CHAPITRE XLIII
Sommaire : Appendice au précédent. — Intervalle de deux années. — Voyage à Marseille. — Le comte de La Baume, — Un bal. — Je pense m'évanouir. — Double émotion. — Lutte entre ma volonté présente et le souvenir d'un serment. — L'honneur l'emporte-. — La vertu est toujours récompensée. — Une lettre. — Explication du mystère. — Détails incroyables. — C'est pourtant la vérité. — Madame la comtesse de Lansac. — Second rendez-vous. — Je retrouve Marinette. — Obligations que je lui dois. — Nouveau bonheur. — Une nuH silencieuse. — Visite sentimentale à un enfant qui me ressemble. — Joies de la paternité. — Ses mystères impénétrables.
Le lendemain, à l'heure dite, j'étais au rendez-vous indiqué par Marinette.
Elle fut exacte.
En la revoyant, mon cœur palpita avec violence. Elle me rappelait sa maîtresse et son aspect venait de renouveler pour moi le souvenir des douces heures de la veille.
— Eh bien ! m'écriai-je en m'élançant vers elle, tiens-tu ta parole, Marinette ?
— Quelle parole, monsieur le duc?
— Ne m'as-tu pas promis de m'apporter quelque chose en retour de ce que je vais te donner?
— Je tiens toujours ce que je promets, répondit Marinette. Voici ce qu'on m'a chargée de vous remettre.
Elle me tendit une petite boîte en cuir vert, gaufré d'or. Je l'ouvris avec délire.
C'était un diamant de la plus belle eau, dont les vives couleurs m'éblouirent.
— J'aurais mieux aimé une lettre, murmurai-je en soupirant.
— Si vous refusez ce cadeau, je puis le remporter, dit Marinette.
— Cruelle 1 m'écriai-je en repoussant une main qui faisait mine de me reprendre mon trésor; ne vois-tu pas que cette pierre précieuse sera pour moi désormais le plus délicieux, le plus chéri des talismans? Pour me l'arracher, il faudra m'arracher la vie !
— Et comme je ne suis nullement d'humeur à vous tuer, dit en riant Marinette, je vous le laisse.
— Voilà tes pistoles. Vois si le compte v est
— Au poids, monseigneur, je parierais que vous vous êtes trompé.
— En moins?
— Oh non!... en trop.
— En es-tu fâchée?
. — J'en passe par où vous voulez, monseigneur. Nous autres suivantes, nous sommes bien forcées d'obéir.
— Eh quoi! déjà tu m'échappes?
— On m'attend.
— Un mot, un seul mot de ta maîtresse !
— Elle ne m'a chargée de rien autre chose-
— De rien ! en es-tu certaine?
— De rien absolument. Mais en revanche, ses yeux ont parlé pour elle...
— Et qu'est-ce qu'ils disaient, ses yeux?
— Ils disaient... ils disaient que vous avez dû être bien heureux, monsieur le duc!
— Voilà tout?
— .N'est-ce pas assez? Adieu, monseigneur, je me sauve! Et Marinette partit comme une llèche. Je restai longtemps
sans mouvement à la place où cet entretien avait eu lieu.
Puis enfin, rassemblant tout mon courage, je repris la
route de mon hôtel, en récapitulant tout ce qui m'était ar-
rivé depuis vingt-quatre heures, et contemplant d'un œil insatiable l'admirable pierre que je venais de recevoir, et que je promis de conserver toujours en mémoire de cette incroyable aventure.
Dans l'ordre des événements, je devrais interrompre ici ma narration, et en renvoyer la fin à son temps. Mais il vaut mieux, je crois, en venir tout de suite au dénouement. Cette manière de procéder me semble profitable au point de vue de l'intérêt que peut prendre le lecteur à mes récits.
Deux années se passèrent durant lesquelles je n'eus aucune nouvelle, ni de Marinette, ni de ma balle inconnue.
Mais un jour, — jour mémorable, — m'étant rendu à Marseille pour y visiter un certain baron de La Baume, gentilhomme de beaucoup d'eprit qui était surtout grand amateur de la chasse, je fus invité par lui à un bal où il se proposait de réunir toute la noblesse de la ville et des environs. Les femmes de Marseille me plaisaient tout particulièrement, et je fis de grands frais de toilette pour me rendre à ce bal, l'un des plus riches et des plus brillants auxquels j'aie jamais assisté.
L'hôtel du baron de La Baume, qui n'était pas éloigné de l'abbaye de Saint-Victor, présentait de si immenses développements qu'il était facile d'y donner des fêtes princières. C'est ce que fit cette fois-là le baron. Les illuminations étaient d'une splendeur rare, la décoration intérieure des salons offrait un coup d'œil magique, et vers neuf heures du soir (ce fut à peu près l'heure où j'arrivai), j'y trouvai déjà une foule immense.
Le lecteur ne s'attend pas à ce que je fasse passer sous ses yeux les détails de ce bal, qui, pour beau qu'il était, ressemblait cependant à tous les autres. La sarabande, la pavane allaient leur Irain, et toutes ces dames de Marseille s'en donnaient à cœur joie.
Moi-même m'abandonnais, sans nulle résistance, à l'entraînement joyeux de la fête, lorsqu'au beau milieu d'une pirouette, je fus soudainement frappé d'une apparition qui me fit perdre l'esprit et brouiller entièrement la figure où j'étais engagé.
Le baron de La Baume, qui faisait mon second, me cria en riant
— Eh! là, là! Roquelaure, à quoi penses-tu, mon bon ami? Tu vas de droite au lieu d'aller de gauche, et tu te trompes de danseuse. Est-ce que tu deviens fou?
— Merci de ton attention, baron. Mais je ne suis pas fou. Seulement, il vient de me prendre un éblouissement si foudroyant, si prompt, que je demande la permission de me retirer.
— En effet, vous pâlissez, me dit une jeune Marseillaise dont je tenais encore la main.
— C'est vrai, reprit le baron de La Baume, veux-tu qu'on aille quérir le médecin?
— Non... un peu d'air me suffira.
— Eh bien, alors, va-t'en, va-t'en.
Je me dégageai immédiatement du groupe qui m'entourait, et me disposai à traverser le salon pour gagner la porte de sortie.
Tout en marchant, mes yeux se fixèrent sur une charmante jeune femme, dont la parure relevait encore les perfections, et qui, elle-même, attachait sur moi un regard perçant et continu.
Son émotion, violemment comprimée, n'était certainement visible que pour moi.
Je ne cherchai pas à lui cacher la mienne...
Mais pas un signe, pas un mouvement de tête, pas la moindre manifestation n'exprima aux yeux des assistants l'agitation profonde à laquelle j'étais en proie...
C'était mon inconnue!
Oui, c'était bien elle... c'était là le visage dont chaque trait vivait dans mon cœur, c'était bien là cette créature céleste dont les charmes secrets s'étaient si fortement empreints dans ma mémoire que, plus d'une fois, ie les avais revus en songe, toujours plus parfaits, toujous plus beaux!
Cette rencontré inattendue ne me troubla pourtant pas au point de m'ôter l'exercice de ma raison.
J'avais une promesse à tenir.
Je fis mon devoir.
Je sortis des salons du baron de la Baume sans avoir salué celle dont l'image remplissait toute mon àme. Personne, assurément, n'avait pu me soupçonner de la connaître.
Et non-seulement, je sortis, — mais je ne rentrai pas.
J'étais redevenu le tendre amoureux de dix-huit ans. Cette femme dont je ne savais ni le nom, ni la position dans le monde, avait rajeuni mes idées sur l'amour, et rallumé chez moi tous les feux de la passion.
Qui le croirait? je me mis à faire quinze ou vingt fois le tour de cet hôtel où l'on riait, où l'on dansait, où l'on s'amusait sans moi.
Un moment, je fus bien tenté d'y retourner.
Mais le souvenir de mon serment l'emporta.
Je rentrai chez moi.
Quelle nuitl il me fut impossible de fermer l'œil. Je la voyais sans cesse, je lui parlais, j'étais éveillé et je rêvais.
Vers le matin, j'eus un de ces songes qui vous feraient souhaiter de rester endormi à jamais.
Les bruits de la ville me tirèrent malheureusement trop tôt de cette douce léthargie.
Je sautai de mon lit et m'habillai, bien résolu de quitter Marseille au plus vite, afin de me soustraire à un péril que je sentais imminent
J'appelai mon valet de chambre et lui ordonnai de tout préparer pour le départ.
Le séjour de Marseille ne pouvait plus être pour moi que très-charmant ou très-odieux.
Gomme toutes les chances semblaient être pour cette dernière hypothèse, n'était-il pas plus sage de m'éloigner, et cela, sans laisser le temps à mes réflexions de se changer en regrets trop cuisants?
J'endossai mes vêlements de voyage avec un courage vraiment antique.
J'en étais au petit manteau dont j'attachais déjà les agrafes, lorsque j'entendis gratter à ma porte.
— Qui va là?
— C'est moi, le portier de la maison de monseigneur.
— Que me veux-tu?
— J'apporte une lettre à monseigneur.
— De Paris, sans doute?
— Non, monseigneur, car c'est un homme du port de Marseille qui l'a remise entre mes mains.
— Allons, approche et donne.
Je pris la lettre.
Je ne sais pourquoi, en regardant la suscription, je fus
saisi d'un tremblement dont je ne pus me rendre maître. Le papier était embaumé, l'écriture fine et délicate. De plus, je n'avais jamais vu cette- écriture.
— Oh! mon Dieu! m'écriai-je quand je fus seul, si c'était d'elle !
Je brisai le cachet et lus ce qui suit :
« Monsieur le duc, vous avez noblement accompli votre « promesse, et je me considérerais comme une ingrate si « je tardais d'un seul jour à vous remercier. Voilà deux « ans que nous ne nous sommes vus, voilà aussi deux ans \ « que jo vis renfermée, ainsi que je vous avais averti, dans « une bastide isolée, à une lieue et demie de Marseille. « C'était hier, pour la première fois, que je reparaissais « dans le monde, et hier, par un coup inexplicable du « hasard ou de la Providence, vous êtes le premier homme « sur lequel se soient fixés mes regards. Jugez, monsieur « le duc, de ma confiance en vous. Cette rencontre ne m'a « pas un seul instant effrayée. Seulement, j'ai pris sur-le- « champ la résolution de vous écrire pour vous dévoiler « un secret que vous avez le droit de savoir et que je ne « veux pas vous celer plus longtemps.
« Vous vous rappelez, monsieur le duc, cette nuit étrange, « dont le seul souvenir me fait rougir de honte et baisser « les yeux; vous vous rappelez ce rapprochement inattendu, « ce tête-à-tête en quelque sorte forcé, cette entrevue enfin « que je ne sais comment qualifier, et qui a dû, bien des « fois, vous inspirer sur mon compte des suppositions « outrageantes. Eh bien! monsieur le duc, me croirez-vous « quand je vous dirai que rien, ce jour-là, ne s'est fait par « ma volonté, quand je vous dirai qu'une main de fer, « invisible pour vous, mais dont je sentais, moi, l'étreinte « irrésistible, m'obligeait d'agir comme j'ai fait. Vous douce terez peut-être, monsieur le duc, et pourtant, je le jure, « c'est la pure et entière vérité.
« Je vais m' expliquer plus clairement.
« J'ai été mariée, il y a cinq ans, au vieux comte de « Lansac, dont la richesse (la renommée vous l'a peut-être « appris) s'élevait à plusieurs millions. Mon père (et en « traçant ces deux mots ordinairement si doux pour une ' « fille, je ne puis m'empêcher de frémir), mon père avait « négocié ce mariage dans le but de rétablir sa fortune,
« gravement compromise dans des spéculations hasar- « deuses. Il avait espéré que le comte, dont le principal « désir était d'avoir un héritier de son nom, me ferait, « aussitôt après cet heureux événement, dotation pleine et « entière de ses biens. Il espérait en même temps que, le « comte une fois mort, et moi maîtresse de cette immense « fortune, il obtiendrait facilement de sa fille la récom- « pense de ses efforts et de ses soins paternels. J'avais alors « une jeune sœur au couvent et il comptait sur ma gêné- <t rosité pour la doter quand le moment serait venu.
« Cependant le temps passait et le comte de Lansac attente dait vainement un héritier. Son caractère s'aigrissait, il « devenait sombre et morose, il menaçait même de solli- « citer la rupture de notre mariage. Oserai-je vous dire, « monsieur le duc, que c'eût été là le plus grand bonheur « qui eût pu m 'arriver? Ma pudeur se révolte à un tel aveu « et c'est pourtant tout le fond de ma pensée.
« Cette menace mit mon père hors de lui. Tout Fécha- « faudage qu'il avait bâti sur ma fortune à venir allait « donc s'écrouler. Il était accablé de dettes et comptait sur « moi seule pour sortir d'embarras. Son génie inventif lui « fournit, dans cette occasion difficile, un moyen dont il « vint un jour me faire part, et que je ne sais trop com- « ment vous expliquer.
« Le comte de Lansac, me dit mon père, veut absolument « un enfant;... il faut absolument qu'il en ait un. — Je ne « demande pas mieux, répondis-je à mon père, et moi- « même serais heureuse de me voir revivre dans un fils « dont les hautes qualités flatteraient mon orgueil, ou dans « une fille dont l'affection satisferait si bien mon cœur. — « Eh bien! dit mon père, il faut que cela soit. — Que vou- ■ lez-vous dire? — Je te répète qu'il le faut. — Je ne vous - comprends pas. — Marinette te communiquera mes inten- « tions...
c J'eus un long entretien avec Marinette. Elle me dévoila « le projet de mon père... Sans prétendre influencer mon « choix, il voulait... Mais à quoi bon aller plus loin? vous « devinez l'effrayante proposition qu'il me fallut entendre... « Accorder à un amant inconnu, au premier venu, le droit « de me mépriser, de me jeter la honte au visage! c'était « affreux : Je refusai... Je me révoltaL.. Mon père entra
« brusquement chez moi, les cheveux en désordre, l'œil « hagard. — Ce que je veux, s'écria-t-il, s'exécutera ce soir « même! — Ce soir? —Pas plus tard! ajouta-t-il en me « regardant avec colère... ou je me brûle la cervelle. Car « je suis ruiné, et toi seule peux me sauver. Ma vie dépend « donc de toi... » Et il sortit.
« Ce qui se passa le soir, vous le savez, monsieur le duc. « Marinette, qui vous avait connu du temps où vous alliez « chez madame de Guéménée, vous avait jugé pour ce que « vous êtes, c'est-à-dire, pour un homme sûr, délicat et « particulièrement dévoué à notre sexe. C'est à elle que « vous êtes redevable de la... corvée à laquelle vous vous « êtes soumis de si bonne grâce... Tout ce que je puis dire « pour mon propre compte... c'est que je ne me suis jamais « plainte... du choix qu'elle avait fait.
« Ce choix avait été également heureux sous tous les « rapports, monsieur le duc.
« Au bout de deux mois, le comte de Lansac célébrait, « par un banquet, sa paternité si longtemps désirée, et me « mettait en possession de la totalité de ses biens.
« Aujourd'hui, monsieur le duc, je suis veuve, mon père « est allé faire un voyage en Italie, j'ai marié richement ma « sœur et je suis mère d'un bel enfant.
« Vous êtes venu une seule fois chez moi, monsieur le « duc, et c'était de force. Voulez-vous y venir une seconde « fois de bon gré? Je vous attends. »
Ai-je besoin de peindre l'ivresse dont je fus saisi à la lecture de ce billet? Je me mis à danser dans ma chambre comme un véritable fou. Un docteur, qui m'eût surpris en cet état eût fait apprêter des douches.
Un rendez-vous m'était indiqué pour le soir par la belle comtesse de Lansac.
On pense bien que je renchéris encore sur mon exactitude habituelle.
Une camériste me guette pour me recevoir au passage.
C'était Marinette.
J'eus presque envie de lui sauter au cou.
Mais madame de Lansac était à sa fenêtre et je me précipitai vers la maison comme un insensé!
Un instant après, la fenêtre se ferma, les rideaux furent tirés, et un profond silence enveloppa toute la maison...
Je n'en sortis que le lendemain à midi, pour aller visiter, avec madame la comtesse de Lansac, dans une campagne voisine, un joli enfant qui, tout joli qu'il était, me ressemblait, dit-on, un peu. J'éprouvai, je l'avoue, une grande satisfaction à l'embrasser, et son charmant petit sourire me remplit d'une joie que je ne pourrais définir.