‹ Les aventures du Duc de Roquelaure (volume 2)Chapitre 28 sur 30 · CHAPITRE LXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXV

Sommaire. — Don Alvar de Quesada. — Un voyageur observateur.

— La reine de Portugal. — Un mari accusé d'impuissance. — Où les ministres portugais vont-ils mettre le nez ? Un mariage rompu, un autre mariage conclu et une pendaison par-dessus le marché. •-?• Un message de Louis XIV. — La comédie. — Les Femmes savantes et les Précieuses ridicules. — Réflexions de don Juan de Quesada sur la galanterie française. — Explications tirées du caractère de chaque nation. — Molière et l'abbé Cotin. — M. de Vauvert. — Ses naïvetés. — On sonne.

— Bertaut ouvre. — Madame Turcan. — M. Turcan. i- Un drôle de couple. — Querelle maritale. — Gros mots. — Scène de jalousie. — Le chevalier de Ganillac. — Dénégations de madame Turcan. — Expérience originale. — La fessée. — Je suis aux premières loges. — Résultat de l'épreuve. — Madame Turcan convaincue de mensonge. — Ce que je revois en rêve.

— Visite à Louis XIV. — Je suis nommé gouverneur de la province de Guyenne.

Je reçus un jour une visite dont l'annonce me fie grand plaisir. C'était un certain Don Alvar de Quesada, Galicien de naissance, que j'avais connu lors de mon voyage à Madrid et qui avait pris l'engagement, après un. séjour qu'il devait faire forcément à Lisbonne, de me venir voir à Paris.

Ce brave homme, d'un naturel fort doux, ami des plaisirs et de la tranquillité, était surtout grand philosophe et aimait à observer les choses de son temps. 11 se plaisait à juger les hommes et tenait un registre exact de tout ce qui se passait d'original et d'intéressant dans les diverses cours d'Europe.

Il est évident qu'il ne manquait point de besogne, et j'ai toujours regretté qu'à la suite d'un duel qu'il eut en 1670, et dans lequel il fut percé d'outre en outre par son adversaire, on n'eût point fait une descente dans son logement, à l'effet d'y chercher ses manuscrits et de. les livrer à la publicité.

— Don Alvar ! m'écriai-je, quand on m'eut dit le nom du personnage qui me demandait; vite, vitel faites entrer.

Nous nous embrassâmes cordialement, et je le priai à dîner.

Il accepta sans difficulté aucune, et se montra fort gai convive.

— Vous paraissez satisfait ! lui dis-je au dessert; —votre séjour à Lisbonne a donc été heureux?

— Je ne pouvais m'y trouver plus à propos, me répondit-il. Vous savez que j'aime les histoires bizarres et les événements qui sortent un peu de la ligne ordinaire. La reine de Portugal a régalé ma venue de l'explosion du plus beau scandale qui se puisse imaginer. J'ai pris mes notes, et ce sera, je vous jure, l'un des chapitres les plus curieux de mes Mémoires secrets.

— Qu'est-il donc arrivé?

— Voici le fait. La Reine, vous le savez, est mariée à Dom Alphonse, fils dégénéré du glorieux Dom Juan de Bragance. Ce dom Alphonse a un frère qu'on appelle Dom Pèdre, et dont les perfections aimables consistent à avoir les épaules très-larges et une poitrine de taureau. La Reine, fatiguée probablement de son époux et alléchée par les belles apparences de son beau-frère, a conçu pour ce dernier une passion violente et a résolu de la contenter... à tout prix.

— Les reines se croient tout permis, observai-je en souriant. Elle en a donc fait son amant'?

— Ce n'était pas assez pour elle, elle en a voulu faire son mari.

— Mais Dom Alphonse?

— Elle n'en veut plus.

— Mais la bigamie !

— Voici comment les choses se sont arrangées. La reine a convoqué tous les membres de son conseil, et là, dans toute la pompe de la majesté royale, elle leur a déclaré que son intention était de solliciter de la cour de Rome une bulle pour l'annulation de son mariage, attendu que son mari...

— Eh bien?

— Etait...

— Etait... quoi?

— Impuissant.

Je partis d'un éclat de rire. Don Atvar de Quesada fit comme moi.

— La raison était bonne.

— Excellente! dit Don Alvar. C'est même la seule contre laquelle il soit impossible d'en faire valoir aucune autre. Cependant, un des membres du conseil, — car voici le plus drôle de l'affaire, — fit respectueusement observer à la Reine qu'il ne suffisait peut-être pas de déclarer l'impuissance d'un homme, mais qu'il fallait encore la prouver. Et comme la Reine se récriait d'une réflexion qui semblait mettre en suspicion sa bonne foi, ce membre indiscret se hasarda à dire qu'on voyait quelquefois se promener dans les rues de Lisbonne un bel enfant très-bien venu qu'on assurait être le fruit des amours du Roi avec une courtisane dont le nom était dans toutes les bouches ; que, si îe fait était vrai, on éprouverait certainement une certaine difficulté à persuader au Pape que Sa Majesté'le Roi fût incapable de l'œuvre de chair.

— C'était hardi ! m'écriai-je.

— Si hardi, me répondit Don Alvar, que huit jours après, la bulle du Pape, décrétant la suppression du mariage, était signée, et l'auteur de l'objection pendu.

— Pour cela même?

— Non... Sous un prétexte quelconque, on insinua au peuple qu'il était sorcier. C'est à*la suite de cet événement, poursuivit Don Àlvar de Quesada, que j'ai quitté Lisbonne. Amateur des bonnes histoires, je ne pouvais souhaiter mieux que celle-là. J'en ai vu les auteurs ; j'en ai apprécié

l'effet dans le public, et j'ai fait du tout un petit récit qui me servira de souvenir. Maintenant, je me rends en Hollande...

— Où vous voulez assister à la guerre qui se prépare?

— Gomment I la guerre 1

— Sans doute... Louis XIV y va conduire ses armées.

— Alors, j'irai ailleurs, dit Don Alvar. Je manie la plume, et non le mousquet. Indiquez-moi donc un pays où je puisse donner libre carrière à mes instincts et à mes goûts.

— Voulez-vous voir, lui dis-je, une nation qui sait à la fois se reposer et combattre, où tous les sentiments trouvent leur place, où l'on danse malgré le bruit du canon, où la vie, en un mot, «n'est jamais interrompue et présente à l'observateur intelligent les faces multiples de l'organisation la plus solide, la plus puissante et la plus variée? restez en France.

— J'y resterai longtemps, me répondit Don Alvar d'un ton où se peignait sa franche amitié, ne fût-ce que pour y trinquer souvent avec un aussi bon gentilhomme que vous .

Le repas s'acheva ainsi dans l'effusion d'une cordiale gaîté, et nous allions sortir de table quand on m'apporta un pli scellé du cachet royal.

Je brisai l'enveloppe et lus le message.

J'étais invité à me rendre, le lendemain matin, de bonne heure, au petit lever du roi Louis XIV.

Le soir nous allâmes, Don Alvar de Quesada et moi, à la comédie. On donnait les Femmes savantes et les Précieuses ridicules de Poquelin de Molière.

Mon Espagnol, outre les qualités que je me suis plu tout à l'heure à reconnaître en lui, était encore un homme fort lettré et fort instruit.

Il entendait et appréciait parfaitement la langue française. Aussi écouta-t-il dans un entier recueillement les deux ouvrages nommés ci-dessus. Il rit de bon cœur aux passages comiques et parut prendre un vif intérêt à étudier la physionomie des auditeurs eux-mêmes.

Gomme il n'avait fait, pendant la représentation, aucune réflexion sur la portée de ces pièces ou sur le jeu des acteurs, je lui demandai, en nous en retournant, ce qu'il en pensait.

— J'admire plus que personne, me dit-il, le génie de votre poète comique, et j'avoue qu'à part notre illustre don Pedro Galderon de la Barca, qui a fait le premier une pièce sur ce même sujet des Femmes savantes, et intitulée : On ne badine pas avec V amour, je n'en vois aucun, je ne dirai pas en Espagne, mais en Europe, qui soit de taille à soutenir la comparaison avec lui; mais je m'étonne qu'en France, où l'on est si galant, des plaisanteries dirigées contre les femmes puissent avoir un aussi grand succès.

— Cette surprise, lui répondis-je, s'explique par la nature même du caractère espagnol. Sérieux et méditatif, l'enfant de i'Ibérie prend tout au sérieux et ne saurait rire des choses qu'il est habitué à chérir ou à respecter. Chez nous, c'est tout autre chose. Sous le masque nous aimons à deviner le visage; sous la perfection apparente, nous cherchons toujours le ridicule. Nous adorons la femme, ce qui ne nous empêche nullement de lui dire par-ci par-là ses petites vérités.

— Du moment que vous vous en trouvez bien, reprit don Alvar, il n'y a rien à dire. Mais savez-vous que dans les Précieuses ridicules, la province est bien maltraitée?

— Elle s'en consolera en essayant de se corriger, répondis-je gaiement. Et d'ailleurs, ne vous y trompez pas, mon cher Alvar; en France, on se raille volontiers soi-même, et les gens les plus ridicules et les plus infatués d'eux-mêmes ont un bon moment dans leur vie où ils reconnaissent leurs défauts et veulent bien permettre qu'on en glose. C'est ce suprême bon sens de tout le monde qui fait le succès de notre auteur.

— Kn Espagne, reprit don Alvar de Quesada, nous sommes à l'affût de tout ce qui se dit et se fait chez vous. Nous avons lu contre Molière des diatribes Lien vives et bien méchantes, signées d'un certain abbé Cotin. Quel homme est-ce que cet abbé Cotin, et pourquoi en veut-il tant à Molière?

— Il en veut à Molière parce qu'il a tenté de le perdre dans l'esprit de ses protecteurs, et qu'on déteste généralement les gens à qui on a essayé de faire du tort. Après la représentation du Misanthrope, il a insinué à M. le duc de Montausier que c'était lui que Molière avait voulu mettre en scène.

— Je ne vois pas, dit don Alvar, ce qu'il y avait d'injurieux dans cette supposition. Le Misanthrope est un personnage noble et à sentiments élevés, auquel on doit être fier d'être comparé.

— Ce fut précisément la réponse du duc, mon cher Alvar, et c'est là peut-être, beaucoup plus que toutes les attaques dont il a été l'objet, ce qui a perdu Cotin dans l'opinion de tous et l'a exposé aux quolibets de quelques gens d'esprit. La scène que vous venez de voir dans les Femmes savantes, et qui représente Ménage et Cotin sous les traits de Vadius et de Trissotin, a fait largement le reste. Cotin n'est pas encore mort, mais il est bien et dûment enseveli.

A propos de comédie, je me rappellerai toa ours un beau soir où je conduisis à la salle du Marais un certain M. de Vauvert, qui était bien le plus sot animal de France et de Navarre, comme il en était aussi le plus prétentieux.

C'est ce M. de Vauvert qui, une fois, dans une discussion engagée chez le président Escalopier sur la nature de la terre et le mouvement du soleil, était tout seul de son avis et ne voulait absolument point entendre raison. 11 soutenait, sans qu'on pût le faire démordre d'une seule ligue, que cet astre ne faisait point le tour du monde.

— Mais, lui objecta un plaisant, comment se fait-il qu'étant parvenu à l'occident, où il se couche, on voie le soleil se lever à l'orient, s'il ne passe point par-dessous le globe?

— Parbleu, répondit M. de Vauvert, n'est-ce pas bien malin ! il reprend le même chemin, et si on ne le voit point, c'est qu'il revient de nuit.

Pour retourner à notre histoire de spectacle, je l'avais donc mené au Marais. On y jouait Andromaque et les Plaideurs.

M. de Vauvert écouta toute la représentation avec le plus imperturbable sang-froid.

Seulement, quand nous sortîmes et que je lui demandai s'il était satisfait de sa soirée :

— Ce M. Racine, me dit-il, est un génie bien supérieur, et de plus, il faut l'avouer, bien original. Quant à moi, je trouve cette pièce ^Andromaque fort gentille, surtout à cause du dénoûment, qui est beaucoup plus gai que je ne l'aurais espéré. En effet, j'ai eu d'abord la larme à l'œil, mais la vue des petits chiens m'a fait bien rire.

Je quittai don Alvar de Quesada vers minuit et retournai à msn hôtel, fort intrigué de ce que pouvait me vouloir le roi.

J'allais me coucher quand on sonna assez vivement à ma porte.

Mon valet de chambre Bértaut vint me demander s'il fallait ouvrir.

— Dame, lui dis-je... quand on sonne.

— C'est qu'il est tard.

— Ouvre toujours.

Bertaut obéit, et je vis paraître une femme dont les habits en désordre, les cheveux épars et le costume tout fripé n'annonçaient rien de bon.

Le voile qui recouvrait son visage se releva.

Je reconnus madame Turcan.

Madame Turcan, dont je ne crois pas avoir encore parlé dans ces Mémoires, était une originale de première force, assez agréable de façons et de figure, fort bien faite d'ailleurs, et dont le père avait été intendant de feu M. de Guise. Je l'avais rencontrée en diverses occasions chez la présidente Lescalopier, chez madame de Lesdiguières et aux cercles de madame Cornuel.

— Ëh mon Dieu ! m'écriai-je en la voyant, d'où vous viennent, chère dame, ce trouble et cet égarement?

— Sauvez-moi, -répondit-elle, sauvez-moi 1

— Vous sauver... et de quoi?

— Des poursuites de mon mari.

— Où est-il?

— Derrière moi, peut-être.

— Holà! hél Bertaut 1 fermez la porte.

Mais j'avais eu à peine le temps de formuler cet ordre, qu'un vacarme épouvantable éclatait dans l'antichambre.

J'entendais deux voix qui formaient à elles deux un trèsvilain concert.

La première était aigre et pointue... c'était celle de mon valet de chambre.

La seconde était sonore et mugissante comme une horloge d'église.

C'était celle de l'aimable M. Turcan.

Maintenant que j'ai dit deux mots de madame Turcan, il est bien juste que j'en dise à peu près autant de monsieur

son époux. C'était un assez triste homme, maître des i equêtes et conseiller, reconnu d'ailleurs par tout le monde pour un sot de ta plus haute volée. Au physique, c'était un colosse, mais cette stature respectable n'avait point contribué à le mettre en bonne #deur auprès du sexe, car il jouissait, sous ce rapport, d'une si piètre réputation, qu'on avait fait sur lui, par plaisanterie, un quatrain dans lequel on lui conseillait d'aller solliciter une charge d'eunuque à la cour du Grand-Seigneur. Gela ne l'empêchait pas d'avoir de grandes prétentions au titre de galant homme et même d'homme à bonnes fortunes. 11 se croyait, du reste, fort gracieux. Les femmes seules n'étaient pas de son avis.

M. Turcau eut bon marché de Bertaut, auquel il fit faire une double pirouette, après quoi il déboucha, avec l'impétuosité du torrent, dans la pièce où sa faible moitié venait de pénétrer tout émue, et où je me trouvais par conséquent moi-même.

Madame Turcan était allée se blottir dans le coin d'un canapé, cherchant à cacher la rougeur de son visage à l'aide de l'un des coussins de damas rouge dont elle se servait comme d'un rempart ou d'un bouclier.

— Si je n'avais l'honneur de vous connaître, monsieur, dis-je à M. Turcan, je vous demanderais de quel droit vous vous introduisez ainsi chez moi sans autorisation, et dans le cas où votre réponse ne me paraîtrait point parfaitement satisfaisante, je vous ferais, sans nulle façon, sauter par la fenêtre. Mais je sais qui vous êtes et ai d'ailleurs entendu dire que vous aviez quelquefois la tête un peu près du bonnet. Je veux donc bien commencer par vous pardonner un esclandre qu'il faut sans doute attribuer à la violence de . votre caractère et à un accès de fièvre, indépendant peutêtre de votre volonté! J'attends cependant vos explications.

— Monsieur, me répondit Turcan en essayant de se grandir, je vous trouve bien hardi...

— Ah! pardon... interrompis-je vivement, ce ton est justement celui des personnes qu'on jette par la croisée... Sericz-vous d'humeur à essayer de ce divertissement?

Et en même temps je lui saisis vigoureusement le bras.

— Monsieur de Roquelaure, reprit Turcan d'un ton de voix plus doux, excusez-moi... Quand cette petite pecque est devant mes yeux, je ne sais plus me contenir.

C'était sa femme qu'il appelait ainsi.

— Qu'avez-vous donc à lui reprocher? lui demandai-je le plus sérieusement du monde.

— Ce que j'ai à lui reprocher 1

— Oui.

— J'ai à lui reprocher d'avoir mis sur mon front certains ornements qui n'étaient pas sur celui de mon père.

— Avant d'accuser sa femme d'une chose aussi grave, lui dis-je, il faudrait être bien certain de son fait.

— Et j'en suis très-certain aussi, riposta fermement notre homme.

— Quelle preuve en avez- vous? hasarda madame Turcan.

— Quelle preuve I

Turcan haussa les épaules et se tourna de mon côté.

— Figurez-vous, monsieur de Roquelaure, que tout à l'heure, revenant de Ghâtellerault, où j'ai du bien, et étant à cinquante pas de ma maison, je vois madame monter en carrosse. Derrière elle saute un godelureau qu'on nomme, je crois, le chevalier de Canillac, sorte de galant à deux poils qui n'a peut-être jamais dégainé de sa vie et dont je ne ferai qu'une bouchée, si j'ai le bonheur de l'attraper jamais t

— Vous vous êtes trompé, murmura madame Turcan?

— Gomment cela?

— Vous n'avez vu personne monter derrière moi.

— Ah ! par exemple !

— Ni le chevalier de Canillac, — ni un autre.

— Voilà qui est fort.

— Dame ! vous voyez qu'elle affirme, dis-je à Turcan.

— Et quand elle l'affirmerait cent fois encore, que m'importe, puisque je l'ai vu!

— Vous avez cru voir, dit madame Turcan.

— J'ai cru voir! Eh bien, soitl... mettons que j'aie eu la ;>crlue... il n'en reste pas moins une explication à vous

i. mander... Pourquoi sortiez-vous à une heure aussi indue?

— Pour prendre l'air.

— Vous aviez donc bien chaud?

— J'avais la migraine.

— Et pounïcz-vous me dire pourquoi, — plus je courais, — plus votre carrosse allait vite?

— Les cochers ont des caprices, celui-ci fouettait ses chevaux, les chevaux allaient non train.

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— Vous répondez à tout.

— Preuve de soumission.

— La main sur la conscience, votre intention était-elle d'entrer chez M. le duc de Roquelauré?

— La main sur la conscience, nonl mais lorsqu'en passant la tête à travers la portière, je me suis aperçue que j'étais poursuivie, la peur s'est emparée de moi, j'ai perdu la tète, et en voyant cet hôtel où j'espérais trouver un refuge, j'ai fait arrêter.

— Et vous ne m'aviez pas reconnu?

— Non.

— M. de Roquelauré, dit Turcan à sa femme, vient d'entendre la fable que vous avez jugé à propos d'inventer pour les besoins de votre situation, qui, j'en conviens, est assez mauvaise pour que vous cherchiez tous les moyens d'en sortir. Je vais parler à mon tour, et je déclare d'avance que ce que je vais dire est la pure vérité.

— Voyons, monsieur, dit madame Turcan.

— Vous sortiez de chez vous parce que vous ne pensiez pas que je reviendrais ce soir de Châtellerault.

Madame Turcan fit un geste d'impatience.

— Vous quittiez votre maison pour vous rendre dans celle de M. le chevalier de Canillac, et cela, dans le but bien arrêté d'y coucher avec lui.

— Oh ! fit madame Turcan avec une indignation contenue.

— 11 me semble, interrompis-je , qu'en ma présence, il est au moins inconvenant...

— Pardon, me dit Turcan, je désire parler devant un témoin, et ce témoin, j'aime mieux que ce soit vous qu'un autre. Je poursuis donc :

Madame Turcan leva les yeux au ciel d'un air résigné.

— Vous disiez, madame, reprit l'époux obstiné, que vous aviez perdu la tête. C'est le seul point où vous n'ayez pas menti. En me reconnaissant, — car vous m'avez parfaitement reconnu, — vous n'avez plu su ce que vous faisiez. Croyant me donner le change, vous êtes entrée ici, laissant le chevalier tout seul dans le carrosse et espérant découvrir une cachette d'où il m'eût été impossible de vous arracher. Je n'ai pas eu tant de peine. Encore très- leste, comme vous voyez, j'ai enjambé les escaliers tout aussi

vite que vous... je suis entré, je vous ai vue.. . comme je vous vois en ce moment, tremblante, confondue, et forcée par votre attitude et votre silence, de tout avouer

— Je n'avoue rien, répliqua sèchement la femme offensée.

— C pendant, dit Turcan à qui la moutarde montait visiM-nu'ut au nez, un aveu désarme quelquefois le iuae le plus sévère. } '

— Vous n'êtes point mon juge.

— Qu'est-ce donc qu'un époux?

— Un sot !... quand il vous ressemble.

Tnl™1^' QUl pmait trop juste P°ur n'être Point senti, Turcan fit une grimace, assez laide et reprit :

-Au fait, si vous êtes innocente, j'aurais tort de me montrer intraitable et de vous accabler des éclats d'une colère sans motifs. Tout bien considéré, j'aime mieux pour faire l'épreuve de votre franchise, avoir recours à un autre moyen.

-Voyons ce nouveau moyen, dis-je à Turcan, et s'il convient a madame... .„-,,-

— Oh! il n'est pas absolument indispensable qu'il lui convienne, et il dépend uniquement de moi d'y renoncer ou de remployer sur-le-champ. J ICUUULU

Je m'inclinai comme quelqu'un qui est bien forcé de se soumettre à l'avis d'un autre.

— Ma aine, fit-il d'une voix fliîtée.

même^n iGUr TurcaD> répondit-elle à peu près sur >

— Vous souvient-il du jour de notre mariage ?

— Dame... un peu...

— Vous en souvient-il assez pour retrouver dans voire mémoire, en les y cherchant avec soin, les paroles q vous eûtes la bonté de me dire, la nuit même de nos noces entre cinq et six heures du matin ?

— Si vous me les rappeliez, c'est probable.

— Eh bien, ma très-chère femme, comme j'avais déjà Je triste défaut dont je vous rends encore maintenant la victime, comme j'étais jaloux de l'avenir, exactement de même que je le suis aujourd'hui du présent, je vous exprimai 1. effroi que j'éprouvais de la seule idée de vous savoir jamais infidèle. A quoi vous me répondîtes, en vous drapant

dans votre vertu, alors sans tache, j'aime à le croire : « Monsieur mon mari, si jamais il arrivait qu'un homme, quel qu'il soit, pût se vanter de m'avoir vu... ne fût-ce que le genou, je mourrais incontinent de honte et de désespoir. »

— C'est vrai, répondit madame Turcan, ce sont bien là mes paroles. Vous me flattez de les avoir si bien retenues.

— Je suis charmé, reprit Turcan, que vous me confirmiez ici dans cet aimable souvenir, et s'il vous plaît, madame, nous allons voir si vous avez dit vrai.

— Gomment cela ?

— Veuillez vous lever.

— Que prétendez-vous faire ?

— Won Dieu : est-ce que je vous fais peur ?

— Non pas... mais encore... faudrait-il savoir...

— Ce n'est point nécessaire.

— Mais, permettez... que faites-vous?

— Vous le voyez bien, je vous prends par la taille.

— Ciel 1

Cette exclamation avait été arrachée à madame Turcan par un mouvement des plus brusques auquel elle venait d'être soumise, au moment où elle s'y attendait le moins. Renversée et placée horizontalement sur le bras gauche de son mari, de telle façon que sa tête et ses bras flottaient dans le vide derrière Turcan, elle se sentait prise comme dans un anneau de fer qui l'eût empêchée de se retourner ou de bouger, quelque envie qu'elle en pût avoir.

La pauvre femme ignorait quelle épreuve on allait exiger d'elle, et je n'en savais pas davantage à ce sujet.

Tout à coup, M. Turcan, usant de sa main droite, releva prestement la robe, les jupons et la chemise de madame, si bien que sans avoir rien fait pour mériter une telle laveur, et par la plus incroyable des surprises, je fus obligé de voir la plus belle chute de reins que j'aie peut-être admirée de ma vie, deux jambes merveilleusement taillées, tout ce qui formait, en un mot, l'antipode du vidage de madame Turcan. La lumière était si bien placée que je ne perdis rien de ce charmant coup d'œil

En vrai brutal qu'il était, M. Turcan, au lieu d'une caresse bien tendre, appliqua deux ou trois claques sur le derrière de sa femme et la remit bientôt sur ses pieds.

La pauvre malheureuse était rouge comme une grenade.

— Pardieu, madame, lui dit Turcan, vous voyez bien que vous êtes une... menteuse, car voilà monsieur qui vient de voir autre chose que votre genou, et vous ne me faites pas encore l'effet, je vous l'avoue, d'être morte de honte ou de désespoir.

— Je ne vous croyais que sot... vous êtes à moitié fou, dit madame Turcan.

Et passant majestueusement devant son époux, elle se dirigea vers la porte, me salua gravement et sortit.

Turcan courut après elle et la rejoignit dans l'escalieï.

Il avait oublié de me dire adieu.

Au bout de quelques secondes, j'entendis le carrosse rouler. Turcan avait repris auprès de sa femme la place qu'occupait une demi-heure auparavant le chevalier de Ganillac.

Quelque temps après cette aventure, j'appris qu'il y avait eu brouille définitive dans le ménage, et que madame Turcan était allée rejoindre son amant.

Franchement, je ne pouvais la blâmer d'avoir abandonné son butor de mari. Le moyen de vivre avec un pareil enragé, qui, d'ailleurs, avait une détestable renommée près du sexe. Cette particularité, en me revenant à l'esprit, me fit songer à une* sorte de ressemblance qui existait entre madame Turcan et la reine d<; Portugal dont j'ai dit deux mots ci -dessus.

L'image de madame Turcan voltigea toute la nuit dans mes songes. Je la revis dans la posture où son époux me l'avait montrée, peut-être même encore un peu moins vêtue... Gela me fit passer une heure ou deux d'un fort agréable sommeil.

Le lendemain, je n'eus garde de manquer à me rendre à l'invitation du roi.

Beaucoup de seigneurs attendaient comme moi le bon plaisir de Sa Majesté, en s'entreteaant des choses du mo-

ment ; on parlait surtout du siège de Candie, que les Turcs , bloquaient depuis environ deux années.

M. de Ghatillon s'étonnait avec raison, à ce sujet, de l'insouciance et de l'incurie des chrétiens. Assurément, le? temps et les hommes étaient bien changés, et l'époque était déjà bien loin de nous où, par la bulle d'un pape et à la voix d'un moine, l'Europe tout entière se levait pour courir à la défense de la croix et poursuivre cette immense et glorieuse entreprise de l'extermination des infidèles. La Judée était alors le but des plus nobles et des plus glorieux efforts.

Maintenant, les choses avaient pris une tout autre face.

Candie, considérée comme le dernier boulevard de la chrétienté, était uniquement défendue par quelques galères maltaises et une poignée de soldats du pape. Le roi de France avait vainement donné aux autres princes le signal d'une expédition en faveur de Candie. Il y avait envoyé sept mille hommes commandés par le duc de Beaufort ; mais cette générosité était à peu près demeurée sans résultat, parce que cet exemple, soit indifférence, soit manque de ressources, n'avait point été suivi par le reste des nations européennes.

Je fis cependant observer à M. de Chalillon que la pensée pouvait encore se reposer sur plus d'une belle action, digne de la haute et antique renommée de la noblesse française. Effectivement, un simple gentilhomme, M. de la Feuillade, venait de prendre une résolution dont on ne saurait trouver la pareille qu'aux plus beaux temps de la chevalerie. Possesseur d'un patrimoine assez modeste, il avait réalisé une partie de ses biens pour équiper, à ses dépens, trois cents cavaliers qu'il mena lui-même devant Candie. Malheureusement, chacun savait que ce dévouement avait été bien mal récompensé , puisque aussitôt après la mort du duc de Beaufort, qui avait péri dans une sortie, le grand-visir commandant les troupes ottomanes était entré dans la ville où il n'avait d'ailleurs trouvé que l'image d'une désolation universelle et un monceau de ruines fumantes.

Ces événements avaient, en somme, peu touché le roi de France.

Louis XIV ne songeait alors qu'à exécuter la gigantes-

que pensée qu'il avait conçue de conquérir tous les Pays- Bas, en commençant par la Hollande...

Chaque jour, ce projet faisait un progrès de plus dans le cerveau du monarque et sous la plume des savants tacticiens dont il s'était si habilement entouré.

Cette entreprise faisait depuis plusieurs jours l'objet de toutes les conversations. Nous en causions encore avec M. de Cnatillon, lorsqu'on vint annoncer que les seigneurs venus pour le petit lever allaient être introduits.

Le roi était rayonnant.

Il adressa de la main un salut gracieux à tous ceux qui venaient d'entrer, et s'entretint d'abord particulièrement avec MM. de Cnatillon, de Turenne et de Louvois.

Puis enfin, me faisant signe d'approcher :

— - Duc de Roquelaure, me dit-il, mon intention est de faire prochainement un voyage d'apparat dans mes nouvelles conquêtes, du côté de ûunkerque et de Lille. Il serait possible que je quittasse un instant la France.

Il y eut un murmure de regret parmi les courtisans.

— Or, continua le roi, comme il faut, quand on sort de chez soi, songer avant tout à ce que le foyer soit bien gardé, je veux distribuer, sur toute l'étendue de mon royaume, quelques-uns de mes plus dévoués et fidèles sujets, à qui je puisse remettre, sans nulle inquiétude, le dépôt sacré de ma puissance et de mon honneur. Duc de Roquelaure, vous êtes de ceux sur lesquels je compte comme étant tout à fait à moi. Je vous nomme gouverneur de la Guyenne. Vous partirez dans trois jours.

Et Sa Majesté me tendit sa main à baiser.

Je ne me fis point répéter deux fois un ordre aussi flatteur. La faveur qu'on m'accordait était l'objet de mes vœux depuis près d'une année, et jamais le roi ne m'avait plus généreusement comblé.

M. de Saint-Simon, qui survint au moment même où je baisais la main de Louis XIV, fit une petite grimace où se peignit son mécontentement.

J'affectai de ne le point voir, pour n'être pas obligé de le saluer, et cette tactique eut un plein succès.

Le pauvre gentilhomme en eut sans doute un accès de fièvre.

\ On comprend que j'avais autre chose à faire que de le plaindre.

Je m'empressai, en quittant les appartements du Roi, d'aller mettre ordre à mes affaires et tout préparer pour mon départ.

Cette fois, je m'éloignais de Paris, non plus pour m7élancer à la recherche des aventures, mais tout au contraire, dans l'espérance de trouver un repos dont je commençais à avoir hesoin.

Trois fois vingt-quatre heures s'étaient donc écoulées, lorsque, conformément aux instructions du roi, une chaise de poste franchit l'une des barrières de la capitale et roula avec rapidité sur la route de Bordeaux.

Cette chaise de poste, ami lecteur, emportait ce bon duc de Roquelaure, auquel vous vous étiez peut-être un peu accoutumé, et qui allait enfouir, — est-ce croyable! — au fond d'une province bien obscure, au fond d'un gouvernement bien tranquille, son caractère si heureux, sa verve encore jeune, sa philosophie indulgente, son rire toujours franc, et jusqu'au souvenir de ses joyeuses amours !

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