CHAPITRE XL VIII
Sommaire : Une cérémonie sérieuse. — Deux conjoints. — Leurs portraits. — Étonnement présumé du lecteur en voyant leurs noms. — C'est pourtant vrai I — Une camériste. — Six cents pistoles et un congé définitif. — La comtesse du Lude chez madame de Lesdiguières. — Je l'y devance. — Le petit cabinet noir. — Le chapitre des renseignements. — La manière est scabreuse. — Belle conduite de la duchesse de Lesdiguières. — Je tombe à ses genoux. — Deux larmes de souvenir, — Décidément, le mariage ns devait point me réussir. — Les couches de madame la duchesse de Roquelaure. — Ses souffrances. — Sa mort. — Mes regrets. — Ma retraite dans un monasière.
Au milieu de tous ces événements, un jour quelconque d'une année que je ne veux point préciser, il arriva un de ces faits bizarres qui font le sujet de toutes les conversations et excitent à la fois l'étonnement et la curiosité.
11 s'agissait pourtant d'un simple mariage.
Ce mariage se célébrait, comme se célèbrent tous les mariages du monde, dans une église bien tapissée, ornée d'écussuns et d'armoiries, devant le maître-autel, et en présence d'une multitude aussi recueillie que l'exigeait la circonstance. S'il y avait çà et là quelques envies de rire, personne du moins ne le laissait voir et la messe était
écoutée et suivie avec tous les dehors d'une attention vraiment religieuse.
L'ofliciauL avait un grand air sérieux qui n'eût point été déplacé vis-à-vis d'un catafalque, et les chantres auraien entonné le De Profundis qu'ils n'y eusse U pas mis plus d'onction et de gravité.
L'épousée était une des beautés les plus accomplies de la cour de France. Sa figure décente et régulière se faisait remarquer par une grande expression de bonté, de finesse et d'esprit. Son buste était d'une perfection impossible à dépeindre. Ses bras ressemblaient à du marbre sans tache et sa taille était faite de manière à donner le mal de la jalousie à toutes ses amies ou rivales, ce qui revient souvent au même.
Le marié n'était pas précisément un Apollon. Ses yeux n'avaient rien de très-meurtrier; son nez , bien qu'il eût fait honnêtement son chemin dans le monde, n'était point d'une structure irréprochable; sa bouche n'avait de mérite que celui de lancer parfois des boutades assez drôles , et des personnes mal intentionnées prétendaient que son menton en pointe était à peu près celui d'un bossu. Malgré ces petites imperfections, c'était un homme présentable et dont aucune famille, même des plus illustres de France, n'eût eu à se plaindre ou à rougir.
Si Ton veut savoir le nom de ce couple mystérieux , je suis prêt à le dire.
La dame était la fille de madame la comtesse du Lude.
Le gentilhomme en question n'était autre que moi.
Roquelaure! Roquelaure! va-t-on s'écrier. Roquelaure abdique ! Roquelaure s'enterre ! Roquelaure se marie !
Je m'attends à ces cris , à ces interpellations , à ces clameurs, et j'y réponds ainsi :
— Oui, mes amis, oui! Roquelaure se risque... Il va courir des dangers qu'il connaît si bien!... 11 affronte des malheurs dont, si le ciel est juste, il doit être plus menacé qu'un autre; car il n'est plus lui-même, il ne s'appartient plus, il est devenu amoureux, insensé, jaloux! il aime!... Oh ! mais, cette fois, il aime sérieusement.
Gela^urera-t-il bien longtemps? Dieu le sait.
Le Mt est que je me mariai avec mademoiselle du Lude après avoir mis en œuvre, pour y réussir, tous les
moyens, tous les stratagèmes, toutes les habiletés de tactique dont jusque-là j'avais abaudonné l'usage aux autres et dont j'avais peut-être été assez imprudent pour rire quelquefois.
J'avais, entre autres, mis dans mes intérêts une certaine Gertrude, suivante de la mère, femme propre à toute espèce d'intrigues, curieuse, indiscrète, bavarde, mais très-réservée dans les grandes occasions, douée d'un excellent coup d'œil et très-exacte à faire les commissions dont on la pouvait charger, surtout quand on la payait bien.
Elle me servit plus que je ne saurais dire pour écarter les rivaux , circonvenir la mère , s'informer adroitement des dispositions de la fille et me tenir, avec une incroyable régularité , au courant de tout ce qui se disait ou faisait dans la maison.
J'hésitai sur ce que j'avais à résoudre sur son compte , une fois le conjungo prononcé. Gertrude était femme à se montrer fort utile et je pouvais avoir besoin de ses services; d'un autre côté, ces grands talents d'antichambre sont dangereux sous plus d'un rapport. Tant qu'ils nous sont fidèles, tout va bien; mais si la trahison s'en mêle, adieu le bonheur domestique ! Cette dernière considération l'emporta. Je craignis qu'après avoir été à mes gages , Gertrude ne passât aux gages de ma femme et ne me fit ainsi repentir de la confiance que j'aurais eue en elle. Je songeai à m'en débarrasser. C'était une fille brune, aux formes provocatrices, à l'œil vif, et je savais qu'elle avait, elle aussi , certaines velléités de prendre un époux. Je lui comptai, à titre de dot, six cents belles pistoles et l'engageai à aller se pourvoir ailleurs.
Là-dessus je partis pour la campagne et la lune de miel commença.
Le lecteur, vu la gravité de la chose , me permettra de tirer le voile sur les secrets de l'alcôve conjugale.
Le mariage étant, de toutes les plaisanteries de ce monde, celle qui prête le moins à rire, on me saura gré de ma discrétion.
Celle-ci, d'ailleurs, comme on le verra tout à impure, eut des suites assez fâcheuses pour que je n'aimPpas à m'y étendre trop longuement.
Il se passa , toutefois , avant la signature du contrat , une petite scène assez originale.
Madame la comtesse du Lude, la mère, ne voulait conclure qu'en pleine connaissance de cause, et désirait, avant tout, être certaine qu'elle donnait à sa fille un bon mari.
11 lui fallait sur moi des renseignements dont la sincérité ne pût être mise en doute un seul iustant. On lui dit que M. de Mazarin me connaissait beaucoup, que mademoiselle de Montpensier faisait de ma personne un cas tout particulier, et que le roi lui-même, si elle voulait le consulter à mon égard, daignerait sans doute approuver ma poursuite et encourager mes prétentions.
— Non , non , dit la comtesse , ces hauts personnages ont la bouche toute pleine de recommandations, et, par bonté d'âme , se laisseraient aller à donner au diable un laisser-passer pour le paradis. J'aime mieux voir quelqu'un qui ait longtemps pratiqué M. de Roquelaure et qui connaisse le fond de son caractère. Je veux surtout que ce soit] une femme. Il n'y a que les femmes pour juger sainement l'esprit et le cœur d'un homme. J'en sais une qui , sous ce rapport là , ne le cède à aucune autre. Je m'y ferai mener dès demain.
J'appris le soir même que cette femme, à laquelle la comtesse du Lude voulait aller demander des renseignements sur mon compte, était madame la duchesse de Lesdiguières.
Je me crus perdu.
Dire toutes les réflexions qui me traversèrent le cerveau toute la nuit serait chose très-difficile, sinon impossible. Je voyais mon bonheur compromis, mon mariage rompu. Quilles que fussent les dispositions de madame de Lesdiguières à mon égard, je devais craindre qu'une indiscrétion involontaire, un mot inspiré par le dépit ne fissent tout manquer... Gomment sortir de là?
J'ai toujours aimé à trancher les difficultés dans le vif.
A midi sonnant, j'étais chez madame de Lesdiguièrcs.
Son accueil fut des plus affectueux et sa première parole fut un reproche d'être demeuré si longtemps sans la venir voir. Ce début était d'assez bon augure et je m'apprêtais déjà à en profiter lorsqu'on vint annoncer madame la comtesse du Lude.
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A ce nom, je change de couleur; madame de Lesdiguières
m'interroge, je balbutie Enfin, je fais entendre que j'ai
de graves raisons pour ne me point rencontrer avec la vieille comtesse et, comme au beau temps de nos amours, lorsque le duc rentrait mal à propos, on me cache dans un cabinet voisin , très-petit et noir comme un four.
Madame du Lude entre. J'entends les deux dames s'embrasser. On parle de la pluie et du beau temps , du jeu de la reine, des nouvelles espagnoles, de l'Académie et des soirées du Marais. Jusque-là, il n'y avait pas encore de mal. Mais bientôt, la bonne comtesse se mit à tousser à deux ou trois reprises différentes , preuve évidente qu'elle allait aborder un chapitre scabreux. Effectivement, elle ne tarda pas à entrer en matière , et la duchesse , qui ne savait pas encore de quel mari il était question , s'écria :
~ Ah! si j'étais homme, personne que moi ne serait l'époux de mademoiselle du Lude. Je n'ai jamais vu de beauté plus accomplie. Vous avez dû, comtesse, être bien difficile dans votre choix.
— C'est précisément sur ce choix que j'ai pris la liberté de vous venir consulter, dit la comtesse; car vous connaissez celui
— Vous l'appelez ?
— Le duc de Roquelaure.
A ce nom, une petite exclamation brève, métallique, impossible à rendre par une syllabe humaine , sortit de la poitrine de la duchesse de Lesdiguières.
— Hein ! fit madame de Lude.
— Quoi?
— 11 me semblait que vous toussiez ?
— C'est possible. On s'enrhume si vite par cette mauvaise saison.
— Je vous dirai donc, reprit madame du Lude, que c'est M. le duc de Roquelaure que je destine à ma fille. Je sais qu'il a fort pratiqué votre maison et que vous lui témoignez, vous et votre mari, une amitié des plus tendres. Franchement, la main sur la conscience, chère duchesse, que pensez-vous de lui?
— Ce que je pense de lui ?
— Oui.
— Franchement?
— Sans doute.
— La main sur la conscience?
— Gela va sans dire.
Madame de Lesdiguières toussa encore. Ce rhume était des plus obstinés.
— Eh bien?
— Eh bien! comtesse, je vais vous répondre dans toute
la sincérité de mon âme M. de Roquelaure est un
homme d honneur dans toute l'acception du mot. Je crois qu'une femme n'aurait qu'à se louer de lui et de ses sentiments.
-- C'est bien là l'effet qu'il m'a produit, dit la comtesse du Lude ; mais il m'est revenu à l'oreille certains mauvais propos... on citait des aventures un peu folles, des intrigues de femmes.
-- Vous en a-t-on nommé quelqu'une? demanda madame de Lesdiguières en frémissant.
— Non... mais on prétendait que M. de Roquelaure. en ce qui touchait les choses de l'amour, n'avait jni foi ni
101 Avez-vous quelques données à ce sujet? Est-ce la
vérité? est-ce une calomnie?
— Ecoutez, reprit madame de Lesdiguières, après une pause assez longue, M. de Roquelaure est une singulière nature. C'est un composé bizarre de dévouement chevaleresque, de perfidie aimable et de folie insouciante. Le tout mêlé ensemble est d'un effet très-séduisant. On le hait quelquefois pendant une heure, mais, malgré qu'on en ait on recommence bientôt à l'aimer. Quand il est ingrat* il s'en aperçoit si peu, qu'on aurait mauvaise grâce a se montrer plus clairvoyant que lui; quand il trompe il le fait de si bonne foi, et avec si peu d'intention méchante, qu'on se sent portée tout d'abord à lui pardonner Son amour invariable pour les cheveux noirs ne saurait être comparé qu'à celui qu'il professe hautement pour les blonds, surtout quand ils sont d'une teinte cendrée' ou qu'ils se rapprochent du reflet d'or. Il se ferait tuer pour un bel œil brun ; mais il faut dire aussi qu'il se laisserait mourir pour deux prunelles d'azur. En général , il aime tout ce qui est gentil, gracieux, coquet et original. Il se pique, en un mot, de n'être point exclusif. Des esprits mal faits lui ont quelquefois reproché cette versatilité,
capable de dérouter l'observateur le plus attentif. Ces esprits-la ont eu tort. Selon moi, son sang est d'une activité prodigieuse, et les sentiments d'un homme ne sont que les étincelles du foyer qui brûle dans son âme. Si ce foyer est éteint, il n'y a, sans doute, ni lumière ni incendie. M. de Roquelaure n'est point dans ce dernier cas. Il vit ses vingt-quatre heures par jour, car il vit, même en dormant. Et, en conscience, on ne peut exiger d'un homme si occupé une régularité d'habitudes et de mœurs qui ne conviendrait tout au plus qu'à un sot ou... à un idiot... Quant aux autres qualités, je ne crois pas qu'on en puisse contester à M. de Roquelaure une seule qui soit vraiment essentielle. Il a prouvé sa valeur dans vingt combats. Sa noblesse est hors de discussion, malgré les attaques intéressées de quelques ennemis maladroits, et si on est en droit de l'accuser de légèreté en amour, il faut convenir qu'il est, en amitié, d'une fidélité et d'une constance irréprochables. Voilà, chère comtesse, un portrait que vous trouverez peut-être un peu long, mais que je crois fait d'après nature. Si vous croyez qu'il soit flatté, adressez-vous à d'autres que moi, à M. de Saint-Simon, par exemple
— Je m'en garderai bien, s'écria vivement la comtesse. Je sais qu'il lui porte envie, et son opinion n'aurait aucune influence sur mon esprit. J'aime mieux m'en tenir à ce que je viens d'entendre, car les défauts mêmes de M. de Roquelaure me semblent, pour l'avenir, les plus rassurants du monde : l'amant frivole deviendra un mari grave, je l'espère.
— Et moi, j'en suis sûre, dit la duchesse. A qui serait-on fidèle, d'ailleurs, si on ne l'était à mademoiselle* du Lude.
Ces drames échangèrent ensuite des adieux touchants, et je pus sortir de ma cachette.
J'étais si ému que je ne pus faire autre chose que de tomber aux genoux de l'excellente duchesse de Lesdiguiêres et de balbutier quelques remerciements sans suite.
— Relevez-vous, me dit-elle, relevez-vous, monsieur. On ne s'agenouille que devant une femme aimée. Ne faites pas une infidélité à celle qui doit porter bientôt le nom de Roquelaure, juste au moment où je viens de vous servir de caution.
Il arriva quelqu'un sur ces entrefaites, et cet incident nous sépara. Mais elle avait une larme à l'œil, et moi aussi.
Le mariage eut lieu, comme je l'ai dit, peu de jours après.
Est-ce ma nature qui ne convenait point à la vie conjugale? Est-ce mon étoile qui porta malheur à cette union?
Le fait est qu'elle ne fut point de longue durée
Ma pauvre femme, cette admirable créature dont j'étais si indigne, et dont les perfections avaient quelque chose de divin, mourut en couches, dans tout l'épanouissement de sa jeunesse et de sa beauté. Ce qu'elle souffrit est impossible à dire. Son agonie fut un vrai supplice.
Ce fut un coup terrible, dont je demeurai longtemps abattu.
Cette mort coïncida presque avec celle de M. d'Elbeuf.
Le lecteur rne permettra de ne me point étendre sur un sujet si triste et si désolant. L'image de cette magnifique statue inanimée, que j'avais étreinte dans un dernier et convulsif baiser, me poursuivit jusqu'au fond d'un monastère, où j'obtins la permission de me retirer pendant quelque temps. Absorbé que j'étais dans ma douleur, je supportai courageusement cette solitude, qui n'était après tout que la conséquence d'un exil volontaire. Mon âme avait été si cruellement blessée qu'elle avait besoin de se retremper dans la prière et le recueillement.