I K- MARTYRS
La lune parut à l'horizon ; son front d'argent se couronniit des rayons d'or du soleil, dont le disqae élargi s'enfon(;ait dans les flots. C'était l'heure qui ramène aux nautoniers le vent favorable pour sortir du port de l'Atlique. Les chars et les esclaves de Démodocus l'attendaient au bas de la citadelle, h, l'entrée de la rue des Trépieds. Il fallut descendre, il fallut se soumettre à, sa destinée ; les chars entraînent les trois infortunés qui n'avaient plus la force de gémir. Ils ont bientôt passé la porte du Firée, les tombeaux d'Antiope, de Ménandre et d'Euripide ; ils tournent vers le temple ruiné de Gérés, et, après avoir traversé le champ d'Aristide, ils touchent au port de Phalère. Le vent venait de se lever; les flots, légèrement agités, battaient le rivage; les galères déployaient leurs voiles, on entendait les cris des matelots qui levaient l'ancre avec de grands efforts. Dorothée attendait les passagers sur la grève, et les barques des vaisseaux étaient déjà prêtes à les recevoir. Kudore. Démodocus et Cymodocée descendent des chars arrôtés au bord des vagues. Le prêtre d'Homère ne pouvait plus se soutenir, ses genoux se dérobaient sous lui. Il disait à sa fille d'une voix éteinte :
« Ce port me sera funeste comme au père de Thésée : Je ne verrai point revenir ta voile blanche! »
Le fils de Lasthénès et la jeune catéchumène s'inclinent devant Démodocus, et lui demandent sa dernière bénédiction : un
pied dans la mer et le visage tourné vers la rive, ils avaient l'air d'oàrir un sacrifice expiatoire à la manière antique. Démodocus lève les mains et bénit ses deux enfants du fond du cœur, mais sans pouvoir prononcer une parole. Eudore soutient Cymodocée, et lui remet un écrit pour la pieuse Hélène ; ensuite, imprimant avec respect le Laiser des adieux sur le front de la vierge éplorée :
« Mon épouse, lui dit-il, devenez bientôt chrétienne; souvenez-vous dEudore, et que du haut de la tour du Troupeau la fille de Jérusalem jette quelquefois un regard sur la mer qui nous sépare.
« Mon père, dit Cymodocée d'une voix entrecoupée par les sanglots, mon tendre père, vivez pour moi, je tâcherai de vivre pour vous. O Eudore I vous reverrai-je un jour? reverrai-je mon père? »
Alors Eudore, inspiré :
« Oui, nous nous reverrons pour ne nous quitter jamais ! »
Les mariniers enlèvent Cymodocée, leâ esclaves entraînent Démodocus. Eudore se jette dans la barque qui le transporte à son vaisseau. La flotte sort de Phalère, et les matelots couronnés de fleurs font blancliir la mer sousleffort des rames; il invoquent les Néréides, et Palémon, et Thétys, et saluent en s'élûignant la tombe sacrée de Thémistocle.
Le vaisseau de Cymodocée prend sa course vers rOrient, et celui du fils de Lasthén^ès tourne la proue vers Pltalie.
J^ divine Mère du Sauveur veillait sur les jours de l'innocente pèlerine ; elle envoie Gabriel à I tlige des mers, ailn de lui commander do no laisser souftler que la plus douce haleine des vents. Aussitôt Gabriel, après avoir détaché de ses épaules ses ailes blanches, bordées d'or, se plonge du ciel dans les flots.
Aux sources de l'Océan, sous des grottes profondes, toujours retentissantes du bruit des values, habite l'ange sévère qui veille aux mouvements de labîme. Pour l'instruire de ses devoirs, la sagesse le prit avec elle, lorsqu'à la naissance des temps elle se promena sous la mer. Ce fut lui qui, par l'ordre de Dieu, ouvrit au déluge les cataractes du ciel: c'est lui qui, dans les derniers jours du monde, doit une seconde fois rouler les flots sur le sommet des moni^fines. Placé au berceau de tous les fleuves, il dirige leurs cours, enfle ou fait décroître leurs ondes; Il repousse dans la nuit des pôles et retient sous des chaînes de glace les brouillards, les nuages et les tempêtes; il connaît les écueils les plus cachés, les détroits les plus déserts, les terres les plus lointaùnes, et les découvre tour à tour au génie de l'homme: il voit d'un regard et les tristes régions du Nord et les brillants cli- DiiLs des tropiques; deux fois par jour il soulève les écluses de rOccan, et rétablissant avec sa main l'équilibre du globe, à chaque équinoxe il ramène la terre sous les feux obliques du soleil.
Gabriel pénètre dans le sein des mers :
des nations entières et des continents inconnus dorment engloutis dans le gouffre des ondes. Combien de monstres divers que ne verra jamais l'œil des mortels ! Quel puissant rayon de vie jusque dans ces profondeurs ténébreuses ! Mais aussi que de débris et de naufrages I Gabriel plaint les hommes et admire la puissance divine.
Bientôt il aperçoit l'ange des mers, attentif à quelques grandes révolutions des eaux ; assis sur un trône de cristal, il tenait à la main un frein d'or; sa chevelure verte descendait humide sur ses épaules et une écharpe dazur enveloppait ses formes divines. Gabriel le salue avec majesté.
fl Esprit redoutable, lui dit-il, ô mon frère! le pouvoir que l'Eternel vous a confié montre assez le haut rang que vous occupez dans les hiérarchies célestes ! Quel monde nouveau! Quelle intelligence sublime ! Que vous êtes heureux de connaître ces merveilleux secrets ! »
« Di\'in messager, répondit l'ange des mers, quel que soit le sujet qui vous amène, je reçois avec joie un hôte tel que vous. Pour mieux admirer la puissance de notre Maître, il faudrait l'avoir vu, comme moi, poser les fondements de cet empire : j'étais présent quand il divisa en deux parts les eaux de l'abîme; je le vis assujettir les flots aux mouvements des astres et lier le destin de l'Océan à celui de la lune et du soleil ; il couvrit Léviathan d'une cuirasse de fer, et l'envoya se jouer dans ces gouffres ; il planta des forêts de corail sous les
ondes; il les peupla do poissons et d'oiseaux; il fit sortir des lies riantes du sein d'un élément furieux; il régla le cours des vents; il soumit *es orages à, des lois, et, s'arrêtant sur le rivage, il dit à la mer : Tu n'iras pas plus loin, et tu briseras ici l'orgueil de tes flots. Illustre serviteur de Marie, hâtez-vous de m'apprendre quel ordre souverain vous a fait descendre dans ces grottes mobiles. Les temps sont-ils accomplis? Faut-il rassembler les nuages? Faut-il rompre les digues de l'Océan? Abandonnant l^mivers dans le chaos, dois-je remonter avec vous dans les cieux?
« Je vous apporte un message de paix, dit Gabriel avec un sourire : l'homme est toujours l'objet des complaisances de l'Eternel; la croix va triompher sur la terre; Satan va rentrer dans l'enfer. Marie vous ordonne de conduire aux ports ces deux époux que vous voyez s'éloigner des bords de la Grèce. Ne laissez souffler sur les ondes que la plus douce haleine des vents. »
m Qu'il soit fait selon la volonté de l'Étoile des mers • i dit en s'inclinant respectueusement l'ange qui gouverne les tempêtes.
■ Puisse Satan être bientôt renfermé dans les lieux de son supplice! souvent il trouble mon repos et déchaîne TTiAiaré moi les orages. •
En prononçant ces mots, le puissant esprit choisit les vents doux et parfumés qui caressent les rivages de l'Inde et de l'océan Pacifique ; il les dirige dans les voiles d'Eudore et de Cymodocée, et fait avancer les
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deux galères, par un même souffle, à deux ports opposés.
Favorisé de cette bénigne influence du ciel, Eudore touche bientôt au rivage d'Oslie. Il vole à Rome. Constantin l'embrasse avec tendresse, et lui fait le récit des malheurs de l'Église et des intrigues de la cour.
Le sénat était convoqué pour délibérer sur le sort des fidèles. Rome reposait dans lattente et dans la terreur. Toutefois, Dioclétien, par un dernier acte de justice, en cédant aux violences de Galérius, avait voulu que les chrétiens eussent un défenseur au sénat. Les prêtres les plus illustres de la capitale de l'empire s'occupaient dans ce moment du choix d'un orateur digne de plaider la cause de la croix. Le concile, que présidait Marcellin, était assemblé à la luem- des lampes dans les catacombes; ces Pères, assis sur les tombeaux des martyrs, ressemblaient à de vieux guerriers délibérant sur un champ de bataille ou à des rois blessés en défendant leurs peuples» Il n'y avait pas un de ces confesseurs qui ne portât sur ses membres les marques d'une glorieuse persécution : Tun avait perdu l'usage de ses mains, l'autre ne voyait plus la lumière des cieux ; la langue de celui-ci avait été coupée, mais le cœur lui restait pour louer TÉternel; celui-là se montrait tout mutilé par le bûcher, comme une victime à demi dévorée des feux du sacrifice. Les saints vieillards ne pouvaient s'accorder sur le choix d'un défens«ar : auciT* deux n'était éloquent que pat ses verte
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et cJiacun craignait de compromettra le port des Od^^les. Le pontife de Jiome proposa de s'en réiérer À la dôcision du ciel. (iOn place le saint tvani^ile sur le sépulcre /du martyr qui serrait d'autel : les f*<>res se mettent en prières, et demandent à pieu d'indiquer par quelques versets des Écritures le défenseur agréable à ses yeux.
Dieu, qui leur avait inspiré cette pensée, fait descendre aussitôt lange charL^é d'insci*ire les décrets éternels dans le livre de vie. L'esprit céleste, enveloppé d'un nuage, marque au milieu de la liible les décrcLs demandés. Les Pérès se lèvent; Marct'liin ouvre la loi des chrétiens ; il lit ces paroles des Mâcha bées :
« Il se revêtit de la cuira.sse comme un géant, il se cou^Tit de ses aimes daus les combats, ei son tSpée étaLi ia protection de tout le camp. «
Marcellin, surpris, ferme et rouvre une seconde fois le livre prophétique; il y trouve ces mots :
« Son souvenir sera dou-x comme un concert de musique dans un festin délicieux. U a été destiné divinement poi;r faire rentrer le peuple diuis ia pénitence. *
Enfin, le souverain pontife consulte une troisième lois l'oracle d'Israël; lous les Pères sont Irappés de ce passage des Cantiques :
« Je me suis couvert duo sac en jeûnant... J'ai pris pour mon vôtemcnt un cilice. -
Aussitôt une voix ^on ne sait quelle voix)
prononça le nom d'Eudore ! Les vieux martyrs, subitement éclairés, font retentir d'un Hosanna prolongé les voûtes des catacombes. Ils relisent le texte sacré. Saisis d'étonnement, ils voient avec quelle justesse tous les mots s'appliquent au fils de Lasthénès. Chacun admire les conseils du Très-Haut; chacun reconnaît combien ce choix est saint et désirable. La renommée du jeune orateur, sa pénitence exemplaire, sa faveur à la cour, son habitude de parler devant les princes, les charges dont il a été revêtu, Tamitié dont Constantin l'honore, tout justifie l'arrêt du ciel. On se hâte de lui porter les vœux des Pères. Eudore s'humilie dans la poudre ; il cherche à se soustraire à cet honneur si sublime, à ce fardeau si pesant ! On lui montre les passages de l'Écriture : il se soumet. Il se retire aussitôt parmi les tombeaux des saints, et se prépare par des veilles, des prières et des larmes, à plaider la plus grande cause qui fut jamais portée au tribunal des humains. Tandis qu'il ne songe qu'à remplir dignement l'effrayante mission dont il est chargé, Hiéroclès arrivait à Rome, soutenu de toutes les puissances de l'enfer. Cet ennemi de Dieu avait appris avec désespoir le mauvais succès de ses violences à Lacédémone, la fuite de Cymodocée et le départ d'Eudore pour l'Italie. Les ordres modérés qu'il reçut en même temps de Dioclétien lui firent comprendre que ses calomnies n'avaient pas réussi complètement à la cour. Il avait cru renverser un rival,
ce rival était simph^nent rappelé sous l'œil vigilant du chef de rcmpire. Il tremble que le 111s do Lasthénôs ne parvienne à le perdre dans l'esprit de Dioclc^tien. Afin de prévenir quelque dis^'pAce soudaine, il se détermine à voler auprès de Galérius, qui ne cessait do le redemander à ses conseils. L'esprit des ténèbres console en même temps l'apostat.
• Hiéroclès, lui dit-il secrètement, tu seras bientôt assez puissant pour atteindre Cymodocée jusque dans les bras d'Hélène. Cette vierge imprudente, en changeant de religion, t'offre une espérance nouvelle. Si tu peux déterminer les princes à persécuter les chrétiens, ton rival se. trouvera d'abord enveloppé dans le massacre ; tu vaincras ensuite la fille d'Homère par la crainte des tourments, ou tu la réclameras comme une esclave chrétienne échappée à ton pouvoir. »
Le sophiste, qui prend ces conseils pour les Inspirations de son cœur, s'applaudit de la profondeur de son génie : il ne sait pas qu'il n'est que l'instrument des projets de Satan contre la Croix. Plein de ces pensées, le proconsul s'était précipité des montagnes de l'Arcadie comme le torrent du Styx qui tombe de ces mêmes montagnes et qui donne la mort à tous ceux qui boivent de ses eaux. Il passe en Épire, s'embarque au promontoire d'Actium, aîborde à Tarente, et ne s'arrête qu'auprès de Galérius, qui profanait alors à Tusculum les jardins de CicéroD.
''U LES ilAUTYRS
César était environné dans ce moment des sophistes de l'école, qui se prétendaieot aussi persécutés parce qu'on méprisait leurs r pinions : ils s'agitaient pour être consultés SUT la grande question que l'on allait débattre. Ils se disaient juges naturels de tout ce qui concerne la religion des hommes. Ils avaient supplié Dioclétien de leur donner comme aux chrétiens un orateur au Sénat. L'empereuiT, importuné de leurs cris, leur avait accordé leur demande. L'arrivée (THiéroclè.s les remplit de joie. Ils le nomment orateur des sectes philosophiques. Hiéroclès accepte un honneur qui flatte sa vanité et lui fournit Toccasion de se rendre accusateur des chrétiens. L'orgueil d'une raison pervertie et la fureur de l'amour lui font déjà voir les fidèles terrassés etCymodocée dans ses bras. Galérius, dont il corrompt l'esprit et seconde les projets, lui accorde une protection éclatante et lui permet de s'exprimer au Capitole avec toute la licence des opinions des faux sages. Symmaque, pontife de Jupiter, doit parier en faveur des anciens dieux de la patrie.
Le jour qui allait décider du sort de la moitié des habitants de lempire, le jour où les destinées du genre humain étaient menacées dans la religion de Jésus-Christ, oe jour si désiré, si craint des anges, des démons et des hommes, ce jour se leva. Dès la première blancheur de l'aube, les gardes prétoriennes occupèrent les avenues du Capitole. Un peuple immense était répandu sur le Fomm, autour du temple de Jupiter
LES MARTYRS Hl
Stator 0t le lonp du Tibre jusqu'au théâtre de Marcellus : ceux qui n'avaient pu. trouver pla<re étaient mon.rs sur les toits voisins ei s^ETT le8 ai ♦•rnphe de Titus et de
Sévère. Dir- rt de son palais: il
s'av-ino.* nn (...,,...j par la voie Sarnée, co:: llart triompher fies Marcomans
et , : :. s. On avait peine h le reconnaître : depuis quelque temps il succombait sous une maladie de Umprueur et sous le poids des ennuL"? que lui donnait Gafterius. En vain le vieillard avait prLs sain de colorer son visage : la pâleur de la mort per- <^ait à travers cet éclat emprunté, et déjfi les traits du n(^ant l'araissaienr sous le masque à, demi tombé de la puissattcc humaine.
Galerrus», environné de toui Le faste de l'Asie, suivait Terapcrfur sur un char snperbe tr;>înt* piir des tij^'res. Le peuple treini)laix, efl'rayô de la taille giganiesque et de lair furieux du nouveau Titan.
Coostaimn s avançait ensuite, monté sur un cheval léger; il atiirait les vœux et les regards des soldats et des chrétiens; les tpoii orateurs marchaient après bes maîtres du monde. Le pontife de Jupàter, porté par Le collège des prêtres, précédé des aruspices et suivi du corps des 'vestales, saluait ta foule, qui n* connaissait avec Joie 1 interprète du culte de Romulus. IlLérociés, couvert du manteau des siOH^iens, paraissait dans une btiére; il était entouré de Lihanius, de Jami>lique. de Porplijre et de la troupe des sopktisies : it peuple, aoturelle-
ment ennemi de l'affectation et de la vaine sagesse, lui prodiguait les railleries et les mépris. Enfin, Eudore se montrait le dernier, vêtu d'un habit de deuil ; il marchait seul, à pied, l'air grave, les yeux baissés; et semblait porter tout le poids des douleurs de l'Eglise : les païens reconnaissaient avec étonnement dans ce simple appareil le guerrier dont ils avaient vu les statues triomphales; les fidèles s'inclinaient avec respect devant leur défenseur; les vieillards le bénissaient, les femmes le montraient à leurs enfants, tandis qu'à tous les autels de Jésus-Christ les prêtres offraient pour lui le saint sacrifice.
Il y avait au Capitole une salle appelée la salle Julienne : Auguste l'avait jadis décorée d'une statue de la Victoire. Là se trouvaient la colonne militaire, la poutre percée des clous sacrés, la louve de bronze et les armes de Romulus. Autour des murs étaient suspendus les portraits des consuls, l'équitable Publicola, le généreux Fabricius, Cincinnatus le rustique, Fabius le temporiseur» Paul-Emile, Caton, Marcellus et Cicéron, père de la patrie. Ces citoyens magnanimes semblaient encore siéger au sénat avec les successeurs des Tigellin et des Séjan, comme pour montrer d'un coup d'oeil les extrémités du vice et de la vertu, et pour attester les affreux changements que le Jemps amène dans les empires.
Ce fut dans cette vaste salle que se réunirent les juges des chrétiens. Dioclétien monta sur son trône; Galérius s'assit à la
droite et Constantin à la gauche de l'empereur; les officiers du palais occupaient, chacun selon son rang, les degrés du trône. Après avoir salué la statue de la Victoire et renouvelé devant elle le serment de fidélité, les sénateurs se rangèrent sur les bancs autour de la salle ; les orateurs se placèrent au milieu d'eux. Le vestibule et la cour du Capitole étaient remplis par les grands, les soldats et le peuple. Dieu permit aux puissances de l'abîme et aux habitants des tabernacles divins de se mMer à cette délibération mémorable : aussitôt les anges et les démons se répandent dans le sénat; les premiers pour calmer, les seconds pour soulever les passions; ceux-ci pour éclairer les esprits ; ceux-là pour les aveugler.
On immola d'abord un taureau blanc à Jupiter, auteur des bons conseils : pendant ce sacrifice Eudore se couvrit la tète et secoua son manteau, qu'avaient souillé quelques gouttes d'eau lustrale. Dioclétien donne le signal, et Symmaque se lève au milieu des applaudissements universels : nourri dans les grandes traditions de l'éloquence latine, ses paroles sortirent de sa bouche, comme on voit les Ilots majestueux d'un fleuve rouler lentement dans une campagne qu'ils embellissent de leur cours.
• Très clément empereur Dioclétien, et vous, heureux prince César Galérius, si jamais vos âmes divine.'^ donnèrent une preuve éclatante de leur justice, c'est dans l'aflaire importante qui rassemble le très
^0 liES MAÎITYIIS
auguste sénat aux pieds de Vos Éternités.
« Proscf irons-nous les adorateurs du nouveau Etieu? Laisserons^nous les chrétiens jouir>en paix du culte de leur divinité ? Telle est la question que Ton propoise au sénat.
« Que Jupiter et les autres dieux vengeurs de rhumanité me préservent de iaire couler jamais le. sang et les larmes ! Pourquoi persécuterions-n-Gus des hommes qui remplissent tous les devoirs du citoyen? Les chrétiens -exercent des arts utiles; leurs richesses alime-ntent le trésor die l'Etat,; ils servent avec .coureige dans nos armées ; ils ouvrent souvent dans nos conseils des avis pleins de sens, de justesse et de prudenc*. D'ailleurs, ce n'est point par la violence qiMB l'on parviendra a^i but désiré. L'expérience a démontré que les chrétiens se multiplient sous le fer des bourreaux. Voulez- vous les gagner à La religion de La patrie, appelez-les au temple de la Miséricorde, et non pas aux autels des Euménides.
« Mais, après avoir déclaré ce qui me semble conforme à la raison, je -dois, avec la même justice, manifester la crainte que m'inspirent les chrétiens. C'est le seul reproche que l'on puisse légitimement leur faire : il est certain que nos dieux sont l'objet de leur dérision et quelquefois de leur^ insultes. Que de Romains se sont déjà laissé entraîner par des raisonnements téméraires ! Ah ! nous parlons d'attaquer une divinité étrangère, songeons plutôt à défendre les nôtres ! Rattachons-nous à leur culte par le souvenir de tout ce qu'elles ont fait pour
nous âcrons bien eonvamcus de ta gnadeor et de U hùvÈé de aoe dieux patemelB, bous ut cifàn^mn plus de voir la seele des ekrétieas s'aecivitie et se groeiir des déserteurs de aos ImipiaB.
• Cest une rerité reconnue depuis longtemps. que Roeae a dû Tempire do monde à sa p'Ar.»A^.^. ,-s ^g5 immi>rtels. File a élevé des a . 15 les génies bienfaisants, à
la pei. .::e, à l'anirour filial, a la paix,
à la coocprde» à la justice, à la liberté, à la victoire, «a dieu Terme, qui seul ne se leva point devant iupiier dans rassemblée ées dieiîx. Cetve famille divine poorrahe e aux ciàrétieas? Qofii homme
o^ iser des howmsces à de si no-
bles di^iés? VouWa-vous remonter plus hant, vous trouverez les aoBOS mèmôs de noire patrie, nos traditions les plus anti- ^pMS» liés à notre religion «t taisant partie de nos sacrifices : vous trouverez Le souvenir de cet &ge d'or, rè^^e de bonheur et d'innocence, que tous les peuples envient 4 1 Ausonie. Y a-t-il rien de plus touchant 91e ce nom de Latium donné à la. campagne de Laurente, parce qu elle fut T asile dun dieu persécuté ? N06 pères, en récompense de leur vertu, reçurent du ciel un cœur hospitalier, et Rome servit de refuge à tous tes infortunés banms. Que d'intéressantes aventares l que de noms illustres atuchés à ces miCTaiioas des premiers temps du monde.
Dioméde, Philtjciète, Idoménf^e. Nestor!
Ah ! ^uand une forêt couvrait la montagne ma s'éiéve ce Capitole ; lorsque des chau-
mières occupaient la place de ces palais, que ce Tibre si fameux ne portait encore que le nom inconnu d'Albula, on ne demandait point ici si le Dieu d'une obscure nation de la Judée était préférable aux dieux de Rome ! Pour se convaincre de la puissance de Jupiter, il suffit de considérer la faible origine de cet empire. Quatre petites sources ont formé le torrent du peuple romain : Albe, le cher pays et le premier amour des Curiaces ; les guerriers latins, qui s'unirent aux guerriers d'Enée; les Arcadiens dEvandre, qui transmirent aux Cincinatus l'amour des troupeaux et le sang des Hellènes, doux germe de l'éloquence chez les rudes nourrissons d'une louve; enfin les Sabins, qui donnèrent des épouses aux compagnons de Romulus; ces Sabins vêtus de peaux de brebis, conduisant leurs troupeaux avec une lance, vivant de laitage et de miel, et se consacrant à Cérès et à Hercule, l'une le génie et l'autre le bras du laboureur.
« Ces dieux, qui ont opéré tant de merveilles, ces dieux, qui ont inspiré Numa, Fabricius et Caton ; ces dieux, qui protègent les cendres illustres de nos citoyens; ces dieux, au milieu desquels brillent aujourd'hui nos empereurs, sont-ils des divinités sans pouvoir et sans vertus?
« Dioclétien, je suppose que Rome chargée d'années apparaisse tout à coup à vos yeux sous les voûtes de ce ^ Capitole, et qu'elle s'adresse ainsi à Votre Éternité :
« Grand prince, ayez égard à cette vieil-
« lesse où ma piété envers los dieux m'a
■ fait parvenir. Libre comme je le suis, je
• m'en tiendrai toujours à la religion de mes •c ancêtres. Cette reli^îion a mis l'univers - sous ma loi. Ses sacrifices ont éloigné « Annibal de mes murailles et les Gaulois du •: Capilole. Quoi ! l'on renverserait un joui
■ cette statue de la Victoire sans craindre " de soulever mes légions ensevelies aux « champs de Zama ! N'aurais-je été préscr- ~ vée des plus redoutables ennemis que '« pour être deshonorée par mes enfants
• dans ma vieillesse? »
« C'est ainsi, ô puissant empereur ! que vous parle Rome suppliante. Voyez se lever de leurs tombeaux, sur le chemin d Appius, ces républicains vainqueurs des Volsques et des Samnites, dont nous révérons ici les images : ils montent à ce Capitole qu'ils remplirent de dépouilles opimes; ils viennent, couronnés de la branche du chêne, unir leurs voix à la voix de la patrie. Ces mines sacrés n'avaient point rompu leur sommeil de fer pour la perte de nos mœurs et de nos lois; ils ne s'éUiieni point réveillés au bruit des proscriptions de Marius ou des fureurs du triumvirat, mais la cause du ciel les arrache au cercueil, et ils viennent la plaider devant leurs fils. Komains, séduits par la religion nouvelle, comment avez- vous pu changer pour un culte étranger nos belles fêtes et nos pieuses cérémonies ?
• Princes, je le répète, nous ne demandons point la persécution des chrétiens. On
^4 LES »AHTTRS
dit que le Dieu qu'ils adorent est un Dieu de paix et de justice : nous ne refusons point de l'admettre dans le Panthéon, car nous souhaitons, très pieux empereur, que les dieux de toutes les religions vous protègent; mais que Ton cesse d'insulter Jupiter. Dioclétien, Galérius, sénateurs, indulgence pour les chrétiens, protection pour les dieux de la patrie! »
En achevant de prononcer ces mots, Sj^mmaque salue de nouveau la statue de la Victoire, et se rassied au milieu des sénateurs. Les esprits étaient différemment agités : les ujis, charmés de la dignité du discours de Synunaque, se rappelaient les jours des Hortensius et des Cicéron; les autres blâmaient la modération du pontife de Jupiter. Satan n'avait plus d'espoir que dans Hiéroclès , et cherchait à détruire l'effet de l'éloquence du grand prêtre; les anges de lumière profitaient au contraire de cette éloquence pour ramener le sénat à des sentiments plus humains. On voyait s'agiter les casques des guerriers, les toges des sénateurs, les robes et les sceptres des augures et des aruspices; on entendait un murmure confus, signe équivoque du blâme et de la louange. Dans im champ où l'ivraie et d'inutiles fleurs de pourpre et d'azur s'élèvent au milieu du froment d'or, si quelque zéphyr se glisse dans la forêt diaprée, d'abord les plus frêles épis courbent leurs tètes; bientôt le souffle croissant balance en tumulte les gerbes fécondes et les plantes stériles: tel paraissait
LBS MARTYBS 9 S
dans le sénat le mouTement de tant d'hommes divers.
- . ourtisans repardaient curieusement
ion et Tiah nus. aUn rie r^:^ler leur
Ljv.nion sur celle de leurs maîtres : César
doujoait des sijrnes d'emportement, mais le
visa^re d'Auguste était impassible.
Hiéroclos se lève : il s'enveloppe dans son manteau et garde quelque temps um air st'vei-e et p«Misif. Initié à toutes les ruses de l'élofiuence athénienne, armé de tous les sophismes, souple, adroit, railleur, hypocrite, aJTectanl une élocution concise et sentencieuse, parlant d'humanité en demandant le sanp de l'innocent, méprisant les leçons du temps et de l'expérienco, voulant À travers mille maux conduire le monde au bonheur par des sys:»>mes, esprit faux, 8'applaudissant de sa justesse : tel était 1 orateur qui parut dans la lice pour attaquer toutes ics reliprions. et surtout celle des chreiitns. Galenus laissait un lihre cours aux blasphèmes de son ministre :
Satan poussait au mai l'ennemi des fidèles, et l'espoir de perdre Eudore animait l'amant de Gymodocee. Le démon de la fausse sagesse, sous la liçure d'un chef de récde nouvellement arrivé d'Alexandrie, ce place auprès d'Uiéroclès : celui-ci, après un moment de silence, déploie tout à coup ses bras; il rejette son manteau en arrière, pose les deux mains sur son coeur, s'incline jusquau pavé du Capitolc en saluant Auguste et César, et prononoe ce discours :
96 LES MABTYRS
« Valérius Dioclétien, fils de Jupiter, empereur éternel, Auguste, huit fois consul, très clément, très divin, très sage; Valérius Maximianus Galérius, fils d'Hercule, fils adoptif de Tempereur, César, éternel et très heureux, Parthique, triomphateur, amateur de la science et vérissime philosophe ; Sénat très vénérable et sacré, vous permettez donc que ma voix se fasse entendre ! Troublé par cet honneur insigne, comment pourrais-je m'exprimer avec assez de force ou de grâce? Pardonnez à la faiblesse de mon éloquence en faveur de la vérité qui me fait parler.
« La terre, dans sa fécondité première, enfanta les hommes. Les hommes, par hasard et par nécessité , s'assemblèrent pour leurs besoins communs. La propriété commença: les violences suivirent ; l'homme ne put les réprimer : il inventa les dieux.
« La religion trouvée, les tyrans en profitèrent. L'intérêt multiplia les erreurs, les passions y mêlèrent leurs songes.
« L'homme, oubliant l'origine des dieux, crut bientôt à leur existence. On prit pour le consentement unanime des peuples ce qui n'était que le consentement unanime des passions. Les tyrans, en écrasant les hommes, eurent soin d'élever les temples à la piété et à la miséricorde, afin que les infortunés crussent aussi qu'il y avait des dieux.
« Le prêtre, d'abord trompeur, ensuite trompé, se passionna pour scn idole: le jeune homme, pour les grâces divinisées
LES UAÎITYRS 97
éc sa maîtresse; le malheureux, pour les simulacres de sa douleur : de là le fanatisme, le plus grand des maux qui aient aflligé l'espt^ce humaine.
• Ce monstre, portant un flambeau, parcourut les trois régions de la terre. Il brûla, par la main des mages, les temples de Memphis et d'Athènes. Il alluma la guerre sacrée qui livra la Grèce à Phihppe. Bientôt, si une secte odieuse venait à s'étendre, de nos jours même et malgré Taccroissement des lumières , on verrait l'univers plongé dans un abîme de malheurs I
« C'est ici, princes, que je tâcherai de peindre les maux que le fanatisme a faits aux hommes, en vous dévoilant l'origine et les progrès de la religion la plus ridicule et la plus horrible que la corruption des peuples ait engendrée.
« Que ne m'est-il permis densevelir dans un profond oubli ces honteuses turpitudes'. Mais je suis appelé à la défense de la vérité : il faut sauver mon empereur, il faut éclairer le monde. Je sais que j'expose mes jours au ressentiment d'une faction dangereuse. Qu'importe? un ami de la sagesse doit fermer son cœur à toute crainte comme à toute pitié quand il s'agit du bonheur de ses frères et des droits sacrés de l'humanité.
» "Vous connaissez ce peuple que sa lèpre €t ses déserts séparent du genre humain, ce peuple odieux qu extermina le divin Titus.
• Un certain fourbe, appelé Moïse, par
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une suite de crimes et de prestiges grossiers, délivra ce peuple de la servitude. H le conduisit au milieu des sables de TArabie; il lui promettait, au nom du dieu Jéhovah, une terre où couleraient le lait et le miel.
'< Après quarante années, les Juifs arrivèrent à cette terre promise dont ils égorgèreot les habitants. Ce jardin délicieux était la stérile Judée, petite vallée de pierres, sans blé, sans arbres, sans eaux.
« Retii'és dans leur repaire, ces brigandsne se firent remarquer que par leur haine contre te g'enre humain : ils vivaient au milieu des adultères, des meurtres, descruautés.
« Que pouvait-iî sortir dune pareille race? (c'est i'Ci le pradig^) une race plus exécrable encore, les chrétiens : ils ont surpassé en Tolie, en crimes, les Juifs leurs pères.
« Les Hébreux, que trompaient des prêtres faffâtiques, attendaient dans leur impuissance et dafis leur bassesse un monarq^ie qui d^evait leur soumettre le monde entier.
« Le bruit se répand un jour que la femme d'un vil artisan a donné la naissance à ce roi si longtemps promis. Une partie des Mifs s'enypresse de croire au prodige.
« Ce4ui qu'As appellent leur Christ vit trente ans caché dans sa misère. Après ces trente artnées, il commence à do'gmatiser ; il s'âssoeie à quelques pêcheurs, quil aomme ses apéftres. Il parcourt les villes, il se cache au désert, il séduit des femme»
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faibles, une popnlace crédale. Sa morale est pure, dit-on : mais s^rpasse-t-elle celle de Socrate?
« Bientôt il est arrêté pour ses discours déditieux et condamné à mourir sur la croix. Un jardinier dérobe son corps; ses apôtres s'écrient que Jésus-Christ est ressuscité; ils prêchent leur maître à la. foule étonnée. La superstition s'étend, I«ç chrétiens deviennent une secte nombreuse.
« Un culte né dans les demîCTfS ran^s du peuple, propagé par des esclaves, caché d'abord en des lieux déserts , s'est chargé peu à peu des abomination» ^e le secret et des monirs basses et féroces doivent naturellement engendrer : awssi la cruauté et l'infamie font-elles la partie principale ^e ses mystères.
« Les chrétiens s'assemblent la nuit, au milieu des morts et des séptiîcres. La résurrection des cadavres est ïe plus absurde comme le plus doux de leurs entretiens. Assis à un festin abominoWe, après avoir juré haine aux dieux et aux hemmes, après avoir renoncé à tous les plaisirs lëgitimes, ils boivent le sang dun hemme sacrifié et dévorent les chairs palpitantes d'tm enfant : c'e^ ce qulls appellent leur pam et leur Tin sacré!
« Le repas fhii. des chien* dressés antc crimes de lem-s mattres entrent dans rassemblée et renversent les flambeaux ; alers les chrétiens se cherchent au milieu des ténèbres, s\mlssent tcn hasard par d'horribles embrassements : les pères avec les
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filles, les fils avec les mères, les frères avec les sœurs : le nombre et la variété des in- ^ cestes fait le mérite et la vertu. %
« Quoi! ce n'était pas assez d'avoir voulu amener les hommes au culte d'un séditieux justement puni du dernier supplice ! ce n'était pas un assez grand crime d'avoir essayé d'abrutir à ce point la raison humaine! il fallait encore que les chrétiens fissent de leur religion l'école des mœurs les plus dépravées, des forfaits les plus, inouïs !
« Ce que je viens d'avancer aurait-il besoin d'autres preuves que la conduite des chrétiens? Partout où ils se glissent, ils font naître des troubles ; ils débauchent les soldats de nos armées ; ils portent la désunion dans les familles ; ils séduisent des vierges crédules; ils arment le frère contre le frère, l'époux contre l'épouse. Puissants aujourd'hui, ils ont des temples, des trésors, et ils refusent de prêter serment aux empereurs dont ils tiennent ces bienfaits; ils insultent aux sacrées images de Dioclétien, ils aiment mieux mourir que de sacrifier à ses autels. Dernièrement encore, n'ont-ils pas laissé la divine mère de Galérius offrir seule des victimes pour son fils aux génies innocents des montagnes ! Enfin, joignant le fanatisme à la dissolution, ils voudraient précipiter du Capitole la statue de la Victoire» arracher de leurs sanctuaires vos dieux paternels !
« Qu'on ne croie pas cependant que je défende ici ces dieux qui dans l'enfance
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des peuples ont pu paraître nécesoaires à des législateurs habiles. Nous n'avons plus besoin de ces ressources. La raison commence son règne. Désormais on n'élèvera d'autel qu'à la vertu. Le genre humain se perfectionne chaque jour. Un temps viendra que tous les hommes, soumis à la seule pensée, se conduiront par les clartés de l'esprit. Je ne soutiens donc ni Jupiter, ni Mitra, ni Sérapis. Mais, si l'on conserve une religion dans l'empire, l'ancienne réclame une juste préférence. La nouvelle est un mal qu'il faut extirper par le fer et par le feu. Il faut guérir les chrétiens eux-mêmes de leur propre folie. Eh bien, un peu de sang coulera! Nous nous attendrirons sans doute sur le sort des criminels ; mais nous admirerons, nous bénirons la loi qui frappera les victimes pour la consolation des sages et le bonheur du genre humain. »
Hiéroclès achevait à peine son discours que Galérius donna le signal des applaudissements. L'œil en feu, le visage rouge de colère, César semblait déjà prononcer l'arrêt fatal des chrétiens. Ses courtisans levaient les mains au ciel comme saisis d'horreur et de crainte; ses gardes frémissaient de rage en songeant que des impies voulaient renverser l'autel de la Victoire; le peuple redisait avec effroi les incestes nocturnes et les repas de £hair humaine. Les sophistes qui environnaient Hiéroclès le portaient au ciel : c'était l'intrépide ami des princes, le véritable ami des principes, le soutien de la vertu, un Socrate l
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Stitan échauffait les préjugés et les haines; ravi des paroles du proconsul, il se flattait d'aller plus sûrement à son but par lathéisme que par Tidolâtrie; secondé de toutes les puissances de l'enfer, il augmentait le bruit et le tumulte et donnait au mouvement du sénat quelque chose de prodigieux. Comme le sabot circule sous le fouet de l'enfant, comme le fuseau descend et remonte entre les doigts de la matrone, comme l'ébène ou llvoire roule sous le ciseau du tourneur, ainsi les esprits étaient agités. Dioclétien seul paraissait immobile; on ne voyait sur son visage ni colère, ni haine, ni amour. Les chrétiens répandus dans l'assemblée se montraient abattus et consternés. Constantin surtout était plongé dans une douleur profonde; il jetait par intervalle un regard inquiet et attendri sur Eudore.
Le fils de Lasthénès se leva sans paraître ému de la défavemr de César, des bassesses des courtisans et des clameurs de la foule. Son habit de deuil, sa noble figure, encore embellie par l'expression d'une simple tristesse, attirèrent tous les regards. Les anges du seigneur, formant un cercle invisible autour de lui, le couvraient de lumière et lui donnaient une assurance divine. Du haut du ciel, les quatre Evangélistes, penchés sur sa tête, lui dictaient secrètement les paroles qu'il allait répéter. On entendait dire de toutes parts dans le sénat : « C'est le chrétien! Comment pourra-t-il répondre ? » Chacun cherchait vainement dans ses traits, à
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la lois si calmes et si animés, l'expression des crimes dont Hiôroclès avait accusé les fidèles. Lorsque des chasseurs, croyant surprendre au bord d'un fleuve un afl"reux vautour, découvrent tout à coup un cygne qui nage sur Tonde, charmés, ils s'arrôtent; ils contemplent loiseau chéri des Muses ; ils admirent la blancheur de son plumage, la fierté de son port, la grâce de ses mouvements; ils prêtent déjà l'oreille à ses chants harmonieux. Le cygne de l'Alphôe ne tarda pas à se faire entendre : Eudore s'incline devant Auguste et César; ensuite, sans saluer la statue de la Victoire, sans faire de gestes, sans chercher à séduire ou l'oreille ou les yeux, il parle en ces mots :
• Auguste, César, pères conscrits, peuple romain, au nom de ces honmies victimes d'une hame injuste, moi, Eudore, fils do Lasthénès, natif de Mégalopolis en Arcadie, et chrétien, salut !
« Hiéroclès a commencé son discours par excuser la faiblesse de son éloquence; je réclame à mon tour l'indulgence du sénat. Je ne suis qu'un soldat, plus accoutumé à verser mon sang pour mes princes qu*;\ demander en termes fleuris le massacre d'une foule dfi vieillards, de femmes et d'enfants.
« Je remercie d'abord Symmaque de la modération qu'il a montrée envers mes frères. Le respect que je dois au chef de l'empire me force à me taire sur le culte des idoles. J'observerai cependant que les CaioiHe, les Scipion, les Paul -Emile, n'ont
point 4té de grands hommes parce qu'ils suivaient le culte de Jupiter, mais parce qu'ils s'éloignaient de la morale et des exemples des divinités de FOlympe. Dans notre religion, au contraire, on ne peut atteindre au plus haut degré de la perfec tion qu'en imitant notre Dieu. Nous plaçons aussi de simples mortels dans les éternelles demeures ; mais il ne suffit pas pour acquérir cette gloire d'avoir porté le bandeau royal, il faut avoir pratiqué la vertu : nous abandonnons à votre ciel les Néron et les Domitien.
« Toutefois l'effet d'une religion quelconque est si salutaire à l'âme, que le pontife de Jupiter a parlé des chrétiens avec douceur, tandis qu'un homme qui ne reconnaît point de Dieu demande notre sang au nom de l'humanité et de la vertu. Eh quoi ! Hiéroclès, c'est sous le manteau que vous portez que vous voulez semer la désolation dans l'empire ! Magistrat romain, vous provoquez la mort de plusieurs millions de citoyens romains ! Car, pères conscrits, vous ne pouvez vous le dissimuler, nous ne sommes que d'hier, et déjà nous remplissons vos cités, vos colonies, vos camps, le palais, le Sénat, le Forum : nous ne vous laissons que vos temples.
« Princes, notre accusateur est un apostat, et il se confesse athée : il sait quel titre je pourrais ajouter à ces titres. Symmaque est un homme pieux, dont l'âge, la science et les mœurs sont également respectables. Dans toute cause criminelle, on prend en
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considération le caractère dos témoins : Synimaque nous excuse; Hiéroclès nous dénonce : lequel des deux doit être écouté? Auguste, César, pères conscrits, peuple romain, daignez me prêter une oreille attentive, je vais reprendre la suite des accusations d'Hiéroclès et défendre la religion de Jésus-Christ. •
A ce grand nom l'orateur s'arrêta; tous les chrétiens s'inclinèrent et la statue de Jupiter trembla sur son autel. Eudora reprit :
« Je ne remonterai point, comme Hiéroclès, jusqu'au berceau du monde pour en venir à la question du moment. Je laisse aux disciples de l'école ce vain étalage de principes odieux, de faits altérés et de déclamations puériles. Il ne s'agit ici ni de la formation du monde ni de l'origine des sociétés : tout se borne à savoir si l'existence des chrétiens est compatible avec la sûreté de l'Etat; si leur religion ne blesse ni les mœurs ni les lois ; si elle ne s'oppose point à la soumission que l'on doit au chef de l'empire; en un mot, si la morale et la politique n'ont rien à reprocher au culte de Jésus-Christ. Cependant, je ne puis m'empêcher de vous faire remarquer la singulière opinion d'HiérocIôs touchant les Hébreux.
« La raison politique do l'établissement de Jérusalem au centre d'un pays stérile était trop profonde pour être aperçue de l'accusateur des chrétiens. Le législateur des Israélites voulait en faire un peuple qui
pût résister au temps, conserver le culte du vrai Dieu, au milieu de Tidolâtrie univer-. selle, et trouver dans ses institutions une! force qu'il n'avait point par lui-môme: il les enferma donc dans la montagne. Leurs lois et leur religion furent conformes à cet état d'isolement : ils n'eurent qu'un temple, qu'un sacrifice, qu'un livre. Quatre mille ans se sont écoulés, et ce peuple existe encore. Hiéroclès, montrez-nous ailleurs un exemple de législation aussi miraculeuse dans ses effets, et nous écouterons ensuite vos railleries sur le pays des Hébreux. »
Un signe d'approbation échappé à Dioclétien interrompit le fils de Lasthénès. Insensible aux mouvements oratoires de Symmaque et aux déclamations d'Hiéroclès, l'empereur fut frappé des raisons politiques présentées par le défenseur des fidèles. Eudore s'était étendu sur ce sujet avec adresse, afin de toucher le génie du prince avant de parler des chrétiens. Le parti modéré du sénat, qui redoutait Galérius ; Publius, préfet de Rome, dévoué à César, mais ennemi de Hiéroclès ; les courtisans, toujours attentifs aux impressions du maître ; les chrétiens, dont le sort était encore suspendu, tous s'aperçurent des sentiments favorables de Dioclétien : ils donnèrent de grandes louanges à l'orateur. Les soldats, les centurions, les tribuns s'étaient laissé toucher à la vue de leur général obligé de défendre sa vie contre les accusations d'un rhéte-ur ; cette noble race d'hommes revient facilement à des opinions généreuses. Tant
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de raisons unies à tant do beauté et de jeunesse avait int<*ressé la foule toujours p:issioiinéc. l.a donl-'ur de Constantin s'Otait changrée cmi alh .^rc^se ; il encourageait 8on anu par ses gestes et ses regards. Les anpes de lumière, redoublant de zôle autour de l'orateur chrétien, lui donnaient à chaque moment do nouvelles grâces et prolongreaient ainsi les sons de sa voix C4>mme d'harmonieux échos. Lorsqu'une neige éclatante tombe de la voûte étliérée, souvent l'aquilon s'apaise ; les champs, muets, reçoivent avec joie les flocons nombreux qui vont mettre les plantes à l'abri des glaces de l'hiver : ainsi, quand le (Ils de Lasthénès recommença son discours, l'assemblée Ht un profond silence, afin de recueillir ces paroles pures qui semblaient descendre du ciel pour prévenir la désolation de la terre.
« F*rinces, dit-il, je n'entrerai point dans les preuves d« la religion chrétienne : une longue suite de prophéties, toutes vt-riflées, des miracles éclatants, des témoins sans nombre, ont depuis longtemps atU'sté la divinité de celui que nous appelons le iSauveur. Sa vertu sublime est reconnue de l'univers; plusieurs empereurs romains, sans ^ire soumis à Jésus-Christ, l'ont honoré de leurs hommagos ; des philosophes fameux ont rendu justice à la beauté do sa morale, et Hiéroclés lui-mOme ne la conteste pas.
• Il serait bien étrange que ceux qui adorent un tel Dieu fussent dos monstres
dignes du bûcher. Quoi! Jésus-Christ serait un modèle de douceur, d'humanité, de chasteté, et nous penserions l'honorer par des mystères de cruauté et de débauches!
Même dans le paganisme, célèbre-t-on la fête de Diane par les prostitutions des fêtes de Vénus? Le christianisme, dit-on, est sorti de la dernière classe du peuple, et de là les infamies de son culte. Reprochez donc à cette religion ce qui fait sa beauté et sa gloire. Elle est allée chercher, pour les consoler, des hommes auxquels les hommes ne pensaient point et dont ils détournaient les regards ; et vous le lui imputez à crime I Pense-t-on qu'il n'y ait de douleurs que sous la pourpre, et qu'un Dieu consolateur n'est fait que pour les grands et les rois ? Loin d'avoir pris la bassese et la férocité des mœurs du peuple, notre religion a corrigé ces mœurs. Dites : est-il un homme plus patient dans ses maux qu'un vrai chrétien, plus résigné sous un maitre, plus fidèle à sa parole, plus ponctuel dans ses devoirs, plus chaste dans ses habitudes? Nous sommes si éloignés de la barbarie, que nous nous retirons de vos jeux où le sang des hommes est une partie du spectacle. Nous croyons qu'il y a peu de différence entre commettre le meurtre et le voir commettre avec plaisir. Nous avons une telle horreur d'une vie dissolue, que nous évitons vos théâtres, comme une école de mauvaises mœurs et une occasion de chute... Mais. en justiflant les chrétiens sur un point, je m'aperçois que je les expose sui un autre.
Nous fuyons la société, dit Hiéroclès, nous haïssons les hommes !
« S'il en est ainsi, notre châtiment est juste. Frappez nos tôtes mais auparavant venez reprendre dans nos hôpitaux les pauvres et les infirmes que vous n'avez point secourus ; faites appeler ces femmes romaines qui ont abandonné les fruits de leur honte. Elles croient peut-être qu'ils sont tombés dans ces lieux infâmes, seul asile oflert par vos dieux à l'enfance délaissée? Qu'elles viennent reconnaître leurs nouveau-nés entre les bras de nos épouses! Le lait d'une chrétienne ne les a point empoisonnés : les mères selon la grâce les rendront, avant de mourir, aux mères selon la nature.
• Quelques-uns de nos mystères, mal entendus et faussement interprétés, ont donné naissance à ces calomnies. Princes, que ne m'est-il permis de vous dévoiler ces secrets d'innocence et de pureté? Rome se lève, dit Symmaque, et vous supplie de lui laisser le? divinités de ses pères. Oui, princes, Rome se lève, mais non pour réclamer des dieux impuissants : elle se lève pour vous demander Jésus-Christ, qui rétablira parmi ses enfants la pudeur, la bonne foi, la probité, la modération et le règne des mœurs.
« Donnez-moi, s'écrie-t-elle, ce Dieu qui a m déjà corrigé les vices de nos lois, ce Dieu
• qui n'autorise point l'infanticide, la pros- « titution du mariage , le spectacle du
• meurtre des hommes, ce Dieu qui couvtc « mon sein des monuments de sa bienfai-
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« sance, ee EHieu qui conserve les lumières « des lettres et des arts, et qui veut alxvlir « resclavagesur la terre. Ah! si un jour je « devais encore voir les barbares à mes « portes, ce Dieu, je le sens, pourrait seul « me sauver et changer uLa vieillesse lan- « guissaûite en une immortelle jeimesse. >»
« Reste donc à repousser la dernière et La plus effrayante des accusations d' Hier o clés, si les chr.étiens pouvaient s'effrayer de perdre les biens et la vie. Nous sommes, dit notre délateur., des séditieux ; nous refusons d'adorer les images de l'empereur et d'offrir des sacri-ficeg aaix dieux pour le père de la patrie.
« Les chrétiens, des séditieux! Poussés à bout par leurs persécuteurs et poursuivis comme des bêtes féroces, ils n'ont pas même fait entendre le plus léger murmure; neuf fois ils ont été massacrés, et, s'humiliant sous la main de Dieu, ils ont laissé Tirnivers se soulever contre les tyrans. Que Hiéroclès nomme un s eulMèle engagé dans une conspiration contre son prince ! Soldats chrétiens que j'aperçois ici, Sébastien, Pacôme, Victor, dites-nous où vous avez reçu les nobles blessures dont vous êtes couverts ? Est-ce dans les émeutes populaires, en assiégeant le palais de vos empereurs, ou bien en affrontant, pour la gloire de vos princes, la flèche du Parthe, l'épée du Germain et la hache du Franc? Hélas î généreux guerriers, mes compagnons, mes amis, mes frères, je ne m'inquiète point de mon sort, bien que j'aie quelque raison de
LES MARTYRS Hl
roî^etter à présent la vie, mais je ne puis m ompOcher de m attendrir sur votre destint^c. Que navez-vous choisu un <léfenseur plus éloquent ! J'aurais pu mériter une couronne civique en vous sauvant de^ mains des barbares, et je ne pourrai vous dérober au fer d'un proconsul romain !
n Finissons ce discours. Dioclétieo, vous trouverez cbez les chrétiens des sujets respectueux qui vous seront soumis sans bassesse, parce que le principe de leur obéissance vient du ciel. Ce sont des hommes de vérité : leur langage ne diffère point de leur conduite; ils ne reçoivent point les bienfaits d'un maître en le maudissant dans leur cœur. Demandez à de tels hommes leur fortune, leur vie, leurs enfants, ils vous les donneront, parce que tout cela vous appartient. Mais voulez-vous les forcer à encenser les idoles, ils mourront I Pardonnez, princes, à cette liberté cliréticnne ; l'homme a aussi ses devoirs à remplir envers le ciel. Si vous exigez de nous des marques de soumission qui blessent ces devoirs sacrés, Hiéroclés peut appeler les bourreaux : nous rendrons à César notre
incr, qui est à César, et à Dieu notre âme, ^lui est à Dieu. ^>
Eudore reprend sa place, rejette sur son épaule sa toge à demi tombée, et se hâte de recouvrir avec une modeste rougeur les cicatrices de son sein.
Pourrai- je exprimer la diversrtté î!es sentiments que le discours du fils de Lasthénés excita dans l'assemblée? C'était un mélang»
d'admiration, de crainte, de fureur : chacun éclatait en mouvements de haine ou d'amour. Ceux-ci admiraient la beauté de la religion accusée, ceux-là ny voyaient qu'un reproche fait à leurs mœurs et à leurs dieux. Les guerriers étaient émus et vivement intéressés en faveur d'Eudore.
« Que nous servira donc, disaient-ils, de^ verser notre sang pour la patrie, de souffrir l'esclavage chez les barbares, de triompher des ennemis du prince, si un sophiste nous peut égorger au Capitole ? »
Pour la première fois de sa vie, Dioclétien paraissait ému : même en laissant persécuter les fidèles. Dieu se servait de l'éloquence chrétienne pour semer les germes de la foi dans le sénat romain. La mâle simplicité du discours d'Eudore triomphait et des calomnies d'Hiéroclès et des touchants souvenirs dont Symmaque avait environné là statue de la Victoire; tout semble annoncer que l'empereur va prononcer une sentence favorable aux chrétiens.
Hiéroclès, alarmé, voulait paraître calme et victorieux, mais la rage et la frayeur perçaient malgré lui dans ses regards : lorsqu'un tigre s'est précipité dans la fosse escarpée que creusa sous ses pas un berger de Libye, la bête féroce, après s'être longtemps débattue, se couche avec une apparente tranquillité au milieu de l'enceinte fatale ; mais à l'agitation de ses yeux et de ses lèvres sanglantes, on voit qu'elle ressent vivement la crainte et la douleur da piège où elle est tombée.
LKS MARTYRS 112
Oalérius rendit bientôt l'espérance a son in.nistre. Ce foucrueux César, accoutumé: au langage déshonoré de ses llatteurs, s'iiii digne des accents de la vertu et de la noble assurance d'un homme de bien. Il déclare que, si l'on ne punit pas les fidèles; il quittera la cour et se mettra à la tête des légions d'Orient,
« Car ces ennemis du ciel porteraient sur moi leurs mains sacrilèges. »
Hiéroclès, reprenant son audace, fait observer qu'il y avait des mystères sur lesquels on ne s'oxpliquait point; qu'après tout, les factieux refusaient de sacrifier à l'empereur et cherchaient par une éloquence séditieuse à soulever les soldats.
Trop accoutumé à céder à la violence de Galérius, Dioclétien fut efirayé de ses menaces. Il savait qu'en proscrivant les chrétiens il se privait d'un grand appui contre l'ambition de César; mais le vieillard n'avait plus la force d'envisager sans frémir les hasards d'une guerre civile. Satan achève d'épouvanter par un prodige l'esprit superstitieux d«î Dioclétien. Tout à coup, le bouclier de Romulus se détache de la voûte du Capitole, tombe, blesse le fils de Lasthénès et va couvrir, en roulant, la louve de bronze qui fut frappée de la toudre à la mort de Jules César. Galérius s'écrie :
« Vous le voyez, ô Dioclétien ! le père des Romains n'a pu supporter les blasphèmes de c« chrétien ! Imitez son exemple ; écrasez les impies et protégez au Capitole le génie de rempir«. »
114 LES MAUTYBS
Alors Dioclétien, malgré les remords de sa conscience et les Imnlères de sa politique, promet de donner -an édit contre les fidèles; mais, par une diemière ressource de son génie, il voulut que les dieux prononçassent dans leur propre cause et l'aidassent, avec Galérius, à porter le poids de l'exécration de l'avenir.
« Si la sibylle de Cumes, dit-Il, approuve la résolution que vous me faites prendre, on publiera redit que vous demandez. Mais en attendant la réponse de l'oracle, je veux qu'on laisse à tous les citoyens la jouissance de leurs droits et la Kberté de leur culte. »
En prononçant ces derniers mots, l'empereur quitta^brusquement le Capltole, Galérius et Hiéroclès sortirent triomphants; le premier, méditant les projets les plus ambitieux; le second, mêlant à ces mêmes projets des desseins d'amour et de vengeance. Constantin, accablé de douleur, se dérobe avec Eudore à la curiosité de la foule. L'enfer pousse un cri de joie, et les anges du Seigneur, dans ime sainte tristesse, s'envolent aux pieds de l'Éternel.
Emportée par le souffle de l'Ange des mers, Cymodocée versait des torrents de larmes. Einyméduse, qui accompagnait la fille de Démodocus, faisait retentir la galère de ses plaintes et de ses gémissements.
« O terredeCécrops !disait-elle,-^erreoùrègnent un souffle divin et des génies amis
LSS MAUTYHS tl5
diôs IfcûHimes, faut-il donc vous quitter sans retour? (Jui me donnera des ailes pour revoir des lieux si agréables u mon cœur'. J'arrêterais mon vol sur le tftmpLe d'Homère, je porterais à mon cher maitre des nouvelles tle sa Cymodocée ! Vains désirs î Nous franchissons les plaines azurées d'Amphilrite, où les Néréides font entendre leurs concerts. Es-t-ce le désir des richesses qui nous oblige à braver la fureur de Sâptune ? L'intérOt a ses douceurs. Non, c'est un dieu plus puissant : le dieu qui Ht mourir Ariadne loin des foyers de Minos, sur une rive déserte, le dieu qui força Médée à visiter les tours d'Iolctios et à suirre un héros volage. »
Le vaisseau s'avançait vers le dernier promontoire de l'Attique. Déjà Sunium élevait sur la pointe d'un rocher son beau temple ; les colonnes de marbre blanc semblaient se balancer dans les flots avec la lumière dorée des étoiles. Cymodocée était assise sur la poupe ornée de fleurs, entre les statues d'ivoire de Castor et de Pollu.x. Soûfl les larmes qui coulaient de ses yeux, on l'eût prise pour la sœur de cos dieux charmants, prête à descendre avec Paris dans rUe où la fille de Tyndare célébra son hymen avant d'aborder à Troie. Le vaisseau vole à la gauche des Cyclades blanchissantes, rangées au loin sur la mer comme une troupe de cygnes; dirigeant sa course au midi, il vient chercher les rivages de l'île de Chypre. On célébrait alors la ttte de la déesa» d'Amathoni^ : l'oDàe
il 16 LES MARTYRS
molle et silencieuse baignait le pied du jtemple de Dionée, bâti sur un promontoire au milieu des vagues tranquilles. De jeunes filles demi-nlies dansaient dans un bois de jmyrtes, autour du voluptueux édifice; de jeunes garçons, qui brûlaient de dénouer la 'ceinture des Grâces, chantaient en chœur 'la veillée des fêtes de Vénus. Ces paroles, [apportées par le souffle des Zéphyrs, parivenaient sur la mer jusqu'au vaisseau :
oc Qu'il aime demain, celui qui n'a point aimé! Qu'il aime encore demain, celui quia aimé !
« Ame de l'univers, volupté des hommes et des dieux, belle Vénus, c'est toi qui donnes la vie à toute la nature! Tu parais : les vents se taisent, les nuages se dissipent, le printemps renaît, la terre se couvre de fleurs et l'Océan sourit. C'est Vénus qui place sur le sein de la jeune fille la rose teinte du sang d'Adonis; c'est Vénus qui force les nymphes à errer avec l'Amour, la nuit, sous les yeux de Diane rougissante. Nymphes, craignez l'Amour : il a déposé ses armes, mais il est armé quand il est nul Le fils de Cythérée naquit dans les champs. Il fut nourri parmi les fleurs. Philomèle a chanté sa puissance, ne cédons point à Philomèle.
« Qu'il aime demain, celui qui n'a point aimé! Qu'il aime encore demain, celui qui a aimé !
a Ile heureuse, tout sur tes bords délicieux atteste les prodiges de l'Amour. Nautoniers, fatigués des périls, attachez l'ancre
à nos ports et ployez à jamais vos voiles. Dans les bosquets d'Amathorte, vous ne livrerez que de doux combats, vous ne craindrez plus les pirates, hors l'ingénieux Amour, qui vous prépare des liens de fleurs., Ce sont les Grâces qui filent ici les instants des mortels. Vénus, par un charme invincible, assoupit un jour les Parques au fond du Tartare : aussitôt Aglaé enlève la quenouille à Lachésis, Euphrosyne le fil à Clotho, mais Atropo s'éveilla au moment où Pasithée allait lui dérober ses ciseaux. Tout cède à la puissance des Grâces et de Vénus !
« Qu'il aime demain, celui qui n'a point aimé! Qu'il aime encore demain, celui qui a aimé ! »
Ces chants portaient le trouble dans l'âme des nautoniers. La proue d'airain fendait les vagues avec un bruit harmonieux : chargée des parfums de la fleur de l'oranger et de l'encens des sacrifices, la brise enflait doucement les voiles et les arrondissait comme le sein d'une jeune mère.
Une langueur dangereuse s'emparait peu à peu de Cymodocée. Docile aux projets de Satan, Astarté, cet esprit impur qui triomphe dans les temples d'Amathonte, combat secrètement la fille d'Homère. Émue par les chants corrupteurs, elle descend au fond du vaisseau ; elle rêve à son époux ; elle ne sait comment régler les mouvements de son amour pour ne pas blesser sa religion nouvelle. Elle va consulter Dorothée : il lui conseille d'avoir recours au ciel : le
couple fidèle tombe à genoux, et adresse ses vœux au Tout-Puissant. Le vent s'est élevé, les flots battent les deux flancs de la galère ; c'est le seul bruit qui accompagne la prière de l'amour : passion orageuse, que le matelot nourrit au milieu Ja la solitude des mers comme le pâtre daiio la profondeur des bois.
Dorothée et la fille de Démodocus étaient encore troublés par les souvenirs d'Amatbonte, lorsqu'ils découvrirent le sommet du Garmel. Peu à peu la plaine de la Palestine sort de Tonde et se dessine le long de la mer : les montagnes de la Judée se montrent derrière cette plaine : le vaisseau vint en silence, au milieu de la nuit, jeter Tancre dans le port de Joppé : plus sacré que le vaisseau d'Hiram chargé des cèdres du temple, il portait le temple vivant de Jésus- Christ et Tinnocence, préférable au bois parfumé. Les passagers chrétiens descendent au rivage; ils se prosternent, et baisent avec transport la terre où s'accomplit leur salut. Dorothée et la jeune catéchumène se réunissent à une troupe de pèlerins qui devaient partir au point du jour pour Jérusalem.
L'aube avait à peine blanchi les cieux, que l'on entendit la voix de l'Arabe conducteur de la troupe : il entonnait le chant du départ de la caravane. Aussitôt les pèlerins s'apprêtent, les dromadaires fléchissent les genoux et reçoivent sur leurs dos voûtés les pesants fardeaux ; les ânes robustes, les cavales légères, portent les
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Toyagears. Cymodocée, qui attirait tous les re^iSs, était assise, avec sti nourrice, sur un chameau orné de tapis, de plumes et de banderoles : Rebecca montra moins de pudeur quand elle se voila la iHo. en apercevant iBQac qui venait au devant d elle ; Ra- < hel parut moins belle aux yeux de Jacob lorsqu'elle quitta ses pères, emportant ses dieux domestiques. Dorothée et ses serviteurs marchaient aux côtés de la fille de Démodocus, et veillaient au pas de son chameau.
On quitte les murs de Joppé, qu'embellissent des bois de lentisques et de grenadiers semblables k des rosiers chargés de pommes rouges ; on traverse la plaine de Sarron, qui dans l'Ecritore partage avec le Carmel et le Liban Ihonneur d'être l'image de la beauté ; elle était couverte de ces fleurs dont Salomon, dans toute sa pompe royale, ne pouvait égaler la magnificence. Bientôt on pénètre dans les montagnes de Judée par le hameau qui vit naître l'heureux coupable à qui Jésus-Christ promit le ciel sur la croix. Les pieux voyageurs vous saluèrent aussi, berceau de Jérémie, vous qui respirez encore la tristesse du prophète des douleurs ! Ils franchissent le torrent qui fournit au berger de Bethléem les pierres dont il frappa le Philistin ; ils s'enfoncent dans un désert où des figuiers sauvages clairsemés étalaient au vent brûlant du midi leurs feuilles noircies : la terre, qui jusque-là avait conservf* quelque verdure, 66 dépouille; les flancs d*s monts* s'élar-
gissent et prennent à la fois un air plus grand et plus stérile. Peu à peu la végétation se retire et meurt; les mousses mêmes disparaissent; une teinte rouge et ardente succède à la pâleur des rochers. Parvenus à un col élevé, tout à coup les pèlerins découvrent un vieux mur surmonté de la cime de quelques édifices nouveaux. Le guide s'écrie : « Jérusalem !» et la troupe, soudain arrêtée par un mouvement involontaire, répète : « Jérusalem ! Jérusalem ! »
A l'instant les chrétiens se précipitent de leurs cavales ou de leurs chameaux. Ceuxci se prosternent trois fois, ceux là se frappent le sein en poussant des sanglots ; les uns apostrophent la ville sacrée dans le langage le plus pathétique, les autres restent muets d'étonnement, le regard attaché sur Jérusalem. Mille souvenirs accablent à la fois le cœur et l'esprit: souvenirs qui n'embrassent rien moins que la durée du monde ! ô muse de Sion, toi seule pourrais peindre ce désert qui respire la divinité de Jéhovah et la grandeur des prophètes !
Entre la vallée du Jourdain et les plaines de ridumée s'étend une chaîne de montagnes qui commence aux champs fertiles de la Galilée et va se perdre dans les sables de l'Yémen. Au centre de ces montagnes se trouve un bassin aride, fermé de toutes parts par des sommets jaunes et rocailleux; ces sommets ne s'entr'ouvrent qu'au levant, pour laisser voir le gouffre de la mer Morte et les montagnes lointaines de l'Arabie. Au milieu de ce paysage de pier-
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res, sur un terrain inégal et penchant, dans l'enceinte d'un mur jadis ébranlé sous les coups du bélier, et fortifié par des tours qui tombent, on aperçoit de vastes débris ; des lyprès épars, des buissons d'aloùs et de nopals, quelques masures arabes, pareilles ;i des sépulcres blanchis, recouvrent cet amas de ruines: c'est la triste Jérusalem.
Au premier aspect de cette région désolée, un grand ennui saisit le cœur. Mais lorsque, passant de solitude en solitude, l'espace s'étend sans bornes devant vous, peu à peu l'ennui se dissipe; le voyageur l'prouve une terreur secrète qui, loin d'ahaisser l'àme, donne du courage et élève le tîénie. Des aspects extraordinaires décèlent de toutes parts une terre travaillée par des miracles : le soleil brûlant, l'aigle impétueux, l'humble hysope, le cèdre superbe, le figuier stérile, toute la poésie, tous les tableaux de l'Kcriture sont là : chaque nom renferme un mystère, chaque grotte déclare l'avenir, chaque sommet retentit des accents d'un prophète. Dieu môme a parlé sur ces bords : les torrents desséchés, les rochers fendus, les tombeaux entr'ouverts attestent le prodige; le désert paraît encore muet de terreur, et l'on dirait qu'il n'a osé rompre le silence depuis qu'il a entendu la voix de l'Étemel.
La pieuse Hélène a porté ses pas à cette terre sacrée . elle veut arracher le tombeau de Jésus-Christ aux profanations de l'idolâtrie; elle veut renfermer dans de majes-
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tueux édifices tant de lieux consacrés par les paroles et les douleurs du Fils de Dieu. Elle appelle de toutes les parties du monde les chrétiens à son secours ; ils descendent en troupe aux rivages de la Syrie : les pieds nus, les yeux baignés de pleurs, ils s'avancent, en chantant des cantiques, vers la montagne où s'opéra le salut des hommes. Dorothée conduit aussi à ce sanctuaire la catéchumène que la mère de Constantin doit instruire et protéger.
La caravane entre par la porte du château qui vit depuis s'élever la tour des Pisans et l'hospice des braves chevaliers du Temple. Le bruit se répand aussitôt que le premier officier de la maison de l'empereur est arrivé avec une catéchumène plus belle que Mariamne, et qui semble aussi malheureuse. Hélène fait appeler Dorothée. Elle frémit au récit des maux qui menacent l'ÉgUse : elle reçoit l'épouse du défenseur des chrétiens avec la noblesse d'une impératrice, la bonté d'une mère et le zèle d'une sainte.
a Esther, lui dit-elle, j'aime à trouver dans vos traits une jeune femme que j'ai vue souvent en songe assise à la droite de la divine Marie. Vous n'avez point connu de mère, je vous en servirai. Remerciez Dieu, ma fille, de vous avoir conduite au tombeau de Jésus-Christ. Ici les plus hautes vérités de la foi semblent s'abaisser et devenir sensibles aux cœurs les plus simples. ')
A ces touchantes paroles, Cymodocée
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verse des pleurs d'attendrissement et de respect. Comme on voit une \igne qu'un violent orage a détachée de l'ormeau qui la soutenait dans les airs : ses tendres rameaux couvrent la terre; mais si on lui présente un autre appui, elle embrasse aussitôt l'arbre secourablo, et présente de nouveau aux rayons du soleil son feuillage délicat; ainsi la flile de Démodocus, séparée de son père, s'attache étroitement à la mère de l'ami d'Eudore.
Cependant Hélène fait partir des messagers qui vont porter aux sept Églises d'Asie l'annonce de la persécution prochaine; elle daigne en môme temps montrer elle-môme à réponse d'Eudore et à Dorothée les immenses travaux qui doivent faire renaître la cité de Salomon. Le bois consacré à Vénus sur le mont Calvaire était abattu; la vraie croix était retrouvée. Un homme, que la présence de cette croix miraculeuse avait arraché au cercueil, racontait les choses d'une autre vie dans cette Jérusalem tant de fois instruite par les morts des secrets du tombeau.
Au pied de la montagne de Sion, qui porte à son sommet le monument en ruine de David, s'élève une colline à jamais célèbre sous le nom de Calvaire. Au bas de cette colline sacrée, Hélène avait fait enfermer le sépulcre de Jésus-Christ dans une basilique circulaire de marbre et de porphyre. Éclairé par un dômo de bois de cèdre, placé au centre de l'église, et revêtu d'un catafalque de marbre blanc, le saint
tombeau servait d'autel dans les grandes solennités. Une obscurité favorable au recueillement de l'âme régnait au sanctuaire, dans les galeries et les chapelles de l'édifice. Des cantiques s'y faisaient entendre à toutes les heures du jour et de la nuit. On ne sait d'où partent ces concerts ; on respire l'odeur de l'encens sans apercevoir la main qui le brûle : on voit passer dans l'ombre et s'enfoncer dans les détours du temple le pontife qui va célébrer les redoutables mystères aux lieux mêmes où ils se sont accomplis.
Gymodocée contemple en silence les merveilles chrétiennes : fille de la Grèce, elle admire les chefs-d'œuvre des arts créés par la puissance de la foi au milieu des déserts. Les portes du nouvel édifice attirent surtout ses regards. Elles étaient de bronze et roulaient sur des gonds d'argent et d'or. Un solitaire des rives du Jourdain, animé de l'esprit prophétique, avait donné le dessin de ces portes à deux célèbres sculpteurs de Laodicée. On voyait la ville sainte, tombée au pouvoir d'un peuple infidèle, assiégée par des héros chrétiens : on les reconnaissait à la croix qui brillait sur leurs habits. Le vêtement et les armes de ces héros étaient étrangers, mais les soldats romains croyaient retrouver quelques traits des Francs et des Gaulois parmi ces guerriers à venir. Sur leur front éclataient l'audace, l'esprit d'entreprise et d'aventure, avec une noblesse, une franchise, un honneur, ignorés des Ajax et des Achille. Ici
le camp paraissait ému à la vue d'une femme séduisante qui semblait implorer le secours d'une troupe de jeunes princes; et cette même enchanteresse enlevait un héros sur les nuages et le transportait dans des jardins délicieux; plus loin, une assemblée d'esprits de ténèbres était convoquée dans les salles brûlantes de l'enfer : le rauqne son de la trompette du Tartare appelle les habitants des ombres éternelles; les noires cavernes en sont ébranlées, et le bruit, d'abîme en abîme, roule et retombe. Avec quel attendrissement Cymodocée aper(^ut une femme mourante sous l'armure d'un guerrier l Le chrétien qui lui perça le sein va tout en pleurs puiser de l'eau dans son casque, et revient donner une vie éternelle à la beauté qu'il priva d'un jour passager. Enfin la cité sainte est attaquée de toutes parts, et l'étendard de la croix flotte sur les murs de Jérusalem. L'artiste divin avait aussi représenté, parmi tant de merveilles, le poète qui devait un jour les chanter : il paraissait écouter au milieu d'un camp le cri de la religion, de l'honneur et de l'amour, et, plein d'un noble enthousiasme, il écrivait ses vers sur un bouclier.
Cependant le temps, <iui fuit sans cesse, avait ramené la veille du jour douloureux où Jésus-Christ expira sur la croix. Cymodocée, avec une troupe de vierges choisies» accompagne Hélène au tombeau du Sauveur. La nuit était au milieu de son cours; le saint sépulcre était rempli de fidèles, et
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pourtant un profond silence régnait dans ce lieu sacré. Le chandelier à sept branches brûlait devant l'autel; quelques lampes éclairaient à peine le reste de l'édifice ; tontes les images des martyrs et des anges étaient voilées ; le sacrifice était suspendu, et l'hostie déposée dans le saint tombeau. Hélène se place au milieu de la foule : elle avait quitté son diadème; elle ne voulait pas ceindre son front d'une couronne de diamants dans ces lieux où le Rédempteur avait porté une couronne d'épines. L'habileté de Cymodocée dans l'art des chants était déjà connue de ses compagnes; elles avaient invité la fille d'Homère à soupirer les plaintes de Jérémie. Hélène l'encouragea d'un regard. Cymodocée s'avance au pied <ie Fautel : elle était vêtue d'une robe de bysse aurore, attachée par une ceinture de soie et bordée de grenades d'or, à la manière des filles juives ; ses cheveux, son cou et ses bras étaient chargés, pour un moment, de croissants, de bandelettes de cinq couleurs, de bracelets, de pendants d'oreilles et de colliers : telle parut aux yeux des Israélites Michol, épouse promise à David pour prix de sa victoire sur les Philistins; tel un palmier de SjTie orne sa tête de ses fruits enchaînés comme des cristaux de corail à des filets d'ambre. Cymodocée, élevant une voix pure, fait entendre ces lamentations :
« Comment la ville, autrefoi? pleine de peuple, est-elle assise dans la solitude? 'Comment l'or est-il ob-scurci? Comment les
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pierres du sanctuaire ont-elles été dispersées? La maîtresse des nations est ve^ve; la reine des provinces est sujette au tribut. Lps rues de Swm pleurent. les portes sont dt'truites, les prêtres gémissent, hes vierges sont désolées. O race de Judaî vous ave« été traitée comme un vase d artrile î Jérasalem, Jérusalem, dans un mi>ment tu ris tomber l'orgueil de tes tours, et tes ennemis plantèrent leurs tentes .\ l'emlroit même où le juste pleurant surtoi a vaitprédittaruine. »
Alni^i chantait Cymodocée sur un mod^ pathétique, transmis aux chrétiens par la religion des Hébreux. De temps en temp)s des trompettes d'airain mAlaient leurs gémissements aux ptaiotes de Jérëmie. Quelle éloquence dans ces leçons, redites sur les ruines de Jérusalem, prés du temple dont il ne restait pas pierre sur pierre, et la veille dune î>ersecution ! La voie émtie dune jeu ne ûllfi séparée de son père, et tremblant pour les jours de s-on époux, ajoutait un charme a ces cantiques. Les prières continuent jas- <ju au lever de l'aurore : alors se prépare la procession solennelle qui doit parcourir la Voie donlotn*euse.
La vraie croix, portée par qmtre évoques, confesseurs et mart>TS, marche à la tétt' dn tri^iii^"'.iii xHnnp'f' ^iir deux fH*»*^ "n n<^mb: iceet en h 'Uil,
su ■ ■ domplion '.lues.
Viennent «^nsuile les chrrurs des vicrjçeset des veuves, les catéchnm.*nrs qui doi\'ent entrer dans le sein »1 l*»s pécheur»
qui vont étreréconc .-qae de J6ru-
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salem, la tête découverte, une corde au cou en signe d'expiation, termine la pompe. Hélène marche derrière lui, appuyée sur l'épouse du défenseur des chrétiens : la troupe innombrable des fidèles, l'orphelin, l'aveugle, le boiteux, accompagnent, pleins d'espérance, cette croix qui guérit l'infirme et console l'affligé.
On sort par la porte de Bethléem, et tournant au levant, le long de la piscine de Bethsabée, on descend vers le puits de Néphi pour remonter à la fontaine de Siloé. A l'aspect de la vallée de Josaphat remplie de tombeaux, de cette vallée où la trompette de l'ange du jugement doit rassembler les morts, une sainte terreur saisit l'âme des fidèles. La pompe religieuse passe au pied du mont Moria et traverse le torrent de Cédron, qui roulait une eau fangeuse et rougie; elle laisse à droite les sépulcres de Josaphat et d'Absalon, et vient prier au jardin des Oliviers, à l'endroit même que le Fils de l'Homme arrosa d'une sueur de sang. A chaque station un prêtre explique au peuple, ou le miracle, ou la parole, ou l'action dont ce lieu sacré fut témoin. La porte des Palmes s'ouvre, et la procession rentre dans Jérusalem. Au travers des décombres entassés, elle parvient aux ruines du palais du Prétoire, près de l'enceinte du temple; c'est là que commence le chemin du Calvaire. Le prêtre qui doit parler à la foule ne peut lire l'Evangile, à cause des pleurs qui tombent de ses yeux : à peine on entend sa voix altérée.
« Mes frères, s'écrie-t-il, là s'élevait la prison où il fut couronné d'épines! De ce portique en ruines, Pilate le montra aux Juifs en leur disant > Voilà l'Homme ! >•
A ces paroles, les chrétiens éclatent en sanglots. On marche vers le Calvaire : le prêtre décrit de nouveau la Voie douloureuse.
« Là fut la maison du riche; là Jésus- Christ tomba sous sa croix ; plus loin, l'Homme-Dieu dit aux femmes : « Ne pleu- « rez pas sur moi, mais sur vous et sur vos « nis. "
On arrive au sommet du Calvaire; on y plante le signe du salut des hommes : à l'instant le soleil se couvre de ténèbres, la terre tremble, le voile du nouveau temple se déchire. Immortels témoins de la passion du Sauveur, vous vous rassemblâtes autour de la vraie croix : on vit descendre du ciel Marie mère de pitié, Madeleine pénitente, Pierre qui pleura son péché,. lean qui n'abandonna pas son maître, l'esprit redoutable qui présenta le calice amer au Rédempteur du monde, et l'ange de la mort encore épouvanté du coup qu'il porta au Fils de l'Eternel.
Bien différent fut le jour de triomphe qui suivit ce jour de deuil! Les images des saints sont dévoilées, le feu nouveau est béni devant l'autel, l'antique Alléluia de Jacob ébranle les voûtes de l'église :
« O flls, ô filles de Sion! le Hoi descieux le Roi de gloire va sortir du tombeau ! Uuei est cet ange vêtu de blanc assis à l'entrée
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du Sépulcre? Apôtre, accourez! Heureuxi ceux qui croiront sans avoir vu ! »
Le peuple répète en chœur cet hymne desi bénédictions et des louanges.
Mais rien n'égale la félicité des catéchu-, mènes qui dans ce jour solennel passent', au rang des élus. Tous, vêtus de blanc et] couronnés de fleurs, reçoivent sur le front: l'eau pure qui les rend à linnocence des premiers jours du monde. Cymodocée con-' templait avec envie la félicité de ces nouveaux chrétiens, mais la fille d'Homère n'était point encore assez instruite des vérités de la foi. Cependant elle touchait à Theureux moment de son baptême, elle ne devait plus acheter que par une dernière épreuve le bonheur de partager la religion de son époux.
Tandis que, sous la protection d'Hélène, elle se croit à Fabri de tous les dangers, déjà s'avance vers Jérusalem le centurion <ini poursuit la colombe fugitive. L'aruspice qui devait consulter la sibylle de Cumes sur le sort des chrétiens avait quitté Rome ; il était accompagné d'im satellite d'Hiéroclès, chargé secrètement, au nom de Galérius, de se rendre l'oracle favorable ; aussitôt que la prêtresse aurait prononcé l'arrêt fatal, le ministre du proconsul avait ordre de s'embarquer pour la Syrie, de saisir Cymodocée dans la ville sainte, de réclamer cette nouvelle Virginie au tribunal d'un nouvel Appius, comme une esclave chrétienne échappée à son maître.
Le prince des ténèbres, poursuivant ses
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desseins, avait volé de Home à Cumes, afin d'inspirer à la sibylle l'oracle trompeur qui devait perdre les fidèles. Il découvre avec complaisance le lac Averne environné d'une sombre forêt. C'est par une ouverture voisine de ces lieux que souvent les démons s'élancent du sein des ombres : du fond de ce soupirail empesté ils se plaisent à répandre chez les peuples mille fables obscures touchant les vastes demeures de la nuit et du silence. Mais ces anges criminels trahissent malgré eux le secret de leurs douleurs : car ils plaicent sur le chemin de leur empire les remords couchés sur un lit de fer ; la discorde aux crins de couleuvres, rattachés par des bandelettes sanglantes ; les vains songes suspendus aux branches d'un orme antique ; le travail, les chagrins, l'épouvante, la mort et les joies coupables du coîur.
L'Etemel, qui voit Satan s'avancer vers l'antre de la sibylle, s'oppose à l'entier accomplissement des projets de l'enfer. Si Dieu, dans la profondeur de ses conseils, souffre .que son Église soit persécutée, il ne permet pas que les démons puissent s'en attribuer la coupable gloire; môme en châtiant les chrétiens il songe à humilier les esprits rebelles. Il veut que les faux oracles se taisent, et que les idoles, s'avouant vaincues, reconnaissent enûn le triomphe de la croix.
Un ange, chargé des ordres du Très Haut, descend aussitôt sur la colline où Dédale, après avoir franchi les cieux, consacra, dit
la fable, ses ailes au génie de la lumière. Le messager céleste pénètre dans le temple de la sibylle. L'aruspice envoyé par Dioclétien offrait dans ce moment même un sacrifice. Quatre taureaux tombent égorgés en Thonneur d'Hécate ; on immole une brebis noire à la Nuit, mère des Euménides; le feu est allumé sur les autels de Pluton ; les victimes entières sont précipitées dans la flamme, et des flots d'huile inondent leurs entrailles brûlantes. On invoque le Chaos, le Styx, le Phlégéton, les Parques, les Furies, divinités infernales : on leur dévoue la tête des chrétiens. A peine l'odieux sacrifice est consommé, que la sibylle, hors d'elle-même, s'écrie :
« 11 est temps de consulter l'oracle ! Le Dieu! Voilà le Dieu! «•
Tandis qu'elle parle à l'entrée du sanctuaire, Satan agite tout à coup la prêtresse des idoles. Les traits de la sibylle s'altèrent, son visage change de couleur, ses cheveux se hérissent, sa poitrine se soulève, sa taille s'agrandit, sa voix n'a plus rien d'une mortelle. Assise sur le trépied, elle lutte encore contre l'inspiration du prince des ténèbres.
« Puissant Apollon, s'écrie l'aruspice, dieu de Sminthe et de Délos, vous que le destin a choisi pour dévoiler l'avenir aux mortels, daignez m'apprendre quel sera le sort des chrétiens! Le pierx empereur doit-il faire disparaître de la terre les sacrilèges ennemis des dieux? »
A ces mots la prf^tresse se hWe trois fois avec violence ; trois fois une force la rassoit sur le tr»''pied ; les cent portes du sanctuaire s'ouvrent pour laisser passer les paroles prophétiques. O prodige ! la sibylle reste muette. En vain, fatiguée par le démon, elle cherche à rompre le silence : elle ne rend que des sons confus et inarticulés. L'ange du Seigneur s'est dévoilé aux yeux de la prêtresse : la bouche entrouverte, les yeux égarés, les cheveux épars, elle le montre de la main aux spectateur ; ils ne voient point l'apparition céleste, mais ils sont saisis d'épouvante. Domptée par l'esprit de l'abîme et faisant un dernier effort, la sibylle veut ordonner la proscription des chrétiens, elle ne prononce que ces mots :
« Les justes qui sont sur la terre m'empêchent de parler. »
Satan, vaincu par cet oracle, s'envole plein de honte et de douleur, sans perdre toutefois l'espérance et sans abandonner ses projets. Ce qu'il n'a pu faire lui-même, 11 le fera par les passions des hommes. L'aruspice confie la réponse des dieux à un cavalier numide plus léger que les vents ; Dioclétien la reçoit ; le conseil s'assemble.
• Ces prétendus justes, s'écrie Héroclès, ce sont les chrétiens. L'oracle les désigne, par di'rision, sous le nom quils se donnent eux-mêmes. Auguste , ce sont donc les chrétiens qui font taire la voix du ciell tant ces monstres sont en horreur aux dieux ai aux hommes i «
DioclétieQ, secrètement troublé par Tantique serpent, est frappé de l explication d'Hiéroclès. Il ne voit plus ce que l'oracle a de favorable aux fidèles. La superstition étouffe la sagesse : il craint de favoriser des hommes dévoués aux Furies. Cependant il hésite encore. Alors un bruit se répand dans le conseil qne les chrétiens ont mis le feu au palais. Galérius, par Tavis d'Hiéroclès, avait préparé cet incendie, afin de triompher des incertitudes de l'empereur. Aussitôt César, affectant un air consterné :
« Il est bien temps de délibérer quand des scélérats vont vous faire périr au milieu des flammes ! »
A ces mots, tout le conseil, ou séduit ou trompé, demande la mort des impies, et l'empereur, effrayé lui-même, ordonne de publier l'édit de persécution.
Depuis le jour où Satan vit la première femme porter à sa bouche le fruit de mort, il n'avait pas ressenti une telle joie. « Enfer, s'écriait-il, ouvrez vos abîmes pour recevoir les âmes que le Christ vous avait arrachées 1 Le Christ est vaincu, son empire est détruit, l'homme m'appartient sans retour. *
Ainsi parlait le prince des ténèbres : sa yoix pénètre dans le gouffre des douleurs. Les réprouvés crurent entendre de nouveau la sentence fatale, et poussèrent des cris affreux au milieu des flammes. Tout ce qui restait de démons au fond de la nuit éter-
nelle accourut sur la terre. L'air fut obscurci de cet essaim d'esprits immondes. Le Chérubin qui dirige la course du soleil recula d'horreur et couvrit son front d'un nuage sanglant; des voix lamentables sorlirent du sein des forêts; sur les autels des faux dieux, les idoles laissèrent échapper |un effroyable sourire; les méchants de ^toutes les parties du globe sentirent au fnéme moment un nouvel attrait vers le 'mal,etenfantèrentdes projets de révolutions.
Hiérociès surtout est emporté par une ardeur irrésistible ; il veut mettre la dernière main à son ouvrage. Tandis que Dioclétien règne encore, lapostat ne peut jouir d'une autorité absolue. Le sophiste saisit donc le moment favorable, et s'adressant a Galérius, dont il connaît les passions :
« Prince, voulez- vous régner, vous n'avez pas un instant à perdre. Auguste vient de se priver de Tappui des chrétiens. En exterminant ces factieux, vous serez à couvert de 1.1 haine qu'entraîne quelquefoi.-^ une mesure sévère, puisque Tédit est donne sous le nom de l'empereur. Dioclétien es: effrayé de la résolution qu'il a prise, profitez de ce moment de crainte ; représentez au vieillard qu'il est temps pour lui de goûter le repos et de laisser k un héros plus jeune le soin d exécuter des ordres d'où dépend le salut de l'empire. Vous nommerez des césars de votre choix ; vous ferez régner la sagesse : 1© présent vous de- ▼▼a son bonheur, et les siècles futurs retentiront de vos vertus.»
Galérius approuva le zèle d'Hiéroclès; il appela le lâche conseiller son digne ami, son fidèle ministre. Tous les favoris de César applaudirent, même Publius, qui, rival de la faveur de l'apostat, ne cherchait que le moyen de le perdre ; mais, en habile courtisan, il se garda bien de s'opposer à un crime qui flattait l'ambition de Galérius. Préfet de Rome, il se chargea de gagner les prétoriens et les légions camloées au Champ de Mars.
Galérius se rend au palais des Thermes. Dioclétien était enfermé seul dans le lieu le plus reculé de sa vaste demeure. A l'instant où l'empereur avait prononce l'arrêt des chrétiens, Dieu avait prononcé l'arrêt de l'empereur : le règne avait fini avec la justice. Rongé de remords et d'inquiétudes, Auguste se sentait abandonné du ciel, et des pensées amères occupaient son âme : tout à coup on annonce Galérius. Dioclétien le salue du nom de césar.
«Toujours césar! s'écrie le prince avec violence. Ne serai-je jamais que césar? »
En même temps il ferme les portes, et s*adressant à l'empereur :
« Auguste, on vient d'afficher votre édit dans Rome, et les chrétiens ont eu l'insolence de le déchirer. Je prévois que cette race impie causera bien des maux à votre vieillesse; souffrez que je punisse vos ennemis, et déchargez-vous sur moi du fardeau de l'empire : votre âge, vos longs travaux, votre santé chancelante, tout vous fait une loi de rechercher le repos.»
F^bioclétien, sans paraître surpris, répli-
*^^ C'est vous qui plongez ma vieillesse
A^.^ns ces malheurs; sans vous j'aurais
l^^^'ssé après moi l'empire tranquille. Irai-je,
a-^^rès vingt années de gloire, languir dans
V9i)scurité?»
« Eh bien ! dit Galérius en fureur, si vous ne voulez renoncer à l'empire, c'est à moi de me consulter. Depuis quinze ans je combats les barbares sur des frontières sauvages, tandis que les autres césars régnent en paix sur des provinces fertiles : je suis las du dernier rang. »
- Songez-vous, répondit le vieillard, que vous êtes dans mon palais? Gardien de troupeaux! tout faible que je suis, je puis «ncore vous faire rentrer dans votre néant ; mais j'ai trop d'expérience pour être étonné de l'ingratitude, et je suis trop las de gouverner les hommes pour vous disputer ce triste honneur. Infortuné Galérius, saveivous ce que vous demandez? Depuis vingt ans que je tiens les rênes de l'empire, un sommeil paisible n'a point encore fermé mes yeux; je n'ai vu autour de moi que bassesses, intrigues, mensonges, trahisons ; je n'emporterai du trône que le vide des grandeurs et un profond mépris pour la race humaine. »
« Je saurai bien, dit Galérius, me mettre à couvert de l'intrigue, de la bassesse, du mensonge et de la trahison : je rétablirai les Frumentaires, que vous avez si imprudemment supprimés; je donnerai des fêtes
Î38 LES MARTtRS
à la foule, et, maître du monde, je lalsf, rai par des choses éclatantes une longe opinon de ma grandeur. »
' « Ainsi, repartit Dioclétien avec mépît vous ferez bien rire le peuple romain. » -
t« Eh bien ! dit le farouche césar, si peuple romain ne veut pas rire, je le îe^ài pleurer ! M faudra ou servir ma gloire bu mourir. J'inspirerai la terreur pour me sauver du mépris. »
• -x» Le moyen n'est pas aussi sûr que vous le pensez, répliqua Dioclétien. Si l'humanité ne vous arrête pas, que votre propre sûreté vous touche : un règne violent ne saurait être long. Je ne prétends pas que vous soyez exposé à une chute soudaine, mais il va dans les principes des choses un certain degré de mal que la nature ne peut passer. On voit bientôt, quelle qu'en seit la cause, disparaître les éléments de ee mal. De tous les mauvais princes, Tibère seul a paru longtemps au timon de TÉtat ; mais Tibère ne fut violent que dans les dernières années de sa vie. »
« Tous ces discours sont inutiles, s'écria &alérius fatigué : je ne demande pas des leçons, mais l'empire. Vous dites que le pouvoir souverain n'a plus d'attraits à vos yeux, laissez-le donc passer aux mains de votre gendre. »
« Ce titre, repartit Dioclétien, ne peut vous servir auprès de moi. Avez-vous fait le bonheur de ma fille? Infidèle à son amour, persécuteur de la religion qu'elle aime, vous n'attendez peut-être que ma re-
LES MARTYBS tS9
traite pour exiler Valérie sur quelque rivage désert. Et voilà comme vous m'avez payé de mes bienfaits ! Mais je serai vengé: je vous laisse ce pouvoir que vous voulez m'arracher au bord de ma tombe. Je ne cède point à vos menaces, mais j'obéis k une voix du ciel qui me dit que le temps des grandeurs est passé. Je vous le donne, ce lambeau de pourpre qui n'est plus pour moi qu'un linceul funèbre : avec lui je vous fais le présent de tous les soucis du trône. Gouvernez un monde qui se dissout, où mille principes de mort germent de tous les côtés; guérissez des mœurs corrompues; accorde:: des religions qui se combattent ; faites disparaître un esprit de sophisme qui ronge jusqu'aux entrailles de la société; repoussez dans leurs forêts des barbares qui tôt ou tard dévoreront l'empire romain. Je pars : je vous verrai, de mon jardin de Salone, devenir Texécration de l'univers. 'Vous-même, fils ingrat, vous ne mourrez point sans être la victime de l'ingratitude de vos fils. Régnez donc; hâtez la fin de cet État dont j'ai retard'^ la chute de quelques instants. Vous êtes delà race de ces princes qui paraissent sur la terre à l'époque des grandes révolutions, lorsque les familles et les royaumes se perdent par la volonté des dieux. »»
Ainsi le sort de l'empire se décidait dans le palais de Dioclétien : les chrétiens délibéraient entre eux sur les tribulations de rÉglise. Eudore était l'âme de tous leurs conseils. L'édit, publié au son des trompet
tes, ordonnait de brûler les livres saints et d'abattre les églises; il déclarait les chrétiens infâmes; il les privait des droits de citoyen; il défendait aux magistrats de recevoir leurs plaintes pour cause de mauvais; traitements, de vol, de rapt et d'adultère; il; autorisait toutes sortes de personnes à les dénoncer, soumettait aux tortures et condamnait à la mort quiconque refusait de sacrifier aux dieux.
Cet édit sanguinaire, dicté par Hiéroclès, laissait un libre cours aux crimes du disciple des sages, et menaçait les fidèles d'une entière destruction. Chacun, selon son caractère, se préparait à fuir ou à combattre.
Ceux qui craignaient de succomber dans les tourments s'exilaient chez les barbares; plusieurs se retiraient dans les bois et les lieux déserts; on voyait les fidèles s'embrasser dans les rues et se dire un tendre adieu en se félicitant de souffrir pour Jésus- Christ. De vénérables confesseurs, échappés aux persécutions précédentes, se mêlaient à la foule pour encourager la faiblesse ou modérer l'ardeur du zèle. Les femmes, les enfants et les jeunes hommes entouraient les \àeillards qui rappelaient les exemples donnés par les plus fameux martyrs : Laurent de l'Eglise romaine, exposé sur des charbons ardents; Vincent de Saragosse, s'entretenant dans la prison avec les anges; Eulalie de Mérida, Pélagie d'Antioche, dont la mère et les sœurs se noyèrent en se tenant embrassées ; Félicité et Perpétue com-
battant dans Tamphithéâtre de Carthage; Théodote et les sept vierges d'Ancyre ; les deux jeunes époux ensevelis dans des tombes différentes, et qui se trouvèrent réunis dans le même cercueil. Ainsi parlaient les vieillards ; et les évêques cachaient les livres saints; et les prêtres renfermaient le viatique dans des boîtes à double fond; on rouvTait les catacombes les plus solitaires et les plus ignorées, afin de remplacer les églises dont on allait être privé; on nommait les diacres qui devaient se déguiser pour porter des secours aux martyrs au fond des mines, dans les prisons et sur le chevalet; on apprêtait le lin et le baume comme à la veille d'un grand combat; on payait ses dettes, on se réconciliait avec ses ennemis. Toutes ces choses se faisaient sans bruit, sans ostentation, sans tumulte; l'Eglise se préparait à souff'rir avec simplicité : comme la fille de Jephté, elle ne demandait à son père qu'un moment pour pleurer son sacrifice sur la montagne.
Les soldats chrétiens répandus dans les légions viennent avertir Eudore qu'un nouveau complot est près d'éclater, que Ton fait au nom de Galérius des largesses à l'armée, que les troupes doivent s'assembler le lendemain au Champ de Mars, et que l'on parle de l'abdication de l'empereur.
Le fUs de Lasthénès se fait mieux instruire : ensuite il vole à Tibur. demeure accoutumée de Constantin. Ce prince habitait, loin des pièges de la cour, une petite retraite au-dessus de la cascade de i'Anio,
tout auprès des temples de Vesta et de la Sibylle. Les maisons d'Horace et de Properce se montraient abandonnées sur les bords du fleuve, parmi des bois d'oliviers devenus sauvages. Le riant Tibur, qui tant de fois inspira la muse latine, n'offrait plus que des monuments de plaisirs détruits et des tombeaux de tous les siècles. En vain Ton cherchait sur les coteaux de Lucrétile le souvenir du poète voluptueux qui renfermait dans un espace étroit ses longues espérances et consacrait du vin et des fleurs au génie qui nous rappelle la brièveté de nos jours.
Tout à coup, au milieu de la nuit, on annonce à Constantin l'arrivée d'Eudore; le prince se lève, prend son ami par la main et le conduit sur une terrasse qui, circulant au pied du temple de Vesta, dominait la chute de l'Anio. Le ciel était couvert de nuages, l'obscurité profonde; le vent gémissait dans les colonnes du temple, une voix triste s'élevait dans l'air; on croyait entendre par intervalles le mugissement de l'antre de la sibylle, ou ces paroles funèbres que les chrétiens psalmodient pour les morts.
« Fils de César, dit Eudore, non seulement on va massacrer les chrétiens, mais Dioclétien remet le sceptre à Galérius. C'est demain, au Champ de Mars, en présence des légions, que se passera cette grande scène. Vous ne serez point apçelé au pirtage de la puissance ; vos crimes sont votre gloire, celle de votre père, et votre penchant pour
une religion divine. Daia, ce pâtre, Ûls de la sœur de Galérius, et Sévère le soldat, tels sont les césars que l'on réserve au peuple romain. Dioclétien désirait vous nommer, mais vous avez été rejeté avec menace.
Prince, cher espoir de l'Eglise et du monde, il faut céder à l'orage. Galérius vous craint et il en veut à vos jours. Demain, aussitôt que votre sort sera connu, vous fuirez vers votre père, tout sera préparé pour votre départ. Vous aurez soin, à chaque raansion, de faire mutiler les chevaux derrière vous, afin qu'on ne puisse vous poursuivre. Vous attendrez auprès de Constance le moment de sauver les chrétiens et l'empire ; et quand il en sera temps, ces Gaulois qui ont déjà vu de près le Capitole vous en ouvriront le chemin. »
Constantin reste un moment en silence, mille pensées violentes s'élèvent dans son cœur, indigné des outrages qu'on lui prépare, animé de l'espoir de venger le sang des justes, peut-t-tre touché de l'éclat du trône, qui tente toujours les grandes âmes, il ne se peut résoudre à la fuite ; son respect, sa reconnaissance pour Dioclétien arrêtaient seuls son ardeur ; la nouvelle de l'abdication de ce prince a brisé tous les liens qui retenaient le fils de Constance : il veut aller soulever les légions au Champ de Mars; il ne respire que la vengeance et les combats. Tel, dans les déserts de l'Arabie, on voit un coursier attaché au milieu d'un sable i>rûlAnt; pour trouver un peu d'ombre contre les ardevjs du soleil,
il baisse et cache sa tête entre ses jambes rapides; ses crins descendent épars; il laisse tomber de son œil sauvage un regard oblique sur son maître. Mais ses pieds sont-ils dégagés des entraves, il frémit, il dévore la terre ; la trompette sonne, il dit : « Allons ! »
Eudore calme les transports guerriers de Constantin.
« Les légions sont vendues, lui dit-il, tous vos pas sont surveillés, et vous tenteriez une entreprise qui précipiterait l'empire dans des maux incalculables. Fils de Constance, vous régnerez un jour sur le monde et les hommes vous devront leur bonheur; mais Dieu retient encore entre ses mains votre couronne, et il vient éprouver son Église. »
« Eh bien ! dit le jeune prince avec une touchante vivacité, vous m'accompagnerez dans les Gaules, et nous marcherons «asemble à Rome, à la tête de ces soldats tant de fois témoins de votre valeur. >.
« Prince, répond Eudore d'une voix émue, nos obligations ne sont pas les mêmes:
vous vous devez à la terre pour le ciel, je me dois au ciel pour la terre; votre devoir est de partir, le mien de rester. La jalousie que j'ai inspirée à Hiéroclès a sans doute précipité le sort des chrétiens : ma fortune, mes conseils, ma vie leur appartiennent; je ne puis quitter un champ de bataille où j'ai appelé l'ennemi; mon épouse et son père réclament aussi ma présence en Orient. Enfin, s'il faut des exemples de fer-
LES ^fARTYl\S 1Î5
meté à mes frères, Dieu m'accordera peutêtre les vertus qui me manquent, »
Dans ce moment, une llamme surnaturelle vient éclairer au bord de TAnio les tombes de Symphorose et de ses sept enfants martyrs.
'• Voyez, s'écrie Eudore en montrant à Constantin le monument sacré, voyez quelle force Dieu peut inspirer, quand il lui plaît, à des femmes et à des enfants! Combien ces cendres me paraissent plus illustres que la dépouille des Romains fameux qui reposent ici ! Prince, ne me ravissez point la gloire d'une semblable destinée ; permettez-moi seulement de vous jurer par le tombeau de ces saints une fidélité qui n'aura de terme que mes jours. »
« A ces mots, le fils de Lasthénès voulut s'incliner avec respect sur la main qui devait porter le sceptre du monde; mais Constantin se jette au cou d'Eudore, et presse longtemps dans ses bras un ami si noble et si magnanime.
Le prince demande son char : il y monte avec Eudore ; ils roulent, à travers les ombres, le long des portiques déserts du temple d'Hercule. L'Anio retentissait dans les débris du palais de Xfécène. Le descendant de Philopœmen et l'héritier de César réfléchissaient en silence sur le destin des hommes et des empires. Là s'étendait cette forêt d'Albunôe, où les rois du Latium consultaient des dieux champêtres ; là vivaient les peuples agrestes du mont Socrate et des vallons dUtique; là fut le ber-
ceau de ces Sabines qui, courant échevevelées entre ks armées de Tatius et de Romulus, disaient aux uns : « Vous êtes nos fils et nos époux, » et aux autres : « Vous êtes nos frères et nos pères. » Le chantre de Lalagé et le ministre d'Auguste les remplacèrent sur ces bords que devait venir fouler à son tour la reine descendue du trône de Palmyre. Le char passe rapidement la villa de, Brutus, les jardins d'Adrien, et s'arrête à la tombe de la famille Plotia. Eudore se sépara de Constantin au pied de cette tour funèbre, et rentra dans Rome par un sentier désert, afin de préparer la fuite du prince. Constantin, dévorant mal ses soucis et cachant à peine sa colère, prit le chemin du palais des Thermes.
L'attaque de Galérius avait été si brusque et la résolution de Dioclétien si prompte, que le fils de- Constance, occupé tout entier du sort des kihrétiens, s'était laissé surprendre par son ennemi. Il savait bien que depuis longtemps César cherchait à forcer Auguste à quitter l'empire ; mais, ou trompé ou trahi, il avait cru cette catastrophe encore assez éloignée. Il voulut pénétrer chez Dioclétien; déjà tout était changé avec la fortune. Un officier de Galérius refusa l'entrée du palais an jeune prince, en lui disant d'une voix menaçante :
n L'empereur vous ordonne de vous rendre au camp des légions. »
A l'extrémité du Champ de Mar;, au pied du tombeau d'Octave, s'élevait un tribunal de gazon surmonté d'une colonne qui por-
tait une statue de Jupiter. C'était k ce tribunal que Dioclétien devait paraître au lever de laurore, pour aJjdiqucr la pourpre au milieu des soldats sous les armes. Depuis le Jour où Syila se dépouilla de la dictature, jamais plus prand spectacle n avait frappé les regards des Romains. La curiosité, la crainte, Tespoir avaieut conduit au Champ de Mars uue foule immense. Toutes kfi passions, émues à l'approche du règne nouveau, attendaient lissue de cette scène extraordinaire. Quels seront les augustes? quels seront les césars? Les courtisans dressaient au hasard des autels aux dieux inconnus; ils auraient cramt de blesser, même en pensée, le pouvoir qui n'existait pas encore. Ils adoraient le néant d où la servitude allait sortir; ils s épuisaient à deviner quelle serait la passion du prince à venir, afin de se pourvoir promptement de la bassesse qui serait le plus en faveur gous ce régne. Tandis que les méchants pensaient à montrer leurs vices, les bons songeaient à cacher leurs vertus. Le peuple seul, avec une indiiVérence stupide, venait voir les soldats étrangers lui nommer des maîtres, au même lieu où ce munie peuple libre donnaitjadis son suffrage pour l'élection des magistrats.
Dioclétien parut bientôt au tribunal. Les légions firent silence, et lempereur prenant la parole :
« Soldatfi, mon âge m'oblige de remettre le pouvoir souverain à Galériufi et de créer de nouveaux césars. >
A ces mots tous les yeux se tournent vers Constantin, qui venait d'arriver.
Mais tout à coup Dioclétien proclame césars Daïa et Sévère. On demeure interdit; on se demande quel est ce Daïa et si Constantin a changé de nom. Alors Galérius, repoussant de la main le fils de Constance, saisit Daïa par le bras, et le présente aux légions. L'empereur se dépouille de son manteau de pourpre, et le jette sur les épaules du jeune pâtre. Il donne en même temps à Galérius un poignard, symbole de la puissance absolue sur la vie des citoyens.
Dioclétien, redevenu Dioclès, descend de son tribunal, monte sur son char, traverse Rome sans proférer un mot, sans regarder son palais, sans tourner la tête; et, prenant le chemin de Salone sa patrie, il laisse l'univers entre l'admiration du règne qui finit et la terreur qui commence.
Tandis que les soldats saluaient le nouvel auguste et le nouveau césar, Eudore se glisse dans la foule et parvient jusqu'à Constantin. Ce prince flottait encore indécis entre l'étonnement, l'indignation et la douleur.
« Fils de Constance, lui dit Eudore â voix basse, que faites-vous? Vous connaissez votre sort ; le tribun des prétoriens a déjà l'ordre de vous arrêter : suivez-moi, ou vous êtes perdu. »
Il entraîne l'héritier de l'empire, ils arri- ' vent hors des portes de Rome, en un lieu désert, où Constantin bâtit depuis la basilique de Sainte-Croix.
Là quelques serviteurs attendaient le prince fugitif; il veut encore, en fondant en larmes, engager Eudore à se sauver avec lui, mais le martyr en espérance demeure inflexible, et supplie le fils d'Hélène de s'éloigner. Déjà on entendait le bruit des soldats qui cherchaient Constantin. Eudore adresse cette prière à l'Eternel :
tt Grand Dieu, si tu réserves ce prince pour régner sur ton peuple, force ce nouveau David à se cacher devant Saùl, et daigne lui montrer le chemin du désert de Zéila! •
Aussitôt le tonnerre gronde sous un ciel serein, la foudre frappe les remparts de Rome, un ange trace une voie lumineuse dans l'occident.
Constantin obéit aux ordres du ciel : il embrasse son ami et s'élance sur son coursier. Il fuit; Eudore lui crie :
n Souvenez-vous de moi quand je ne serai plus! Prince, servez de protecteur et de père à Cymodocée ! »
Vœux inutiles ! Constantin disparaît. Eudore, abandonné, sans protecteur, reste seul chargé de la colère de l'empereur, de la haine d'un rival, devenu premier ministre, de la destinée des fidèles, et pour ainsi dire de tout le poids de la persécution. Dès le soir même, dénoncé comme chrétien par un esclave d'Hiéroclès, il est plongé dans les cachots.
Satan, Astarté, l'esprit de la fausse sagesse poussent tous trois un cri de triom-
f>hc dans les airs et livrent le monde au démon de rhomicide.
Lorsque cet ange furieux, quittant le séjour des douleurs, centriste la terre par sa présence, il lait sa résidence ordinaire non loin de Garthage. dans les ruines d'un i£mple (Kl Ton brûlait jadis en son honneur des victiines humaines. Des hydres lanx regards funestes, des dragons semblal)les à celui qui combaitit l'armée entière de Caton, des monstres inconnus tels que 4* Afrique en engendre eliaque année, les ^éaux de rÉgj'pte. les vents empoisonnés, ies maladies, les guerres civiles, les lois injustes qui dépeuplent la terre, la tjTannie qui la ravage, rampent aux pieds du démon de ITiomicide. Il se réveille au cri de Satan; il s'envole du milieu des débris, en laissant après lui un long tourbillon de poussière; iî frêinchit la mer : il arrive en Italie. Enveloppé dans un nuage ardent, il s'arrête au-dessus de Rome. D'une main il élève ime torche et de 1 autre un glaive : tel autrefois il donna le signal du carnage, lorsque le premier Hérode fit massacrer les enfants d^sraêl.
Ah ! si la Muse sainte soutenait mon gésife.si elle m'accordait un moment le chant du cygne ou la langue dorée du poète, qu'il me serait aisé de redire dans un touchant lang^ige les malheurs de la persécution: Je me souviendrais de ma patrie : en peignant les maux des Romains, je peindrais les maux d^ Français. Salut, épouse de Jésus-Christ. Église affligée, mais
L15 MAFTTItS t5!
triomphante! Et nou5 aussi, nous vou«; avons vue sur Tt^'^hifaud et dans les catacombes. Mais c'est en vain qu'on vous tourmente, les portes de l'enfer ne prévaudront point contre vous; dans vos plus grandes douleurs, vous apercevez toujours sur la montagne les pieds de celui qui vient vous annoncer la paix: vous n'avez pas besoin de la lumière du soleil, parce que c'est la lumière de Dieu qui vous éclaire: c'est pourquoi vous brillez dans les cachots. La beauté du Basan et du Carmel s'efface, les fleurs du Liban se flétrissent: •. ; ;^ restez toujours belle!
La I ' s'étend dans un moment
des buiu> -ia i .bre aux extrémités de l'empire. De toutes parts on entend les églises s'écrouler sous les mains des soldats: les magistrats, dispersés dans les temples et dans les tribunaux, forcent la multitude A sacrifier; quiconque refuse d'adorer les dieux est ju^é et livré aux bourreaux: les prisons ref:orgcnt de victimes: les chemins sont couverts de troupeaux dliommes mutilés, qu'on envoie mourir au fond des mines ou des travaux publics. Les fouets, lef chevalets, les onples de fer. la croix, les b^tes féroces, déchirent les tendr*»^ enfants avec leur mère; ici l'on susp les
pieds des femmes nues à d^ et
on les laisse expirer dans ce - on^
teux et cruel: li, on attache res
du mart>T i deux arbres r de
force : les arbres, en se redre- -ir-
tent le^ hni>.,^-Tiix Je la viot.:... ....^ue
Ibl LES MARTYRS
province a son supplice particulier; le feu lent en Mésopotamie, la roue dans le Pont, la hache en Arabie, le plomb fondu en Cappa.doce. Souvent, au milieu des tourments, on apaise la soif du confesseur, et on lui jette de l'eau au visage, dans la crainte que l'ardeur de la fièvre ne hâte sa mort Quelquefois, fatigué de brûler séparément les fidèles, on les précipite en foule dans le bûcher : leurs os sont réduits en poudre et jetés au vent avec leurs cendres.
Galérius trouvait ses délices dans ces tourments ; il fait venir à grands frais des ours d'une taille prodigieuse et aussi féroces que lui. Ces bêtes ont chacune un nom terrible. Pendant ses repas, le successeur du sage Dioclétien leur fait jeter des hommes à dévorer. Le gouvernement de ce monstre avare et débauché, en répandant le trouble dans les provinces, augmente encore l'activité de la persécution. Les villes sont soumises à des juges militaires, sans connaissances et sans lettres, qui ne savent que donner la mort. Des commissaires font les recherches les plus rigoureuses sur les biens et les propriétés des sujets ; on mesure les terres, on compte les vignes et les arbres, on tient registre des troupeaux. Tous les citoyens de l'empire sont obligés de s'inscrire dans le livre du cens, devenu un livre de proscription. De crainte qu'on ne dérobe quelque partie de sa fortune à l'avidité de l'empereur, on force, par la violence des supplices, les enfants à déposer contre leurs pères, les esclaves
contre leurs maîtres, les femmes contre leurs maris. Souvent les bourreaux contraignent des malheureux à s'accuser euxmêmes et à s'attribuer des richesses qu'ils n'ont pas. Ni la caducité ni la maladie ne sont une excuse pour se dispenser de se rendre aux ordres de l'exacteur; on fait comparaître la douleur môme et l'infirmité ; afin d'envelopper tout le monde dans des lois tyranniques, on ajoute des années à l'enfance, on en retranche à la vieillesse : la mort dun homme n'ôte rien au trésor de Galérius, et l'empereur partage la proie avec le tombeau : cet homme rayé du nombre des humains n'est point effacé du rôle du cens, et il continue de payer pour avoir eu le malheur de vivre. Les pauvres de qui l'on ne pouvait rien exiger, semblaient seuls à l'abri des violences par leur propre misère ; mais ils ne sont point à l'abri de la pitié dérisoire du tyran : Galérius les fait entasser dans des barques, et jeter ensuite au fond de la mer, afin de les guérir de leurs maux.
Il ne manquait aux chrétiens qu'un genre d'outrage, et Hiéroclès ne voulut pas le leur épargner. Au milieu des prêtres égorgés sur le corps de Jésus-Christ percé de coups, le disciple des sages publia généreusement des hvres de blasphèmes contre le Dieu qu'il avait lui-même adoré et qui fut le Dieu de sa mère : tant l'orgueil de l'impie est à la fois lâche et féroce! Infatigable dans sa hcine et dans son amour, l'apostat attendait avec impatience le moment où la fille
d'Homère viendrait orner son triomphe. D suspendait exprès le suppliée de son rival, afin que Tespoir de sauver la vie de ce rival aimé fût une tentation pour la vierge de Messénie.
« J'emploierai, disait^il en lui-même avec un mélange de honte, de désespoir et de joie, j'emploierai ce dernier moyen de vaincre la résistance d'une insolente beauté; je la verrai tomber dans mes bras pour racheter les jours d'Eudore; comblant ensuite ma double vengeance, je lui montrerai mon rival entre les mains des bourreaux, et ce chrétien apprendra en mourant que son -épouse est déshonorée. »
Enivré de son pouvoir, Hiéroclès ne peut gouverner ses passions. Cet impie qui reniait l'Eternel, par une contradiction déplorable, croyait au génie du mal et à tous les secrets de la magie.
Il y avait à Rome un Hébreu déserteur de la foi de ses pères : il vivait parmi les sépulcres, et la voix du peuple l'accusait d'entretenir un commerce secret avec l'enfer. Cet homme faisait sa demeure accoutumée dans les souterrains du palais en ruine de Néron. Hiéroclès charge im de ses confidents d'ïdler trouver au milieu de la nuit l'infâme Israélite. L'esclave, instruit de ce qu'il doit demander, part, et, à travers des décombres, descend au fond du souterrain. Il aperçoit un vieillard couvert de lambeaux, rechauffant ses mains à un feu d'ossements humains.
« Vieillard, dit l'esclave tremblant d'épou-
vante, peux-tu transporter dans un moment de Jérusalem à Rome une chrétienne échappée au pouvoir de Hiéroclès ? Reçois cet or, et parle sans crainte. »
L'éclat de l'or et le nom de Jérusalem arrachent un sourire affreux à l'Israélite.
^ Mon fils, dit-il, je connais ton maître : il n'y a rien que je ne tente pour le satisfaire, je vais interroger l'abîme. » '.
Il dit, et creuse la terre ; il découvre l'urne sanglante qui renfermait les restes de Néron ; des plaintes s'échappaient de cette urne. Le magicien répand sur un autel de fer les cendres du premier persécuteur des chrétiens. Trois fois il se tourne vers l'Orient, trois fois il frappe dans ses mains, trois fois il ouvre la Bible profanée. Il prononce des mots mystérieux, et du sein des ombres il évoque le démon des tyrans. Dieu permet à l'enfer de répondre; le feu qui brûlait la dépouille des morts s'éteint ; la terre tremble; la frayeur pénètre jusqu'aux os de l'esclave ; le poil de sa chair se hérisse : un esprit se présente devant lui ; il voit quelqu'un dont il ne connaît pas le visage, il entend une voix faible comme un petit souffle.
" Pourquoi, dit l'Hébreu, as-tu tardé si longtemps à venir? Dis-moi, peux- tu transporter de Jérusalem à Rome une chrétienne échappée à son maître? »
« Je ne le puis, répondit l'esprit de ténèbres : Marie défend cette chrétienne contre ma puissance; mais, si tu le veux, je por-
terai dans un instant en Syrie l'édit de la persécution et les ordres d'Hiéroclès. »
L'esclave accepte la proposition de l'enfer, et se hâte d'aller rendre compte de son message à l'impatient Hiéroclès. Transformé en messager rapide, l'esprit de ténèbres descend à Jérusalem, chez le centurion qui devait réclamer Cymodocée. Il le presse, au nom du ministre de Galérius.de remplir promptement sa mission, et il remet redit fatal au gouverneur de la cité de David: aussitôt les portes des saints lieux sont fermées, et les soldats dispersent les fidèles. En vain l'épouse de Constance veut protéger les chrétiens; Constantin fugitif, Galérius triomphant, changent en un moment la fortune d'Hélène : pour les souverains, la prospérité est mère de l'obéissance; le malheur des rois délie les sujets du serment de fidélité.
C'était l'heure où le sommeil fermait les yeux des mortels : l'oiseau reposait dans son nid, et le troupeau dans la vallée ; les travaux étaient suspendus ; à peine la mère de famille tournait encore ses fuseaux près des feux assoupis de son humble foyer. Cymodocée, après avoir longtemps prié pour son époux et pour son père, s'était endormie. Démodocus lui apparaît au milieu d'un songe. Sa barbe était négligée ; de larpes pleurs tombaient de ses yeux; il agitait lentement son spectre augurai, et de profonds soupirs s'échappaient de sa poitrine. Cymodocée croyait lui adresser ces paroles ;
« O mon père, comment as-tu si longtemps abandonné ta flUe! Où est Eudore?
Vient-il réclamer la foi jurée? Pourquoi ces pleurs qui baignent ton visage? Ne veux-tu pas presser ta Cymodocée sur ton cœur? »
Le fantôme :
" Fuis, ma fîUe, fuis! Les flammes t'environnent; Hiéroclès te poursuit. Les dieux que tu as abandonnés te livrent à sa puissance. Ton nouveau Dieu triomphera; mais que de larmes il fera verser à ton père ! »>
Le spectre s'évanouit, et emporte le flambeau que Cymodocée reçut à l'autel le jour de son union avec Eudore : Cymodocée se réveille. La lueur d'un incendie rougissait les murs de son appartement et les voiles de son lit. Elle se lève ; elle aperçoit l'église du Saint-Sépulcre embrasée. Les flammes, parmi des tourbillons de fumée, montaient jusqu'au ciel, et réfléchissaient une lumière sanglante sur les ruines de Jérusalem et les montagnes de la Judée.
Depuis que la nouvelle de la persécution s'était répandue en Syrie, Cymodocée n'avait plus quitté la princesse Hélène; renfermée dans un oratoire, avec les autres femmes chrétiennes, elle soupirait les malheurs de la nouvelle Sion. Le ministre d'Hiéroclès, désespérant de rencontrer la jeune catéchumène, et n'osant, par un reste de respect, violer l'asile de l'épouse d'un césar, avait mis le feu au Saint-Sépulcre. Le palais d'Hélène touchait à l'édifice sacré ; le centurion espérait forcer ainsi Cy-
modocée à sortir de son inviolable asile, et il l'attendait avec des soldats pour la saisir au milieu du tumulte.
Dorothée avait démêlé ces complots; il s'ouvre un passage à travers les murs croulants et les poutres embrasées qui tombent de toutes parts, il pénètre dans le palais d'Hélène. Déjà les galeries étaient désertes, seulement quelques femmes éperdues étaient rassemblées dans une cour intérieure, autour d'un autel des rois de Juda. Il rencontre Cymodocée, qui cherchait vainement sa nourrice : elle ne devait plus la revoir. Euryméduse, votre sort est resté inconnu î
« Fuyons, dit Dorothée à la fille de Démodocus, Hélène même ne vous pourrait sauver; vos ennemis vous arracheraient de ses bras ; je connais une porte secrète, et im souterrain qui nous conduira hors des murs de Jérusalem: la Providence fera le reste.»
A l'extrémité du palais, du côté de la montagne de Sion, s'ouvrait une porte cachée qui conduisait au Calvaire : c'était par là qu'Hélène se dérobait aux hommages des peuples lorsqu'elle allait prier aux pieds de la croix. Dorothée, suivi de Cymodocée, entr'ouvre doucement cette porte; il avance la tête, et n'aperçoit rien au dehors. Il prend la main de Cymodocée : ils sortent du palais. Tantôt ils se glissent lentement au travers des ruines, tantôt ils précipitent leurs pas dans des lieux moins embarrassés; quelquefois ils entendent
marcher sur leurs traces, et ils se cachent parmi des débris, quelquefois ils sont arrêtés par l'éclat des armes d'un soldat qui rôde au milieu des ténùbres. Le bruit de l'incendie et les clameurs confuses de la foule s'élèventau loin derrière eux; ils franchissent la vallée déserte qui sépare la colline du Calvaire de la montagne de Sion.
Dans les flancs de cette montagne s'ouvrait une route inconnue : l'entrée en était fermée par des buissons d'aloés et des racines d'oliviers sauvages. Dorothée écarte ces obstacles, et pénètre dans le souterrain : il frappe les veines d'un caillou, allume une branche de cyprès, et à la clarté de cette torche il s'enfonce sous des voûtes ténébreuses avec Cymodocée. David avait jadis pleuré son pèche dans ces lieux : de toutes parts on voyait sur les murs des vers écrits de la mam du monarque pénitent, lorsqu'il versa ses larmes immortelles. Sa tombe occupait le milieu du souterrain, et portait encore gravées sur sa base une houlette, une harpe et une couronne. La terreur du présent, les souvenirs du passé, cette montagne dont le sommet vit le sacriCce d'Abraham et dont les flancs gaidont le cercueil du roi-prophète, tout agitait le cœur des deux chrétiens; ils sortent bientôt de ces détours, et se trouvent au milieu des montagnes, dans le chemin de Bethléem ; ils traversent les champs silencieux de Hama, où Rachel ne voulut point être consolée, et viennent se reposer au berceau du Messie.
Bethléem était entièrement désert : les chrétiens avaient été dispersés. Cymodocée et son guide entrent dans la Crèche : ils admirent cette grotte où le Roi des cieux voulut naître, où les anges, les bergers et les mages le vinrent adorer, où toute la terre doit un jour apporter ses hommages. Des offrandes, laissées dans ce lieu par les pasteurs de la Judée, nourrirent abondamment les deux infortunés. Cymodocée versait des larmes de tendresse. Les miracles du berceau de Jésus parlaient à son cœur.
« C'est donc là, disait-elle, que l'Enfant divin à souri à sa divine Mère! O Marie, protéfj'ez Cymodocée ! Conmie vous, elle est fugitive à Bethléem ! »
La fille de Démodocus remerciait ensuite le généreux Dorothée, qui s'exposait pour elle à tant de fatigues et de périls.
« Je suis un vieux chrétien, répondit l'homme éprouvé : les tribulations font ma joie. »>
Dorothée se proternait devant la crèche.
« Père des miséricordes, disait-il, prenez pitié de nous, et souvenez-vous que votre Fils offrit en ces lieux ses premiers pleurs pour le salut des hommes ! »
Le soleil approche de la fm de son cours. Dorothée sort avec la fille de Démodocus, dans l'espoir de rencontrer quelque berger; il aperçoit un homme qui descendait de la montagne d'Engaddi : une ceinture de joncs était nouée autour de ses reins ; sa barbe et ses cheveux croissaient en désordre; ses épaules étaient chargées d'une corbeille
pleine de sable qu'il portait péniblement à l'entrée d'une grotte. Aussitôt qu'il découvre les voyageurs, il Jette son fardeau, et fixant sur eux des regards indignés :
« Délices de Home, s'écrie-t-il, venez-vous me troubler jusque dans le désert? Evanouissez-vous ! Armé de la pénitence, je découvre vos pièges et je me ris de vos efforts. »
Il dit et, comme l'aigle marin qui plonge au fond des eaux, il s'élance dans la grotte. Dorothée reconnaît un chrétien ; il s'avance et parle à travers l'ouverture du rocher :
« Nous sommes des chrétiens fugitifs :
daignez nous donner l'hospitalité.
« Non, s'écrie le solitaire, cette femme est trop belle pour être une simple lllle des hommes. »»
« Cette femme, reprit Dorothée, est une catéchumène qui fait l'apprentissage des pleurs que Jésus-Christ demande à ses servantes. Elle est Grecque, elle se nomme Cymodocée : elle est fiancée à Eudore, défenseur des chrétiens, dont le nom sera peut-être parvenu jusqu'à vous; je suis Dorothée, premier officier de Dioclétien. »
Le solitaire s'élance de la grotte comme un athlète qui, le front ceint d'une couronne d'olivier, paraît tout à coup aux jeux d Olympie,
« Entrez dans ma grotte, s'écrie-t-il, épouse de mon ami ! ■
Le solitaire se nomme. Cymodocée reconnaît cet ami d'Eudore qui s'entretenait avec lui au tombeau de Scipion. Dorothée, qui
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avait connu Jérôme à la cour, contemple avec étonnement cet anachorète, exténué de vailles et d'austérités, jadis brillant disciple dEpicure. Il le suit au fond de son antre; on ny voyait que la Bible, une tête de mort et quelques feuilles éparses de la tradition des Livres saints. Bientôt tout est éclairci entre les deux chrétiens et la jeune pèlerine. Mille souvenirs les attendrissent, mille histoires touchâtes font couler leurs pleurs : ainsi des ruisseaux, descendus de diverses montagnes, mêlent leurs eaux dans une même vallée,
« Mes erreurs, dit Jérôme, ont amené ma pénitence, et désormais je ne sortirai plus de Bethléem. Le berceau du Sauveur sera ma tombe. »
Lanachorète demande ensuite à Dorothée ce qu'il veut faire.
Œ J'irai, répond Dorothée, chercher quelcpies amis à Joppé....
« Quoi! dit Jérôme en l'interrompant, vous êtes malheureux, et vous comptez sur des amis ! Un Moabite descend de ses rochers pour aller à Jéricho. C'était au printemps : l'air était frais et serein. Le Moabite n'était point altéré : il trouve des torrents pleins d'eau à chaque pas. Il revient chez lui dans la saison des orages, sous les feux dévorants de l'été : la soif consume le Moabite; il cherche quel'^ues gouttes de cette eau qu'il avait vue dans les montagnes : tous les torrents sont desséchés! »
Jérôme demeure quelque temps en silenre, ensuite il s'écrie :
• O grande destinée! Eudore, tu es donc le défenseur des clirétiensîO mon ami! que pourrais-je faire pour toi? »
Tout à coup le solitaire se lèv«, frappé d'une lumière surnaturelle :
• Qu'est-ce que ces craintes? s'écrie-t-il. Femme, tu aimes et tu fuis? Ton époux X)€ut-être dans ce moment confesse la fri, et tu ne>^ pas là pour lui disputer la gUiirc du bûcher! Crois-tu que quand il sera monté au rang des martyrs, il te veuille recevoir sans couronne? Roi, il ne pourra prendre qu'une reine à ses côtés! Fais loa «iiîvoir, marcJïft h Rome, va réclamer ton époux, va cueillir la palme qui doit orner ta pompe nuptiale.... Mais, que dis-je : tu ncs pas encore au nombre «les br-bis choisies. »
Le solitaire s'interrompt de nouveau; il hésiU-N et bientôt il s'é« rie :
• Tu seras chrétienne : ma main versera sur ton front l'eau salutaire. Le Jourdain est prés d ici : viens recevoir dans ses eaux la force qui te manque : tes jours sont exposés, il te faut mettre à labri de Ui mort. Oui, tu es assez instruite. La persécution est la doctrine : quiconque pleure pour Jésus - Christ n'a plus rien à savoir. »
Ainsi parle Jérôme avec 1 autorité d'un docteur et d'un prêtre. I-a douce et timide Cymodocéc répond :
« beiis'neur. qu'il soit fait »oLon votre pa-
rôle : donnez-moi le baptême. Je ne serai' point une reine auprès de mon époux, je ne serai que sa servante. Si je regrette quelque chose dans la vie, ce sera de ne plus aller sur le mont Ithome voir les troupeaux avec mon père, de ne pouvoir nourrir Tauteur de mes jours dans sa vieillesse, comme il me nourrit dans mon enfance. »
Cj^modocée rougit et pleura en parlant de la sorte. On reconnaissait dans son langage les accents confus de son ancienne religion et de sa religion nouvelle : ainsi, dans le calme d'une nuit pure, deux harpes, suspendues au souffle d'Eole, mêlent leurs plaintes fugitives : ainsi frémissent ensemble deux lyres dont Tune laisse échapper les tons graves du mode dorien, et l'autre les accords voluptueux de la molle lonie ; ainsi, dans les savanes de la Floride, deux cigognes argentées, agitant de concert leurs ailes sonores, font entendre un doux bruit au haut du ciel ; assis au bord de la forêt, l'Indien prête l'oreille aux sons répandus dans les airs et croit reconnaître dans cette harmonie la voix des âmes de ses pères.
Qui pourra jamais dire l'amertume des chagrins paternels?
Après la séparation fatale, les esclaves avaient reconduit Démodocus à la citadelle d'Athènes. Il passa la nuit sous un portique du temple de Minerve, afin de découvrir aux premiers rayons du jour la ga-
1ère de Cymodocée. Lorsque l'étoile du matin parut sur le mont Hymette, les larmes du vieillard coulèrent avec une nouvelle abondance.
« O ma fille! s'écria-t-il, quand reviendras-tu de rOrient, ainsi que cet astre, pour réjouir ton père ! »
L'aurore éclaira bientôt les flots solitaires où l'on cherchait en vain quelque voile; mais on apercevait encore sur les vagues aplanies la trace blanchissante des vaisseaux que l'on ne voyait plus. Déjà le soleil sortant de l'onde dorait et brunissait à la fois la face de la mer. Des nues sereines étaient arrêtées çà et là dans l'azur du ciel de l'Attique ; quelques-unes, teintes de rose, flottaient autour de l'astre du jour, comme récharpe des Heures. Ce spectacle ne fit qu'irriter la douleur du prêtre d'Homère. Il pousse des sanglots : depuis que sa fille était au monde, c'est la première fois qu'il voit loin d'elle se lever le soleil. Démodocus refuse tous les soins de son hôte, qui, témoin d'une pareille douleur, s'applaudissait d'avoir vécu jusqu'alors sans enfants et sans épouse : ainsi le berger, au fond d'une vallée, écoute en frémissant le bruit du canon lointain; il plaint les victimes tombées sur le champ de bataille, et bénit ses rochers et sa cabane.
Dès le jour suivant, Démodocus voulut quitter Athènes et retourner en Messénie. Sa douleur ne lui permit pas de suivre longtemps les chemins qu'il avait parcourus avec Cymodocée. A Corinthe,il prit la route
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dOlynapia; mais il ne put supporter la joie et Téclat des fêtes qu'on célébrait alors au bord de FAlphée. Lorsque, après avoir franchi les montagnes de l'Élide, il aperçut les sommets de llthome, il tomba sans mouvement entre les bras de ses esclaves. Bientôt on le rappelle à la vie : bientôt, pâle et tremblant, il arrive au temple d'Homère. Déjà le seuil des portes était jonché de feuilles flétries ; Iherbe croissait dans tous les sentiers : tant les pas de Thomme s'effacent promptement sur la teiTe ! Démodocus entre au sanctuaire de son aïeul ; la lampe était éteinte. On voyait sur Tautel les cendres du dernier sacrifice que le pèi'e de Cymodocée avait offert aux dieux pour sa fille. Démodocus se prosterne devant l'image du poète.
« O toi, dit-il, qui es maintenant toute ma famille, chantre des douleurs de Priam, pleure aujourd'hui les maux du dernier rejeton de ta race! »
En ce moment, une des cordes de la lyre de Cymodocée se rompit et rendit un son qui fit tressaillir le vieillard. Il relève la tête ; il aperçoit la lyre suspendue â Tautel.
« C'en est fait, s'écrie-il, ma fille va mourir ! les Parques m'annoncent son destin en brisant la corde de sa lyre. »>
A ce cri, les esclaves accourent au temple et entraînent malgré lui Démodocus.
Chaque jour augmentait ses ennuis ; mille souvenirs déchiraient son cœur. C'était ici
qu'il instruisait sa fille dans l'art des chants, c'était là qu'il se promenait avec elle. Rien n'est cruel comme la vue des lieux que nous avons habités au temps du bonheur, lorsque nous avons perdu ce qui faisait le charme de notre vie. Les citoyens de Messène furent touchés des chagrins de Démodocus : ils lui permirent d'interrompre des fonctions sacrées qu'il n'exerçait qu'au milieu des larmes. Ses jours dépérissaient; il marchait à grands pas vers le tombeau; les lettres de sa fille, égarées dans l'Orient, ne parvenaient point jusqu'à lui. La famille de Lasthénès ne pouvait donner ses soins au vieillard : elle était persécutée, et la mère dIEudore venait de mourir. Que de victimes le prêtre d'Homère immole à des dieux sourds à sa voix ! Que d'hécatombes promises si Neptune ramène Cymodocée aux rives du Pamysus ! Le jour s'éteint, le jour renaît, et retrouve Démodocus la main dans le sang, interrogeant les entrailles des taureaux et des génisses. Il s'adresse à tous les temples; il va consulter des aruspices jusqu'au sommet du Ténare. Tantôt il revêt une robe de deuil et frappe aux portes d'airain du sanctuaire des Furies ; il présente aux fatales sœurs des dons expiatoires, comme si ses malheurs étaient des crimes ! Tantôt il se couronne de fleurs, il affecte un air riant avec des yeux baignés de larmes, afin de se rendre propice quelque divinité ennemie des pleurs. S'il est des rites depuis longtemps abandonnés, des cérémonies pratiquées aux siècles d'Inachus et de
Nestor, Démodocus les renouvelle ; il feuilleté les livres sibyllins; il ne prononce que des mots réputés heureux ; il s'abstient de certaines nourritures ; il évite la rencontre de certains objets; il est attentif aux vents, aux oiseaux, aux nuages ; il n'est point assez d'oracles pour son amour paternel l Ah! déplorable vieillard! écoute les sons de cette trompette qui retentit au sommet de rithome : ils t'apprendront la destinée de ta fille.
Le comimandant de Messène parcourait les campagnes avec une suite nombreuse, proclamant Galérius empereur, et publiant l'édit de persécution. Démodocus ne sait s'il a bien entendu; il court à Messène : tout lui confirme son malheur. Un vaisseau venu d'Orient au port de Goronée raconte en même temps que la fille d'Homère, enlevée de Jérusalem, a été conduite à Hiéroclès. Que fera Démodocus? L'excès de l'adversité lui donne des forces : il se décide à voler à Rome, à se jeter aux pieds de Galérius, à réclamer Cymodocée. Avant de quitter le temple du demi-dieu, il consacre au pied de la statue d'Homère une petite galère d'ivoire et un vase à recueillir des larmes : offrande et symbole de son inquiétude et de sa douleur! Ensuite il vend ses pénates, la pourpre de son lit, le voile nuptial dÉpicharis, destiné à Cymodocée; il emporte avec lui sa fortune entière pour racheter l'enfant de son amour. Soins inutiles ! Le ciel ne voulait point céder sa conquête, et tous les trésors de la
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terre n'auraient pu payer la couronne de la nouvelle chrétienne.
Cymodocée n'appartenait plus au monde.
En recevant les eaux du baptême, elle allait prendre son rang parmi les esprits célestes. Déjà elle avait quitté la grotte de Bethléem avec Dorothée. Elle marchait, au lever du jour, par des lieux âpres et stériles. Jérôme, vêtu comme saint Jean dans le désert, montrait le chemin à la catéchumène. Bientôt ils arrivent au dernier rang des montagnes de Judée qui bordent les eaux de la mer Morte et la vallée du Jourdain.
Deux hautes chaînes de montagnes, s'étendant du nord au midi, sans détours, sans sinuosités, s'offrent aux yeux des trois voyageurs. Du côté de la Judée, ces montagnes sont des monceaux de craie et de sable qui imitent la forme des faisceaux d'armes, de drapeaux ployés ou de tentes d'un camp assis au bord d'une plaine. Du côté de l'Arabie sont de noirs rochers per- T)endiculaires, qui versent à la mer Morte des torrents de soufre et de bitume. Le plus petit oiseau du ciel n'y trouverait pas un brin d'herbe pour se nourrir; tout y annonce la patrie d'un peuple réprouvé ; tout semble y respirer l horreur de l'inceste d'où sortirent Ammon et Moab.
I>a vallée comprise entre ces deux chaînes de montagnes présente un sol semblable au fond d'une mer depuis longtemps retirée : des plages de sel, une vase desséchée, des sables mouvants et comme sil-
lonnés par les flots. Çâ et là des arbustes chétifs croissent péniblement sur cette terre privée de vie : leurs feuilles sont couvertes du sel qui les a nourries, et leur écorce a le goût et lodeur de la fumée ; au lieu de villages, on aperçoit les ruines de quelques tours. Au milieu de la vallée passe un fleuve décoloré : il se traîne à regret vers le lac empesté qui l'engloutit. On ne distingue point son cours au milieu de larène, mais il est bordé de saules et de roseaux où se cache TArabe qui attend la dépouille du voyageur et du pèlerin.
<' Vous voyez, dit Jérôme à ses deux hôtes étonnés, des lieux fameux par les bénédictions et les malédictions du ciel : ce fleuve est le Jourdain ; ce lac est la mer Morte ; elle vous paraît brillante, mais les villes coupables qu'elle cache dans son sein ont empoisonné ses flots. Ses abîmes sont solitaires et sans aucun être vivant jamais vaisseau n'a pressé ses ondes; segn'èves sont sans oiseaux, sans arbres, sans verdure; son eau, d'une amertume affreuse, est si pesante que les vents les plus impétueux peuvent à peine les soulever. Ici, le ciel est embrasé des feux qui consumèrent Gomorrhe. Cymodocée, ce ne sont pas là les rives du Pamysus et les vallons du Taygete. Vous ^tes sur le chemin d'Hébron, dans les lieux où retentit la voix de Josué lorsqu'il arrêta le soleiL Vous foulez une terre encore fumante de la jolère de Jéhovah. et que consolèrent ensuite les paroles miséricordieuses de Je-
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.ns-Christ. Jeune catéchumène, c'est par cette solitude sacrée que vous allez chercher celui que vous aimez ; les souvenirs de ce désert grand et triste se mêleront à votre amour pour le fortifier et le rendre plus grave : l'aspect de ces bords désolés est également propre à nourrir ou à éteindre les passions. Fille innocente, les vôtres sont légitimes, et vous n êtes point obligée, comme Jérôme, de les étouffer sous des fardeaux de sable brûlant ! »
En parlant ainsi, ils descendaient dans la vallée du Jovudain. Cymodocée, tourmentée d'une soif dévorante, cueille sur un arbi-isseau un fruit semblable à un citron doré, mais lorsqu'elle le porte à sa bouche, elle le trouve rempli dune cendre amère et calcinée.
" C'est l'image des plaisirs du monde », sécrie le solitaire.
Et il continue son chemin en secouant la poussière de ses pieds.
Cependant les pèlerins savançaient vers im bois de tamarin et dart>res de baume qui croissaient au milieu d'une arène blanche et fine ; tout à coup Jérôme sarrète et montre à Dorothée, presque sous ses pas, quelque chose en mouvement dans l'immobilité du désert : c'était un fleuve jaune, profondément encaissé, qui roulait avec lenteur une onde épaissie. L'anachorète salue le Jourdain, et s'écrie :
* Ne perdons pas un moment, fille trop heureuse! Venez puiser la vie à l'endroit même où les Israélites paseèrent le fleuve
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en sortant du désert, et où Jésus-Christ voulut recevoir le baptême de la main du Précurseur. Ce fut de la cime de ce mont Abarim que Moïse découvrit pour vous la terre promise; ce fut au sommet de cette montagne opposée que Jésus-Christ pria pourrons pendant quarante jours. A la vue des murs en ruines de Jéricho, faisons tomber la barrière de ténèbres qui environne votre âme, afin que le Dieu -vivant y puisse pénétrer. »
Aussitôt Jérôme descend dans le fleuve, Cymodocée y descend après lui. Dorothée, imique témoin de cette scène, se mit à genoux sur la rive. Il sert de père spirituel à Cymodocée, et lui confirme le nom d'Esther. Les flots se divisent autour de la chaste catéchumène, comme ils se partagèrent au même lieu autour de Tarche sainte. Les plis de sa robe virginale, entraînés par le courant, senflent au loin derrière elle; elle incline sa tête devant Jérôme, et, d'une voix qui charme les roseaux du Jourdain, elle renonce à Satan, à ses pompes et à ses œuvres. L'anachorète, puisant leau régénératrice avec une coquille du fleuve, la verse, au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit, sur le front de la fille d'Homère. Ses cheveux, dénoués, tombent des deux côtés de sa tête sous le poids de l'onde rapide qui stiit et déroule leurs anneaux : ainsi la douce pluie du printemps humec«e des jasmins fleuris et glisse le long de leurs tiges parfumées. Oh! qu'il était attendrissant ce baptême furtif dans les eaux du Jourdain I
LES MARTVnS 173
' '>mbien elle était touchante cette vicrpe 11 (iph... au fonrl d'un désert, dérobait, 'lire, le ciel! Seule, la souveraine ' , "it plus belle en ce lieu, lorsque,
Ifs nuées s'entrouvranl, l'Kspnt de Dieu • l.vscendit sur Jésus-Chrit en forme de combe et que Ton entendit une voix qui di- ^ lit :
• Celui-ci est mon fils bien-aimô. »> Cymodocée sort des ondes pleine de foi et de courage contre les maux de la vie : la nouvelle chrétienne, portant Jésus-Christ dans son cœur, ressemblait à une femme qui, devenue mère, trouve tout à coup pour son fils des forces qu'elle n'avait pas pour elle-même.
Fn ce moment, une troupe d'Arabes se montra non loin du tleuve. Jérôme, d'abord efTrayé, reconnut bi»^ntôt une tribu chrétienne, dont il avait été l'apôtre. Cette petite Eglise, où Dieu était adoré sous une tente, comme aux jours de Jacob, n'avait point échappé ù. la persécution. Les soldats romains lui avaient enlevé ses cavales et ses troupeaux : les chameaux seuls lui étaient restés. Le chef les avait appelés de loin, en s'enfuyant dans la mon-
ti^- lient empress»'*s de le suivre:
C' t.^urs avaitnt porté à leurs
m ujiiL d'un lait abondant, comme
8 deviné que ces maîtres n'avaient
pi '^'>'jrriture.
i ns cette rencontre la main
de -. i . .. .0.
« Ces Aral>es, dit-il à Dorothée, vous con-
duiront chez nos frères de Ptolémaïs, où vous trouverez facilement un vaisseau pour ritâlie. D
« Gazelle au doux regard et aux pieds légers, vierge plus agréable qu'une source limpide, dit le chef des Arabes à Cymodocée, ne crains rien : je te conduirai partout où tu le désireras, si Jérôme, notre père, Tordonne, •>
Le jour étant trop avancé pour se mettre en marche, on s'arrête au bord du fleuve; on égorge un agneau qu'on fait rôtir tout entier; on le sert sur un plateau de bois d'alûès; chacun déchire une partie de la vicûme ; on boit un peu de ce lait que la chameau puise dans un sable aride et qui conserve le goût de la datte savoureuse. La nuit vient. On s'assied autour d'un bûcher. Attachés à des piquets, les chameaux forment un second cercle en dehors des descendants d'Ismaël. I^ père de la tribu rcbconte les maux que l'on faisait souffrir anx chrétiens. A la lueur du feu, on voyait ses gestes expressifs, sa barbe noire, ses dents blanches, les diverses formes qu'il donnait à son vêtement dans l'action de son récit. Ses compagnons l'écoutaient avec une attention profonde : tous penchés c: avant, le visage sur la flamme, tantôt ils poussaient un cri d" admiration, tantôt ils répétaient avec emphase les paroles de leur chef; quelques têtes de chameaux s'avançaient au-dessus ae la troupe et se dessinaient dans l'ombre. Cymodocée ccmtemplait en silence cette scène de pas-
LES MArrms 175
tenrs de i Ohent ; elle adiniraii c^tie religion qui civilisait des hordes sauvaj^es et les portait à secourir la faiblesse et linnocence, tandis que les faux dieux ramenaient les Romains à la barbarie f*t étouffaient dans leur C(pur la justice et la pitié.
Au premier rayon de l'aurore, touie la troupe rassemblée offrit au bord du Jourdain ses prières à l'Eternel. 1^ dos d'un chameau, paré d'un tapis, fut l'autol où ron pla^a les signes sacrés de cette Ekfiise errante. Jef-ôme remit à Dorothée des lettres pour les principaux fidèles de Ptolémais. Il exhorta Cymodocée à la patience et au courage, en se félicitant d'envoyer une épouse chrétienne à son ami.
> Allez, lui dit-il, fille de Jacob, autrefois fille d Homère', reine de l'Orient, vous sortez du désert brillante de clarté. Bravez les persecutioas des hommes. I^ nouvelle Jérusalem ne pleure point assise sous le palmier comme la Judée captive de Titus ; mais, victorieuse et triomphante, elle cueille sur ce m^rae palmier l'immortel symbole do sa irloirel»
En ,'• Ipvant ces mots, Jérôme prend c s hôtes et retourne à la grotte
La tribu araJM conduit les deux fugitifs, par des montagnes inaccessibles, jusqu'aux portes de Ptolémais. La souveraine des anges, qui ne cessait de veiUer sur Cymodocée, l'avait soutenue miraruleusement au milieu de ses fatigues. Afin de la dérober aux yeux des païens, elle 1 enveloppa d'un
nuage, ainsi que Dorothée. Tous deux entrèrent dans Ptolémaïs sous ce voile. L'église, qui n'était point encore abattue, leur annonce la demeure du pasteur. En ces jours de tribulations, des chrétiens persécutés étaient des frères que Ton recevait avec respect et tendresse ; on les cachait au péril de sa vie, et les secours de la charité la plus vive leur étaient prodigués. On annonce au pasteur que deux étrangers se présentaient à sa porte ; il s'empresse de descendre. Dorothée, sans prononcer une parole, se fait reconnaître au signe du salut.
« Des martyrs ! s'écrie aussitôt le pasteur. Des martyrs! Béni soit le jour qui vous amène à ma demeure ! Anges du Seigneur, entrez chez Gédéon : ici vous trouverez la moisson dérobée aux Moabites. »
Dorothée remet au pasteur les lettres de Jérôme, et raconte en même temps les malheurs de Cymodocée.
« Quoi ! s'écria le prêtre, c'est là l'épouse de notre défenseur! c'est là cette vierge dont l'histoire retentit dans toute la Syrie ! Je suis Pamphile de Césarée, et j'ai conuM jadis Eudore en Egypte. Fille de Jérusalem, que votre gloire est grande ! Hélas 1 votre illustre protectrice, Hélène la sainte, ne peut plus rien pour vous : elle est ellemême arrêtée. Les ministres d'Hiéroclès vous cherchent de tous côtés ; il faut quitter promptement cette ville; mais il est encore des ressources : où voulez- vous porter vos pas?»
Dorothée, dont la foi n'a pas la môme ardeur que celle de Jérôme, et qui ne pénètre pas comme lui les desseins du ciel ; Dorothée, qui môle encore à sa religion des tendresses humaines, ne croit pas que Cymodocée puisse se rendre auprès de son époux.
« C'est vous livrer à Hiéroclès, dit-il, sans espoir de sauver ni même de voir Eudore, s'il est tombé entre les mains de nos ennemis. Souffrez que je vous accompagne chez votre père. Votre présence lui rendra la vie. Nous vous cacherons dans quelque grotte inconnue, et j'irai chercher à Rome le fils de Lasthénès. »
" Je suis jeune, répondit Cymodocée, et sans expérience ; conduis-moi, ô le plus doux des hommes ! ta fille chrétienne doit obéir à tes conseils. «»
Il ne se trouva dans le port de Ptolémaïs qu'un seul vaisseau faisant voile pour Thessalonique : la nouvelle chrétienne et son généreux conducteur furent obligés d'en profiter. Ils se cachèrent sous des noms inconnus, et quittèrent ce port que saint Louis, sauvé des mains des infidèles, devait, tant de siècles après, illustrer de ses vertus. Hélas! Cymodocée allait chercher son père aux bords du Pamysus, et le vieillard lui-même la demandait inutilement aux flots du Tibre! Étranger dans Rome, sans protecteur, sans appui, il avait compté sur Eudore; et le confesseur, séparé des hommes, ne pouvait plus l'entendre ni le secourir.
Au pied du mont Aventin, sous les murs du Capitole, s'élevait une antique prison d'État, dont l'origine remontait au siècle de Romulus. Les complices de Catilina avaient entendu du fond de ce cachot la voix de Cicéron, qui les accusait dans le temple de la Concorde. La captivité de saint Pierre et de saint Paul purifia dans la suite cet asile des criminels. Cest là qu'Eudore attendait chaque jour l'ordre qui devait le livrer aux juges. C'est là qu'il avait reçu la nouvelle de la mort de sa mère, comme le commencement de son sacrifice.
Il avait souvent adressé à la fille d'Homèie des lettres pleines de religion et de tendresse : les unes avaient été arrêtées par les persécuteurs, les autres s'étaient perdues sur les flots; mais dans la prison même il goûtait quelques-unes de ces consolations et de ces joies douloureuses qui ne sont connues que des chrétiens. Chaque jour lui amenait des compagnons d'infortune et de gloire.
Lorsqu'un opulent laboureur recueille ses moissons nouvelles, il entasse dans une grange spacieuse, et les grains qui seront foulés par les pieds des mules, et ceux qui rendront leurs trésors sous les coups du fléau, et ceux qu'un cylindre pesant détachera de la paille légère ; le village retentit des cris du maître et des serviteurs, de la voix des femmes qui préparent le festin, des clameurs des enfants qui se jouent autour des gerbes, du mugissement des bœufs qui traînent ou qui vont chercher les épi*
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jaunissants : ainsi Galérius rassemble de toutes les parties du monde dans les prisons de saint Pierre les chrétiens les plus illustres : froment des élus, récolte divine qui doit enrichir le bon Pasteur! Eudore voit arriver tour à tour des amis qu'il avait jadis rencontrés au fond des Gaules, en Egypte, en Grèce, en Italie: il embrasse Victor, Sébastien, Rogalien, Gervais, Protais, Lactance, Arnobe, lerniite du Vésuve, et le descendant de Persée, qui se préparait àmomùr pour le trône de Jésus-Christ plus royalement que son aïeul pour la couronne d'Alexandre. L'évèque de Lacédémone, Cyrille, vint aussi augmenter les joies du cachot. A chaque reconnaissance, c'étaient des transports, des cantiques à la divine providence^ des baisers de paix. Ces confesseurs avaient transformé la prison en une éplise où l'on entendait nuit et jour les louanges du Seigneur. Les chrétiens qui n'étaient point encore enfermés enviaient le sort de ces victimes. Les soldats qui gardaient les martyrs étaient souvent convertis par leurs discours ; et les geôliers, remettant les clefs en d'autres mains, se rangeaient au nombre des prisonniers. Un ordre parfait était établi jîarmi ces compagnons de souflrances. On eût cru voir une famille tranquille et bien réglée, au lieu d'une foule d'hommes qui marchaient à la HDLort. De pieuses fraudes servaient à procurer aux confesseurs tous les soulagements de l'humanité et de la religion. Dix persécutions avaient T&aùu l'Eglise habile.
Des prêtres, des diacres, déguisés en soldats, en marchands, en esclaves, des femmes, des enfants même, par d'ingénieuses et saintes impostures, pénétraient dans les prisons, au fond des mines et jusqu'au pied des bûchers. Du fond d'une retraite ignorée, le pontife de Rome dirigeait au dehors les mouvements du zèle. Une fidélité inviolable, celle de la religion et du malheur, était le lien de tous les frères. Non seulement l'Eglise secourait ses enfants, elle veillait encore sur les infortunés d'une religion ennemie, elle les recueillait dans son sein : la charité lui faisait oublier ses propres douleurs, pour ne s'occuper que des besoins du misérable.
Les fidèles, rassemblés dans les prisons, étaient témoins des aventures les plus merveilleuses. Combien Eudore fut surpris un jour de reconnaître, déguisée sous l'habit d'une servante du cachot, la belle et brillante Aglaé !
« Eudore, lui dit-elle, Sébastien a été percé de flèches à l'entrée des catacombes; Pacôme s'est retiré dans les déserts de la Thébaïde; Boniface a tenu parole : il m'a envoyé ses reliques sous le nom d'un martyr; Boniface a confessé Jésus -Christ! Priez le ciel d'accorder le même honneur à une malheureuse pécheresse ! »
Une autre fois, on entendit un grand tumulte, et Genès, cet acteur fameux, fut introduit dans la prison.
o Ne me craignez plus, s'écria-t-il en en^ trant, je suis votre frèr s ! Tout a l'heure
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encore je blasphémais vos saints mystères; j'amusais la foule autour de moi ; dans mes jeux criminels, j'ai demandé le martyre et le baptême. Aussitôt que l'eau m'a touché, j'ai vu une main qui venait du ciel et des anges lumineux au-dessus de ma tôte; ils ont effacé mes péchés dans un livre. Tout à coup changé, jai crié sérieusement : « Je suis chrétien ! » On riait, on refusait de me croire. J'ai raconté ce que j'avais vu. On m'a battu de verges, et je suis venu mourir avec vous. »
En achevant ces mots, Genès embrasse Eudore. Le fils de Lasthénès, au milieu des confesseurs, attirait tous les regards. L'ermite du Vésuve lui rappelait leur rencontre au tombeau de Scipion, et les espérances qu'il avait dès lors conçues de sa vertu. Les confesseurs des Gaules lui disaient :
« Vous souvenez-vous que nous avons souhaité de nous trouver réunis à Rome, comme nous le sommes maintenant? Vous étiez encore bien loin de la gloire qui vous couronne aujourd'hui. »
Tandis que les prisonniers s'entretenaient de la sorte, ils virent entrer, sous la casaque d'un soldat vétéran, un homme chargé d'années; ils ne l'avaient point encore remarqué parmi les chrétiens qui servaient les cachots; Il apportait aux martyrs le saint viatique que Marcellin envoyait â l'évôquo de Lacédémone. La sombre lumière de la prison ne permettait pas de découvrir les traits du vieillard. Il demande Eudore; on
le lui montre en prière : il s'approche de lui, le prend dans ses bras affaiblis, et le presse sur son cœur en versant des larmes. Enfin il s'écrie avec des sanglots d'attendrissement :
« Je suis Zacharie ! »
« Zacharie ! répète Eudore saisi de joie et de trouble, Zacharie ! Vous, mon père, vous, Zacharie 1 »
Et il tombe aux genoux du vieillard.
« Ah ! mon fils, dit l'apôtre des Francs, relevez-vous î C'est à moi à me prosterner. Que suis-je auprès de vous ? qu'un vieillard inutile et ignoré ! >>
On s'assemble autour des deux amis; on veut savoir leur histoire -, Eudore la raconte; des larmes coulent de tous les yeux. Le fils de Lasthénès demande à Zacharie quel conseil de la Providence Ta ramené des bords de l'Elbe aux rivages du Tibre.
« Mon fils, répond le descendant de Cassius, les Francs ont été vaincus par Constance. Pharamond m'avait donné à une petite tribu qui, totalement subjuguée, fut transportée auprès de la colonie d'Agrippine. La persécution est survenue : comme eUe ne règne point encore dans les Gaules, où César protège les clnrétiens, les évêques de Lutèce et de Lugdunum ont choisi un certain nombre de prêtres pour servir les confesseurs dans les autres parti 3S de l'empire. J'ai cru devoir me présenter de préférence à des jeunes gens, dont l'âge, plus que le mien, est digne de la Tie. Qn a bien
voulu acjîepter ma prière, et j'ai été envoyé à Rome. »
Zacharie apprit ensuite à Eudore ITieuise arrivée de Constantin auprès de son iK-re, la maladie de Constance et la disposition des soldats, qui réservaient la pourpre à son fils. Cette nouvelle ranima le courage des chrétiens, et les soutint dans ces moments d'épreuves. Eudore n'avait Jamais été sans espérance, quoique les chrétiens eussent perdu leurs puissantes protectrices : I>pisca avait accompagné son époux à Salone, et Valérie avait été exilée en Asie par Galérius. Du fond même des prisons, Eudore suivait un plan pour le salut de l'Église et du monde ; il voulait engager Dioclétien à reprendre l'empire, et il lui avait envoyé un messager au nom des fidèles.
L'Église entière s'appuyait sur le courage, la prévoyance et les conseils d'Eudore, et Gymodocée réclamait en vain la protection de son époux. Elle voguait vers les rivages de la Macédoine. Des hommes affreux l'environnaient. Des soldats et des matelots, plongés du matin au soir dans la débauche et dans l'ivresse, insultaient à chaque instant l'innocence. Ils s'aperçurent bientôt que Dorothée et la flUe de Démodocus étaient chrétiens. Il y a dans la croix une vertu qui se trahit aux regards dil vice. Cette découverte augmenta l'insolence de ces barbares. Tantôt ils promettaient au couple infortuné de le li\Ter aux bourreaux ' en arrivant au rivage ; tantôt ils le menaçaient de le jeter dans la mer pour ipaiser
le courroux de Neptune ; ils faisaient retentir aux oreilles de Cymodocée des chants abominables, et, sa beauté enflammant leur brutal désir, il était à craindre qu'ils n'en vinssent aux derniers outrages.
Dorothée défendait l'innocence avec la prudence d'un père et le courage d'un héros. Mais que pouvait un seul homme contre une troupe de tigres furieux?
Le Fils de l'Éternel, accompagné des chœurs célestes, revenait dans ce moment des bornes les plus reculées de la création. Il était sorti des demeures incorruptibles pour rendre la vie et la jeunesse à des mondes vieillis. De globe en globe, de soleil en soleil, ses pas majestueux avaient parcouru toutes ces sphères qu'habitent des intelligences divines et peut-être des hommes inconnus aux hommes. Rentré dans le sanctuaire impénétrable, il s'assied à la droite de Dieu; ses regards pacifiques tombent bientôt sur la terre. De tous les ouvrages du Tout -Puissant, il n'en est point à ses yeux de plus agréable que l'homme. Le Sauveur aperçoit le vaisseau de Cymodocée; il voit les périls de cette victime innocente qui doit attirer sur les gentils la bénédiction du Dieu d'Israël. Si le ciel a permis que cette nouvelle chrétienne fût éprouvée, c'est pour lui donner la force de surmonter les dernières afflictions qui la couvriront d'une gloire immortelle.
Mais l'épreuve est assez longue. Cymodocée n'ira point s'égarer loin du théâtre
de sa victoire. Le jour de son triomphe est venu, et les décrets éternels appellent au lieu du combat la vierge prédestinée.
Par un signe au milieu de la nue, Emmanuel fait connaître à l'ange des mers la volonté du Très-Haut. Aussitôt le vent, qui jusque alors avait été favorable au vaisseau de Cymodocée, expire : un calme profond règne dans les airs ; à peine des brises incertaines se lèvent tour à tour de divers côtés, rident la surface unie des flots et viennent agiter les voiles sans avoir la force de les soulever. Le soleil pâlit au milieu de son cours, et l'azur du ciel, traversé de bandes verdâtres, semble se décomposer dans une lumière louche et troublée. Des sillons plombés s'étendent sans fin dans une mer pesante et morte ; le pilote, levant les mains, s'écrie :
« O Neptune I que nous présagez-vous ? Si mon art n'est pas trompeur, jamais plus horrible tempête n'aura bouleversé les flots. »
A l'instant, il ordonne d'abattre les voiles, et chacun se prépare au danger.
Les nuages s'amoncellent entre le midi et l'orient; leurs bataillons funèbres paraissent à l'horizon comme une noire armée, ou comme de lointains écueils. Le soleil descendant derrière ces nuages les perce d'un rayon livide, et découvre dans ces vapeurs entass(^es des profondeurs menaçantes. La nuit vient : d'épaisses ténèbres enveloppent le vaisseau ; le matelot ne peut
distinguer le matelot tremblant auprès de iui.
Tout à coup un mouvement parti des régions de Taurore annonce que Dieu vient d'ouvrir le trésor des orages. La barrière qui retenait le tourbillon est brisée, et les quatre vents du ciel paraissent devant le dominateur des mers. Le vaisseau fuit et présente sa poupe bruyante au souffle impétueux de lorient; toute la nuit il sillonne les vagues étincelantes. Le jour renaît et ne laisse de clarté que pour laisser voir la tempête : les flots se déroulaient avec uni- . formité. Sans les mâts et le corps de la galère, que le vent rencontrait dans sa course, on naurait entendu aucun bruit sur les eaux. Rien n'était plus menaçant que ce silence dans le tumulte, cet ordre dans le désordre. Comment se sauver d'une tempête qui semble avoir un but et des fureurs préméditées?
Neuf jours entiers le navire est emporté vers l'occident avec une force irrésistible. La dixième nuit achevait son tour lorsqu'on entrevit, à la lueur des éclairs, des côtes sombres qui semblaient d'une hauteur démesurée. Le naufrage parut inévitable. Le patron du vaisseau place chaque marin à son poste, et ordonne aux passagers de se retirer au fond de la galère ; ils obéissent, et ils entendent la fatale planche se refermer sur eux.
Cest dans ces moments que Ton apprend 4k connaître les hommes. Un esclave chantait d'une voix forte ; une femme pleurait
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en allaitant l'enfant qui bientôt n'aurait plus besoin du sein maternel ; un disciple (le Zenon se lamentait sur la perte de la vie. Pour Cyraodocée, elle pleurait son père et son époux, et priait avec Dorothée celui qui sait nous retrouver jusque dans les flancs des monstres de l'abinie.
Une violente secousse entr'ou\Te la galère, un torrent d'eau se précipite dans la retraite des passagers; ils roulent pèlemôle. Un cri étouffé sort de cet horrible chaos.
Une vapue avait enfoncé la poupe du navire : la fille d'Homère et Dorothée sont jetés au pied des dej^rés qui conduisaient sur le pont. Ils y montent à demi suffoqués. Quel spectacle I Le vaisseau s'était échtitié sur un banc de sable; à deux traits d'arc de la proue, un rocher lisse et vert s'élevait à pic au-dessus des flots. Quelques matelots, emportés par la lame, nageaient dispersés sur le gouffre immense ; les autres se tenaient accrochés aux cordages et aux ancres. Le pilote, une hache à la main, frappait le mât du vaisseau, et le gouvernail, abandonné, allait tournant et battant sur lui-même avec un bruit rauque.
Restait une faible espérance : le flot, on s'engouffrant dans le dolroit, pouvait .soulever la galère et la jeter de l'autre côte du banc de sable. Mais qui oserait tenir le gouvernail dans un tel moment? Un faux mouvement du pilote pouvait donner la mort à deux cents personnes. Les mariniers, domptés par la crainte, n'insuiiaient
plus les deux chrétiens; ils reconnaissaient au contraire la puissance de leur Dieu, et les suppliaient d'en obtenir leur délivrance.! Cymodocée, oubliant leurs outrages et sesl périls, se jette à genoux, et fait un vœu à la Mère du Sauveur. Dorothée saisit le timon abandonné ; les yeux tournés vers la poupe,| la bouche entr'ouverte, il attend la lame qui^ va rouler sur le vaisseau ou la vie ou la mort. La lame se lève, elle approche, elle se brise : on entend le gouvernail tourner avec effort sur ses gonds rouilles ; l'écueil voisin semble changer de place, et l'on sent, avec une joie mêlée d'un doute affreux, le vaisseau soulevé et emporté rapidement. Un moment du plus terrible silence règne parmi les matelots. Tout à coup une voix demande la sonde : la sonde se précipite; on était dans une eau profonde ! Un cri de joie s'élève jusqu'au ciel !
Etoile des mers, patronne des navigateurs, le salut de ces infortunés fut un miracle de votre bonté divine! On ne vit point un dieu imaginaire lever la tête audessus des vagues et leur commander le silence, mais une lumière surnaturelle entr'ouvrit les nuées, au milieu d'une gloire, on aperçut une femme céleste portant un enfant dans ses bras et calmant les flots par un sourire. Les mariniers se jettent aux genoux de Cymodocée et confessent Jésus- Christ : première récompense que l'Eternel accorde aux vertus d'une vierge persécutée !
Le vaisseau s'approche doucement de la rive, où s'élevait une chapelle chrétienne
abandonnée. On précipite au fond de la mer! des sacs remplis de pierres attachés à un| câble de Tyr et l'ancre sacrée, dernière res-l source dans les naufrages. Parvenu à fixer, la galère, on se hâte de l'abandonner. Comme une reine environnée d'une troupe de captifs qu'elle vient de délivrer de l'esclavage, Cymodocée descend à terre, portée sur les épaules des matelots. A l'instant même elle^ accomplit son vœu. Elle marche à la chapelle en ruine. Les matelots la suivent deux â deux, demi-nus et couverts de l'écume des flots. Soit hasard, soit dessein du ciel, il restait dans cet asile désert une image de Marie à moitié brisée. L'épouse d'Eudore y suspendit son voile tout trempé des eaux de la mer. Cymodocée prenait possession d'une terre réservée à sa gloire : elle entrait triomphante en Italie.
F) il DES MARTYr»5