PREFACE VU
trouvée remplie encore des souvenirs et des monuments laissés par les Maures. Dans cette fraîche et touchante nouvelle, il a su mettre habilement en relief le triple caractère de l'Arabe dans Aben-Hamet, de l'Espagnol dans Don Carlos, du Français dans Lautrec. Dona Blanca couronne de sa beauté et de son malheur ce petit tableau d'un intérêt vif et entraînant, qui nous semble résumer le talent de Chateaubriand dans sa plus complète perfection: c'est le plus brillant fleuron de sa couronne poétique."
Most of the notes hâve been taken from Washington Irving's book u The Alhambra" and from " Civil Wars of Granada," by Perez de Hita.
Similarity of thoughts and, in a few instances, of expressions in the descriptions of Granada and ite surroundings by W. Irving and Chateaubriand, is noticeable. It may be explained by the fact that both writers were depicting the same scènes and may hâve drawn now and then from the same sources.
DU
[jOBSQUE Boabdil, dernier roi de Grenade, fat obligé d'abandonner le royaume de ses pères, il s'arrêta an sommet du mont Padul. De ce lien élevé, on découvrait la mer où l'infortuné mo- 5 narque allait s'embarquer pour l'Afrique ; on apercevait aussi Grenade, la Véga et le Xénil, au bord duquel s'élevaient les tentes de Ferdinand et d'Isabelle. A la vue de ce beau pays et des cyprès qui marquaient encore çà et là les 10 tombeaux des Musulmans, Boabdil se prit à
verser des larmes. La sultane Aïxa, sa mère, qui raccompagnait dans son exil avec les grands qui composaient jadis sa cour, lui dit : " Pleure maintenant comme une femme un royaume que 6 tu n'as pas su défendre comme un homme." lia descendirent de la montagne, et Grenade disparut à leurs yeux pour toujours.
Les Maures d'Espagne, qui partagèrent le sort de leur roi, se dispersèrent en Afrique. Lesr
10 tribus des Zégris et des Gomèles s'établirent dans le royaume de Fez, dont elles tiraient leur origine. Les Vanégas et les Alabès s'arrêtèrent sur la côte, depuis Oran jusqu'à Alger ; enfin les Abencerages se fixèrent dans les environ»
15 de Tunis. Ils formèrent, à la vue des ruines de Oarthage, une colonie que l'on distingue encore aujourd'hui des Maures d'Afrique par l'élégance de ses mœurs et la douceur de ses lois.
Ces familles portèrent dans leur patrie
20 nouvelle le souvenir de leur ancienne patrie. Le Paradis de Grenade vivait toujours dans leur mémoire ; les mères en redisaient le nom aux enfants qui suçaient encore la mamelle. Elles les berçaient avec les romances des Zégris et
25 des Abencerages. Tous les cinq jours on priait dans la mosquée en se tournant vers Grenade.
On invoquait Allah, afin qu'il rendît à ses élus cette terre de délices. En vain le pays des Lotophages offrait aux exilés ses fruits, ses eaux, sa verdure, son brillant soleil : loin des Tours vermeilles, il n'y avait ni fruits agréables, 5 ni fontaines limpides, ni fraîche verdure, ni soleil digne d'être regardé. Si l'on montrait à quelque banni les plaines de la Bagrada, il secouait la tête et s'écriait en soupirant : " Grenade ! " 10
Les Àbencerages surtout conservaient le plus tendre et le plus fidèle souvenir de la patrie. Ils avaient quitté avec un mortel regret le théâtre de leur gloire, et les bords qu'ils firent si souvent retentir de ce cri d'armes : "Honneur 15 et Amour." Ne pouvant plus lever la lance dans les déserts, ni se couvrir du casque dans une colonie de laboureurs, ils s'étaient consacrés à l'étude des simples, profession estimée chez les Arabes à l'égal du métier des armes. Ainsi cette 20 race de guerriers, qui jadis faisait des blessures,, s'occupait maintenant de l'art de les guérir. En cela, elle avait retenu quelque chose de son premier génie; car les chevaliers pansaient souvent eux-mêmes les plaies de l'ennemi qu'ils 25avaient abattu.
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La cabane de cette famille, qui jadis eut des palais, n'était point placée dans le hameau des antres exilés, an pied de la montagne dn Marnelife ; elle était bâtie parmi les débris mêmes de 5 Cartilage, au bord de la mer, dans l'endroit où saint Louis mourut sur la cendre, et où Ton voit aujourd'hui un ermitage mahométan. Aux murailles de la cabane étaient attachés des boucliers de peau de lion, qui portaient, em-
10 preintes sur un champ d'azur, deux figures de sauvages brisant une ville avec une massue.
Autour de cette devise on lisait ces mots : (Test peu de chose! armes et devise des Abencerages. Des lances ornées de pennons blancs et bleus,
15 des alburnos, des casaques de satin tailladé, étaient rangés auprès des boucliers, et brillaient au milieu des cimeterres et des poignards. On voyait encore suspendus çà et là des gantelets, des mors enrichis de pierreries, de larges étriers
20 d'argent, de longues épées dont le fourreau avait été brodé par les mains des princesses, et des éperons d'or que les Yseult, les Genièvre, les Oriane, chaussèrent jadis à de vaillants chevaliers.
25 Sur des tables, au pied de ces trophées de la gloire, étaient posés des trophées d'une vie
pacifique : c'étaient des plantes cueillies sur les sommets de l'Atlas et dans le désert de Zaara ; plusieurs même avaient été apportées de la plaine de Grenade. Les unes étaient propres à soulager les maux du corps; les autres 5 devaient étendre leur pouvoir jusque sur les chagrins de l'âme. Les Abencerages estimaient surtout celles qui servaient à calmer les vains regrets, à dissiper les folles illusions et ces espérances de bonheur toujours naissantes, toujours 10 déçues. Malheureusement ces simples avaient des vertus opposées, et souvent le parfum d'une fleur de la patrie était comme une espèce de poison pour les illustres bannis.
Vingt-quatre, ans s'étaient écoulés depuis la 15 prise de Grenade. Dans ce court espace de temps, quatorze Abencerages avaient péri par l'influence d'un nouveau climat, par les accidents d'une vie errante, et surtout par le chagrin qui mine sourdement les forces de l'homme. Un seul 20 rejeton était tout l'espoir de cette maison fameuse. Aben-Hamet portait le nom de cet Abencerage qui fut accusé par lesZégris d'avoir séduit la sultane Alfaïma. Il réunissait en lui la beauté, la valeur, la courtoisie, la générosité de 25 ses ancêtres, avec ce doux éclat et cette légère
expression de tristesse que donne le malheur noblement supporté. Il n'avait que vingt-deux ans lorsqu'il perdit son père. Il résolut alors de faire un pèlerinage au pays de ses aïeux, afin 5 de satisfaire au besoin de son cœur, et d'accomplir un dessein qu'il cacha soigneusement à sa mère.
Il s'embarque à l'échelle de Tunis ; un vent favorable le conduit à Carthagène ; il descend
10 du navire, et prend aussitôt la route de Grenade: il s'annonçait comme un médecin arabe qui venait herboriser parmi les rochers de la Sierra- Nevada. Une mule paisible le portait lentement dans le pays ou les Âbencerages volaient jadis
15 sur de belliqueux coursiers : un guide marchait en avant, conduisant deux autres mules ornées de sonnettes et de touffes de laine de diverses couleurs. Aben-Hamet traversa les grandes bruyères et les bois de palmiers du royaume de
20 Murcie : à la vieillesse de ces palmiers, il jugea qu'ils devaient avoir été plantés par ses pères, et son cœur fut pénétré de regrets. Là s'élevait une tour ou veillait la sentinelle au temps de la guerre des Maures et des chrétiens ; ici se
25 montrait une ruine dont l'architecture annonçait une origine mauresque, autre sujet de douleur
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pour l'Âbencerage ! Il descendait de sa mule, et, sous prétexte de chercher des plantes, il se cachait un moment dans ces débris, pour donner un libre cours à ses larmes. Il reprenait ensuite sa route, en rêvant au bruit des sonnettes de la 5 caravane et au chant monotone de son guide.
Celui-ci n'interrompait sa longue romance que pour encourager ses mules, en leur donnant le nom de beUes et de vàUureuses, ou pour les gourmander, en les appelant paresseuses et 10 obstinées.
Des troupeaux de moutons qu'un berger conduisait comme une armée dans des plaines jaunes et incultes, quelques voyageurs solitaires, loin de répandre la vie sur le chemin, ne ser- 15 vaient qu'à le faire paraître plus triste et plus désert. Ces voyageurs portaient tous une épée à la ceinture : ils étaient enveloppés dans un manteau, et un large chapeau rabattu leur couvrait à demi le visage. Ils saluaient en passant Aben- 20 Hamet, qui ne distinguait dans ce noble salut que le nom de Dieu, de seigneur et de chevalier. Le soir, à la venta, l'Abencerage prenait sa place au milieu des étrangers, sans être importuné de leur curiosité indiscrète. On ne lui parlait point, 25 on ne le questionnait point ; son turban, sa robe,
ses armes, n'excitaient aucun mouvement Puisque Allah avait voulu que les Maures d'Espagne perdissent leur belle patrie, Aben-Hamet ne pouvait s'empêcher d'en estimer les graves 5 conquérants.
Des émotions encore plus vives attendaient l'Abencerage au terme de sa course. Grenade est bâtie au pied de la Sierra-Nevada, sur deux hautes collines que sépare une profonde vallée.
10 Les maisons placées sur la pente des coteaux, dans l'enfoncement de la vallée, donnent à la. ville l'air et la forme d'une grenade entr' ouverte, d'où lui est venu son nom. Deux rivières, le Xénil et le Douro, dont l'une roule des paillettes
15 d'or, et l'autre des sables d'argent, lavent le pied des collines, se réunissent, et serpentent ensuite au milieu d'une plaine charmante appelée la Véga. Cette plaine, que domine- Grenade, est couverte de vignes, de grenadiers,
20 de figuiers, de mûriers, d'orangers ; elle est entourée par des montagnes d'une forme et d'une couleur admirables. Un ciel enchanté, un air pur et délicieux, portent dans l'âme une langueur secrète, dont le voyageur qui ne fait que passer
25 a même de la peine à se défendre. On sent que* dans ce pays, les tendres passions auraient
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promptement étouffé les passions héroïques, ai l'amour, pour être véritable, n'avait pas toujours besoin d'être accompagné de la gloire. Lorsque Aben-Hamet découvrit le faîte des premiers édifices de Grenade, le cœur lui battit 5 avec tant de violence qu'il fut obligé d'arrêter sa mule. Il croisa les bras sur sa poitrine, et, les yeux attachés sur la ville sacrée, il resta muet et immobile. Le guide s'arrêta à son tour ; et, comme tous les sentiments élevés sont aisément 10 compris d'un Espagnol, il parut touché, et devina que le Maure revoyait son ancienne patrie. L'Abencerage rompit enfin le silence :
" Guide, s'cciïa-t-il, sois heureux ! Ne me cache point la vérité, car le calme régnait dans 15 les flots le jour de ta naissance, et la lune entrait dans son croissant. Quelles sont ces tours qui brillent comme des étoiles au-dessus d'une verte forêt?
— C'est l'Alhambra, répondit le guide. 20
— Et cet autre château sur cette autre colline ? dit Aben-Hamet.
— C'est le Généralité, répliqua l'Espagnol.
Il y a dans ce château un jardin planté de myrtes, où l'on prétend qu'Abencerage fut 25 surpris avec la sultane Alfaïma. Plus loin vous
voyez PAlbaïzyn, et, plus près de nous, les Tours vermeilles."
Chaque mot du guide perçait le cœur d'Aben- Hamet. Qu'il est cruel d'avoir recours à des 5 étrangers pour apprendre à connaître les monuments de ses pères, et de se faire raconter par des indifférents l'histoire de sa famille et de ses amis! Le guide, mettant fin aux réflexions d'Aben-Hamet, s'écria : " Marchons, seigneur
10 maure ; marchons, Dieu l'a voulu ! Prenez courage. François 1 er n'est-il pas aujourd'hui même prisonnier dans notre Madrid ? Dieu l'a voulu ! " Il ôta son chapeau, fit un grand signe de croix, et frappa ses mules. L'Abencerage,
15 pressant la sienne à son tour, s'écria : " C'était écrit ; " et ils descendirent vers Grenade.
Ils passèrent près du gros frêne célèbre par le combat de Muça et du grand maître de Calatrava, sous le dernier roi de Grenade. Ils firent
20 le tour de la promenade Alameïda, et pénétrèrent dans la cité par la porte d'Elvire. Ils remontèrent le Rambla, et arrivèrent bientôt sur une place qu'environnaient de toutes parts des maisons d'architecture mauresque. Un kan était
25 ouvert sur cette place pour les Maures d'Afrique, que le commerce de soies de la Véga
attirait en foule à Grenade. Ce fut là que le guide conduisit Aben-Hamei
L'Abencerage était trop agité pour goûter un peu de repos dans sa nouvelle demeure ; la patrie le tourmentait. Ne pouvant résister aux 5 sentiments qui troublaient son cœur, il sortit au milieu de la nuit pour errer dans les rues de Grenade. Il essayait de reconnaître, avec ses jeux ou ses mains, quelques-uns des monuments que les vieillards lui avaient si souvent décrits. 10 Peut-être que ce haut édifice dont il entrevoyait les murs à travers les ténèbres était autrefois la demeure des Abencerages ; peut-être était-ce sur cette place solitaire que se donnaient ces fêtes qui portèrent la gloire de Grenade jus- 15 qu'aux nues. Là passaient les quadrilles superbement vêtus de brocarts ; là s'avançaient les galères chargées d'armes et de fleurs, les dragons qui lançaient des feux et qui recelaient dans leurs flancs d'illustres guerriers : ingé- 20 nieuses inventions du plaisir et de la galanterie.
Mais, hélas ! au lieu du son des anafins, du bruit des trompettes et des chants d'amour, un silence profond régnait autour d'Aben-Hamet.
Cette ville muette avait changé d'habitants, et 25 les vainqueurs reposaient sur la couche des
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vaincus; " Ils dorment donc, ces fiers Espagnols, s'écriait le jeune Maure indigné, sous ces toitsdont ils ont exilé mes aïeux ! Et moi, Abenoerage, je veille inconnu, solitaire, délaissé, à la
5 porte du palais de mes pères ! "
Âben-Hamet réfléchissait alors sur le»
destinées humaines, sur les vicissitudes de la fortune, sur la chute des empires, sur cette Grenade enfin, surprise par ses ennemis au
10 milieu des plaisirs, et changeant tout à coup ses guirlandes de fleurs contre des chaînes ; il lui semblait voir ses citoyens abandonnant leurs foyers en habits de fête, comme des convives qui, dans le désordre de leur parure, sont tout
15 à coup chassés de la salle du festin par un incendie.
Toutes ces images, toutes ces pensées se pressaient dans l'âme d' Aben-Hamet ; plein de douleur et de regret, il songeait surtout à
20 exécuter le projet qui l'avait amené à Grenade ; le jour le surprit. L'Abencerage s'était égaré: il se trouvait loin du kan, dans un faubourg écarté de la ville. Tout dormait; aucun bruit ne troublait le silence des rues ; les portes et
25 les fenêtres des maisons étaient fermées : seulement la voix du coq proclamait dans l'habi-
tation du pauvre le retour des peines et des travaux.
Après avoir erré longtemps sans pouvoir retrouver sa. route, Aben-Hamet entendit une porte s'ouvrir. Il vit sortir une jeune femme, 5 vêtue à peu près comme ces reines gothiques sculptées sur les monuments de nos anciennes abbayes. Son corset noir, garni de jais, serrait sa taille élégante ; son jupon court, étroit et sans plis, découvrait un pied charmant ; une mantille 10 également noire était jetée sur sa tête: elle tenait avec sa main gauche cette mantille croisée et fermée comme une guimpe au-dessous de son menton, de sorte que Ton n'apercevait de tout «on visage que ses grands yeux et sa bouche de 15 rose. Une duègne accompagnait ses pas; un page portait devant elle un livre d'église; deux varlets, parés de ses couleurs, suivaient à quelque distance la belle inconnue : elle se rendait à la prière matinale, que les tintements d'une 20 «loche annonçaient dans un monastère voisin.
Aben-Hamet crut voir l'ange Israfil, ou la plus jeune des houris. L'Espagnole, non moins surprise, regardait l' Abencerage, dont le turban, la robe et les armes embellissaient encore la 95 noble figure. Revenue de son premier étonne-
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ment, elle fit signe à l'étranger de s'approcher, avec une grâce et une liberté particulières aux femmes de ce pays. " Seigneur maure, lui ditelle, vous paraissez nouvellement arrivé à Gre- 5 nade : vous seriez-vous égaré ?
— Sultane des fleurs, répondit Aben-Hamet, délices des yeux des hommes, ô esclave chrétienne, plus belle que les vierges de la Géorgie, tu l'as deviné ! je suis étranger dans cette viller
10 perdu au milieu de ces palais, je n'ai pu retrouver le kan des Maures. Que Mahomet touche ton cœur et récompense ton hospitalité t
— Les Maures sont renommés pour leur galanterie, reprit l'Espagnole avec le plus doux
15 sourire ; mais je ne suis ni sultane des fleurs, ni esclave, ni contente d'être recommandée à Mahomet. Suivez-moi, seigneur chevalier: je vais vous reconduire au kan des Maures."
Elle marcha légèrement devant l'Abence-
20 rage, le mena jusqu'à la porte du kan, le lui montra de la main, passa derrière un palais, et disparut.
A quoi tient donc le repos de la vie! La.
patrie n'occupe plus seule et tout entière l'âme
25 d' Aben-Hamet : Grenade a cessé d'être pour lui déserte, abandonnée, veuve, solitaire ; elle est
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plus chère que jamais à son cœur, mais c'est un prestige nouveau qui embellit ses ruines : au souvenir des aïeux se mêle à présent un autre charme. Aben-Hamet a découvert le cimetière ou reposent les cendres des Àbencerages ; mais 5 en priant,mais en se prosternant,mais en versant des larmes filiales, il songe que la jeune Espagnole a passé quelquefois sur ces tombeaux, et il ne trouve plus ses ancêtres si malheureux.
C'est en vain qu'il ne veut s'occuper que de 10 son pèlerinage au pays de ses pères ; c'est en vain qu'il parcourt les coteaux du Douro et du Xénil, pour y recueillir des plantes au lever de l'aurore : la fleur qu'il cherche maintenant, c'est la belle chrétienne. Que d'inutiles efforts il a 15 déjà tentés pour retrouver le palais de son enchanteresse! Que de fois il a essayé de repasser par les chemins que lui fit parcourir son divin guide ! Que de fois il a cru reconnaître le son de cette cloche, le chant de ce coq qu'il 20 entendit près de la demeure de l'Espagnole!
Trompé par des bruits pareils, il court aussitôt de ce côté, et le palais magique ne s'offre point à ses regards 1 Souvent encore le vêtement uniforme des femmes de Grenade lui donnait 25 un moment d'espoir : de loin, toutes les chré-
tiennes ressemblaient à la maîtresse de son cœur ; de près, pas une n'avait sa beauté ou sa grâce. Aben-Hamet avait enfin parcouru les églises pour découvrir l'étrangère; il avait même
5 pénétré jusqu'à la tombe de Ferdinand et d'Isabelle ; mais c'était aussi le plus grand sacrifice qu'il eût jusqu'alors fait à l'amour.
Un jour il herborisait dans la vallée du Douro. Le coteau du midi soutenait sur sa
10 pente fleurie les murailles de l'Alhambra et les jardins du Généralité ; la colline du nord était décorée par l' Albaïzyn, par de riants vergers, et par des grottes qu'habitait un peuple nombreux. A l'extrémité occidentale de la vallée, on
15 découvrait les clochers de Grenade qui s'élevaient en groupe au milieu des chênes verts et des cyprès. A l'autre extrémité, vers l'orient, l'œil rencontrait, sur des pointes de rochers, des couvents, des ermitages, quelques ruines de
20 l'ancienne Illibérie, et dans le lointain les sommets de la Sierra-Nevada. Le Douro roulait an milieu du vallon, et présentait le long de son cours de frais moulins, de bruyantes cascades, les arches brisées d'un aqueduc romain, et les
85 restes d'un pont du temps des Maures.
Aben-Hamet n'était plus ni assez infortuné
ni assez heureux pour bien goûter le charme de la solitude : il parcourait avec distraction et indifférence ces bords enchantes. En marchant à l'aventure, il suivit une allée d'arbres qui circulait sur la pente du coteau de l'Albaïzyn. 5 Une maison de campagne, environnée d'un bocage d'orangers, s'offrit bientôt à ses yeux : en approchant du bocage, il entendit les sons d'une voix et d'une guitare. Entre la voix, les traits et les regards d'une femme, il y a des ti> rapports qui ne trompent jamais un homme que l'amour possède. " C'est ma houri !" dit Aben- Hamet ; et il écoute, le cœur palpitant : au nom des Âbencerages plusieurs fois répété, son cœur bat encore plus vite. L'inconnue chantait une 15 romance castillane qui retraçait l'histoire des Abencerages et des Zégris. Aben-Hamet ne peut plus résister à son émotion ; il s'élance à travers une haie de myrtes, et tombe au milieu d'une troupe de jeunes femmes effrayées, qui 30 fuient en poussant des cris. L'Espagnole qui venait de chanter, et qui tenait encore la guitare, s'écrie : " C'est le seigneur maure ! " et elle rappelle ses compagnes. " Favorite des génies, dit l'Abencerage, je te cherchais comme l'Arabe 35 cherche une source dans l'ardeur du midi ; j'ai
entendu les sons de ta guitare, tu célébrais le» héros de mon pays ; je t'ai devinée à la beauté de tes accents, et j'apporte à tes pieds le cœur d' Aben-Hamet.
5 — Et moi, répondit dona Blanca, c'était en pensant à vous que je redisais la romance des Abencerages. Depuis que je vous ai vu, je me suis figuré que ces chevaliers maures vous ressemblaient."
10 Une légère rougeur monta au front de Blanca en prononçant ces mots. Aben-Hamet se sentit prêt à tomber aux genoux de la jeune chrétienne, à lui déclarer qu'il était le dernier Abencerage; mais un reste de prudence le
15 retint ; il craignit que son nom, trop fameux à Grenade, ne donnât des inquiétudes au gouverneur. La guerre des Morisques était à peine terminée, et la présence d'un Abencerage dans ce moment pouvait inspirer aux Espagnols de
20 justes craintes. Ce n'est pas qu' Aben-Hamet s'effrayât d'aucun péril ; mais il frémissait à la pensée d'être obligé de s'éloigner pour jamais de la fille de don Bodrigue.
Dona Blanca descendait d'une famille qui
25 tirait son origine du Cid de Bivar et de Chimène, fille du comte Gomez de Gormas. La postérité
du vainqueur de Valence la Belle tomba, par l'ingratitude de la cour de Castille, dans une extrême pauvreté ; on crut même pendant plusieurs siècles qu'elle s'était éteinte, tant elle devint obscure. Mais, vers le temps de la 5 conquête de Grenade, un dernier rejeton de la race des Bivars, l'aïeul de Blanca, se fit reconnaître moins encore à ses titres qu'à l'éclat de sa valeur. Après l'expulsion des infidèles, Ferdinand donna au descendant du Cid les 10 biens de plusieurs familles maures, et le créa duc de Santa-Fé. Le nouveau duc fixa sa demeure à Grenade, et mourut jeune encore, laissant un fils unique déjà marié, don Kodrigue, père de Blanca. 15
Dona Thérésa de Xérès, femme de don Bodrigue, mit au jour un fils qui reçut à sa naissance le nom de Bodrigue comme tous ses aïeux, mais que Ton appela don Carlos, pour le distinguer de son père. Les grands événements 20> que don Carlos eut sous les yeux dès sa plus tendre jeunesse, les périls auxquels il fut exposé presque au sortir de l'enfance, ne firent que rendre plus grave et plus rigide un caractère naturellement porté à l'austérité. Don Carlos 25 comptait à peine quatorze ans lorsqu'il suivit
Cortez au Mexique : il avait supporté tous les dangers, il avait été témoin de toutes les horreurs de cette étonnante aventure ; il avait assisté à la chute du dernier roi d'un inonde
5 jusqu'alors inconnu. Trois ans après cette catastrophe, don Carlos s'était trouvé en Europe à la bataille de Pavie, comme pour voir l'honneur et la vaillance couronnés succomber sous les coups de la fortune. L'aspect d'un nouvel
10 univers, de longs voyages sur des mers non encore parcourues, le spectacle des révolutions et des vicissitudes du sort, avaient fortement ébranlé l'imagination religieuse et mélancolique de don Carlos : il était entré dans l'ordre
15 chevaleresque de Calatrava, et, renonçant an mariage malgré les prières de don Rodrigue, il destinait tous ses biens à sa sœur.
Blanca de Bivar, sœur unique de don Carlos, et beaucoup plus jeune que lui, était l'idole de
20 son père : elle avait perdu sa mère, et elle entrait dans sa dix-huitième année lorsqu'Abeu- Hamet parut à Grenade. Tout était séduction dans cette femme enchanteresse : sa voix était ravissante; sa danse, plus légère que le zéjflrpr:
25 tantôt elle se plaisait à guider un char comme Armide, tantôt elle volait sur le dos du plus
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rapide coursier d'Andalousie comme ces fées charmantes qui apparaissaient à Tristan et à Galaor dans les forêts. Athènes l'eût prise pour Aspasie, et Paris, pour Diane de Poitiers qui commençait à briller à la cour. Mais, avec les 5 charmes d'une Française, elle avait les passions d'une Espagnole ; et sa coquetterie naturelle n'ôtait rien à la sûreté, à la constance, à la force, à l'élévation des sentiments de son cœur.
Aux cris qu'avaient poussés les jeunes Espa- 10 gnôles lorsqu' Aben-Hamet s'était élancé dans le bocage, don Kodrigue était accouru. "Mon père, dit Blanca, voilà le seigneur maure dont je vous ai parlé. Il m'a entendue chanter, il m'a reconnue ; il est entré dans le jardin, pour me 15 remercier de lui avoir enseigné sa route."
Le duc de Santa-Fé reçut l'Abencerage avec la politesse grave et pourtant naïve des Espagnols. On ne remarque chez cette nation aucun de ces airs serviles, aucun de ces tours de 20 phrase qui annoncent l'abjection des pensées et la dégradation de l'âme. La langue du grand seigneur et du paysan est la même ; le salut, le même; les compliments, les habitudes, les usages, sont les mêmes. Autant la confiance et 25 la générosité de ce peuple envers les étrangers
sont sans bornes, autant sa vengeance est terrible quand on le trahit D'un courage héroïque, d'une patience à toute épreuve, incapable de céder à la mauvaise fortune, il faut qu'il la
5 dompte ou qu'il en soit écrasé. Il a peu de ce qu'on appelle esprit ; mais les passions exaltées lui tiennent lieu de cette lumière qui vient de la finesse et de l'abondance des idées. Un Espagnol qui passe le jour sans parler, qui n'a
10 rien vu, qui ne se soucie de rien voir, qui n'a rien lu, rien étudié, rien comparé, trouvera dans la grandeur de ses résolutions les ressources nécessaires au moment de l'adversité.
C'était le jour de la naissance de don Bodri-
15 gue, et Blanca donnait à son père une tertîdlia, ou petite fête, dans cette charmante solitude. Le duc de Santa-Fé invita Aben-Hamet à s'asseoir au milieu des jeunes femmes, qui s'amusaient du turban et de la robe de l'étranger.
20 On apporta des carreaux de velours, et l'Abencerage se reposa sur ces carreaux à la façon des Maures. On lui fit des questions sur son pays et sur ses aventures : il y répondit avec esprit et gaieté. Il parlait le castillan le plus pur ; on
25 aurait pu le prendre pour un Espagnol, s'il n'eût presque toujours dit toi au lieu de vous.
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Ce mot avait quelque chose de si doux dans sa bouche, que Blanca ne pouvait se défendre d'un secret dépit lorsqu'il s'adressait à Tune de ses compagnes.
, J)e nombreux serviteurs parurent : ils por- 5 .le ehocolat, les pâtés de fruits et les pe- ^-Jftu jour, a sucre de Malaga, blancs comme la ei^ Blanca fac et légers comme des éponges.
>rè^ '^svtifresco, on pria Blanca d'exécuter une de °oefir danses de caractère, où elle surpassait 10 les plus habiles gitanas. Elle fut obligée de céder aux vœux de ses amies. Aben-Hamet avait gardé le silence ; mais ses regards suppliants parlaient à défaut de sa bouche. Blanca choisit une zambra, danse expressive que les 15 Espagnols ont empruntée des Maures.
Une des jeunes femmes commence à jouer sur la guitare l'air de la danse étrangère. La fille de don Kodrigue ôte son voile, et attache à ses mains blanches des castagnettes de bois 20 d'ébène. Ses cheveux noirs tombent en boucles sur son cou d'albâtre"; sa bouche et ses yeux sourient de concert ; son teint est animé par le mouvement de son cœur. Tout à coup elle fait retentir le bruyant ébène, frappe trois fois la 25 mesure, entonne le chant de la zambra, et,
mêlant sa voix au son de la guitare, elle part comme un éclair.
Quelle variété dans ses pas ! quelle élégance dans ses attitudes ! Tantôt elle lève ses bras 5 avec vivacité, tantôt elle les laisse retomber avec mollesse. Quelquefois elle s'élanpes enivrée de plaisir, et se retire conqui vient Aî*Sp de douleur. Elle tourne la tête, sesàdées. T5fe v ' quelqu'un d'invisible, fuit hontetise,
10 brillante et consolée, marche d'un pas noMr^t presque guerrier, puis voltige de nouveau sur le gazon. L'harmonie de ses pas, de ses chants et des sons de sa guitare était parfaite. La voix de Blanca, légèrement voilée, avait cette sorte
15 d'accent qui remue les passions jusqu'au fond de l'âme. La musique espagnole, composée de soupirs, de mouvements vifs, de refrains tristes, de chants subitement arrêtés, offre un singulier mélange de gaieté et de mélancolie. Cette
20 musique et cette danse fixèrent sans retour le destin du dernier Àbencerage : elles auraient suffi pour troubler un cœur moins malade que le sien.
On retourna le soir à Grenade, par la vallée
25 du Douro. Don Bodrigue, charmé des manières nobles et polies d'Aben-Hamet, ne voulut point
se séparer de lui qu'il ne lui eût promis de venir souvent amuser Blanca des merveilleux récits de l'Orient. Le Maure, au comble de ses vœux, accepta l'invitation du duc de Santa Fé ; et dès le lendemain il se rendit au palais ou 5 respirait celle qu'il aimait plus que la lumière du jour.
Blanca se trouva bientôt engagée dans une passion profonde, par l'impossibilité même où elle crut être d'éprouver jamais cette passion. 10 Aimer un infidèle, un Maure, un inconnu, lui paraissait une chose si étrange, qu'elle ne prit, aucune précaution contre le mal qui commençait à se glisser dans ses veines; mais aussitôt qu'elle en reconnut les atteintes, elle accepta ce mal en 15 véritable Espagnole. Les périls et les chagrins qu'elle prévit ne la firent point reculer au bord de l'abîme, ni délibérer longtemps avec son cœur. Elle se dit: " Qu'Aben-Hamet soit chrétien, qu'il m'aime, et je le suis au bout de 20 la terre." if
L'Abencerage ressentait de son côté toute la puissance d'une passion irrésistible : il ne vivait plus que pour Blanca. Il ne s'occupait plus des projets qui l'avaient amené à Grenade : il 26 lui était facile d'obtenir les éclaircissements
qu'il était venu chercher; mais tout autre intérêt que celui de son amour s'était évanoui à ses yeux. Il redoutait même des lumières qui auraient pu apporter des changements dans sa 5 vie. Il ne demandait rien, il ne voulait rien connaître ; il se disait : " Que Blanca soit musulmane, qu'elle m'aime, et je la sers jusqu'à mon dernier soupir." ► Aben-Hamet et Blanca, ainsi fixés dans leur
10 résolution, n'attendaient que le moment de se découvrir leurs sentiments. On était alors dans les plus beaux jours de l'année. " Vous n'avez point encore vu l'Alhambra, dit la fille du duo de Santa-Fé à l'Abencerage. Si j'en crois
15 quelques paroles qui vous sont échappées, votre famille est originaire de Grenade. Peut-être serez- vous bien aise de visiter le palais de vos anciens rois. Je veux moi-même ce soir vous servir de guide."
20 Aben-Hamet jura par le prophète que jamais promenade ne pouvait lui être plus agréable.
L'heure fixée pour le pèlerinage de l'Alhambra étant arrivée, la fille de don Kodrigue monta sur une haquenée blanche, accoutumée à gravir
25 les rochers comme un chevreuil. Aben-Hamet accompagnait la brillante Espagnole sur un
DU DERNIER ABENOERAGE 27
cheval andalous, équipé à la manière des Turcs. Dans la course rapide du jeune Maure, sa robe de pourpre s'enflait derrière lui, son sabre recourbé retentissait sur la selle élevée, et le vent agitait l'aigrette dont son turban était 5 surmonté. Le peuple, charmé de sa- bonne grâce, disait en le regardant passer : " C'est un prince infidèle que dona Blanca va convertir."
Ils suivirent d'abord une longue rue qui • portait encore le nom d'une illustre famille 10 maure ; cette rue aboutissait à l'enceinte extérieure de l'Alhambra. Ils traversèrent ensuite un bois d'ormeaux, arrivèrent à une fontaine, et se trouvèrent bientôt devant l'enceinte intérieure du palais de Boabdil. Dans 15 une muraille flanquée de tours et surmontée de créneaux, s'ouvrait une porte appelée la Porte du jugement. Ils franchirent cette première porte et s'avancèrent par un chemin étroit qui serpentait entre de hauts murs et des masures 30 à demi ruinées. Ce chemin les conduisit à la place des Algibes, près de laquelle Charles- Quint faisait alors élever un palais. De là, tournant vers le nord, ils s'arrêtèrent dans une cour déserte, au pied d'un mur sans ornements, 25 et dégradé par les âges. Aben-Hamet, sautant
légèrement à terre, offrit la main à Blanca pour descendre de sa mule. Les serviteurs frappèrent à une porte abandonnée, dont l'herbe cachait le seuil : la porte s'ouvrit et laissa voir tout à
5 coup les réduits secrets de l'Alhambra.
Tous les charmes, tous les regrets de la patrie, mêlés aux prestiges de l'amour, saisirent le cœur du dernier Abencerage. Immobile et muet, il plongeait des regards étonnés dans
10 cette habitation des génies ; il croyait être transporté à l'entrée d'un de ces palais dont on lit la description dans les contes arabes. De légères galeries, des canaux de marbre blanc bordés de citronniers et d'orangers en fleur, des
15 fontaines, des cours solitaires s'offraient de toutes parts aux yeux d'Aben-Hamet, et, à travers les voûtes allongées des portiques, il apercevait d'autres labyrinthes et de nouveaux enchantements. L'azur du plus beau ciel se
20 montrait entre des colonnes qui soutenaient une chaîne d'arceaux gothiques. Les murs, chargés d'arabesques, imitaient à la vue' ces étoffes de l'Orient que brode, dans l'ennui du harem, le caprice d'une femme esclave. Quelque
25 chose de voluptueux, de religieux et de guerrier semblait respirer dans ce magique édifice t
espèce de cloître de l'amour, retraite mystérieuse où les rois maures goûtaient tous les plaisirs et oubliaient tous les devoirs de la vie.
Après quelques instants de surprise et de silence, les deux amants entrèrent dans ce séjour 5 de la puissance évanouie et des félicités passées. Ils firent d'abord le tour de la salle des Mésucar, au milieu du parfum des fleurs et de la fraîcheur des eaux. Ils pénétrèrent ensuite dans la cour •des Lions. , L'émotion d'Aben-Hamet aug- 10 mentait à chaque pas. " Si tu ne remplissais mon âme de délices, dit-il à Blanca, avec quel chagrin me verrais-je obligé de te demander, à toi Espagnole, l'histoire de ces demeures ! Ah ! ces lieux sont faits pour servir de retraite au 15 bonheur ; et moi 1 . . ."
Aben-Hamet aperçut le nom de Boabdil enchâssé dans des mosaïques. "O mon roi, s'écria-t-il, qu'es-tu devenu ? Où te trouveraije dans ton Alhambra désert? " Et les larmes 20 de la fidélité, de la loyauté et de l'honneur •couvraient les yeux du jeune Maure. " Vos anciens maîtres, dit Blanca, ou plutôt les rois de vos pères, étaient des ingrats.
— Qu'importe? repartit l'Abencerage ; ils 25 ont été malheureux ! "
Comme il prononçait ces mots, Blanca le conduisit dans un cabinet qui semblait être le sanctuaire même du temple de l'Amour. Bien n'égalait l'élégance de cet asile: la voûte
5 entière, peinte d'azur et d'or, et composée
* d'arabesques découpées à jour, laissait passer la lumière comme à travers un tissu de fleurs. Une fontaine jaillissait au milieu de l'édifice, et ses eaux, retombant en rosée, étaient recueillie»
10 dans une conque d'albâtre. " Aben-Hamet, dit la fille du duc de Santa-Fé, regardez bien cette fontaine : elle reçut les têtes défigurées de» Abencerages. Vous voyez encore sur le marbre la tache du sang des infortunés que Boabdil
15 sacrifia à ses soupçons. C'est ainsi qu'on traite dans votre pays les hommes qui séduisent les. femmes crédules."
Aben-Hamet n'écoutait plus Blanca; il s'était prosterné, et baisait avec respect la trace du
20 sang de ses ancêtres. Il se relève, et s'écrie : "O Blanca ! je jure, par le sang de ces chevaliers, de t'aimer avec la constance, la fidélité ot l'ardeur d'un Abencerage.
— Yous m'aimez donc? reprit Blanca en
35 joignant ses deux belles mains et levant sea regards au ciel. Mais songez-vous que von»
êtes un infidèle, un Maure, un ennemi, et que je suis chrétienne et Espagnole ?
— O saint prophète, dit Aben-Hamet, soyez témoin de mes serments!..."
Blanca l'interrompant : " Quelle foi voulez- 5 vous que j'ajoute aux serments d'un persécuteur de mon Dieu? Savez-vous si je vous aime?
Qui vous a donné l'assurance de me tenir un pareil langage ? "
Aben-Hamet consterné répondit : " Il est 10 vrai que je ne suis que ton esclave ; tu ne m'as pas choisi pour ton chevalier.
— Maure, dit Blanca, laisse là la ruse ; tu as vu dans mes regards que je t'aimais : ma folie pour toi passe toute mesure ; sois chrétien, et 15, rien ne pourra m'empêcher d'être à toi. Mais
si la fille du duc de Santa-Fé ose te parler avec cette franchise, tu peux juger par cela même qu'elle saura se vaincre, et que jamais un en-» nemi des chrétiens n'aura aucun droit sur elle." 20
Aben-Hamet, dans un transport de passion, saisit les mains de Blanca, les posa sur son, turban et ensuite sur son cœur. "Allah est puissant, s'écria-t-il, et Aben-Hamet est:
heureux ! O Mahomet ! que cette chrétienne ^ connaisse ta loi, et rien ne pourra...
— Ta blasphèmes, dit Blanca; sortons d'ici."
Elle s'appuya sur le bras du Maure, et s'approcha de la fontaine des Douze Lions, qui 5 donne son nom à l'une des cours de l' Alhambra: " Étranger, dit la naïve Espagnole, quand je regarde ta robe, ton turban, tes armes, et que je songe à nos amours, je crois voir l'ombre du bel Âbencerage se promenant dans cette retraite 10 abandonnée avec T infortunée Alfaïma. Expliquemoi l'inscription arabe gravée sur le marbre de cette fontaine."
Àben-Hamet lut ces mots 1 : "La belle princesse qui se promène œuvetie de perles dans son jardin, 15 en augmente si prodigieusement la beauté..." Le reste de l'inscription était effacé.
" C'est pour toi qu'elle a été faite, cette inscription, dit Aben-Hamet. Sultane aimée, ces palais n'ont jamais été aussi beaux dans leur 20 jeunesse qu'ils le sont aujourd'hui dans leurs ruines. Ecoute le bruit des fontaines dont la mousse a détourné les eaux ; regarde les jardins qui se montrent à travers ces arcades à demi tombées; contemple l'astre du jour qui se
38 l Cette inscription existe avec quelques autres. (See Préface.)
couche par delà tous ces portiques : qu'il est doux d'errer avec toi dans ces lieux ! Tes paroles embaument ces retraitée, comme les roses de l'hymen. Avec quel charme je reconnais dans ton langage quelques accents de la langue de 5 mes pères ! Le seul frémissement de ta robe sur ces marbres me fait tressaillir. L'air n'est parfumé que parce qu'il a touché ta chevelure. Tu es belle comme le génie de ma patrie au milieu de ces débris. Mais Àben-Hamet peut-il 10 espérer de fixer ton cœur ? Qu'est-il auprès de toi? Il a parcouru les montagnes avec son père; il connaît les plantes du désert... hélas ! il n'en est pas une seule qui pût le guérir de la blessure que tu lui as faite ! Il porte des armes, mais il 15 n'est point chevalier. Je me disais autrefois : 4 L'eau de la mer qui dort à l'abri dans le creux du rocher est tranquille et muette, tandis que tout auprès la grande mer est agitée et bruyante. Aben-Hamet, ainsi sera ta vie, silencieuse, 80 paisible, ignorée dans un coin de terre inconnu, tandis que la cour du sultan est bouleversée par les orages.' Je me disais cela, jeune chrétienne, et tu m'as prouvé que la tempête peut aussi troubler la goutte d'eau dans le 25 creux du rocher."
Blanca écoutait avec ravissement ce langage nouveau pour elle, et dont le tour oriental semblait si bien convenir à la demeure des fées, qu'elle parcourait avec son amant L'amour 5 pénétrait dans son cœur de toutes parts ; elle sentait chanceler ses genoux ; elle était obligée de s'appuyer plus fortement sur le bras de son guide. Aben-Hamet soutenait le doux fardeau, et répétait en marchant : " Ah ! que ne suis-je 10 un brillant Abencerage !
— Tu me plairais moins, dit Blanca, car je serais plus tourmentée : reste obscur, et vis pour moi. Souvent un chevalier célèbre oublie l'amour pour la renommée.
15 — Tu n'aurais pas ce danger à craindre, répliqua vivement Aben-Hamet.
— Et comment m'aimerais-tu donc, si tu étais un Abencerage? dit la descendante de Chimène.
20 — Je t'aimerais, répondit le Maure, plus que la gloire et moins que l'honneur."
Le soleil était descendu sous l'horizon pendant la promenade des deux amants. Ils avaient parcouru tout l'Alhambra. Quels
25 souvenirs offerts à la pensée d* Aben-Hamet l Ici la sultane recevait par des soupiraux 1*
DU DERNIER ABENOERAGE 35
fumée des parfums qu'on brûlait au-dessous d'elle. Là, dans cet asile écarté, elle se parait de tous les atours de l'Orient. Et c'était Blanca, c'était une femme adorée qui racontait ces détails au beau jeune homme qu'elle idolâtrait. 5
La lune, en se levant, répandit sa clarté douteuse dans les sanctuaires abandonnés et dans les parvis déserts de l'Alhambra. Ses blancs rayons dessinaient sur le gazon des parterres, sur les murs des salles, la dentelle 10 d'une architecture aérienne, les cintres des cloîtres, l'ombre mobile des eaux jaillissantes, et celle des arbustes balancés par le zéphyr. Le rossignol chantait dans un cyprès qui perçait les dômes d'une mosquée en ruine, et les échos 15 répétaient ses plaintes. Aben-Hamet écrivit, au clair de la lune, le nom de Blanca sur le marbre de la salle des Deux-Sœurs : il traça ce nom en caractères arabes, afin que le voyageur eût un mystère de plus à deviner dans ce palais 20 des mystères.
" Maure, ces jeux sont cruels, dit Blanca ; quittons ces lieux. Le destin de ma vie est fixé pour jamais. Betiens bien ces mots: Musulman, je suis ton amante sans espoir ; chrétien, je suis 25 ton épousp fortunée."
Aben-Hamet répondit : " Chrétienne, je suis ton esclave désolé; musulmane, je suis ton époux glorieux."
Et ces nobles amants sortirent de ce dan- 5 gereux palais.
La passion de Blanca s'augmenta de jour en jour, et celle d' Aben-Hamet s'accrut avec la même violence. Il était si enchanté d'être aimé pour lui seul, de ne devoir à aucune cause 10 étrangère les sentiments qu'il inspirait, qu'il ne révéla point le secret de sa naissance à la fille du duc de Santa-Fé: il se faisait un plaisir délicat de lui apprendre qu'il portait un nom illustre, le jour même où elle consentirait à lui 15 donner sa main. Mais il fut tout à coup rappelé à Tunis : sa mère, atteinte d'un mal sans remède, voulait embrasser son fils et le bénir avant d'abandonner la vie. Aben-Hamet se présente au palais de Blanca. "Sultane, lui dit-il, ma 20 mère va mourir. Elle me demande pour lui fermer les yeux. Me conserveras-tu ton amour? — Tu me quittes ! répondit Blanca pâlissante. Te re verrai- je jamais?
— Viens, dit Aben-Hamet Je veux exiger -25 de toi un serment, et t'en faire un que la mort seule pourra briser. Suis-moi."
Ils sortent; ils arrivent à un cimetière qui fut jadis celui des Maures. On voyait encore çà et là de petites colonnes funèbres, autour desquelles le sculpteur figura jadis un turban ; mais les chrétiens avaient depuis remplacé ce turban 5 par une croix. Aben-Hamet conduisit Blanca au pied de ces colonnes.
" Blanca, dit-il, mes ancêtres reposent ici ; je jure par leurs cendres de t'aimer jusqu'au jour où l'ange du jugement m'appellera au tribunal 1(V d'Allah. Je te promets de ne jamais engager mon cœur à une autre femme, et de te prendre pour épouse aussitôt que tu connaîtras la sainte lumière du prophète. Chaque année, à cette époque, je reviendrai à Grenade pour voir si tu 15 m'as gardé ta foi, et si tu veux renoncer à tes erreurs.
— Et moi, dit Blanca en larmes, je t'attendrai tous les ans ; je te conserverai jusqu'à mon dernier soupir la foi que je t'ai jurée, et je te 2a recevrai pour époux lorsque le Dieu des chrétiens, plus puissant que ton amante, aura touché ton cœur infidèle."
Aben-Hamet part ; les vents l'emportent aux bords africains : sa mère venait d'expirer. Il la 25 pleure, il embrasse son cercueil. Les mois
38 LES AVENTUBES
s'écoulent: tantôt errant parmi les ruines de Cartilage, tantôt assis sur le tombeau de saint Louis, l'Abencerage exilé appelle le jour qui doit le ramener à Grenade. Ce jour se lève enfin: 5 Aben-Hainet monte sur un vaisseau, et fait tourner la proue vers Malaga. Avec quel transport, avec quelle joie mêlée de crainte il aperçut les premiers promontoires de l'Espagne! Blanca l' attend-elle sur ces bords? Sesouvient- 10 elle encore d'un pauvre Arabe qui ne cessa de l'adorer sous le palmier du désert ?
La fille du duc de Santa-Fé n'était point infidèle à ses serments. Elle avait prié son père de la conduire à Malaga. Du haut des montais gnes qui bordaient la côte inhabitée, elle suivait des yeux les vaisseaux lointains et les voiles fugitives. Pendant la tempête elle contemplait avec effroi la mer soulevée par les vents : elle aimait alors à se perdre dans les nuages, à 20 s'exposer dans les passages dangereux, à se sentir baignée par les mêmes vagues, enlevée par le même tourbillon, qui menaçaient les jours d'Aben-Hamet. Quand elle voyait la mouette plaintive raser les flots avec ses grandes 25 ailes recourbées et voler vers les rivages de l'Afrique, elle la chargeait de toutes ces paroles
DU DERNIER ABENOERAGE 39
d'amour, de tous ces vœux insensés qui sortent d'un cœur que la passion dévore.
Un jour qu'elle errait sur les grèves, elle aperçut une longue barque, dont la proue élevée, le mât penché et la voile latine annonçaient 5 l'élégant génie des Maures. Blanca court au port, et voit bientôt entrer le vaisseau barbaresque, qui faisait écumer l'onde sous la rapidité de sa course. Un Maure, couvert de superbes habits, se tenait debout sur la proue. Derrière 10 lui, deux esclaves noirs arrêtaient par le frein un cheval arabe, dont les naseaux fumants et les crins épars annonçaient à la fois son naturel ardent et la frayeur que lui inspirait le bruit des vagues. La barque arrive, abaisse ses voiles, 15 touche au môle, présente le flanc : le Maure s'élance sur la rive, qui retentit du son de ses armes. Les esclaves font sortir le coursier tigré comme un léopard, qui hennit et bondit de joie en retrouvant la terre. D'autres esclaves 20 descendent doucement une corbeille où reposait une gazelle couchée parmi des feuilles de palmier. Ses jambes fines étaient attachées et ployées sous elle, de peur qu'elles ne fussent brisées dans les mouvements du vaisseau : elle 25 portait un collier de grains d'aloès, et sur une
plaque d'or, qui servait à rejoindre les deur bouts du collier, étaient gravés en arabe on nom. et un talisman.
Blanca reconnaît Aben-Hamet : elle n'ose se
5 trahir aux yeux de la foule ; elle se retire, et
envoie Dorothée, une de ses femmes, avertir
„ l' Abencerage, qu'elle l'attend au palais de»
Maures. Aben-Hamet présentait dans ce
moment au gouverneur son firman écrit en
10 lettres d'azur sur un vélin précieux, et renfermé dans un fourreau de soie. Dorothée s'approche, et conduit l'heureux Abencerage aux pieds de Blanca. Quels transports en se retrouvant tous deux fidèles ! Quel bonheur de se revoir,
15 après avoir été si longtemps séparés f Quels nouveaux serments de s'aimer toujours !
Les deux esclaves noirs amènent le cheval numide, qui, au lieu de selle, n'avait sur le dos qu'une peau de lion, rattachée par une zone de
20 pourpre. On apporte ensuite la gazelle.
"Sultane, dit Aben-Hamet, c'est un chevreuil de mon pays, presque aussi léger que toi" Blanca détache elle-même l'animal charmant, qui semblait la remercier en jetant sur elle les
25 regards les plus doux. Pendant l'absence de F Abencerage, la fille du duc de Santa-Fé avait
étudié l'arabe : elle lut avec des yeux attendris son propre nom sur le collier de la gazelle.
Celle-ci, rendue à la liberté, se soutenait à peine sur ses pieds si longtemps enchaînés ; elle se couchait à terre, et appuyait sa tête sur les 5 genoux de sa maîtresse. Blanca lui présentait des dattes nouvelles et caressait cette chevrette du désert, dont la peau fine avait retenu l'odeur du bois d'aloès et de la rose de Tunis.
L'Abencerage, le duc de Santa-Fé et sa fille 10 partirent ensemble pour Grenade. Les jours du couple heureux s'écoulèrent comme ceux de l'année précédente : mêmes promenades, même regret à la vue de la patrie, même amour, on } plutôt amour toujours croissant, toujours 15T partagé; mais aussi même attachement dans les deux amants à la religion de leurs pères. " Sois chrétien," disait Blanca ; " Sois musulmane," disait Àben-Hamet ; et ils se séparèrent encore une fois, sans avoir succombé à la 20 passion qui les entraînait l'un vers l'autre.
Aben-Hamet reparut la troisième année, comme ces oiseaux voyageurs que l'amour ramène au printemps dans nos climats. Il ne trouva point Blanca au rivage ; mais une lettre 25 de cette femme adorée apprit au fidèle Arabe
le départ du duc de Santa-Fé pour Madrid, et l'arrivée de don Carlos à Grenade. Don Carlos était accompagné d'un prisonnier français, ami du frère de Blanca. Le Maure sentit son cœur 5 se serrer à la lecture de cette lettre. Il partit de Malaga pour Grenade avec les plus tristes pressentiments. Les montagnes lui parurent d'une solitude effrayante, et il tourna plusieurs fois la tête pour regarder la mer qu'il venait de
10 traverser.
Blanca, pendant l'absence de son père, n'avait pu quitter un frère qu'elle aimait, un frère qui voulait en sa faveur se dépouiller de tous ses biens, et qu'elle revoyait après sept années
15 d'absence. Don Carlos avait tout le courage et toute la fierté de sa nation : terrible comme les conquérants du nouveau monde, parmi lesquels il avait fait ses premières armes, religieux comme les chevaliers espagnols vainqueurs des
.20 Maures, il nourrissait dans son cœur contre les infidèles la haine qu'il avait héritée du Cid.
Thomas de Lautrec, de l'illustre maison de Foix, ou la beauté dans les femmes et la valeur dans les hommes passaient pour un don héré-
25 ditaire, était frère cadet de la comtesse de Foix et du brave et malheureux Odet de Foix,
seigneur de Lautrec. À l'âge de dix-huit ans, Thomas avait été armé chevalier par Bayard, dans cette retraite qui coûta la vie au chevalier sans peur et sans reproche. Quelque temps après, Thomas fut percé de coups et fait 5 prisonnier à Pavie, en défendant le roi chevalier qui perdit tout alors, fors V honneur.
Don Carlos de Bivar, témoin de la vaillance de Lautrec, avait fait prendre soin des blessures du jeune Français, et bientôt il s'établit entre 10 «ux une de ces amitiés héroïques, dont l'estime et la vertu sont les fondements. François I er était retourné en France, mais Charles-Quint retint les autres prisonniers. Lautrec avait eu l'honneur de partager la captivité de son roi et 15 de coucher à ses pieds dans la prison. Besté en Espagne après le départ du monarque, il avait été remis sur sa parole à don Carlos, qui venait de l'amener à Grenade.
Lorsque Aben-Hamet se présenta au palais 20 de don Rodrigue et fut introduit dans la salle où se trouvait la fille du duc de Santa-Fé, il sentit des tourments jusqu'alors inconnus pour lui. Aux pieds de dona Blanca était assis un jeune homme qui la regardait en silence, dans 25 une espèce de ravissement. Ce jeune homme
portait tin haut-de-chausses de buffle, et un pourpoint de même couleur, serré par un ceinturon d'où pendait une épée aux fleurs de lis. Un manteau de soie était jeté sur ses 5 épaules, et sa tête était couverte d'un chapeau à petits bords, ombragé de plumes ; une fraise de dentelle, rabattue sur sa poitrine, laissait voir son cou découvert. Deux moustaches noires comme l'ébène donnaient à son visage
10 naturellement doux un air mâle et guerrier. De larges bottes, qui tombaient et se repliaient sur ses pieds, portaient l'éperon d'or, marque de la chevalerie.
A quelque distance, un autre chevalier se
15 tenait debout, appuyé sur la croix de fer de sa longue épée : il était vêtu comme l'autre chevalier, mais il paraissait plus âgé. Son air austère, bien qu'ardent et passionné, inspirait le respect et la crainte. La croix rouge de
20 Calatrava était brodée sur son pourpoint, avec cette devise : Pour elle et pour mon roi.
Un cri involontaire s'échappa de la bouche de Blanca lorsqu'elle aperçut Aben-Hamet " Chevaliers, dit elle aussitôt, voici l'infidèle
25 dont je vous ai tant parlé ; craignez qu'il ne remporte la victoire. Les Abencerages étaient
faits comme lui, et nul ne les surpassait en loyauté, courage et galanterie."
Don Carlos s'avança au-devant d'Aben- Hamet.
"Seigneur maure, dit-il, mon père et ma 5 sœur m'ont appris votre nom ; on vous croit d'une race noble et brave ; vous-même, vous êtes distingué par votre courtoisie. Bientôt Charles-Quint, mon maître, doit porter la guerre à Tunis, et nous nous verrons, j'espère, au 10 champ d'honneur."
Aben-Hamet posa la main sur son sein, s'assit à terre sans répondre, et resta les yeux attachés sur Blanca et sur Lautrec. Celui-ci admirait, avec la curiosité de son pays, la robe 15 superbe, les armes brillantes, la beauté du Maure. Blanca né paraissait point embarrassée; toute son âme était dans ses yeux : la sincère Espagnole n'essayait point de cacher le secret de son cœur. Après quelques moments de 20 silence, Aben-Hamet se leva, s'inclina devant la fille de don Rodrigue, et se retira. Étonné du maintien du Maure et des regards de Blanca, Lautrec sortit avec un soupçon qui se changea bientôt en certitude. 25
Don Carlos resta seul avec sa sœur.
" Blanca, lui dit-il, expliquez-vous. D'où naît le trouble que vous a causé la vue de cet étranger?
— Mon frère, répondit Blanca, j'aime Aben- 5 Hamet ; et, s'il veut se faire chrétien, ma main
est à lui
— Quoi 1 s'écria don Carlos, vous aimez Aben-Hamet ! la fille des Bivars aime un Maure, un infidèle, un ennemi que nous avons chassé
10 de ces palais !
— Don Carlos, répliqua Blanca, j'aime Aben- Hamet ; Aben-Hamet m'aime ; depuis trois ans il renonce à moi plutôt que de renoncer à la religion de ses pères. Noblesse, honneur,
15 chevalerie, sont en lui ; jusqu'à mon dernier soupir je l'adorerai."
Don Carlos était digne de sentir ce que la résolution d' Aben-Hamet avait de généreux, quoiqu'il déplorât l'aveuglement de cet infi- 20 dèle.
" Infortunée Blanca, dit-il, où te conduira cet amour ? J'avais espéré que Lautrec, mon ami» deviendrait mon frère.
— Tu t'étais trompé, répondit Blanca ; je ne 25 puis aimer cet étranger. Quant à mes sentiments
pour Aben-Hamet, je n'en dois compte à per~
DU DEBNIEB ÀBENCERÀGB 47
soupe. Garde tes serments de chevalerie comme je garderai mes serments d'amour. Sache seulement, pour te consoler, que jamais Blanca ne sera l'épouse d'un infidèle.
— Notre famille disparaîtra donc de la 5 terre ! s'écria don Carlos.
— C'est à toi de la faire revivre, dit Blanca. Qu'importe d'ailleurs des fils que tu ne verras point, et qui dégénéreront de ta vertu ? Don Carlos, je sens que nous sommes les derniers 10 de notre race; nous sortons trop de Tordre commun pour que notre sang fleurisse après nous: le Cid fut notre aïeul, il sera notre postérité."
Blanca sortit Don Carlos vole chez l' Aben- 15 cerage.
" Maure, lui dit-il, renonce à ma sœur, ou accepte le combat
— Es-tu chargé par ta sœur, répondit Aben-Hamet, de me redemander les serments 20 qu'elle m'a faits ?
— Non, répliqua don Carlos; elle t'aime plus que jamais.
— Ah ! digne frère de Blanca 1 s'écria Aben- Hamet en l'interrompant, je dois tenir tout 25 'tor» bonheur de ton sang. O fortuné Aben*
Hamet! ô heureux jour! je croyais Blanca infidèle pour ce chevalier français...
— Et c'est là ton malheur, s'écria à son tour don Carlos hors de lui. Lautrec est mon ami ;
5 sans toi, il serait mon frère. Rends-moi raison des larmes que tu fais verser à ma famille.
— Je le veux bien, répondit Aben-Hamet ; mais, né d'une race qui peut-être a combattu la tienne, je ne suis pourtant point chevalier. Je
10 ne vois ici personne pour me conférer l'ordre
qui te permettra de te mesurer avec moi sans
descendre de ton rang."
Don Carlos, frappé de la réflexion du Maure,
le regarda avec un mélange d'admiration et de
15 fureur. Puis tout à coup :
" C'est moi qui t'armerai chevalier ! tu en es
digne."
Aben-Hamet fléchit le genou devant don
Carlos, qui lui donne l'accolade, en lui frappant
20 trois fois l'épaule du plat de son épée ; ensuite
don Carlos lui ceint cette même épée que
l'Abencerage va peut-être lui plonger dans la
poitrine : tel était l'antique honneur.
Tous deux s'élancent sur leurs coursiers,
85 sortent des murs de Grenade, et volent à la
fontaine du Pin. Les duels des Maures et des
chrétiens avaient depuis longtemps rendu cette source célèbre. C'était là que Malique Alabès .s' était battu contre Ponce de Léon, et que le grand maître de Oalatrava avait donné la mort au valeureux Abayados. On voyait encore les 5 débris des armes de ce chevalier maure suspendus aux branches du pin, et l'on apercevait sur l'écorce de l'arbre quelques lettres d'une inscription funèbre. Don Carlos montra de la main la tombe d* Abayados à l'Abencerage : 10
"Imite, lui cria-t-il, ce brave infidèle, et reçois le baptême et la mort de ma main.
— La mort peut-être, répondit Aben-Hamet, mais vive Allah et le prophète !"
Ils prirent aussitôt du champ, et coururent 15 l'un sur l'autre avec furie. Ils n'avaient que leurs épées. Aben-Hamet était moins habile dans les combats que don Carlos ; mais la bonté de ses armes, trempées à Damas, et la légèreté de son cheval arabe, lui donnaient 80 encore l'avantage sur son ennemi. Il lança son coursier comme les Maures, et avec son large étrier tranchant il coupa la jambe droite du cheval de don Carlos au-dessous du genou. Le cheval blessé s'abattit, et don Carlos, démonté 25 par ce coup heureux, marcha sur Aben-Hamet i
l'épée haute. Aben-Hamet saute à terre, et reçoit don Carlos avec intrépidité. Il pare les premiers coups de l'Espagnol, qui brise son épée sur le fer de Damas. Trompé deux fois 5 par la fortune, don Carlos verse des pleurs de rage, et crie à son ennemi :
"Frappe, Maure, frappe; don Carlos désarmé te défie, toi et toute ta race infidèle.
— Tu pouvais me tuer, répond l'Abencerage, 10 mais je n'ai jamais songé à te faire la moindre
blessure ; j'ai voulu seulement te prouver que
j'étais digne d'être ton frère, et t'empêcher de
me mépriser."
Dans cet instant on aperçoit un nuage de 15 poussière : Lautrec et Blanca pressaient deux
cavales de Fez, plus légères que les vents. Ils
arrivent à la fontaine du Pin, et voient le combat
suspendu.
" Je suis vaincu, dit don Carlos ; ce chevalier 20 m'a donné la vie. Lautrec, vous serez peut-être
plus heureux que moi.
— Mes blessures, dit Lautrec d'une voix noble et gracieuse, me permettent de refuser le combat contre ce chevalier courtois. Je ne veux
25 point, ajouta-t-il en rougissant, connaître le sujet de votre querelle, et pénétrer un secret
qui porterait peut-être la mort dans mon sein. Bientôt mon absence fera renaître la paix parmi vous, à moins que Blanca ne m'ordonne de rester à ses pieds.
— Chevalier, dit Blanca, vous demeurerez & auprès de mon frère ; vous me regarderez comme votre sœur. Tous les cœurs qui sont ici éprouvent des chagrins; vous apprendrez de nous à supporter les maux de la vie."
Blanca voulut contraindre les trois cheva- 10 liers à se donner la main : tous les trois s'y refusèrent
"Je hais Aben-Hamet ! s'écria don Carlos.
— Je l'envie, dit Lautrec
— Et moi, dit l'Abencerage, j'estime don 15 Carlos, et je plains Lautrec ; mais je ne saurais les aimer.
— Voyons-nous toujours, dit Blanca, et tôt ou tard l'amitié suivra l'estime. Que l'événement fatal qui nous rassemble ici soit à jamais 20 ignoré de Grenade."
Aben-Hamet devint, dès ce moment, mille fois plus cher à la fille du duc de Santa-Fé : IV mour aime la vaillance ; il ne manquait plus rien à l'Abencerage, puisqu'il était brave, et que don 25 Carlos lui devait la vie. Aben-Hamet, par le
conseil de Blanca, s'abstint, pendant quelques jours, de se présenter au palais, afin de laisser se calmer la colère de don Carlos. Un mélange de sentiments doux et amers remplissait l'âme « de l'Abencerage : si d'un côte l'assurance d'être aimé avec tant de fidélité et d'ardeur était pour lui une source inépuisable de délices, d'un autre côté la certitude de n'être jamais heureux sans renoncer à la religion de ses pères
10 accablait le courage d'Aben-Hamet Déjà plusieurs années s'étaient écoulées sans apporter de remède à ses maux : verrait-il ainsi s'écouler le reste de sa vie ?
Il était plongé dans un abîme de réflexions
15 les plus sérieuses et les plus tendres, lorsqu'un soir il entendit sonner cette prière chrétienne qui annonce la fin du jour. Il lui vint en pensée d'entrer dans le temple du Dieu de Blanca, et de demander des conseils au maître de la nature.
no II sort, il arrive à la porte d'une ancienne mosquée convertie en église par les fidèles. Le cœur saisi de tristesse et de religion, il pénètre dans le temple qui fut autrefois celui de son Dieu et de sa patrie. La prière venait de finir :
-25 il n'y avait plus personne dans l'église. Unesainte obscurité régnait à travers une multitude
de colonnes qui ressemblaient aux troncs des arbres d'une forêt régulièrement plantée.
L'architecture légère des Arabes s'était mariée à l'architecture gothique, et, sans rien perdre de son élégance, elle avait pris une gravité plus 5convenable aux méditations. Quelques lampes éclairaient à peine les enfoncements des voûtes; mais à la clarté de plusieurs cierges allumés, on voyait encore briller l'autel du sanctuaire : il étincelait d'or et de pierreries. Les Espagnols 10 mettent toute leur gloire à se dépouiller de leurs richesses pour en parer les objets de leur culte ; et l'image du Dieu vivant, placée au milieu des voiles de dentelles, des couronnes de perles et des gerbes de rubis, est adorée par un 15peuple à demi nu.
On ne remarquait aucun siège au milieu de la vaste enceinte: un pavé de marbre qui recouvrait des cercueils servait aux grands comme aux petits pour se prosterner devant le Seigneur. 20 Aben-Hamet s'avançait lentement dans les nefs désertes, qui retentissaient du seul bruit de ses pas. Son esprit était partagé entre les souvenirs que cet ancien édifice de la religion des Maures retraçait à sa mémoire, et les sentiments que la 25 .religion des chrétiens faisait naître dans son .
cœur. Il entrevit au pied d'une colonne une figure immobile, qu'il prit d'abord pour une statue sur un tombeau. Il s'en approche; il distingue un jeune chevalier à genoux, le front 5 respectueusement incliné, et les deux bras croisés sur sa poitrine. Ce chevalier ne fit aucun mouvement au bruit des pas d'Aben- Hamet ; aucune distraction, aucun signe extérieur de vie ne troubla sa profonde prière. Son
10 épée était couchée à terre devant lui, et son chapeau, chargé de plumes, était posé sur le marbre à ses côtés : il avait l'air d'être fixé dans cette attitude par l'effet d'un enchantement. C'était Lautrec. " Ah ! dit l'Abencerage en lui
15 même, ce jeune et beau Français demande au ciel quelque faveur signalée ; ce guerrier, déjà célèbre par son courage, répand ici son cœur devant le souverain du ciel, comme le plus humble et le plus obscur des hommes. Prions
20 donc aussi le Dieu des chevaliers et de la gloire."
Aben-Hamet allait se précipiter sur le marbre, lorsqu'il aperçut, à la lueur d'une lampe, des caractères arabes et un verset du Coran, qui
25 paraissaient sous un plâtre à demi tombé. Les remords rentrent dans son cœur, et il se hâte
DU DERNIER ABENGERAGE 55
de quitter l'édifice où il a pensé devenir infidèle à sa religion et à sa patrie.
Le cimetière qui environnait cette ancienne mosquée était une espèce de jardin planté d'orangers, de cyprès, de palmiers, et arrosé 5 par deux fontaines ; un cloître régnait alentour. Aben-Hamet, en passant sous un des portiques, aperçut une femme prête à entrer dans l'église. Quoiqu'elle fût enveloppée d'un voile, V Abencerage reconnut la fille du duc de Santa-Fé ; il 10 l'arrête et lui dit :
" Viens-tu chercher Lautrec dans ce temple ?
— Laisse là ces vulgaires jalousies, répondit Blanca ; si je ne t'aimais plus, je te le dirais ; je dédaignerais de te tromper. Je viens ici 15 prier pour toi ; toi seul es maintenant l'objet de mes vœux : j'oublie mon âme pour la tienne. Il ne fallait pas m'enivrer du poison de ton amour, ou il fallait consentir à servir le Dieu que je sers. Tu troubles toute ma famille ; mon père 20 est accablé de chagrin, parce que je refuse de choisir un époux. Ne t'aperçois-tu pas que ma santé s'altère ? Vois cet asile de la mort ; il est enchanté ! Je m'y reposerai bientôt, si tu ne te hâtes de recevoir ma foi au pied de l'autel des 25 chrétiens. Les combats que j'éprouve minent
peu à peu ma vie ; la passion que tu m'inspires ne soutiendra pas toujours ma frêle existence : songe, ô Maure, pour te parler ton langage, que le feu qui allume le flambeau est aussi le feu 5 qui le consume."
Blanca entre dans l'église, et laisse Aben- Hamet accablé de ces dernières paroles.
C'en est fait, l'Abencerage est vaincu ; il va renoncer aux erreurs de son culte ; assez long-
10 temps il a combattu. La crainte de voir Blanca mourir l'emporte sur tout autre sentiment dans le cœur d' Aben-Hamet.
" Après tout, se disait-il, le Dieu des chrétiens est peut-être le Dieu véritable. Ce Dieu
15 est toujours le Dieu des nobles âmes, puisqu'il est celui de Blanca, de don Carlos et de Lautrec."
Dans cette pensée, Aben-Hamet attendit avec impatience le lendemain pour faire
20 connaître sa résolution à Blanca et changer une vie de tristesse et de larmes en une vie de joie et de bonheur. Il ne put se rendre au palais du duc de Santa-Fé que le soir. Il apprit que Blanca était allée avec son frère au Généralife,
25 où Lautrec donnai! une fête. Aben-Hamet, agité de nouveaux soupçons, vole sur les traces
DU DERNIER ABENCERAGE bl
de Blanca. Lantrec rougit en voyant paraître l'Abencerage ; quant à don Carlos, il reçut le Maure avec une froide politesse mais à travers laquelle perçait l'estime.
Lautrec avait fait servir les plus beaux fruits 5 de l'Espagne et de l'Afrique dans une des salles du Généralité, appelée la salle des Chevaliers. Tout autour de cette salle étaient suspendus les portraits des princes et des chevaliers vainqueurs des Maures, Pélasge, le Cid, Gon- 10 zalve de Cordoue. L'épée du dernier roi de Grenade était attachée au-dessous de ces portraits. Aben-Hamet renferma sa douleur en lui-même, et dit seulement comme le lion, en regardant ces tableaux: "Nous ne savons pas 15 peindre." 1
Le généreux Lautrec, qui voyait les yeux de l'Abencerage se tourner malgré lui vers l'épée de Boabdil,lui dit : " Chevalier maure, si j'avais prévu que vous m'eussiez fait l'honneur de 20 venir à cette fête, je ne vous aurais pas reçu ici. On perd tous les jours une épée, et j'ai vu le plus vaillant des rois remettre la sienne à son heureux ennemi.
— Ah ! s'écria le Maure en se couvrant 25 le visage d'un pan de sa robe, on peut la
58 LES ÀVENTUBES
perdre comme François I er , mais comme Boabdil!..."
La nuit vint ; on apporta des flambeaux ; la conversation changea de cours. On pria don 5 Carlos de raconter la découverte du Mexique. f Il parla de ce monde inconnu avec l'éloquence pompeuse naturelle à la nation espagnole. Il dit les malheurs de Montézume, les mœurs des Américains, les prodiges de la valeur castillane,
10 et même les cruautés de ses compatriotes, qui ! ne lui semblaient mériter ni blâme ni louange. Ces récits enchantaient Âben-Hamet, dont la passion pour les histoires merveilleuses trahissait le sang arabe. Il fit à son tour le tableau
15 de l'empire ottoman nouvellement assis sur les ruines de Constantinople, non sans donner des regrets au premier empire de Mahomet, temps heureux, ou le commandeur des croyants voyait briller autour de lui Zobéïde, Fleur de beauté,
20 Force des cœurs, Tourmente, et ce généreux Ganem, esclave par amour. Quant à Lautrec, il peignit la cour galante de François I er , les arts renaissant du sein de la barbarie, l'honneur, la loyauté, la chevalerie des anciens
25 temps, unis à la politesse des siècles civilisés ; les tourelles gothiques ornées des ordres de
la Grèce, et les dames gauloises rehaussant la richesse de leurs atours par l'élégance athénienne.
Après ce discours, Lautrec, qui voulait amuser la divinité de cette fête, prit une 5 guitare, et chanta cette romance qu'il avait composée sur un air des montagnes de son pays :
Combien j'ai douce souvenance
Du joli lieu de ma naissance ! 10
Ma sœur, qu'ils étaient beaux, les jours
De France !
O mon pays, sois mes amours
Toujours !
Te souvient-il que notre mère, 15
Au foyer de notre chaumière, Nous pressait sur son cœur joyeux,
Ma chère ?
Et nous baisions ses blancs cheveux
Tous deux. 20
Ma sœur, te souvient-il encore Du château que baignait la Dore ?
, Et de cette tant vieille tour
Du Maure, Où l'airain sonnait le retour 25
Du jour ?
Te souvient-il du lac tranquille Qu'effleurait l'hirondelle agile ?
Du vent qui courbait le roseau
Mobile, ; Et du soleil couchant sur Peau,
Si beau ?
Oh ! qui me rendra mon Hélène, Et ma montagne, et le grand chêne ?
Leur souvenir fait tous les jours 10 Ma peine :
Mon pays sera mes amours Toujours !
Lautrec, en achevant le dernier couplet r essuya avec son gant une larme que lui arrachait 15 le souvenir du gentil pays de France. Les regrets du beau prisonnier furent vivement sentis par Aben-Hamet, qui déplorait comme Lautrec la perte de sa patrie. Sollicité de prendre à son tour la guitare, il s'en excusa eu 20 disant qu'il ne savait qu'une romance, et qu'elle serait peu agréable à des chrétiens.
" Si ce sont des infidèles qui gémissent de nos victoires, repartit dédaigneusement don Carlos, vous pouvez chanter; les larmes sont 25 permises aux vaincus.
— Oui, dit Blanca ; et c'est pour cela que nos-
DU DEBNIEB ABENCERAGE 61
pères, soumis autrefois au joug des Maures, nous ont laissé tant de complaintes."
Aben-Hamet chanta donc cette ballade, qu'il avait apprise d'un poète de la tribu des Abencerages : 5
Le roi don Juan,
Un jour chevauchant,
Vit sur la montagne
Grenade d'Espagne;
Il lui dit soudain: 10
"Cité mignonne,
Mon cœur te donne
Avec ma main.
Je t'épouserai,
Puis apporterai 15
En dons à ta ville
Cordoue et Séville.
Superbes atours
Et perle fine
Je te destine 20
Pour nos amours."
Grenade répond :
" Grand roi de Léon,
Au Maure liée,
Je suis mariée. 85
Garde tes présents :
J'ai pour parure
Riche ceinture
Et beaux enfants."
62 LES AVENTUBES
Ainsi tu disais, Ainsi tu mentais :
O mortelle injure !
Grenade est parjure !
5 Un chrétien maudit
D'Abencerage
Tient l'héritage :
C'était écrit !
Jamais le chameau 10 N'apporte au tombeau,
Près de la piscine, L'hadgi de Médine.
Un chrétien maudit D'Abencerage 15 Tient l'héritage :
C'était écrit !
O bel Alhambra !
O palais d'Allah !
Cité des fontaines !
20 Fleuve aux vertes plaines !
Un chrétien maudit
D'Abencerage
Tient l'héritage :
C'était écrit !
25 La naïveté de ces plaintes avait touché jusqu'au superbe don Carlos, malgré les imprécations prononcées contre les chrétiens. H aurait bien désiré qu'on le dispensât de chanter
S lai-même ; mais par courtoisie pour Lautrec, il crut devoir céder à ses prières. Aben-Hamet donna la guitare au frère de Blanca, qui célébra les exploits du Cid, son illustre aïeuL
Prêt à partir pour la rive africaine, 5
Le Cid armé, tout brillant de valeur, Sur sa guitare, aux pieds de sa Chimène, Chantait ces vers que lui dictait l'honneur :
Chimène a dit : "Va combattre le Maure ;
De ce combat surtout reviens vainqueur. 10
Oui, je croirai que Rodrigue m'adore,
S'il fait céder son amour à l'honneur.
— Donnez, donnez et mon casque et ma lance.
Je veux montrer que Rodrigue a du cœur :
Dans les combats signalant sa vaillance, 15
Son cri sera pour sa dame et l'honneur.
Maure vanté par ta galanterie,
De tes accents mon noble chant vainqueur
D'Espagne un jour deviendra la folie,
Car il peindra l'amour avec l'honneur. 20
Dans le vallon de notre Andalousie
Les vieux chrétiens conteront ma valeur :
* Il préféra, diront-ils, à la vie,
Son Dieu, son roi, sa Chimène et l'honneur.'"
Don Carlos avait paru si fier en chantant ces 25 paroles d'une voix mâle et sonore, qu'on l'aurait
pris pour le Cid loi^nême. Lautrec partageait l'enthousiasme guerrier de son ami; mais l'Âbencerage avait pâli au nom du Cid.
" Ce chevalier, dit-il, que les chrétiens appel- 5 lent la Fleur des batailles, porte parmi nous le nom de Cruel. Si sa générosité avait égalé sa valeur !...
— Sa générosité, repartît vivement don Carlos interrompant Aben-Hamet, surpassait
10 encore son courage, et il n'y a que des Maures qui puissent calomnier le héros à qui ma famille doit le jour.
— Que dis-tu ? s'écria Aben-Hamet Balançant du siège où il était à demi couché ; tu
15 comptes le Cid parmi tes aïeux ?
— Son sang coule dans mes veines, répliqua don Carlos; et je me reconnais de ce noble sang à la haine qui brûle dans mon cœur contre les ennemis de mon Die a.
20 — Ainsi, dit Aben-Hamet regardant Blanca, vous êtes de la maison de ces Bivars qui, après la conquête de Grenade, envahirent les foyers des malheureux Abencerages, et donnèrent la mort à un vieux chevalier de ce nom qui voulut
25 défendre le tombeau de ses aïeux !
— Maure, s'écria don Carlos enflammé de
colère, sache que je netae laisse point interroger. Si je possède aujourd'hui la dépouille des Abencerages, mes ancêtres l'ont acquise au prix de leur sang, et ils ne la doivent qu'à leur épée. 5
— Encore un mot, dit Aben-Hamet toujours plus ému; nous avons ignoré dans notre exil que les Bivars eussent porte le titre de Santa- Fé ; c'est ce qui a causé mon erreur.
— Ce fut, répondit don Carlos, à ce même 10 Bivar, vainqueur des Abencerages, que ce titre fut conféré par Ferdinand le Catholique."
La tête d' Aben-Hamet se pencha sur son sein ; il resta debout au milieu de don Carlos, de Lautrec et de Blanca étonnés. Deux torrents 15 de larmes coulèrent de ses yeux sur le poignard Attaché à sa ceinture. " Pardonnez, dit-il ; les hommes, je le sais, ne doivent pas répandre de larmes: désormais les miennes ne couleront plus au dehors, quoiqu'il me reste beaucoup à 20 pleurer; écoutez-moi.
" Blanca, mon amour pour toi égale l'ardeur des vents brûlants de l'Arabie. J'étais vaincu; je ne pouvais plus vivre sans toi. Hier, la vue de ce chevalier français en prières, tes paroles 25 dans le cimetière du temple, m'avaient fait
prendre la résolution de connaître ton Dieu, et de t'offrir ma foi."
Un mouvement de joie de Blanca, et de surprise de don Carlos, interrompit Aben- 5 Hamet ; Lautrec cacha son visage dans sesdeux mains. Le Maure devina sa pensée ; et secouant la tête avec un sourire déchirant :
" Chevalier, dit-il, ne perds pas toute espérance;, et toi, Blanca, pleure à jamais sur le dernier 10 Àbencerage ! "
Blanca, don Carlos, Lautrec, lèvent tous trois les mains au ciel, et s'écrient : " Le dernier Abencerage ! "
Le silence règne ; la crainte, l'espoir, la 15 haine, l'amour, l'étonnement, la jalousie, agitent tous les cœurs ; Blanca tombe bientôt à genoux. "Dieu de bonté 1 dit-elle, tu justifies mon choix ; je ne pouvais aimer que le descendant des héros.
20 — Ma sœur, s'écria don Carlos irrité, songez donc que vous êtes ici devant Lautrec !
— Don Carlos, dit Aben-Hamet, suspends ta colère ; c'est à moi à vous rendre le repos."
Alors s'adressant à Blanca, qui s'était 25 assise de nouveau :
" Houri du ciel, génie de l'amour et de la
DU DERNIER ABENOERAGE 67
beauté, Aben-Hamet sera ton esclave jusqu'à son dernier soupir; mais connais toute l'étendue de son malheur. Le vieillard immolé par ton aïeul en défendant ses foyers était le père de mon père; apprends encore un secret que je 5 t'ai caché ou plutôt que tu m'avais fait oublier. Lorsque je vins la première fois visiter cette triste patrie, j'avais surtout pour dessein de chercher quelque fils des Bivars, qui pût me rendre compte du sang que ses pères avaient 10versé.
— Eh bien ! dit Blanca d'une voix douloureuse, mais soutenue par l'accent d'une grande âme, quelle est ta résolution !
— La seule qui soit digne de toi, répondit 15- Aben-Hamet : te rendre tes serments, satisfaire, par mon éternelle absence et par ma mort, à ce que nous devons l'un et l'autre à l'inimitié de nos dieux, de nos patries et de nos familles. Si jamais mon image s'effaçait de ton cœur, si le 2b temps, qui détruit tout, emportait de ta mémoire
le souvenir d'Âbencerage • . . , ce chevalier français... Tu dois ce sacrifice à ton frère."
Lautrec se lève avec impétuosité, se jette dans les bras du Maure. "Aben-Hamet! s'écrie- 25t-il, ne crois pas me vaincre en générosité : je
suis Français; Bayard m'arma chevalier; j'ai versé mon sang pour mon roi : je serai, comme mon parrain et comme mon prince, sans peur et sans reproche. Si tu restes parmi nous, je sup- 5 plie don Carlos de t' accorder la main de sa sœur ; si ta quittes Grenade, jamais un mot de mon amour ne troublera ton amante. Tu n'emporteras point dans ton exil la funeste idée que Lautrec, insensible à ta vertu, cherche à
10 profiter de ton malheur."
Et le jeune chevalier pressait le Maure sur son sein, avec la chaleur et la vivacité d'un Français.
" Chevaliers, dit don Carlos à son tour, je
15 n'attendais pas moins de vos illustres races. Aben-Hamet, à quelle marque puis-je vous reconnaître pour le dernier Âbencerage?
— A ma conduite, répondit Aben-Hamet.
— Je l'admire, dit l'Espagnol ; mais, avant 20 de m'expliquer, montrez-moi quelque signe de
votre naissance."
Aben-Hamet tira de son sein l'anneau
héréditaire des Abencerages, qu'il portait
suspendu à une chaîne d'or.
25 A ce signe, don Carlos tendit la main au
malheureux Aben-Hamet. " Sire chevalier, dit-
il, je vous tiens pour prud'homme et véritable fils de rois. Vous m'honorez par vos projets sur ma famille : j'accepte le combat que vous étiez venu secrètement chercher. Si je suis vaincu, tous mes biens, autrefois tous les vôtres, & vous seront fidèlement remis. Si vous renoncez au projet de combattre, acceptez à votre tour ce que je vous offre : soyez chrétien, et recevez la main de ma sœur, que Lautrec a demandée pour vous." 10
La tentation était grande ; mais elle n'était pas au-dessus des forces d'Aben-Hamet. Si l'amour dans toute sa puissance parlait au cœur de l'Àbencerage, d'une autre part il ne pensait qu'avec épouvante à l'idée d'unir le sang des 15persécuteurs au sang des persécutés. Il croyait voir l'ombre de son aïeul sortir du tombeau et lui reprocher cette alliance sacrilège. Transpercé de douleur, Àben-Hamet s'écrie ; " Ah!
faut-il que je rencontre ici tant d'âmes sublimes, 20 tant de caractères généreux, pour mieux sentir ce que je perds ? Que Blanca prononce ; qu'elle dise ce qu'il faut que je fasse pour être plus digne de son amour ! "
Blanca s'écrie ; " Retourne au désert ! " et 25elle s'évanouit.
dans un duel où Lautrec lui servit de second. On n'a jamais su quelle fut la destinée d'Âben- Hamei
Lorsqu'on sort de Tunis par la porte qui conduit aux ruines de Carthage, on trouve un 5 cimetière ; sous un palmier, dans un coin de ce cimetière, on m'a montré un tombeau qu'on appelle le tombeau du dernier Abencerage. Il n'a rien de remarquable ; la pierre sépulcrale en est tout unie : seulement, d'après une coutume 10 des Maures, on a creusé au milieu de cette pierre un léger enfoncement avec le ciseau.
L'eau de la pluie se rassemble au fond de cette coupe funèbre, et sert, dans un climat brûlant, à désaltérer l'oiseau du ciel. 15