‹ Les aventures du dernier Abencerage. Les Martyrs (extraits)Chapitre 3 sur 6 · Î5 LES AVENTURES · texte numérisé non relu

Î5 LES AVENTURES

Bivar, vainqueur des Abencerages, que ce titre fut conféré par Ferdinand le Catholique. '>

La tête d'Aben-Hamet se pencha dans son sein : il resta debout au milieu de don Carlos, de Lautrec et de Blanca étonnés. Deux torrents de larmes coulèrent de ses yeux sur le poignard attaché à sa ceinture. « Pardonnez, dit-il; les hommes, je le sais, ne doivent pas répandre des larmes : désormais les miennes ne couleront plus au dehors, quoiqu'il me reste beaucoup à pleurer; écoutez-moi :

« Blanca, mon amour pour toi égale Tardeur des vents brûlants de l'Arabie. J'étais vaincu; je ne pouvais plus vivre sans toi. Hier, la vue de ce chevalier français en prières, tes paroles dans le cimetière du temple, m'avaient fait prendre la résolution de connaître ton Dieu et de t'offrir ma foi. »

Un mouvement de joie de Blanca et de surprise de don Carlos interrompit Aben- Hamet; Lautrec cacha son visage dans ses deux mains. Le Maure devina sa pensée, et secouant la tête avec un sourire déchirant : a Chevalier, dit-il, ne perds pas toute espérance; et toi, Blanca, pleure à jamais sur le dernier Abencerage ! »

Blanca, don Carlos, Lautrec, lèvent tous trois les mains au ciel et s'écrient : « Le dernier Abencerage ! »

Le silence règne; la crainte, l'espoir, la. haine, l'amour, l'étonnement, la jalousie, agitent tous les cœurs; Blanca tombe bientôt à genoux. « Dieu de bonté! dit-elle» Ui jus-

DU DERNIER AnENCERAGE 5'J

'io8 mon choix,. ie ne pouvais aimer que lo

M don Carlos irrité, .^t,. t*-.wv- ,j - "■ 'ïi ^tes ici devant Lau- ■c! »

.. Don Carlos, dit Aben-Hamet, suspends ' ta colère ; c'est à moi ù. vous rendre le re-

■ nos. • Alors s'adressant i\ Blanca, qui

tait assise île nouveau :

" Houri du ciel, Génie de l'amour et de la beauté, Aben-Hamet sera ton esclave jusqu'à

■ son dernier soupir : mais connais toute rétendue de son malheur. Le vieillard im-

^molé par ton aïeul en défendant ses foyers '■était le père de mon pnre; apprends encore un secret que je t'ai caché, ou plutôt que tu m'avais faii oublier. Lorsque je vins la première fois visiter cette triste patrie, j'avais surtout pour dessein de chercher quelque (Ils des Bivar qui pût me rendre compte du ing que ses pères avaient versé. »

■ Eh bien ! dit lilanca d'une voix doulou- .cuse, mais soutenue par l'accent d'une grande âme, « quelle est ta résolution? >»

■ La seule qui soit digne de loi, répondit Aben-Hamet : te rendre tes serments, satisfaire par mon étemelle absence et par ma mort à ce que nous devons l'un et l'autre à l'inimitié de nos dieu.x. de nos patries et de nos familles. Si jamais mon image s'efifa- ^it de ton cœur, si le temps, qui détruit tout, emportait de ta mémoire le souvenir d'Abencerage... ce chevalier français... Tu dois LO sacrifice à ton frère. »

Lautrec se lève avec impétuosité, se jette

dans les bras du Maure. « Aben-HametI s'écrie-t-il, ne crois pas me vaincre en générosité : je suis Français ; Bayard m'arma chevalier ; j'ai versé mon sang pour mon roi; je serai, comme mon parrain et comme mon prince, sans peur et sans reproche. Si tu restes parmi nous, je supplie don Carlos de t'accorder la main de sa sœur; si tu quittes Grenade, jamais un mot de mon amour ne troublera ton amante. Tft n'emporteras point dans ton exil la funeste idée que Lautrec, insensible à ta vertu, cherche à profiter de ton malheur. »

Et le jeune chevalier pressait le Maure sur son sein avec la chaleur et la vivacité d'un Français.

« Chevaliers, dit don Carlos à son tour, je n'attendais pas moins de vos illustres races. Aben-Hamet, à quelle marque puisje vous reconnaître pour le dernier Abencerage?»

« A ma conduite, » répondit Aben-Hamet.

« Je l'admire, dit l'Espagnol, mais, avant de m'expliquer, montrez-moi quelque signe de votre naissance. »

Aben-Hamet tira de son sein l'anneau héréditaire des Abencerages, qu'il portait suspendu à une chaîne d'or.

A ce signe, don Carlos tendit la main au malheureux Aben-Hamet. « Sire chevalier, dit-il, je vous tiens pour prud'homme et véritable fils de rois. Vous m'honorez par vos projets sur ma famille, j'accepte le combat que vous étiez venu secrètement

DU DERNIER ADFNCERAGE: Cl

chercher. SI je suis vaincu, tous mes biens, autrefois tous les vôtres, vous seront fidèlement remis. Si vous renoncez au projet de combattre, acceptez à votre tour ce que je vous ofl're: soyez chrétien et recevez la main de ma sonur, que Lautrec a demandée pour vous. »

La tentation était grande, mais elle n'était pas au-dessus des forces dWben-II.imet. Si l'amour dans toute sa puissance parlait au cœur de l'Abencerage, d'une autre part il ne pensait qu'avec épouvante à l'idée d'u> nir le sang des persécuteurs au sang des persécutés. Il croyait voir l'ombre de son aïeul sortir du tombeau et lui reprocher cette alliance sacrilège. Transpercé de douleur, Aben-Hamet s'écrie : " Ah ! faut-il que je rencontre ici tant d'âmes sublimas, tant de caractères généreux, pour mieux sentir ce que je perds! Que Blanca prononce; qu'elle dise ce qu'il faut que Je fasse pour être plus digne de son amour! »

Blanca s'écrie : « Retourne au désert ! •» et elle s'évanouit.

Aben-Hamet se prosterna, adora Blanca encore plus que le ciel, et sortit sans prononcer une seule parole. Dès Ja nuit m«"^me il partit pour Malaga, et s'emDarqua sur un vaisseau qui devait toucher à Oran. Il trouva campée près de cette ville la caravane qui tous les trois ans sort du Maroc, traverse l'.Vfrique, se rend en Kgypte et rejoint dans lYémen la caravane de La Mecque. Aben-Hamet se mit au nombre deg pèlerins

Blanca, dont les jours furent d'abord menacés, revint à la vie. Lautrec, fidèle à la parole qu'il avait donnée à TAbencerage, s'éloigna, et jamais un mot de son amoii^ ou de sa douleur ne troubla la mélancol: de la fille du duc de Santa-Fé. Chaque année Blanca allait errer sur les montagnes de Malaga, à l'époque où son amant avait coutume de revenir d'Afrique; elle s'asseyait sur les roches, regardait la mer, les vaisseaux lointains, et retournait ensuite à • Grenade; elle passait le reste de ses jours parmi les ruines de l'Alhambra. Elle ne se Ijlaignait point, elle ne pleurait point, elle ne parlait jamais d'Aben-Hamet ; un étranger l'aurait crue heureuse. Elle resta seule de sa famille. Son père mourut de chagrin, et don Carlos fut tué dans un duel où Lautrec lui servii de second. On n'a jamais su quelle fut la destinée d'Aben-Hamet.

Lorsqu'on sort de Tunis par la porte qui conduit aux ruines de Carthage, on trouve un cimetière : sous un palmier, dans un coin de ce cimetière, on m'a montré un tombeau qu'on appelle le tombeau du dernier Abencerage. Il n'a rien de remarquable, la pierre sépulcrale en est tout unie ; seulement, d'après une coutume des Maures, on a creusé au milieu de cette pierre un léger enfoncement avec le ciseau. L'eau de lac>^"" pluie se rassemble au fond de cette coupe funèbre et sert, dans un climat brûlant, à désaltérer l'oiseau du ciel.

EXTE^AITS)

Monté sur un coursier de 'Ihessalie et suivi d'un seul serviteur, le flis de Lasthénès avait quitté Lacédémone; il marchait vers Argos, par le chemin de la monîagne. La religion et l'amour remplissaient son âme de résolutions généreuses. Dieu, qui voulait l'élever au plus haut degré de la gloire, le conduisait à ces grands spectacles qui nous apprennent à mépriser les choses de la terre. Eudore , errant sur des sommets arides, foulait le patrimoine du Roi des rois. Pendant trois soleils il presse les lianes de son coursier, et vient se reposer un moment dans Argos. Tous ces lieux, encore remphs des noms d'Hercule, de Pélops, de Clytemnestre, d'Iphigénie, n'offraient que des débris silencieux. Il voit ensuite les portes solitaires de Mycènes et la tombe ignorée d'Agamemnon : il ne cherche à Corinthe que les monuments où l'Apôlre fit entendre sa voix. En traversant l'isthme dépeuplé, il se rappelle, ces jeux chantés par Pindare, qui participaient en quelque sorte de l'éclat et de la toute-puissance des dieux ; il cherche à Mégare les foyers de son aïeule qui recueillit les cendres de Phoclon. Tout était désert à Eleusis, et dans le canal de Salamine, une seule barque de pêcheur é*ait attachée aux pierres d'im môle détruit. Mai« lorsque, suivant la voie Sa-

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crée, le fils de Lasthénès eut gravi le mont Pœcile, et que la plaine de TAttique s'offrit à ses regards, il s'arrêta saisi d'admiration et de surprise : la citadelle d'Athènes, élégamment découpée dans la forme d'un piédestal, portait au ciel le temple de Minerve et les Propylées ; la ville s'étendait à sa base et laissait voir les colonnes confuses de mille autres monuments. Le mont Hymette faisait le fond du tableau, et un bois d'oliviers servait de ceinture à la cité de Minerve.

Eudore traverse le Géphise, qui coule dans ce bois sacré, il demande la route des jardins d'Acadème : des tombeaux lui tracent le chemin de cette retraite de la philosophie. Il reconnaît les pierres funèbres de Thrasybule, de Conon, de Timothée ; il salue les sépulcres de ces jeunes hommes, morts pour la patrie dans la guerre du Péloponèse ; Périclès, qui compara Athènes privée de sa jeunesse à l'année dépouillée de son printemps, repose lui-même au milieu de ces fleurs moissonnées.

La statue de l'Amour annonce au fils ûr Lasthénès l'entrée des jardins de Platon, Adrien, en rendant à l'Académie son ancienne splendeur, n'avait fait qu'ouvrir un asile aux songes de l'esprit humain. Quiconque était parvenu au grade de sophiste semblait avoir acquis le privilège de l'insolence et de Terreur. Le cynique, à peine couvert d'une petite chlamyde sale et déchirée, insultait, avec son bâton et sa besace, au platonicien enveloppé dans un

Lirge manteau de pourpre; le stoïcien, vêtu dune longue robe noire, d(?clarail la guerre à 1 épicurien couronné de lleurs. De toutes parts retentissaient les cris de l'école, que les Athéniens appelaient le chant des cygnes et des sirènes; et les promenades qu'avait immortalisées un génie divin étaient abandonnées aux plus imposteurs comme aux plus inutiles des hommes.

Eudore cherchait dans ces lieux le premier officier du palais de l'empereur : il ne se put défendre d'un mouvement de mépris lorsqu'il traversa les groupes des sophistes, qui le prenaient pour un adepte; désirant l'attirer à leiurs systèmes, ils lui proposaient la sagesse dans le langage de la folie. Il pénètre enfm jusqu'à Dorothée : ce vertueux chrétien se promenait au fond d'une allée de platanes que l)ordait un canal limpide : il était environné d'une troupe de jeunes gens déjà célèbres par leurs talents ou par leur naissance. On remarquait auprès de lui Grégoire de Nazianze, animé d'un souffle poétique; Jean, nouveau Démosthène, que son éloquence prématurée avait fait nommer Bouche dOr; Basile, et Grégoire de de Nysse,son frère : ceux-ci montraient un penchant décidé vers la religion qu'avaient professée Justin le Philosophe et Denis l'Aréopagite. Julien, au contraire, neveu de Constantin, s'attachait à Lampridius, ennemi déclaré du culte évangélique : des habitudes bizarres et des mouvements convulsifs décelait^nt dans le jeune prince une sorte de dérèglement de l'esprit et du cœur.

Dorothée eut quelque peine à reconnaître Eudore : le visage du fils de Lasthénès avait pris cette beauté mâle que donne le métier des armes et l'exercice des vertus. Ils se retirèrent à l'écart, et Dorothée ouvrit son cœur à l'ami de Constantin.

« J'ai quitté Rome, lui dit-il, à l'arrivée de votre messager. Le mal est encore plus grand que vous ne le croyez peut-être : Galérius l'emporte, et tôt ou tard Dioclétien sera obligé d'abdiquer la pourpre. On veut perdre d'abord les chrétiens, afin d'ôter à l'empereur son premier appui : c'est l'ancien projet d'Hiéroclès, aujourd'hui toutpuissant auprès de César. Celui-ci répète sans cesse que le dénombrement ordonné, en découvrant une multitude effrayante d ennemis des dieux, a révélé le danger de l'empire; qu'il faut en venir aux mesures les plus sévères pour réprimer une secte qui menace les autels de la patrie. Pour moi, presque tombé dans la disgrâce de Dioclétien, vous savez quel sujet me conduit en Syrie. Eudore, nos frères malheureux tournent les yeux vers vous. La gloire que vous vous êtes acquise dans les armes et surtout votre repentir éclatant sont l'objet de l'admiration et des discours de tous les fidèles. Le souverain pontife vous attend; Constantin vous appelle. Ce prince, environné de délateurs, se soutient à peine à la cour; il a besoin d'un ami tel que vous, qui puisse l'aider de ses conseils et, s'il le faut, le servir de son bras. »

Eudore raconte à son tour à Dorothée les

événements qui s'étaient passés dans la Grèce. Dorothée -l'engage avec joie à conduire vers Hélène l'épouse du fils de Lasthénôs. Une galère napolitaine, prête à retourner en Italie, se trouvait au port de Phalère.non loin du vaisseau de Dorothée: Eudore la retient pour son passage. Les deux voyageurs fixent ensuite le moment du départ au troisième jour de la fôte des Panathénées. Demodocus arriva pour cette époque fatale avec la triste Cymodocée ; il alla cacher ses pleurs dans la citadelle, où Je plus ancien des prytanes, son parent et son ami, lui donna l'hospitalité.

Le fils de Lasthénès avait été r^ ;u par le docte Piste, évêque d'Athènes, qui brilla depuis dans ce concile de Nicée où l'on vit trois prélats ayant le don des miracles et ressuscitant les morts, quarante évoques confesseurs ou martyrs, des prêtres savants, des philosophes même, enfin les plus grands caractères, les plus beaux génies et les hommes les plus vertueux de l'Eglise.

La veille de la double séparation du père et de la fille, de l'épouse et de l'époux, Eudore fit savoir à Cymodocée que tout était prêt et que le lendemain, vers le coucher du soleil, il irait la chercher sous le portique du temple de Minerve.

Le jour fatal arrive : le fils de Lasthénès sort de sa demeure ; il passe devant l'Aréopage, où le Dieu que Paul annonça n'était plus inconnu; il monte à la citadelle, et se trouve le premier au rendez-vous, sous le portique du plus beau temple de l'univers.

Jamais si brillant spectacle n'avait frappé les regards d'Eudore. Athènes s'offrait à Ini dans toutes ses pompes, le mont Hymette s'élevait à l'orient comme i^vêtu d'une robe d'or: le Pentélique se courbait vers le sep- Ifenirion pour aller joindre ie Permetta; le mont Icare sabaissait au couchant, et laissait voir derrière lui la cime sacrée du Cythéron ; au midi la mer, le Pirée, les rivages d^Egine, les côtes dEpidaure, et dans le lointain la citadelle de Corinthe, terminaient le cercle entier de la patrie des arts, des héros et des dieux.

Athènes, avec tous ses ehefs-d'œ-uvre, reposait au centre de ce bassin superbe : ses marbres polis et non pas usés par le temps se peignaient des feux du soleil àson coucher ; l'astre du jour, prêt à se plonger dans la mer, frappait de ses derniers rayons l€s colonnes du emple de Minerve : il faisait étinceler les boucliers des- Perses suspendus au fi'onton du portique, et semblait animer sur la frise les admirables sculptures de Phidias.

Ajoutez à ce tableau le mouvement que la fête des Panathénées répandait dans la ville et dans la campagne. Là de jeunes Canéphores reportaient aux jardins de Vénus les corbeilles sacrées, ici le Péplus flottait encore au mât du vaisseau qui se mouvait par ressorts; des chœurs répétaient les chansons d'Harmodius et d'Arisîogiton ; les chars roulaient vers le Stade ; les citoyens couraient au Lycée, au Pœcyle, au Céramlf^e ; la foule se pressait surtout au

LES 3CAJrrT1fc> Tt

UiéÀIre de Bacchos, placé sur la ci<( ad cUe; et la vcrix des ^cijeurs, qui reprd'sentaieat une tragédie de Sophocle, moiitaii par i-ntervalles jusqu à l'areiile du lUs de I.afithénès.

Cymodocée parut : à son vôtonaent sans tache, à son front virgrinal, à ses yeux d'azur, à la modfistie de son maintien, les Grecs l'auraient prise pour Minerve eilemême sonant de son temple et prête à rentrer dans l'Olympe, après avoir rei;u l'encens des mortels.

Eudorc, saisi d'admiration et d amour, faisait des elToi-ts pour cacher sou trouble, afin d'inspirer plus de courage 4 la fille d'Homère.

« Cymodoc<!^e^ lui dit-il, comment vous exprimer la reconnaissance et les sentiments de mon ca?ur? Vous consentez à quitter pr,ur moi la Grèce, à traverser les merB,àvi\Te sous des cieux étraiD«rers,loim de votre père, loin de oeiui qiie tous avez choisi pour é^otix Ah! si je ne croyais vous ouvru' les cieux et vous conduire à des félicites éternelles, pourrais-je vous demander de pareilles marques d'attache n^ent? Pourrais-je espéi>er qu'un amour humain vous fit faire «les choses si douloureuses ? »

« Tu pourrais, repartit Cymodocée en larmes, me demander mon repos et ma vie : le bonheur de faire ^jfnelque cbose pour toi me payerait de tous mes sacriftcws. S* je t'aimais seulement comme mon époux, rien encore ne me serait impossible. Que

dois- je donc faire à présent que ta religion m'apprend à t'aimer pour le ciel et pour Dieu même! Je ne pleure pas sur moi, mais sur les chagrins démon père et sur les dangers que tu vas courir. »

« O la plus belle des filles de la nouvelle Sionl répondit' Eudore, ne craignez point les périls qui peuvent menacer ma tête, priez pour moi : Dieu exaucera les vœux d'une âme aussi pure. La mort même, ô Cymodocée ! n'est point un mal quand elle nous rencontre accompagnés de la vertu.

D'ailleurs des destinées tranquilles et ignorées ne nous mettent point à l'abri de ses traits : elle nous surprend dans la couche de nos aïeux comme sur une terre étrangère. Voyez ces cigognes qui s'élèvent en ce moment des bords de l'Illissus; elles s'envolent tous les ans aux rives de Cyrène, elles reviennent tous les ans aux champs d'Érechthée ; mais combien de fois ont- elles retrouvé déserte la maison qu'elles avaient laissée florissante ! combien de fois ont-elles cherché en vain le toit même où elles avaient accoutimié de bâtir leurs nids ! »

* Pardonne, dit Cymodocée, pardonne ces frayeurs à une jeune fille élevée par des dieux moins sévères, et qui permettent les larmes aux amants près de se quitter! »

A ces mots, Cymodocée, étouffant ses pleurs, se couvrit le visage de son voile. Eudore prit dans ses mains les mains de son épouse ; il les pressa chastement sur ses lèvres et sur son cœur.

• Cymodocôo, lit-il, bonheur et gloire de ma vie, que la a^uleur ne vous fasse pas blasphémer une religion divine. Oubliez ces dieux qui ne vous offraient aucune ressource contre les tribulations du cœur. Fille d'Homère, mon Dieu est le Dieu des âmes tendres, l'ami de ceux qui pleurent, le consolateur des affligés; c'est lui qui entend sous le buisson la voix du petit oiseau et qui mesure le vent pour la brebis tondue. l>oin de vouloir vous priver de vos larmes, il les bénit; il vous en tiendra compte quand il vous visitera à votre dernière heure, puisque vous les versez pour lui et pour votre époux. »

A ces dernières paroles, la voix d'Eudore s'altéra. Cymodocée se décou\Te le visage : elle aperçoit la noble figure du guerrier inondée des pleurs qui descendaient le long de ses joues brunies. La gravité de cette douleur chrétienne, ce combat de la religion et de la nature, donnaient au fils de Lasthénès une incomparable beauté.

Par un mouvement involontaire, la fille de Démodocus allait tomber aux genoux d'Eudore; il la retient entre ses bras, il la presse tendrement sur son cœur; tous les deux demeurent ravis dans une sainte et douce extase : telles parurent sans doute, & l'entrée de la tente de Laban, Rachel et Jacob se disant un triste adieu : le fils d'Isaac était obligé de garder les troupeaux durant sept nouvelles années pour obtenir son épouse.

Démodocus sortit alors des b&timents du

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temple; oubliant qu'il avait consenti au départ de sa fille, les chagriniS de son cœur s'exhalent aussitôt en plaintes amères,

<• Gomment ! s'écrie-t-il, as-tu la barbarie d'arracher une fille à son père? Du moins, si ma Cj-modocée était ton épouse, si vous me laissiez l'un et l'autre im. aimable enfant qui pût sourire à ma douleur et. de ses mains innocentes, se jouer avec mes cheveux blanchis!... Mais loin de toi, loin de mx>i, sous un ciel inhjospitalier , errante sur une mer où des pirates barbares... Ak! si ma fille allait tomber entre leurs mains ! s'il lui fallait servir un maître cruel, p.réparer son repas et son lit! Que la terre me cache dans son sein avant que .j'éprouve un pareil maiheur! Les charétien-s onir-ils donc un cœur pins dur que les rochers? Leur Dieu, est-il donc inexorab'e? »

Cymodocée avait volé dans les bras de son père, et mêlait ses Larmes- à celles du vieillard. Eudore écoutait les. reprochas de Démodocus avec une fermeté qui n'avait rien de dur et une affliction qui n'avait rien de faible.

« Mon père^ répondit-il, permettez que je vous donne ce nom, car votre Cymodocée est déjà mon épouse aux yeux de l'Éternel; je ne Tarrauche point de force àvosemhrassementa, elle. e"ât fibre de suivre ou de rejeter ir^ religion ^ mion Dieu ne veut point obtenir les eoaur» patr contrainte : si cela doit vous coûter à tous deux trop de regrets et de pleurs, demeurez ensemble dans Ui Grèe«4 Puisse 1& gjôI répandre sur vous

LES fLkMi VU» 7i

ses faveurs! Pour iboi. J'anmi(pliTaà ma destinée. Mais, l^émodootts, si votre fllle m'aime, si v<ms rfoyez que je la puisse rendre heureuse, si voue craignrz pour elle les perstkîutioris dlHiérorh's, Bupporte/. ud« S(^!' 11, )'• lespère, ne sera point de

loi. , ol t^ui met Cyinodoriie à l'abri

.1''> -inuls malheurs. Démodoous,

[y- . v: de noiLS comuiL' il lui i)lait,

lioiro t. ..»;• tstde nous soumettre à sa voloiHé suprùrac. •»

• O m<'ii tlls. repartit EK^modocus, excuse ma douleur; je le senF, je suis injuste : tu ne mentes pas les reproches que je te fais ; tu sauves, au contraire, ma Cymodocôe des persocuLioxis d'un impie ; lu la mets sous la protection d'une princesse mng:naiiimo ; tu lui apportes de frrandfe hiens et un hom illustre. Mais comment rester «oui dans la Grèce .' Oh! que ae suis-je Jilinc de quitta" les sacr.ûCi.'s que les peuples oui coiiûes à mes aoiub ! Uue n"ai-jo l'kge ot je paj courais les villes et les pays étrangers pour apprendre à connstilre les homm.îs: Comme je suivrais ma Cymodocée ! Helas ! je ne te verrai donc plus danser avec les vierges sur le sommet de l'Ithome! Rose de Mcssénie, je te chercherai en vain dans les bois du temple! Cymodocée, je n'entendrai plus ta douce voix rete&tir dans les chcuurs des sacrifices ; tu ne me présenteras plus l'orge nouvelle ou le couteau sacré; je contemplerai, suspendue à l'autel, ta lyre couverte de poussière et ses cardes brisées ; mes yeux, pleins de larmes, verront se dessé-

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cher aux pieds de la statue d'Homère les couronnes de fleurs qu'embellissait ta chevelure. Hélas ! j'avais compté sur toi pour me fermer les yeux; je mourrai donc sans pouvoir te bénir en quittant la vie ? Le lit où j'exhalerai mon dernier soupir sera solitaire, car, ma fille, je n'espère plus te revoir ; j'entends le vieux nocher qui m'appelle -, à mon âge, il ne faut pas compter sur les jours : lorsque la graine de la plante est mûre et séchée, elle devient légère et le moindre vent l'emporte. >>

Comme le prêtre d'Homère prononçait ces mots, des applaudissements font retentir le théâtre de Bacchus ; l'acteur qui représentait Œdipe à Colone élève la voix, et ces paroles viennent frapper les oreilles d'Eudore, de Démodocus et de Cymodocée :

« 0 Thésée ! unissez dans mes mains vos mains à celés de ma fille ! promettez-moi de servir de père à ma chère Antigone ! »

« Je le promets », s'écria Eudore, appliquant à ses destinées les vers du poète.

« Elle est à toi », dit Démodocus en lui tendant les bras.

Eudore s'y précipite; le vieillard presse ses deux enfants contre son cœur : ainsi l'on voit un saule creusé par les ans, dont le sein entr'ouvert porte quelques fleurs de la prairie ; l'arbre étend son ombrage antique sur ces jeunes trésors et semble n'implorer que pour eux le zéphyr et la rosée ; mais bientôt un brûlant orage renverse et le saule et les fleurs, aimables enfants de la terra.

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