‹ Les aventures du Duc de Roquelaure (volume 2)Chapitre 29 sur 30 · CHAPITRE LXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXVI

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Sommaire. — Roquelaure barbon !... — Route de Bordeaux. — Pas d'auberge ! — Un campagnard officieux. — Singulière retraite pour une nuit. — Le couvent de Sainte-Marguerite-de-la- Croix. — La supérieure. — Une syncope. — Je m'installe — Influences malignes d'un couvent de filles. — Je ne puis fermer les yeux. — Un mouvement de curiosité. — Le dortoir. — ,ie ne vois rien de ce que j'avais espéré. — Le corridor. — L'apparition. — C'est une femme ! — Visite mystérieuse. — Dialogue où je parle tout seul. — Mon apparition est muette. — Autre conversation. — La croisée ouverte. — Un courant d'air. — Le réveil. — Petite querelle. — Je suis tour à tour maudit et par-

donné. — Mon départ. — Mon ancien valet Bruscambille. — Attention délicate de ce coquin fieffé. — Enfin je pars ! — Réflexions de voyage.

Me voilà donc en route pour la province de Guyenne, belle province sans doute, d'autant plus belle qu'elle était celle où le sang de ma race avait toujours germé; mais séjour qui m'eût paru bien triste, il faut en convenir franchement, si j'eusse encore eu vingt ans.

Mais j'étais un barbon...

Barbon ! 1 !

Le vilain mot!,., et pourtant j'en riais moi-même. Barbon ! tout le monde n'en vient pas là. Non licet omnibus adiré Corinthum !

En résumé, si c'était d'une part un désagrément, j'y voyais de l'autre un sujet de consolation. Le jeunesse et la beauté ne devaient pas m'ètre aussi nécessaires, à beaucoup près, en Guyenne qu'à Versailles ou à Paris. Mon rang, mes titres, ma dignité de gouverneur pour Sa Majesté le roi Louis XIV, allaient me donner un relief des plus considérables, et j'étais bien sûr de regagner en honneurs et en considération ce que j'étais menacé de perdre en œillades friponnes, en agaceries mutines et en rendez-vous galants. J'avais, on le sait, des goûts de gentilhomme. Je voulus voyager en vrai cardinal de Richelieu. Je me fis faire une litière excellente, parfaitement bien suspendue, très-douce au marcher, et bourrée de coussins sur lesquels je pouvais m'étendre et me trouver tout aussi bien couché que dans mon lit.

J'emmenai aussi un nombreux domestique, que je renouvelai d'ailleurs presque complètement, mon dernfT valet de chambre, auquel je tenais beaucoup, étant mort, six semaines auparavant, d'une sueur rentrée, au sortir d'un cabaret.

Il y avait longtemps que je n'avais vu Bordeaux et j'espérais cependant y retrouver quelques bons amis, qui devaient peut-être m' aider à passer plus gaiement les derniers jours de ma vie.

Je partis fort résigné. En somme, j'avais bien usé de ma jeunesse et je n'avais pas le regret d'avoir perdu mon temps. Quand je montai dans ma chaise, je puis dire que j'adressai

un adieu très-sincère à mon passé. Je me sentis tout à fait détaché des choses de ce monde, et ne souhaitais vraiment plus que de m'assurer, dans ma retraite, une position tranquille et débarrassée de tous les tracas humains.

Mais, en vérité, ma vie a été continuellement une espèce de sommeil où je me nourrissais des plus doux rêves, et, ii faut bien que je le dise, quand je dors, le diable me berce.

J'ai beau avoir les meilleures intentions du monde, faire Les projets les plus sages, un souffle malicieux se mêle à ces excellentes inspirations et les met à néant.

Malgré moi, en dépit de mes résolutions les plus fermes, il faut toujours que je finisse par pécher.

Cette fois, — et probablement pour servir de couronnement à toutes les autres, j'eus une aventure que je n'avais ni espérée, ni ambitionnée, ni cherchée.

C'était environ à la moitié du voyage.

Mon postillon, exténué de fatigue, était arrivé, bride abattue, à un petit bourg dont je ne me rappelle plus exacmentle nom, et qui n'était habité que par quelques cultivateurs aisés, qui y possédaient chacun une petite maison et un pré.

Il n'y avait pas une seule auberge présentable. On se serait dit en Espagne, où il est bien permis de voyager, mais où on ne se repose guère et où on ne dort pas du tout.

Nous venions d'accomplir une étape de sept lieues; et notre attelage ne pouvait pas aller plus loin. Or, pour repartir immédiatement, il aurait fallu d'autres chevaux, et après une demi-heure de recherches, j'acquis la certitude qu'il me fallait attendre jusqu'au jour.

Où aller?

Où passer la nuit?

Un brave homme, — le premier dont la maison s'était offerte à mes regards, — ayant appris mon embarras, et m'ayant aperçu au beau milieu delà route, fort embarrassé de ma personne, se plaignit vivement, bien que je ne lui eusse pas dit qui j'étais, de ne pouvoir s'attribuer l'insigne honneur de me recevoir, vu l'exiguïté plus que modeste de son logement. Mais il se fit fort de me procurer un bon gîte pour la nuit, si je voulais bien prendre la peine de le suivre dans un endroit où il m'assurait que je serais parfaitement accueilli.

DU DUC DE ROQuilLAURE 283

La proposition était très-acceptable.

Je l'acceptai.

Je suivis donc mon conducteur. Il me fit l'effet d'un assez bon diable, vêtu à la façon des cultivateurs de nos campagnes, race d'élite qui vit eu dehors de toutes Jes intrigues, de toute ambition et de toute passion mauvaise. Je lui demandai où il me conduisait.

11 se contenta de sourire en me disant :

— Soyez bien tranquille, monsieur. Je vous ai assuré que vous ne seriez pas mécontent. L'hospitalité que je veux vous procurer pour cette nuit est, sans contredit, une des plus agréables que vous puissiez imaginer.

Le jour baissait rapidement : il était environ huit heures et demie.

— - Tenez, monsieur, me dit mon paysan, nous voici arrivés.

Nous étions parvenus à l'extrémité d'une allée très-touffue de marronniers, et à travers les feuilles qui tremblaient au vent, j'apercevais de petites lumières qui brillaient çà et là comme des étoiles dans le ciel ou des feux grégeois sur l'Océan. La porte d'entrée était coupée en ogive, des niches taillées dans la pierre ornaient les deux côtés de cette porte, et sur l'entablement supérieur, on distinguait une croix.

En considérant la porte elle-même, qui avait deux battants, et qui était faite du plus beau et du plus solide bois de chêne, on remarquait un guichet dont les trous étaient fort petits et qui fermait en dedans.

Les murailles, d'ailleurs, étaient passablement élevées, et au delà on voyait s'élever vers le ciel la pointe d'un clocher frêle et coquet. C'était évidemment une chapelle qui devait se rattacher, comme dépendance, à un bâtiment principal qu'il était encore impossible de voir.

— Quelle est cette maison? demandai-je à mon guide.

— Ne vous parait-elle point convenable, monsieur?

— Mais encore, faut-il que je sache...

— Oh! vous êtes un gentilhomme de bonne race, répondit le paysan avec un sourire malin, et vous êtes sûr d'être bien reçu partout. D'ailleurs, est-< e qu'au premier coup d'oeil vous ne reconnaissez pas ce que peut être une si calme et si paisible retraite ?

— Cela m'a tout l'air d'un couvent.

— Vous l'avez dit.

— Eh quoi ! mon brave, vous me menez au couvent?

— Pourquoi pas?

— Je suis très-loin de m'en plaindre. Il est quelquefois ton de se mettre sous la garde de Dieu, et les personnes pieuses sont toujours une bonne et excellente compagnie. Maintenant, je serai fort aise de savoir à qui j'ai affaire. Quels sont les religieux qui habitent ce saint lieu?

— Ce ne sont point des religieux, dit le villageois d'un tonde mystère.

— Qu'est-ce donc?

— Ce sont des religieuses.

A ce mot, mon cœur tressaillit, mes jambes tremblèrent. Pourquoi cela? Que pouvait me faire cette particularité, peu importante après tout, vu mon âge, mais qui pourtant ne laissait pas que d'être assez originale?... On me croira si l'on veut, mais il est certain que mon cœur palpita comme aux belles et premières années de ma jeunesse. Des religieuses ! cela est si gentil, si innocent, si rêveur ! Sous cette robe noire, d'une simplicité monacale, d'une étoffe un peu grossière, les formes acquièrent tant de prix, la blancheur de la peau ressort si bien !

3e vagabondai ainsi plusieurs minutes dans le domaine des suppositions et de l'inconnu.

Mon guide me rappela à moi-même en me disant tout bas :

— Monsieur veut-il que nous allions tout de suite chez la supérieure du couvent? Elle seule peut accorder à un voyageur la permission nécessaire pour passer la nuit dans l'intérieur de la maison, une des mieux tenues et des plus austères de la province, je vous en avertis.

— Allons chez la supérieure.

Une sœur converse vint au son d'une cloche que mon conducteur avisa sous le vestibule, et qu'il tira en homme habitué aux usages du lieu. Il lui expliqua ce que je souhaitais et la sœur converse, après nous avoir fait une révérence bien apprêtée et bien respectueuse, se retira pour aller rendre compte à sa maîtresse de l'objet de mon désir#

Nous entrâmes, pour attendre plus commodément le re tour de notre messagère, dans un parloir vaste et carré,

meublé de quelques chaises très-modestes et de tableaux assez médiocres qui représentaient tous, selon ce qu'exigeait la nature du lieu, des sujets graves et tirés des principaux faits de la religion,

La sœur converse ne tarda pas à revenir.

Mon premier mot, en la voyant, fut celui-ci :

— Eh ! ma sœur, j'ai oublié, avant de vous laisser partir pour aller avertir la supérieure, de vous dire la chose la plus importante de toutes.

— Laquelle?

— Mon nom. [,ii0|

— Votre nom, monsieur, nous était inutile. Le couvent des sœurs de Sainte-Marguerite-de-la-Groix est, avant tout, un couvent hospitalier, et quand on a besoin de nous, grand ou petit, roturier ou gentilhomme, on est toujours sûr d'être bien accueilli.

Je remerciai le mieux que je pus la sœur de son honnête allocution, et m'informai de ce qu'il me restait à faire.

— Veuillez me suivre, dit la sœur converse. Notre mère désire vous recevoir elle-même.

Puis, d'un regard significatif, elle fît comprendre à mon guide qu'il pouvait se retirer, puisque j'étais désormais sur un sol hospitalier et que je n'avais plus besoin de ses services* 9] gnisf> 89

Il s'éloigna en me saluant avec beaucoup d'égards et sans articuler un seul mot.

Mais quand je me tournai vers lui pour le remercier, il se pencha vivement à mon oreille et y glissa ces paroles qui me laissèrent, je l'avoue, fort stupéfait :

— Je savais bien ce que je faisais en vous amenant ici, monsieur de Roquelaure. Bonne chance et adieu!

Comprend- on que ce gaillard-là savait mon nom! Où donc me réfugier pour n'être point reconnu? L'incognito m'était donc absolument interdit?

Je me sentis tellement intrigué que je fus au moment d'envoyer mon officieux introducteur à tous les diables. L'animall... quelle raillerie était-ce là? Pourquoi cet air mystérieux? quelle bonne chance me souhaitait-il? A mon âge, bien que je fusse loin d'être cassé, quelle espérance pouvais-je nourrir au sein d'un troupeau composé de jeunes et innocentes colombes que le devoir le plus impérieux me

prescrivait d'ailleurs de respecter ? M'amener au couvent et s'imaginer qu'il avait fait là un chef-d'œuvre!

En vérité, il y avait bien de quoi se vanter!

Et puis, comment me connaissait cet original campagnard ?

Où m'avait-il vu? Où m'avait-il connu? Pourquoi ne m'avait-il pas dit son nom?

Était-ce ma valetaille qui lui avait appris qui j'étais? Mai? non ! ladite valetaille était entrée par mon ordre dans une mauvaise hôtellerie qui se trouvait juste à l'entrée du village, et il n'avait pas eu le temps de se mettre en rapport avec elle.

Il me connaissait donc.

Après tout, que m'importait? Je n'y pensai pas plus longtemps. J'avais, au demeurant, à m'occuper de bien autre chose.

Je venais, tout en faisant ces remarques, d'entrer chez madame la supérieure du couvent de Sainte-Marguerite-dela-Croix.

C'était une femme d'un visage froid et austère; son front, symétriquement encadré par ces bandelettes blanches qui sont comme le signe du sacerdoce féminin, était pâle et uni comme le marbre. Son œil, sévère et calme, était cependant remarquable par une expression de douceur qui se révélait comme malgré elle dans le doux rayon de son regard. Cette femme n'était plus jeune, car elle avait environ atteint la quarantaine, et cependant sa physionomie était encore pleine d'attraits, et il y avait dans toute sa personne ce je ne sais quoi donl on ne peut se défendre, et qui exerce au moins autant de séduction sur les hommes que la plus irréprochable et la plus régulière beauté.

Je m'approchai d'elle lentement et avec toutes les marques du plus profond respect.

J'ai toujours eu effectivement, au sein de mes plus grands écarts, un fonds de vénération et d'estime pour tout ce qui tient aux choses religieuses et à l'idée de Dieu.

La supérieuse se leva à mon approche et daigna même faire deux ou trois pas de mon côté. Dans les mœurs monacales, ceci est une grande faveur.

Touché d'une attention aussi délicate, je me préparais à lui en adresser mes sincères remerciements, lorsque tout à coup, reculant avec une sorte de frayeur, et paraissant ce-

deràun invincible mouvement de défiance, elle allaretomber sur son fauteuil, en se couvrant la figure de ses deux mains.

Je me précipitai vers elle et me préparai à la secourir.

Mais que faire?,

Je ne connais rien au monde de plus maladroit qu'un homme près d'une femme qui se trouve véritablement mal.

Ou il ne bouge plus, ou il remue trop. Ou il reste ébahi, ou il s'agite inutilement.

C'est à peu près ce qui m'arriva. C'est ce qui nous arriverait à tous dans une situation analogue.

Je cherchai un flacon dans mes poches mes poches

étaient absolument vides. J'avais laissé mes senteurs sous les coussins de ma voiture.

La pauvre femme semblait suffoquer. Je portai la main à son corsage pour la desserrer... mais soudain, je m'arrêtai... Un tel attouchement éveillait mes scrupules, et il me semblait entendre dans l'air une voix qui me criait :

— Prends garde, profane, ce corset est sacré, et un pécheur tel que toi n'y saurait toucher sans crime ! vade rétro Satanas ! !

Saisi d'une terreur religieuse, je lâchai le corset, au risque de laisser la supérieure étouffer. — L'observation des lois morales avant tout !

Ce raisonnement n'était peut-être pas celui que j'aurais fait quelques années plus tôt... mais chaque saison de l'homme a sa philosophie, et l'on s'arrange toujours pour se faire une morale à son usage. A quoi servirait l'intelligence humaine, si elle ne servait au moins à cela?

Mais pendant que je raisonne, ou plutôt que je déraisonne, car l'un vaut l'autre, le lecteur attend et mon abbesse perd la respiration.

11 me vint enfin une idée ! . . . Elle n'était ni originale ni sublime, mais elle n'en valait pas moins son pesant d'or, la voici :

J'aperçus un cordon de sonnette. Je le tirai à tout hnser... On voit que je n'avais pas eu besoin pour cela d'un grand effort d'imagination ou de génie.

En un instant, la chambre fut peuplée de sœurs. On s'empressa autour de la supérieure, et je sollicitai quelques éclaircissements sur l'étrange incident dont je vena s d'être le témoin et peut-être la cause involontaire.

On m'assura que je n'avais rien à me reprocher en cette circonstance, et que je ne pouvais en aucune façon être considéré comme responsable de ce qui était arrivé, madame la supérieure du couvent de Sainte-Marguerite étant sujette à ces sortes d'éblouissements, lorsqu'elle éprouvait une émotion, si légère qu'elle pût être.

Je me défendis comme un beau diable d'avoir cherché à lui causer la plus petite émotion; mais la sœur converse qui avait déjà pris la parole hïe fit observer, avec beaucoup de bienveillance; que je n'avais nullement besoin d'excuse, puisque la sainte dame souffrait souvent de ces sortes de syncopes, lesquelles, d'ailleurs, se rattachaient à une disposition maladive dont les médecins du pays n'avaient pas encore réussi à la guérir.

On ne me donna pas et je ne demandai pas d'autres explications.

La sœur converse m'invita à la suivre dans la chambre qui m'était destinée.

Je m'empressai de me rendre à cette invitation.

Mais, avant de m'éloigner, je jetai un dernier regard sur l'abbesse, à laquelle on venait d'ôter le bandeau qui lui couvrait le front.

Chose extraordinaire !

Il me sembla que je la reconnaissais.

Mais quelle probabilité pouvait justifier cette illusion? Quelles relations antérieures pouvais- je avoir eues avec la supérieure de ce couvent ? Il était bien clair que j'avais été abusé par une de ces ressemblances fortuites dont l'action extérieure se fait quelquefois sentir, sans qu'il nous soit permis de remonter à leur véritable source et d'en expliquer clairement l'effet.

Évidemment, il ne s'agissait là que d'une simple question de nerfs. La sœur converse elle-même affirmait que sa maîtresse était coutumière du fait. Une émotion, un caprice en étaient sans doute la seule cause. J'avais eu affaire à une femme nerveuse, — voilà tout.

Bientôt, je ne pensai plus à cet incident et m'occupai de mon installation pour la nuit.

On n'avait pas lésiné avec moi pour l'ampleur de la chambre, ni pour la hauteur du lit. J'avais si la fantaisie m'en prenait, tout ce qu'il fallait pour faire un peu d'exercice

avant de me coucher, et trouver ensuite un excellent sommeil.

J'usai d'abord de la première faculté pour me délier les jambes, car une journée entière passée en voiture m'avait singulièrement engourdi : il en était même résulté pour moi du voyage une de ces fatigues excitantes qui, au lieu de vous faire désirer le repos, semblent devoir écarter le sommeil de vos paupières.

J'étais las, et cependant je n'avais point la moindre envie de dormir.

Se coucher, dans une pareille disposition de corps et d'esprit, est toujours un mauvais système. Le repos, après lequel on s'obstine à courir, s'obstine de plus en plus à nous fuir. Ne dort pas qui veut.

Je résolus de ne point aller chercher le sommeil, mais bien d'attendre que le sommeil vînt me chercher.

Jusque-là, il fallait employer le temps, ou plutôt, selon l'expression proverbiale, le tuei\ Il me restait à trouver dans mon imagination le moyen d'arriver à ce résultat de la manière la plus agréable possible.

Un tintement de cloche m'interrompit au milieu de cette hésitation.

Que me voulait ce bruit?. . , Que signifiait-il ?. . . .

Une simple réflexion servit de réponse à ces deux questions, peut-être un peu indiscrètes, car, en vérité, ce qui se passait dans le couvent de Sainte-Marguerite ne me regardait pas.

Cette réflexion fut celle-ci :

Il est environ neuf heures. Les religieuses n'ont pas pour habitude de faire du jour la nuit et de la nuit le jour. . . C'est donc l'heure du coucher... pour les religieuses comme pour moi.

Et, comme corollaire à cette première réflexion, il s'en joignit une autre, encore plus indiscrète, si c'est possible, (y est-à-dire que je m'adressai à moi-même cette impertinente demande :

— Où diable est le dortoir ?

Une fois sur cette pente, on sait que j'étais incapable de m'arrêter. Hélas! je me laissais emporter par l'influence de mes anciennes habitudes, j'obéissais, sans penser à mal, aux premiers instincts de ma vie. . . Sans penser à mal! je

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prie le lecteur bénévole de bien peser et de prendre au sérieux ces quatre petits mots- là. Ils sortent réellement de ma conscience, eu égard au moment dont j'invoque ici le souvenir. Mon sang refroidi, croyez-le bien, n'était plus capable que d'un certain besoin de distraction et de curiosité.

La question était donc tout simplement de savoir où était ce bienheurex dortoir...

J'allai écarter mes rideaux; je ne vis rien daas l'aile de bâtiment qui me faisait face.

Je sortis de ma chambre et me trouvai dans un immense couloir, dont l'obscurité était à peine blanchie par les reflets indirects de la lune.

Une grande fenêtre s'apercevait à l'extrémité de ce couloir. Je marchai dans cette direction, en cherchant à faire le moins de bruit possible , c'est-à-dire sur la pointe des pieds.

Une galerie de dix fenêtres, séparée par une cour du corps de logis que j'habitais et parfaitement éclairée, frappa mes regards.

J'eus comme un éblouissement ; mais je me frottai les yeux et distinguai très-clairement une phalange gracieuse et sévère de nonnes, qui, après être entrée en bloc dans le dortoir, se dispersa vers le milieu , si bien que chacune d'elles se dirigea immédiatement vers la couche qui lui était destinée.

Les lits étaient blancs comme neige. Il y avait un espace de trois pieds au moins entre chacun d'eux. On voûtait sans doute empêcher ces demoiselles de causer entre elles et de se communiquer trop librement ces pensées, à la fois dangereuses et frivoles, que le démon se plaît souvent à glisser entre deux draps, surtout quand ces deux draps doivent servir de refuge à des novices.

Soyons vrai. Je fus légèrement désappointé, car les préparatifs de ces saintes filles ne furent pas de longue durée. On ne pouvait pas les accuser de vouloir donner prise à la tentation. Les prières étaient probablement terminées, car à peine eurent-elles touché leurs lits, que les lumières s'éteignirent et je ne vis plus rien. Pour plus de pudeur, sans doute, l'achèvement de la toilette nocturne se fit en pleine obscurité. Le couvent de SahUu-Murgue-

rite-de-Ia-Croix était évidemment une pépinière de véritables élues , dont la place était marquée d'avance au paradis.

Je fis volte-face et repris gravement le chemin de mon gîte.

Le corridor était assez long et éclairé à chacune de ses extrémités par une énorme fenêtre à double rang de vitres, qui servait également de porte pour communiquer avec une terrasse de pierre qui entourait le bâtiment comme une longue ceinture, ornée, à distances régulières, de fleurons ou écussons représentant le chiffre de la sainte patronne du couvent.

Tout en cheminant avec de grandes précautions, j'examinais les figures bizarres que dessinait la sculpture du balcon, grâce à l'ombre que la lune faisait ressortir avec force , lorsque je fus subitement arrêté dans ma marche et dans mes vagues rêveries , par une étrange apparition.

J'ai dit apparition et je maintiens le mot.

On va voir si j'ai raison de m'en servir et s'il y a exagération dans mon langage.

A vingt pas environ de moi, et juste au milieu du corridor, venait de surgir une forme blanche, vaporeuse , presque insaisissable.

Cette forme se mouvait. . .

Elle marchait !

L'âge ne m'avait pas rendu poltron. Cédant pourtant au premier mouvement de la surprise, je crus prudent de faire une halte. Ami on ennemi , ange ou démon, créature humaine ou produit immatériel d'un souffle supérieur, il fallait bien que je me consultasse , à l'effet de résoudre quel accueil je devais à ce visiteur mystérieux. J'avais souvent lu des contes de revenants et jamais je n'aurais imaginé qu'il me fut réservé de voir si exactement réalisés ces rêves de l'imagination quelque peu folle de certains poètes détraqués. Jusqu'alors même, je m'étais beaucoup moqué des revenants. Est-ce que ce manque de foi, est-ce que cette irrévérencieuse incrédulité allaient enfin recevoir leur châtiment? Est-ce que j'allais être forcé d'y croire ?

Mais pendant que je perdais du temps à me consulter,

i apparition suivait imperturbablement son petit bonhomme de chemin. Le revenant, qui n'était arrêté , lui , par aucun scrupule , allait, sans se déranger, à ses affaires.

Le peu de distance qui nous séparait me permit bientôt, sinon de satisfaire complètement ma curiosité, dn moins de ne conserver aucun doute sur la nature de la personne qui se dirigeait vers moi.

Cette personne appartenait à la race humaine, et qui plus est à la moitié de cette race réputée à bon droit pour la plus aimable et la plus belle. C'était une femme. Il m'eût été d'ailleurs assez difficile de décider si elle était jolie ou laide. Son costume l'avait trahie et j'avais rapidement jugé sur l'ensemble.

Deux mots sur ce costume sont peut-être ici nécessaires.

Un corset d'une blancheur éclatante environnait la taille de l'inconnue et soutenait deux globes dont la fermeté avait victorieusement résisté à l'influence des années. Ce n'était pas que cette femme fût très-âgée, loin de là! Quand elle parvint à la hauteur de ma chambre et que le rayon de ma lampe donna en plein sur elle, je supputai par calcul approximatif qu'elle devait avoir de trente-huit à quarante ans.

Ajoutez à ce simple corset une jupe dont la blancheur de neige était également irréprochable , et une cornette assez coquettement posée sur des cheveux encore très-abondants , et vous aurez une idée de la toilette sous laquelle mon aimable visiteuse se présentait à mes yeux.

J'allai au-devant d'elle et crus de mon devoir de lui adresser le premier la parole. En pareil cas, même avec des revenants, il faut toujours être poli.

— Madame, bégayai-je, non sans une certaine émotion , car je ne savais à quoi attribuer une aussi singulière démarche Madame

Et je restai court. Cela arrive le plus naturellement du monde quand on ne sait que dire.

Je prie toutefois le lecteur de ne point supposer qu'ici ma verve soit précisément demeurée en défaut , ce serait commettre une véritable erreur. J'avais des milliers

de choses à dire et je me sentais même en assez bonne disposition d'éloquence ; mais, pour bien comprendre le sentiment qui vint tout à coup glacer les mots dans ma bouche , il faudrait avoir vu ce que je vis alors, et avoir assisté à un spectacle qui était bien de nature , on va s'en convaincre, à me surprendre et à m'intriguer souverainement.

La personne à qui je m'adressais ne parut point m' entendre.

Son visage demeura calme et insensible. Elle ne fit ni un geste, ni un signe qui pussent me faire supposer qu'elle m'écoutât et qu'elle fût disposée à me répondre.

Cependant, elle marchait toujours, comme si elle se fut dirigée, en dépit de tout obstacle, vers un but déterminé d'avance... Elle toucha enfin le seuil de ma porte.

Je me serais considéré comme l'homme le plus grossier et le plus mal appris du monde si je n'eusse pas saisi cette occasion toute naturelle de faire dignement et cavalièrement les honneurs de mon logis

Je présentai la main à mon aimable fantôme qui n'en parut point fâché, et le fis entrer chez moi.

11 ne m'opposa aucune résistance, aucune difficulté!

Je n'avais point de sofa. On ne peut offrir que ce qu'on a : j'offris le bord de mon lit...

Toujours même soumission, même obéissance.

Mais aussi toujours le même mutisme, continu, imperturbable et obstiné.

Forcé de me taire puisqu'on ne m'honorait d'aucune réponse, je me mis à considérer plus attentivement encore les traits de mon fantôme...

Je reculai ébahi!...

Qu'on se rassure pourtant! Si ]e reculai si brusquement , ce ne fut ni d'effroi ni d'horreur. Car je venais , tont au contraire, de trouver cette femme plus jolie qu'elle ne m'avait encore paru et d'acquérir la certitude que je la connaissais. D'abord, il ne fut pas un moment douteux pour moi que ce ne fût la supérieure qui s'était tout à l'heure évanouie à mon aspect. Mais je fus en même temps persuadé que j'avais eu autrefois des relations avec elle.

Mais dans quel lieu , dans quelle circonstance Pavais-

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je vue? Elle n'avait très -certainement, d'ailleurs, été qu'une amie pour moi , car les souvenirs qu'elle me rappelait étaient tout empreints de calme, d'innocence et de chasteté.

Je parcourus rapidement par la pensée les diverses stations de ma vie et cherchai à en faire jaillir le nom que je sentais au bout de ma langue et que je ne pouvais venir à. bout de prononcer...

Ces efforts furent pourtant couronnés de succès.

— Mademoiselle d'Oysanville ! m'écriai-je dans un premier transport de satisfaction ; mademoiselle Thérèse d'Oysanville 1 C'est celai c'est cela 1 J'étais bien sûr que je me souviendrais !

Mon bienveillant lecteur a peut-être oublié, lui, mademoiselle d'Oysanville... J'étais à peu près dans le même cas, et si elle ne m'était apparue sous ce singulier accoutrement et dans des circonstances aussi extraordinaires, il est probable que c'est un nom qui se fût enseveli , également pour moi, dans les sombres ténèbres de l'oubli. Mais la simple vue du personnage me rappela tout d'abord la nature des relations qui nous avaient quelque temps réunis. Je revis immédiatement en imagination la bonne figure de M. de Magnancourt, que j'avais connu au château du Grand-Mesnil, appartenant à M. de Lesdiguières, et qui, après avoir fortement et consciencieusement travaillé pour me faire épouser mademoiselle d'Oysanville, n'avait réussi, par ses manœuvres éminemmenthabiles,qu'à amener entre nous deux, au lieu d'une déclaration d'amour, une explication bien catégorique, bien franche, à la suite de laquelle nous nous étions séparés, fort amicalement du reste, pour ne plus nous revoir.

Je ne sais à quoi cela tient, mais cette nuit-là, âgé d'une vingtaine d'années de plus que lors de notre première connaissance, et en présence des quatre murailles nues de ma chambre, j'éprouvai un certain regret de n'avoir pas épousé mademoiselle d'Oysanville. Il me semblait qu'elle avoit dû être bien malheureuse pour s'être jetée dans les bras de la religion, et que, si j'avais été son mari, j'eusse sans doute réussi à lui faire accepter la vie du monde , dans des conditions plus insoucieuses et plus philosophiques. Qui pourrait dire ce qu'il y a, au fond de ces retraites

qu'on appelle des couvents, d'espérances déçues, de désirs étouffés et de cruels désappointements !...

Mais ce n'était ni le lieu ni l'instant de faire un traité de philosophie. Le plus pressé était de m'occuper particulièrement de ce qui se passait devanf moi , et de pénétrer, si c'était possible, le mystère qui m'environnait.

Je me décidai à une dernière tentative de conversation.

Il est vrai qu'elle n'avait pas d'abord paru m 'écouter avec beaucoup d'attention, ce qui était peu flatteur pour mon amour-propre , mais ne fallait-il pas aussi tâcher de comprendre un peu le pourquoi des choses ? Le tort n'était-il pas de mon côté ? Je l'avais nommée : Madame ! or, on ne dit pas : Madame à une supérieure de couvent, mais bien: Ma mère.

Son silence était peut-être tout simplement une leçon,

Je repris donc avec beaucoup d'onction :

— Ma mère... vous ne sauriez croire les regrets que j'ai ressentis de l'émotion dont mon arrivée a été pour vous la cause. Croyez que si j'avais pu supposer...

J'interrompis encore ici mon discours. Il faut bien le dire à ma honte , ce discours ne produisit aucun effet. L'abbesse me regardait toujours d'un œil fixe et immobile. Pourtant, je l'avoue au risque de passer encore pour un peu fat, ce qui est un vilain défaut, surtout à une certaine époque de la vie, il rm sembla distinguer dans ce regard, une expression indéfinissable de bienveillance et même de tendresse.-

Je tenais la main de la religieuse; sa main serra la mienne.

Oh! a'ors, en dise le lecteur ce qu'il voudra, tombent sur moi les foudres vengeresses du ciel, advienne que pourra!.. Qn'on raille, si l'on veut, cet amoureux, transi par tant d'années trop bien employées, qui se réveille encore une fois avant d'adresser son dernier adieu aux sensations jeunes et vives, qu'on me trouve ridicule, qu'on s'acharne après moi, que m'importe ! ceci est une confession... toute vérité y passera.

Je savais le nom de baptême de mademoiselle d'Oysinville. J'espérai me faire mieux écouter en le lui glissant à l'oreille.

— Thérèse, lui dis-je, en me rapprochant d'elle, Thérèse, ne tenez pas rigueur à votre plus ancien ami, daignez l'entendre et lui répondre; reportez-vous un momenl vers le passé, et suivez-le dans cette douce excursion qu'il se sent si bien1 disposé à entreprendre en votre compagnie, vers des temps plus heureux. A\ez-vous donc oublié tout à fait ce bon marquis de Roquelaure ( car je n'étais alors que marquis), le château de M. de Lesdiguières, au Grand -Mesnil, les manies matrimoniales de ce brave M. de Magnancourt , qui ne dînait pas bien quand il n'avait pas marié quelqu'un dans sa journée? Est-ce qu'il ne vous est pas resté de toutes ces choses un léger, un fugitif souvenir?

On me rendra justice; j'espère qne j'y mettais de la patience et des précautions. On ne pourra m'accuser d'avoir voulu entrer dans ce cœur timide et voué au ciel, comme un mousquetaire dans une ville prise d'assaut, en pourpoint de cuir et en bottes fortes... Je m'y prenais au contraire, on le voit, comme un novice, courtisant la première nymphe de ses rêves, et implorant, avec une timidité louable, la grâce d'un baiser.

Ici, ce n'était point de paroles qu'il s'agissait... J'essayai de ravir ce baiser par surprise. J'y réussis sans rencontrer de résistance. Sœur Thérèse était sans doute assez bien avec le ciel pour faire passer ce baiser-là , aux yeux du bon Dieu, pour un simple et affectueux baiser de frère.

Ai-je besoin de dire que je fus très-encouragé par ce début?... on le croira sans peine.

Je m'affermis donc sur mes étriers, et prenant mon élan comme si j'eusse eu à exécuter la passe d'un tournoi, je courus au combat, casque en tête et la lance en arrêt.

Comparaison à part, car je n'avais ni lance ni casque, j'engageai avec la religieuse une lutte dans laquelle je devais avoir tout l'avantage, si elle ne se défendait pas mieux de mes attaques qu'elle ne s'était jusqu'alors défendue de mes désirs muets et de mes regards éloquents.

En effet, excepté un léger frémissement que je sentis en appuyant mon bras sur sa taille, rien ne me fit supposer qu'elle voulût s'opposer à mes tentatives. En vérité, cette Yictoire m'humiliait, elle me semblait trop facile, et sans

les souvenirs gracieux que renouvelait pour moi l'aspect d'une femme dont le nom se mêlait aux beaux échos de ma jeunesse, j'aurais peut-être renoncé à user de tant de précieux avantages qui m'étaient offerts avec un si étrange abandon.

Mais quel ange eût pu résister à une provocation si directe? On se rappelle que je l'avais fait asseoir sui' le lit. Sans qu'elle parût avoir conscience de ce qu'elle faisait , et cédant à un mouvement que je lui imprimais moi-même, elle se renversa , et je me trouvai tout près d'elle, respirant en quelque sorte sa propre haleine, et m'enivrant de ce regard fixe et pénétrant, qui ne cessait, je ne sais par quel charme inexplicable , de se reposer sur moi.

Il y eut cinq minutes délicieuses, de ces minutes que le sort jaloux nous compte et dont il nous semble toujours avare, alors même qu'il se montre généreux. Ces cinq minutes m'absorbèrent à tel point, que je me crus redevenu jeune, et que je ne pus m'empêcher de faire en moi-même cette réflexion ;

— Excellent M. de Magnancourt ! qui s'était si bien mis en tête de nous unir, mademoiselle d'Oysan ville et moi, que ne nous voit-il? Voilà son projet réalisé... Ahl il est vrai qu'il y manque une toute petite formalité dont il se préoccupait très-fort : le sacrement l

Mais dame 1 on ne pense pas à tout, —- et d'ailleurs, le temps nous avait manqué.

On n'aura pas sans doute perdu de vue qu'au point où j'en étais alors avec la supérieure du couvent de Sainte - Marguerite, elle n'avait pas encore desserré les dents.

Tout cela s'était fait silencieusement, avec mystère et sans mot dire.

Il y avait là vraiment quelque chose d'incompréhensible. Je n'avais pas songé d'abord à m'en inquiéter... mais quand le calme de mes esprits me permit de juger les choses de sang-froid et en dehors de toute passion, j'en fus réellement épouvanté.

J'étais bien sûr, il est vrai, qu'elle était vivante, et que je n'avais pas eu affaire à une de ces ombres à figure humau.e qui reviennent parfois des sombres bords, tantôt pour se venger de quelque infidèle, tantôt pour intriguer tout sim-

plement un ancien ami. De nerveuses étreintes, des soupirs très- humains, des serrements de mains parfaitement significatifs, m'étaient témoins que je n'avais pas rêvé et que je me promenais depuis une heure dans les brillants domaines de la réalité.

Cependant, revenu à un état plus tranquille, j'eus peur de cet étrange mutisme, que n'avaient pas l'ait cesser les plus vives, lus plus tendres caresses. Je m'effrayai de cette immobilité qui avait, pour la seconde fois, succédé à quelques transports factices.

Je fus même frappé d'une pâleur qui augmentait à chaque instant.

Il me sembla reconnaître, à tout ce que je voyais, les signes non équivoques d'un nouvel évanouissement.

Elle recommençait à respirer avec peine. Je crus qu'elle allait suffoquer.

.A tout hasard, je me précipitai vers ma fenêtre et l'ouvris toute grande.

Un vent assez frais soufflait en ce moment. L'effet fut instantané.

Elle passa la main sur ses yeux, se leva et jeta un cri.

Je me prosternai à ses genoux.

— Où suis-je? dit-elle, en regardant autour d'elle avec ébahissement. Pourquoi ne suis-je plus chez moi? que sont devenus mes vêtements? où m'a-t-on conduite? qui êtesvous? répondez! répondez!

Elle ne s'arrêtait plus. Ou eût dit qu'elle prenait sa revanche d'avoir été si longtemps sans parler.

— Vous êtes dans la chambre d'un galant homme, qui ne s'attendait pas à l'honneur de recevoir chez lui , à cette heure, mademoiselle Thérèse d'Oysanville.

— Vous m'avez reconnue... ne me nommez pas ainsi... appelez- moi sœur Thérèse! Et moi aussi je vous ai reconnu tantôt... vous êtes monsieur de Roquelaure.

— Lui-même.., qui devait être jadis votre époux.

— Ne parlons pas de cela, reprit-elle en rougissant, j'ai honte de moi-même... Oh! si vous saviez comment je suis là... On m'a peut-être vue... Oh! je suis perdue !... Et vous... vous .. qu'allez-vous croire de moi? -

— Pourquoi ces réflexions,* après avoir été si bien inspirée? Si vous avez daigné, sœur Thérèse, m'honorer

d'une visite, c'est que vous l'avez jugé convenable; c'est que...

Elle m'interrompit du geste, et s'écria:

— C'est que je suis somnambule.

— Somnambule!

— J'en mourrai de honte. Laissez-moi partir... Adieu.

— Non ! vous ne partirez pas ; nous avons à causer ensemble.

— C'est juste ; et c'est à moi de vous interroger. Serezvous franc?

— Pourquoi une telle demande?

— Serez- vous franc?

— Mais... sans doute.

— Depuis combien de temps suis-je ici ? — - Depuis une heure.

— Je n'ai rien dit?

— Vous n'avez pas ouvert la bouche.

— Je n'ai pas été suivie, épiée par quelque religieuse du couvent?

— Je jurerais que non.

— Et... qu'ai-je fait ici?

J'avoue qu'à cette question, je fus complètement démonté; elle m'était adressée d'un ton si naïf, d'un air si innocent , que je ne sus que penser, ou d'une si incroyable pureté, ou d'une telle impudence. Mais, en examinant sœur Thérèse dans le blanc des yeux, je demeurai convaincu qu'elle venait, en dernier lieu, de m'interroger dans toute la confiance et toute la sincérité de son cœur, et qu'elle n'y entendait nullement malice.

— Ce que vous avez fait?

— Oui.

— Mais... je ne sais pas.

— Comment! vous ne savez pas; est-ce que vous étiez aussi endormi ?

— .Non !... non !... je ne dormais pas...

— Eh bien, alors?...

Elle ne me donna pas le temps de chercher une réponse. Elle s'aperçut qu'elle était assise sur mon lit, et elle se leva en bondissant. Une petite glace pendue sur ma cheminée lui montra, comme par une révélation subite, le costume

plus que léger sous lequel elle m'avait accordé cet involontaire tête-à-tête.

Peut-être songea-t-elle en même temps à mon antique réputation de mauvais sujet, à mes antécédents, qui, j'en conviens, n'étaient pas très-propres à la rassurer.

Je ne sais quel autre indice, que je ne puis ni ne veux indiquer ici, porta tout à coup dans son esprit la lumière et la conviction.

— Vous avez abusé de mon infortune, dit-elle, en se dirigeant vers la porte, je vous maudis!...

Quel mot! et quelle conclusion fatale, après un début riant !

Rester sous le poids d'une pareille malédiction m'étah impossible.

Je courus après l'abbesse désolée, je la suppliai de m'accorder encore une minute, et j'obtins la permission de m'expliquer.

En pareille occasion, s'expliquer est presque toujours synonyme de se justifier.

Je trouvai quelques beaux mouvements oratoires , j'évoquai les jolis fantômes du passé, je vantai à sœur Thérèse les beautés de mademoiselle d'Oysanville, et, ma foi, le diable aidant, j'enlevai d'assaut mon pardon.

Cette importante affaire réglée, la bonne religieuse reprit le chemin de son appartement.

Tout était pour le mieux. Pas un bruit n'avait troublé sa retraite, on pouvait donc hardiment se flatter de l'espérance que personne, dans le couvent, ne s'était douté de cette incompréhensible escapade.

Je m'étais engagé à partir le lendemain matin, au point du jour, sans chercher à renouveler mes adieux. Je tins parole.

On m'avait trouvé d'excellents chevaux, et mon postillon n'attendait que mon signal pour faire claquer son fouet st dévorer l'espace.

Je descendis de ma jolie retraite au moment où les oiseaux des forêts gazouillaient leurs premiers chants, et me blottis au fond de ma chaise, après avoir recommandé au cocher de fournir au moins six lieues sans désemparer. Nos roues s'ébranlaient, quand un homme courant après

nous pria instamment qu'on arrêtât, affirmant qu'il avait à me dire un mot.

Je passai la tête à travers la portière.

Cet homme était le villageois qui m'avait conduit la veille au couvent de Sainte-Marguerite- de-la-Groix.

— Que me voulez-vous, mon ami? lui dis-je.

— Oh! rien, monsieur le duc, si ce n'est vous dire adieu.

— Eh bien, mon brave, adieu !

— Vous ne me remettez pas, monsieur le duc?

— Moi... non ! le diable m'emporte!

— Monsieur le duc, je suis votre ancien valet de ,nambre.

— Eh 1... attends donc... •

— Votre valet Bruscambille!...

— Bruscambille! fis-je en baissant la voix. Ah 1 çà, mais, si j'ai bonne mémoire... n'est-ce pas toi, maraud. .. qui jadis...

— Oui, monsieur le duc, oui... un démêlé avec la justice... une querelle avec M. le lieutenant civil Daubray... pour quelques malheureuses pièces d'or..* Oh! c'est bien peu de chose, allez!

— Il n'en est pas moins vrai...

— Qu'ils m'ont envoyé aux galères, oui, monsieur le duc. Mais j'en suis sorti.

— Ah ! tu en es sorti ?. ..

— Ainsi que vous le voyez; et comme malgré tout ce qu'on peut dire de moi, j'ai des qualités essentielles, entre autres une grande propension à l'économie, j'ai mis, pendant mon malheur, un peu d'argent de côté, ce qui m'a permis d'acheter dans ce pays-ci un petit coin déterre, d'y planter d'excellents choux, et d'y vivre honnêtement comme le premier venu. Hier, monsieur le duc, vous ne sauriez croire tout le plaisir que j'ai ressenti en vous voyant; car, malgré votre sévérité, vous êtes juste et bon... aussi, me suis-je donné le plaisir de vous rendre un petit service...

— Un service?

— Oui un service.

— En quoi faisant, mons Bruscambille ?

En vous envoyant coucher dans un couvent de riUes, monsieur le duc.

— Chut!., chut!...

— Je savais que cela était dans vos goûts...

— Tais-toi donc...

— Et je parierais que cela vous a fait plaisir.

Il n'y avait qu'un moyen de faire taire Bruscambille.

Je lui jetai ma bourse, et donnai l'ordre de partir au galop.

Le postillon obéit.

Bruscambille me remercia sur tous les tons ; mais bientôt je n'entendis plus sa voix.

Le voyage pousse généralement à la réflexion, je songeai tout naturellement, en brûlant le pavé, à mon aventure de la nuit.

Le dirai-je? j'éprouvai d'abord un sentiment d'orgueil en récapitulant ce qui m'était arrivé.

Mais cet aveuglement dura peu.

Je revins bientôt à la réalité, et appréciai les choses à leur juste valeur.

Je m'étais dit: Une femme, encore aimable, encore belle, m'a bien réellement accordé ce qui, à toutes les époques de ma vie, m'a toujours semblé le trésor le plus inestimable et le plus précieux...

Celte femme a consenti à tout ce que je lui ai demandé...

Cette femme s'est livrée à moi ! Honneur à Roquelaure 1 gloire à sa valeur...

11 est encore digne de ses anciens succès.

iMais ce n'était là que le beau côté de la médaille.

En voici maintenant le revers :

Cette femme dormait!...

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