‹ Les aventures du Duc de Roquelaure (volume 2)Chapitre 1 sur 30 · Les aventures du Duc de Roquelaure · texte numérisé non relu

Les aventures du Duc de Roquelaure

La belle rêveuse se leva et poussa un cri. Mais tout à coup, et comme revenant sur sa première idée, elle dit d'un ton presque calme:

— Ah! c'est vous, monsieur...

— Madame...

— Monsieur le duc de Roquelaure, n'est-ce pas?

— Vous savez mon nom?

Elle rougit.

— C'est-à-dire, murmura-t-elle, que je savais... ou plutôt qu'on m'avait avertie...

— J'ai le bonheur d'être en votre présence, madame, et c'est là une de ces bonnes fortunes qui n'ont pas besoin d'explications. Cependant, comme je suis venu ici par un chemin quelque peu original et que je m'y trouve par un hasard dont je ne me rends pas bien compte moi-même, j'éprouverais une grande satisfaction à savoir qui vous êtes.

— Oh! monsieur, s'écria-t-elle en devenant pâle comme la mort, c'est la seule chose que je vous prie en grâce de ne point exiger de moi.

— La seule, pensai-jeen moi-même. Je puis donc exiger tout, hors ceci. Voilà qui promet. Au surplus, le nom ne fait rien à l'affaire.

3me vol. i

Elle m'indiqua un siège et reprit place sur son sopha. Je vins m'asseoir à deux pas d'elle.

— S'il m'est interdit de connaître celle dont la beauté fait une si vive impression sur mon esprit, madame, il n'est au pouvoir de personne de m'empêcher de garder au fond de mon cœur la mémoire de ses charmes et l'empreinte de ses traits. Ce souvenir sera pour moi un culte, et j'y serai fidèle.

— Si j'osais vous demander une seconde grâce, reprit l'inconnue en baissant les yeux, ce serait de me promettre, au contraire, de tout oublier... dès demain.

— Eli quoi ! je ne vous reverrai donc pas, madame?

— Jamais !

— Et pourquoi cela?

— Parce que, demain, au point du jour, je partirai pour une des provinces frontières de la France, où je dois habiter désormais un vieux château, perdu dans un désert, éloigné de toute communication mondaine, sans plus voir personne, sans plus jouir d'aucun des plaisirs que pouvaient me réserver ici ma naissance, mon âge et ma position.

— Mais vous êtes donc la victime d'une persécution épouvantable 1 m'écriai-je en joignant les mains avec terreur.

— Non, monsieur le duc, je suis tout simplement sous la protection de parents respectables et puissants qui prétendent agir dans l'intérêt de ma fortune et de mon bonheur.

En prononçant ces mots, elle soupira péniblement et je vis une larme rouler de ses yeux.

L'énigme devenait pour moi de plus en plus impénétrable.

— Vous me cachez la vérité, lui dis-je, vous êtes malheureuse. Mais, au fait, quel droit puis-je avoir à votre confiance, si ce n'est pourtant ma présence en ces lieux? Car une telle faveur ne m'a pas été accordée sans un motif quelconque...

— Oh ! ne cherchez pas à le pénétrer. Car je ne pourrais vous l'expliquer-, ou si, par une circonstance indépendante de ma volonté, on vous le dévoilait en ma présence, vous me verriez mourir de honte à vos pieds.

A ces mots, elle s'était levée et j'en avais fait autant.

Tout à coup, une grande faiblesse s'empara d'elle et je la sentis tomber dans mes bras.

Cette posture la rendit encore plus admirable à mes yeux. Elle était là, tout près de moi, penchée comme une plante flexible battue par un orage, pâle, inanimée, sans voix. Ses lèvres entr'ouvertes semblaient appeler les miennes... Je n'eus point la force de résister... Je l'embrassai ardemment.

Ce baiser la ranima.

Ses paupières se relevèrent, chargées d'une adorable langueur et son regard sembla me dire :

— Ose!... ose tout ce que tu voudras. Je n'ai ni la volonté ni le courage de t'en empêcher.

Le lecteur me connaît assez pour être bien persuadé que je ne fus pas sourd à une provocation aussi peu équivoque.

Un philosophe à l'esprit chagrin et par trop enclin à l'analyse eût peut-être voulu savoir, avant de se décider à être heureux, le tenant et l'aboutissant de la chose, et pourquoi on l'aimait, et comment cela était venu, et sur quoi se basait cette tendresse et où tant de jouissances imprévues pouvaient le conduire.

11 y a, en effet, de ces gens-là qui hésitent, qui réfléchissent, qui doutent, qui soupçonnent, qui se créent des fantômes pour leur donner la chasse, qui, en un mot, la fin du monde étant arrivée, passeraient flegmatiquement l'éternité tout entière à tourner autour du paradis sans jamais oser entrer dedans.

J'ai en horreur ces esprits méticuleux, ces cœurs irrésolus.

Je ne sais pas marchander avec le péril; je ne sais pas davantage faire le cruel avec le bonheur.

Cette femme m'appartenait par le droit d'une fatalité inévitable ou par le droit d'une rencontre absolument fortuite.

Hasard ou destin, je remerciai, sans y regarder de si près, le pouvoir occulte auquel j'étais redevable d'une fortune si belle et si inespérée. Je ne songeai plus qu'à m'en rendre digne et à justifier ainsi la préférence dont j'avais été l'objet.

Heure charmante dont je savourai chaque minute comme si c'eût été un grain d'ambroisie destiné à augmenter progressivement mon ivresse, par quelles paroles et dans quelle langue pourrais-je jamais te raconter ! Heure de plaisir et d'oubli, ne serait-ce pas profaner ton souvenir que d'en livrer la moindre parcelle à des curieux, à des indifférents?

Non ! quand j'aurais dit à ceux qui m'écoutent combien cette enfant de vingt ans était pudique au sein même de la volupté; quand je leur aurais dépeint sa magnifique chevelure répandue sur ses épaules, ses joues teintes de l'incarnat du bonheur, sa gorge palpitante, ses yeux mourants et ses bras qui me pressaient, moi indigne, dans une étreinte céleste, ils ne sauraient encore rien, ils ne pourraient comprendre de quelle divine ambroisie je me sentis abreuvé pendant cette heure si courte ; ils n'auraient pas même un simulacre, une copie, un reflet, une ombre de la vérité!...

Après cette scène si émouvante, après ces ébats si enivrants, nous nous retrouvâmes tous deux, assis sur le sopha, les doigts entrelacés, le regard lié au regard et balbutiant des mots incompréhensibles.

Ma belle inconnue semblait avoir retrouvé toute sa confiance, toute sa sérénité.

Je voulus parler. D'un geste, elle me pria de lui laisser prendre la parole, et je me rapprochai d'elle avec empressement pour lui prouver que j'étais tout prêt à l'entendre.

— Vous ne savez pas qui je suis, me dit-elle, et moi, je sais qui vous êtes. Ma seule excuse est dans ce seul mot : Je suis femme; — ce qui m'autorise à exiger de vous une discrétion sans bornes, en me dispensant de prendre le même engagement envers vous.

Je ne pus m'empêcher de sourire.

— Je comprend pourquoi vous riez, continua-t-elle avec douceur. Vous ne croyez pas que je puisse avoir jamais la fantaisie de me vanter de ce qui est arrivé ce soir, et votre sourire signifie que je n'aurai pas grand'pcine à garder un secret qui ne saurait compromettre que moi. Vous avez peut-être raison, quoique, pourtant, on ne sache jamais ce que réserve l'avenir et à quelles nécessités bizarres on pourrait un jour se voir forcé d'obéir...

— Dans ce cas-là, et si les circonstances vous y obligent, m'écriai-je vivement, croyez bien que je serai tout prêt à vous appuyer de ma parole aussi bien qu'à vous défendre de mon épée. Ce secret est le vôtre, non le mien. Vous seule avez le droit de le divulguer, comme je suis engagé par l'honneur à le taire. J'espère que vous ne me faites pas l'injure de me redouter. En pareille circonstance, la simple étourderie serait une in (âme trahison.

— Ainsi, vous faites le serment d'une discrétion à toute épreuve.

— Gontentez-vous d'une simple promesse. On n'exige un serment que de l'homme dont on se défie.

— Et si jamais, — car il faut tout prévoir, — si jamais dans le monde, au milieu de n'importe quelle compagnie, vous veniez à me rencontrer...

— Mon cœur battrait, je suffoquerais de bonheur, je pâlirais de joie...

— Imprudent!

— Mais en même temps je détournerais la tête et je me retirerais sans vous avoir dit un mot, sans vous avoir reconnue.

— Avant de vous adresser celte question, reprit-elle, avant d'avoir, par conséquent, reçu votre réponse, j'avais tleviné que je pouvais sans crainte me livrer à votre délicatesse, à votre loyauté.

Je la remerciai d'un regard.

— En voulez-vous la preuve? Tenez, poursuivit-elle en soulevant un des coussins du sopha, et me montrant un demi-masque de velours noir, voici l'inexorable gardien dont je m'étais d'abord promis d'user pour sauvegarder ma pudeur. Mais en réfléchissant à qui j'avais affaire, en songeant à la réputation de dévouement et d'excellent cœur qui s'attache au noble nom de Roquelaure, je me suis dit : Il y a un homme au monde, qui, par suite de circonstances étranges qu'il m'est impossible de lui révéler quant à présent, va avoir le droit de me regarder comme la dernière et la plus vile des femmes perdues

Je l'interrompis à ces mots et couvris ses pieds mignons de mes baisers.

— Eh bien! reprit-elle avec une dignité inexprimable, cet homme, je ne veux pas me cacher de lui... je veux

qu'il voie mon visage, je veux qu'il me connaisse, et quand j'aurai confié à sa merci le dépôt de mon honneur, je le supplierai de me garder le secret et il me le gardera.

Je me précipitai à ses genoux, protestant de mon inaltérable dévouement, et jurant de conserver dans mon souvenir l'image de ses traits, comme si ces traits eussent été ceux d'une sainte...

A mon tour, je la suppliai de me pardonner ma hardiesse, ma témérité.

Elle ne me répondit pas.

Je levai le front.

Elle n'était plus là!

Rien ne saurait peindre mon désespoir. Je la cherchais, je l'appelais, je voulais courir sur sa trace.

Le son d'une voix m'arrêta.

— Où allez-vous donc, monsieur le duc ?

— Comment! c'est toi, Marinette, et que viens-tu fair céans?

— Vous conduire d'ici jusqu'à la porte de la rue, comme je vous ai conduit de la porte de la rue jusqu'ici.

— Mais je ne veux pas m'en aller.

— Il le faut, monsieur le duc.

— A tous les diables, je reste!

— Oh! et votre promesse, murmura une charmante et douce voix derrière la porte, votre promesse, monsieur le duc ? Il est vrai que vous avez refusé de vous engager par serment.

— Je pars! je pars! m'écriai-je tout honteux de moimême et en suivant la Marinette.

L'inconnue m'avait rappelée à mon devoir. Je descendis l'escalier quatre à quatre.

— Monsieur le duc ! monsieur le duc ! criait la Marinette toute effarée.

— Que veux-tu encore?

— Vous ne vous apercevez pas que vous oubliez quelque chose ?

— Quoi donc?

— Votre bandeau.

— Il faut donc le remettre?

— Pourquoi aurais-je fait de vous un aveugle en en-

trant, si j'avais dû vous laisser, en sortant, cette vue que nous avons jugée dangereuse?

— C'est vrai, allons, Marinette, fais ton ministère et faisle vite, je te prie, car il me tarde d'être seul, pour revenir un peu sur le passé, pour songer à tout ce qu'on m'a dit, à tout ce que j'ai vu, pour y rêver à mon aise et après avoir été heureux par la réalité, l'être encore une seconde fois par le souvenir.

— Je ne vous avais donc pas trompé? dit Marinette en ne bandant les yeux comme elle l'avait déjà fait dans le carrosse.

— Non sans doute! ce que tu m'avais, dit était même au-dessous de la vérité!

— C'est une si charmante femme que ma maîtresse 1

— C'est un ange.

— Vous l'avez dit.

— Ah I Marinette, si je remontais!

— Pourquoi faire ?

— Pour aller lui redire un autre, un dernier adieu ! — - Impossible !

— - Tu crois ?

— J'en suis sûre.

— Est-ce qu'elle ne me recevrait pas bien?

— Ce n'est pas cela. Mais ce qui était faisable tout à l'heure ne l'est plus maintenant.

— C'est tout à fait décidé?

— Tout à fait.

— Eh bien! marchons.

— Monsieur le duc, vous dites : Marchons ! mais vous ne marchez pas du tout.

— Ah! c'est juste, conduis-moi par la main... de cette façon, je serai bien obligé de te suivre.

— A la bonne heure! par ici, monsieur le duc, prenez garde, il y a un pas.

— Merci, et où sommes-nous à présent?

— A la porte de sortie.

— Tu as la clef?

— Certainement.

— Nous voici dans la rue?

— Comme vous dites.

— Est-ce que tu vas m'accompagner comme cela bien loin?

— Le plus loin que je pourrai, monsieur le duc, afin que je sois bien tranquillisée sur ce point important, à savoir qu'il vous soit impossible de reconnaître d'où vous venez.

— Mais sais-tu, Marinette, que vis-à-vis d'un homme en qui on prétend avoir confiance, voilà bien des précautions injurieuses.

— On ne redoute rien de votre loyauté qu'on sait inattaquable, monsieur le duc, mais on a peur d'une petite faiblesse de tempérament.

— Gomment cela?

— La chair est disposée à faillir, monsieur le duc, et ma maîtresse est si jolie !

— Tu dis vrai et je ne répondrais pas de ne point commettre quelque imprudence si je savais où la retrouver.

— Vous voyez donc bien que nous faisons les choses pour le mieux. Là, à présent, nous voilà au Palais-Royal, monsieur le duc, je vais vous quitter.

— Quelle heure peut-il bien être, Marinette?

— Minuit.

— Ah çà! depuis que nous cheminons ensemble, est-ce que tu n'as pas attiré les regards de quelque passant, étonné de te voir conduire un aveugle?

— Il fait noir comme dans un four, et personne n'a fait attention à nous. Adieu, monsieur le duc.

— Un instant, Marinette, un instant. Avant de te laisser partir, j'ai un compte à régler avec toi. Combien y avait-il de pistoles dans la bourse que je t'ai remise ?

— Trente-six i monsieur le duc.

— Je t'en ai promis trois fois autant si j'avais à me louer de l'emploi de ma soirée. C'est donc cent- huit pistoles que je te redois.

— Oh! monsieur le duc, vous êtes trop généreux!

— Trop généreux! je veux que tu les aies demain. Où te retrouverai-je?

— Ici même, demain, à sept heures du soir. Et comme je ne veux pas vous voler votre argent, je tâcherai de le gagner par quelque nouveau service que je vous rendrai, du reste, s'il y a lieu, du plus profond de mon cœur. Car, foi de Marinette, vous me plaisez fort, monsieur le duc.

•—Et moi, Marinette, je t'adore pour le bonheur dont tu as été pour moi, ce soir, la brillante messagère. Au revoir donc!

— Adieu, monsieur le duc; adieu!

Marinette s'éloigna en courant.

J'étais engagé d'honneur. Je ne fis aucune tentative pour la suivre ou la faire épier. C'eût été une ruse indigne de mon caractère. Je me renfermai scrupuleusement dans mon rôle d'honnête homme, heureux et satisfait.

Puis j'essayai de penser à autre chose et allai achever ma nuit chez Marion où nous soupâmes le plus joyeusement du inonde avec Miossens et Rambouillet.

Page 1