‹ Les aventures du Duc de Roquelaure (volume 2)Chapitre 11 sur 30 · CHAPITRE XLIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIX

Sommaire : La duchesse de LaVallière. — Je me rends avec Louis XIV au Palais-Royal. — Trajet en carrosse. — Les secre^ da roi. — Je lui raconte l'histoire de ses amours avec La Vallière. —La clef du boudoir. — Mission peu agréable dont je suis chargé. Le tète-à-tête royal. — J'écoute aux portes. — Dialogue incompréhensible. — Un roi contrarié. — Je demande a Sa Majesté

le sujet de sa tristesse. — Confidences dont m'honore le roi — Malheur qui lui est arrivé. — Il n'osera plus se représenter devant La Vallière. — Il se croit déshonoré. — Je le rassure. — Sa Majesté prend sa revanche.

Les historiens et les faiseurs de chroniques parleront tant de la duchesse de La Vallière, que mon intention n'est point de m'étendre longuement ici sur sa liaison si connue avec le Roi. Je n'en parlerai donc que pour mémoire, et aussi afin de révéler à ce sujet une petite circonstance qui n'a été sue de personne à la cour, et dont j'ai été à la fois le témoin, et en quelque sorte le confident.

Mademoiselle de La Vallière, qui était entrée, grâce à mademoiselle de Cboisy, au service de Madame, logeait habituellement au Palais-Royal. C'est là que le roi, fuyant déjà le tête-à-tête conjugal, allait demander à l'amour des distractions dont sa jeune imagination avait un si continuel et si ardent besoin.

Un jour, Sa Majesté me dit :

— Roquelaure, viens avec moi. Ily a un carrosse préparé pour nous deux. J'ai dit que nous allions faire une visite à Madame, et de là un tour à Saint-Gloud. Quoi qu'il arrive, et quoi qu'on te demande, tu ne me démentiras pas. Ce que je veux faire exige le plus grand secret.

Je m'inclinai et suivis le roi. Quand nous fûmes en route, Sa Majesté s'aperçut que je souriais.

— De quoi ris-tu? me dit le roi.

— Excusez-moi, sire, je ris de l'illusion que vous vous faites volontairement, en croyant à la possibilité du secret, quand il s'agit d'une démarche de Votre Majesté.

— Eh quoi! ne puis-je tout comme un autre?...

— Cacher vos sentiments, dissimuler vos intentions, donner le change sur vos projets? Non, sire. Quand on est roi, on vit sur un piédestal où se fixent tous les regards. Le roi est toujours, quoi qu'il fasse, l'homme le mieux espionné de son royaume. Votre Majesté veut-elle bien me permettre de justifier mon assertion par des preuves?

i — Va, Roquelaure, va.

— Eh bien, sire, depuis quelque temps je me suis permis de vous observer et, sans beaucoup de peine, j'ai dé-

couvert, sous la dissimulation profonde dont vous vous enveloppez, le mot d'une énigme que vous ne Croyez certainement soupçonnée de personne.

— Voyons, voyons, continue. Qu'il y ait une énigme, je ne veux pas le nier. Mais que tu en saches le mot, ceci m'étonnera davantage.

— A Fontainebleau, sire, où vous faisiez de si fréquentes visites, vous affichiez je ne sais quelle respectueuse tendresse pour Madame, tandis que le comte de Guiche se montrait des plus empressés pour une certaine demoiselle de La Vallière.

Louis XIV tressaillit.

— Vous le voyez, sire, j'avais deviné juste. Car M. de Guiche était amoureux de Madame, et c'était précisément pour mademoiselle de La Vallière que votre cœur, à vous, palpitait si violemment. Personne n'y a été trompé, tout le monde y a vu clair.

— Mais c'est de l'inquisition ! s'écria le roi.

— C'est tout simplement, sire, une conséquence fâcheuse de la grandeur de votre rang. Une liaison vulgaire est une pauvre étoile perdue dans un brouillard. Le moindre amour de Votre Majesté brille et rayonne comme un soleil.

— Flatteur ! murmura le roi.

— Tenez, sire, en ce moment, voulez-vous que je vous dise quelles sont vos intentions?

— Je serai flatté, Koquelaure, de les entendre de ta bouche même.

— Les voici, sire... Le cocher a reçu ses intructions d'avance. Nous allons au Palais-Royal. Après une visite de cérémonie à Madame et un coup d'œil échangé avec mademoiselle de La Vallière, nous nous retirerons ensemble. Mais arrivée au milieu de la grande galerie, Votre Majesté se glissera dans un petit cabinet dont je lui ai vu tout à l'heure prendre la clef et où mademoiselle de La Vallière ne tardera pas à venir la rejoindre. Quant à moi,, il est probable que Votre Majesté m'ordonnera de sortir, de remonter en voiture, d'aller respirer l'air frais sous les beaux ombrages de Saint-Cloud, et de revenir ensuite la chercher, le tout discrètement et sans bruit.

— Tu t'es trompé sur ce dernier point, Roquelaure. Le carrosse ira tout seul à Saint-Cloud. Toi, tu feras le guet.

— Je suis tout aux ordres de mon souverain, répondisse avec une forte inclinaison de tête. Mais, sans trop de curiosité, comment avez-vous fait les autres jours, sire? Car c'est la première fois que Votre Majesté réclame de moi ce petit service que je serai si honoré et si heureux de lui rendre... .

— Tu n'es donc pas si bien informé que tu en as l'air? dit le roi. Car je suis déjà entré une fois dans le petit cabinet, c'est vrai, mais La Vallière n'y est pas venue... de oorte...

— De sorte? achevez, sire, achevez!

— De sorte que je ne me suis pas encore trouvé... seul avec elle.

— En vérité! ce sera aujourd'hui votre premier tête-àtête, sire?

— Le premier... absolument.

— J'avoue mon erreur. Je croyais Votre Majesté beaucoup plus avancée que cela

Nous arrivions en ce moment au Palais-Royal. Madame était souffrante et dès l'abord, il fut aisé de deviner que notre visite serait des plus courtes. Mademoiselle de La Vallière travaillait, près de la croisée, à un ouvrage de tapisserie. Le roi s'approcha d'elle et laissa tomber sur ses genoux un billet qu'elle saisit en rougissant. Un quart d'heure après, nous nous retirâmes et finies deux ou trois allées et venues dans la galerie. Le roi feignait d'examiner les tableaux, et je l'imitais de point en point. Quand on lui eut rendu les honneurs, je pris le capitaine des gardes à part et lui dis que, Sa Majesté désirant être seule, il conviendrait de renvoyer les hallebardiers jusqu'au moment où on les rappellerait pour former la haie de sortie. Le capitaine obéit et nous nous trouvâmes enfin seuls dans la galerie. Louis XIV tira de son haut-de-chausses une petite clef d'or et alla ouvrir le cabinet en question.

— Roquelaure, me dit-il, tu vois à gauche cette porte. C'est par là qu'entrera La Vallière. Toi, sors par celle de droite, qui donne sur une grande salle où passent quelquefois les gens de service du palais. Tu te tiendras là, fixe et immobile, et, sur ta tête, que personne n'entre!

— Personne n'entrera, sire!

Je pris possession de mon poste et Louis XIV s'enferma

dans le boudoir. Quelques minutes se passèrent sans qu'on entendît le moindre bruit à l'intérieur ni au dehors. Mais .bientôt un grincement, qu'il était aisé de reconnaître pour celui d'une serrure, vint m'avertir que la lettre avait produit son effet et que la jolie fille d'honneur n'avait pas eu la force de résister aux supplications de son royal amant.

J'avoue qu'en y réfléchissant, je fus un peu mortifié du rôle tout secondaire que je jouais dans cette entrevue. Gardien d'un tête-à-tête amoureux 1 Si cela n'avait rien de déshonorant, eu égard" au personnage illustre dont il s'agissait, cela ne convenait guère à mon tempérament. Aussi, l'impatience ne tarda-t-elle pas à me prendre. Personne ne traversait la salle où j'étais, ce qui rendait mon office de sentinelle à peu près inutile... Je m'avançai sur la pointe des pieds jusqu'à la porte du boudoir, très-curieux, je l'avoue, de savoir où en étaient les choses et de m'instruire de la façon probablement toute particulière dont un roi poussait ses affaires près d'une belle dont il était sincèrement épris.

Mes premières tentatives furent à peu près ^inutiles ou plutôt ce que j'entendis était si peu de chose que cela ne vaut point la peine d'en parler. C'étaient de longs soupirs qui, du reste, semblaient peindre le chagrin plutôt que la tendresse, des monosyllabes isolés qui n'avaient point cette accentuation désordonnée dont le sens n'eût pas été un seul instant douteux pour moi. On eût dit plus volontiers des reproches, des gémissements, des plaintes. Enfin, deux chaises furent poussées avec bruit et ces paroles du roi vinrent distinctement frapper mon oreille :

— Non... laissez-moi... je suis un misérable... un malheureux... et mon amour prétendu ne saurait passer à vos yeux désormais que pour un sanglant outrage.

— Louis... Louis... murmura la douce voix de La Vallière, s'il y a en tout ceci une offense, c'est plutôt...

Le reste fut dit trop bas, je n'entendis plus. Mais le roi qui, sans doute, réussissait moins bien à se contraindre, reprit avec vivacité :

— - Non, encore une fois... non! je ne resterai pas plus longtemps près de celle pour qui ma présence est une insulte... Adieu... adieu...

Je regagnai promptement ma place et fis semblant de jouer avec mon épée. Il était temps... Louis XIV parut.

Il était fort chiffonné. Ses dentelles en désordre témoignaient de l'ardeur qu'il avait déployée dans le combat. Avec cela, il était rouge comme un petit abbé qu'une jolie fille vient de regarder dans le blanc des yeux.

Sa Majesté se dirigea vers moi d'un air égaré et murmura :

— Partons, partons...

— Déjà, sire, mais le carrosse n'a certainement pas eu le temps d'aller à Saint-Cloud et de revenir.

— C'est juste. Eh bien... promenons-nous en l'attendant. Et le roi se mit effectivement à se promener de long en

large et d'un pas si rapide que j'avais peine à conserver l'unisson. Il fut bien dix minutes sans desserrer les lèvres, se bornant à faire quelques gestes de dépit et à regarder tristement tantôt le plancher, tantôt le plafond.

Cependant, comme cette pantomime pouvait finir par devenir insupportable à tous deux, j'essayai d'y mettre un terme en interrogeant respectueusement Sa Majesté.

— N'êtes- vous point satisfait, sire?

— Roquelaurel Roquelaure ! est-ce pour te moquer de moi que tu me fais cette sotte question?

— Je ne discute point ma sottise, sire. Votre Majesté a prononcé, et je ne saurais la chicaner sur une pareille misère... Quant à avoir manqué à la vénération que je lui ai vouée, c'est une autre affaire, et je m'en défends comme un diable. Mais, en somme, qu'y aurait-il de surprenant à ce que vous sortissiez content de votre entretien a' ec la charmante La Vallière?

— C'est que justement j'en sors humilié, désespéré, perdu! Je n'aurai jamais le courage de me représenter devant elle.

— Oh ! oh ! Qu'est-il donc arrivé?

— L'aventure la plus odieuse, la plus ridicule...

— Elle vous a repoussé?

— Loiu de làl

— On vous a surpris?

— Plût au ciel !

— Ahl j'y perds mon latin, sire. Il est vrai que mon latin est bien peu de chose, vu la modestie des études que

j'ai faites au séminaire de Lectoure, mais j'ai ordinairement Ja compréhension moins dure, et je sens que je vieillis.

— Moi, répliqua le roi, je m'explique très-bien que tu ne devines pas ce qui m'est arrivé, mon pauvre Roquelaure, et, en cette occasion, ton peu d'intelligence te fait honneur... On ne comprend que ce dont on est capable, et tu n'es point capable, j'en suis sûr, d'une pareille énormité.

— Sans savoir de quoi il est question, il est clair que Votre Majesté me flatte. Allons, un peu de franchise, et faites-moi votre confession tout entière. Je vous donnerai peut-être un bon conseil.

— Un conseil!... triste monnaie, mon cher Roquelaure. Ce ne sont point des paroles qu'il faut en ces sortes de circonstances, ce sont des faits.

— Je comprends de moins en moins.

— Eh bien, écoute-moi donc, reprit Louis XIV. Tu connais l'adorable La Vallière. Je n'ai pas besoin de te vanter ses yeux si expressifs, sa bouche si vermeille, ses cheveux si ondoyants, sa taille si mince, son pied si petit, ses épaules si blanches. Je n'ai pas besoin de te dire combien sa voix est suave et comme toute sa personne est pleine de charme et de séduction !... Tu sais tout cela, n'est-il pas vrai ?... Eh bien, là, tout à l'heure, dans cette chambre où nous étions seuls, elle s'est livrée toute à moi, elle est tom bée dans mes bras, j'ai senti son cœur battre sur le mien, son front s'est appuyé sur mon front, j'ai respiré le parfum de ses lèvres... et malgré tout cela...

Le roi s'était arrêté : je répétai très-doucement :

— Malgré tout cela?

— Malgré tout cela, je suis resté froid, glacé, insensible. Son corps touchait le mien, elle me serrait dans une de ces délicieuses étreintes qui rendraient l'être à un mort, et tout, chez moi s'est évanoui : le sentiment du bonheur, l'amour... et jusqu'au simple désir...

— Ah ! mon Dieu ! sire, m'écriai-je d'un air ébahi. Est-ce que, par aventure?...

— Eh ! sans doute, répliqua le roi avec une légère marque d'impatience. N'entends-tu pas le français, et faut-il te mettre les points sur les £?... Tiens!... cette statue que tu

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