains, dit d'un ton fier : Au roi! Grands dieux! s'écria l'autre, la dame forcée! la partie perdue! une partie superbe!... Oui, oui, monsieur, frottez vos mains! Vous vous croyez un Turenne ! Savezvous à qui vous avez l'obligation de ce beaucoup ? (Il se tourna de mon côté.) A monsieur, oui, à monsieur. Maudits soient les amoureux! Étonné de la manière vive dont on m'apostrophait, j'observai au joueur mécontent que je ne comprenais pas.». — Vous ne comprenez pas! Hé bien, re-
gardez-y; un échec à la découverte! — Hé bien! monsieur, qu'a de commun cet échec... — Comment! ce qu'il a de commun! Il y a une heure, monsieur, que vous tournez autour de moi : et ma chère Sophie par-ci!, et ma jolie cousine par-là!... Moi, j'entends ces fadaises; et je fais des fautes d'écolier... Monsieur, quand on est amoureux, on ne vient pas au café de la Régence. (J'allais répliquer, il continua avec violence :) Ua échec à la découverte ! Il faut couvrir le roi ! nul moyen de sauver!... On profite des distractions que ce monsieur me donne!... Un misérable coup de mazette! Un homme comme moi! (Il se retourna vers moi.) Monsieur, une fois pour toutes, sachez que toutes les cousines du monde ne valent pas la dame qu'on me force... Elle est forcée! il n'y a pas de ressource... Au diable soient la bégueule et son doucereux amant !
De toutes les exclamations du joueur, la dernière fut celle qui me piqua le plus. Emporté par ma vivacité, je m'avançai brusquement; mais, chemin faisant, je rencontrai sur la table Voisine un échiquier qui débordait ; mes boutons l'accrochèrent, il tomba; les pièces roulèrent de tous côtés. Voilà pour moi deux adversaires nouveaux. L'un me dit : Monsieur, prenez-vous
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quelquefois garde à ce que vous faites? L'autre s écrie : Monsieur, vous m'enlevez une partie!... Vous! vous aviez perdu, interrompt son adversaire. — J'avais gagné, monsieur. — Cette partie-là, je l'aurais jouée contre Verdoni ! — Et moi, contre Philidor! — Hé, messieurs, ne me rompez pas la tStel je vais la payer, votre partie! — La payer! vous n'êtes pas assez riche. — Que jouez-vous donc? — L'honneur. — Oui, mon- y,
sieur, l'honneur. Je suis venu en poste tout exprès pour répondre au défi de monsieur... de ^ y /-^^ monsieur qui croit n'avoir pas d'égal!... Sans vjous, je lui donnais une leçon!— Une leçon ! eh .^ mais vous êtes fort heureux que l'étourderie de monsieur vous ait sauvé ; je forçais la dame en dix-huit coups ! — Et vous n'alliez pas jusqu'au ^i\s^ onzième. En moins de dix vous étiez mat. — Mat! mat! C'est pourtant vous, monsieur, qui êtes cause que l'on m'insulte!... Apprenez, monsieur, que dans le café de la Régence on ne doit pas courir. (Alors Ain autre joueur se leva :) Hé! messieurs, dans le café de la Régence op ne doit pas crier, on ne doit pas parler. Quel train vous faites !
D'autres encore se mêlèrent de la querelle; et comme j'étais Tauteur de tout le mal, chacun me
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gourmandait ; je ne savais plus à qui répondre, quand Rosambert entra. Il eut beaucoup de peine à me tirer de là : nous nous sauvâmes au Palais- Royal.
Je pris Rosambert à Técart, je lui montrai la lettre de Sophie. Et voilà ce qui vous afflige! me dit-il iaprès l'avoir lue... mais vous devriez baiser cent fois cette lettre-là! — Ah! Rosambert, est-ce donc le moment de plaisanter? — Je ne plaisante pas, mon ami ; vous êtes adoré ! — Mais vous n'avez donc pas lu? — J'ai lu, et je vous répète que vous êtes adoré. — Rosambert, nous sommes mal ici, revenez chez moi.
En chemin, le comte me dit : Sophie a cessé ses visites au parloir à Tépoque de votre liaison avec madame de B'**. C'est à cette époque aussi que les insomnies ont commencé; c'est alors qu'elle a eu ce que mademoiselle votre sœur appelle la fièvre. Elle a désiré la recette, elle Ta demandée indirectement. Il y a plus : le remède avait fait un excellent effet, puisque, hier à midi, mademoiselle de Pontis se portait mieux. Il faut donc conclure de tout cela, que, dans Taprèsdînée d'hier, il s'est passé quelque chose d extraordinaire au couvent. N'en doutez pas, nioh ami, cette lettre est leffet d'une ruse du baron, ou
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d'une naïveté d'Adélaïde, ou d'une indiscrétion de M. Person. Au reste, le ton de cette épître prouve que vous êtes aimé. Un aveu tacite est même échappé à la jeune personne. Elle vous fait de terribles reproches ! Vous avez cru qu'elle vous aimait! Elle ne peut supporter cette idée ; mais elle dit nulle part qu elle ne vous aime pas.
Tout ce que Rosambert me disait me paraissait fort raisonnable; cependant mon coeur était oppressé : les amants espèrent follement ; ils s'alarment de même.
Savez-vous bien, reprit le comte, qu'elle est assez bien tournée, sa douce épître? Oh! la jolie cousine ne vous aura pas écrit dix fois, que vous trouverez son style tout à fait formé! — Rosambert, que vous êtes cruel, avec votre gaieté !
Jasmin rentrait chez moi en même temps que nous. Il me dit qu'il venait de chez madame la marquise. — Hé bien? — Monsieur, j ai parle à mademoiselle Justine; elle m'a fait attendre assez longtemps, et elle est enfin revenue me dire que madame était très- sensible à votre attention; que madame s'était sentie fort incommodée hier en rentrant; que le docteur lui avait trouvé un peu de fièvre ce matin. -^ Voyez, Rosambert, voyez Qomme [q suis malheureux ! Elles ont toutes deux
' la fièvre en même temps! Celle que f adore ne ^. veut plus me voir!... Et je ne verrai pas aujourd'hui celle qui m amuse ! ajouta le comte, en me contrefaisant. Pauvre jeune homme ! que je le >. plains!... Mon cher Faublas, consolez-vous.
Pour guérir les maux que vous avez causés, vous i^^*;^ ; serez tout seul plus docteur que tous les docteurs
^ ■•.\ de la faculté. Mais quoique la maladie de ma
>p,i\':S P^^^ cousine soit à peu près celle de laimable
^i^ '. * marquise, je prévois cependant qu'il y aura quel-
^^ ' que différence dans le traitement; on cherchera
^ ' dans les yeux de la jolie demoiselle s'il n'y a pas
^À\. , - quelque reste d'émotion; on prendra sa main
pour tâter le pouls qui pourrait être un peu élevé; peut-être même qu'il faudra voir si sa bouche n'a rien perdu de sa fraîcheur... Mais pour la belle dame, oh! l'examen sera plus long, ^ plus sérieux! Vous serez obligé de la considérer
de plus près et plus généralement... de la tête aux pieds! mon anû !... Je crois même que la méthode de ce M. Mesmer... Oui chevalier, oui, un peu de magnétisme ! — De grâce ! trêve ^de fîlaisanterie! Rosambett, occupez-vous avec moi de Sophie... Tâchons d'abord de découvrir ce qui m'a valu cette cruelle lettre : voyons ensuite par quels moyens je pourrais avoir une entrevue, une
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PU CÏTËVALIER DE FAUBLAS. 25g
explication avec ma jolie cousine. — Très-volontiers, mon cher Faublas; commençons pa^ appeler M. Person.
Mon père entra comme Rosambert sonnait.
Il répondit froidement aux politesses du comte, et m'annonça d'un ton assez brusque, que j'allais sortir avec lui. Les chevaux sont mis, ajouta-t-il ; et se tournant du côté de Rosambert : Pardon, monsieur, mais l'heure me presse. Demain matin, de bonne heure, me dit le comte en nous quittant. Je suivis le baron avec inquiétude.
Il me conduisit chez M. du Portail. Lovzinski m'attendait pour achever de m'apprendre les aventures de sa vie les plus secrètes ; et de peur que le marquis de B'*% ou quelque autre importun ne vînt encore nous interrompre, il ordonna qu'on refusât la porte à tout le monde. Dès que nous eûmes dîné, il continua ainsi le récit de ses infortunes :
Vous devez être, mon cher Faublas, pénétré de l'horreur de ma situation. Le feu, devenu plus violent, allait se commucâquer à la chambre où nous étions enfermés, et déjà les flammes battaient au pied de la tour de Lodo'iska; Lodoïska poussait de longs gémissements, auxquels je répondais
par des cris de fureur. Bolêsllis parcourait notre prison comme un insensé; il poussait d'affreux L,^ .' hurlements, il essayait de briser la porte avec ses
r* f^;; \ pieds et ses mains ; et moi, pendu à la fenêtre, je
fc^V secouais avec rage les barreaux que je ne pouvais
'^.y ' ébranler.
r^'. Tout à coup ceux qui étaient montés redescen-
WK;.' ' ' dent avec précipitation ; nous entendons ouvrir
Wf'' les portes : Dourlinski lui-même demande quar-
y-' .' tier;lesvainqueurs se précipitent dans le bâtiment
■y enflammé : attirés par nos cris, ils enfoncent notre
porte à coups de hache. A leur costume, à leurs »> vv - armes, je reconnais des Tartares. Leur chef ar-
p'i^i!' rive, je vois Titsikan. Ah! ah! dit-il, cest mon
brave homme! Je me jette à ses genoux : Titsikan!... Lodoïska!... Une femme!... la plus belle ^ des femmes!... dans cette tour!... elle y va brûler
vive! Le Tartare dit un mot à ses soldats, ils volent à la tour, j y vole avec eux ; Boleslas les suit. On enfonce les portes; près d'un vieux pilier, nous découvrons un escalier tournant, rempli d'une épaisse fumée. Les Tartares épouvantés s'arrêtent; je veux monter : hélas! qu'allez-vous faire? me dit Boleslas. Vivre ou mourir avec Lodoiska ! m'écriai- je : Vivre ou mourir avec mon rpaître!. répond cxon généreux serviteur* Je
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m'élance, il s'élanct' après moi. Au risque d'être suffoqués, nous montons à peu près quarante degrés; à la lueur des flammes nous découvrons Lodoïska dans un coin de sa prison ; elle traînait faiblement sa voix mourante : Qui vient à moi? dit-elle. — C'est Lovzinski! c'est ton amant! Sa joie lui rend des forces; elle se relève, et vole dans mes bras : nous l'emportons, nous descendons quelques degrés; mais une vapeur plus épaisse se répand dans lescalier et nous force de remonter précipitamment; à l'instant même une partie de la tour s écroule, Boleslas jette un cri terrible, Lodoïska s'évanouit... Faublas, ce qui devait nous perdre nous sauva : le feu, auparavant étouffé, se fait jour, il s'étend plus rapidement; majis la fumée se dissipe. Chargés de notre précieux fardeau, Boleslas et moi nous descendons promptement... Mon ami, je n'exagère pas, chaque marche tremblait sous nos pieds I les murs étaient brûlants! Enfin nous arrivons à la porte de la tour; Titsikan, tremblant pour nous, y était accouru : Braves gens, dit-il, en nous voyant paraître ! Je pose Lodoïska à ses pieds, et je tombe sans connaissance auprès d'elle.
Je restai près' d'une heure dans cet état. On
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craignait pour ma vie, Boleslas pleurait. Je repris
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enfin mes esprits à la voiî^de Lodoiska, qui, revenue à elle, me nommait son libérateur. Tout était changé dans le château, la tour était entièrement tombée. Les Tartares avaient arrêté les progrès de Tîncendie : ils avaient abattu une partie du bâtiment, pour sauver l'autre; ensuite oa nous avait transportés dans un vaste salon, où Titsikan était lui-même avec quelques-uns de ses soldats. Les autres, occupés à piller, apportaient à leur chef, l'or, l'argent, les pierreries, la vaisselle, tous les effets précieux que les flammes avaient épargnés. Tout près de là, Dourlinskî, chargé de fers, regardait en gémissant ce monceau de richesses dont on allait le dépouiller. La rage, la terreur, le désespoir, tout ce qui déchire le cœur d'un scélérat puni, se lisait dans ses yeux égarés. Il frappait la terre avec fureur, portait à son front ses poings fermés ; et, vomissant d'horribles blasphèmes, il reprochait au ciel sa Juste vengeance.
Cependant mon amante pressait ma main .dans les siennes : Hélas ! me dit-elle, en sanglotant, tu m'as sauvé la vie, et la tienne -est encore en danger! Et si nous échappons à la mort, l'esclavage nous attend I — Non, non, Lodoiska, rassure-toi. Titsikan n'est point mon ennemi, Tit-
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sikan finira nos nialheurs. Sans doute, si je le puis, interrompit le Tartare; tu parles bien, brave homme I Oh ! je vois que tu n'es pas mort, et j'en suis fort aise; tu dis et tu fais toujours de bonnes choses, et as là, ajouta-t-il, en montrant Boleslas, un ami gui te seconde bien. J'embrassai Boleslas : oui, Titsikan, oui, j'ai un ami : ce nom lui restera toujours î Le Tartare m'interrompit encore : Ah çà, dis-moi : vous étiez tous deux dans une chambre basse : elle étaiit dans une tour, elle ; pourquoi cela ? Je parie, messieurs les drôles, que vous avez voulu souffler cette enfant à ce butor-là (en montrant Dourlinski); et vous aviez raison : il est vilain, et elle est jolie î Voyons, compte-moi cela. J'instruisis Titsikan de mon nom, de celui du père de Lodtfîska, de tout ce qui m'était arrivé jusqu'alors. C'est à Lodoïska, lui dis-je ensuite, à nous apprendre ce que l'infâme Dourlinski lui a fait souffrir, depuis qu'elle est dans son château.
Vous savez, dit aussitôt Lodoïska, que mon père me fit quitter Varsovie, le jour même que la Diète ïut ouverte. Il me conduisit d'abord dans les terres du palatin de ***, à vingt lieues seulement de la capitale, où il retourna pour assister aux États. Le jour que M. de P*"* fut proclamé
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roi, Pulauski vînt me prendre chez le palatin et m'amena ici, croyant que j'y serais plus à labri de toutes les recherches. Il chargea Dourlinskî de me garder avec soin, et d'empêcher surtout que Lovzinski ne pût découvrir le lieu de ma retraite. Il me quitta pour aller, disait- il, rassembler, encourager les bons citoyens, défendre son pays et punir des traîtres. Hélas I ces soins inaportants lui ont fait oublier sa fille. Je ne lai pas revu depuis.
Quelques jours après son départ, je commençai à m'apercevoir que les visites de Dourlinski devenaient plus fréquentes et plus longues ; bientôt il ne quitta presque plus l'appartement qu'on m'avait donné pour prison. Il m ota, je ne sais sous quel prétexte, l'unique femme que mon père m'avait laissée pour me servir; et pour que personne, disait-il, ne sût que j'étais chez lui, il m'apportait lui-même ce qui étairnécessaire à ma subsistance, et passait ainsi les journées entières prè3 de moi.
Vous ne savez pas, mon cher Lovzinski, combien je souffrais de la présence continuelle d'un homme qui m'était odieux et dont je soupçonnais les infâmes desseins. Il osa me les expliquer un jour; je l'assurai que ma haine serait toujours 1q
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prix de sa tendresse, et que son indigne conduite lui avait attiré mes profonds mépris. Il me répondit froidement, qu avec le temps je m'accoutumerais à le voir, à soujBFrir ses assiduités et même à les désirer. Il ne changea rien à sa conduite or- i
dinaire ; il entrait chez moi le matin et n'en sor- ^
tait que le soir. Séparée de tout ce que j'aimais, toujours gênée par mon tyran, je navais pas :\^-^-
même la faible consolation de pouvoir me livrer ;.
tranquillement au souvenir de mon bonheur ^ ., ^ i
passé. Témoin de mes inquiétudes, Dourlinski se ,/ ' V^ l!'
plaisait à les augmenter. Pulauskî, me disait-il, commandait un corps de Polonais; Lovzinski, "^ trahissant sa patrie qu'il n'aimait pas, et une femme dont il se souciait peu, servait dans l'armée russe ; on ne doutait pas qu'il n'y eût bientôt un combat sanglant. Au reste, il était bien certain, que désormais rien ne pourrait réconcilier mon père avec Lovzinski. Quelques jours après il vint m'annoncer que Pulauski avait^ attaqué pendant la nuit les Russes dans leur camp, et que, dans la mêlée, mon amant était tombé sous les coups de mon père. Le cruel me fit lire cet événement bien détaillé dans une espèce de papier public, que sans doute il avait fait imprimer exprès ; d'ailleurs, à la barbare Joie qu'il affectait, je
crus la nouvelle trop véritable. Tyran impitoyable ! m'écriai-je, tu jouis de mes pleurs, de mon désespoir! mais cesse de me persécuter, ou tu verras bientôt que la fille de Pulauski peut bien elle-même venger ses injures.
Un soir quil m'avait quittée plus tôt qu'à l'ordinaire, j'entendis vers minuit ma porte s'ouvrir doucement. A la lueur d'une lampe, que je laissais toujours allumée, je vis mon tyran s'avancer vers mon lit. Comme il ny avait pas de crime dont je le jugeasse capable , j'avais prévu celui-là, et je m'étais bien promis de le prévenir. Je m'armai d'un couteau que j'avais eu la précaution de cacher sous mon oreiller; j'accablai le scélérat des reproches qu'il méritait; je lui jurai que, s'il osait s'approcher, je le poignarderais de mes mains. Il recula de surprise et d'effroi : Je suis las de n'essuyer que des mépris, me dit-il en sortant : si je ne craignais d'être entendu,^ tu verrais ce que peut contre moi le bras d'une femme I mais je sais un moyen sûr de vaincre ta fierté. Bientôt tu te croiras trop heureuse de pouvoir acheter ta grâce par les plus humbles soummissions. Il sortit. Quelques moments après, son confident entra, le pistolet à la main. Je dois lui rendre justice, il pleurait en m'annonçant les
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ordres de son maître. Habillez-vous, madame, il faut me suivre; c'est tout ce qu'il put me dire. Il me conduisit dans cette tour où sans vous j allais périr aujourd'hui ; il m'enferma dans cette horrible prison : c'est là que j'ai langui pendant plus d'un mois, sans fèu, sans lumière, presque sans habit; du pain et de l'eau pour ma nourriture ; pour mon lit une simple paillasse : voilà Tétat auquel fut réduite la fille unique d'un grand de Pologne I Vous frémissez ! brave étranger ; eh bien ! croyez que je ne vous raconte qu'une partie de mes douleurs. Une chose du moins me rendait ma misère moins insupportable; je ne voyais plus mon tyran : tandis qu'il attendait tranquillement que je sollicitasse mon pardon, je passais les journées et les nuits entières à appeler mon père, à pleurer mon amant... Lovzinskj, de quel étonnement je fus saisie, de quelle joie mon âme fut pénétrée, le jour que je te reconnus dans les jardins de Dourlinski ! . . . •
Titsikan écoutait avec attention l'histoire de nos malheurs, dont il paraissait vivement touché, lorsque sa garde avancée donna l'alarme. Il nous quitta brusquement pour courir au pont-levis. Nous entendions un grand tumulte, Lovzinski ! Lodoïska! couple lâche et perfide! s'écria Dour-
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linski, qui ne pouvait contenir sa joie, vous avez cru pouvoir m'échapper. Tremblez ! vous allez &> : retomber en mon pouvoir ; au bruit de mon mal-
S^t! r ' heur, les gentilshommes voisins se, sont sans
^ > doute rassemblés, ils viennent me secourir... Ils
^1^%*', ne pourront que te venger, scélérat I interrompit
l^i ,^ Boleslas, en saisissant une barre de fer dont il
' ^ allait l'assommer : je le retins. Titsikan rentra
aussitôt. Ce n'était qu'une fausse alarme, nous ^y ' dit-il; c'est une petite troupe que j'ai détachée
hier pour aller battre la campagne : elle avait ordre de me rejoindre ici, elle me ramène quelques prisonniers; tout est d'ailleurs tranquille, rien ne paraît encore dans les environs.
/ Tandis que Titsikan me parlait, on amenait
devant lui les malheureux que leur mauvais sort avait livrés aux Tarlares. Nous en vîmes d'abord paraître cinq : Ils disent que celui-là leur a donné ^ bien de la peine; c'est pour cela qu'ils l'ont ainsi
garotté, nous dit Titsikan, en nous montrant le sixième. Dieu ! c'est mon père ! s'écria Lodoïska, en courant à lui. Je me jetai aux genoux de Pulauski. Tu es Pulauskî, toi, continua le Tartare; hé bieri, la rencontre n'est pas malheureuse. Tiens, mon ami, il n'y a pas plus 4'un quart d'heure que je te connais ; je sais que tu es fier et
entêté ; mais n'importe, je t'estime : tu as du cœur et de la tête; ta fille est belle et ne manque pas d'esprit; Lovzinski est brave!... plus brave que moi, je crois. Tiens... Pulauski, immobile d'étonnement, écoutait à peine le Tartare, et frappé de l'étrange spectacle qui s'offrait à ses yeux, il concevait d'horribles soupçons ; il me repoussa avec horreur : Malheureux! tu as trahi ta patrie, une femme qui t'aimait, un homme qui se plaisait à te nommer son gendre ; il ne te manquait plus que de te lier avec des brigands... Titsikan l'interrompit : Avec des brigands, si tu veux; mais des brigands sont quelquefois bons à quelque chose; sans moi, dès demain peut-être, ta fille n'aurait plus été fille. N'ayez pas peur, ajouta-t-il, en se tournant vers moi : je sais qu'il est fier, je ne me fâcherai pas.
Nous avions porté Pulauski dans un fauteuil; sa fille et moi nous baignions de nos larmes ses mains enchaînées ; il me repoussait toujours, en m'accablant de reproches. Mais que diable est-ce que tu lui contes donc, reprit Titsikan? Je te dis, moi, que Lovzinski est un brave homme, que je veux marier; et ton Dourlinski, un coquin que je veux faire pendre. Je te répète que tu es tout seul plus entêté que nous trois. Mais écoute-moi^
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et finissons, car il faut que je m'en aille. Tu m'appartiens par le droit le plus incontestable, celui de répée. Hé bien, si tu me donnes ta parole de te réconcilier sincèrement avec Lovzinski, et de lui donner ta fille, je te rends la liberté. — Qui sait braver la mort, peut supporter lesclavage; ma fille ne sera jamais la femme d'un traître. — Aimes- tu mieux qu'elle soit la maîtresse d'un Tartare? Si tu ne me promets pas de la marier sous huit jours à ce brave homme, je l'épouse ce soir, moi! Quand je serai las de toi et d'elle, je vous vendrai aux Turcs : ta fille est assez belle pour entrer au sérail d'un pacha ; toi, tu feras la cuisine de quelque janissaire. — Ma vie est dans tes mains, fais-en ce qu'il te plaira. Si Pulauski tombe sous les coups d'un Tartare, on le plaindra, on se dira qu'il méritait une autre fin ; mais si je pouvais consentir... Non, j'aime mieux mourir. — Hé! je ne veux pas que tu meures, moi! Je veux que Lovzinski épouse Lodoïska. Hé! nom d'un sabre ! est-ce à mon prisonnier à me faire la loi? Quel chien d'homme! S'il n'était qu'entêté! mais c'est qu'il raisonne mal!
Je voyais la colère briller dans les yeux du Tartare; je le fis souvenir qu*U m'avait promis de ne pA8 ('emporter. Sana doute I mais cetbomme-là
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lasserait la patience d'un favori du prophète! Je ne suis qu'un voleur, moi! Pulauski, je te le répète, je veux que Lovzinski épouse ta fille. Nom d'un sabre î il l'a bien gagnée ; sans lui, elle était brûlée ce soir. — Comment? — Hél oui : regarde ces décombres : il y avait là une tour, cette tour était en feu, personne n'osait y monter; il y a été avec Boleslas, lui! ils ont sauvé ta fille. — Ma fille était dans cette tour ? — Oui, elle y était ; ce coquin l'y avait mise, ce coquin voulait la violer. . . Allons, vous autres, contez-lui tout cela, et dépêchez-vous, qu'il se décide; j'ai affaire ailleurs; je ne veux pas que vos Quartuaîres (i) me surprennent ici : en plaine, c'est autre chose, je me moque d'eux.
Tandis que Titsikan faisait charger sur de petits chariots couverts le butin considérable qu'il avait fait, Lodo'iska instruisait son père des forfaits de Dourlinski, et mêlait si adroitement le récit de notre tendresse à l'histoire de ses malheurs, que la nature et la reconnaissance se firent entendre en même temps au cœur de Pulauski.
(1) Quartuaîres, c'est le nom qu^on donne à. des cavaliers établis pour veiller à la sûreté des frontières de la FodoUe et de la Volbynie^ contre les Tartarea«
Vivement touché des infortunes de sa fille, sensible au service important que je venais de lui rendre, il embrassait Lodoïska ; et me regardaat sans colère, il semblait attendre impatiemment que j achevasse de le déterminer. Oh! Pulauskî, lui dis-je, ô toi que le ciel m'avait laissé pour me consoler de la perte du meilleur des pères ! ô toi pour qui j'avais autant d'amitié que de respect, pourquoi as-tu condamné tes enfants sans les entendre? Pourquoi as-tu soupçonné de la plus horrible trahison un homme qui adorait ta fille ? Quand mes vœux portaient sur le trône celui qui l'occupe maintenant, Pulauski, je le jure par celle que j'aime, je croyais faire le bien de mon pays. Les malheurs que ma jeunesse ne voyait pas, ton expérience les a prévus ; mais parce que j'ai manqué de prudence, dois-tu m'accuser de perfidie? Peux-tu me reprocher d'avoir estimé mon ami ? Peux-tu me faire un crime de Festimer encore? Depuis trois mois j'ai vu comme toi les maux de ma patrie ; comme toi j'en ai gémi ; mais je suis sûr que le roi les ignore; j'irai l'en instruire à Varsovie... Pulauski m'interrompit : Ce n'est pas là qu'il fdut aller. Tu dis que M. de P*** n'est pas instruit des malheurs de son pays, je le veux croire ; mais qu'il les sache ou qu'il les ignore.
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peu nous importe aujourd'hui. Des étrangers insolents, cantonnés dans nos provinces, s'efforceront de s y maintenir, même contre le roi qu'ils ont élu. Ce n est pas un monarque impuissant ou mal intentionné qui chassera les Russes de mon pays. Lovzinski, n'espérons plus quen nousmêmes; vengeons la patrie, ou mourons pour elle. J'ai rassemblé dans le palatinat de Lublin > .
quatre mille gentilshommes qui n'attendent que -'^<5î
le retour de leur général pour marcher contre les Russes. Suis-moi, viens dans mon camp... A cette condition, je suis libre, et ma fille est à toi. — Pulauski, je suis prêt; je jure de suivre ta fortune et de partager tes dangers. Et ne crois pas que Lodoïska seule m'arrache ces serments! Je chéris ma patrie autant que j'adore ta fille ; je jure par elle, et devant toi, que les ennemis de l'État ont toujours été et ne cesseront jamais d'être les miens; je jure que je verserai jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour chasser de la Pologne des étrangers qui y régnent sous le nom de son roi. — Embrasse-moi, Lovzinski, je te reconnais, je reconnais mon gendre. Allons, mes enfants, tous nos malheurs sont finis.
Pulauski me disait d'unir mes mains à celles de Lodoïska, Nous embrassions notre père,
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quand Titsikan rentra. Bon! bon! s'écria-t-il, c'est cela : voilà ce que je voulais; j*aime les mariages, moi ! Allons, papa, je vais te faire délier. Nom d'un sabre I poursuit le Tartare, tandis que ses soldats coupaient les cordes dont Pulauski était garrotté, je fais là une belle action, quand j'y pense I mais aussi elle me coûte bien de largent... Deux grands de Pologne! une belle fille! cela m'aurait payé une grosse rançon! Titsikan, qua cela ne tienne, interrompit Pulauski. Hé! non, non, répliqua le Tartare; c'est une simple réflexion, une de ces idées dont un voleur n'est pas le maître!... Mes braves gens, je ne veux rien de vous... Il y a plus : vous ne Jvous en irez pas à pied, j'ai de bons chevaux à votre service. Et pour cette enfant, si vous le voulez, je vous donnerai un brancard sur lequel on m'a promené pendant dix à douze jours. Ce garçon-là m'avait si bien étrillé que je ne pouvais plus me tenir à cheval... Il est mauvais, le brancard, grossièrement fait avec des branches d'arbre ; mais je n'ai que cela, ou un petit chariot couvert à vous offrir ; vous choisirez. Cependant Dourlinski n'avait pas encore osé dire un seul mot, et baissait les yeux dun air consterné ; Indigne ami, lui dit Pulauskii tu as pu abuser à ce point de ma con-»
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fiance ! tu n'as pas craint de f exposer à mon ressentiment! Quel démon t aveuglait? L*amour, répondit Dourlinski, un amour forcené. Tu ne sais donc pas à quels excès les passions peuvent porter un homme né violent et jaloux ! Que cet exemple effrayant t'apprenne au moins qu'une fille aussi charmante, aussi belle que la tienne, est un rare trésor, dont on ne doit confier la garde à personne. Pulauski, j'ai mérité ta haine, et pourtant tu me dois quelque pitié. Je me suis rendu bien coupable; mais tu me vois cruellement puni. Je perds en un seul jour mon rang, mes richesses, mon honneur, ma liberté; je perds plus que tout cela, je perds ta fille I vous, Lodoiska! vous que j*ai tant outragée, daignerezvous oublier mes persécutions, vos dangers, vos douleurs? Daignerez-vous m'accorder un généreux pardon? Ah I s'il n'est pas de forfaits quun vrai repentir ne puisse expier, Lodo*îska, je ne suis plus criminel ; je voudrais pouvoir, au prix de tout mon sang, racheter les pleurs que vous avez versés. Dourlinski, dans l'horrible esclavage auquel il va être réduit, n'emportera-t-il pas le souvenir consolant de vous avoir entendu lui dire qu'il ne vous est pas odieux? Fille trop aimable, et jusqu'à présent trop malheureuse, quel*
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que grands que soient mes torts envers vous, je puis encore les réparer d'un seul mot. Venez, approchez-vous, j'ai un secret important à vous révéler.
Lodoïska s'approcha sans défiance. Soudain je vis un poignard briller dans les mains de Dourlinski. Je me précipitai sur lui... Il était trop tard, je ne pus parer que le second coup; déjà mon amante, frappée au-dessous de la mamelle gauche, était tombée aux pieds de Titsikan. Pulauski, furieux, voulait venger sa fille. Non ! non ! s'ccria le Tartare, tu donnerais à ce scélérat une mort trop douce. Hé bien! me dit Tinfâme assassin, en contemplant sa victime avec une cruelle joie : Lovzinski, tu paraissais si pressé de t*unir à Lodoïska? que ne la suis-tu? Va, mon heureux rival, va joindre ton amante au tombeau. Qu'on prépare mon supplice, il me paraîtra doux : je te laisse livré à des tourments non moins cruels et plus longs que les miens. Dourlinski ne put en dire davantage : les Tartares Tentraînèrent; ils le précipitèrent dans les décombres enflammés.
Quelle nuit! mon cher Faublas, que de soins différents, que de sentiments contraires m'agitèrent dans son cours ! Combien de fois j'éprouvai successivement la crainte et l'espérance, la dou-
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leur et la joie! Après tant d'inquiétudes et de dangers, Lodoïska m'était remise par son père, je m'enivrais du doux espoir de la posséder, un barbare l'assassinait à mes yeuxl... Ce moment fut le plus cruel de ma vie !... Mais rassurez-vous mon ami; mon bonheur, si rapidement éclipsé, ne tardera pas à renaître. Parmi les soldats de Titsikan, il s'en trouvait un qui se mêlait de chirurgie : nous l'appelâmes; il visita la blessure, il assura qu'elle était très-légère : l'infâme Dourlinski, gêné par ses chaînes, aveuglé par son désespoir, n'avait porté qu'un coup mal assuré.
Dès que Titsikan fut sûr qu'il n'y avait plus rien à craindre pour les jours de Lodoiska, il nous fit ses adieux. Je vous laisse, nous dit-il, les cinq domestiques que Pulauski avait amenés, des provisions pour plusieurs jours, six bons chevaux, deux chariots couverts, et tous les gens de Dourlinski bien enchaînés. Leur vilain maître est mort. Je pars, le jour commence à paraître. Ne sortez d*ici que demain ; demain j'irai visiter d'autres cantons. Adieu, braves gens, vous direz à vos Polonais que Titsikan n'est pas toujours un méchant diable, et qu'il rend quelquefois d'une main ce qu'il prend de l'autre. Adieu. A ces mots il donna le signal du départ ; les Tartares
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passèrent le pont-levis et s*éloignèrent au grand galop.
Il n'y avait pas deux heures qu'îls étaient partis, lorsque plusieurs gentilshommes voisins, soutenus de quelques quartuaires, vinrent investir le château de Dourlinski. Pulauski lui-même alla les recevoir. Il leur rendit compte de tout ce qui s'était passé ; et quelques-uns d'entre eux, gagnés par ses discours, se déterminèrent à nous suivre dans le palatinat de Lublin. Ils ne nous demandèrent que deux jours pour préparer les choses nécessaires à leur départ. Ils vinrent en effet nous rejoindre le surlendemain au nombre de soixante ; et Lodoiska nous ayant assuré qu'elle se sentait en état de supporter les fatigues du voyage, nous la plaçâmes dans une voiture commode, que nous avions eu le temps de nous procurer. Après avoir rendu la liberté aux gens de Dourlinski, nous leur abandonnâmes les deux chariots couverts dans lesquels Titsikan avait eu la singulière générosité de laisser une partie du butin, qu'ils partagèrent entre eux.
Nous arrivâmes sans accident dans le palatinat de Lublin, à Polowisk, où Pulauski avait marqué le rendez-vous général. La nouvelle de son retour sMtant répandue, une foule de mécontents vint.
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dans lespace d'un mois, grossir notre petite armée, qui se trouva forte d'environ dix mille hommes. Lodoïska, entièrement guérie de sa blessure, parfaitement remise de ses fatigues, avait repris son embonpoint, sa fraîcheur, tout l'éclat de sa beauté. Pulauski m'appela dans sa tente. Il me dit : Trois mille Russes ont paru sur les hauteurs, à trois quarts de lieue d'ici ; prends ce soir quatre mille hommes d'élite, va chasser les ennemis du^poste avantageux qu'ils occupent : songe que du succès d'un premier combat dépend presque toujours le succès d'une campagne ; songe qu'il te faut venger ta patrie. Mon ami, que demain j'apprenne ta victoire, demain tu épouses Lodoiska.
Je me mis en marche, sur les dix heures du soir. A minuit nous surprîmes les ennemis dans leur camp. Jamais déroute ne fut plus complète; nous leur tuâmes sept cents hommes, nous fîmes neuf cents prisonniers, nous prîmes tout, leur canon, la caisse militaire, et les équipages.
A la pointe du jour, Pulauski vint me joindre avec le reste des troupes. Il amenait Lodoiska. On nous maria dans la tente de Pulauski. Tout le camp retentit de chants d'allégresse : la valeur et la beauté furent célébrées dans des
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28o UNE ANNÉE DE LA VIE
vers joyeux; c était la fête de TAmour et de Mars; on eût dit que chaque soldat avait mon âme, et partageait mon bonheur.
Lorsque j eus donné à l'amour les premiers jours d'une union si chère, je songeai à récompenser l'héro'ique fidélité de Boleslas. Mon beau-père lui fit la donation d'un de ses châteaux, situé à quelques lieues de la capitale. Lodoiska et moi nous y joignîmes une somme d'argent assez considérable, pdur lui assurer un sort indépendant et tranquille. Il ne voulait pas nous quitter*: nous lui ordonnâmes d'aller prendre possession de son château, et de vivre paisiblement dans l'honorable retraite que ses services lui avaient méritée. Le jour quil partit, je le pris à l'écart : Tu iras de ma part, lui dis-je, trouver notre monarque à Varsovie; tu lui apprendras que l'hymen m'unit à la fille de Pulauski; tu lui diras que je me suis armé pour chasser de son royaume des étrangers qui le dévastent; tu lui diras surtout que Lovzinski est l'ennemi des Russes, et n'est pas l'ennemi de son roi.
Je ne vous fatiguerai pas, mon cher Faublas, du récit de nos opérations pendant huit années consécutives d'une guerre sanglante. Quelque-
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fois vaincu, plus souvent vainqueur; aussi grand dans ses défaites que redoutable après ses victoires; toujours supérieur aux événements, Pulauskî fixa sur lui l'attention de TEurope, et Fétonna par sa longue résistance. Forcé d'abandonner une province, il allait livrer de nouveaux combats dans une autre ; et c'est ainsi que, parcourant successivement tous les palatinats, il signala dans cl\acun d'eux, par quelques exploits glorieux, la haine qu'il avait jurée aux ennemis de la Pologne.
Femme d'un guerrier, fille d'un héros, accoutumée au tumulte des camps, Lodoiska nous suivait partout. De cinq enfants qu elle m'avait donnés, une fille seulement me restait, âgée de dix-huit mois. Un jour, après un combat opiniâtre, les Russes, vainqueurs, se précipitèrent dans ma tente pour la piller; Pulauski et moi, suivis de quelques gentilshommes, nous volâmes à la défense de Lodoiska ; nous la sauvâmes, mais ma fille me fut enlevée. Ma fille, par une sage précaution que sa mère n'avait pas négligée dans ces temps de division, porte, gravées sous laisselle, les armes de notre maison; mais j'ai fait jusqu'à présent d'inutiles recherches,.. Hélas! Dorliska, ma
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aSa UNE ANNÉE DE LA VIE
chère Dorliska gémît dans Tesclavage, ovt n'existe plos.
Celte perte me causa la plus vive douleur.
Pulauski y parut presque insensible, soit qu'il fût déjà occupé du grand projet qu'il ne tarda pas k me communiquer, soit que les maux de la patrie eussent seuls le droit de toucher soii cœur sto'ique. Il rassembla les restes de son armée, prit un camp avantageux, employa plusieurs jours à le fortifier, et s'y maintint trois mois entiers contre tous les efforts des Russes. Il fallait pourtant songer à l'abandonner : les vivres commençaient à nous manquer. Pulauski vint dans ma tente, fit retirer tous ceux qui s'y trouvaient ; et, dès que nous fûmes seuls : Lovzinski, me dit^il, j*ai lieu de me plaindre de toi. Autrefois tu sqpportais avec moi le fardeau du commandement; je pouvais me reposer sur mon gendre d'une partie dé mes pénibles soins. Depuis trois mois tu ne fais que pleurer; tu gémis comme une femme! Tu m'abandonnes dans un moment critique où tes secours me sont le plus nécessaires I Tu vois comme je suis pressé de toutes parts. Je ne crains pas pour moi ; ce n'est pas ma vie qui m'inquiète ; mais si nous périssons, l'État n'a plus de défenseurs.
DU CHEVAUÇR Dp FAUpLAS. 28?
Réyeil|e-|oi, |.ovzinski I Tu paft^geras ?i npblement ipes travaux! n'en rqste pas aujpurd'fiui Fiqutile témoin. Nous nous sqmmes bajgnéç 4ans Ip sang des Russes; nps concitoyens sont vengés, mais il^ ne sont pas sauvés ; mais bientôt peut-être nous ne pourrions plus les dé-; fendre. — Tu m'étonnes, Eulapski! doù te viennent ces pressentiments sinistres? —7 Je ne m'alarme pas sans raison; considère notre position actuelle : je pae suis efforcé de réveiller dans tous les cœurs lamour de la patrie ; je n'ai trouvé presque partout que des hommes avilis, nés pour l'esclavage, ou des hqmpies faibles qui, pénétrés de leurs malheurs, sq sont bprnés cependant à de stériles regrets. Quelques vrais citoyens en petit nombre se sopt fanges sous mes étendards; mais huit campagnes les ont presque tous moissonnés. Je m'affaiblis par mes victoires; nos ennemis paraissent plus nombreux après leurs défaites. — Je te le répète, Pulauski : tu m'étonnes! Dans des circonstances non moins pressantes, je t'ai vu soutenu de ton courage... — Crois-tu qu'il m'abandonne? La valeur ne consiste pas à s'aveugler sur le danger, mais à le braver en l'apercevant. Nos ennemis préparent ma défait^ ; cependant, si ^r \p y?ux, Lovzinski,
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le jour qu*ils ont marqué pour leur triomphe sera peut-être celui de leur perte et du salut de nos concitoyens. — Si je le veux ! en doutes-tu î Parle, que veux-tu dire? que faut-il faire? — Frapper le coup le plus hardi que j'aie jamais médité. Quarante hommes d'élite se sont rassemblés à Czenstochow chez Kaluvski, dont on connaît la bravoure. Il leur faut un chef adroit, ferme, intrépide; cest toi que j'ai choisi. — Pulauski, je suis prêt... — Je ne te dissimulerai pas le danger de l'entreprise, le succès en est douteux ; et si tu ne réussis pas, ta perte est infaillible. — Je te dis que je suis prêt, expliquetoi. — Tu n'ignores pas qu'il me reste à peine quatre mille hommes. Je puiœans doute encore beaucoup tourmenter nos ennemis; mais avec de si faibles moyens, je ne dois pas espérer de les forcer jamais à quitter nos provinces... Tous nos gentilshommes accourraient sous mes drapeaux, si le roi était dans mon camp. — Que dis-tu, Pulauski ? espères-tu que le roi consente à venir ici? — Non; mais il faut l'y forcer, — L'y forcer? — Oui. Je sais qu'une ancienne amitié te lie avec M. de P"*; mais, depuis que tu soutiens avçc Pulauski la cause de la liberté, tu sais aussi qu'on doit tout sacrifier au bien de
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sa patrie, qu'un intérêt aussi sacré... — Je connais mes devoirs, et Je les remplirai; mais, que me proposes-tu î Le roi ne sort jamais de Varsovie, — Hé bien! c'est à Varsovie qu'il faut Taller chercher, c'est du sein de sa capitale qu il le faut arracher. — Qu'as-tu préparé pour cette grande entreprise ? — Tu vois cette armée russe, trois fois plus forte que la mienne, campée depuis trois mois devant moi. Son général, maintenant tranquille dans ses retranchements, attend que, forcé par la famine, Je me rende à discrétion. Derrière mon camp sont des marais impraticables; dès qu'il fera nuit, nous les traverserons. J'ai tout disposé de manière que mes ennemis, trompés, s'apercevront trop tard de ma retraite. J'espère leur dérober plus d'une marche. Si la fortune me seconde. Je puis gagner une Journée sur eux. Je m'avancerai tout droit sur Varsovie, par la grande route qui mène à cette capitale, et à travers les petits corps de Russes qui rôdent toujours dans ses environs. Je compte les battre séparément, ou, s'ils se peuvent réunir pour m'arrêter. Je les occuperai du moins assez pour qu'ils ne puissent t'inquiéter. Toi, cependant, Lovzinski, tu m'auras devancé. Tes quarante hommes déguisés, armés seulement de
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sabres, de poignards et de pistolets cachés sous leurs habits, se seront rendus à Varsovie par différentes routes. Vous attendrez que le roi sorte de son palais; vous lenlêverez, vous ramènerez dans mon camp... L'entreprise est téméraire, inouïe, si tu veux; Tabord est difficile, le séjour dangereux, le retour d'un péril extrême. Si tu succombes, si Ton t'arrête, ^u périras, Lovzînski; mais tu périras martyr de la liberté; mais Pulauski, jaloux d'un trépas isi glorieux, gémira d'être obligé de te survivre, et quelques Russes encore te suivront au tombeau. Si, au contraire, le Dieu toiit-puissant, protecteuir de la Pologne, m'inspira ce hardi projet pour terminer ses maux; isi sa bonté t'accorde un succès égal à ton courage, vois quelle prospérité sera le fruit de ta noble témérité I M. de F'*' iié verra dans mon camp que des soldats citoyens, ennertîis des étrangers, fidèles à leur roi. Soùs mes tientes patriotiques, il respirera, jpour ainsi dire, l'air de là liberté, l'amour de son pays; les ennemis de l'État deviendront les siens; notre brave noblesse, révenue de son assoupissement, combattra sous lès drapeaux de son roi pour là cause commune; les Russes seront taillés en pièces bu repasseront ïèurs
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btJ CHEVALIER bE l^'AUËLAS. â8^
frontières... Mon amî, tu auras sauvé ton pays.
Pulauski me tint parole. Dès que la rruit fut venue, îl fit heureusement sa retraite; les marais furent traversés en silence. Mon amî, me dit alors mon beau-père, il est temps que tu nous quittes : je sais bien que ma fille a plus de courage qu'une autre femme ; mais elle est épouse tendre et mère malheureuse; ses pleurs t'attendriraient, tu perdrais dans ses embrassements cette force d'esprit, cette fierté d'âme qui te devient aujourd'hui plus nécessaire que jamais. Je te conseille de partir sans lui dire adieu. Pulauski m'en pressait vainement, )e ne pus m'y déterminer. Quand Lodoïska sut que je partais seul, et nous vit bien décidés à ne pas lui dire où j'allais, elle versa des torrents de larmes, elle s'efforça de me retenir. Je commençais à balancer : Allons, s'écria mon beau-père, partez, Lovzinski, partez : père, épouse, enfants, il faut tout sacrifier quand îl s'agit de la patrie !
Je m'éloignai. Je fis une si grande diligence, que j'arrivai vers le milieu du jour suivant à Czenstochow. J'y trouvai quarante gentilshommes déterminés à tout. Messieurs, leur dis-je, il s'agit d'enlever un roi dans sa capitale : les
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hommes capables de tenter une entreprise aussi hardie sont seuls capables de l'achever ; le succès ou la mort nous attend. Après cette courte harangue, nous nous préparons à partir. Kaluvski, prévenu, tenait prêtes douze charrettes chargées de paille et de foin, attelées chacune de quatre bons chevaux. Nous nous déguisons tous en paysans, nous cachons nos habits, nos sabres, nos I^istolets, les selles de nos chevaux dans le foin dont nos charrettes sont remplies. Nous convenons dé plusieurs signes et d'un mot de ralliement. Douze des conjurés, commandés par Kaluvski, feront entrer dans Varsovie les douze charrettes, qu'ils conduiront eux-mêmes. Je divise le reste de ma petite troupe en plusieurs brigades. Pour éviter tout soupçon, chacune doit marcher à quelque distance, et entrer dans la capitale par différentes portes. Nous partons. Le samedi 2 novembre 1771, nous arrivons à Varsovie; nous allons tous loger chez les dominicains.
Le lendemain dimanche, jour à jamais mémorable dans rhistoire de la Pologne, Stravinski, couvert de haillons, se place près de la collégiale et va demander Taumône jusqu'aux portes du Palais-Royal; il observe tout ce qui s'y passe.
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Plusieurs de nos conjurés parcourent dans la Tille même les six rues étroites qui toutes aboutissent à la grande place, où je me promène avec Kaluvski. Nous restons en embuscade pendant la matinée entière et une partie de Taprès-dînée. A six heures du soir, le roi sort de son palais ; on le suit, on le voit entrer dans le palais de son oncle P***, grand chancelier de Lithuanie.
Tous nos conjurés sont avertis; ils se dépouillent de leurs mauvais habits, ils sellent leurs chevaux, ils préparent leurs armes. Dans la vaste maison des dominicains, nos mouvements ne sont pas aperçus. Nous sortons tous les uns après les autres, à la faveur de la nuit. Trop connu dans Varsovie pour hasarder d'y paraître sans travestissement, je garde mes habits de paysan ; je monte un cheval excellent, mais couvert d une housse commune et grossièrement harnaché. Je vois nos gens prendre dans le faubourg les différents postes que je leur ai désignés avant de quitter le couvent; ils sont disposés de manière que toutes les avenues du palais du grand chancelier sont gardées.
Entre neuf et dix heures du soir, le roi sort ; nous remarquons que la suite est peu nombreuse. Le carrosse était précédé de deux hommes qui
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2Ç)ô UNE ANNÉE Î>E LA VIÉ
portaient des flambeaux ; suivaient quelques oiSîciers d ordonnance, deux gentilshommes et un sousécuyer. Je ne sais quel seigneur était dans la voiture auprès du roi. Il y avait deux pages aux portières, deux heiduques et deux valets de pied derrière. Le roi s'éloigne lentement; nos conjurés se rassemblent à quelque distance; douze des plus déterminés se détachent ; je me mets à leur tête, iK>us avançons au petit pas. Comme il y ^vait garnison russe à Varsovie, nous affections de parler la langue de ces étrangers, afin que notre troupe passât pour une de leurs patrouilles. Nous joignons le carrosse à cent cinquante pas à peu près du palais du grand chancelier, entre ceux de révêque de Cracovie et du feu grand général de la Pologne. Tout à coup nous passons à la tête des premiers chevaux, nous coupons brusque* ment le cortège, ceux qui précédaient la voiture se trouvent séparés de ceux qui Tenvironnaient.
Je donne le signal. Kaluvski accourt avec le reste des conjurés. Je présente un pistolet au postillon, qui arrête : on tire sur le cocher, on se précipite aux portières. Des deux heiduques qui veulent les défendre, lun tombe percé de deux balles, Tautre est renversé d'un coup de sabre sur la tête; le cheval du «ous-écuyer s'abat blessé, un
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bu CrtEVALtËR bË Ï'AOBLAS. ^91
des pages est démonté, et son cheval pris ; les balles sifflent de tous cotés... L'attaque fut si chaude, le feu si violent, que je tremblai pour la Vie du roi. Celui-ci, conservant dans le péril une tête froide, était descendu de sa voiture et cherchait à regagner le palais de son oncle. Kaluvski l'arrête, le saisit aux cheveux : sept à huit conjurés 1 environnent, - le désarment, le saisissent de droite et de gauche, le pressent entre leurs chevaux, qu'ils poussent à toute bride jusqu'au bout de là rue. Dans ce moment, je l'avotie, je crus que Pulauski m'avait indignement trompé, que la mort du monarque était résolue, ^u*îl y avah un dessein formé de l'assassiner. Tout à coup, je prends mon parti, je pars ventre à terre; je joins cetix qui m^avaietit devancé; je leur crie d'arrêter, je menace de tuer celui qui n'obéira pas. Le Dieu protecteur des rois veillait au salut de M, de P**\ Kaluvski et ses geùs s'arrêtèrent à ma voix, qu'ils reconnurent. Nous mîmes le roi sur un cheval; nous reprîmes notre course au grand galop, jusqu'aux fossés qui entourent la ville, et que le monarque fut contraint de franchir avec nous.
Alors une terreur paAique se répandit dans ma troupe. A cinquante pas au delà des fossés, nous ïi'étîo'ns Tf)las que seprt auprès du Yoi. La nuit
était pluvieuse et sombre; il fallait à chaque instant descendre de cheval pour sonder le terrain dans des marais bourbeux. Le cheval^ du monarque s*abattit deux fois, et se cassa la jambe à sa seconde chute. Dans ses mouvements violents le roi perdit sa pelisse, sa botte et son soulier gauche. Si vous voûle^ que je vous suive^ nous dit-il, donne^'tnoi un cheval et une botte. Nous le remontâmes, et afin de gagner la route par laquelle Pulauski m'avait promis de s'avancer, nous prîmes le chemin d*un village nommé Burakow.
Le roi nous dit tranquillement : N'allé^ pas de ce côtéf il y a des Russes. Je le crus. Je changeai de route. A mesure que nous avancions dans le bois de Beliany, notre nombre diminuait. Bientôt je ne vis plus avec moi que Kaluvski et Stravinski; bientôt aussi nous entendîmes Tappel d'une vedette russe. Nous nous arrêtâmes alarmés : Tuons-le, me dit Kaluvski. Je lui témoignai sans ménagement Thorreur que m'inspirait une pareille proposition : Hé bien I chargez-vous donc de le conduire, s'écria cet homme féroce. Il s'enfonça dans le bois ; Stravinski le suivit. Je restai seul auprès du roi.
Lovzinski, me dit-il alors, c'est vous, je n'en puis plus douter ; c'est vous, j'ai reconnu votre
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voix. Je ne répondis pas .un mot. Il reprit avec douceur : C'est vous ! Qui l'eût dit il y a dix ans ? Nous nous trouvions alors près du couvent de Beliany, distant de Varsovie d'une lieu à peu près. Lovzinski, poursuivit le roi, laissez-moi entrer dans ce couvent, et sauvez-vous. Il faut me suivre, fut toute ma réponse. C est en vain, me dit le monarque, que vous vous êtes travesti ; c'est en vain que vous voulez à présent déguiser votre voix : je vous ai reconnu; je suis sûr que vous êtes Lovzinski. Ah ! qui l'eût dit il y a dix ans? Il y a dix ans vous auriez donné vos jours pour conserver ceux de votre ami.
Il se tut. Nous avançâmes quelque temps, en gardant le silence. Il le rompit encore. Je suis accablé de fatigue : Si vous voules^^ me mener vivant, souffre^ que je me repose un instant. Je l'aidai à descendre de cheval. Il s'assit sur l'herbe; et, me faisant asseoir auprès de lui, il prit une de mes mains dans les siennes : Lovzinski, vous que j'ai tant aimé, vous qui connûtes mieux 'que personne la pureté de mes intentions, comment se peut-il que vous vous soyez armé contre moi ? Ingrat! ne devais-Je vous retrouver qu'avec mes plus cruels ennemis? ne deviea-vous me revoir que pour m'immoler. Alors il me retraça, de la
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maaiéxç lapsus touct^ar^^e, les. plaisirs de Apu^ fdolesc^ncç, nq$ liaisp^^ plus intimas dans notre )eunç$$ç;, la tendre amitié que no^s nous étions jurée, ^ confiance dont il m avait toujours hpnpré depuis. Il me parla des honneurs dqqt il m'aurait comblé pe^idant spn règne, si j'gY«^is voulu le^ mériter. Il me rçprpcha surtout Tindigne entreprise 4ont je paraissais êtç-e Iç çl^ef, mais dpnt il gavait bien, ajouta-t-il, que j'étais seplemçnt le premier ipstrument. Il en rejeta tou^e Hiorreur $ur Pulausjci, en me représentant cependant que l'auteur d'un pareil attentat n'était pas seul coupable ; que je n'avais pu $ans crime me charger de son exécution, et que cette horrible com^plaisance, déjà si punissable d^^ns un sujet, était dans un ami plus inexcusable encore. Il finit par me presser de lui laisser sa liberté : f^uye^, nie dit-il, etsqye:( sûr que si Fan vient à mai, /indiquerai une route opposée à celle que voms aure^ prise. Le rpi me pressait vivement : son éloquence naturelle, augmentée par le péril, portait la p^rsu^sion dans mop cœur ; elle y réveiljait des sentiments bipn doux. Je fus ébranlé. Je balançai d'abord ; mais Pp|auski triompha. Je crus entendre \p fier républicain me reprocher ma faiblesse. Mon cher paublas, l'amour de I4 patrie a peut-
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DU CHEVALIER DE t'AUBLAS. 29$
être son fanatisme et ses superstitions ; mais si je
fus coupable, je le suis encore. Vous me voyez
plus que jamais persuadé qu'en forçant le monar- , • , „
que de remonter à cheval, je fis une action cou- • / \^*.
'if.
rageuse et bonne» Ainsi, secria-t-il douloureu- /,/, *r
sèment, vous rejettez la prière qu'un ami vous • »v»
adresse? vous refusez le pardorl que votre roi vous
offre? Hé bienî partons, je me livre à mon mau- , .
vais destin, ou je vous abandonne au vôtre.
Nous recommençâmes à marcher; mais les re- ^ ' ^ y -
proches du monarque, ses instances, ses menaces même, les combats que j'avais soutenus intérieurement, m'avaient tellement troublé, que je ne voyais plus mon chemin. Errant dans la campagne, je ne tenais aucune route certaine. Après une demi-heure de marche, nous nous trouvâmes à Marimont (1). Je m'étais égaré, nous étions re^ venus sur nos pas.
A un quart de lieue de là nous tombâmes dans un parti russe. Le roi se fit reconnaître à celui qui le commandait; ensuite il ajouta : Ce soir je me suis égaré à la chasse. Ce bon paysan, que
(1) Marimont, c'est une maison de campagne appartenant à la cour de Saxe , elle est plus près de Varsovie d'une cfemi-lieue, que Beliany,
VOUS voyez, voulait, avant de me remettre dans mon chemin, me donner dans sa chaumière un frugal repas. Mais comme je crois avoir vu des soldats de Pulauski rôder dans les environs, je voudrais rentrer promptement dans Vasovie, et vous me feriez plaisir de m'accompagner jusquelà: Quant à toi, mon ami, me dit-il, je ne suis pas fâché que tu aies pris une peineânutile ; car j*aime autant retourner dans ma capitale, accompagné de ces messieurs, que d'aller plus loin avec toi. Cependant, il serait singulier que je te laissasse sans récompense. Que veux-tu? Parle; je t'accorderai la grâce que tu me demanderas.
Faublas, vous concevez bien combien je fus troublé. Je doutais encore des intentions du roi. Je cherchais à démêler le véritable sens d un discours équivoque, plein d'une ironie bien amère, ou d'une adresse magnanime. M. de P*** me laissa . quelque temps ma pénible incertitude. Je te vois bien embarrassé, reprit-il enfin avec un air de bonté qui me pénétra ; tu ne sais que choisir! Allons, mon ami, embrasse-moi ; il y^a plus d'honneur que de profit à embrasser un roi, ajouta-t-il en riant : cependant il faut convenir, qu'à ma place, bien des monarques ne seraient pas aujourd'hui si généreux que moi* H partif à
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DU CHEVALIER DE FÀUfeLÂÔ. 297,
cçs mots, et me laissa confondu de tant de grandeur d'âme.
Cependant le péril auquel le roi venait de me dérober si généreusement, allait renaître à chaque instant pour moi. Il était plus que probable qu*ua grand nombre de courriers, expédiés de Varsovie, répandaient de tous côtés Tétonnante nouvelle de Tenlèvement du monarque. Déjà sans doute on poursuivait chaudement les ravisseurs ; mon équipage remarquable pouvait me trahir dans ma fuite; et si je retombais entre les mains des Russes mieux instruits, tous les efforts du roi ne pourraient me sauver. En supposant que Pulauski eût obtenu tout le succès qu'il se promettait, il devait être encore éloigné; dix lieues au moins me restaient à faire, et mon cheval était rendu. J'essayai de le pousser; il n'eut pas couru cinq cents pas, qu il creva sous ihoi. Un cavalier bien monté passait dans ce moment sur la route, il vit tomber l'animal, et croyant pouvoir s'amuser aux dépens d'un pauvre paysan, il me dit : Mon ami, je t'avertis que ton bon cheval ne vaut plus rien. Piqué de la bouffonnerie, je résolus aussitôt de punir le railleur et d'assurer ma fuite en même temps. Je lui présentai brusquement un de mes pistolets, je le forçai de me livrer sa monture; et ï. ' 22
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je vous avouerai même que, pressé par la circonstance, je le dépouillai d un bon manteau, aussi ample que léger, sous lequel je cachai mes habits grossiers qui m auraient pu faire reconnaître. Je jetai ma bourse pleine d'or aux pieds du voyageur démonté, et je m'éloignai de toute la vitesse de mon nouveau cheval.
Il était frais et vigoureux ; je fis douze lieues d'une traite : enfin je crus entendre le bruit du canon, je conjecturai que mon beau-père n'était pas loin et combattait les Russes. Je ne m'étais pas trompé ; j'arrivai sur le champ de bataille, au moment où l'un de nos régiments lâchait pied. Je me fis reconnaître des fuyards; et les ayant ralliés derrière une colline prochaine, je vins prendre en flanc les ennemis, auxquels Pulauskl faisait face avec le reste des troupes. Nous chargeâmes si à propos et avec tant de vigueur, que les Russes furent enfoncés après un grand carnage des leurs. Pulauski daigna m'attribuer l'honneur de leur défaite : Ahl me dit-il en m'embrassant, après avoir entendu les détails de mon expédition, si tes quarante hommes t'avaient égalé en courage, le roi serait à présent dans mon camp : mais le ciel ne l'a paç voulu. J[e lui rends gr^cç dç cç q\i au moin?
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il ta conservé pour nous; je te rends grâce du service important que tu m'as rendu ; sans toi, Kaluvski assassinait le monarque, et mon nom était couvert d'un opprobre éternel. J'aurais pp, ajouta-t-il, m'avancer encore lespace de deux milles; mais j'ai mieux aimé asseoir mon camp dans cette, position respectable. Hier sur ma route J'ai surpris et taillé en pièces un parti russe; j'ai battu ce matin deux de leurs détachements : un autre corps considérable ayant recueilli les débris de ceux-là, a profité des ténèbres pour m'attaquer. Mes soldats, fatigués d'une longue marche et de trois combats^consécutifs, commençaient à plier; la victoire est rentrée avec toi dans mon camp. Retranchonsnous ici : attendons-y l'armée russe, et combattons jusqu'au dernier soupir.
Cependant le camp retentissait de cris d'allégresse; nos soldats victorieux mêlaient mes louanges à celles de Pulauski. Au bruit de mon nom, que mille voix répétaient, Lodoiska accourut à la tente de son père. Elle me prouva l'excès de sa tendresse par l'excès de sa joie ; il fallut recommencer le récit des dangers que j'avais courus. Elle ne put, sans répandre des larmes, apprendre la rare iinèxQ%\\i du nio«
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3oo UNE ANNÉE l>E LA VIE
narque : Qu'il est grandi s'écria- t-ellc avec transport* qu'il est digne d'être roi, celui qui ta pardonné! Que de pleurs il épargne à Tépouse que tu délaissais, à l'amante que tu ne craignais pas de sacrifier! Cruel! n'est-ce donc pas assez de dangers auxquels tu t'exposes chaque jour... Pulauskî interrompît durement sa fille : Femme indiscrète et faible! est-ce devant moi qu'on ose tenir de pareils discours? Hélas! répondîtelle, faudra-t-il que je tremble sans cesse pour les jours d'un père et d'un époux! Lodofska m'adressait ainsi ses plaintes touchantes, et soupirait après un avenir meilleur, tandis que la fortune nous préparaît les plus affreux revers.
Nos Cosaques venaient de tous côtés nous avertir que l'armée russe approchait. Pulauskî comptait qu'il serait attaqué au point du jour, il ne le fut pas; mais au milieu de la nuit suivante on vînt m'annoncer que les Russes se préparaient à forcer nos retranchements. Pulauskî, toujours prêt, les défendait déjà : il fit dans cette funeste nuit tout ce qu'on pouvait attendre de son expérience et de sa valeur. Nous repoussâmes les assaillants cinq fois, mais ils revenaient sans cesse à la charge avec des trou-
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pes fraîches; et leur dernière attaque fut si bien concertée, qu'ils pénétrèrent dans le camp par trois endroits en même temps. Zaremba fut tué à mes côtés; une foule de noblesse périt dans cette action sanglante : les ennemis ne faisaient point de quartier. Furieux de voir périr tous mes amis, je voulais me jeter dans les bataillons russes : Insensé! me dit Pulauski, quelle aveugle fureur fégare! Mon armée est entièrement détruite, mais mon courage me reste. Pourquoi mourir inutilement ici? Viens : je veux te conduire dans des climats où nous pourrons susciter aux Russes de nouveaux ennemis. Vivons, puisque nous pouvons encore servir notre' pays : sauvons-nous, sauvons Lodoïska! — Lodoiskal j'allais l'abandonner I Nous courûmes à sa tente, il était encore temps : nous l'enlevâmes, nous nous enfonçâmes dans les bois voisins, et une partFe de la matinée nous nous hasardâmes d'en sortir et de nous présenter à la. porte d'un château que nous crûmes reconnaître. C'était en effet celui d'un gentilhomme nommé MicisîaSy qui avait servi quelque temps dans notre armée. Micislas nous reconnut et nous offrit un asile qu'il nous conseilla de n'accepter que pour quelques heures. Il nous dit qu'une nouvelle bien étonnante s'était répandue
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la veille et paraissait se confirmer : qu'on avait osé enlever le roi dans Varsovie même ; que les Russes avaient poursuivi les ravisseurs, et ramené le monarque dans sa capitale, et qu'enfin il était question de mettre à prix la tête de Pulauski, soupçonné d'être l'auteur de la conjuration. Croyez-moi, ajoutât il, que vous ayez, ou non, trempé dans ce complot hardi, fuyez, laissez ici vos uniformes qui vous trahiraient; je vais vous faire donner des habits moins remarquables, et quant à Lodoïska, je me charge de la conduire moi-même au lieu que vous aurez choisi pour sa retraite.
Lodoïska interrompit Micislas : Le lieu de ma retraite! ce sera celui de leur fuite; je les accompagnerai partout. Pulauski représenta à sa fille qu'elle ne pourrait soutenir les fatigues d'une longue route, et que d'ailleurs nous serions exposés à des dangers toujours renaissants. Plus le péril est grand, lui répliqua-t-elle, plus je dois le partager avec vous. Vous m'avez répété cent fois que la fille de Pulauski ne devait pas être une femme ordinaire : depuis huit ans je n'ai vécu qu'au milieu des alarmes, je n'ai vu que des scènes de carnage et d'horreur ; la mort m environnait de toutes parts» elle me menaçait
DU CHEVAJLIER DE FAUBLAS. 3o3
à. chaque instant :,vous ne me permettiez pas de la braver à vos côtés ; mais la vie de Lodoïska ne tenait-elle pas à celle de son père? Lovzinski ! le coup qui taurait frappé, n'aurait-il pas entraîné ton amante au tombeau? Et depuis quand ne suis-je plus digne... J'interrompis Lodoïska; je me joignis à son, père- pour lui détailler les raisons qui nous déterniînaient à la laisser en Pologne. Elle m'écoutait avec impatience : Ingrat ! s'écria- t-elle, vous partirez sans moi ! Oui, répliqua Pulauski, vous resterez avec les sœurs de Lovzinski, et je lui défends... Sa fille, hors d'elle-même, ne le laissa pas achever : Mon père, je connais vos, droits, je les respecte, ils me seront toujours sacrés; mais vous n'avez pas celui d'enlever une femme à son époux... Ah I pardon, je vous offense, je m'égare, mais plaignez ma douleur... excusez mon désespoir...
Mon père! Lovzinski I écoutez-moi tous deux : je veux vous accompagner partout... Partout, oui, je vous suivrai, cruels, je vous suivrai malgré vous! Lovzinski, si ton épouse a perdu tous les droits qu'elle eut sur ton cœur, ressouviens-toi du moins de ton amante ; rappelletoi cette nuit effrayante où j'allais périr dans les flammes, ce moment terrible où tu montas
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dans la tour embrasée, en criant : Vivre ou mourir avec Lodolska ! Hé bien I ce que tu sentais alors, je l'éprouve aujourd'hui! Je ne connais pat de plus grand malheur que celui d'être séparée de vous ; je dis à mon tour : Vivije ou mourir avec mon père et mon époux ! Malheureuse î» que deviendrai- je si vous me quittez? Réduite à vous pleurer tous deux, où trouverai-je des adoucissements à ma peine? Mes enfants me consoleront-ils? Hélas! en deux ans la mort m'en a enlevé quatre; les Russes, aussi impitoyables qu'elle, m'ont arraché le dernier! Je n'ai plus que vous dans le monde, et vous voulez m abandonner! O mon père! ô mon époux ! que deux noms si chers ne vous trouvent pas insensibles! Ayez pitié de Lodoîska!
Ses sanglots lui coupèrent la parole. Micislat pleurait, mon âme était déchirée : Tu le veux, ma iille, hé bien, jy consens, dit Pulauski, mais veuille le ciel ne pas me punir de ma complaisance ! Lodo'iska nous embrassa tous deux avec autant de joie que si nos malheurs avaient été linis. Je laissai à Micislas deux lettres quil se chargea de remettre; l'une était adressée à mes sœurs, et lautre à Boleslas.
Je leur disais adieu, je leur recommandais de
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ne rien négliger pour retrouver ma chère Dorliska. Il fallut déguiser ma femme; elle prit des habits d'homme : nous échangeâmes les nôtres ; nous employâmes tous les moyens connus pour nous défigurer en apparence. Ainsi travestis, armés de nos sabres et de nos pistolets, chargés d*une somme assez considérable en or, de quelques bijoux et de tous les diamants de Lodoïska, nous prîmes congé de Micislas, et nous nous hâtâmes de regagner les bois.
Pulauski nous communiqua le dessein qu'il avait formé de se réfugier en Turquie. Il espérait obtenk du service dans les armées du Grand Seigneur, qui, depuis deux ans, soutenait contre la Russie une guerre' malheureuse. Lodo*fska ne parut point effrayée du long trajet que nous avions à faire. Comme elle ne pouvait être ni reconnue ni recherchée, elle se chargea du soin d*aller à la découverte et de nous apporter nos provisions. Dès que le jour paraissait, nous nous retirions dans les bois; cachés dans des troncs d'arbres ou dans des touffes d*épines, nous at* tendions le retour de la nuit pour continuer notre marche. C'est ainsi que pendant plusieurs jours nous échappâmes aux recherches des Russes, qui nous poursuivaient vivement.
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3o6 UNE ANNÉE DE LA VIE
Un soir que Lodciîska, toujours déguisée en paysan, revenait du hameau voisin, où elle avait été acheter des vivres qu'elle nous apportait, deux maraudeurs russes Tattaquèrent à Tentrée de la forêt dans laquelle nous nous étions cachés. Après l'avoir volée, ils se préparèrent à la dépouiller. Aux cris qu'elle poussa, nous sortîmes de notre retraite; les deux brigands se sauvèrent dès qu'ils nous virent ; mais nous : craignîmes qu'ils ne racontassent leur aventure au corps dont ils faisaient partie, et que cette rencontre singulière ayant excité les soupçons, on ne vint nous arracher de nos asiles. Nous résolûmes de changer de route ; et pour qu'on ne pût soupçonner celle que nous avions prise, il fut décidé qu'au lieu de nous avancer directement sur les frontières de la Turquie , nous gagnerions, par un long détour, La Polésie, ensuite la Crimée, d'où nous passerions à Constantinople.
Après les marches les plus pénibles, nous entrâmes dans la Polésie. Pulauski pleura en quittant son pays. Au moins, s'écria-t-il douloureusement, je lai servi de tout mon pouvoir, et je ne le quitte que pour le servir encore !
Tant de fatigues avaient épuisé les forces de
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Lodoïska. Arrivés à Novogorod, nous nous y arrêtâmes à cause d'elle. Notre dessein était de l'y laisser reposer quelques jours ; mais les gens du pays, que nous questionnâmes sans affectation, nous dirent que des troupes parcouraient les environs, pour arrêter un cerlain Pulauski, qui avait fait enlever le roi de Pologne. Justement alarmés, nous ne restâmes que quelques heures dans cette ville, où nous achetâmes dès chevaux. Nous passâmes la Desna au-dessus de Czernicove, et suivant les bords de la Sula, nous la traversâmes à Perevoloczna, où nous apprîmes que Pulauski, reconnu à Novogorod, n'avait été manqué que de quelques heures à Nézin, et qu'il était suivi de près. Il fallut fuir et changer encore de route. Nous nous enfonçâmes dans les immenses forêts qui couvrent le pays entre la Sula et la Sem.
Nous vîmes une caverne, dans laquelle nous voulûmes nous établir. Un ours nous disputa l'entrée de cet asile, aussi affreux que solitaire. Nous le tuâmes, nous mangeâmes ses petits. Pulauski était blessé; Lodoïska, épuisée, se soutenait à peine; le froid était déjà rigoureux. Poursuivis par les Russes dans les endroits habités, menacés par les animaux féroces dans ce vaste désert, sans autres armes que nos épées, bientôt
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réduits à manger nos chevaux, qu'alHons-nous devenir? Le danger de mon beau-pêre et de ma femme était si pressant, qu'aucun autre ne m'effraya plus. Je résolus de leur procurer, à quelque prix que ce fut, les secours qu'exigeait leur situation, plus déplorable encore que la mienne; et les quittant tous deux, en leur promettant de venir bientôt les rejoindre, j'emportai une partie des diamants de Lodo*iska, et je suivis les bords du Warsklo. Vous remarquerez, mon cher Faublas, qu'un voyageur égaré dans ces vastes contrées, réduit à y errer sans boussole et sans guide, est obligé de suivre les rivières, parce que c'est sur leur bords que se rencontrent plus communément les habitations. Il m'importait de gagner le plus tôt possible une ville marchande ; je suivis, donc les bords du Warsklo, et marchant jour et nuit, je me trouvai à Pultava à la fin de la quatrième journée. Je me fis passer dans cette ville pour un marchand de Bîelgorod; je sus qu'on y cherchait Pulauskî, que l'impératrice de Russie avait envoyé son signalement de tous les côtés, avec ordre de le saisir mort ou vif partout où on le trouverait. Je me hâtai de vendre mes diamants, d'acheter de la poudre, des armes, des provisions de toute espèce, différent? outils, des
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meubles grossiers, mais nécessaires, tout ce que je jugeai le plus propre à adoucir notre -misère : je chargeai tout cela sur un chariot attelé de quatre chevaux, dont je fus Tunique vconducteur. Mon retour fut aussi difficile que fatigant; huit jours entiers se passèrent avant que j'arrivasse à la forêt.
Cétait là que se terminait mon voyage pénible et dangereux ; j'allais secourir mon beau-père et •ma femme, j'allais revoir ce que j'avais de plus cher au monde; et cependant, mon cher Faublas, je ne pus me livrer à la joie. Vos philosophes ne croient point aux pressentiments... Mon ami, je vous assure que j'éprouvais une inquiétude involontaire; mon âme vêtait consternée; je ne sais quoi semblait m'avertir que je touchais au moment le plus douloureux de ma vie.
J'avais en partant placé par intervalles des cailloux pour reconnaître ma route, je ne les trouvai plus ; j'avais enlevé avec mon sabre quelques parties de l'écorce de plusieurs arbres que je ne pus reconnaître. J'entrai dans la forêt, je criai de toutes mes forces, je tirai de temps en temps des coups de fusil, personne ne me répondit. Je n'osais m'engager trop avant, de peur de me perdre; je n'osais m'éloigner beaucoup de mon cha-
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3lO UNE ANNÉE DE LA VIE
riot, si nécessaire à Pulauski, à sa fille, à moimême.
La nuit qui survint m'obligea de cesser mes recherches ; je passai celle-là comme les précédentes. Enveloppé de mon manteau, je me couchai sous ma charrette, que j'eus soin d'entourer de mes gros meubles, dont je me faisais ainsi un rempart contre les bêtes féroces. Je ne pus dormir, le froid se faisait vivement sentir, la neige tombait en abondance : au point du jour, la terre en était couverte. Je ressentis alors un mortel découragement; mes cailloux» qui auraient pu m Indiquer ma route, étaient tous enterrés; il paraissait impossible que je retrouvasse mon beau-père et ma femme.
Le cheval qui leur restait à mon départ les avait-il nourris jusqu'alors? La faim, l'horrible faim ne les avait -elle pas forcés à sortir de leur retraite? Étaient-ils encore dans ces affreux déserts ? S'ils n'y étaient plus, où pourrais-je les retrouver? où traînerais- je sans eux ma misérable vie?... Mais pouvais-je croire que Pulauski eût abandonné son gendre, que Lodoïska eût consenti à se séparer de son époux? Non, sans doute. Ils étaient donc ^ans cette affreuse solitude; et si je les abandonnais, ils allaient mourir de faim
et de froid ! Cette réflexion désespérante me détermina; je n'examinai plus si, en m*éloignant beaucoup de mon chariot, je ne courais pas le danger de ne pouvoir plus le retrouver : porter quelques secours à mon beau-père et à ma femme, voilà ce qui pressait le plus !
Je pris mon fusil et de la poudre, je chargeai des provisions sur un de mes chevaux; je m engageai dans la forêt beaucoup plus avant que la veille; je criai de toutes mes forces, je fis avec mon fusil de fréquentes décharges.,. Le plus morne silence régnait autour de moi !
Je me trouvais dans un endroit de la forêt très-épais, il n y avait plus de passage pour mon cheval ; je l'attachai à un arbre, et mon désespoir l'emportant sur toute autre considération, je m'avançai toujours avec mon fusil et une partie de mes provisions. J'errai plus de deux heures encore, et mon inquiétude ne faisait que redoubler, lorsque enfin j'aperçus des pas humains empreints sur la neige.
L'espérance me rendit des forces. Je suivis les traces. toutes fraîches; bientôt je vis Pulauski, à peu près nu, exténué par la faim, presque méconnaissable à mes propres yéux. Il faisait des efforts pour se traîner vers mQi et pour répondre
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3i3 UNE ANNÉE DE LA VIE
à mes cris. Dès que je Teus joint, il se jeta avec avidité sur les aliments que je lui offris, et les dévora. Je lui demandai où était Lodotska. Hélas! me dit-il, tu vas la voir. Le ton dont il prononça ces paroles me fit trembler. J*arrivai à la caverne, trop préparé au funeste spectacle qui m y attendait. Lodoïska, enveloppée de ses habits, couverte de ceux de son père, était étendue sur un lit de feuilles à moitié pourries. Elle souleva avec effort sa tête appesantie ; et refusant les aliments que je lui offrais : je n'ai pas faim, me dit-elle; la mort de mes enfants, la perle de Dorliska, nos marches si longues, si pénibles, vos dangers toujours renaissants, voilà ce qui m'a tuée. Je n'ai pu résister à la fatigue et au chagrin... Mon ami, je suis mourante... J'ai entendu ta voix, mon âme s'est arrêtée... Je te revois ! Lodoïska devait mourir darts les bras de l'époux qu*elle adore!... Secours mon père... qu'il vive..*, vivez tous deux, consolez-vous, oubliez-moi... cherchez partout ma chère... Elle ne put prononcer le nom de sa fille, elle expira. Son père lui creusa un tombeau à quelques pas de la caverne; je vis la terre engloutir tout ce que j'aimais!... Quel moment!... Pulauski veilla ^ur mon désespoir; il me força de survivre à Lodoïska.
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DU CHEVALIER DE FAUBLAS. 3l3
Lovzinski voulut continuer ; ses sanglots Tînferrompirent. Il me demanda un moment, passa dans un cabinet voisin et ne tarda pas à rentrer, une miniature à la main. Voilà, nœ dit-il, le portrait de ma petite Dorliska; voyez comme elle était déjà belle! Dans ses traits, à peine dév^eloppés, je reconnais tous les traits de sa mère..^ Âh! si du moins... J'interrompis Lovzinski : La charmante figure! m'écriai- je; elle ressemble à ma jolie cousine! Voilà bien le propos d'un amant, me répondit-il; Tobjet qu'il adore, il le voit partout... Ah! mon ami, si du moins Dorliska m'était rendue ! Mais, depuis douze ans qu'on la cherche inutilement, je ne dois plus l'espérer.
Ses yeux se remplissaient encore de larmes, qu'il s'efforça de retenir. 11 reprit, d'un ton pénétré, l'histoire de ses malheurs.
Pulauski, que son courage n'abandonnait jamais, et dont les forces s'étaient ranimées, m'obligea de m'occuper avec lui du soin de notre subsistance. En suivant sur la neige l'empreinte de mes propres pas, nous arrivâmes au lieu où j'avais laissé mon chariot, que nous déchargeâmes aussitôt, et que npus brûlâmes emmte, pour ôter à nos ennemis le plus léger indice de notre retraite. Â l'aide de nos chevaux, poories-
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3i4 UNE ANNÉE DE LA VIE
quels nous trouvâmes un passage en faisant plusieurs détours, nous parvînmes à transporter dans notre caverne nos meubles et nos provisions, qu il fallait ménager, si nous voulions rester longtemps dans cette solitude. Nous tuâmes nos chevaux que nous ne pouvions nourrir. Nous vécûmes de leur chair, que la rigueur de la saison conserva pendant quelques jours : elle se corrompit enfin; et notre chasse ne nous procurant que des secours insuffisants, il fallut entamer nos provisions, qui se trouvèrent au bout de trois mois entièrement consommées.
Quelques pièces d*or et la plus grande partie des diamants de Lodo'iska nous restaient encore. Ferais-je un second voyage à Pultava, ou bien nous hasarderions-nous à quitter notre retraite? Nous avions déjà si cruellement souffert dans cette solitude, que nous prîmes le dernier parti.
Nous sortîmes de la forêt; nous passâmes la Sem près de Rylks. Nous achetâmes un bateau ; et, déguisés en péchisurs, nous descendîmes la Sem. Nous entrâmes dans la Desna. Notre bateau fut visité à Czernicove. La misère avait tellement défiguré Pulauski, qu'il était impossible de le reconnaître. Nous entrâmes dans le Dnieper ; nous traversâmes Kiove à Krylow.
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Là nous fûmes obligés de recevoir dans notre bateau, et de passer à Fautre bord des soldats russes qui allaient joindre une petite armée employée contre Pugatchew. Nous apprîmes à Zaporiskaia la prise de Bender et d'Oczakow, la conquête de la Crimée, la défaite et la mort du vizir Oglou. Pulau^ski, désespéré, voulait traverser les vastes contrées qui le séparaient de Pugatchew, jet se joindre à cet ennemi des Russes; mais nos fatigues nous forcèrent de rester à Zaporiskaia. La paix, qui fut conclue bientôt après entre la Porte et la Russie, nous laissa les moyens d'entrer en Turquie.
Nous traversâmes à pied, et toujours déguisés, le Boudziac, une partie de la Moldavie, de la Valàquie; et, après des fatigues inouïes, nous arrivâmes à Andrinople. On nous arrêta. On nous accusa, devant le cadi, d'avoir voulu vendre sur notre route des diamants que nous avions apparemment volés. Les mauvais habits dont nous étions couverts avaient donné lieu à ce soupçon. Pulauski se découvrit au cadi, qui nous envoya sous sûre garde à Constantinople.
Nous fûmes admis à laudience du Grand Seigneur. Il nous fit donner un logement, et nous assigna sur son trésor uq honnête revenu.
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3i6 UNE ANNÉE DE LA VIE
Alors j*écrivis à mes sœurs et à Boleslas : nous apprîmes par leurs réponses que les bierts de Pulauski étaient saisis; quil était dégrada, et condamné à perdre la tète. Mon beau-père fut consterné; il s'indigna qu'on TeÛt accusé d'un régicide ; il écrivît pour sa justification. Toujours déroré de l'amour de son pays, toujours guidé par la haine mortelle qu'il avait jurée à ses ennemis, il ne cessa, pendant quatre ans que nous restâmes en Turquie, d'y intriguer pour que la Porte déclarât la guerre à la Russie.
En 1774 il reçut, avec des transports de rage, la nouvelle de h triple invasion (1) qui enlevait à la république le tiers de ses possessions. Ce fut au printemps de 1776 que les insurgents se décidèrent à soutenir par les armes leurs droits violés : Mon pays a perdu sû liberté, me dit Pulauski ; ah ! du moins combattons pour celle d'un pays nouveau I
Nous passâmes en Espagne, nous nous embarquâmes sur un vaisseau qui faisait voile pour la Havane, d'où nous nous rendîmes à Philadelphie. Le congrès nous employa dans i'armée
(1) Démembrement de la Pologne fait par ^impératrice de Russie, rcmpcreur et le roi de Prusse.
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bu CHEVALIER DE FAUBLÀS. 3lj
dû général Washington. Pulauski, consumé d'un noir chagrin, exposait sa vie, comme un homme à qui elle était devenue insupportable ; on le trouvait toujours aux postes les plus dangereux. Vers la fin de la quatrième campagne, il fut blessé à mes côtés. On l'emportait dans sa tente : Je sens que ma fin s*approche, me dit-il ; il est donc vrai que je ne reverrai pas mon pays ! Cruelle bizarrerie de la destinée! Pulauski tombe martyr de la liberté américaine, et les Polonais sont esclaves!...
Mon ami, ma mort serait affreuse, s'il ne me restait un rayon d'espérance. Ah! puissé-je ne pas m'abuserî... Non, je ne m'abuse point, poursuivit-il cl*une voix plus forte. Un Dieu consolateur offre à mes derniers regards l'avenir, rheureux avenir qui s'approche : je vois l'une des premières nations du monde sortir d'un long sommeil, et redemander à ses oppresseurs son honneur et ses droits antiques, ses droits sacrés, imprescriptibles, ceux de l'humanité. Je vois dans une immense capitale, longtemps avilie, déshonorée par toutes les espèces de servitudes, une foule de soldats se montrer citoyens, et des' milliers de citoyens devenir soldats. Sous leurs coups redoublés, la Bastille s'écroule ; le signal est donné d'une extrémité de Tempire à l'autre^ te
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3i8 UNE ANNÉE DE LA VIE
règne des tyrans est fini; un peuple voisin, quelquefois ennemi, mais toujours généreux, mais toujours digne des grandes actions, vient d*applaudir à ces efforts inattendus, couronnés d un si prompt succès. Ah I puisse une estime réciproque commencer et affermir entre les deux peuples une inaltérable amitié I puisse cette horrible science de fourberies et de trahisons, que les cours ont appelé politique^ ne pas apporter d'obstacle à cette fraternelle réunion! Nobles rivaux de talents et de philosophie. Français, Anglais, laissez enfin et laissez pour jamais ces discordes sanglantes dont la fureur s est trop souvent étendue sur les deux mondes; ne vous partagez plus Tempire de Tunivers que par la force de vos exemples et lascendant de votre génie. Au lieu du cruel avantage d'épouvanter les nations et de les soumettre, disputez -vous la gloire plus solide d'éclairer leur ignorance et de briser leurs fers.
Approche, ajouta Pulauski, regarde à quelques pas de nous, au milieu du carnage, parmi tant de guerriers fameux, urj guerrier célèbre entre tous par son mâle courage, ses vertus vraiment républicaines, et ses talents prématurés. C'est l'héritier d'un nom depuis long-
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DU CHEVALIER DE FAUBLAS. Sig
temps illustre, *inais qui n'avait pas besoin de la gloire de ses aïeux pour illustrer son nom : cest ce jeune La Fayette, déjà Thonneur de la France et Tefifroi des tyrans : cependant il commence à peine ses immortels travaux. Envie son sort, Lovzinski! tâche d'imiter ses vertus, marche le plus près que tu pourras sur les pas d'un grand homme. Celui-ci, digne élève de Washington, sera bientôt le Washington de son pays. C'est à peu près dans le même temps, mon ami, c'est à cette mémorable époque de la régénération des peuples, que la justice éternelle doit ramener aussi pour nos concitoyens les jours de la vengeance et de la liberté : alors, Lovzinski, en quelque lieu que tu sois, que ta haine se réveille! Tu combattis si glorieusement pour la Pologne! Que le souvenir de nos injures et de nos exploits échauffe ton courage! que ton épée, tant de fois rougie du sang ennemi, se tourne encore contre les oppresseurs I qu'ils frémissent en te reconnaissant! qu'ils tremblent en se rappelant Pulauski I... Ils nous ont ravi nos biens, ils ont assassiné ta femme, ils t'ont arraché ta fille, ils ont flétri mon nom !,.. Le^ barbares! ils se sont partagés nos provinces! Lovzinski, voilà ce qu'il ne faut jamais oublier.
Quand nos persécuteurs ont été ceux de la patrie, la vengeance devient indispensable et sacrée. Tu dois aux Russes une haine éternelle, tu dois à ton pays la dernière goutte de ton sang.
Il dit, il expira (i). La mort, en le frappant, m'enleva ma dernière consolation.
Mon ami, j'ai combattu pour les États-Unis jusqu'à l'heureuse paix qui vient d'assurer leur indépendance. M. de C***, qui a longtemps servi ^n Amérique dans le corps que commandait le marquis de La Fayette; M. de C*** m'a donné une lettre de recommandation pour le baron de Faublas. Celui-ci a pris à mon sort un intérêt si vif, que bientôt nous nous sommes liés d'une étroite amitié. Je n'ai quitté sa province que pour venir m'établir à Paris, où je savais qu*il ne tarderait pas à me suivre. Cependant mes sœurs ont rassemblé quelques faibles débris de ma fortune, jadis immense.
Mes sœurs, instruites de mon arrivée ici, eft du nom que j'y ai pris, m'écrivent que, dans quelques mois, elles viendront consoler par leur présence l'infortuné du Portail.
(i) Pulaaski fut tué au siège de Savannah, en 1793.
FIN DtJ TOME PJIEMIER.
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